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Eloge en vers de Jacquard. L'an de ceux auxquels l'Académie de Lyon a décerné une mention honorable dans sa séance du 21 juin 1853

61 pages
imp. de A. Vingtrimier (Lyon). 1853. In-8°.
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^L'O-GE
1ETN\ Y.ERS
it
JACQUARD
■ l.'l'N Ht Clin AUXQUELS L'ACADÉMIE .DE' LYON' .
A DÉCEUNÉ l"NE MENTION HOXOUABLE DANS SA SÉANCE
ni; 21 JI'IN 1853.
In niemoria oeterna erit juslus.
Ps. m.
Bignum lamle virurn Musa vctat mori.
HORAT. ' ' ' ;
LYON.
IMP'RIMEUIE D'AIMÉ V.INGTRINIER,
QUAI SAINT-A.NTOINE , 7>6.
1853.
^EÈ$(|E EN VERS
±>E JACQUARD.
L'auteur- de cet Eloge, sans rien changer de notable au fond ni à la
forme, a cru pouvoir retrancher du manuscrit envoyé au con-
cours divers passages qui présentaient des détails d'une trop faible
importance.
ÉLOGE
EN VERS
I>E
JACQUARD
L'UN DE CEUX AUXQUELS L'ACADÉMIE DE LYON
A DÉCERNÉ UNE MENTION HONORABLE DANS SA SÉANCE
DU 21 JUIN 1853.
In memoria acterna eritjustus.
Ps. m.
Dignum lande virum Musa vetat mori.
lion AT.
LYON.
IMPRIMERIE D'AIMÉ VINGTRINIER,
QOAI SAINT-ANTOINE, 36.
1853.
ÉLOGE EN VERS
DE JACQUARD.
Glorifier Jacquard est un devoir sacré.
Autant qu'il fut utile il doit être honoré.
Oui, c'est patriotique, et juste, et méritoire ;
Il faut que les beaux-arts, ministres de l'histoire,
De la reconnaissance acquittant l'arriéré,
Illustrent ce grand homme encor trop ignoré,
Et, gravant dans les coeurs sa mémoire bénie,
Egalent, s'il se peut, sa gloire à son génie.
Suffit-il que l'auteur d'admirables portraits,
Un Rubens sur la toile ait fait vivre ses traits?
Que sur un piédestal sa figure biblique
Jouisse des honneurs de la place publique. ?
Non. Son jour triomphal n'a pas encore lui;
Des heureux qu'il a faits combien pensent à lui ?
Il est temps qu'à son tour au pied de son image
6
La sainte poésie apporte son hommage
Et signale à l'amour de la postérité
Ce modeste artisan, qui, dans la pauvreté,
Raffermit dans la main de sa chère patrie
Le sceptre en or massif d'une riche industrie
Que depuis si longtemps convoitait l'étranger.
Lyon a, dans Jacquard, sa fortune à venger.
Honneur au corps savant dont la voix nous convie
A faire resplendir une si belle vie !
Honneur, trois fois honneur à Matthieu Bonafous
Dont aussi le génie a rayonné sur nous ;
Mécène généreux qui, par un legs splendide,
Flétrit de maint Crésus l'égoïsme sordide !
Ce legs, d'un humble artiste éloge si flatteur,
Autant que son objet honore son auteur ;
Rien ne relève plus un mérite sans tache
Que le prix qu'à sa gloire un noble coeur attache.
Je sais que de Jacquard le nom ne peut mourir ;
A son rayonnement si j'ose concourir,
C'est moins pour dissiper l'ombre qui m'environne
Que pour joindre un fleuron aux fleurs de sa couronne.
Oui, dussé-je, ignoré dans la nuit de l'oubli,
Au nombre des vaincus rester enseveli,
Puissent, de mon héros en crayonnant l'histoire,
Mes rivaux à bon droit remporter la victoire !
7
Bien que l'espoir au coeur me cause un doux émoi,
Je souhaite que tous le chantent mieux que moi.
De sa vie oubliée en peignant chaque phase,
Je n'emprunterai pas le clinquant de l'emphase ;
Mes récits, s'appuyant sur l'authenticité,
Devront leur plus doux lustre à leur simplicité.
En hommes éminents, en citoyens utiles
Nos rivages bénis furent toujours fertiles.
De sublimes vertus peuplent nos ateliers ;
Nos sages, nos martyrs se comptent par milliers
Sous la blouse et l'habit, sous l'hermine et la bure.
