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Éloge de l'abbé Millot,... [par J. Lingay] couronné par l'Académie des arts, sciences et belles-lettres de Besançon, dans sa séance publique du 24 août 1814

De
66 pages
Chanson (Paris). 1814. In-8° , 70 p..
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IMPRIMERIE DE C.-F. MOURGEON,
ÉLOGE
DE
L'ABBE MILLOT,
DE L'ACADÉMIE, FRANÇAISE,
/COURONNE
PAR l'Académie des Arts, Sciences et Belles-Lettres
de Besançon,
DANS sa Séance publique du 24 août 1814.
Circumcisa expositio rei quoe
Supervacuis caret.
Quint, lib, IV. cap. II. o
A PARIS,
CHEZ CHANSON, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
rue des Mathurins-Saint-Jacques, n.° 10.
l8l4.
DE
L'ABBÉ MILLOT,
PRÉSENTÉ
A Messieurs de l'académie de Besançon.
MESSIEURS,
E s suiets crue l'académie de Besancon a
proposés aux deux derniers concours témoi-
gnent assez l'intérêt que vous prenez à la partie
la plus intéressante des études humaines, à
celle qui n'a pour objet et pour but que des
résultats certains, également indépendans des
systèmes de la science et des fictions de l'art.
Il importe aux progrès des bons principes en
morale comme en littérature, d'encourager
l'étude de l'histoire, trop négligée depuis long-
temps. On a trop donné depuis trente ans aux
arts de l'imagination, et nous avons vu comment
8 ELOGE
s'est terminé le siècle de l'esprit. Le siècle de
Louis XIV avait été celui du génie : quelles
lumières n'a-t-il pas répandues ! de quelle forte
éloquence n'a-t-il pas soutenu les préceptes de
la religion et de la saine morale. Nourris de l'é-
tude de l'antiquité, les grands hommes de cet
âge ont respecté les antiques vertus, les ancien-
nes conventions, et quelques préjugés peut-être,
dont la vieillesse n'est pas moins respectable.
L'imagination a voulu régner à son tour ! Jours
éclatans où les beaux esprits brillaient comme
les feux errans dans les campagnes, sur le bord
des abymes, jours de délire où tout beau vers.
fut une impieté, toute belle période une sédi-
tion , tout ouvrage un attentat contre la religion
ou les moeurs, ou les lois. Ah ! Messieurs,
souhaitons que le 19.e siècle soit celui du bon
sens ! Méfions-nous un peu de l'éloquence et
de la poésie : étudions l'histoire, étudions les
erreurs des peuples pour apprendre à les éviter,
et les vertus des Rois, pour les admirer plus
dignement dans notre auguste Monarque. Hon-
neur aux académies qui encouragent l'amour
de ces nobles études, honneur à l'indulgence
dont elles accueillent les plus faibles eftorts
entrepris dans de telles intentions,
DEMILLOT. g
Serait-ce, Messieurs, avancer une opinion
erronnée que de regarder l'histoire comme l'ob-
jet le plus noble des études de tous les esprits
bien faits ? et le récit des actions des hommes,
aussi positif que le permet l'éloignement dans
lequel est toujours placé l'historien, ne doit-il
pas sembler plus intéressant que les annales de
leurs sciences ou de leurs arts, qui ne sont trop
souvent que celles de leurs erreurs ou de leur
impuissance? La sagesse antique avoit gravé
sur le temple de Delphes cette inscription :
Homme, apprends a te connaître ( i ) ; comme
si le plus noble sujet que les Dieux propo-
sassent à la méditation de l'homme étoit l'étude
de lui-même, Oui sans doute, Messieurs, cette
étude est la plus utile à notre faiblesse, et l'his-
toire en est le premier et le plus sûr moyen (2).
Lue avec réflexion, elle épargne à celui qui
sait en profiter les tristes leçons de l'expérience :
il sait par ses souvenirs ce que d'autres n'ap-
prennent que par leurs revers, et l'homme
éclairé par l'histoire dans la route du monde,
peut, en quelque sorte, ne laisser rien à la
fortune des événemens de sa vie. Ainsi notre
( I Insc. Epig. Templ. Delp.
