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Éloge de Michel de L'Hopital, chancelier de France

De
102 pages
A Londres. MDCCLXXVII. 1777. L'Hospital, Michel de (1507?-1573). 100-[5] p. ; in-8.
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CHANCELIER DE FRANCE.
.... Vitam impendere vero.
JUVENAL, Satyr. IV.
A LONDRES.
M DCC LXXVII.
les langues mêmes des nations meurent & cef-
sent d'être animées. Ainsi l'homme & ses oeuvres ,
frappés également par le tems, tomberoient dans
la même nuit fans cette vie immortelle que lui
donne l'intelligence humaine. Le génie élève seul
au génie, à l'héroïsme, à la vertu, des monu-
mens éternels ; &, tandis que les empires , les
nations se perdent, & que les langues , qui font
comme l'ame qui les peint à nos yeux, s'étei-
gnent avec elles, le génie scelle dans ces idiômes
périssables un esprit qui leur survit, éternel comme
la raison humaine. C'est par lui que les hommes,
qui ont fini cette vie bornée , en commencent
une autre qui ne l'est plus, celle de leur renom-
mée. C'est par l'histoire, c'est fur-tout par cette
éloquence vivifiante , qu'ils se produisent encore
après des siècles à nos yeux ; qu'ils parlent à tous,
les peuples & en tous les tems ; qu'ils agissent
comme en leur présence ; & qu'après avoir servi
leurs contemporains par leurs lumières & leurs
actions., ils viennent encore échauffer nos ames
par le tableau vivant de leurs vertus.
Mais cette gloire, pour être solide, pour être
utile, doit être juste. La parole, ce don divin,
avec les plus grands avantages a aussi son poison
& ses dangers. Si elle honore, quelquefois elle
flatte : de même qu'elle loue souvent sans mo-
tif, souvent aussi elle déprime sans justice ; plus
souvent encore les passions la conduisent, & elle
DE M. DE L'HÔPITAL.
se corrompt. Elle nomme grandeur ce qui n'est
que puissance, gloire ce qui n'est que délire &
fureur. L'envie sur-tout l'altère : le grand homme
traversé, méconnu tant qu'il vit, jouit peu de
sa gloire ; & ce n'est communément que sa mé-
moire qui recueille le fruit des travaux de fa vie.
Ses contemporains, quoique mieux instruits, por-
tent rarement, par rapport à la présence-, un
jugement équitable sur sa vie. Il n'y a que la pos-
térité lente, impartiale, qui compare, discute,
& prononce enfin un jugement définitif que le
tems rend irrévocable.
C'est ce jugement que l'orateur éclairé doit
présenter. Sans doute le panégyriste, l'historien,
ont chez eux un premier tribunal ; mais eux tous,
& vous avec eux, Messieurs, vous ne faites que
porter vos témoignages à ce tribunal suprême,
celui du public, qui seul met le sceau aux répu-
tarions' & à la mémoire des hommes.
C'est donc à lui qu'il faut, sous les yeux d'une
Académie illustre, parler du Chancelier de l'Hô-
pital. En demandant à la littérature son éloge,
elle a demandé celui d'un homme qui a eu ses
erreurs , même ses défauts , avec un plus grand
nombre de vertus : feule maniere d'être parfait
parmi les hommes.
L'art de louer ne doit être que l'art de bien
exposer, la vie de l'homme estimé louable par la
postérité. L'orateur, par de pompeuses divisions,
A iij
6 É L O G E
par des qualifications anticipées & souvent men-
songères , semble vouloir tromper le jugement
auquel le sien va se soumettre. II affoiblit ainsi
l'éloge qu'il publie , tandis que c'est du fond
d'une vie entière que doit sortir cette louange
pure que lui-même porte en tribut, après l'avoir
reçue des actions, cest-à-dire, des mains même
du héros qu'il couronne.
C'est ainsi, Messieurs, que je vais entreprendre
de vous peindre l'Hôpital, en le considérant avec
les yeux de la raison, avant, pendant & aprèsson élé-
vation ; non pas précisément pour le louer, mais
pour le caractériser à tous les yeux , & pour
mettre en état de le juger. Par-là l'humanité trou-
vera dans ses vertus toute la gloire qui lui apr
partient, & dans ses fautes toute l'utilité que
peut offrir cette manière de louer. C'est après
avoir subi votre jugement que cet éloge ira, sous
les auspices de vos suffrages, obtenir, s'il en est
digne, la sanction publique.
PREMIERE PARTIE.
Depuis que vous avez ouvert dans vos fastes
cette espèce de temple aux hommes célèbres de
la nation, des orateurs distingués y ont déjà ins-
crit les noms de nos guerriers, de nos hommes
d'état vraiment illustres. La gloire des premiers,
beaucoup plus éclatante aux yeux de l'imagina-
DE M. DE L'HÔPITAL
tion qui chérit naturellement les objets frappans
& sensibles, est une gloire à laquelle, lors même,
qu'elle est la plus juste , l'humanité mêle tou-
jours ses, larmes , & qu'il ne faut jamais citer
qu'avec cette, protestation en faveur des droits de
la nature. La gloire pure, la gloire qui tourne
toute entière au profit des hommes, est celle
de l'homme d'état, juste, éclairé, & fur-tout
celle du législateur dont les bienfaits éternels,
font encore sans mélange. Voilà l'homme que
la postérité, dans son admiration, contemple
sans douleur, toutes les nations sans envie, &
son pays sans remords. La paix des empires,
l'union des familles, tous leurs liens formés &
affermis; les crimes, les malheurs écartés de des
sus les hommes ; en un mot, une multitude d'ac-
tions morales, justes & bienfaisantes, produites
fur la terre : tel est l'ouvrage du légistateur ; ce
font là ses services qui le perpétuent d race
en race. Ains, dans cette fonction sublime l'ame
d'un seul homme, animant des millions d'autres,
leur imprime pour des siècles un caractère qui
fait à la fois leur gloire & leur félicité.
Déjà l'éloquence a proclamé le nous de l'il-
lustre d'Aguesseau : ses services, plus, voisins, de
notre tems , ont attiré avec raison votre atten-
tion. II étoit juste que vos regards, se portassent
bientôt sur l'immortel l'Hôpital , le premier
avec Olivier son prédécesseur, qui ait réellement
A iv
8 É L O G E
illustré parmi nous cette première magistratures
l'ame de la magistrature suprême.
Mais de quel poids est pour l'orateur la tâche
que vous lui imposez dans ce jour? Quel dis-
cours fut jamais rempli de plus de difficultés,
& semé de plus d'écueils? Déjà l'on s'apperçoit
que, pour faire connoître tout ce que l'Hôpital
a acquis de mérite envers la patrie, il devient
nécessaire de toucher une foule de matieres que
l'orateur citoyen ne peut examiner qu'avec
beaucoup de réserve, non par aucune crainte
pusillanime (loin de nous de tels sentimens ,
quand il s'agit de rendre hommage à la vérité),
mais parce que cette vérité elle-même, infini-
ment difficile à poser sur des points si délicats,
inspire de justes terreurs au plus parfait courage ,
dès que l'amour sincère du bien des hommes l'ac-
compagne.