Mais parmi les meilleurs à l'auréole pure,
Au-dessus des héros de luxe et de hasard,
Nous devons distinguer le modeste Jacquard.
Providence, en second, du prochain misérable,
L'homme le plus utile est le plus honorable.
Jacquard, dans son bienfait, survit à son trépas ;
Le temps le perpétue et ne l'amoindrit pas.
Le siècle où des bcandons, sous le nom de lumières,
Aussi bien qu'aux châteaux funestes aux chaumières,
Semèrent vers sa fin la terreur en tout lieu,
Avait de dix-huit mois dépassé son milieu,
Quand, heureux don du ciel propice à l'industrie,
Naquit pauvre, inconnu, Jacquard Joseph-Marie.
De même à l'horizon, souvent inaperçu,
Un astre bienfaisant se lève à notre insu,-
La nue a beau s'étendre ; un soleil est derrière,
Qui doit la dissiper en suivant sa carrière.
A ce flambeau que voile un obscur atelier,
De loin déjà le ciel destine un chandelier.
Alors n'existaient pas ces écoles nombreuses,
D'artistes, de docteurs pépinières heureuses,
Où le plus indigent peut aller recevoir
La sève des vertus, les germes du savoir.
L'Archimède futur, sans maître, sans culture,
Féconde seul en lui les dons de la nature.
Dans ses jouets d'enfant un esprit attentif
Eût soupçonné dès lors son génie inventif.
Ces croquis que l'enfance ébauche et puis efface,
De chefs-d'oeuvre immortels sont parfois la préface.
Sauve-garde des moeurs, mobile des vertus,
Aliment de l'espoir dans les coeurs abattus,
De la paix domestique égide tutélaire,
Le travail à Jacquard de bonne heure sut plaire.
C'est toujours du travail son goût originel
Qui le fixe ou l'arrache au foyer paternel.
Sans se douter encor de sa rare aptitude,
A tout simplifier il vouait son étude.
Il semble naturel qu'étant fils de tisseur
Il eût dû dans son père avoir son professeur.
D'où lui vient donc, à lui si docile et si sage,
Ce dégoût prononcé, cette horreur du tissage
Qui lui fait pour un temps déserter le séjour
Où, nourri de tendresse, il avait vu le jour?
C'est l'instinct qui l'entraîne et non pas l'inconstance ;
Son génie est en lutte avec la résistance ;
Son âme tendre souffre à l'aspect douloureux
D'humains se desséchant à des labeurs affreux.
Il veut les soulager ; de cette sainte idée
Il sent sa tête en feu jour et nuit obsédée.
Le zèle qui l'embrase, encor simple apprenti,
Par la difficulté n'est jamais amorti ;
Il médite, recherche, étudie, examine.
Un obstacle surgit? son effort le domine.
Grâce à lui, de rouet un système nouveau
Plus vite à la bobine enroule l'écheveau ;
Plus vite des métiers s'opère le montage ;
On lui devra demain un nouvel avantage.
Le désir du progrès dévore ses loisirs ;
Archimcde eût pu seul comprendre ses plaisirs.
Il donne un cachet neuf à tout ce qu'il manie ;
Partout il laisse empreint le sceau «le son génie.
10
Dans le jeune ouvrier, d'abord fils excellent,
La sagesse mûrit à côté du talent.
Donnons un souvenir à ses vertus privées,
Comme l'or au creuset, tant de fois éprouvées.
Dans ses yeux, sur son front, miroirs de son bon coeur,
Se peint l'aménité, respire la douceur ;
On voit dans tous ses traits que son âme est pétrie
D'amour de son prochain, d'amour de sa patrie.
Un travail assidu, joint à la probité,
N'aboutit pas toujours à la prospérité.
De bonne heure il sentit que la vie est amère ;
Il n'avait que dix ans quand il perdit sa mère ,
Sa mère, son trésor de sentiments chrétiens,
Sa mère, le plus doux, le meilleur des soutiens.
Il n'eut, pour adoucir sa précoce détresse,
Que ses nombreux essais, produits de son adresse.
Sous les regards de Dieu dans l'ombre grandissant,
Sans murmure, à son sort toujours obéissant,
Témoin triste et rêveur des peines de son père,
Le génie entravé travaille, prie, espère.
Cependant, pour son père, hélas ! sera déçu
L'espoir que son bon coeur, dès l'enfance, a conçu.
A vingt ans, de la mort la rigueur implacable,
En le lui ravissant, le déchire, l'accable.
Il
Orphelin, seul au monde, en ce cruel moment
Il fléchit sous le poids du découragement.
