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Éloge de Raimondis, par M. Marietan

De
26 pages
P.-F. Bottier (Bourg). 1820. In-8° , 27 p..
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ÉLOGE
DE
RAIMONDIS,
PAR M. MARIETAN.
Scuto circumdabit te veritas ejus.
. . . . Non accedet malum ad te.
Sa morale deviendra pour vous
un bouclier contre le malheur.
Ps. 10, ver. 5 et 10,
A BOURG,
CHEZ P. F. BOTTIER, IMPRIMEUR DU ROI.
1820.
ÉLOGE
DE
RAIMONDIS.
Si quelques hommes extraordinaires ont honoré les
siècles anciens par de grands talens et d'éminens ser-
vices rendus à l'humanité, ces siècles eux-mêmes ne se
sont pas moins illustrés par les témoignages éclatans
d'une reconnaissance presque égale aux bienfaits. Ils
entourèrent d'Hommages, ils investirent de tous les
genres de considération les sages qui, les premiers,
avaient reporté la morale au milieu des peuples, et re-
constitué par elle toute la civilisation. La patrie leur as-
signa des places distinguées dans les jeux publics; et
là, fière elle-même de leurs vertus, et triomphante dans
leur propre gloire, on la voyait, de sa main généreuse,
attacher à leur front la palme honorable qu'ils avaient
méritée. Elle élevait, pendant leur vie, des monumens
funèbres à leur gloire, comme des trophées qui les
honoreraient vivans, et qui perpétueraient après eux
la mémoire de leurs services et le douloureux souve-
nir de leur mort.
(4)
les rois les traitaient à l'égal des rois; ils les ap-
pelaient dans leurs palais, pour s'instruire à leur école.
« La fortune a tout fait pour ma grandeur, écrivait à
Zénon le roi Antigonus ; mais vous, vous êtes grand
par la sagesse et par le savoir. Venez avec les trésors
de votre esprit, dont vous enrichirez le mien ; venez
concourir à ma propre félicité, en assurant aussi celle
de mes peuples. » Exemple mémorable d'un siècle où le
pouvoir suprême honorait si bien la vertu, et qui n'est
plus aujourd'hui qu'une cruelle, mais inutile censure
du mépris insensé que le nôtre ne rougit pas d'afficher
contre elle.
C'est ainsi que la reconnaissance contemporaine ré-
compensait ces bienfaiteurs de l'humanité. Elle voulut
encore consacrer la grandeur de leurs services, en les
saluant de l'auguste surnom de sage ; la postérité a
confirmé cette première apothéose, et nous a trans-
mis, avec leurs noms révérés, ce titre éclatant qui ac-
compagnait leur gloire.
Pourquoi les mêmes vertus, pourquoi de semblables
travaux n'excitent-ils plus parmi nous la même admi-
ration ? Pourquoi le nom de ce contemporain recom-
mandable qui, dans les vérités de son ingénieuse
théorie, a si habilement enchaîné le bonheur à la
vertu, reste-t-il si obscurément enseveli avec ses pré-
ceptes ? La morale qui éclaira les siècles passés, serait-
elle donc restée au milieu même de ses progrès, si
fort au-dessous du savoir de l'âge actuel? ou plutôt,
ce présomptueux savoir, qui manque de la première
de toutes les sciences, de la science qui sait ignorer,
se croirait-il donc assez fort pour maîtriser les inté-
rêts humains, sans le secours de cette même morale ?
Nous n'avons point à rechercher la cause de cette
coupable indifférence, honteuse seulement pour le
siècle qu'elle a subjugué ; mais, s'il est vrai que l'é-
(5)
loge d'un moraliste trop méconnu soit un hommage à
la science dont il a traité, nous voulons la venger par
cet honorable moyen qu'elle ne rejettera pas. Ainsi,
nous appellerons tout ce qui reste parmi nous d'inté-
rêt pour elle, sur la vie toute entière, comme sur les
écrits de ce compatriote distingué, qui lui dut ses
vertus et peut-être aussi le rare talent avec lequel il
nous a tracé ses maximes.
Quel homme, à ce tableau, ne reconnaîtra pas
Raimondis, s'il a vécu dans sa société, ou s'il a mé-
dité ses écrits ? C'est de Raimondis, en effet, que nous
avons à parler.