Vous pressentez encore, Messieurs, qu'il fera
difficile de renfermer ce discours dans les bor-
nes ordinaires que l'Académie a fixées à de tels
ouvrages. En proposant une vie aussi pleine, l'Aca-
démie est sortie la première de sa règle, & a
prescrit sans doute à l'orateur d'en sortir avec
elle-,
Jamais homme, on le peut dire, ne naquit
dans des tems plus difficiles que l'Hôpital. Le
nom qu'il apporta en naissant fut un nom honnête:
ses dons naturels furent fur-tout très-grands,
D E M. D E L'H Ô P I T A L. 9
& ce qu'il y eut d'heureux pour Michel, c'est
qu'ils fusent soutenus en lui par la plus mâle
des éducations, celle de l'adversité, Cependant
l'Hôpital, malgré ses rares talens, se trouva placé
dans des circonstances qui dévoient nanurelle-
merit le condamner une éternelle obscurité,
& même à des malheurs.
Au tems de la naissance, en 15 06, la religion,
cette base des autres bases des empires, étoit
déjà fort ébranlée dans la plupart des états de
l'Europe. Jusques-là une religion sainte, une
même église:, les unissoit tous. Bientôt l'Alle-
magne, par l'hétésie de Luther, & l'Angleterre
ensuite, par le schisme de Henri VIII, altérèrent
plus ou moins le premier de ces liens, & rom-
pirent entièrement le second. Une grande partie
de l'Europe portoit alors avec danger dans son
sein les semences de ces guerres de religion,
qui, dans les tems d'après , la firent passer du
zèle à la fureur, & de la fureur aux forfaits; de
ces guerres, qui, en déchirant particulièrement
J'empire François y ensanglantèrent Eternellement
la scène sous le ciel & chez le peuple le plus
doux, & portèrent malheureusement pendant
plus d'un siècle les troubles fur presque tous les
trônes & dans presque toutes tes consciences :
image terrible des funestes effets du bien le plus
céleste, lorsque les hommes le corrompent.
Les schismes naissent communément plus des
10 É L O G E
passions du coeur que des erreurs de l'esprit.
Rome , qui avoir outré pendant long-tem ses
prérogatives envers les Souverains , avoit dès-
lors entièrement altéré ses vertus. Les esprits,
indisposés déjà par ses prétentions que les cons-
titutions peu sages des Empereurs Théodofe,
Justinien & Frédéric avoient enfantées, retrou-
vèrent encore blessés par le peu de conformité
de ses moeurs avec la pureté de ses lois. Sa re-
ligion étoit divine, mais la politique, que la
prudence humaine n'avoit pas toujours réglée
fur elle, avoir cessé d'être sage. L'unité fut donc
rompue vers ces tems-là ; des abus excessifs en
furent Foccasion & le prétexte. L'hérésie de Lu-
ther , cachée dès le commencement du qua-
torzième siècle dans la doctrine de l'hérésiarque
Allemand Lollard, éclata. Les religions séparées,
fixées d'abord dans quelques états , tendirent avec
ardeur à se répandre. La France, l'Espagne, ces
principaux royaumes, fermèrent soigneusement
leur porte à ces nouveautés , qui cependant pé-
nétrèrent chez la première, malgré tous ses soins.
L'Espagne, armée d'intolérance, crut devoir ga-
rantir sa foi par la rigueur de ses institutions,
tandis que la France , plus modérée, n'adopta
d'abord à cet égard qu'un esprit d'exclusion.
François I & Charles V règnoient alors, l'un
en France, l'autre, en Espagne. Ces deux Souve-
rains vouloient dominer à l'envi fur l'Europe »
D E M. D E l'HÔPITAI. 11
pendant que Selim, qui occupoit pour lors le
trône de Constantinople, vainqueur de la Syrie
& de l'Egypte, concevoit aussi le projet de recon-
quérir toute la succession de Constantin. L'Orient
& l'Occident de l'Europe obéissoient à ces grands
mouvemens, & l'on voyoit avec étonnement ces
Princes , dans leurs projets ambitieux, unir
quelquefois leur politique & leurs armes. Charles
& François , dont on a assez dépeint le carac-
tère , autant ennemis par leur caractère que par
le systême politique de leurs empires, rivaux de
puissance, de renom y & rivaux jusqu'à la jalousie
personnelle , agitoient principalement par leur
ambition tontes les autres dominations, & tenoient
tour à tour entr'eux la balance de l'Europe, où
Charles & ses successeurs firent entrer trop sou-
vent, pour le succès de leurs desseins, les armes
terribles de la religion. Dans cet état, Rome
qui, au milieu des craintes que lui donnait le
poids de toutes ces puissances, avait imprudem-
ment affoibli le lien que des novateurs instruits,
ardens & protégés , travaillaient à rompre sans
retour ; Rome , qui avait des reproches à se
faire sur la naissance de l'hérésie qui déchirait
son sein ; Rome , fière encore de sa puissance
passée, & plus aigrie que changée par ses bles-
sures récentes, mêlait toujours à une cause toute
sainte une politique trop humaine; &, dans le
desir de conserver la France que le schisme fut
12 É L O G E
bien des fois fur le point de lui enlever , agis-
sait alors , & se comporta ensuite absolument
pendant près d'un siècle, de manière à faire éprou-
ver à la chrétienté ce malheur.
Tels étaient les tems d'alors : c'est dans ces cir-
constances que l'Hôpital commença la carrière ;
Jean son père étoit attaché au Connétable de
Bourbon , à ce Prince qui né avec de grands ta-
lens, une extrême ambition , mais pas assez de
sagesse , éprouva, par l'effet de fa position , tous
les malheurs qu'il rendit avec usure à la France ;
à ce Prince qui eût été. vraisemblablement bon
sujet & même un homme illustre, s'il ne fût pas
né si près du Trône. Maltraité de la mere de Fran-
çois ; la Duchesse d'Angoulême qu'il avoit of-
fensée comme femme ; jaloux de son maître ,
grand dans l'Etat & , comme il arrive souvent,
persécuté à la Cour, il se vit comme entraîné ,
sans qu'on veuille par-là excuser sa faute , à obéir
à son ambition plutôt qu'à son devoir. Jean de
l'Hôpital , serviteur du Connétable , préféra à son
tour de suivre son maître à l'obligation de rester
fidelle à son Roi: trop capable d'attachement, il se
rendit coupable d'un crime ; genre de séduction
dont on ne peut trop se défier , quand il s'agit de
•ces. premiers devoirs qui nous lient , soit à Dieu,
soit à la patrie , & qui, sont au-dessus de ces obli-
gations personnelles que les,âmes généreuses &
sensibles se plaisent tant à respecter.
D E M. D E L' H Ô P I T A L 13
Jean devenu sujet infidelle, pour se montrer
serviteur dévoué , accompagna le Connétable &
se vitforcé d'abandonner ses enfans dans la promp-
titude de fou départ. Bientôt il partagea ou parut
partager ses coupables démarches ; son crime se
trouvant constaté par sa fuite , il fût traité comme
complice du Connétable, & ses biens en consé-
quence furent confisqués. Michel son fils , âgé
alors de dix-huit ans , arrêté pour le même fait,
détenu prisonnier quelque tems, fut enfin relâché
fur la certitude que les juges acquirent de son in-
nocence.
Ainsi , l'Hôpital à L'âge où les hommes com-
mencent à former quelques vues fur eux-mêmes ,
vit en quelque façon la vie civile s'anéantir.
