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Éloge de Richer-Sérizy, rédacteur de l'"Accusateur public" de la Révolution française (par Augustin d'Aulnois). - Conséquences immédiates des écrits de l'"Accusateur public"... (par le même.)

De
144 pages
impr. de C.-F. Patris (Paris). 1817. 3 parties en 1 vol. in-8°.
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ELOGE DE RICHER-SERISY,
RÉDACTEUR
D E
L'ACCUSATEUR PUBLIC
DE LA REVOLUTION FRANÇAISE.
Accusatores multos (at non
delatores) in civitate esse ne-
cesse est.
CIC.
PARIS.
JANVIER. — 1817,
TABLE.
Introduction.
Notice sur Richer-Sérisy.
Richer-Sérisy à M. Necker.
Richer-Sérisy aux auteurs et acteurs de la révolution,
à ses partisans, et a Bonaparte son continuateur.
Conséquences immédiates des écrits de l' accusateur pu-
blic de la révolution française ( 2°. vol. sous presse ).
Avec Notes.
INTRODUCTION.
PRIVÉ du talent nécessaire pour louer
dignement les hommes célèbres , j'ai
long-temps et vainement attendu que
quelque historien zélé autant qu'impar-
tial vint publier les services signalés
dont la bonne cause est redevable à
Richer-Sérisy et rendre hommage à
son mérite et à sa persévérance. Si je
me décide aujourd'hui à rompre le si-
lence , c'est pour appeler à mon secours
les écrivains plus digues que moi de
payer cette dette de la reconnaissance
publique.
Une associatiqn d'anciens grenadiers
des sections des Filles-Saint-Thomas et
de Lepelletier, dont je suis l'organe,
a fait un fonds de 1,200 francs pour
être offert à celui qui, au jugement de
trois académiciens, aura fait le meilleur
éloge de Richer-Sérisy, en rattachant'
à ses titres la belle conduite par laquelle
il se distingua si éminemment dans la
mémorable nuit du 12 au 13 vendé-
miaire.
C'est pour donner à juger ces titres
que j'ai rédigé la notice qui suit, et que
je reproduis dans ce premier volume
les articles les plus marquants de l' Ac-
cusateur public ; cette publication a le
double objet d'honorer la mémoire d'un
bon citoyen, et de rappeler quelques
vérités, et quelques notions dont l'utilité
peut être très-grande dans les temps
actuels , soit pour ramener les déposi-
taires du pouvoir qui ont pu suivre une
fausse route, soit pour éclairer ceux
des honnêtes gens aveuglés jusqu'ici par
certains hypocrites ambitieux qui, pous-
sés par des passions haineuses ou in-
téressées, espèrent encore, non pas seu-
lement légitimer notre révolution, mais
faire excuser et admirer même les hom-
mes à qui nous devons la prolongation
de nos maux.
Le second volume et les suivants
présenteront les conséquences immédia-
tes des écrits de l'Accusateur public sur
le gouvernement et l'administration de
la France; et pour que les lecteurs puis-
sent faire aux événements et aux opé-
rations actuelles l'application des lu-
mières et des matériaux épars dans les
trente-quatre numéros qui ont paru ,
chaque volume contiendra aussi quel-
ques-uns de ces articles d'éclat que
Richer-Sérisy eut la hardiesse de pu-
blier au milieu des proscriptions, et en
triomphant de mille obstacles ; ainsi
disparaîtra tout ce remplissage qu'il
fallut bien alors accorder par conces-
sion , tantôt à la législature , tantôt
au pouvoir exécutif, afin d'obtenir,
en les mettant aux prises, cette es-
pèce de sauf- conduit , ce quart-
d'heure d'inattention , à l'abri desquels
les écrits de Richer - Sérisy pou-
vaient être furtivement distribués.
De telles précautions sont inutiles ?
IV
sans doute, sous le gouvernement de
la dynastie légitime : je fais d'ailleurs
la promesse formelle de n'avoir jamais
en vue que la stabilité et la prospérité
de la monarchie, et je prends l'enga-
gement de travailler uniquement dans
l'intérêt des honnêtes gens, à la cause
desquels mon existence a été de tout
temps consacrée, et dont je mettrai
toujours soigneusement à profit les com-
munications et les avis.
Le Cher. AUGUSTIN D'AULNOIS (I),
(I) Ancien grenadier des sections des Filles-St-Tho-
mas et Lepellelier, Lieutenant-Colonel de cavalerie
honoraire, et grenadier actuel de la 2e Légion de la Garde
Nationale de Paris.
NOTICE
SUR
RICHER-SÉRISY,
Rédacteur de l'Accusateur public jusqu'en 1797,
époque de sa déportation a Cayenne.
L'INFORTUNÉ Richer-Sérisy, soit comme
Français, soit comme écrivain, fut l'un de
ceux qui montrèrent le plus d'élévation
d'âme, d'énergie et de talents pendant le
trop long règne de la fausse philosophie et
de la tyrannie révolutionnaire.
Quelles consolations et quel espoir il
offrit aux honnêtes gens, lorsqu'avcc la
plus courageuse persévérance, il publia,
l'Accusateur public, journal le plus anti-
révolutionnaire, et dont les principes et le
style nous rappèlent les citoyens et les
publicistes les plus énergiques et les plus
sublimes parmi les anciens !
L'un des présidents de la section Lepel-
letier (I), en l'an 3 , Richer-Sérisy se sur-
passa dans la mémorable nuit du 12 au 13
vendémiaire, autant par sa fermeté que par
son éloquence, qui électrisa tous les coeurs,
et qui, entr'autres, fit sortir des rangs des
grenadiers, ce brave Lalot, dont, tour-à-
tour, les menaces énergiques et les vives
exhortations forcèrent Abdala - Menou
et Murat ( alors son aide - de - camp ) de
regagner au plus vite, avec la garde direct
toriale, le château de nos Rois, dont les
vautours de la France firent si long-temps
leur repaire.
Depuis que le fantôme est détruit, que
le bandeau est arraché, et que les hommes
et les événements ont pu être envisagés
plus généralement sous leur véritable as-
pect, tout Paris a été amené, par degrés,
(I) Il ne faut pas prendre ici en mauvaise part là
dénomination de Lepelletier, qui fut substituée révo-
lutionnairement à celle des Filles-Saint-Thomas,
Les grenadiers de celle section ne s'illustrèrent pas
moins sous la seconde que sous la première dénomi-
nation?
(7 )
à reconnaître que la fortune gigantesque et
scandaleuse de Bonaparte fut uniquement
due à cette mitraillade du 13 vendémiaire,
dont il se chargea avec tant d'ardeur et
d'insensibilité.
Aussi l'on concevra quelle horreur ins-
pira, dès cette époque, à Richer-Sérisy,
comme à tous les bons Parisiens, le rôle
affreux que venait de jouer Bonaparte.