Mais l'azur brille au ciel plus pur après l'orage.
Le sage dans sa foi retrouve son courage.
Les malheurs auront beau renaître sous ses pas,
Il s'épure à l'épreuve et n'y succombe pas.
Son bon sens, quand il songe à prendre une compagne,
L'empêche de bâtir des châteaux en Espagne.
Certain que les époux que Dieu daigne bénir
Ont seuls en perspective un paisible avenir ,
Pour ne hasarder rien dans cette loterie
C'est aux vertus surtout que son coeur se marie.
En vain, plus tard, le dol ou l'égoïsme ingrat
Le frustre de la dot stipulée au contrat,
Loin d'en faire souffrir son épouse qu'il aime,
Il lui prouve qu'en elle il n'aime qu'elle-même.
Sans haine, sans vengeance, il plaide sans succès,
Ne cessant de lui dire, en perdant ses procès,
Qu'il préfère son coeur.au plus riche héritage ;
Toujours meilleur pour elle, il l'aime davantage ;
C'est pour elle surtout qu'il poursuit le bonheur ;
Or, sans pouvoir l'atteindre, il perd tout, fors l'honneur.
Il ne lui reste rien que sa moitié chérie,
Et, de leur union si vite défleurie,
Un gage unique, un fils aimable et bien-aimé.
Soutenu par la foi, de patience armé,
12
Il redouble d'efforts, cl contre l'indigence,
Ses bras viennent en aide à son intelligence.
Providence des siens, heureux de leur amour,
Il demande au travail leur pain de chaque jour.
Mais à la gêne en vain il cherche à se soustraire ;
Chaque jour, la fortune, à ses efforts contraire,
Ajoute une disgrâce à ses premiers revers.
Par l'effet imprévu de contre-temps divers,
De l'espoir qui survit dans son âme navrée,
La douce éclosion est toujours différée.
L'affreux besoin est près d'assiéger son réduit.
Au plus dur sacrifice, hélas ! enfin réduit,
Il va, loin des objets que son coeur idolâtre,
Pour leur gagner du pain, manipuler du plâtre,
Lui qui devait un jour, béni dans l'univers,
Etendre un grand bienfait à cent peuples divers.
Jacquard a quarante ans. Généreuse, française,
La fibre de son coeur vibrait pour Louis Seize.
Il a vu méconnus, dénaturés, trahis,
Les voeux du Roi-Martyr pour son ingrat pays ;
Il voit la foule aveugle, à ses tyrans soumise,
Etouffer au berceau la liberté promise.
Emules en fureur de tigres déchaînés,
Des scélérats cruels, des tribuns forcenés,
En s'abreuvant de sang, prêchant la tolérance,
De forfaits inouïs épouvantent la France.
Ils ont, sur l'échafaud, assassiné leur roi ;
13
Sous leurs faisceaux sanglants tout est muet d'effroi.
C'est un arrêt de mort de paraître honnête homme ;
De la société le meurtre'se consomme ;
Le crime impunément outrage la vertu ;
L'autel s'est écroulé sur le trône abattu.
De hideux proconsuls les phalanges féroces
Vont étreindre Lyon dans leurs serres atroces.
Hélas ! seule contre eux, l'héroïque cité
A levé l'étendard de la fidélité.
De ses concitoyens la sainte résistance
Elcctrise Jacquard ; il franchit la distance,
Se glisse dans leurs rangs, brûlant de partager
De leur suprême effort la gloire et le danger.
Nommé sous-officier, brave parmi les braves,
A toute heure il s'expose aux périls les plus graves :
Agé de quatorze ans, son fils, à son côté,
Rivalise d'audace et d'intrépidité.
Un grand courage en vain anime notre armée ;
Dans un cercle de fer et d'airain enfermée ,
Lyon a succombé ; ses vaillants défenseurs
Ont dû céder au feu de cent mille agresseurs.
La mort devient le prix d'efforts si légitimes ;
Sa faulx, à coups pressés, moissonne les victimes 5
14
Dans le sang le plus pur se baignent les vainqueurs.
Le deuil plane ; la crainte a glacé tous les coeurs.
D'un nouvel Attila les cohortes sauvages
Eussent moins désolé ces malheureux rivages.
Ses preuves de bravoure aux postes avancés
Font figurer Jacquard parmi les dénoncés ;
Sa tête, s'il est pris, tombera sous la hache ;
Braver la mort serait inutile ; il se cache.
On le recherche ; ô Dieu ! va-t-on le .découvrir?
