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Élections de Paris : la revendication, par É. Laferrière...

De
17 pages
A. Lechevalier (Paris). 1869. In-8° , 16 p..
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ÉLECTIONS DE PARIS
LA
PAR
E. LAFERRIÈRE
50 Centimes
PARIS
ARMAND LECHEVALIER, ÉDITEUR
61, RUE RICHELIEU
1869
Tous droits réservés
ELECTIONS DE PARIS.
LA REVENDICATION.
REVENDICATION! Ce mot a étê la devise des élections parisiennes.
Depuis un mois qu'il est répété par la foule, commenté par la
presse et par les assemblées populaires, on a eu le temps de l'en-
tendre et de le comprendre. D'où vient qu'on affecte aujourd'hui
de ne pas savoir ce qu'il vèutdire?
On voit des gens qui vont et viennent tout effarés et qui vous
chuchotent à l'oreille d'une voix sourde et atterrée : « Avez-vous
entendu ?... Revendication!... »
D'autres, des politiques, des habiles, — qui ont pointé d'a-
vance sur une carte dressée dans le silence du cabinet toutes les
étapes où la liberté doit passer sous peine de rester en chemin,
lèvent les bras au ciel et s'écrient désolés : «Revendication !... Tout
est perdu! Ce nom là- n'est pas sur ma carte ! »
D'autres encore, le front anxieusement plissé, se promènent à
pas agités dans de somptueux logis meublés aux frais de l'Etat, et
murmurent tout bas,Tes dents serrées : « Revendication !... Le mort
vit donc ! Nous croyions l'avoir bien enterré !»
D'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, joyeux, oeil brillant,
tête haute, éclatent en francs vivats et crient d'avance : Vive la
liberté!
De tous ces groupes, deux seulement ont raison :
Ceux qui se réjouissent parce qu'ils ont vaillamment réclamé leur
bien ;
Ceux qui enragent ou se désolent parce que cette réclamation les
gêne.
Mais ils ont certainement tort, ceux qui se laissent aller à des
« angoisses patriotiques » pour la paix et la liberté du pays.
Qu'actuelle donc de si effrayant, cette revendication pour les
vrais amis de la liberté!?
Elle est énergique. Elle s'affirme-à Paris par 230 000 voix sur
280000 votants, majorité redoutable ! — C'est vrai!
—2—
Elle est alarmante pour les hommes d'État qui se flattaient de
prolonger encore la politique suivie depuis dix-sept ans. —C'est
encore vrai 1
Elle nous montre le peuple de Paris se dressant comme un seul
homme contre le gouvernement personnel. Où est le mal ?
Ce qui importe au pays, c'est que la Revendication ne soit pas
une clameur de désordre, une menace d'anarchie dirigée contre
la société.
Mais qui oserait donner un tel sens à ce mot?
En bon français, la revendication est la réclamation ferme, fière,
— hautaine si l'on veut, — de ce qu'on a le droit de posséder.
Revendiquer, ce n'est pas usurper, c'est réclamer contre l'usur-
pation, c'est protester contre la privation des biens que l'on n'a pas
et qu'on devrait avoir.
On dérobe, on vole, on mendie la chose d'autrui ; on revendique
la sienne propre.
La revendication est la plus haute et la plus énergique affirmation
du droit.
Elle ne peut, elle ne doit effrayer que ceux à qui le droit fait
peur.
Et pourtant, nous le savons, elle en effraye d'autres.
Elle déconcerte par sa vigueur et sa soudaineté de bons citoyens
qui aiment sincèrement la liberté, mais qui ont pris l'habitude de
la demander avec plus de patience, de discrétion et de politesse.
Elles les déroute, les désoriente et leur inspire mille sentiments
confus : la stupéfaction d'abord, puis, selon les tempéraments, de
larmoyantes condoléances, d'amères railleries ou de brûlants ana-
thèmes à l'adresse des Parisiens.
Ne maudissez pas ! Ne pleurez pas ! Ne raillez pas ! Étudiez plutôt
avec sang-froid, sans arrière-pensée personnelle le grand fait qui
vient de s'accomplir. Prenez votre temps, contemplez l'acte sous
toutes ses faces, sachez bien ce qu'il signifie.
Les vrais savants qui interrogent la nature savent observer sans
trouble ses plus imposants phénomènes. Ils savent, pendant les
gros temps, noter la hauteur des vagues et la vitesse du vent, tandis
que les passagers ont le mal de mer.
Les grandes manifestations du suffrage universel exigent aussi
des observateurs de sang-froid. Partout où des masses sont en mou-
vement, il y a des chocs violents, du bruit, des dégâts. Si l'on perd
son temps à s'ébahir sur ces détails qui tiennent à la nature: même
des forces mises enjeu, on n'en a plus pour observer et pour com-
prendre la cause du mouvement, sa direction et sa portée.
II
Les élections parisiennes de 1869 ne peuvent causer d'angoisses
qu'au gouvernement personnel.