(2) Lux yeritatis, magistra vitae. Cic. De Orat. II. 9.
10 ELOGE
prudence égale notre mémoire, et le passé nous
arme contre l'avenir.
Si l'étude de l'histoire est la plus impor-
tante de celles qui s'offrent à la curiosité des
hommes, la gloire d'une nation ne sera-t-elle
pas intéressée à l'excellence de ses historiens,
et l'éloge public des écrivains distingués dans
ce genre ne sera-t-il pas l'hommage le plus lé-
gitime comme le plus noble que leurs conci-
toyens devront payer à leur mémoire?
Et quel autre de nos historiens aura plus
mérité ce tribut de la justice et de la recon-
noissance nationale que celui qui présente
d'aimables et solides instructions à la jeunesse,
de graves motifs de méditations à l'âge mûr,
et de respectables souvenirs à la vieillesse;
qui, après avoir tracé le grand tableau de l'his-
toire générale, s'est resserré dans le cadre plus
étroit de notre histoire particulière, et de celle
d'un peuple rival liée par tant de rapports à
la nôtre, enfin de l'homme qui, par la sagesse
de son goût dans la composition comme dans
le style, s'est également préservé des excès
d'une. aveugle crédulité ou d'un scepticisme
impie, et de ceux d'une diction trop oratoire
ou d'une élocution trop familière? Je crois
avoir signalé dans ce peu de lignes toutes les
D E MIL L O T. II
qualités de l'Abbé Millot : ce n'est point la
crédulité d'Hérodote, et quelquefois de Bossuet :
ce n'est point le doute incrédule de Voltaire :
ce n'est point, sous le rapport du style, la
pompe de Tite-Live, ni la simplicité négligée
de Rollin. C'est une heureuse combinaison de
teus les mérites contraires; c'est le terme moyen
de tous ces excès.
J'indiquerai d'abord les causes de cette dif-
férence , et je regarde comme essentiel à l'éloge
d'un historien l'examen des méthodes absolu-
ment contraires d'écrire l'histoire chez les an*
ciens et les modernes. On a tant de fois repro-
ché à nos historiens de négliger la ressource
des descriptions, des portraits et des discours
dont Thucidide, Salluste, Tite-Live et Tacite
ont embelli leurs annales qu'il convient d'op-
poser à cette accusation une apologie raisonnée,
fondée principalement sur la différence des
moeurs de ces deux époques, et des situations
politiques des écrivains dans les Républiques
anciennes et dans les Monarchies modernes. II
faut préserver l'Abbé Millot de toute injuste
comparaison avec les historiens de l'antiquité,
en expliquant l'impuissance d'imiter leur sys-
tème, et la nécessité, dirai-je, de ne pas recher-
cher cette imitation.
12 ELOGE
Tout homme, chez les peuples anciens, avait
à remplir des devoirs avant d'exercer une pro-
fession, et il était citoyen avant d'être magis-
trat , guerrier , commerçant ou homme de
lettres. Ses devoirs lui donnaient des droits, et,
de ce concours de rapports qui le rattachaient
à la République, naissait pour lui la parfaite
connaissance des affaires de l'Etat, premiers
matériaux de l'histoire. Ainsi l'historien qui
par devoir avait été guerrier, s'était initié à
des détails militaires qu'il avait souvent occa-
sion de reproduire ; celui qui, par ses droits
de citoyen, avait pris part aux assemblées
du Forum, et même aux discussions de la
tribune, était versé dans la connaissance des
affaires publiques, et cette double occasion de
se rapprocher ou même de faire partie du
gouvernement par ses obligations et par ses
privilèges, donnait à l'historien des instructions
dont il pouvait augmenter l'importance et
surtout l'authenticité de ses récits. Enfin, et
j'insisterai particulièrement sur ce dernier mo-
tif, la forme des Républiques anciennes mettait
à découvert au milieu du Forum les affaires
les plus importantes qui, dans la forme des
gouvernemens modernes, sont devenues les
plus secrètes du conseil privé des Souverains.