Ni l'effroi qu'il inspira, tant à Paris
qu'à son début à l'armée de Nice, ni le
monstrueux ascendant que lui donnèrent
ses premières guerres de dévastation et
d'envahissement en Italie, ne purent en-
chaîner ou effrayer la plume brûlante et
vigoureuse de Richer-Sérisy.... Mais bien-
tôt celui qui avait bravé tous les révolu-
tionnaires pendant la plus grande terreur,
celui qui avait échappé, comme par mira-
cle, aux proscriptions et aux vengeances
que lui suscitèrent de toutes parts les trente-
quatre premiers numéros de l'Accusateur
public ; enfin, celui qui, devenu en quel-
que sorte invulnérable, semblait devoir
(8)
triompher de tous les tyrans de la France,
fut lâchement livré par le Directoire, sans
jugement préalable, à celui des derniers
généraux de sa fabrique, qui, pour prix
des honneurs dont il venait d'être comblé,
ne déguisait déjà plus le projet qu'il avait
d'expulser ses bienfaiteurs et de s'emparer
du pouvoir; ce fut Bonaparte, enfin, dont
la rage fut portée à l'extrême, en lisant le
trente-troisième numéro (I), où son ho-
roscope est tracée, et ses desseins pénétrés
d'une manière si frappante, que, dès-lors,,
il n'eut point de relâche que sa victime,
fructidorisée avec trois cents prêtres, puis
déportée à Gayenne, n'eût cessé de vivre.
Pendant la cruelle détention qu'il éprouva
dans les cachots de Rochefort, et pendant
sa douloureuse traversée, Richer- Sérisy
fut livré à toutes les horreurs du besoin et
de la misère; arrivé au séjour des déportés,
se voyant condamné à souffrir mille morts,
sans pouvoir obtenir celle que le ciel ac-
(I) Voyez l'extrait de ce N°. page
(9)
corde aux malheureux dans sa miséricorde,
Richer-Sérisy eut encore assez de bon-
heur et de résolution pour s'échapper de
Cayenne ; mais l'épuisement, les infirmités,
le plus affreux dénuement ne purent lui
permettre d'arriver jusqu'au continent eu-
ropéen ; c'est en Afrique qu'il apprit le
triomphe de son persécuteur, devenu le
tyran de sa patrie; aussi, ne pouvant sur-
vivre à tant d'adversités, il mourut presque
subitement à Sainte-Croix, dans le royaume
de Maroc, le 10 avril 1800, dans sa trente-
huitième année.
Quelle doit être présentement la con-
fusion de ces pervers, qui, pendant notre
déplorable révolution, dont ils voudraient
encore aujourd'hui consacrer les erreurs et
les crimes, se sont obstinés à nier la Pro-
vidence! Qu'ils s'humilient, qu'ils se con-
vertissent enfin ces misérables depuis qu'ils
ont vu Bonaparte, après vingt années d'o-
dieuses prospérités, tomber tout-à-coup ,
puis à son tour fructidorisé (I), et con-
(1) C'est aussi je 18 fructidor 1815 qu'il fut oblige
d'abandonner toutes ses chimères.
(10)
d-uit par la même route à une déportation
plus lointaine et plus humiliante, où, dans
le délire d'une rage impuissante, et, ré-
veillé sans cesse par les songes du passé , il
est forcé d'expier ses forfaits, et les maux
dont il a désolé les contrées où sa frénésie
l'a porté..... Que dans leur effroi et leur
admiration, les méchants, aussi bien que
les bons, redoutent et adorent cette divine
Providence! Qui osera la braver désor-
mais ? Qui pourra refuser de reconnaître
que, tôt ou tard, ses décrets s'accomplis-
sent, et que sa main, tantôt bienfaisante ,
tantôt terrible, finit toujours par consoler
le juste, et punir ou confondre le cou-
pable !....
En terminant cette notice, il convient
de payer à la garde nationale du 13 ven-
démiaire le tribut d'éloges qui lui est dû à
tous égards. Si parmi tant de villes et de
contrées qui ont bien mérité pendant nos
désastres, Lyon a pris, en 1793 , le pre-
mier rang; si Bordeaux s'est illustré en
1814 et 1815; si chaque ville, chaque
buisson de la Vendée a été une Saragosse pen-
dant la longue lutte de la légitimité contre
l'usurpation révolutionnaire ; si le Midi
a montré tant d'énergie dans ces derniers
temps pour la cause de la légitimité, certes,
la garde nationale de Paris du 13 vendé-
miaire obtiendra toujours le rang le plus
distingué à cause de l'unanimité de ses ré-
solutions, du spectacle majestueux de ses
efforts, et de l'horreur qu'elle montra à
cette époque pour les traîtres et les oppres-
seurs de la France ( I)
A l'égard des crimes dont Paris a été le
théâtre à certaines époques, il n'est plus
(I) L'Europe entière est aujourd'hui bien convaincue
que jusqu'à l'heureuse epoque de la restauration de la
France , tous les gouvernements qui se sont succédé
dans la capitale ne tenaient leur domination que du
grand crime du 15 vendémiaire, auquel ils ont par-
ticipé et dont ils ont recueilli le fruit.... Aussi est-il
vrai de dire que le 31 mars 1814 a été pour Paris et
sa brave garde nationale la récompense de son zèle et
le dédommagement de l'humiliation que lui causa la
journée du 15 vendémiaire.... L'éloge de Richer-Sérisy
doit nécessairement offrir ce curieux rapprochement.
( 12)
douteux aujourd'hui qu'on ne doit pas
plus les lui imputer qu'aux autres villes de
la France, mais plutôt à ces hommes qui
font le désespoir de toutes les classes de la
société, et que les meneurs et les conspira-
teurs eurent toujours lé soin d'attirer des
diverses contrées, par l'appât des révolu-
tions et du pillage.
Le Cher AUGUSTIN D'AULNOIS.
RICHER-SERISY
A M. NECKER (I).
Vanitas vanitatum, et omnia vanitas !
ECOLES.
EST-il donc de l'habileté de M. de Necker de
nous placer toujours dans une telle situation
que l'on soit indécis s'il faut l'admirer ou le
maudire? Partagé entre ces deux sentiments,
ma plume restait suspendue.
L'homme étranger à l'Europe ainsi qu'à ses
malheurs, qui lirait, Monsieur, la première
partie de votre ouvrage, volerait, n'en doutez
pas, des extrémités du monde, pour admirer
l'universalité des vertus et l'omniscience du
moderne Salomon; heureux, dirait-il, les
entrailles qui vous ont porté, et les mamelles
qui vous ont nourri ! Heureux le peuple que
dans votre bienveillance vous avez daigné
visiter, et cette terre orgueilleuse à jamais
d'avoir été pressée sous vos pas ! Ces temps
(I) Extrait des N°s 29 et 30 de l'Accusateur public,
au lundi 5 juin 1797 (17 prairial.)
( 14 )
anciens et fabuleux où Cal chas et Cassandre
ne lisaient pas mieux que vous dans l'avenir,
se présenteraient à son esprit; Protée, dirait-
il, ne variait pas ses Formes avec autant d'art,
et n'en avait pas d'aussi enchanteresses ; Solon
était moins sage, Alcibiade moins modeste,
et Fabricius n'exerça jamais à un tel degré le
désintéressement.
Où est-il ce grand homme , s'écrierait l'é-
tranger, en abordant nos rivages? Où est
l'honneur de la génération contemporaine et
le modèle des générations futures?
A l' instant un cri de douleur et d'indigna-
tion se ferait entendre du Tibre au Danube.