Chargé de la faute d'un père, qui, dans nos
moeurs, imprime une tache au nom & qui opé-
rois dans le gouvernement une proscription ou du
moins une juste exclusion contre la personne ;
dépouillé de toute propriété, abandonnant lui-
même peu après une terre qui devoit lui être à
jamais ennemie ou fatale , il entra fur la scène du
monde par l'assemblage de tous les malheurs , la
perte de ses biens, celle de son état de citoyen, &
la honte de son nom.
Par quels ressorts puissans Michel put-il donc
vaincre de si grands obstacles , & s'élever, non
pas du sein de l'obscurité seule , mais de celui de
É L O G É
l'infortune & même de la disgrace , au faite des
honneurs & dans fapatrie même ?
C'est ce période de vie qui a fait du Chance-
lier de l'Hôpital un homme mémorable, digne
d'être cité en exemple aux hommes à venir. C'est
dans le cours de ces années que nous devons trou-
ver les faits qui ont transmis justement son nom
jusqu'à nous , & qui ont fait juger à l'Académie
qu'il méritoit d'être consacré par les traits ineffa-,
cables de l'éloquence.
Les hommes vraiment grands naissent tels ; ils
doivent tout à la nature. L'éducation , cette ame
du commun des hommes ne fait qu'obéir à ceux
qui font grands par eux-mêmes. Tandis que par-
tout elle moule , façonne & construit pour ainsi
dire le vulgaire, on voit l'homme supérieur se la
soumettre & s'élever au-dessus d'elle ; quelque-
fois il la rejette toute entiere & se montre ori-
ginal & semblable à lui seul au milieu de ces
formes sans relief qu'elle imprime à la multitude.
Quant aux lumières que l'éducation procure , le
grand homme va toujours au-delà ; il crée , re-
fond , ou perfectionne tout; il anticipe par ses
connoissances fur les tems qui le suivront ; il puise
tout dans son propre fonds, & , sans avoir besoin
de former son être sur ces patrons uniformes qu'on
lui offre , son ame , son génie & surtout son ca-
ractère , cette partie distinctive de l'homme donc
D E M. D E L' H Ô P I T A L.
je parle , domine sur toutes les institutions , fur
toutes les notions , tous les usages : voilà le coin
distinctif que la nature imprime à ceux qu'elle des-
tine à dominer fur les autres par le, premier des
titres , la supériorité de leur création. De même
qu'un chêne dans son accroissementnaturel, quoi-
que privé de soins , élevé parmi les arbres d'une
forêt,fa tête superbe,au-dessus de tous les autres,
ainsi le grand homme croît de fa force bien plus
que de fa culture.
L'Hôpital fut un homme de l'ordre de ceux que
je viens de dépeindre : avec un génie vaste, juste,
rempli à la vérité de plus de force que d'agrémens
& de goût, il eut particulièrement un caractère
ferme , inébranlable, un amour constant pour le
vrai, un amour pareil pour le bien de l'humanité
au-dessus de toute crainte, & cette forte d'austé-
rité , de moeurs & de principes qui indique une
probité à la fois sûre pour foi & feule propre à la
faire observer à autrui. C'est l'accord de toutes ces
qualités qui constitue l'homme habile au manie-
ment des affaires : toute la vie de l'Hôpital retra-
cera les traits fous lesquels je l'annonce.
Tant de dons malgré cela , il faut l'avouer,
eussent été vraisemblablement perdus pour son
pays fans le bonheur qu'il eût de naître dans un
siecle où les lumieres & les lettres renaissantes fous
un Roi qui les chérissoit, ne conduisoient pas ,
comme de nos jours à une simple réputation lit-
16 É T O G E
téraire , laborieusement acquise & souvent amè-
rement possédée, mais à l'avancement dans l'État
& aux places publiques. A l'aurore des lumières,
comme elles sont encore rares , les hommes qui
en sont doués prennent facilement leur place.
D'une part leur petit nombre produit leur union
au lieu de leur rivalité; de l'autre , l'étonnement
qu'ils inspirent forme bientôt leur vocation &
fixe les suffrages. Il n'en est pas ainsi lorsque ces
mêmes lumières se trouvent généralement répan-
dues. Ce titre devenant plus commun , l'homme
supérieur se distingue avec plus de peine de
l'homme éclairé ; le goût des lettres dans la suite,
ainsi que tous les autres penchans de l'homme ,
contracte ses défauts, ce qui a fait penser quelque-
fois, contre tant d'exemples contraires, que l'ef-
prit des lettres, qui n'est au fond que la culture
de la raison, étoit peu propre à l'esprit des af-
faires.
Ce préjugé n'existoit pas au tems de l'Hôpital :
les lettres étoient fur le Trône & en approchoient
les sujets. François I qui les aima comme homme,
eut la politique de les protéger comme Roi, ce
qui honora beaucoup sa personne & contribua in-
finiment à illustrer son règne. On sait les grandes
faveurs qu'il répandit fur toutes les personnes de
cet ordre ; & pour juger combien tout ceci est lié
à l'homme que je dépeins , c'est dans l'amour de
François
D E M. L' H Ô P I T A L 17
François pour les lettres que je découvre la pre-
miere source de la fortune de l'Hôpital.
Ce Prince qui avoit proscrit le nom de l'Hô-
pital , qui tant qu'il vécut, ne voulut jamais rece-
voir le père dans ses États & ne put accorder au
fils qu'un pardon de clémence par la restitution
de ses biens , mais jamais un accès dans sa con-
fiance , fut cependant celui qui le tira du sein du
malheur où sa justice l'avoit plongé ; & voici la
chaîne de ce grand évènement.
François, ce Roi qu'on ne peut citer sans faire
admirer sa vaillance, sa générosité; ce Roi qui eut.
dans le caractère tant de traits de grandeur &
qu'il ne faut pas priver de beaucoup de justes
louanges-, pour avoir mêlé quelques foiblesses
aux vertus des héros ; François enfin , en aimant
les lettres dictas ses goûts à tous ses sujets & les
dicta en Roi, c'est-à-dire , les fit adopter : il y,
joignit l'exemple ; il appela près de la personne le
savant & le célebre du Châtel, dont le nom doit
être proclamé dans cette Académie, comme le
nom du premier protecteur que les lettres ayent
eu en France, comme celui de l'homme à qui elles
doivent vraisemblablement leur naturalisation
dans ce Royaume. François s'attacha du Châtel
l'éleva à l'épiscopat, & ce qui est honorable pour
tous deux, il le consulta souvent & en fit constam-
ment son ami. Du Châtel, adopté par son maître,
protégea à son tour Michel de l'Hôpital conjoin-
tour Michel de l'Hôpital conjoin- B
l8 É L O G E
tement avec Olivier leur ami commun : ce fut
ainsi que François tendit de proche en proche la
main à l'Hôpital qu'il avoit rejeté loin de son ser-
vice ; ce fut ainsi qu'il créa réellement sa fortune,
laquelle néanmoins n'eut lieu qu'après son règne.
Mais avant cette époque , Michel rencontra de
premiers protecteurs : à l'exemple du maître, les
hommes principaux de son royaume recher-
choient & servoient le mérite : c'étoit l'esprit de
ces tems-là.