DE MILLOT, 13
Chaque citoyen grec ou romain était un ressort
actif de la machine politique. Le citoyen fran-
çais, (et rendons grâce à l'expérience qui nous
a prouvé par l'abus que nous avons fait de nos
prétendus droits, le danger de nous en per-
mettre l'usage), le citoyen français n'est qu'un
ressort passif de cette vaste machine, et tandis
qu'un citoyen d'Athènes ou de Rome assistait
et participait à la proposition, aux discussions
et à la décision d'une affaire, le français attend
paisiblement les effets dont il jouit avec une
reconnaissance insouciante des causes. Sans
doute de telles ressources donnent à l'historien
de l'antiquité de grands avantages sur l'histo-
rien des temps modernes, et cette différence
se fait sentir par leur système différent de
composition : car l'un peut développer les cau-
ses des événemens dont l'autre ne peut qu'in-
diquer les effets, et si Tacite, au milieu d'un
état dont il avait été consul, est en droit de
s'imposer à lui-même cette condition : non modo
casus eventusque rerùm, sed ratio etiam cau-
saque noscantur. (Lib. XIV, annal.) Tavanes
est en droit de dire à l'historien, simple parti-
culier: quelle présomption de faire des livres
remplis de conseils d'état et de combats ! Les
uns se sont faits secrets, et partant non sus ;
14 ELOGE
les autrei mal l'apportés. (Mém. deTav. , Ep.
préf. ). Ces deux phrases donnent l'exacte dé-
finition des deux manières d'écrire l'histoire *
cette connaissance et cette explication des
causes secrètes qui caractérisent le mérite des
histoires de Salluste, de Tacite et de Tite-Live,
sont les défauts dominans de Varillas (I), et
deviendraient des vices grossiers dans les his-
toires modernes , vices qu'a toujours évités
sagement l'Abbé Millot.
Quant aux discours qui sont les principaux
ornemens des histoires anciennes, et dont on
déplore l'absence dans les histoires modernes,
il ne sera pas moins vrai de dire que ces
beautés étaient essentielles aux moeurs Jt au
gouvernement de cette époque. En effet, où
ces discours avaient été exactement prononcés
par les personnages eux-mêmes dans les as-
semblées publiques , ou du moins ils n'étaient
que l'expression ornée de l'opinion qu'ils
avaient énoncée réellement. Dans les républi-
ques , l'éloquence était le premier talent des
citoyens , parce qu'elle était le premier devoir
des places auxquelles ils pouvaient prétendre.
Dans les temps modernes, elle est le talent
( i ) Historien de François I.er
DE MILLOT. i5
exclusif de quelques évêques ou avocats, ou
hommes de lettres; et pour faire comprendre
en un mot et par une image sensible quel
serait le ridicule d'une histoire de France
remplie de discours politiques à l'imitation
des anciens , je rappellerai seulement que
nous n'avons ni forum ni tribune ( I ).
Les portraits étaient plus particuliers au
génie des langues anciennes, riches de ces
mots caractéristiques , dont un seul est à
peine suppléé dans notre langue par un amas
d'épithètes. Le portrait de Catilina fournira
l'exemple de ce que j'avance ; et si l'on veut
le comparer avec un de ceux que nos histo-
riens , et sur-tout le cardinal de Retz , ont
essayé de tracer après Salluste, on y verra
cette différence marquée de deux langues,
dont l'une peint avec un mot ce que l'autre
esquisse avec une périphrase. Aussi ferons-
nous observer , et nous choisirons même
l'exemple du portrait de Péricles par l'Abbé
(i) On peut voir d'ailleurs ce que le plus respectable
des philosophes de l'antiquité pensait lui-même, de
ces discours. Oratiqnes quas interposuit Thucidides
laudare soleo: Sed imitari necjue possim, si velim ,
neque yelim, si possim. Cic. de clar. orat.