Vas le chercher au bord du lac Léman ; le
vois-tu aux pieds de ces montagnes; de ces
montagnes qui devraient tomber sur sa tête ;
le voilà, le vois-tu? Il a brisé la France , et
l'Europe reposait sur la France. Regarde ces
trônes, ces Etats qui chancèlent, ces temples,
ces palais détruits, ces chaumières en feu ;
vois ces millions d'infortunés qui s'agitent
dans cette fournaise ardente, vois cette mer
de sang qui t'environne ; regarde : eh bien,
voilà les fruits de sa sagesse, de ses lumières,
de ses vertus ! Et quand la nature entière l'ac-
cuse , il ose encore, cet homme qui a perdu
toute pudeur, il ose encore dans son orgueil
criminel se dire lui seul, grand, sage et juste!
c'est par des flots d'encre qu'il repousse ces
flots de sang ; et peut-être cet orgueil poussé
jusqu'à la démence, en faisant naître le mé-
pris , l'a garanti des fureurs de l'indignation
générale.
Ménagez-moi, me dit M. Necker, je suis
malheureux, res sacra miser. Allons donc,
héros intangible, vous faites l'enfant; tibi soli
tacebunt hommes ? Et cùm coeteros irriseris,
à nullo confutaberis ? (I) « Vos impostures
» colorées avec art, nous contraindront-elles
» à nous taire? Et lorsque vous vous serez
» moqué de nous, n'y aura-t-il personne qui
» vous fasse confusion? » Que craignez-vous,
homme invulnérable? Trempé dans les eaux
du Styx , mes traits à peine atteindront le
talon que vous savez tourner si à propos.
Vous êtes malheureux, dites-vous? Eh! re-
gardez cette fille charmante, cette pudique
et tendre Antigone qui soulage votre vieillesse,
ne quitte plus vos côtés, et charme l'aveu-
glement moral de l'OEdipe genevois. Regar-
dez cette énorme portion de richesses que
(I) Job.
(16)
vous avez laissée parmi nous comme à leur
source , et que vos heureuses mains vont
bientôt ressaisir; regardez ces brillants do-
maines dont vous êtes possesseur; ces retraites
silencieuses, ces eaux limpides qui, dans leur
cours paisible, emportent avec elles votre
gloire, et l'oubli de nos malheurs; cette an-
tique baronnie qui annoblit à jamais le nom
des Necker : entendez les échos de vos mon-
tagnes, ils ne répètent plus à vos sens éperdus
le nom, le gracieux nom de Cuchaud, votre
épouse, de Cuchaud !.... (I) qui n'est plus
pour la douleur éternelle des vertus, des
grâces et des amours; mais bien le bruit de la
trompette, les cris des mourants, les éclats de
cent mille bouches de bronze que vos mains
philantropes allumèrent, et qui donnent à la
seigneurie de Gilblas un appareil militaire
qui ne déplaît pas à son mâle courage.
Tu es malheureux, vieillard ! Et moi aussi,
je le suis, et je le suis par toi, et ce moi est
répété à l'instant par une génération entière :
grâce à tes vertus, il n'y a plus d'heureux
sur la terre que le brigand!
(I) Cuchaud est le nom de famille de Madame Necker.
( 17)
Eh bien! j'y consens, je serai modéré,
mais soyez modeste, soyez-le par intérêt pour
vous-même, par respect pour des infortunés
dont vous avez fait le malheur, et voyons avec
toute l'Europe si, placé entre la trahison et
l'impéritie, c'est de l'impéritie seule qu'il
faudra désormais vous accuser.
Je passe rapidement sur les premiers pas de
votre carrière. Le Midas des banquiers pour
la richesse , vous débutez dans l'arène politi-
que par un gros livre sur le commerce des
grains contre le ministre Turgot, où cherchant
un mezzo termine entre le système des éco-
nomistes et du gouvernement, aidé du joujou
de M***, dont vous aviez à prix d'or(I) as-
suré l'inconstance, vous arrivez, sur ses ailes
légères , à la direction des finances.
Alors , ministre inhabile , vous prenez la
hache au lieu d'émonder les branches ; déjà
dans ce premier pas de votre carrière, il fallait
vous rendre grâces de ce qu'abattant les mar-
ches du trône, vous consentiez à en laisser
l'escabeau ; et quand déjà le premier éclair de
la révolution se faisait entrevoir, lorsque la
monarchie avait besoin de toute sa force et
(I) Voyez les Mémoires du temps.
( 18 )
de sa splendeur, on vous en voyait ternir la
majesté par des démarches précipitées, des
réformes à contre-temps qui dès-lors , si vous
n'étiez pas un perfide, ne supposaient pas du
moins dans le ministre adoré une grande fé-
condité d'expédients. La France, ce pays
inépuisable, présentait d'autres ressources au
génie. Qui ne sait, si les privations mènent
à l'abondance, que c'est aussi le moyen le
plus violent? Et vous ignoriez, citoyen de
Genève, qui pouvez toucher des deux mains
les extrémités de votre république, que ce
vaste et opulent empire exigeait impérieuse-
ment cet éclat extérieur, qu'il en consacrait la
puissance et la durée! Au reste, nulle amélio-
ration, point d'encouragement, point de vues,
nulle connaissance du commerce, quelques
institutions dangereuses, à cette époque, op-
posées au système monarchique , des projets
de loterie, l'art facile et banal de faire des
emprunts ; vous donnez ensuite à l'univers,
dans un compte impolitique autant qu'i-
nexact (I), le secret de l'Etat, le détail de vos
(I) Plusieurs écrits parurent à cette époque", qui ré-
futaient victorieusement M. Necker. M. de Bourboulon,
premier commis des finances, l'attaqua avec avantage.
( 19)
sublimes opérations ; vous demandez à l'uni-
vers son admiration, au Roi, votre entrée au
conseil : l'univers et le Roi vous refusèrent
l'un et l'autre.
Je ne vous répéterai pas tous ces reproches
scandaleux auxquels vous dédaignâtes de ré-
pondre. On disait que ce ministre doué de
toutes les vertus épargnantes, le Jérémie de
la finance, avait, avec le lord Stormont, d'an-
ciennes liaisons ; on vous accusait d'avoir,
par votre crédit, soutenu la banque ébranlée
de l'Angleterre ; on vous accusait d'avoir des
principes opposés à ceux du gouvernement
sur la guerre d'Amérique ; vous en présentiez
de fâcheux pronostics, vous vous opposiez
sans cesse au commerce de l'Amérique sep-
tentrionale; on vous avait confié sur cette
matière, disait-on, des projets importants qui
Deux brochures, entr'autres, intitulées les Comment,
contenaient plusieurs objections embarrassantes sur le
Compte rendu ; on lui reprochait d'avoir omis plusieurs
articles essentiels de dépenses , d'avoir compris dans la
recette celle de plus d'une année pour différents objets,
de n'avoir point fait les remboursements qu'il avait
promis ; on le pressait vivement de répondre , et c'é-
taient des hommes recommandabîes. Le fait est qu'il,
ne répondit pas.
exigeaient, pour l'exécution, des fonds que
vous aviez refusés. Ces bruils , peut-être nés
de la haine ou de l'envie, ne sont pas consta-
tés; je laisse à votre coeur à vous condamner
ou à vous absoudre! Mais qui vous justifiera,
vous idolâtre de la liberté, vous citoyen
d'une république, vous l'ami des hommes ;
qui vous justifiera de cette oppression dont
vous frappiez celui qui n'était point votre par-
tisan? La police était sur pied, ses cent yeux
étaient éveillés sans relâche pour surprendre
la plume qui osait rivaliser la vôtre : on meu-
blait les prisons; vos mains, ces mains géné-
reuses qui devaient un jour renverser le des-
potisme , ne lançaient que des lettres de
cachet, et le malheureux Pélissieri, votre
compatriote , plongé par vous pendant quatre
ans dans les cachots de la Bastille pour
avoir réfuté votre ouvrage, répondez, vit-il
encore (I)?