Le jeune Michel, en partant de France, s'étoit
rendu à Milan où son père s'étoit enfetmé avec
le Connétable de Bourbon qui en foutenoit le
siège contre les armes de François. Ce fut là que
Jean revit son fils. Mais dans quel lieu , après
quel événement, & dans quelle position s'offre-
t-il à ses yeux? L'imagination nous représente
facilement tous les sujets de remords, de crainte
& de douleur, qui durent se mêler aux tendres
mouvemens du sang.
Jean ne délibère pas fur le fort de son fils.:
à peine il le retrouve qu'il ne veut lui laisser
perdre aucuns momens. (Laissez-moi, Messieurs,
ne supprimer aucuns de ces détails, tout est pré,
cieux dans la vie d'un grand homme, tout sert à
le faire juger. ) Jean, préférant donc l'éducation
de son fils au foin même de la vie, le fait tra-
verser déguisé l'armée Françoise , & l'envoie à
Padoue dont l'université étoit célèbre. Michel,
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 19
partageant le courage de son père , se rend heu-
reusement dans cette ville. Arrivé à Padoue, il
s'y instruit comme un homme dont la destinée
alloit déformais dépendre de ses seuls travaux.
Etranger & jeune, il s'y fait un nom ; il y ob-
tient même des distinctions. Le Cardinal de
Grammont, qui le voit dans cette ville, recon-
noît en lui des qualités propres à réparer ses mal-
heurs : il l'adopte & se déclare son protecteur.
Il est pour les hommes de mérite une certaine
disgrace, qui, en leur nuisant près de la personne
des princes, sert, quelquefois à leur faire ailleurs
un nom, & contribue à leur avancement auprès
des autres hommes.
Mais ce premier succès de Michel est bientôt
suivi du dernier revers. Le Connétable de Bour-
bon, à qui son père avoir dévoué toute fa per-
sonne, & ce qui est"trop, jusqu'à son devoir,
est tué au siège de Rome en 1527, Michel quitte
alors Padoue & se rend à Bologne pour s'y
aboucher avec Jean son père, dont la peste qu'il
venoit de faire sembloit devoir consommer tous
les malheurs.
La circonstance de la plus grande infortune
devint l'occasion de la leçon du plus grand cou-
rage pour le jeune Michel. Jean opposa sous ses
yeux à cet événement une constance qui donna
vraisemblablement la dernière trempe à ce ca-
ractère mâle que son fils fit éclater route la vie
B ij
20 É L O G E
Car il ne faut souvent qu'une grande action , sur-
tout de la part d'un père, & dans les momens
marqués d'une forte adversité, pour graver dans
un jeune coeur des impressions que le tems n'ef-
face plus.
C'est ici que l'éducation du monde commence
pour Michel. Nous la voyons s'ouvrir pour lui
par le plus grand des revers, & du père au fils
par l'exemple du plus grand courage. Michel,
déjà homme par l'infortune, se montre encore
tel, par l'essai qu'il fait en ce genre de ses forces.
Il part pour Rome, où son père le conduit. Avec
de tels maîtres , un père & l'adversité , il ne
tarde pas à y augmenter le renom qu'il s'étoit
fait à Padoue, & parvient en peu de tems par
son mérite à remplir une place d'Auditeur dans
le tribunal de la Rote. Le Cardinal de Grammont
qui revoir le père & le fils dans cette ville, les
croit déplacés dans une terre étrangère peu fa-
vorable à leur avancement, & souillée alors par
bien des vices. Il penètre plus loin , ( car pour-
quoi n'accorderoit-on pas à la noblesse d'ame fur
la destinée des hommes de mérite, une préscience
dont elle est si digne ) Grammont pense à la
fois à la patrie & à l'Hôpital ; &, fouillant dans
les vertus du jeune homme dont la destinée le
touche, il prévoit fans doute que la France &
lui devoient s'appartenir un jour pour leur com-
mune gloire. Inspiré par ce sentiment, il folli-
D E M. D E l' H Ô P I T A L. 21
cite & obtient le retour de l'un d'eux dans le
royaume. François, justement irrité, refuse au
père la grace qu'il accorde au fils. Sa magnani-
mité, qui le posta à faire rendre au premier ses
biens, ne put aller jusqu'à fléchir sa justice qui
rejeta constamment la personne de ses états.
Ce nouvel événement, mêlé de disgrace &
de faveur, sépare de nouveau le père & le fils
de la maniere la plus sensible. Jean choisit sa
retraite en Lorraine , où peu d'années après il
mourut accablé du poids de ses malheurs, lais-
sant son fils au sein de l'adversité, sans pouvoir
imaginer quelle serait un jour sa destinée. O père
infortuné ! un nom devenu aussi cher que le tien
nous fait regretter que tes derniers regards n'aient
pas pu se porter sur les jours glorieux, mais diffi-
ciles, que la providence réservoit aux vertus de
ton fils.
Michel resté feul fur la terre va se trouver
plus seul encore. A peu de terris de la il perd
son protecteur, le Cardinal de Grammont. La
providence semble vouloir lui laisser la gloire de
créer seul la fortune; ou plutôt, si l'on suit les
événemens humains , on verra que la marche des
hommes rencontre toujours de ces accidens impré-
vus qui renversent leurs espérances, & que ce n'est,
que par une force extraordinaire, réservée aux*
courages supérieurs , que l'édifice fe relève &,
s'achève avec succès.
B ij|
22 É L O G E
Michel, dénué de tout appui, placé dans un
pays où il a tout à effacer avant que de pouvoir
mériter pour lui-même, entre ainsi isolé dans
la carrière. Soyons fans crainte, Messieurs, pour
l'Hôpital! Il a ses propres forces; il a déjà l'opi-
nion publique; il a les riches connoissances du
droit naturel, du droit public, études si im-
portantes qu'il a acquises à Padoue; il a sur-tout
le puissant aiguillon de ses malheurs.
La profession d'Avocat se présente naturelle-
ment à un homme doué de tous ces talens, &
qui a dans la position tant de contrariétés di-
verses. Cet état, si trop de choses ne l'altéroient
parmi nous, feroit le premier de tous pour le
génie, la vertu & le courage , parce qu'il est
presque le seul, lorsque les autres font quel-
quefois obligés de se taire, qui puisse faire par-
ier ces hauts sentimens, sources uniques parmi
les hommes des plus grandes choses.
L'Hôpital recueille dans cette carrière le fruit
de ses premiers travaux, & se crée de nouveaux
amis avec de nouveaux avantages, à mesure que
le sort lui en ravit ; tant ce siècle abondoit en
hommes amis des talens. Morin, peur lors Lieu-
tenant-criminel , recherche dans l'Hôpital l'Avo-
cat célèbre, lui donne sa fille & l'établit Con-
seiller au Parlement. On peut juger de Festime
où étoit déjà sa personne , puisque la Cour &
le Parlement, malgré l'impression fâcheuse, atta
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 23
chée à son nom, ne mirent aucun obstacle à son
admission dans la magistrature. Alors, encore une
fois, le savoir étoit le premier titre, & donnoit
le droit ainsi que l'aptitude à toutes les places.
