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Élégies et autres poésies, suivies de Sapho, drame lyrique, par Hippolyte Morvonnais

De
135 pages
Ponthieu (Paris). 1824. In-8° , 150 p..
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: ■ . ' " AUX
MANES DE MON PÈRE.
AUX
O mon père ! quels que doivent être les des-
tins de ton fils, ils ne pourront jamais adoucir
ïamertume de ses regrets. Heureux, je ne te
verrai point partager ma félicité ; malheureux,
je n'aurai plus ton sein pour y cacher mes
larmes. Hélas ! dans mon inquiétude, dois-je
écouter cet espoir qui me flatte? dois-je penser
que du haut des cieux où, sans doute, elle
sourit à ce faible tribut de ma reconnaissance,
ton âme puisse inspirer à ceux qui me daigne-
ront lire cette indulgence avec laquelle tu écou-
tais autrefois mes jeunes essais ?
ÉLÉGIES.
ÉLÉGIE PREMIÈRE.
LE POETE AMOUREUX.
BRISONS sans plus tarder les cordes de ma lyre ;
Rien ne peut de mes sens ranimer la langueur :
Depuis qu'au fond des bois j'ai rencontré Palmyrc,
Je vois trop qu'aux élans elle a glacé mon coeur.
J'ai long-temps , à l'airain prêtant au loin l'oreille,
Fixé d'un oeil mourant le llambeau qui me luit;
J'ai veillé dans le deuil; mais l'aurore vermeille
Me va, comme aux chagrins, enlever à la nuii.
Brûlante illusion de mon àme en délire,
Fantômes qui m'offrez limage de ses traits,
Cesse/, de me flatter, cessez de me séduire,
Pour laisser dans mon coeur l'angoisse des regrets.
G KLKGifcS.
Toi qui jusqu'en mes maux me fais goûter des charmes.
Lyre aux brillans accords, aimable don des cieux,
Viens, de'pleurs à doux flots, viens, inondant mes yeux,
Rouvrir aux voluptés la source de mes larmes;
Biais si du coeur enfin tu n'émeus les ressorts,
Consacre aux chants guerriers une autre mélodie;
Célébrons les Français; mais mon àme engourdie
N'entendplus qu'un vain bruit dans tes vaguesaccords.
Ah! brisons sans tarder les cordes de ma lyre;
Rien ne peut de mes sens ranimer la langueur :
Depuis qu'au fond des bois j'ai rencontré Palmyre,
Je vois trop qu'aux élans elle a glacé mon coeur.
Tourmenté par l'effroi de ma langueur fatale,
J'ai des monts escarpés franchi les fronts déserts,
Et d'un regard errant à l'horizon des mers,
Contemplé ce tableau qui devant, moi s'étale
Lorsque du jour naissant l'astre éclaire les airs.
Il fait briller des monts les cimes enflammées ;
Partout vole en tous sens l'esquif des matelots,
Et les groupes épars des îles embaumées
Balancent leurs bosquets sur la nappe des Ilots.
Mais tandis qu'en ces lieux je m'exile du monde,
ELBGIJiS. 7
Mon oeil a, du sommet des rochers sourcilleux,
Sondé jusqu'en ses flancs la ravine profonde :
Hélas! et dans ces rocs on n'entend rien que l'onde,
Qui s'engouffre en grondant sous les blocs caverneux.
Sombre et lugubre exil ! ta morne et vaste plage
Ne. peut que de mon coeur accroître encor l'ennui;
Combien , à ton aspect non moins triste que lui,
11 va de nos vallons préférer le bocage !
C'est là qu'au frais abri des odorans berceaux,
Au bruit harmonieux des limpides fontaines,
•le puis du feu divin sentir brûler mes veines,
Et dans l'illusion recouvrer le repos.
Mais brisons sans tarder les cordes de ma lyre;
llien ne peut de mes sens ranimer la langueur :
Depuis qu'au fond des bois j'ai rencontré Palmyre,
Te vois trop qu'aux élans elle a glacé mon coeur.
Fille cruelle! ainsi tu me ravis la gloire!
A la lyre des Dieux si j'unissais ma voix,
Te voulais de l'ingrate illustrer la mémoire;
Mais ses mr.ins ont brisé la lyre entre mes doigts.
Hélas ! de quels regrets elle abreuve ma vie!
Seule elle a de mon coeur amorti les transports;
8 ELEGIES.
Et puisqu'ainsi mon âme est par elle asservie,
Mon nom-va sans éclat se perdre chez les morts.
C'en est fait, j'ai brisé les cordes de ma lyre;
Rien ne peut de mes sens ranimer la langueur:
Depuis qu'au fond des bois j'ai rencontré Palmyre,
Je vois trop qu'aux élans elle a glacé mon coeur.
É r.LGIE.S.
ÉLÉGIE DEUXIÈME.
LE PREMIER ABORD.
J'AI donc osé m'approcher d'elle ;
Oui, j'ai de ma crainte rebelle,
Brisé l'insupportable frein;
J'ai mis le comble à mon délire:
J'osai répondre à son sourire,
J'ai de ma main pressé sa main.
Mais, en lui révélant ma ilamme,
Quand je lui voulus de mon âme
Déclarer l'aimable vainqueur,
Vingt l'ois je sentis la pensée,
Mourant sur ma lèvre glacée,
Retomber au fond de mon coeur.
Si ce trouble heureux qui m'embrase
Durant ce muet entretien,
ELEGIES.
Vers mon oeil ramenait le sien ,
De son sein soulevait la gaze,
Ou sur son pied posait le mien,
Un voile ardent couvrait ma vue;
Mon âme, un instant confondue,
S'ouvrait au souffle du plaisir;
L'ivresse absorbait mon haleine;
Un frisson me venait saisir,
Et mon pied me portait à peine.