(I) Voyez les Mémoires de Linguet sur la Bastille,
page 61. Il est affreux, ajoute Linguet, qui m'a répété
cette anecdote, de voir éterniser ainsi , au nom de
l'Etat, la vengeance personnelle d'un administrateur
passager, de punir un étranger, un honnête homme
d'avoir été assez éclairé pour pressentir ce que le gou-
vernement ne devait pas tarder à faire lui-même.
( 21 )
L'orgueil indompté , ce crime des mauvais
anges, vous précipite du poste où l'intrigue
vous avait placé (I); sept ans s'écoulent dans
une vie privée, obscure en apparence, mais
souterraine, mais infatigable ; pendant sept
années, le paranymphe de la tourbe philoso-
phesque , l'appui et l'espérance des mécon-
tents , vous préparez par vous et vos amis les
feux secrets dont le développement allait cau-
ser l'incendie général ; le moment est venu ,
vous attendez, l'oeil ardent, le coeur gros ,
l'effet de vos soins ; et bientôt les mécontente-
ments, les trahisons, les complots, les impru-
dences, l'incapacité réelle ou feinte de l'infâme
cardinal de L . . . (2), vous poussent, vous
élèvent à ce ministère si long-temps l'objet
de vos voeux ; je vous vois , au milieu des fou-
(I) Il ne doutait pas que le Roi ne lui accordât l'en-
trée au conseil plutôt que sa démission. On prétend
qu'il accéléra sa chute par une lettre qu'il écrivit au
Roi à ce sujet. Sa Majesté lui répondit : M J'accepte
» votre démission , j'ai'estimé vos talents, mais votre
» esprit tracassier ne pouvait me plaire. »
(2) Il osa, ce misérable, se vanter au comité révo-
lutionnaire de sa section d'avoir employé tant de me-
sures violentes , dans le dessein d'accélérer la révéla-
tion.
( 22 y
dres et des éclairs, dicter des lois à ce peuple
hébété, qui, dans les respectueux hommages
qu'il vous rend, ressemble...... Etes-vous un
Dieu ou le veau d'or qu'adoraient les Israé-
lites ?. ... Tremblez! un pas de plus, et la
France et l'Europe vont disparaître!.... Arrê-
tez, vous pouvez être un grand homme ; mais
demandez conseil ; au nom de l'humanité
sainte , au nom de la patrie, arrêtez !.....
Vous l'avez franchi ce pas ! Les Etats-géné-
raux sont convoqués ; le trône, le monarque,
la monarchie n'est plus. L'Europe chancelé ,
et vous venez après cinq ans écoulés dans la
plus froide apathie nous présenter votre tes-
tament politique, monument odieux de l'or-
gueil et non du repentir.
Ce n'est pas moi, dites-vous, qui suis cou-
pable ; c'est la noblesse qui est coupable pour
n'avoir pas suivi mes sages conseils ; c'est le
clergé qui est coupable, c'est la nature en-
tière ; c'est vous tous qui êtes coupables.
Mon compte rendu est un chef-d'oeuvre
d'éloquence, de politique et de vérité (I).
(1) Ce compte rendu , remarque avec esprit un jour-
nal du temps, en égarant habilement l'arithmétique
de nos usuriers, les avait fait se livrer au gouverne-
( 23 )
Les administrations provinciales étaient né-
cessaires.
Le besoin d'une constitution se faisait sentir.
D'innombrables abus et l'opinion publique
l'exigeaient.
Une seconde convocation des notables
était nécessaire.
L'inutilité d'une propriété pour siéger aux
Etats était reconnue. ,
Mon avis opposé à celui des notables qui
voulaient qu'on opinât par ordre était le plus
sage.
La réunion des trois ordres était nécessaire.
Le vote en commun était nécessaire.
La convocation des Etats-généraux à Ver-
sailles, et même à Paris, ce qui valait mieux
encore, était nécessaire.
Mon avis pour que le Roi ne s'éloignât pas
le 5 octobre était le meilleur.
Ma fuite et l'abandon où je laissai mon maî-
tre, mon bienfaiteur et mon Roi, dans l'abîme
ment d'une manière si grossière , qu'il n'y a eu depuis
aucun autre moyen de s'en débarrasser qu'en leur li-
vrant le gouvernement lui - même. Ce compte rendu
perdit le ministre en 1781 ; ce compte perdit ses suc-
cesseurs , le ramena en 1788 pour perdre la monarchie,
le Roi, la nation , et finit par le perdre lui-même.
( 34 )
où je l'avais conduit, était nécessaire au moins
pour moi....
Qui ne croirait, d'après cet énuméré de
nécessités impérieuses , que nos épouvanta-
bles calamités viènent de n'avoir point suivi
ces mesures d'une sagesse éprouvée?
Mais si, de l'exécution religieuse de ces
mesures qui devaient sauver l'empire , il en est
résulté sa ruine, n'est-il pas dérisoire, n'est-il
pas atroce à vous, Monsieur, de nous accuser
encore , lorsque nous ne sommes coupables
envers vous que de la plus servile obéissance?
Avant de détruire tout cet échafaudage de
l'orgueil humilié, et de piquer ce ballon gonflé
de vent, permettez-moi d'opposer M. Necker
à lui-même; de montrer cette face de Janus
sous le rapport de la bonne foi et de la pres-
cience publique.
Alors que vous fuites en 91, comme le vieux
Léar, en maudissant l'ingratitude de cette
assemblée nationale dont vous étiez le père,
vous n'avez pas oublié sans doute cet écrit
que vous publiâtes à l'abri du danger. « Le
« Roi, disiez-vous, page 68, aurait pu faci-
» lement éloigner l'époque de la formation
» des Etats-généraux. Il aurait pu abandonner
» cette vaste opération à ses difficultés natu-
(25)
» relies, et revenir par la force des obstacles
» à quelqu'autre route ; et certainement au
» terme où en était l'opinion, et avec les dis-
» positions de sagesse que j'aurais adoptées,
" et avec la confiance qu'on avait en moi, je
» ne sais s'il m'eût été impossible de faire
» oublier au peuple, pendant le cours au
»moins de mon administration, ses voeux
» encore récents sur les assemblées nationa-
» les. Mais le gouvernement ( ce qui veut dire
» M. Necker ) était bien loin d'une semblable
«politique. Les soins qu'il prit pour réussir
» sont innombrables ; toutes les objections
» furent levées, toutes les résistances furent
» combattues, toutes les contradictions furent
» surmontées; et moi, placé au centre de
» celte immense machine (voulez-vous des-
» cendre de là?), je vis avec un transport de
» joie inexprimable (attendez ,. je suis à vous
« tout - à-l'heure ) , ce superbe et majes-
" tueux rassemblement de vingt-six millions
» d'hommes!!!! »
Opposez ces paroles de ce premier ouvrage
au dernier : voyez cet Automédon si fier, si
joyeux de conduire le char de la mort, vous
dire aujourd'hui là larme à l'oeil, page 46:
« Deux circonstances rendaient presque in-
(26)
» destructible l'engagement de convoquer les
» Etats - généraux ; aucune illusion n'aurait
» ébloui l'opinion publique, et promptement
» elle eût fait justice de celui qui, par une
» imprudente présomption, aurait voulu subs-
» tituer sa science et ses seules forces aux
» lumières d'un peuple entier ».