II feroit contre le respect dû à la vérité ; il
seroit même contre la véritable grandeur, qui,
après le sentiment de ses vertus, ne peut mieux
s'honorer que par l'aveu de ses erreurs, de dis-
simuler que lorsque l'Hôpital entra dans la ma-
gistrature , elle avoit fort obscurci ses antiques
vertus. Ce corps constitutif, qui n'est parfaitement
le soutien de l'état par les loix, que lorsqu'il
en est l'exemple par les moeurs, ( ce n'est pas
moi qui le prononce, c'est l'histoire qui le dé-
pose ) était alors beaucoup trop défiguré par les
passions, par la cupidité, & même par des idées
peu justes fur des principes de la première im-
portance. Sans doute il est difficile que les corps,
ainsi que les hommes les plus sages , ne parti-
cipent plus ou moins aux vices de leurs tems;
mais ils ont ce grand avantage , que, de même
qu'ils perdent le plus tard, ils reprennent aussi le
plutôt les vrais principes ; &, tant que. l'esprit
reste chez eux, ce n'est jamais qu'une maladie
passagère dont ils ne tardent pas à se relever
avec éclat.
Michel, qui sentit à la vue de ces désordres.
cette forte indisposition qu'une probité rigide,
inspire, les attribuoit à la vénalité des charges.
B iv
24 É L O G E
établie par Duprat. Peut -être que la magistrature
par choix convient en effet mieux dans des
tems où les moeurs générales étant encore saines,
tous les corps conservent leur pureté originelle.
Peut-être aussi, que lorsque tout s'altère ou est
altéré, fur-tout dans un grand état, cette même
vénalité devient une forte de caution qui sup-
plée à cette perfection primitive qui n'existe
qu'une fois.
Quoi qu'il en soit, l'Hôpital, dont nous ver-
rons l'ame se déployer à chaque pas qu'il fera
dans la route, se montra dès son début avec
toutes les vertus d'un magistrat; vertus si rele-
vées , vertus si étendues ; & de ce moment
l'Hôpital ne changea plus. Ses principes, ses lu-
mières , lui acquirent promptement de la celé-,
brité ; & , comme il est ordinaire, ces succès ,
en lui formant des partisans nombreux hors de
son état, lui firent quelques amis & un plus
grand nombre d'ennemis au-dedans.
C'est dans cette époque de la vie qu'il forma
des liaisons avec les hommes les plus illustres
de son tems, avec les Cardinaux de Tournon,
du Bellay, d'Armagnac. C'est alors qu'il gagna
particulierement l'estime de du Chatel Evêque de
Tules ; cet homme mémorable déjà par nous
cité, qui, en protégeant auprès de François les
bonnes lettres, ainsi qu'on les nommoit alors,
remplit près de lui une plus belle fonction en-
D E M. D E L' H Ô P I T A L . 25
core, celle de protéger la vérité quelles ensei-
gnent ; vérité qu'il fit entendre à son maître
dans tant d'occasions & si hautement, en lui
parlant aussi énergiquement tant fur ce qu'il appe-
lait les droits de ses sujets, que fur ses, devoirs
de souverain.. Olivier , qui avoit servi dans le
Parlement avec l'Hôpital, & l'y avoit connu,
cimenta cette liaison. Olivier , que la faveur de
Marguerite, soeur de François, Princesse qui il-
lustra son sexe & son nom par le même amour,
pour les lettres, avait élevé à la dignité de Chan-
celier, s'unit à du Chatel pour élever l'Hôpital
à son tour. Hommes respectables ! l'orateur , l'his-
torien, ne peuvent assez vous louer d'avoir aimé,
cherché & servi le mérite. L'humanité s'honore
de vos actions ; la patrie vous compte vos ser-
vices : car servir l'état ou protéger ceux qui le
servent, sont des bienfaits presqu'égaux que sa
reconnoissance vous alloue.
Avec de tels appuis , l'Hôpital poursuit sa
marché ; mais le crédit de l'un ni de l'autre ne
put jamais vaincre la répugnance que François I
montra toujours à employer dans ses affaires le
fils d'un homme proscrit par lui de ses états,
pour avoir manqué à ses devoirs de sujer. Le
monarque fut inflexible , lorque l'homme eut pu
pardonner.
François meurt en 1547. Il y avait près de
vingt ans que l'Hôpital renfermé dans l'état de
26 É L O G E
la magistrature , s'y trouvait comme resserré.
Semblable à ces forces comprimées, qui , dans
l'ordre physique, tendent à leur sphère, malgré
tous les efforts contraires, son génie cherchait
à se placer; & , jusqu'à ce qu'il fût parvenu
au point que la nature lui avoit marqué, il
était inquiet, actif, & taxé conséquemment
d'ambition : mot qui n'a le sens exagéré qu'on
lui attribue, que pour les âmes vulgaires pour
qui tout projet.est hors de leur mesure 5 mais
qui n'est, par rapport aux hommes du premier
ordre, que la simple expression de la force qui
leur est propre & naturelle.
La mort de François ouvre à Michel une
carrière nouvelle , jusqu'alors fermée pour lui.
Morin en avoit fait un magistrat ; Olivier, fidelle
à ses vues , entreprend d'en faire un homme
d'état, & détermine Henri II, successeur de
François, à envoyer l'Hôpital au concile nommé
le concile de Trente, pour lors assemblé à Bo-
logne , afin que les intérêts de la France y fussent
ménagés.
C'est ici, que, pour faire connaître par de-
grés l'état des affaires publiques où l'Hôpital s'en-
gage pas à pas , il faut malgré foi , mais d'une
main sage, lever le voile de dessus ces mystères
terribles de la politique des puissances d'alors,
& en même tems de dessus cette assemblée sainte
que la religion apprend à respecter, lors même
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 27
que la raison croit y; découvrir les traces des
faiblesses humaines.
L'assemblée de ce concile était le lieu de l'Eu-
rope, où, au milieu des routes impénétrables
que fuit la providence, les désordres qui venaient
de diviser l'Europe se faisaient le plus sentir.
Ce concile général, estimé nécessaire pour ter-
miner les malheurs de la religion, pour juger
ou ramener les novateurs , peut-être , dans les
vues de plusieurs Souverains , pour contenir
Rome dans des bornes légitimes, était devenu
le théâtre des plus funestes paillons & de la plus
vive intrigue. Rome & les divers Souverains
les y faisaient pénétrer, au lieu du zèle de la
religion. Charles-Quint, dont l'ambition, fruit
de son ame plutôt que de son génie, croissait
par son ambition même, cherchait, ou à pro-
fiter des nouvelles hérésies, pour forger des fers
aux Princes de l'Allemagne qui avaient embrassé
les nouvelles opinions, ou à se servir du mé-
contentement de ces mêmes Princes pour répri-
mer les prétentions des Papes. L'Angleterre,
qui haïssait d'autant plus Rome qu'elle en étoit
plus récemment séparée, souriait à ses peines &
multipliait sous main ses ennemis. La France,
catholique par principe & pour le bien du
royaume, mais tourmentée par la politique de
Charles, adoptait souvent des vues que l'esprit
de la religion réglait moins que l'interêt du mo-
28 É L O G E
ment. L'Allemagne, après avoir allumé lé pre-
mier feu, souffrait, & obéissait à tous ces mou-
vemens divers. Paul III, chef alors de l'église,
irrité des maux qu'elle venait d'éprouver , se
flattait de la faire craindre encore , quand il ne
s'agissait plus que de ramener à elle & les es-
prits & les coeurs. Le tronc de la religion enfin
eût été ébranlé , s'il eût pu l'être , par Rome
même, par ses vices, par la cupidité, maladie
plus dangereuse encore que l'abus du pouvoir',
parce qu'elle détruit le respect, l'opinion, après
la perte desquels rien n'est plus assuré. Tel était
l'état de l'Europe par rapport à la religion.