Ces angoisses-là sont légitimes, car la revendication qu'ont ap-
puyée, à Paris, 230 000, électeurs se complique d'une protestation.
Les feuilles les moins suspectes d'hostilité envers le gouverne-
ment ont été les premières à dire :
« Les Parisiens ont voté NON. »
— 3 —
Et si l'on relève dans les départements les voix qui ont vraisem-
blablement le même sens, on en compte environ douze cent vingt
mille, sur trois millions de suffrages obtenus par les diverses
nuances de l'opposition.
Donc, deux cent trente mille Parisiens, —quatorze cent cin-
quante mille Français ont voté NON-
Le gouvernement doit-if s'en émouvoir? Oui.
Le pays doit-il s'en alarmer? — Non.
Le pays doit s'en réjouir, car cette protestation est surtout l'oeu-
vre des générations nouvelles qui n'ont pas été consultées en Dé-
cembre et qui, après dix-huit ans, viennent ratifier à leur manière
ce que leurs devanciers ont consacré sans eux.
Elle est la protestation de tous ces jeunes hommes de vingt et
un a trente-sept ans, qui ont trébuché sur le seuil de la vie publi-
que lorsque leur tour est venu de le franchir, et qui ont heurté
leur front à la voûte, parce que la voûte était trop basse et qu'ils
ne voulaient passe courber.
Leurs pères les ont pris tout enfants et les ont emportés avec eux
dans l'enceinte fortifiée où ils s'enfermaient parce qu'ils avaient
peur. Ils ont grandi là. Devenus grands, ils ont voulu sortir;la
porte était gardée. Consigne inflexible; ceux qui voulaient l'enfreint
dre ou même la discuter étaient punis. Ils se sont tus; ils se sont
mis à penser ; ils ont étudié l'histoire de leur pays ; ils se sont rensei-
gnés sur l'origine des lois qu'ils subissaient. Cette origine ne les a
pas satisfaits. Ils se sont promis de le dire à l'occasion, et ils vien-
nent de tenir parole.
« Nous subissons, disent-ils, des lois que nous avons trouvées
toutes faites dans le pays où le hasard nous a fait naître. Ce hasard
nous les a imposées, mais notre conscience ne les ratifie pas. Der-
rière le fait accompli, le droit rayonne; c'est vers le droit que nous
voulons aller !»
Eh bien !C'est là un grand spectacle qui devrait réjouir ceux-là
mêmes qu'il a d'abord troublés. Lorsque l'idée du drôit, du juste,
de l'imprescriptible est à ce point innée dans les âmes qu'elle
s'épanouit d'elle-même à l'âge de raison, grandit toute seule, ré-
siste aux déviations du fait, se roidit contre les obstacles, on peut
dire que la race est bonne et capable de grandes choses.
Victor; Hugo nous parlait, dans son dernier; livre, de ces nains
étranges et difformes que façonnaient autrefois les Chinois. Ils pre-
naient un enfant, l'introduisaient dans un moule de porcelaine; de
forme bizarre, lui donnaient à manger et le laissaient grandir. Les
chairs s'aplatissaient, s'étendaient, se renflaient selon les saillies et
les creux du moule. Quand l'opération avait assez duré, on brisait
le vase et l'on en retirait un monstre.
Ces choses-là ne se font pas en France !
Telle est, selon nous, la portée philosophique et morale du grand
mouvement auquel nous venons d'assister. — Cherchons sa portée
politique.
« Elle est huile, disent sans hésiter de très-fins politiques. Les
— 4 —
Parisiens ont simplement voulu faire une niche au gouverne-
ment. Le triomphe de Bancel, de Gambetta, de Raspail,.... pure
malice! Les Parisiens sont des. enfants espiègles et rageurs ;
M. Haussmann les a agacés; ils se vengent en consacrant les choix
qu'ils considèrent comme les plus désagréables au gouvernement.
vous croyez qu'ils montrent les dents au pouvoir? Erreur! Ils se
contentent de lui tirer la langue.
Les auteurs de cette explication nous semblent donner dans le
travers; qu'ils reprochent aux Parisiens. On peut croire qu'ils sont
eux-mêmes, aigris, mécontents, vexés jusqu'à perdre: le sang-froid
nécessaire à l'observation.
Voyons ! Sérieusement! Est-il admissible que l'immense majo-
rité des électeurs parisiens se soient entendus pour ne faire qu'une
malice? Qu'ils raient délibéré pendant un mois dans les réunions
et les comités pour aboutir à un acte enfantin, espiègle, dénué de
tout sens politique?