Et plus loin, page 285 :
« La précipitation avec laquelle les Etats-
" généraux furent promis , et l'impatience
» avec laquelle on pressa l'exécution de cet
» engagement politique, ont entraîné de fâ-
» cheuses conséquences ; les députés de la
» nation se sont réunis avant que personne ait
» eu le temps de réfléchir, avant que personne
» ait eu le temps de se préparer à une si grande
» circonstance ».
Voici sons le rapport de la bonne foi :
De ce premier ouvrage que je quitte à re-
gret , et qui présente des rapprochements cu-
rieux, encore ce trait, et je finis-:
« Je vois comme un autre les reproches
» que l'on peut faire à l'assemblée nationale,
" mais je connais aussi les grands biens qui lui
» sont dûs; d'ailleurs, ce premier élève de
" l'opinion publique sera, quand il le faudra,
» redressé par elle, son maître le reprendra
(27 )
» d'avoir été si pressé de paraître , et d'avoir
» eu trop de confiance dans le premier jet de
» son esprit : il ordonnera que les fautes
» soient réparées par la seconde législature.
» ( Providus futurorum ! L'almanach de
» Liège)! Celle-ci verra de même ses idées
» perfectionnées par l'assemblée qui suivra ;
» et toutes auront cet incomparable avantage,
» celui qu'aucune autre espèce de gouverne-
» ment ne peut réunir, c'est d'aller en avant
» avec l'appui de la nation; c'est d'agir tou-
» jours dans le sens du voeu général. Aussi je n'en
» doute pas, dès que l'ordre et le mouvement
» régulier de l'autorité se réuniront à l'im-
» inensilé de connaissances et d'observations
» dont les assemblées nationales deviendront
» le centre, tous les abus seront successivement
» détruits, et ce grand et superbe royaume,
» débarrassé de ses ronces et de ses épines,
» (ah oui, la place est nette!) sera, pour ainsi
» dire , ensemencé de nouveau, et recueillera
» chaque jour les heureux fruits d'une heu-
» reuse culture !!! «
Et dans quel moment un si grand homme,
tantus vir, traçait-il ces réflexions profondes
et prophétiques? C' était après les massacres
du 6 octobre, durant l'incendie des châteaux,
(28)
lorsque le Roi, prisonnier dans son palais,
pouvait à peine en passer le seuil; lorsqu'il ne
vivait plus que par sursis, quand les brigands
haletants de la soif de son sang, rugissaient, et
l'accablant d'outrages, dételaient la voiture
qui le conduisait à Saint-Cloud ; lorsque
M. Necker lui-même avait fui à travers les
huées et les sifflets; c'est lui, lorsque la lu-
mière effrayante de l'avenir pénétrait de tous
côtés dans les yeux les plus fermés ; c'est lui,
M. Necker, qui attachait et épaississait sur les
siens le bandeau que la crédulité et l'inexpé-
rience n'y pouvaient plus soutenir.
Qu'on m'explique ce phénomène, à-la-fois
de stupidité et d'orgueil ; celte taie, cette ca-
taracte , cette triple écaille sur les yeux de
l'idole, qui, de ses cinq sens, ne sut jamais
se servir que des pieds, de cette pagode ge-
nevoise.... Pardon, monsieur, vous allez me
dire encore que je suis incivil; j'admire en
vérité votre sang-froid; mais avouez donc en
confidence qu'il suffit de ces lignes tracées
dans une telle situation, pour vous marquer à
jamais du signe de Eh bien, je ne dirai
pas le mot.
Ah! sans doute, si dès cette époque les
crimes de la veille ne vous faisaient pas entre-
( 29)
voir les forfaits du lendemain , ce n'est pas
vôtre coeur qu'il faut accuser, c'est la faute
de la nature qui n'a pas donné à votre tête une
plus grande mesure de prévoyance et de rai-
son. Avançons.
De toutes les considérations qui engagèrent
M. Necker à convoquer les Etats-généraux, la
lecture de son ouvrage nous donne celte con-
séquence foudroyante pour lui, que tous ses
efforts, ses talents, ses lumières supposées ,
devaient se réunir pour les éloignera jamais,
ou les porter du moins à des temps plus heu-
reux. Placé par la confiance du monarque, et
d'une secte puissante, à un poste dont l'éléva-
tion lui permettait de voir très-loin, il devait
penser que notre situation pénible, mais pré-
caire, provenait moins du despotisme, que de
l'autorité royale affaiblie , et de la corruption
générale; le désir de la nouveauté, une mode
plutôt qu'un sentiment de liberté, un dange-
reux pyrrhonisme, un dégoût secret pour tout
ce qui avait de l'autorité, la manie des abs-
tractions politiques, des perfections spécula-
tives , avaient timbré une certaine portion de
têtes ; mais le fond du peuple, cette masse
inerte, ignorante, qui ne s'ébranle jamais
qu'on ne la touche, était restée la môme,
(30)
prête à servir la main qui saurait l'employer.
Qu'il cesse donc de nous parler et des abus
innombrables, et du voeu général, et de l'opi-
nion publique, et des lumières universelle-
ment répandues , toutes considérations qui lui
faisaient la loi!
Sans doute ce beau royaume offrait des
abus ; mais la perfectibilité est-elle inhérente
à la nature humaine? Le mieux est l'ennemi
du bien. Réformer alors, c'est détruire. Nous
étions encore le premier peuple du monde ;
notre malaise naissait plus de l'abondance de
nos richesses que de notre indigence; nos con-
naissances, nos lumières, cette science uni-
verselle mise en élixir dans des dictionnaires ,
avaient gagné en étendue ce qu'elles avaient
perdu en profondeur; de telles lumières res-
semblaient aux ténèbres visibles de Milton.,
plus dangereuses qu'une profonde nuit, l'opi-
nion publique était celle de quelques milliers
de factieux, de sectaires fripons, de valets de
conjuration ayant pour chefs quelques prélats,
l'opprobre de leur ordre, quelques grands en
petit nombre qui se croyaient des gens de
lettres, parce qu'ils savaient lire ; des hommes
de génie, parce qu'ils n'étaient pas précisé-
ment des sots, et qui voulaient couvrir du
(31 )
manteau philosophique la corruption d'un
coeur ingrat et perfide ; ces vils pantins occu-
paient les avenues de la société, se distri-
buaient tous les rôles, dispensaient la louange
et le blâme, ignorant peut-être encore le fil
secret qui les faisait mouvoir.
Enfin, en vous supposant entraîné par l'opi-
nion publique, comment ne sentiez-vous pas,
Monsieur, qu'à la différence des révolutions
du quinzième siècle, qui tiraient leurs forces
de la vertu, et avaient leurs racines dans la cons-
cience , à la différence de ces révolutions, que
le Protestantisme opérait dans l'Angleterre et
dans tout le Nord, plutôt des réformes reli-
gieuses que civiles, et soutenues par le fana-
tisme, et les espérances d'une autre vie, la ré-
volution qu'on voulait amener, n'avait ses
racines que dans l'égoïsme, la corruption,
l'athéisme, l'ambition, l'amour-propre de cha-
cun, et que tant d'intérêts divers, tant de pas-
sions opposées, des éléments si discords, ne
pouvaient désormais se confondre, s'adoucir,
s'éteindre, ni être réprimés que par l'affermis-
sement de l'autorité royale déjà chancelante.