Si l'on considère la situation politique, l'Al-
lemagne, la France elle-même , à peine sortie
du chaos du gouvernement féodal ne portaient
encore fur aucune constitution bien fixe. Celle
de l'Angleterre tourmentée par le Souverain &
la nation, n'était rien moins qu'organisée : toutes
les loix , tous les pouvoirs qui gouvernent les
hommes, étaient ou troublés ou contestés. Avec
une consistance politique aussi mal affermie, tous
ces états éprouvoient les violentas secousses que
le changement de religion fait sentir, même dans
les constitutions les plus solides.. Les sentimens
en ce genre, fur le fait desquels les hommes
tombent presqu'invinciblement dans quelque ex-
cès, faisaient passer du zèle au fanatisme parmi
les uns, & de la résistance à la révolte chez les
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 29
autres ; &, tandis qu'ils dirigeaient de bonne
foi quelques personnes dans les cours, & la
multitude des consciences parmi les peuples ,
une ambition criminelle, c'est-à-dire, cette am-
bition impie qui fait, semblant de croire & ne
croit pas, qui au lieu de porter fur son front
& dans son coeur la religion, ce premier fon-
dement des empires , en fait un instrument hu-
main , & la manie comme un moyen politique
à son usage, se servait de cette arme terrible
pour diviser les peuples, attaquer les couronnes,
& plonger l'Europe dans un désordre plus af-
freux encore que la barbarie.
Quand ces erreurs naquirent sous le règne de
François , il s'y préparait un de ces autres germes
d'ambition, faits pour changer la face d'un état,
parce qu'il porta fur une fuite d'hommes qui joi-
gnirent au sang le plus illustre les qualités les
plus rares : on veut parler de l'ambition & des
desseins des Guises ; desseins qui furent apper-
çus par François I, qui s'étendirent sous Henri II,
se fixèrent au plus haut période sous François II,
éclatèrent fous Charles IX, Henri III & Henri IV,
enfin que six règnes consécutifs virent naître
croître, & purent à peine étouffer. Le schisme
de Luther , aggrandi inceflamment par celui de
Calvin, fut le premier signal de ces horreurs.
Elles teignirent de sang les dernières années du
règne de François premier, par le massacre des
30 É L O G E
infortunés Vaudois, que ce Roi généreux eut le
malheur d'autoriser par le conseil du sanguinaire
Tournon son ministre, & le Parlement de Pro-
vence celui de consacrer par ses Arrêts & de
faire exécuter. Ces fureurs étaient dans toute
leur force sous le règne de Henri II, où se place
le tableau que je mets sous les yeux. Ce furent
elles qui durant le cours de plus d'un siècle,
firent couler tant de sang en Flandre, en Alle-
magne, en France & ailleurs ; qui ensanglan-
tèrent jusqu'aux trônes en divers lieux, & dé-
chirèrent, presque par-tout, les états des mains,
mêmes de leurs sujets. Ce furent elles qui mirent
malheureusement dans l'histoire de nos Rois ,
durant le cours de la vie de l'homme que je
loue, ou plutôt que je donne à juger, ces jours
de proscription & de sang dont il faut détour-
ner les regards alors qu'on les rappelle. Ce furent
elles, hélas ! qui, dans les tems d'après, percèrent
le coeur de l'immortel Henri, dont tout homme
vertueux semble encore redemander les jours
aux mains sacrilèges qui les ont tranchés. Enfin
ce furent elles , qui, après avoir agité, travaillé
encore les régnes suivans, n'expirèrent en France
que par une proscription politique, nécessaire
ou trop outrée , mais dont les plaies faites à
l'état n'ont pas encore cessé de saigner.
C'est dans de pareilles circonstances que l'Hô-
pital commença la carrière d'homme d'état. II
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 31
Fut envoyé au concile de Trente. Le tems nous
a voilé ses ordres, mais l'histoire nous permet
de reconnaître quels y furent ses principes & la
conduite.
Voici le moment, Messieurs, où je dois com-
mencer à faire connaître les maximes que cet
homme grand, que je ne nommerai grand que
sous le nom de sage, & qui par-là le paroîtra
encore plus aux yeux de ceux qui apprécient
sainement la véritable grandeur , suivit de ce
jour jusqu'au terme de ses travaux.
Ces maximes qui nous représentent l'ame &
le génie d'un ministre, caractérisent aux yeux
des nations la vie publique. Dans l'état privé,
les vertus personnelles ornent les hommes ; les
lumières de l'esprit, les qualités morales le dis-
tinguent ; mais dès qu'ils font portés à ces places
éminentes, la multitude qui obéit, cette multi-
tude passive à leur égard , ne fait gré aux guides
des nations, depuis les Rois jusqu'aux ministres,
que du bien qu'ils lui ont fait. Elle ne compte
leurs talens que par leurs services, & ne juge
de leur administration que par l'utilité feule de
leur doctrine. Nos principaux ministres, Sully,
Richelieu, Mazarin, Colbert, ont tous eu dans
leur gouvernement des vues d'état, des principes
plus ou moins relatifs à ce premier devoir ; nos
généraux justement' admirés , ont montré , dans
leur métier destructeur, des sentimens d'huma-
32 É L O G E
nité, des loix d'ordre, avec des talens plus ou
moins conservateurs des hommes. Le vain bruit
de quelques noms peut bien , pendant la vie,
en imposer un moment, mais il vient un tems
où l'éclat éblouissant de ces succès inutiles ou fâ-
cheux à l'univers disparaît enfin, & où la postérité
tardive, mais juste, ne reconnaît plus de mérite ,
de travaux , que par le rapport qu'ils ont eu
avec le bonheur & le repos de la terre.
Qu'il est sensible! qu'il est touchant pour moi
de pouvoir prononcer ici avec vérité que l'Hô-
pital , qui comparaît aujourd'hui devant cette
postérité, est partai les hommes publics, celui
qui sans nulle comparaison a le bonheur de
pouvoir lui offrir les services les plus étendus
& les plus purs en ce genre ! Avec tous les
dons personnels de lumières, de courage, que
ce discours a déjà-pu faire connaître, l'homme
dont j'offre aux regards les actions , eut pour
règle fixe dans son gouvernement un esprit de
vérité, une probité & une justice également sé-
vères. Il eut pour maxime l'amour de l'huma-
nité, comme la source de tout bien parmi les
hommes, & pour but la paix entr'eux dans l'état
& dans la religion. Quel ministre établit jamais
fur de plus belles bases son administration ?
C'est sous ces caractères que nous le verrons
homme d'état depuis le concile où il va paraître
jusqu'au dernier acte de sa vie publique.
D E M. D E L' H Ô P I T A l. 33
Ce n'est point à un orateur particulier qui
n'est appelé ni à consulter ni à délibérer, à con-
sacrer son opinion sur l'accord de la tolérance
politique avec la tolérance religieuse, & sur les
loix de cet accord. Le devoir de se taire, aussi
puissant dans notre position que le serait l'hom-
mage dû à la vérité , pour celui à qui appar-
tiendrait le droit de parler , nous impose un
juste silence. Mais en respectant les bornes pres-
crites à notre voix, c'est à nous à dire hautement
ce que l'Hôpital a été ; à nous à rechercher par
quels motifs il a agi ; à nous enfin à montrer les
bons ou mauvais effets qui ont résulté de son ad-
ministration : après quoi, vous Souverains, vous
ministres des deux puissances qui êtes au-dessus
de nos têtes, vous aurez à prononcer.