On doit mettre plus de réserve dans ses jugements lorsqu'il s'agit
d'apprécier l'oeuvre de la première ville: de France, de ce Paris où se
concentrent, de l'aveu même des mécontents, des ressources inouïes
d'intelligence, de savoir et de force puisées dans le pays tout en-
tier. Quand un premier regard jeté sur la cité-reine nous conduit à
de telles conclusions, soyez certains d'avance que vous avez mal
vu, et recommencez votre étude. Vous ne regretterez pas votre
peine, car vous découvrirez en y regardant de plus près des idées:
nettes, des volontés viriles, des actes réfléchis.:
On a reproché au parti de la revendication de se montrer hostile
à l'idée monarchique, ou tout au moins de n'en pas tenir compte,
d'aller droit devant lui sans plus se soucier des intérêts dynastiques.
que s'il se développait dans un État républicain.
Ce fâit est vrai, et il n'a rien qui doive surprendre dans un pays:
comme le nôtre où l'idée monarchique à depuis longtemps perdu
son prestige.
Du jour où la souveraineté du peuple a été définitivement pro-
clamée en France la souveraineté du prince a cessé d'exister. La cou-
ronne ne brille plus par elle-même ; elle emprunté tout son éclat à
la volonté nationale; elle ne transmet qu?une lumière réfléchie
dont le peuple est le foyer; si le foyer se déplace ; tout rayonnement
s'éteint.
Or, la volonté nationale est libre; la souveraineté est inaliénable
et imprescriptible. La génération qui l'a exercée la transmet in-
tacte à la génération qui la suit, et celle-ci a le droit de l'exercer au-
trement que sa devancière.
L'idée monarchique perd donc, par son seul rapprochement avec
le principe de la souveraineté nationale, le caractère fixe, immua-
ble,' qui est une des:; conditions de son prestige. : L'esprit humain
n'est réellement dominé, subjugué que par les principes qu'il croit
éternels. Toute institution politique qui ne dérive pas de ces prin-
cipes le laisse froid, indifférent, sceptique; il la traite volontiers
5
d'expédient, il l'accepte sans conviction pour se donner le temps
de trouver mieux?
Pourquoi lesprinçipes de 1789 sont-ils invoqués aujourd'hui
avec autant d'ardeur qu'il y a quatre-vingts ans? Parce que nous
les croyons éternellement; vrais; parce que là liberté individuelle,
la liberté de conscience, le droit de penser, d'écrire, de se réunir
et de s'associer nous semblent l'apanage nécessaire des hommes vi-
vant en société. Ces droits ont un caractère éternel, immuable..
Pourquoi l'idée monarchique perd-elle chaque jour du terrain?
Parce que.ces caràttères lui manquent.
Interrogez les partisans; les plus, convaincus de la forme monar-
chique; demandez-leur S'ils conçoivent pour la personne" du prince
cette déférence filiale,, ce dévouement à toute épreuve, cette ten-
dresse respectueuse, cette vénération quasi religieuse que nos
aïeux avaient pour leurs rois. Ils vous répondront que ces senti-
ments sont passés de mode : une popularité plus ou moins fragile,
une; association d'intérêts facile' à déconcerter dans les temps de
crise, l'amour du statu quo, crainte de l'inconnu, la force maté-
rielle, voilà ce qui soutient aujourd'hui les trônes.
Ceux qui se croient ouvriers du progrès, ceux qui travaillent pour
l'Idée, ont le droit de n'en pas tenir compte.
V
Paris n'en a pas tenu compte, cela est incontestable. Paris a fait
des élections républicaines.
Persuadé que le pouvoir personnel ne peut ni ne veut résoudre
les problèmes politiques et sociaux dont il exige la solution, il l'a
retranché purement et simplement de son programme.
Il a écarté d'un revers de main tous les hommes qui se présen-
taient à lui comme les amis ou les conseillers du prince ; il a tourné
contre eux des majourités si énormes que les voix recueillies par ces
candidats dans les diverses circonscriptions représentent à peine le
chiffre total des fonctionnaires et des agents de toute sorte que le
gouvernement entretient dans Paris.
Il a fait plus : il a. exécuté sans pitié des hommes qu'il avait ac-
clamés il y a six ans,' par cela seul qu'ils avaient prétendu travailler
à la fois pour la' dynastie et pour la liberté. Il a humilié M. Emile
Ollivier parce qu'il était allé aux Tuileries, et M. Gùéroult parce qu'il
hantait le Palais-Royal.
Ce n'est pas tout encore. Non-seulement Paris repousse avec co-
lère les transactions louches, les capitulations qui déshonorent et
les amitiés qui compromettent ; non-seulement il veut que son
programme reste intact en dépit des concessions partielles que
l'instinct de conservation peut inspirer an pouvoir mais encore il
se prononce énergiquement sur la forme à donner, à ses réclama-
tions, dans l'enceinte législative. Il veut que ses représentants ap-
portent au pouvoir d'impérieuses sommations et non de respec-
tueuses doléances ; qu'ils revendiquent-la liberté au lieu de la
solliciter.
Il exige de ses mandataires une: attitude ferme, résolue, inflexi-
ble. Pas de ménagements oratoires! pas de vaines politesses! pas de