Vous deviez penser, Monsieur, qu'à cette
époque, toucher le trône du bout du doigt,
c'est; à l'instant le mettre en poudre. Faible
(32)
dans la défense, puissant dans l'attaque, toutes
vos réponses aux objections qu'on vous fait
sont des excuses et non une justification :
le dirai-je, elles sont stupides et outrageantes,
quand on vient à considérer les suites de votre
épouvantable expérience.
Ce n'était pas ce qu'il vous plaît de nommer
( je ne sais trop pourquoi) l'opinion publique,
cette opinion formée en six mois, que vous
deviez écouter; comment ne la f'açonniez-vous
pas ? Pourquoi se contenter d'en suivre le
flot? Il faut peu d'esprit pour suivre l'opinion
du jour ; il faut du génie pour être aujourd'hui
du sentiment dont tout le monde ne sera que
dans trente ans : suffit-il de considérer les
moyens qu'on veut employer, si l'on ne re-
garde encore les hommes dont on doit se
servir? Et dans cette alternative de voir le
trône brisé, sous le perfide prétexte de ré-
formes utiles, ou le despotisme de la royauté
s'établir, despotisme qui n'aurait duré qu'un
jour entre les mains d'un sage tel que vous,
et d'un Roi tel que Louis, nul doute qu'à
l'instant même vous ne dussiez tendre à l'au-
torité absolue. Celui-là ne songe pas à panser
une blessure légère, qui, frappé dans un autre
endroit près.du coeur, voit sa vie en péril.
( 33 )
Ainsi l'honneur, la vertu; le devoir, l'intérêt
général, vous prescrivaient celte grande me-
sure; en doutez-vous? Je vous plonge la figure
dans des ruisseaux de sang.
Richelieu, alors qu'il gouverna la France,
voyant les corporations et les protestants ré-
clamer chacun leurs droits, et miner l'autorité
royale, ne s'occupa point à examiner si ces
droits étaient réels ou prétendus; mais con-
vaincu qu'il était que dans les circonstances
alarmantes où se trouvait le royaume, l'exa-
men, de ces droits le conduirait à sa ruine ou
bien à une longue anarchie; à l'instant même
il fit pencher habilement la balance du côté
de l'autorité royale, d'après cette idée pro-
fonde qu'un Roi,particulièrement en France,
est toujours, on doit être un père; que c'est
là le mystère, le grand oeuvre de la monar-
chie; que celui qui peut tout, n'a point d'in-
térêt à être injuste; que tôt ou tard il faut qu'il
soit éclairé; qu'il y a dans les monarchies la
chance d'un mauvais Roi, comme il y a dans
les républiques la chance de mauvais magis-
trats; qu'un Roi ne saurait être grand tout
seul; qu'il a à entretenir la splendeur de l'em-
pire dont il est le chef, le même intérêt qu'un
père a à soutenir celle de sa famille ; que les
(34)
représentants de la nation, sont plus portés à
être oppresseurs ; enfin que dans les crises
politiques de l'ordre social, obligé de choisir
entre sa ruine certaine ou une restauration
équivoque, il faut préférer le despotisme d'un
père, du père le plus sévère, à celui des am-
bitieux et des conspirateurs.
Et remarquez encore, Monsieur, que Ri-
chelieu à cette époque n'avait point à craindre
ce bouleversement général, cet incendie uni-
versel que rendait inévitables l'inhabileté de
vos opérations. La puissance féodale contre
laquelle luttait ce grand homme, était moins
dangereuse à la monarchie que cette puis-
sance prétendue populaire et philosophique :
je vois dans tous les temps l'autorité royale
luttant d'abord contre la puissance ecclésiasti-
que , puis contre la noblesse ; enfin de nos
jours, contre le tiers qui finit par la renverser,
parce que le peuple, dans son ignorance,
n'agissant jamais que par une impulsion
étrangère, avec les bras de Briarée, a tout
l'aveuglement de la taupe ; parce que le carac-
tère du peuple est de tout détruire, jusqu'à
lui-même , et que les deux premiers ordres
de l'Etat, dans cette lutte avec la monarchie,
toujours ont intérêt de la conserver, et que
( 55 )
le combat qui s'élève entr'eux, n'est jamais à
mort.
Aussi n'en doutez pas, si la noblesse et le
clergé eussent pu opposer une plus longue ré-
sistance à cette réunion funeste, la convul-
sion, pour être violente, n'aurait point été
d'une longue durée.
Enfin, Monsieur, comment ne frémissiez-
vous pas du danger de donner le mouvement
à ces masses énormes qui composaient la mo-
narchie française ? « Qui pourra retenir ( et
c'est le républicain Jean-Jacques Rousseau qui
parle au royaliste Necker ); qui pourra rete-
nir l'ébranlement donné, ou prévoir les effets
qu'il peut produire ? Quand tous les avan-
tages d'un plan seraient incontestables , quel
homme de sens oserait entreprendre d'abolir
les vieilles coutumes, et donner une autre
forme à l'Etat, que celle où l'a conduit succes-
sivement une durée de treize cents ans? Que
le Gouvernement actuel soit encore celui
d'autrefois, ou que durant tant de siècles il
ait changé de nature insensiblement, il est
également imprudent d'y toucher. Si c'est le
même, il faut le respecter; s'il a dégénéré,
c'est par la force du temps et des choses, et la
sagesse humaine n'y peut rien. » Voilà ce que
(36)
disait Jean-Jacques, voilà ce que fit Riche-
lieu. Vous n'êtes point, dites-vous, avec dé-
dain, Richelieu, et vous valez mieux que
Rousseau
Eh bien , grand homme, si tel était l'empire
des circonstances , et votre amour pour la li-
berté, que vous eussiez résolu dans votre large
tête, l'assemblée des Etats-généraux ; sans
doute que dans le silence d'une méditation de
sept années , vous aviez arrêté un plan com-
biné dans tous ses détails, qui ne laissait rien
au hasard, un plan fixe , un plan régénéra-
teur. Alors , ministre du Roi, l'honneur, le
devoir, la vertu, je dis plus encore pour vous-
même, un sentiment de délicatesse, comme
étranger et ministre protestant, tout vous com-
mandait de le soumettre ce plan au monarque,
vous montrant à lui prêta vous retirer, s'il
n'approuvait pas vos idées, prêt à le servir, s'il
y applaudissait, et par l'heureuse union du
prince et du ministre, l'exécution devenait
facile et les difficultés s'évanouissaient. Agir
autrement, c'était vous rendre coupable de
haute trahison et de perfidie; ainsi prononcera
la postérité.
Si vous n'aviez aucun plan, ce qui n'est pas
concevable, vous vouliez donc, barbare, dans
(37)
votre fol orgueil, commander le hasard ; réu-
nir à votre volonté , par un concours impossi-
ble, toutes ces volontés contraires , et faire
dépendre du caprice et d'un grain de sable,
la destinée du genre humain.
Sous le premier aspect, vous êtes criminel;
sous le second, je le demande, quel nom faut-
il donner à cet homme-là ?