Bientôt je sentais de ses yeux
Couler dans mon âme amollie
Cette vague mélancolie,
Cet abandon délicieux,
Langueur ineffable et profonde
Qui nous enivre, loin du monde,
De la félicité des cieux.
Mon âme à son âme asservie,
Mon âme à ses liens ravie,
Volait aux accens de sa voix;
Et je ne la vis qu'une fois,
Mais pour lui consacrer ma vie.
Sans aimer pour moi tout est vain ,
Pour moi toute joie est amère;
Mais, absorbé dans ma chimère,
Je me retire où le destin
Plaça le tombeau de mon père ;
12 KliEGIES.
ÉLÉGIE TROISIÈME.
LE TOMBEAU.
Oui, c'en est fait, et par toi je succombe.
S'il est quelqu'un , lorsqu'ici sans retour
Mon ombre en paix dormira clans la tombe,
Qui t'ose enfin révéler mon amour,
Plains mes ennuis; si la pitié t'est chère,
Viens quelquefois, visitant le hameau,
Rêver à moi sous le chêne où ma mère
Doit à son fils ériger un tombeau.
Je ne veux point qu'en stériles offrandes,
Ta main sur lui brûle un frivole encens;
Je ne veux point de ces vains ornemens,
De l'or pompeux, des superbes guirlandes,
Qu'on voit briller sur la tombe des grands.
Mais, dans la nuit, puisse ta voix plaintive,
Comme le cri de l'Alcyon des mers,
Me rappelant de l'infernale rive,
ÉLÉGIES. l3
Calmer l'ennui de mes chagrins amers;
Dis, sur ma tombe attachant un oeil tendre,
Qu'à mes destins je te sus attendrir,
Et de ta voix le plus léger soupir
Au fond de l'urne éveillera ma cendre.
Que dis-je, hélas ? Quand mon âme au tombeau
De deuil ainsi va descendre voilée,
Tu m'oublîras ; et ma lyre au rameau,
Non moins que moi, doit languir isolée.
Mais quand deé nuits, par un vague rayon,
L'astre inconstant luira dans les ténèbres,
La brise au loin murmurant au vallon
En tirera quelques accords funèbres.
Nul, dans ces sons, n'entendra mes douleurs;
Et des amis qu'affligent mes malheurs,
Le pâtre, auprès de la source tombante,
Seul à mon deuil accordera des pleurs,
Croyant ouïr d'une ombre gémissante
La voix plaintive, errant dans les rameaux,
Lui soupirer : Plaignez, plaignez mes maux :
Pâtre amoureux, j'ai vécu sans amante.
l4 ÉLÉGIES.
ÉLÉGIE QUATRIÈME.
LA SOLITUDE,
IMITEE DE PETRARQUE.
PARTOUT des monts recherchant le mystère,
J'erre, en mon deuil absorbé tout entier;
Partout sans but porte un pied solitaire,
Et des hameaux déserte le sentier;
Ou quelquefois, au fond de la vallée,
Seul à mes maux, sous l'ombreuse feuillée,
Je reste en proie, et les veux oublier.
Mais, poursuivi d'une image trop chère,
Dans ces instans d'ivresse et de douleurs,
Mon coeur ardent tremble, frémit, espère,
S'ouvre à la joie ou se gonfle de pleurs ;
Enfin le pâtre, errant dans nos bruyères,
lih-EG n:s.
Pourrait de l'oeil, sous mes sombres paupière:
Lire l'amour, ses maux et ses langueurs.
lies rocs flétris, les plus affreux ombrages,
Sont les plus doux à mes regards distraits ;
C'est là qu'au loin mon âme en cris sauvages
Laisse à loisir éclater ses secrets.
Mais à mes yeux elle y paraît plus belle
Celle dont l'âme, à ma flamme rebelle,
Voit sans pitié mes pleurs et mes regrets.
Oui, je bénis ma stérile tendresse,
Oui, je bénis ce tourment séducteur,
Si l'espérance ajoute à mon ivresse,
Et m'éblouit de son prisme enchanteur;
Quand d'être aimé mon coeur se flatte encore
Et, dégagé du deuil qui le dévore,
S'ensevelit dans un songe imposteur.
Plus d'une fois le flexible feuillage,
L'émail du lis, le crystal des ruisseaux,
Le tronc du hêtre, ou l'argent du nuage,
M'offrent ses traits en mobiles tableaux.
Moins belle est l'aube argentant la nature;
On voit briller d'une clarté moins pure
L'astre fécond des éclataus gémeaux.
l6" ÉLÉGir.S.
Tandis qu'ainsi, près de celle que j'aime ,
.Te me repais de rêves séduisans,
Un doux oubli du monde et de moi - même
Vient isoler mes esprits et mes sens.
A ses genoux je renais et j'expire;
Je vis dans elle, et mon âme en délire,
S'entr'ouvre au feu de ses yeux ravissans.
Mais dissipant ce fantôme frivole
Qui m'accompagne et peuple mes déserts,
Loin de mes yeux l'illusion s'envole
Et m'abandonne à mes chagrins amers;
Je tombe alors sur la pierre glacée,
Navré d'ennuis, sans voix et sans pensée,
Moins animé que la roche des mers.
Je veux souvent dans mon inquiétude
Gravir le pic qui touche au front des cieux.
Là, contemplant ma vaste solitude,
Sur le désert je promène mes yeux.
Ma vue y plonge, et fuit de plage en plage;
Et des sanglots si ma voix se dégage,
C'est de cris sourds qu'elle attriste les lieux.
Mon oeil, cherchant le bord qui la recèle,
Se perd en vain dans ce vide brillant;
Mais dans mon sein l'espérance fidèle
ELEGIES.
ÉLÉGIE CINQUIÈME.
LA DECLARATION.