16 ELOGE
Millot ( él. de l'hist. gén. t. I, p. 312) , que
l'historien français caractérise son héros par
des actions bonnes ou mauvaises, parce qu'il
ne peut qu'insuffisamment exprimer ses qua-
lités et ses défauts , tandis que Salluste n'a
besoin pour représenter Catilina , que des
mots audax , subdolus , varius , simulator,
ac dissimulator, alïeni adpetens ,suî profusus,
ardens in cupiditatibus.
Si j'ai cru devoir insister sur ce parallèle
des deux méthodes d'écrire l'histoire , c'est
qu'on a trop de fois et trop long-temps opposé,
comme un reproche , à nos historiens mo-
dernes , le système contraire des anciens. J'ai
voulu, avant de louer l'Abbé Millot, démon-
trer qu'il ne fallait pas le juger par compa-
raison avec les historiens de l'antiquité, et
que le premier mérite de ses ouvrages était
de ne pas ressembler à ceux dont le mérite
doit rester sans imitateurs comme il fut sans
modèle.
On a beaucoup disserté depuis Lucien,
St. Evremont, Daniel et Mably , sur la ma-
nière d'écrire l'histoire. Il seroit à désirer
qu'un lecteur assidu des historiens approfondît
les causes de leur différence , marquât les
divers caractères de leur système , les points

DE MILLOT. 17
où l'on doit se rapprocher des anciens , et
surtout ceux où l'on doit s'en écarter. Leur
exemple a tant de crédit , l'autorité de leur
renommée est si imposante, l'imitation de
leurs écrits a tant de charmes, qu'il impor-
terait de désabuser le public trop prévenu
contre nos modernes historiens, et de rassurer
nos historiens eux-mêmes, découragés par le
désespoir d'obtenir un pareil succès. Je me
garderai donc bien dans cet éloge , de com-
parer la manière de l'Abbé Millot avec celle
d'aucun historien antique , car, je le répète
encore, son, premier talent fut d'avoir connu
quelle était, je ne dis pas la difficulté, mais
l'inconvenance d'imiter ce qui n'était plus
dans nos moeurs ( 1 ).
Après avoir établi ce principe dont on ne
peut s'écarter sans injustice, je vais m'occuper
de l'examen général des ouvrages de l'Abbé
Millot. J'en indiquerai seulement l'esprit sans
les analyser ni les extraire. Les bornes d'un
éloge académique ne permettent pas de l'éten-
dre au-delà des considérations sommaires
qu'inspire la lecture d'un écrivain, ni de se
( 1 ) Voyez sur cette matière un excellent morceau
de Dalembert.
18 ELOGE
jeter dans des citations qui entraînent au-
delà d'une juste mesure; et d'ailleurs , que
peut-on citer d'un historien dont le mérite est
surtout une invariable égalité de ton et de
style , toujours soutenue dans une région
tempérée , entre l'élégance oratoire et le lan-
gage familier, et qui, par suite même de cette
méthode , n'offre au choix des lecteurs aucun
morceau saillant qui donne prise aux cita-
tions. Je me contenterai donc de rapporter
les travaux de l'Abbé Millot, leurs intentions,
leurs moyens,leur but et leur succès. J'expo-
serai les principes religieux et politiques qui
sont l'ame de sa philosophie et de sa critique
en histoire. Je descendrai de ses élémens
d'histoire générale à ceux de l'histoire d'An*
gleterre, pour me fixer ensuite plus particu-
lièrement ( par l'intérêt de mon patriotisme,
et de la gloire de l'Abbé Millot, plus heureux
dans ce dernier travail que dans tous les
autres), à son histoire de France, à celle des
troubadours, et à ses mémoires militaires,
inséparables de l'histoire nationale. Je présen-
terai ensuite quelques réflexions sur ses oeuvres
diverses , composées de traductions et de
discours. Enfin , et j'éprouverai dans cette
dernière partie de mon travail, la satisfaction
DE MILLOT. 19
de louer autant d'estimables vertus que de
bons ouvrages, j'esquisserai rapidement la vie
et le caractère moral de cet homme qui méri-
terait , par ses qualités personnelles, un éloge
public, qu'il mérite d'ailleurs, comme écri-
vain, par des talens utiles et solides.