La plupart des mémoires du tems accusent
l'Hôpital d'avoir été imbu de l'esprit des nou-
velles sectes, & de les avoir favorisées. Cette
imputation devint même, il faut l'avouer, un
reproche vulgaire de son tems, qui le priva pres-
qu'entiéremenr de la justice de son siécle; mais
rien n'annonce en lui cette lâche défection à ses
sentimens secrets & ce double rôle dans la con-
duite. L'Hôpital, quoique d'un naturel austère, fuc
néanmoins, ce qui n'implique nullement, modéré
& doux fur cette matière par caractère & fur-tout
par l'effet d'une raison supérieure. Peut-être aussi
que l'ésprit contraire, qui admet difficilement un
C
34 É L O G E
milieu entre croire & persécuter, & entre tolé-
rer & ne croire pas, le jugea selon la rigidité
de ces idées. Quant à nous qui ne pouvons for-»
mer d'opinion fur l'Hôpital, que par les faits,
nous reconnaissons que les seuls principes de
paix & d'union parmi les hommes , principes
alliables à une foi pure, le guidèrent constam-
ment au milieu des passions furieuses, & du zèle
souvent cruel qui anima des deux parts la plus
grande partie de la nation.
Arrivé à Bologne, lieu du Concile , son objet
fut d'y réconcilier une religion & des sectes deve-
nues déformais irréconciliables. Son amour pour
les hommes, fort ardent encore à l'âge où il était,
trompa son esprit, & lui persuada la possibilité
d'une entreprise que sa raison éclairée par plus
d'expérience lui eût appris être impraticable. Dans
cette vue qui honore son ame, il renta, il mit
tout en usage jusqu'à proposer à l'orthodoxie des
loix d'ordre pour elle-même , & des plans de con-
ciliation par la voie de la réforme des abus qui
fondoient les plaintes du parti opposé. Il crut,
ce généreux ministre , ( noble erreur d'une ame
vertueuse & sensible) pouvoir réunir par la force
de l'humanité, des esprits divisés par des opinions
de culte ; mais les intérêts, les vices de la terre,
avaient trop mis du leur dans une affaire toute
sainte. L'Hôpital bientôt désabusé n'hésita pas à
demander son rappel, préférant de rentrer dans
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 35
Tordre privé, plutôt que de conserver un poste où
il n'avait, selon ses principes, aucun service à
rendre.
On voit en effet l'Hôpital de retour, en France ,
reprendre avec le même zèle , le même esprit, ses
fonctions au Parlement, en attendant qu'Olivier,
son protecteur, lui destine d'autres emplois. Alors
ce Chancelier tombe dans la disgrace ; une favo-
rite, la Duchesse de Valentinois, la cause : espèce
de malheur dont les règnes offrent , mais fans
aucun fruit, tant d'exemples. Olivier, vertueux
jusqu'à cette époque , ne voulut point alors lui
sacrifier ses devoirs ; il fur sacrifié à son crédit.
L'Hôpital, toujours destiné aux revers, perd,
en ce moment son principal appui ; mais , à la
manière des grandes âmes, il ne se plaint pas ;
il ne plaint pas également Olivier : il le loue au
contraire, il le félicite fur la vertu ; & l'Hôpiral
écrivant ainsi à son protecteur dans l'exit, se
montre déjà à tous les yeux digne de lui suc-
céder.
Je me hâte de passer sur les tems de la vie qui
ne font marqués par aucun événement. Tandis
que sous Henri II les rênes du gouvernement,
mal tenues par ce Roi faible & dissipé , flottent
tantôt dans les mains du Connétable de Montmo-
renci qui ne peut s'en saisir ; & sont abandonnées
le plus souvent dans celles de Diane de Poitiers ,
ou plutôt dans les mains impérieuses, du Duc de
C ij
36 É L O G E
Guise & du Cardinal de Lorraine qui gouvernent
sous son nom avec le projet de gouverner pour
eux seuls ; tandis que Catherine de Médicis, en-
nemie de tout pouvoir qui n'est pas le sien , cède
aux circonstances & dissimule jusqu'à l'avilissement.
avec la maîtresse de la faveur & les maîtres de
l'autorité ; tandis qu'au milieu du choc de ces trois
pouvoirs , la substance de l'État s'épuise par les
dissipations de la Cour , par les guerres du dehors
que la haine expirante de Charles V suscite en-
core à la France ; tandis que l'ambition couverte
du masque de la religion cache en elle de plus
en plus tous ses projets ; que la première, sous le
prétexte de défendre l'autre, fait couler le sang en
France qu'elle agite Rome en cent résolutions
contraires, éveille l'ambition des Pontifes, au lieu
de faire parler leur vertu , que tous les gouverne-
mens passent sans cesse des ligues aux guerres, des
guerres aux treves, & des trêves aux trahisons ;
tandis, que l'anarchie est dans tous les pouvoirs ,
le schisme dans la religion, la haine dans les
coeurs ; que le mal même n'a pas une assiette fixe
à cause du conflit & du rang des pouvoirs secon-
daires qui se combattent entr'eux ; enfin que l'état
politique & religieux de l'Europe se défigure avec
le plus extrême danger , il se forme dans le si-
lence un homme qui seul & par ses seules vertus
contiendra pendant un tems ce vaisseau agité
par la tempête , & qui l'eût sauvé du naufrage ,
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 37
li le péril n'eût pas surpassé enfin les forces hu-
maines.
Cet homme , qui est l'Hôpital , après l'exil
d'Olivier, reste encore exposé aux regards publics
par la réputation. Le Cardinal de Tournon le
recherche ; mais que peuvent avoir de commun
entr'eux l'Hôpital & ce ministre dont la religion
ne s'établit que par le sang ? Laitier Cardinal de
Lorraine, qui eût tous les dons de la naissance
& de la nature, tous les talens & avec eux tous
les genres d'orgueil à un degré extrême, & par-
dessus tout cela une ambition sans bornes , de
l'espece de celles qui font le plus funestes à la
terre , un tel homme dont la puissance surpassait
encore le rang, fait des pas vers l'Hôpital; celui-ci
s'honore de tous ses suffrages & ne s'y livre pas.
Il était réservé à Marguerite de Valois , à la fille
de François, héritière de ses penchans, d'élever
enfin une fortune que les événemens contraires
renversaient sans cesse. Marguerite , dans le coeur
de qui les lettres, ainsi que les vertus qui natu-
rellement les accompagnent, semblables à ces
arbres délicats que l'on fauve sous des abris des
dangers de l'inclémence des hivers , semblaient
s'être retirées après la mort de son père , proté-
geait les talens que François I avait tant aimés.
Le mérire de l'Hôpital ne lui échappa pas ; il lui
avait été annoncé par Olivier & par la voix pu-
blique : elle voulut connaître la personne ; elle le
C iij
38 É L O G E
vit, & sans lui laisser le foin de solliciter & la
peine d'attendre, elle le servit dès qu'elle l'eût
connu.