DEPUIS long-temps, importun à moi-même,
Je ne sais plus où traîner mes ennuis :
Je me combats, et malgré moi je l'aime;
Ivresse, angoisse, en moi tout est extrême,
Mes plus beaux jours sont d'éternelles nuits.
De mes amis je redoute la vue ;
La voix d'un frère, et les soins de mes soeurs,
Et les baisers d'une mère éperdue,
Sont, dans mon deuil, désormais sans douceurs.
Calme des bois, brillans fracas du inonde,
Charme des vers, tout n'est plus rien pour moi.
Je vogue en proie à ma peine profonde,
Seul, aux déserts, ne demandant que toi,
Toi, qui nourris cette fatale flamme
Dont sourdement je me sens consumer,
Et fais qu'enfin je vais rendre ici l'âme,
Si par pitié tu ne daignes m'ai mer.
ELEGIES,
ÉLÉGIE SIXIÈME.
AU DIEU DU BOCAGE.
DAIGNE ici voiler nos mystères,
Arbitre souverain des bois,
Et de tes nymphes solitaires
Endormir l'oreille et la voix :
Dès que la nuit va des prairies
Ramener les bruyans troupeaux ;
A l'heure où l'essaim des oiseaux
Se tait dans tes urnes fleuries ,
Nous reviendrons sous tes rameaux.
Daigne, avec la jeune bergère,
Loin de l'enceinte bocagère
Ecarter l'enfant des hameaux.
Mais s'il arrivait qu'en sa route,
Le pèlerin vînt sous ta voûte
Respirer au déclin du jour;
liLIiGIES.
ELEGIE SEPTIÈME.
LA RIVE DES MEUS.
DÉJÀ la nuil voile les airs ,
Suis-moi, viens, ô nia bien-nimee!
Allons sur la rive des mers
Rcsnirer la brise embaumée.
O doux objet de mon amour !
Viens, suis loin du lia m eau, suis l'a ma m qui te a unie :
LV.n»e des voluptés, ainsi que toi timide,
]\'e fait point de nos bois son unique séjour;
11 aime à s'égarer, vers le déclin du jour,
Aux bords mystérieux de la plaine liquide.
Quand la nuil, descendan! tic la voûte des eieux.
Couvre le front des bois de l'ombre de ses voiles,
Tu verras scintiller la (lamine tics étoiles
Sur l'n'Aur rembruni des Ilots silencieux.
f'Iirobé va nous prêter ses clartés ILI;.;i!iv•."~. .
22 ELEGIES.
C'est là qu'au bruit lointain de la vague des mers,
Troublant seul de ma voix le long calme des rives,
Je veux de mon hautbois mêler les plus doux airs.
Je te dirai les chants de la plaine azurée,
Et Polyphême en butte à d'injustes mépris,
Et Thétis et Neptune, et Glaucus et Doris,
Et les chastes amours des filles de Nérée.
Mais vois : la nuit brunit les airs ;
Suis-moi, viens, orna bien-aimée!
Allons sur la rive des mers
Respirer la brise embaumée.
ELEGIES. 20
ÉLÉGIE HUITIÈME.
L'EPANCHEMENT.
DIS-MOI donc qui plaça dans tes yeux enchanteurs,
Ce magique pouvoir qui subjugue mon âme?
Dis-moi qui te donna ces accens séducteurs,
Ces légers mouvemens, ce souris qui m'enflamme,
Et partout sur tes pas enlève tous les coeurs! 1
Quel dieu, nomme-le moi, te donna cet empire
Qui me tient sous ses douces lois,
M'irrite, me fléchit, et m'éloigne et m'attire,
Et me fait frémir à la fois
D'allégresse et d'amour, de crainte et de délire:'
Est-ce le dieu tendre et charmant,
Dieu des amours et du bel âgfe,
Qui, dans le coeur de ton amant,
Lui-même a gravé ton image?
Qui veut que, loin du monde ('garé, quand tu pars,
a4 ÉLÉGIES.
Je suive du hameau la route détournée,
Et fait cjue pour mon âme un seul de tes regards
Est le seul entretien de plus d'une journée?
Mais quel qu'il soit ce dieu si puissant et si doux,
Ce dieu qui, près de toi, sait nous enlacer tous
Dans la chaîne qu'il a formée,
O des femmes la plus aimée!
Sans regret devant lui je fléchis les genoux.
Epris du feu qui me dévore,
Pour toi j'en veux brûler encore
Au pâle déclin de mes jours;
Je veux à ma dernière aurore
Jurer de t'adorer toujours.
Toi seule à ma lyre fidèle
Pourras inspirer quelques vers ;
Toi seule à mes yeux semblés belle ;
Et Palmyre est mon univers.
Mais, sans plus long-temps être fière,
Souffre qu'enfin sous ta paupière,
Puisant à longs traits la langueur,
Je m'abreuve ici d'une flamme
Qui, coulant au fond de mon âme.
Vient d'amour enivrer mon coeur.
Laisse-moi, fille trop farouche,
ELEGIES. :
De ma bouche effleurer ta bouche,
Et de ma main serrer ta main.
Ah ! lorsqu'aussi ton bras me presse,
Puisse'-je, au comble de l'ivresse,
Cent fois expirer sur ton sein!
Ta joue, il est vrai, se colore,
De l'incarnat de la pudeur;
Biais j'y vois le sourire éclore,
Et tout me prédit que ton coeur
Va, dans son innocente ardeur,
Couronner l'amant qui t'adore.
C'en est fait; je triomphe! Au comble du désir,
Ivre de voluptés je me soutiens à peine;
Pâle, sans voix et sans haleine,
Immobile, près de mourir,
le sens à flots ardens courir de veine en veine
Le feu rapide du plaisir.
y.6 ÉLÉGIES.
ÉLÉGIE NEUVIÈME.
L'APPEL D'AMOUR.