Non, sur lui le Ciel veille ; il ne doit pas périr.
Son fils, pieux enfant, Nestor par la prudence,
De l'auteur de ses jours devient la providence.
Il s'informe ; il a su le danger imminent,
Qui menace son père ; il court incontinent,
Il vole à la Commune, y réclame la gloire
D'entrer au régiment nommé de Rhône-et-Loire,
Ensemble pour lui-même et l'un de ses amis.
Dieu bénit son dessein ; tous les deux sont admis.
De ce pas, jouissant du succès qu'il espère,
Il gagne le réduit où se cache son père.
Je viens de ni'enrôler, de (enrôler aussi,
Dit-il, on te recherche ; il faut partir ; voici
Nos deux feuilles de route ; allons ! le temps nous presse ;
Partons... Et refoulant des larmes de tendresse,
Ils s'éloignent tous deux en se serrant la main.
Or, à peine a paru l'aube du lendemain,
15
Que du sang de Jacquard une escouade avide,
Ne trouve, grâce au Ciel, qu'une cachette vide.
Par l'amour filial, ce beau trait inspiré,
M'a semblé digne d'être en ces vers célébré.
Jacquard, par son mérite égal à sa vaillance,
A de ses nouveaux chefs gagné la bienveillance;
A sa manche déjà reluisent des galons.
Ses intègres vertus lui servent d'échelons
Pour monter où l'intrigue élève d'ordinaire.
Le voici commandant d'un corps disciplinaire
De cent vingt factieux. Douceur et fermeté
Sont les deux éléments de son autorité.
Indulgent pour les uns, pour les autres sévère,
Juste pour tous , en lui chacun retrouve un père,
Il les ramène tous à l'amour du devoir.
Sur eux de sa bonté le magique pouvoir
Exerce un ascendant dont lui-même il s'étonne.
Un jour, près d'Haguenau, soudain le canon tonne;
Et lui, faisant armer ceux qui ne l'étaient pas,
De s'écrier : Enfants, en avant sur mes pas !
Allons vaincre ou mourir à l'extrême frontière ;
Enfants, à qui me suit je promets grâce entière.
Il dit et les voit tous, jusqu'aux plus insoumis,
Jaloux de mériter ce qu'il leur a pi'omis.
Si je rappelle ici son sang-froid magnanime,
Ce n'est point que, cédant au zèle qui m'anime,
Je veuille mettre au rang de nos géants guerriers
Mon paisible héros, le front ceint de lauriers ;
D'assez d'autres rayons la gloire l'environne :
Assez de diamants brillent dans sa couronne ;
Il est juste pourtant que la postérité
Connaisse tous ses droits à la célébrité-
Du démon des combats malheureux tributaire.
Il acheta bien cher sa gloire militaire.
Son fils, sublime enfant qui combat près de lui,
Son fils qui l'a sauvé, son espoir, son appui,
Atteint d'un plomb mortel, tombe... Hélas! il s'élance,
Le reçoit dans ses bras, le porte à l'ambulance,
Souffre de tous les maux dont il le voit souffrir,
L'embrasse, pleure, prie , hélas ! le voit mourir.
Mourir, si jeune, objet de si douce espérance,
Fils unique , ah ! je sens quelle ardente souffrance
Dut déchirer au coeur ton père infortuné.
A te fermer les yeux, qui donc l'a condamné ?
Tu l'as su dans le ciel : la même Providence
Qui l'avait iaux bourreaux ravi par ta prudence.
Si Dieu n'eût pas permis ton glorieux trépas,
Au milieu des dangers précipitant les pas,
17
Ton père, heureux et fier de ton ardeur guerrière,
Eût succombé peut-être, en suivant ta carrière,
Et des biens dont par lui jouit l'humanité,
Le monde, l'avenir restait déshérité.
Mais de ton sort cruel rien ne peut le distraire.
Son drapeau ! c'est pour lui ton linceul funéraire ;
Ton amour filial qui l'avait enrôlé !
C'est un tourment de plus dans son coeur désolé.
Estimé de ses chefs, cher à ses camarades,
Il voit en vain briller le prestige des grades.
Son titre, ses chevrons, gages de sa valeur,
Ne. lui rappellent plus qu'amertume et douleur.
Morne, il sent défaillir son âme inébranlable -,
De son fils qui n'est plus la mère inconsolable,
Redemandant au Ciel son époux exilé,
Se présente sans cesse à son esprit troublé.
Enfin, quittant du Rhin la rive si fatale,
Il revient tristement à sa ville natale.