On a dit que la vie d'un homme de lettres se trou-
vait toute entière dans ses écrits. Non, elle est aussi,
comme chez les autres hommes, dans l'ensemble de
ses habitudes familières et des actions de sa vie pu-
blique et privée. Nous devons, pour le juger saine-
ment, l'envisager sous cette triple face. Croirait-on
connaître Cicéron, si l'on se contentait de l'étudier
dans ses ouvrages immortels. Il faut le voir encore sur
la grande scène du monde, quand son éloquence in-
dignée osait frapper Verrès à la tribune, et foudroyait
jusque dans le sénat consterné les complices encore re-
doutables de ce Catilina, qui déjà n'était plus. Il faut
descendre avec lui au milieu de ses dieux domestiques,
quand l'orateur, déposant les soucis de l'état et le
fardeau d'une pompe importune, rendu tout entier aux
douces habitudes de son coeur, ne veut être que le père
de sa Tullie, et le familier du fidèle Atticus.
Ainsi nous suivrons Raimondis dans l'intérieur de
sa vie privée, comme dans sa carrière littéraire, et
ces deux manières de le considérer formeront d'elles-
mêmes la division naturelle de notre discours.
Nous n'oublierons pas que c'est un éloge qu'il faut
aux talens et aux vertus de Raimondis ; mais nous
( 6 )
nous souviendrons aussi qu'un éloge n'est pas un fade
et mensonger panégyrique, que la vérité doit s'y
montrer avant tout. Si l'on y célèbre des vertus, pour-
quoi ne dirait-on rien des faiblesses? si l'on y loue
des talens, faut-il donc se taire sur les erreurs, les
erreurs et les faiblesses qui nous décèlent l'homme
partout, même sous le manteau du sage?
Tel est l'aperçu du plan que nous avons conçu,
tels sont aussi les élémens avec lesquels nous nous
proposons de l'exécuter ; puissent nos efforts, peut-être
insuffisans, ne pas rester trop au-dessous d'un sujet
qui se recommande par lui-même, et qui peut seul
nous assurer un succès, auquel, sans cet appui, nous
désespérerions d'atteindre.
I.re PARTIE.
Zacharie Paradis-de-Raimondis, d'une famille ori-
ginaire de Lyon, et anoblie par l'échevinage, naquit
à Bourg-en-Bresse, le 8 février 1746. Il succéda à son
père, dans l'office de lieutenant-général au bailliage
et siège présidial de cette ville, et se dévoua tout
entier à l'exercice de ses fonctions. Il y apporta des,
connaissances profondes, des principes austères de
justice, et une certaine sévérité de répression qui dé-
chaîna contre lui la haine de quelques obscurs subal-
ternes que cette sévérité avait atteints. Leurs calomnies
lui suscitèrent un procès d'où sa probité sortit avec
éclat ; mais, indigné de cette attaque qui lui parut
humiliante quand elle n'était que méprisable, et fatigué
du choc perpétuel des petits intérêts dont sa place lui
donnait le spectacle, il la quitta pour les douceurs
de la retraite, et pour les charmes d'une indépendance
à laquelle il n'avait pas renoncé sans regret.
Dès ce moment, retiré pendant quelques mois de
l'année, dans une campagne peu éloignée de Bourg,
(7)
il se consacra tout entier à l'étude ; mais il s'y livra
comme un sage qui veut y trouver le préservatif ou le
remède de l'erreur, plutôt que le vaniteux prestige
d'un savoir inutile et disert : aussi la morale qui fut
toujours la règle de sa conduite, devint-elle l'objet
particulier de ses méditations. Partout il en recueillit
les maximes éparses ; il les rattacha au grand prin-
cipe de l'intérêt personnel, dont elles n'étaient qu'une
conséquence, et forma de toutes ces parties ainsi coor-
données, un système complet de conduite et de bon-
heur, le seul que nous ayons dans ce genre.