QUAND des nuits l'astre solitaire
Nous ramènera le mystère,
A l'heure où le monde est sans voix,
Veille ; et dans l'ombre officieuse
D'une lyre mystérieuse
Le son retentira trois fois :
Puisse du trouble qui me presse,
Puisse l'impérieuse ivresse,
Te faire oublier les atours !
Mais, sans tarder, loin de ta couche ,
Vole, ô Palmyre, et que ta bouche
S'apprête aux baisers des amours.
ÉLÉGIES.
ELEGIE DIXIÈME.
LE RESSOUVENIR.
IL n'est point assoupi ce feu pur et divin
Qu'au flambeau de la vie a ravi Prométhée :
Il est, n'en doute pas, un dieu qui de sa main
Le plaça dans tes yeux, sur ta bouche humectée.
Ton souffle, à flots ardens, le répand clans les airs;
Il jette en nos esprits une soudaine extase :
Moins promptement des cieux l'éclair rapide embrase
Le voyageur errant aux sables des déserts.
Que les sons de ta voix ne frappent plus mon ànie;
Tes yeux , que vers les miens tu ramènes toujours,
Font couler dans mon sang de longs torrens de flamme;
Cache-moi de ton sein l'ivoire et les contours.
Refuse à mes désirs le baiser de ta bouche;
Pourquoi jusqu'en ton port révéler ta langueur !
Mon bonheur est trop grand ; sois timide et farouche :
Le poids des voluptés pèse trop sur mon coeur.
y.8 ÉLÉGIES.
Si d'un monde indiscret redoutant Se langage,
Je me vais, loin de toi, perdre dans îa forêt;
Sur le tertre écarté de îa déserte plage,
Si vers les flots grondans je lève un oeil distrait,
Je vois à l'horizon ta fugitive image;
Autour de moi soudain tout fuit, tout disparaît.
 mes yeux éblouis brillent mille étincelles;
Je tressaille et n'entends que de confus éclats;
La rive au loin s'ébranle et frémit sous mes pas.
Sur les roches assis, plus immobiles qu'elles,
Mes genoux chancelans ne me soutiennent pas.
Mais enfin je succombe à l'ivresse profonde;
Sous un ardent sommeil mes yeux appesantis,
Voient des gouffres de feu brûler au sein de l'onde,
Et les débris crouians des ruines du monde
Ne pourraient ranimer mes sens anéantis.
Donne quelque relâche à mon âme embrasée,
Mets sans tarder un terme à ce trouble nouveau;
Epargne ma jeunesse, ou mon âme épuisée
Va passer de tes bras dans la nuit du tombeau.
ELEGIES.
ELEGIE ONZIEME.
LE DÉCLIN DES JOURS.
JOURS passagers de la brillante Flore,
Vous avez fui devant les aquilons ;
Chaque matin l'aube se décolore,
Et le flambeau que l'Orient adore,
De feux moins purs éclaire nos vallons.
Sur les lapis de la verte prairie,
Sur les coteaux , doux à la rêverie ,
Je ne vois plus de riantes couleurs ;
Mais dans les champs, dont l'herbe est défleurie,
Le lis penché sur sa lige flétrie ,
Vers les beaux jours , rappellent mes douleurs;
Et sous l'ombrage , asile du mystère,
Où les amours ont erré tant de fois,
Je n'entends plus (pie l'oiseau solitaire ,
Et Philomèle a retenu sa voix.
3(> ÉLÉGIES.
Adieu, vallons, jadis si pleins de charmes ;
Adieu, berceaux, où jouaient les zéphyrs;
Dans votre deuil mes yeux , chargés de larmes,
Lisent le sort des volages plaisirs.
Ainsi que vous je souriais naguère
Au doux éclat d'une aurore éphémère :
Ainsi que vous j'eus aussi mon printemps;
J'ai savouré le heaume de la vie ;
Je fus aimé de la plus belle amie ,
Je fus heureux : je le fus deux instans.
Puisqu'aujourd'hui l'ingrate m'abandonne,
Ah ! plus d'amour ! le bonheur qu'il nous donne
Est, je le vois, dans son léger destin,
Plus passager que la rose d'automne,
Plus fugitif qu'un songe du matin.
Mais si du moins pour calmer ma souffrance,
Il me laissait l'éclair de l'espérance;
Voeux impuissans ! regrets trop superflus !
Le mois des fleurs ornera la vallée ;
Tout sourira sous la voûte étoilée,
Et le bonheur ne me sourira plus !
Vous , seul objet de ma vaste détresse,
Vous, seul objet des plus tendres amours;
Qui de sermens nourrissiez mon ivresse,
Dont l'inconstance empoisonne mes jours,
ELEGIES.
Ah ! rendez-moi ma douce indépendance,
L'aimable paix, l'heureuse indifférence ;
Ah ! rendez-moi ces biens que j'ai perdus ;
Où si tu veux , ô fille trop chérie !
Si de mes maux ton âme est attendrie,
Reviens à moi : mes bras te sont tendus.
Illusions d'une ardeur insensée ,
Fuyez : pourquoi tourmenter ma pensée P
Pourquoi former d'inutiles désirs?
Mon coeur flétri doit brûler sans plaisirs.
Oh! de l'amour trop séduisantes flammes,
Heureux oubli, voluptueux élans ,
Céleste extase où s'unissent les âmes ,
Tremblans abords, troubles longs et brûlans,
Légers soupçons, passagères alarmes,
De l'union transports délicieux,
Source autrefois d'inépuisables charmes,
Source aujourd'hui d'inépuisables larmes,
D'un coeur aimant recevez les adieux !
Mais dans ces bois je pourrais bien encore ,
Pour adoucir l'ennui qui me dévore,
De mon bonheur trouver le souvenir;
Seul échappé de la cité prochaine,
Je le gravai sur l'écoree du chêne ;
Le chêne antique a pu le retenir.