Je rêvais, dites-vous, la monarchie anglaise,
et cette pensée d'outre-mer semble présider à
tout votre ouvrage. L'on vous voit à chaque
mot, vous pâmer d'aise devant cette constitu-
tion de la Grande-Bretagne, lorsque le célè-
bre Bolyngbrocke , en parlant de sa patrie,
écrivait : « L'Etat est devenu un monstre nou-
» veau et indéfinissable, composé d'un Roi
» sans puissance monarchique, d'un sénat de
» nobles , sans indépendance aristocratique,
» et d'une assemblée de communes, sans li-
» berté démocratique (I). »
(I) Je ne cherche point ici à faire la censure de la
constitution anglaise , elle est peut-être convenable
pour ces fiers insulaires ; mais peut-être le temps
viendra qu'il nous faudra lutter contre nos anglomanes
français, race aussi insensée que les jacobins étaient
féroces ( 1796).
( 38 )
Vous rêviez la monarchie anglaise! Parlez-
vous de bonne foi ? Mais s'il est ainsi, pour
arriver à un gouvernement dont la base est
la division des deux ordres en deux chambres,
pourquoi exigez - vous la réunion des trois
ordres en une seule ?
En vain votre objet, à cette séance royale,
qui, dites-vous ne fut pas exécuté comme
vous l'aviez conçu , était d'établir des restric-
tions qui spécifiassent les cas de réunion; mais
quand l'ordre du tiers, par votre inconcevable
faiblesse et sa double représentation, avait
aggloméré cette puissance énorme qui devait
tout briser ; me direz-vous,les trois ordres une
fois réunis, quel pouvoir aurait pu les séparer?
Pensez-vous que ces communes effrénées et
liberticides y eussent consenti, lorsque cette
réunion leur donnait l'autorité sans bornes?
Il ne fallait pas du moins dans vos étranges
mesures , ton jours en opposition avec vos pro-
jets, il ne fallait pas affaiblir le premier ordre
de l'Etat, le clergé, par ce mélange étonnant
des curés qui quittèrent la chaumière du pay-
san qu'ils rendaient heureux, pour endosser
l'habit de Lycurgue, et qui d'erreurs en er-
reurs,de pièges en pièges, coururent à la mi-
sère et à l'échafaud.
(39)
« Il fut surpris, dites-vous, le conseil, mais
sans en être effrayé, du nombre des curés qui
avaient obtenu dans les diocèses une supério-
rité de suffrages. »
Ministre Blifil, nous disons aujourd'hui en
français ce que Pascal n'osait dire qu'en latin.
Mentiris impudentissime : Vous en fûtes ravi.
Votre mémoire si exacte sur les fautes d'autrui,
si fugitive sur les vôtres, ne vous rappelé donc
point ces lettres que vous-même écriviez dans
les provinces pour les animer à ce choix? Ces
lettres que l'archevêque de Bordeaux confia à
l'abbé de Vermond pour éclairer la reine, peu-
vent se trouver encore, et témoigneraient la
candeur enfantine du ministre Eliacin.
Cessez donc de vouloir plus long-temps nous
convaincre que c'est du long refus aux deux
premiers ordres de vouloir se réunir au troi-
sième , que sont nés les malheurs de la patrie.
Cessez donc de leur faire un reproche de leurs
motifs , les événements n'en ont que trop
prouvé la justesse. Je, crois vous entendre ,
vous dépouillant de tout le clinquant de vos
phrases génevoises , leur dire : le temps, le
temps heureux était venu de supprimer le
clergé , la noblesse et le Roi, et l'on eût épar-
gné bien des maux, si chacun eût voulu s'y
prêter de bonne grace.
(40)
Cessez, perfide, d'outrager en feignant de
les plaindre, ces infortunés dont vous; avez,
comblé la misère ; et qui, lorsque la vertu et
l'honneur sont bannis de la terre, semblent
encore parmi eux leur avoir donné un asyle.
Ah! s'ils étaient coupables, ce serait de n'avoir
point opposé une plus longue résistance , une
vigueur plus mâle à vos intrigues et à vos con-
seils ; et pourquoi le dissimuler plus long-temps?
Ils me désavoueraient: ce fut plutôt les deux pre-
miers ordres de l'Etat que le troisième, qui
formaient des voeux pour la réforme des abus
et pour des lois positives. Appelés par la nais-
sance et la fortune à ces postes éminentsqui
les mettaient en relation avec les divers gou-
vernernents , ils en connaissaient mieux les
abus et les avantages; leurs lumières sur les
différentes branches de la politique, sans être
profondes peut-être parmi le plus grand nom-
bre , étaient cependant plus variées et plus
universellement répandues dans ces deux clas-
ses ; plus d'idées philantropiques. fermentaient
dans leur tête que dans celles du troisième
ordre; parcourez les cahiers (I) de la noblesse
(I) En ne donnant pas de cahiers à ses députés,
qu'on me permette cette réflexion qui , je le crois ,
( 40
et du clergé, ils attesteront un jour quel esprit
les dirigeait, leur dévoûment et la noblesse
de leurs sacrifices ; eux seuls renfermés dans
des principes exacts voyaient le but; et s'ils
voulaient parfois s'égarer dans le labyrinthe
des abstractions philosophiques, un fil secret,
que leur intérêt et celui de l'Etat avait tissu,
les ramenait à la monarchie, et leur traçait les
limites de la liberté et du trône ; c'était donc
ces deux ordres qu'il fallait soutenir, c'était
ces nobles sentiments qu'il fallait encourager ,
et ne point placer de tels hommes , par la dou-
ble représentation du tiers, entre l'honneur,
l'effroi et la honte de la contrainte.
Enfin, Monsieur, quand il sortirait de votre
énorme encrier autant de volumes qu'en en-
fantent chaque jour tous nos Scudéri politi-
ques ; le temps n'est plus pour vous de trom-
per l'Univers et la postérité. Vous teniez dans
vos mains les destius de la France et des Bour-
bons ; tous les yeux sont ouverts ; vous pou-
mérite d'être remarquée; la nation se constitue en état
d'imbécilité permanente : il est absurde d'avoir un chargé
d'affaires sans lui donner des ordres , ne fût-ce que pour
des parties administratives , et nous avons perdu, le
plus beau comme le plus ancien de nos droits, sous les
apparences d'une liberté plus grande.
(42)
viez, et vous l'avouez vous-même, retarder
les Etats-généraux; vous pouviez, et vous l'a-
vouez vous-même, les assembler sous la forme
que vous jugiez convenable. Arrivé, en 1788,
au ministère, dans des circonstances qui vous
donnaient la toute-puissance , vous pouviez
commander au Prince et à l'Empire. Jamais les
grands législateurs de l'antiquité ne possédèrent
un moment plus favorable pour dresser un mo
nument d'architecture politique ;c'est précisé-
ment dans un tel état de choses , comme vous
l'avouez encore, où tous les droits étaient con-
fondus, où il n'existait plus aucunes limites
entre les pouvoirs, où chaque autorité incer-
taine nageait dans le vague des traditions et
des chroniques, qu'il était facile à l'homme
d'Etat de tout diriger, de comprimer les uns
par les autres ; une telle situation donnait de la
latitude au génie.
L'on vous accusera d'avoir trop compté
sur vous-même.
On vous accusera d'avoir une seconde fois
assemblé les notables, comme d'une fausse
mesure qui ne produisit que des maux.
On vous accusera d'avoir permis que le Roi
allât aux Etats-généraux, avant que leurs pou-
voirs fussent vérifiés, et que l'on eût pris les
( 43 )
mesures nécessaires pour la séparation des
ordres.
On vous accusera de n'avoir point nommé
des commissaires pour la vérification des pou-
voirs avant d'admettre des députés.