L'entreprise d'une histoire générale a exercé
et. souvent épuisé toute la force des historiens
modernes; je dis des historiens modernes
seulement, car nous ne remarquons pas dans
les écrits des anciens, d'ouvrage qui réponde
à ces volumineuses collections que nous avons
vues s'accumuler parmi nous dans ce genre.
Un peuple , une époque, une guerre , un
homme, un événement suffisait à leur esprit
plus jaloux de bien dire que de dire beaucoup,
comme la Cyropédie, la retraite des dix mille,
la conjuration de Catilina et la guerre de
Numidie. Il est vrai que les peuples s'étant mul-
tipliés avec les siècles, ou, pour parler avec
plus de justesse , les relations s'étant plus
rapidement étendues et plus étroitement liées
avec des peuples reculés , nous sommes de-
venus plus avides de connaître tout ce qui
intéressait et les nations qui nous ont pré-
cédés, et celles qui se rattachent aujourd'hui
plus intimement à la nôtre par les liens du
B 2
20 ELOGE
commerce , des arts, et de la politique. Je
ne sais , mais il me semble que le domaine
de l'histoire s'est accru en proportion inverse
du décroissement des vertus dignes d'être
rapportées par elle. Ne donne-t-on pas aujour-
d'hui plus d'importance à des détails que les
anciens historiens auraient négligés, par l'ab-
sence même des grands et beaux exemples
d'héroïsme véritable , et d'utile vertu qui em-
bellissent les annales antiques , et qui ne se
reproduisent que rarement dans les nôtres ?
Enfin , la disette d'actions vraiment mémo-
rables n'est-elle pas la cause de la longueur
des histoires modernes? Ce paradoxe semble,
au premier aspect, posé sur un faux principe
qui mesure le plus par le moins; mais qu'on
ne s'y méprenne pas, et que l'on consulte
l'expérience en comparant l'histoire d'Auguste
et de la fondation de l'Empire romain que
Tacite trace en quelques pages , avec ces
vastes compilations qui détaillent en plusieurs
volumes in-folio l'histoire d'un petit royaume,
d'un duché , d'une ville, d'une corporation.
Les bons esprits qui ont connu toute la
vanité de ces vastes développemens histo-
riques , ont essayé de les réduire en un
corps d'ouvrage proportionné,, et dont toutes
DE MILLOT. 21
les parties fussent aussi nourries que mesurées.
Telle a été l'origine de ces histoires univer-
selles, du nombre desquelles il faut distinguer
les trois histoires de Bossuet, de Voltaire, et
de l'Abbé Millot. J'ai sans doute déjà fait en
grande partie l'éloge de l'ouvrage de ce der-
nier , par l'association glorieuse des deux illus-
tres noms que je rapproche du sien. Et que
sera-ce si j'essaye de prouver que de ces
trois ouvrages celui de Millot est peut-être le
plus complet et le plus utile , et si je parviens
à démontrer que les élémens de l'histoire
générale , sans porter le sceau du génie de
Bossuet, ni le cachet de l'esprit de Voltaire,
sont marqués des signes respectables du goût,
du jugement, de la vraie science, de l'impar-
tialité , et des bons principes en tout genre ?
Tels sont en effet les véritables caractères
d'utilité qui distinguent l'ouvrage de l'Abbé
Millot de ceux des deux grands écrivains
dont le défaut a été de se montrer plus
qu'historiens en écrivant l'histoire.