L'Hôpital privé de fortune, aidé par la Cour,
est fait Maître des Requêtes ; bientôt il est connu
de Henri II. Les Rois font peu à portée de dé-
couvrir par eux-mêmes les hommes propres à les
servir. Marguerite emploie dignement son rang à
cet office, & sur sa foi, Henri II crée en 1554,
pour l'Hôpital, une seconde charge de Président
en la Chambre des Comptes , & de Surintendant
des Finances : charge qui fût pour lors active dans
l'État.
Jamais il ne fut de choix , jamais aussi il ne fut
de circonstance où l'homme & la place se con-
vinssent plus l'un à l'autre. Il règnoir dans l'admi-
nistration des deniers publics, autant de désordre
que de dissolution dans les moeurs & de scandale
dans la religion : choses qui communément se
suivent.
L'Hôpital pauvre , qui voulut l'être & le fut en
effet toujours ; l'Hôpital en outre ferme & éclairé,
ne pouvoit qu'être un sûr réformateur des abus.
Il satisfit à cette attente ; mais il éprouva les
plaintes , les inimitiés , les accusations mêmes
que ce rôle périlleux, le seul pourtant & absolu-
ment le seul à remplir, ne manque jamais d'atti-
rer. Durant l'exercice assez long de cette place, les
coups furent continuels, sans que la constance fut
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 39
jamais ébranlée ; toutes ces tribulations remplis-
soient sa vie d'amertume ; elles affecterenr même-
profondément son coeur , réellement jaloux de
gloire, parce qu'enfin cette gloire est pour les
âmes pures , le seul prix de la vertu. Mais on
peut dire qu'au milieu de ces injustices si décou-
rageantes pour l'homme public , il n'eut jamais
besoin de raffermir ses principes. Où croit-on que
l'Hôpital, ainsi persécuté , chercha du soutien
contre tant d'assauts divers ? Fut-ce à la Cour?
Non, Messieurs , l'Hôpital, traversé , calomnié ,
écrit, selon son usage, à Olivier son ami dans son
exil. C'est là , c'est au sein de la disgrace qu'il
puise des forces pour son devoir ; c'est en la con-
sidérant qu'il apprend à mépriser ces vaines ca-
bales, & fur-tout cette trompeuse faveur, corrup-
trice la plus dangereuse des vertus d'un ministre.
Avouons-le , Messieurs, ce font ces traits imper-
ceptibles qui dénoncent, aux yeux des vrais juges,
la trempe des âmes fortes : c'est ainsi qu'agit le
grand homme, c'est ainsi qu'il se comporte.
L'Hôpital poursuit avec le même courage dans
ses fonctions. Poussé par cette haine violente qu'il
marqua toujours contre les abus, il porte les yeux
fur ceux qui règnaient alors dans le Parlement &
que l'histoire de ce tems qualifie d'une manière sé-
vère. Des motifs d'une sage réforme , & puisque
nous devons tout à la vérité , d'autres peut-être
qu'il plut à la Cour d'y associer , donnerent lieu.
C iv
40 É L O G E
à l'édit appelé l'édit des Semestres, rendu en 15 54,
édit dans lequel le gouvernement eut moins, à
ce qu'il semble , le juste projet de réformer l'abus
des épices , en les supprimant & augmentant les
gages , que celui, par le partage du service du
Parlement en.deux tems égaux & deux portions
différentes , de rompre son unité & d'affaiblir sa
force toujours importune aux règnes de dissipa-
tion : tout annonce que ce fut là son objet. On ne
sait si l'Hôpital fut le principal artisan de cet édit,
comme quelques personnes le penserent, mais il
en fut certainement le confident secret & le parti-
san déclaré. Pourquoi le dissimulerions-nous, car
enfin l'Hôpital fut homme ? II n'est que trop appa-
rent que l'eressentiment de quelques déplaisirs qu'il
avait éprouvés autrefois dans le Parlement & dont
il fut toute la vie trop mémoratif, entra pour
beaucoup dans l'esprit de cette réforme, qui ca-
choit en elle un plan d'abbaissement, peut-être
pernicieux ; aussi cette démarche lui attira-t-elle
les reproches de son ancien corps.: il crut devoir
s'en plaindre encore à Olivier qui pour cette fois
se tut, se contentant d'annoncer par son silence
qu'il n'approuvoit pas qu'un membre de la ma-
gistrature eût travaillé à changer un pouvoir qu'il
avoit & partagé & défendu sans doute comme
salutaire dans d'autres tems.
L'édit ne subsista pas. La partie utile de cette
loi qui établissait une nouvelle dépense pour cor-
D E M. D E L' H Ô P I T A L. 41
riger des abus réels , devenant à charge à une
Cour dissipatrice , ne lui permit pas de soutenir
la partie politique de l'opération , & tout fut remis
en peu de tems dans le premier état.
L'Hôpital continuait à se rendre recomman-
dable dans la place de Surintendant des Finances.
Ami des peuples & non des hommes puissans ,
qualité si essentielle dans un ministre des Finances,
il réglait toutes ses opérations fur cette vue, qui
feule dirige tout ; il livrait la guerre aux désor-
dres, résistait à la Cour, se suscitait des ennemis
particuliers, mais se formait un appui du corps de
la nation & s'établissait un nom dans l'État, nom
qui triomphoit déjà jusques dans l'esprit de ses
ennemis même ( événement qu'éprouvera tout
réformateur que la justice & les vertus person-
nelles accompagneront) lorsque Henri II, Prince
trop distrait de ses devoirs par ses passions , fous
le règne de qui les maux réels de l'État n'avaient
fait qu'empirer, vint à mourir.
François II , son fils aîné lui succède ; & sur
le champ avec un nouveau règne il se forme un
nouveau gouvernement ; mais l'intrigue ne fait
que changer de mains en même tems que la fa-
veur change. La Duchesse de Valentinois perd
avec son crédit son pouvoir. Catherine de Médicis
mere du nouveau Roi , & les Princes Lorrains,
s'en emparent, en apparence avec intelligence
entr'eux , mais à l'envi. en secret. Catherine ,
42 É L O G E
cette femme qui ne fut ni épouse , ni Reine fous
Henri II, ni mere sous François II & les Princes
ses frères ses successeurs , ni Françoise enfin du-
rant sa longue administration ; Catherine qui a
souillé le nom François par le plus grand crime
national ; pour qui tout était trop petit, le Trône
même trop étroit ,tandis que tout était trop grand
pour ses forces ; qui eût tous les vices mêlés de
ces dons séduisans qui les rendent encore plus
dangereux chez les Princes , commit tous les cri-
mes, se permit tous les genres de corruption pour
son ambition, sans avoir aucun des grands cô-
tés qui rachètent ce défaut ; Catherine , en un
mot, élevée au rang de Reine par l'ambition
d'un Pape, son oncle , Clément VII, autant hors
de place au rang suprême par ses qualités, que
hors d'état par ses talens de gouverner, Carherine,
malgré cela, voulut tenir les rênes de l'empire, le
voulut à tout prix & parvint en effet à s'en saisir
pendant plusieurs règnes par une fuite de ces
hasards qui confondent l'esprit humain & que la
raison ne peut que déplorer.
Cette femme remplie , comme on vient de
dire, plutôt de la fureur que du desir de régner,
se montra quelque tems favorable au protestan-
tisme, mais dans le fait ne fit jamais que se prêter,
tour à tour avec les Catholiques & les Protestans,
à tout ce qui pouvoit servir sa passion effrénée,
l'ambition. Elle jugea pour lors qu'il était de

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