On vous accusera d'avoir placé les Etats-
généraux à Versailles; car le danger de voir,
dites-vous, les provinces dédaigner la dette
nationale, ne balançait pas celui de voir Paris
maîtriser les Etats.
On vous accusera de ce discours inepte et
à périodes quarrées, que vous prononçâtes à
l'ouverture des Etats-généraux , et qui vous fit
tomber du ciel , où vous étiez placé , aussi
lourdement que Simon.
Et la postérité , après l'avoir lu, dira: « Cet
homme venu du bord du lac Léman , n'avait
pas de vues politiques, pas un seul principe
de gouvernement, point de moyens de soula-
ger le peuple, pas un plan de maître; un dé-
sordre théorique dans la tête, des demi-vertus,
un demi-caractère, de l'avidité avec les appa-
rences du désintéressement , de la légèreté
sans prévoyance, de l'ambition sans talents, et
un zèle vague sans lumière. Qui donc lui avait
fait ce trousseau de réputation , et comment
a-t-il usurpé tant de gloire? Voilà pour l'im-
péritie.
(44)
Je voudrais être sobre en paroles ; cepen-
dant il en faut pour raisonner, et je réponds à
un homme qui ne vous parle qu'en in-folio.
En vous entendant parler sans cesse, jus-
qu'au dégoût, de la force morale, du voeu na-
tional, et de celle opinion publique si redou-
table, j'étais tenté, si je n'avais craint de les
faire rire à mes dépens , de demander au gou-
vernement du treize vendémiaire, ou bien à
notre jeune Attila, ce que vous aviez voulu
dire.
Je vois dans le cours de votre ouvrage , la
cour, les notables, les parlements, l'assemblée
nationale, la nation elle-même , opposés tour-
à-tour, souvent tous ensemble, à ce voeu na-
tional et à cette opinion publique, immuable
et terrible comme le destin.
Et je me demande , vous qui cherchez la
raison, partout où vous croyez la trouver,
pourquoi vous la cherchiez sans cesse dans ce
voeu général ; pourquoi vous pressiez sans
cesse les ordres de l'Etat de se rendre à ce
voeu terrible , au nom de la raison et de la
politique , et plus que tout peut-être,dites-
vous encore , par une appréciation des lois
de la nécessité ; en sorte que cette même loi
de la nécessité, vous la placez au-dessus de
(45)
la justice ; et que vous ne trouvez pas dans
votre propre coeur un sentiment qui vous crie
qu'on peut et souvent qu'on doit y résister.
Je vois ensuite ce voeu national, cette
opinion générale, toujours exagérée, toujours
vague, toujours mobile comme les vents ; et je
demande encore si M. Necker, dont le coup-
d'oeil est si perçant, trouve le voeu national et
l'opinion publique, dans" les émeutes de provin-
ces aux marchés de pains, dans les scènes qui
se passaient sur le Pont-neuf, et souillaient la
statue du grand Henri, honteux de voir un
de ses descendants, lui offrir, à genoux , aux
cris de la populace, un encens déshonoré.
Appelez-vous l'opinion publique, les scènes
du palais , celles de la séance du 23 juin,
les orgies du Palais-royal et du café de Foy,
où régnaient l'abondance , où les feux d'ar-
tifice étaient payés, où chaque brigand allait
s'habiller, se nourrir , et revenait chancelant
d.'ivresse avec dix-huit francs dans sa poche?
Appelez-vous l'opinion publique ces jours
de gloire, où votre buste triomphait avec celui
du monstre , et se promenait dans Paris ? La
modestie , sans doute, vous fait dans votre
ouvrage passer comme l'éclair sur ces mo-
ments heureux; vous qui êtes si verbeux,
(46)
vous ne soufflez pas le mot des motifs qui
vous engagèrent à ne pas, le lendemain, dé-
savouer hautement cet horrible honneur.
Serait-ce à des événements semblables que
vous reconnaîtriez l'opinion publique et le
voeu général? alors il faut joindre aujourd'hui
votre corps à celui de Philippe comme on
joignit autrefois vos deux bustes. Vous fré-
missez! expliquez-moi donc cette cécité pro-
fonde dont vous étiez frappé ; votre silence
et votre inertie criminelle ?
Dès ce moment, Monsieur, cette révolu-
tion douteuse dans son origine , dangereuse
dans ses projets , chimérique dans ses fins ,
devait vous frapper d'épouvante.
Dès-lors tous ces prestiges de liberté,
toutes ces rêveries de perfections spéculatives
devaient s'évanouir.
Il était temps encore ; les scènes de Réveil-
lon vous avaient prouvé ce que pouvait cette
étrange opinion publique contre la vigueur
du gouvernement : alors l'armée dans toute
sa force n'avait point encore été corrompue,
la démarche violente et précipitée du tiers
indisposait les bons esprits, et cette portion
d'hommes qui font vraiment l'opinion publi-
que. On pouvait encore, en adoptant un plan
(47)
ferme, tirer parti de cette disposition des
esprits; on eut applaudi, on eût vu du moins
sans peine la réunion de la noblesse, du
clergé, de l'armée, du parlement et du Roi;
le parlement était dans les alarmes , le Roi
délivré de ces communes conspiratrices,
n'aurait point trouvé de résistance à ses édits
dans les cours souveraines , et l'infâme ban-
queroute que nous avons vue de nos jours ,
et dont vous vous serviez alors comme d'un
levier puissant pour alarmer le peuple et
agiter l'Empire, était pour jamais éloignée.
Enfin , Monsieur, lorsque , même avant
les Etats-généraux , des écrivains pleins d'au-
dace prêchaient ouvertement la république,
se nommaient et signaient hautement et sans
détour, républicain; assez puissant pour arrêter
dans son origine le journal de Mirabeau, dé-
puté aux Etats , ce journal en partie dirigé
contre vous, comment laissiez-vous la presse,
les messageries et les postes inonder la France
de brochures républicaines (1)? Pourquoi du
moins n'avoir pas encouragé les habiles écri-
(1) Il faut observer ici que, dans le système de la
monarchie française , la presse avait des limites ,
et n'en a jamais dans le système républicain.
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vains de la monarchie à opposer leur doctrine
à cette doctrine nouvelle ? Ce n'était point la
liberté de la presse que vous respectiez en
arrêtant le journal de Mirabeau , ce n'était
pas la monarchie que vous vouliez défendre
en tolérant de pareils écrits.
Je le suppose avec indulgence, que des mo-
tifs que vous nous direz un jour, mais que vous
taisez encore , vous ayent contraint à tempo-
riser avec les événements, que des espérances
déçues plus tard ayent séduit votre coeur cré-
dule ; elle est arrivée cette journée désastreuse
du 5 octobre; ce n'est plus aujourd'hui la nation
dont vous croyez entendre la voix , le temps
n'est plus où vous pouviez dire je me trompais.
Le voyez-vous errer dans la profondeur de ces
appartements, ce monstre qui menacé les jours
de son parent et de son Roi? Vous voyez entrer
les assassins; vous voyez lever les poignards,
vous voyez tomber les têtes... Que fait dans ce
moment votre fille au palais, avec son bouquet
de roses au côté qui offrait un douloureux
contraste près la pâleur des lys d'Antoinette ,
lorsque l'infortunée se précipitait dans l'oeil
de boeuf pour chercher un refuge dans les bras
de son époux ? Votre fille n'eût-elle point par-