Bossuet conduit , et peut-être égaré par
un système trop suivi dans le cercle duquel
il faisait rentrer avec effort une foule de con-
sidérations, de conjectures , et de conséquen-
ces étrangères, a trop sacrifié aux devoirs de
22 ELOGE
son état et aux préventions d'une idée pre-
mière, qui, toute juste qu'elle semble aux bons
esprits, n'en est pas moins trop exclusive; au
reste, Bossuet a pour excuse l'intention de
son ouvrage , qui, n'étant qu'un discours ,
peut et doit même n'être que le développe-
ment d'un principe unique ; et certes, il n'a
pu en adopter de plus noble ni de plus fécond.
Voltaire entraîné par la rapidité de son imagi-
nation , et séduit surtout par des apperçus
philosophiques vers lesquels il s'élançait ,
loin de la route uniforme de l'histoire, ou
même quelquefois contre la vérité , la fran-
chise et sa conscience , a trouvé le moyen ,
en adoptant un système contraire à celui de
l'evêque de Meaux , de s'écarter encore plus
que lui de l'exactitude historique et de l'im-
partialité sévère d'un historien. Tous deux
ont prouvé dans le genre de littérature le
moins susceptible de systèmes , quelle dan-
gereuse influence l'esprit systématique exer-
çait sur les écrits d'un historien qui, dupe
de lui-même et de ses préjugés, en imprime
le cachet dans ses réflexions , dans son style,
et jusques dans ses récits présentés avec art
sous le jour de son système particulier. Bos-
suet , sans doute , était de bonne foi; Voltaire
DE MILLOT. 23
l'était aussi dans .toutes les histoires indé-
pendantes de celles de l'ancien et du nouveau
-testament; et l'un et l'autre cependant ont altéré
des faits, des preuves, des jugemens de l'opinion
publique sur des hommes célèbres , et tous
deux ont donné' la couleur de leurs esprits
à l'histoire qui ne doit porter que celle de la
vérité la plus évidente. Et c'est dans une his-
toire universelle qu'ils ont introduit cette mé-
thode de composition : quelle longue suite
d'erreurs involontaires ou préméditées !
D'ailleurs, si je sépare la cause de la -vérité
pour ne plaider que celle du goût, je deman-
derai si Bossuet, dans son style sublime, et
Voltaire, dans son élocution brillante, ont
saisi le caractère du style de l'histoire ? Je
demanderai si Bossuet n'est pas plus historien
dans son admirable histoire des variations,
que dans son discours sur l'histoire univer-
selle? si Voltaire ne l'est pas plus aussi dans son
histoire de Pierre le Grand ou de Louis XIV,
que dans son essai sur les moeurs des nations ?
et enfin si l'Abbé Millot , sans s'élever aux
grands aperçus de l'un , ni sans descendre
dans les détails minutieux et souvent frivoles
des causes indiquées par l'autre , ne s'est pas
maintenu à cette sage hauteur de l'histoire,
34 ELOGE
libre de tous préjugés, mais retenue par le
frein d'une liberté modérée?
Loin de moi la pensée d'élever l'Abbé Millot
au dessus des deux écrivains dont j'ai prononcé
les noms avec respect. Je ne'connais pas cet
art de louer moins en louant trop , et d'affai-
blir les éloges en les exagérant. Le modeste
auteur des élémens de l'histoire générale n'ac-
cepterait pas lui-même une gloire qui lui
serait offerte au détriment de celle de ces
beaux génies. Heureux d'avoir obtenu sur
eux l'avantage de l'utilité dans un genre
d'ouvrage dont elle est le premier but et le
plus doux succès ; il ne présumerait rien d'un
pareil triomphe, et satisfait de l'honneur
paisible d'être plus utile aux jeunes disciples
des muses, il n'affecterait pas la gloire d'être
plus célèbre parmi les grands maîtres de la
littérature. J'ose croire qu'un tel hommage
suffit à son ambition, et qu'il verrait avec
plaisir dans son éloge la modestie qu'il con-
servait dans son talent et dans sa conduite.