3 a ï'i L É G I F. s.
Témoins des noeuds qu'a rompus la volage,
Bois tant aimé, dont le sombre feuillage
Pleure mes maux et partage mon deuil ;
Lugubre enceinte où de crêpes voilée,
De mes amis la cohorte assemblée,
Doit sans tarder escorter mon cercueil,
Attire-la sous ta voûte fleurie ,
Quand les zéphyrs te rendront tes couleurs ,
Qu'à nos amours elle y songe attendrie,
Et que sa main , suivant sa rêverie ,
A mon tombeau suspende quelques (leurs,
Toi qui, du jour quand l'astre nous altère,
"Viendras t'asseoir sous l'antique rameau,
Et fouleras ma cendre solitaire,
En sommeillant au bruit du clair ruisseau ,
O voyageur, errant dans la contrée !
Si tu la vois, cette vierge adorée,
A qui l'amour voulut unir mon sort,
Oh ! dis-lui bien que mon âme asservie ,
Pour elle seule avait aimé la vie ;
Qu'elle changea , que je reçus la mort
En apprenant la noire perfidie...
Mais dans ces voeux où me vais-je oublier!'
Le voyageur ! il passera comme elle ,
Sans souvenir de ma peine mortelle ,
Et du tombeau du bois hospitalier.
ÉLÉGIES. 33
Dômes touffus que le vent décolore,
Pampres mourans sur le front des coteaux,
Ah ! renaissez à l'haleine de Flore,
Et qu'une fois mon âme puisse encore,
Rêver l'amour à l'ombre des berceaux :
Il n'est pas temps dès l'éclat de l'aurore
De s'isoler dans la nuit des tombeaux !
Au pied du tronc des chênes solitaires
Je tombe assis ; et mes yeux abattus
Laissent couler des pleurs involontaires
Sur des débris de roses passagères ,
Au souvenir des biens que j'ai perdus ;
Et cependant que la feuille d'automne,
Le chant du pâtre et l'autan monotone,
Viennent encor réveiller mes regrets ,
Dans ces vallons où gémit la nature,
Je crois ouïr un accent qui murmure
Ces tristes mots : n,s ONT FUI POUR JAMAIS.
34 ÉLÉGIES.
ÉLÉGIE DOUZIEME.
HYMNE A L'AMOUR.
VOLONS du berceau de l'aurore
Aux sombres domaines des nuits ;
L'amour en tous lieux nous dévore ,
Partout l'on trouve ses ennuis.
Fuyez la gloire et les alarmes ;
Cherchez le tumulte des armes ,
Partout son empire est vainqueur ;
Quel que soit le sort qui nous guide ,
Plus prompts que la flèche homicide,
Ses traits nous atteindront le coeur.
Contre sa puissance immortelle
Que me sert un stérile effort !
Mon sort est de fléchir sous elle ;
Eh bien ! j'accomplirai mon sort :
Dévoré d'opprobre et de rage,
Sous le joug du lâche esclavage ,
ELEGIES.
Je courbe, en rougissant, le front;
Et dans mon indigne faiblesse,
Je cours aux pieds de ma maîtresse
Réclamer un nouvel affront.
Termine un combat qui t'outrage,
Terrasse un orgueilleux mortel ;
Grand Dieu , dont j'éprouve la rage ,
J'embrasse et maudis ton autel.
Lorsqu'à tes pieds je m'humilie ,
Au fond de mon âme avilie
Etouffe un reste de pudeur;
Pourquoi retarder ta victoire
Lorsque des oeuvres de ta gloire
Le monde atteste la grandeur.
C'est toi qui, d'une main féconde,
Débrouillant l'informe chaos,
En globe as arrondi le monde,
De l'air as séparé les Ilots ;
Du temps tu brisas les barrières;
D'un essaim d'errantes lumières
Ton flambeau fit briller les airs;
Et ton étincelle divine ,
Du monde animant la machine,
Donna la vie à l'univers.
36 KLÉGIES.
C'est en vain que l'àme est altièro ,
Nul mortel n'échappe à tes lois ;
Ta voix règne sous la chaumière ;
Tu te ris de l'orgueil des rois.
Quand sur nous ton astre vient luire,
Tout proclame au loin ton empire,
Tout forme d'éelatans concerts,
Tandis qu'en fertiles ondées,
Du sein des terres fécondées,
Tu vas circuler dans les mers.
Le voilà ce Dieu magnanime
Qui, maître d'un fier ennemi,
Pour mieux tourmenter sa victime
Ne la déchire qu'à demi.
D'un homme abuser la faiblesse ,
D'un homme avilir la noblesse,
Grand Dieu, voilà donc tes plaisirs !
Pour mieux assurer la victoire,
Fallait-il, d'un calme illusoire ,
Flatter mes aveugles désirs l}
Au seul aspect de la cruelle ,
Surpris d'un charme suborneur,
Mon coeur aurait brûlé pour clic,
Sans même espérer le bonheur.
Cent fois, quand j'hésitais encore >
ELEGIES.
L'espoir vers une heureuse aurore,
Rappelait mes yeux incertains;
Mais la vérité trop amère,
Dans peu dissipant ma chimère ,
Me vint révéler mes destins.
Bientôt sa froide indifférence,
Repoussant mes ardens transports ,
M'abandonna, sans espérance,
Aux longs tourmens de mille morts ,
La honte , à l'aigre jalousie
Joignant sa noire frénésie,
Sur mon coeur s'acharne à son tour :
Sans relâche, autre Proniéthée,
D'une pâture ensanglantée
J'assouvis cet autre vautour.
Rêves qui llattez, ma tendresse,
Bonheur que j'ai trop attendu,
Transports de la première ivresse,
C'est en fait, j'ai donc tout perdu !