Cependant, au milieu de ces travaux entrepris
seulement pour l'intérêt qu'il portait aux hommes,
et où il venait si noblement oublier leurs persécu-
tions et leurs travers, Raimondis délassait son esprit
par des occupations non moins utiles, et des bien-
faits d'un autre genre. Confiné dans les champs, il
voulut connaître l'art qui les fait produire. Il ne
se borna pas à l'étudier dans les théories fastueuses,
qui loin des sentiers que la pratique a battus, nous
entraînent par la longue chaîne des analogies, et nous
laissent égarés dans le vague immense des plus vaines
présomptions; il soumit ces théories à la sanction de
l'expérience, à laquelle il n'accéda lui-même qu'après
des essais savamment dirigés, et qu'il répéta plusieurs
fois; mais, comme il procédait avec méthode, il sut
s'arrêter au point où les résultats utiles lui manquèrent,
et ne crut pas devoir remplir par des incertitudes con-
jecturales, qui obscurcissent la science, bien loin de
l'éclairer, les lacunes d'un système où il ne doit entrer
que des faits observés avec soin et sévèrement recon-
nus. Aussi, tout ce qu'il nous apprend sur cette ma-
tière, se réduit à des observations pratiques, que lui-
même a faites le premier, ou qu'il a vérifiées d'après
plusieurs autres. C'est ainsi qu'il découvrit le secret
important d'obtenir sur des sols de qualités diverses,
une. fécondité plus certaine et plus grande, par des
( 8 )
procédés moins coûteux et moins longs; qu'il perfec-
tionna la méthode des engrais et des amendemens ;
qu'il y ajouta par des mélanges et des combinaisons
nouvelles ; et, s'il n'a pas introduit dans sa province
ce tubercule précieux dont le produit varie si peu et
ne manque jamais, du moins a-t-il amélioré sa culture,
et concouru à la propager au loin, en publiant le pre-
mier les avantages immenses qu'on pouvait retirer un
jour de cette substance nourricière.
Il était bien loin de prévoir alors, que trente ans
après cette époque, au milieu de l'affreuse pénurie
qu'avait préparée le fléau de deux invasions immé-
diates, et que rendaient plus affreuse encore les ma-
noeuvres d'une perfide et barbare politique, la voix
terrible du besoin retentirait de toutes parts, et ne
réclamerait pas en vain la source des secours indiqués
par le moraliste agronome; qu'enfin, la pomme de
terre, variée à l'infini, et multipliée sur presque tous
nos sols, deviendrait le résultat heureux d'une aussi
funeste expérience ; tant il est vrai que la nécessité
seule, mettant à profit les leçons terribles du mal-
heur qui glissent sur notre frivolité paresseuse, fait
ainsi jaillir, du sein des plus grands maux, la source
où nous puisons, avec leur véritable remède, le plus
certain préservatif contre leur fatal retour.
Encouragé par de premiers succès, il s'en promet-
tait de plus grands encore, lorsque la révolution vint
l'arrêter dans sa carrière, et nous priver ainsi de l'heu-
reuse influence qu'aurait eue sur le mode de culture
incomplet et routinier qui triomphe encore parmi
nous, l'imposante autorité de son exemple, et l'impor-
tance des nouvelles découvertes que ses recherches
préparaient.
Cependant, il ne voulut pas que le fruit de ses tra-
vaux restât perdu pour ses semblables, et l'on vit cette
même main qui avait tracé les règles de nos devoirs,
(9)
et qui nous avait ainsi ouvert la route du bonheur,
écrire pour nous encore les précieux résultats de ses
essais agronomiques.
Raimondis, dont la faible complexion ne supportait
pas l'aspérité de nos hivers, passait régulièrement
cette partie de l'année à Nice. Là, il connut Bupati,
et se lia d'amitié avec Thomas. C'est au sujet de cette
liaison entre deux hommes d'un naturel si calme, que
le célèbre astronome, Lalande, disait plaisamment,
en parlant de Thomas : «Ah ! pour le coup, il ne se
« plaindra pas d'avoir trouvé dans l'amitié de Rai-
" mondis, comme dans celle de d'Alembert, tous les
» orages que l'on rencontre en amour. »
On peut voir comment Dupati parle de Raimondis
dans ses Lettres sur l'Italie.
Raimondis, depuis long-temps, vivait seul avec ses
livres, au milieu d'un petit cercle d'amis, renfermé
dans ses pensées et dans l'austérité de ses devoirs,
loin d'un monde frivole dont il méprisait les goûts,
dont il rejetait les maximes, et avec lequel néanmoins
il conservait les relations ordinaires de société, lors-,
que la proscription générale vint frapper le toit mo-
deste qui le cachait. Il fut, au mépris même de toutes
les lois du moment, inscrit sur la liste fatale, et forcé,
comme émigré, de fuir sa patrie, qu'il honorait et
qu'il avait servie.