Avouons donc, sans porter atteinte au mé-
rite des deux ouvrages de ces deux grands
écrivains, que les élémens de l'histoire géné-
rale par l'Abbé Millot, peuvent seuls être
mis sous les yeux et dans les mains des jeunes
DE MILLOT. 25
gens; que là seulement, ils trouveront une
simple exposition de faits, dégagée de toute
superfluité oratoire ou politique; de saines
réflexions dictées par l'expérience des hommes
et dès choses ; un enchaînement exact de
chronologie aussi favorable à la mémoire du
lecteur qu'au travail de l'historien ; une juste
mesure de toutes les parties d'un si grand
ouvrage qui enferme chaque peuple et chaque
époque dans des développemens proportionnés
à l'étendue de l'ensemble ; un style pur, clair
et simple qui n'ajoute et n'enlève rien à la
vérité ( I ) ; une heureuse combinaison de la
plus saine morale avec l'impartialité la plus
sévère ; l'aimable, tolérance de la vertu qui
pardonne aux erreurs pour lie condamner que
les crimes ; en un mot, toutes les conditions
désirables dans un abrégé destiné à donner
aux jeunes gens des leçons d'histoire, de goût
et de vertu.
On se tromperait étrangement de regarder
ce travail comme un travail de compilateur; il
est sans doute plus difficile de resserrer en
( I ) Non dicere ornatiùs quam ratio simplex
veritatis ferat.
Cic. de orat. lib. I.
26 ELOGE
quelques tomes des faits épars dans des milliers
de volumes, que d'amasser en un recueil, et
sans discernement, une foule de matériaux.
Les procédés de la littérature sont bien diffé-
rens de ceux du commerce. Il est plus diffi-
cile de faire peu de beaucoup, que de faire
beaucoup de peu. Pascal se plaint dans une
lettre de n'avoir pas eu le temps de la faire-
plus courte, un autre nous dirait plus longue.
Mais cet art de réduire les récits à leurs
justes dimensions, et de choisir même ceux
qui méritent leur place dans l'histoire, pour
écarter ceux qu'il faut renvoyer aux diction-
naires d'anecdotes, voilà sans doute le don
le plus rare d'un historien, et le plus parti-
culier à l'Abbé Millot. La critique en histoire
n'est pas seulement, comme l'a dit J. J. Rous-
seau , l'art de conjecturer et de choisir entre
plusieurs mensonges celui qui ressemble le
mieux à la vérité ; c'est encore l'art de choisir
entre les vérités celles qui sont véritablement
utiles à l'instruction des lecteurs. Tel fut le
premier talent de Millot dans son histoire
générale. Ajoutez-y l'esprit d'ordre , l'indé-
pendance d'opinions , le courageux examen
des autorités les plus respectables, ou du
moins les plus respectées; la réfutation moti-
DE MILLOT. 27
veé de quelques erreurs de Xéaophon et
d'Hérodote; la noble liberté d'un écrivain af-
franchi des préjugés de son état ( 1 ); d'inté-
ressans aperçus sur les arts, la législation et
les moeurs des peuplés, que l'on avait trop
séparés jusqu'alors de l'histoire de leurs
guerres et de leurs traités de paix; l'impar-
tialité la plus austère, l'art si difficile aujour-
d'hui de donner quelques formes neuves aux
annales anciennes , et de rajeunir les noms
grecs et romains ; enfin, une narration tou-
jours pleine sans profusion, suivie sans lon-
gueur , instructive sans pédantisme , variée
sans écarts , agréable sans frivolités , critiqué
sans dissertations : représentez-vous tout ce
que Pline voyait de difficultés dans un genre à
peu près semblable : res ardua vetustis novi-
tatem dare , novis auctoritatem , obsoletis
nitorern , obscuris lucem , fastiditis gratiam ,
dubiis ftdem, et vous aurez une idée exacte
de ce qu'a fait l'Abbé Millot. Je réserve pour
la dernière partie de cet éloge le récit des
circonstances qui ont fait naître cet ouvrage,
et l'examen de son esprit philosophique , en
( 1 ) Ne Cjuià falsi dicere audeat, ne quid vert
non audeat.