Ce jour, dont l'éclat me réveille,
Doit faire à l'ennui de la veille ,
Succéder un ennui nouveau;
Sans amis, je foule la terre
Ainsi qu'un spectre solitaire,
Errant dans un vaste tombeau.
ELEGIES.
39
ÉLÉGIE TREIZIÈME.
L'ENNUI.
C'EST pour oublier l'infidèle,
Que, seul à mes chagrins amers,
Loin de l'amitié qui m'appelle,
Je m'égare aux plages des mers.
Mais aujourd'hui, mort à l'ivresse ,
Mon coeur, en sa vague détresse,
Ouvre un vaste asile aux. ennuis ;
Et dnrehagrin qui me dévore,
Ainsi qu'au lever de l'aurore,
Je m'abreuve au milieu des nuits.
L'espoir, à mes yeux sans chimère,
N'est plus qu'un morne champ de pleurs ;
Et, môme aux genoux de ma mère,
Je me flétris dans les douleurs.
En vain, dans ma lâche faiblesse,
ÉLÉGIES.
4r
ÉLÉGIE QUATORZIÈME.
AU TOMBEAU D'UNE JEUNE POETE.
HEUREUX amant! il lui reste une amie
Qui, de ses feux l'âme toujours remplie,
Chaque matin, les yeux baignés de pleurs,
Endormira son ombre ensevelie
Sous les doux flots d'une moisson de fleurs.
Comme à l'autel il l'attend dans la tombe.
Si pour l'ivresse il vécut à ses pieds ,
Près d'elle il dort ; et la feuille qui tombe
N'effraiera point ses mânes oubliés.
42 ÉLÉGIES.
ÉLÉGIE QUINZIÈME.
LE DEGOUT.
J'EXPIRE avec sa perfidie ;
Et sous le poids de ses douleurs
Mon âme enfin reste engourdie :
L'amou'- est pour moi sans chaleurs,
Tout m'afflige; à mes yeux en pleurs
Le dégoût voile au loin la plage,
De nos vallons fane les fleurs,
Et de l'aurore et du bocage
Altère les fraîches couleurs.
Tout mon être est mort à la joie;
L'ennui, dont mon coeur est la proie,
A pour moi ralenti le temps ;
Mon âme languit plus flétrie
Que la feuille de la prairie,
.fouet des arides autans.
ÉLÉGIES. 4'>
De l'illusion trop naïve
J'ai vu le prisme se ternir ;
De la volupté fugitive
J'étouffe en vain le souvenir;
Et mon coeur oppressé de larmes,
S'il le pouvait, en ses alarmes ,
Anéantirait l'avenir.
44 1ÎI. ÉGIES.
ÉLÉGIE SEIZIÈME.
LE DEPART.
IL m'en souvient toujours : au temps où j'eus un père,
Du cénobite Aaron côtoyant le rocher x,
Il demandait aux flots une paix, salutaire ;
Près de moi sur la rive il la venait chercher.
Là sa voix à mes yeux dévoilait la nature;
11 instruisait mon coeur, il écoutait mes vers ;
Lorsque j'avais d'Homère achevé ma lecture,
Souvent il me disait, assis non loin des mers :
« Oui, nous irons rêver aux plages de la Grèce;
« Nous partirons tous deux au jour de tes vingt ans. »
Et moi, jeune insensé ! je répétais sans cesse :
« Nous partirons tous deux quand adviendra ce tems. »
Voilà que du départ aujourd'hui j'atteins l'âge ;
Tout est prêt : des vaisseaux la voile orne les mâts;
1 Saint-Mnlo.
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ÉLÉGIES. 45
Dès demain j'accomplis le saint pèlerinage;
Mais, à jamais parti pour un autre voyage,
Mon père en celui-ci ne m'accompagne pas.
Je veux de ses bienfaits me retracer l'histoire,
Je veux d'un triple adieu saluer son tombeau;
De la Rance à grands pas j'ai franchi le coteau,
Et de mes premiers ans rappelant la mémoire,
J'ai d'un oeil attristé contemplé le hameau :
C'est là qu'il vit briller son aurore première;
C'est ici qu'en naissant je passai dans ses bras;
C'est là que de Thémis il fuyait les débats,
Et la paix à sa voix rentrait dans la chaumière.
Au foyer de ce toit nous bravions les hivers ;
Je l'y voyais au ciel adresser sa prière;
Qu'il m'a de fois ici raconté ses revers!
Du pauvre sur ce tertre il écoutait la plainte,
Il aimait cet antique bois;
C'est là qu'à mon bonheur il rêvait sans contrainte;
De ses projets sacrés il m'y dictait les lois,
Et dans ce morne enclos dont la chapelle est ceinte,
De sa tombe rustique on éleva la croix.
Dors en paix, ô mon père ! oui, je te dois des larmes :
Quel sort a l'orphelin ;' pour lui tout n'est qu'alarmes ;
Partout avec dédain l'on rejette ses cris;
Et tes amis loin d'eux ont repoussé ton fds.
_(î) i;r,]icn;s.
Nul de douleur ici n'apporta quelque gage.
L'opulent a pu l'oublier,
Mais, pour tes fils au ciel offrant un pur hommage,
Le fils de l'indigente y vient souvent prier.
Adieu, champs paternels; adieu, tombe d'un père;
Puissë-je auprès de toi reposer quelque jour!
Si le ciel, ombre sainte, est sourd à ma misère,
Lorsque de tes baisers il me prive au retour,
Daigne à ton fils du moins conserver une mère.
Adieu, vastes guérets; adieu, sombre coteau :
Peut-être qu'à mes yeux le ciel de mon jeune âge
Pour la dernière fois luit d'un éclat si beau;
Peut-être, errant de plage en plage,
Je dois aux bords lointains rencontrer mon tombeau.