Proscrit en France pour la modération de ses prin-
cipes, il erra long-temps dans les différens états d'I-
talie. La politique inquiète de ces faibles gouverne-
mens qu'épouvantait la contagion des maximes fran-
çaises, l'y poursuivit encore, également effrayée de'
cette même modération dans un homme qui ne lui
parut qu'un philosophe, quand cet homme était un
sage.
Cependant, l'horrible frénésie des factions qui dé-
vorait la patrie, dévorait aussi ces factions à leur tour,
( 10 )
et chacune allait succomber sous la plus épouvantable
d'entre elles, lorsque la mémorable journée de ther-
midor vint inopinément la renverser elle-même, au
moment où tout semblait devoir assurer son triomphe ;
mais au sortir de ce péril imminent, ces mêmes fac-
tions, encore toutes tremblantes, restèrent confondues
au souvenir de leurs propres forfaits. Elles s'en
effrayèrent comme d'une menace respective d'autres
forfaits préparés par chacune, dans le but de leur des-
truction réciproque. Dès-lors, la crainte du danger,
bien plus que la lassitude du crime, suspendant les
coups qu'elles allaient se porter, laissa percer enfin,
à travers de plus grandes espérances, un commen-
cement de repos qui ne devait pas durer long-temps.
Raimondis profita de cet instant qui lui parut fa-
vorable, et vint promptement à Paris, solliciter sa.
rentrée légale et définitive. Le ministre de la police
générale (Cochon) l'accueillit avec des égards, aux-
quels le mérite et le malheur n'étaient plus accoutu-
més. Il voulut avoir avec lui plusieurs conférences
particulières et confidentielles. Ce fut dans un de ces
entretiens familiers, où présidaient l'estime d'une
part, et les plus honorables sentimens de l'autre, que
le sage interrogé par le ministre sur l'inique et mons-
trueuse décision qui naguère avait frappé Louis, s'é-
cria avec l'accent de l'indignation.... C'est de tous
les actes de la convention nationale le plus odieux et
le plus impolitique, c'est l'horrible assassinat du plus
juste et du meilleur des Français. Cette exclamation
de la vertu courageuse, adressée par un proscrit sup-
pliant au pouvoir d'où son sort dépendait, et qui lui-
même se trouve complice de l'attentat dont on s'in-
digne devant lui, paraît étonner et ne révolte point
le coupable qui appuie vivement la demande en ra-
diation. Elle est accordée sans délai, et le ministre
y fait ajouter encore le portefeuille de la justice qu'on
( 11 )
impose à Raimondis, comme le prix de la réhabilita-
tion sollicitée. Cette proposition qui aurait séduit un
orgueil vulgaire, indigna la noblesse du sien; il la
rejeta, et fidèle à l'honorable cause pour laquelle il
avait souffert, autant qu'aux principes de morale si hau-
tement proclamés dans son ouvrage, il préféra sur sa
terre natale les angoisses d'une vie sans cesse errante
et menacée, aux faux éclats d'un poste éminent au-
quel il ne pouvait atteindre que sous le poids d'un dou-
ble parjure.
Le pouvoir en France était alors entre les mains
faibles et malhabiles de cinq directeurs discordans et
de deux assemblées délibérantes. Ennemies de ce
premier pouvoir avec lequel elles se mirent en lutte,
ces assemblées entre elles ne surent pas s'entendre :
dès-lors, un changement dans l'ordre essayé deve-
nant inévitable et prochain, Raimondis en attendit
le résultat que tout semblait annoncer, comme un re-
tour certain et paisible à tout ce qui pouvait nous être
rendu dans nos anciennes institutions. Mais l'issue de
la fatale journée de fructidor trompa ses espérances,
et les lois barbares qui en furent la suite, le bannirent
encore une fois du pays qui l'avait vu naître. Il n'y
rentra que trois ans après, avec tous les proscrits de
la même époque, quand, par suite des événemens de
brumaire, le Gouvernement tout-à-coup concentré
sous le glaive d'un soldat, sentit que pour devenir
plus fort, il devait, à son début, ranimer les espé-
rances et donner à tous quelques gages d'un avenir
meilleur.
Ainsi rendu à sa patrie, Raimondis n'y trouva que
l'indigence ; mais son amitié du moins put arroser de
quelques pleurs l'humble tombe où reposait obscuré-
ment la cendre de ce compatriote distingué ( Varennes
de Feuille ), que la faux de l'anarchie avait impi-
toyablement enlevé à l'agronomie dont il recula les

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