Cic. de orat. 1. 2.
28 ELOGE
expliquant le mot philosophie dans le sens
que l'Abbé Millot lui donne en plusieurs
occasions, et que la raison y attachera
toujours.
Cet esprit philosophique, et je rappelle
encore que cette expression ne doit pas être
interprétée défavorablement, a surtout guidé
l'Abbé Millot dans son histoire d'Angleterre.
Le caractère plus philosophique de ce peuple
a peut-être influencé l'historien dans le récit
de ses: actions , et dans le tableau de ses
moeurs. J'indiquerai comme un morceau très-
remarquable le discours préliminaire. L'Abbé
Millot y dessine à grands traits les princi-
paux événemens , et paraît en quelque sorte
planer de toute la hauteur du génie sur
cette longue suite de siècles ; semblable dans
cette circonstance à l'historien dont Montes-
quieu dit avec tant de précision et de pro-
fondeur, il abrège tout, parce qu'il voit tout.
Mais ce qui n'est pas moins remarquable
dans ce discours que l'esquisse des révolu-
tions dont l'Angleterre a donné de plus fré-
quens et de plus déplorables exemples que
toute autre nation , c'est la profession de foi
politique et littéraire que l'Abbé Millot croit
devoir opposer à des reproches, à des accu-
DE MILLOT. 29
sations , à des calomnies dont il se plaint
modestement :; c'est dans cette apologie qu'il
repousse les attaques de quelques censeurs
dont l'envie avait pris le masque de la reli-
gion , et qui osaient reprocher à l'historien
de ne pas pallier les fautes de quelques
papes qui, par leurs prétentions monstrueuses
et leurs décrets injustes , ont souflé le feu
de la discorde dans, tous les Etats ; de re-
pousser les chimères de la cour de Rome
quand elle s'arroge une domination tempo-
relle et despotique sur les têtes couronnées ;
d'observer les anciens excès et les anciennes
superstitions du clergé, et surtout des
moines, etc. etc. ; en un mot, de ne pas
flatter les ministres de l'autel plus que les
ministres d'Etat. L'Abbé Millot proteste de
toute la force de son éloquence , et surtout
de sa franchise contre ceux qui confondent
ainsi les préjugés de corps avec l'intérêt de
la religion indépendante de tout préjugé, et
qui croient ou feignent de croire que l'on ne
peut pas être catholique sans flatter la cour
de Rome. Certes , il faut doublement estimer
Je courage d'un écrivain qui, comme ministre
de l'autel, aurait dû ou aurait pu dissimuler
des vérités dont il se serait regardé comme
30 ELOGE
flétri si la saine raison ne lui avait pas appris
à distinguer la corruption des membres de la
pureté des corps; il faut estimer l'impartialité
de l'écrivain, ancien jésuite , qui ose accuser
le père d'Orléans de préventions dans son
histoire d'Angleterre, et qui, après avoir re-
levé qnelques-unes de ses erreurs volontaires
ou involontaires , se plaint que l'histoire
prenne la teinture des préjugés de ceux qui
l'écrivent. Cette protestation formelle d'un
homme de lettres sans engagemens , qui a
une patrie et une religion , mais qui n'en
concilie pas avec moins de soin le patriotisme
et la justice, la piété et la haine du fanatisme,
est un des traits qui honore le plus le caractère
et le talent de l'Abbé Millot, et qui se pro-
nonce le plus fortement dans cet ouvrage.
Rappelons-nous d'ailleurs que Bossuet, or-
gane du clergé de France, défendit lui-même
les précieuses libertés de l'église gallicane ,
dont il ne conservait cependant pas assez le
privilège dans ses écrits ; et sans vouloir être
plus chrétiens que nos évêques, ne désap-
prouvons pas dans les ouvrages de l'Abbé
Millot ce que Louis XIV et la raison ont
approuvé dans la déclaration de 1682. Il avait
même entrepris un abrégé de l'histoire de

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