Mais si, seul en mon deuil, il faut que j'y succombe,
Je veux qu'ici mon âme, ainsi que la colombe,
Qui seule au nid d'amour gémit en ses douleurs,
D'une mère aussitôt vienne essuyer les pleurs;
S'il en est encor temps la ravir à la tombe,
Et des mains d'un ami réclamer quelques Heurs.
flK I) K S !•'. I. !'.<; I 1. s.
ROMANCES ELEGIAQUES.
ROMANCE PREMIÈRE.
LE VOYAGEUR.
QUITTANT les lieux qu'habite son amie,
Morne et pensif, un jeune voyageur,
Des sons plaintifs de sa lyre chérie
Accompagnait ces accens de douleur :
« Adieu plaisirs, félicité suprême,
«Songes brillans, doux songes des amours,
« Heureux espoir de revoir ce qu'on aime,
« Ah ! loin de moi vous fuyez pour toujours!
« Consolateurs de mon Ame attendrie,
« Venez à moi, souvenirs pleins d'appas ;
« Doux abandon de la mélancolie ,
« Regrets charmans, source de rêverie,
•< Seuls vous serez compagnons de mes pas.
DO ROMANCES É ï, É G I AQ II ES.
« Sombres forêts , vous , ravines profondes.
<i Blocs menaçans, suspendus dans les airs ;
« Torrent fumeux, dont les rapides ondes
« Baignent les pieds de ces saules déserts ;
« Oui, vous plaisez à mon âme en délire;
« Et de mon coeur ici pleurant les maux,
« Ma voix unie aux accords de ma lyre,
« Fera souvent redire à vos échos :
« Consolateurs de mon âme attendrie ,
« Venez à moi, souvenirs pleins d'appas ;
« Doux abandon de la mélancolie,
« Regrets cbarmans , source de rêverie,
« Seuls vous serez compagnons de mes pas.
« Pâtre fidèle , au fond de la prairie ,
« Retiens les pas de tes bruyans troupeaux ,
« Laisse à me.-i voeux ma longue rêverie ,
« Et d'un amant respecte le repos;
« Mais s'il advient qu'à ton âme accablée
« L'amour un jour dérobe le bonheur,
« Viens avec moi sur la route isolée,
« Viens répéter mon hymne de douleur :
« Consolateurs de mon âme attendrie,
« Venez à moi, souvenirs pleins d'appas ;
« Doux abandon de la mélancolie,
ROMANCES ELIiGlAQUE S. DI
« Regrets charmans, source de rêverie ,
« Seuls vous serez compagnons de mes pas.
« 0 mes amis ! troupe aimable et fidèle,
« Seuls confidens du secret de mes feux,
« Vous dont la voix , dont l'inutile zèle,
« Voulut en vain me dessiller les yeux;
« Si quelquefois vous la voyez sourire
« A mes rivaux d'un air doux et flatteur;
« O mes amis ! alors puissiez-vous dire :
« Ce seul regard eût comblé son bonheur. ■■>
Il arrivait : dans le champ funéraire,
Sa main pieuse honora d'une fleur
L'épais gazon qui couvrait son bon père,
Et le baiser qu'il reçut de sa mère
Pour un instant assoupit sa douleur.
52 ROMANCES Él.ÉGIAQUES.
ROMANCE DEUXIÈME.
ELPHEBOR.
Au voyageur reposant sous l'ormeau,
Ainsi chantait la -vierge du hameau :
« C'était l'heure de la prière,
« L'automne avait jauni les champs,
« Le jeune Elphébor, à pas lents,
« Quittait le seuil de sa chaumière :
« Il s'en allait loin du hameau,
« Pleurant l'abandon de sa vie ;
« De l'oeil il fixait un tombeau;
« C'était là qu'était son amie ! »
Au voyageur, reposant sous l'ormeau ,
Ainsi chantait la vierge du hameau.
ROMANCES ÉI.ÉGIAQUE S. 5 3
« Ali ! plus de chants, jeunes bergères ;
« Son coeur, flétri par le chagrin ,
« Est sourd à l'hymne du matin ,
« Comme au son des flûtes légères.
« Pourquoi tant de soins superflus ?
« Respectez sa mélancolie,
« Pâtres ; ne le consolez plus :
< Malheureux, il n'a plus d'amie. »
Au voyageur, reposant sous l'ormeau ,
Ainsi chantait la vierge du hameau.
<•■ Dès que l'aube vient du bocage
« Eveiller l'habitant ailé ,
<> Il va sur le tertre isolé
« Rêver aux plaisirs d'un autre Age :
« Il lui semble, dans son ennui,
« Des bords de l'immortelle vie ,
« Que la brise apporte vers lui
« Le doux appel de son amie. »
Au voyageur, reposant sous l'ormeau ,
Ainsi chantait la vierge du hameau.
« Il fut un soir où des vallées
« L'airain vint à tinter trois fois,
" Et le hameau dit, d'une voix ;
54 ROMANCES ÉLÉGIAQUES.
« Paix à leurs ombres accablées.
« Plus d'un amant versa des pleurs ;
«Mais lui, pour une autre patrie,
« Quitte enfin l'exil de douleurs
« Et rejoint l'ombre d'une amie. »
Au voyageur, reposant sous l'ormeau ,
Ainsi chantait la vierge du hameau.
« Souvent j'ai vu des pastourelles
« Venir à la saison des fleurs ,
« Sous leur cyprès, les yeux en pleurs,
" Effeuiller des roses nouvelles,
« En disant : Paix à vos tombeaux ;
« Amour à vous dans l'autre vie :
<■ Paix à qui perdit le repos,
« Quand il eut perdu son amie ! »
Au voyageur, qui pleurait sous l'ormeau,
Ainsi chanta la vierge du hameau.
Il O SI A NCES F. L lï GIAODES.
ROMANCE TROISIÈME.
LE CHIEN DU PATRE.
« L'AIRAIN des bois a sonné des prières
•< L'heure pieuse : O vous qui du coteau
« Suivez la route , implorez Dieu, bergères,
« Pour le repos du pâtre du hameau.
« Il citait bon ; son coeur était sensible ;
■< Il soulageait et plaignait les malheurs;
« Souvent j'ai vu sur sa tombe paisible
« L'infortuné venir verser des pleurs.
« Si l'indigent au seuil de sa chaumière,
« Venait quêter le pain consolateur;
« Près du foyer il le nommait son frère,
« Lui donnait peu, mais donnait de bon coeur.
" Jure adoré d'une épouse chérie,
« Du pastomel e"élaienl-là tous les voeux;
6 ROMANCES ÉLÉGIAQUES.
« Mais il mourut au printemps de sa vie,
« Et nul, hélas ! ne lui ferma les yeux.
« On l'inhuma sons la verte fougère.
« Là ses amis semèrent quelques fleurs :
« S'il fut pleuré, sur son aile légère
« Le temps bientôt emporta les douleurs.
« Un seul ami reste au pâtre fidèle :
« C'est Sélidor, gardien de son troupeau ;
« Il lui survit; et chaque aube nouvelle
« Le trouve encor couché sur le tombeau.
« Quand naît le jour, la cabane isolée
« Voit revenir Sélidor languissant ;
" ^ y gémit; et sa voix désolée
« Seule s'y mêle aux longs souffles du vent.
•< Demain sans doute il va perdre la vie ;
« Il va périr faute d'un peu de pain :
« Secourez-le, pastourelle jolie ;
« C'est pour lui seul que je vous tends la main.
Sous l'if voisin de la sainte chapelle ,
Ainsi chantait l'indigent malheureux ;
Et la bergère à la pitié rebelle ,
Jette au vieillard un regard dédaigneux.
58 ROMANCES ÉLEGIAQUES.
ROMANCE QUATRIÈME.
LE SOLDAT.
Oswal long-temps de la guerre inhumaine
Suivant les chefs en de lointains climats,
Sut aux assauts, ainsi que dans la plaine,
Par d'heureux coups rendre illustre son bras.
Mais lorsqu'enfin la pacifique trêve
Vint aux combats mettre un utile frein,
Quittant sur l'heure et le casque et le glaive,
De son village il reprit le chemin.
Il songe, hélas! qu'il va, sur cette rive,
Trouver son père et Lisheth et l'amour;
Il court, il vole ; et croit lorsqu'il arrive ,
Que du bonheur il voit briller le jour.
Trompeur espoir! on avait sous le chêne
De son vieux père élevé le tombeau ,
Et de l'hymen serrant l'ingrate chaîne,
Lisbeth a fui l'amant et le hameau.
ROMANCES ÉLÉGIA.QUES. 0$
Mais tant d'amis , dont il connut le zèle ,
Vont à ses voeux du moins offrir le pain ;
Il dit, espère , à la troupe infidèle
Court : à ses maux nul ne tendit la main.
Il fuit alors, sur le tombeau d'un père
Reste absorbé dans un morne chagrin,
Et l'oeil au ciel, trois fois dit : Ombre chère !
« A tes côtés je dormirai demain. »
Il disait vrai : dès que sur la prairie
Brilla l'aurore , il revint au tombeau.
Pâle, il pleurait ; sa main de la patrie
Suspend le fer au lugubre rameau ,
Et seul assis près du tronc solitaire ,
Il s'endormit au lever du soleil ;
Mais quand des nuits l'ombre couvrit la terre ,
En vain l'ermite attendit son réveil.
Lorsque des mois la courrière argentine
Vient de ses feux blanchir le front des bois ,
Le pèlerin sur la verte colline
A vu d'Oswal l'ombre errer quelquefois.
Et sur nos toits, si des oiseaux funèbres
Le cri se mêle aux vents bruyans des nuits,
L'humble fileuse a cru dans les ténèbres
L entendre encore accuser ses amis.
6c> B03IANCES ELEGIAQTJES.
ROMANCE CINQUIÈME.
LE BON FILS.
JE veux, lorsque des nuits le vent gonlle les mers .
Mêler au bruit des rouets la chanson des hivers.
On m'a conté qu'au hameau de mon père
Au temps jadis vivait un jeune enfant,
Comme un agneau docile et caressant,
N'ayant pour bien qu'une pauvre chaumière.
Si, lorsqu'il était à genoux
Au pied de la croix solitaire :
« Pour qui, disait-on , priez-vous :' >v
Il répondait : « C'est pour ma mère. »
Je veux, lorsque des nuits le vent gonfle les mers ,
Mêler au bruit des rouets la chanson des hiver.*.
Or il advint que pour un long voyage,
ROMANCES ÉLÉGIAQUES. 61
La tendre mère abandonna l'enfant,
Et, l'oeil en pleurs, lui dit, en le baisant :
« Mon doux ami, sois vertueux , sois sage. >>
Elle a pour lui prié les eieux ,
Et sur le seuil de la chaumière
L'enfant est resté ; mais des yeux
Long-temps il a suivi sa mère.
Je veux , lorsque des nuits le vent gonfle les mers .
Mêler au bruit des rouets la chanson des Invers.
L'enfant assis sur la pierre isolée ,
Seul vient de l'oeil fixer le long chemin.
En le quittant il se dit : « A demain ! »
Et par l'espoir son âme est consolée.
Pour attendrir le voyageur,
Souvent il lui peint sa misère;
C'est en vain ; mais au fond du coeur,
Il dit : « Te reverrai ma mère. »
Je veux, lorsque des nuits le vent gonfle les mers,
Mêler au bruit des rouets la chanson des hivers.
L'oiseau dormait sur la branche fleurie;
Le bruit au bois mourait comme au château,
Le jeune enfant plein d'un trouble nouveau,
Seul, au vallon porta sa rêverie.

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