Il la revoit, hélas ! couverte de débris.
La bombe a foudroyé ces propices abris
Où l'indigent espère, en attendant qu'il meure.
Le riche a vu crouler sa superbe demeure
Sous les coups envieux; du marteau niveleur,
yro l^ftëlier. s^st tu, pour comble de malheur !
18
Des flammes dévorant une seconde Troie,
La maison de Jacquard avait été la proie.
D'un travail journalier le très-mince produit
Fait végéter sa femme en un chétif réduit
Où, d'un saint dévoûment rare et touchant modèle,
Une pieuse fille, à ses malheurs fidèle,
Tâche de relever son courage abattu.
Je rends, sur mon chemin, hommage à la vertu,
Perle qui trop souvent reste à nos yeux cachée.
Alors à sa maîtresse encor plus attachée,
Elle l'aide à gagner son pain et son loyer,
Et ramène parfois l'espérance au foyer.
A force de vertu, ces âmes généreuses
Dans leur pauvre grenier se rendraient presque heureuses,
S'il ne manquait, hélas ! objets si chers, si doux,
À la mère un bon fils, à l'épouse un époux.
Au creuset des chagrins, elle aussi, Dieu l'éprouve.
C'est dans ce deuil amer que Jacquard la retrouve.
Il revient seul... Tous deux, abreuvés de douleurs,
Se pressent dans leurs bras en se mouillant de pleurs.
Le bonheur de se voir, la fin de leurs alarmes
A ces pleurs cependant mêlent de douces larmes ;
De l'absence du moins les tourments sont finis ;
Affligés, malheureux, mais enfin réunis,
Ils se consoleront dans leurs maux ; il leur semble
19
Qu'ils en souffriront moins en les souffrant ensemble.
Un baume est descendu dans leur coeur ulcéré.
La bonne Marguerite avec eux a pleuré.
Maintenant tous les trois, luttant de diligence,
De leur pauvre logis repoussent l'indigence.
Quoique étrange, le fait est avéré, pourtant ;
Jacquard dont le renom va surgir éclatant,
Digne que son chemin de soie et d'or s'émaille,
Se voit réduit, pour vivre, à tresser de la paille
Pour des chapeaux communs ! Ces glorieuses mains
Qui vont émanciper tant de pauvres humains,
Ou rendre de leur joug la charge plus légère,
Subissent un travail de femme, de bergère !
N'importe ; le génie a, pour le soutenir,
Sa confiance en Dieu, sa foi dans l'avenir.
Enfin à l'ouragan déchaîné sur la France,
Succèdent dans l'azur des rayons d'espérance.
A la voix d'un héros, se rouvrent en tout lieu
Les ateliers du peuple et les temples de Dieu.
Martyre qu'au tombeau la Terreur fit descendre,
La cité de Plancus renaîtra de sa cendre ;
Car, dans l'art des tissus, ses enfants, sans rivaux,
Reprennent à l'envi leurs patients travaux,
Heureux de consoler leur mère, leur patrie,
Veuve de ses splendeurs et de son industrie.
20
En vain John Bull rugit, en sa cupidité,
De voir cesser des maux dont il a profité ;
En vain il a recours à de perfides offres
Et fait résonner l'or entassé dans ses coffres ,
Les enfants de Lyon ne sauraient déroger ;
Pas un n'acceptera l'argent de l'étranger.
En vain nos ennemis, cachés dans les ténèbres,
Songent à s'enrichir de nos débris funèbres
Et, de nos ateliers pour arrêter l'essor,
Proclament au Kremlin, à Postdam, à Windsor,
Ou murmurent ailleurs, dans leur malice immonde,
Que Lyon désormais est effacé du monde ;
La ruche lyonnaise a revu dans son sein
De ses fils nourriciers se reformer l'essaim.
Mais c'est avec lenteur que s'en accroît le nombre :
De résurrection ce n'est encor qu'une ombre.
Le calme ne renaît que par degrés ; d'ailleurs,
Rien n'adoucit encor le sort des travailleurs.
Toujours leurs lourds métiers, véritables dédales,
Embarrassés de lacs, de cassins, de pédales,
D'engins, de vis, d'écrous, de plomb, de bois, de fer,
Marchent péniblement avec un bruit d'enfer ;
Tortures de forçats, impossibles à rendre ;
Qui n'en fut pas témoin ne saurait les comprendre.
Falcon et Delassale, et même Vaucanson
N'en avaient tout au plus que changé la façon.
21
Affecté, chaque jour, de ces navrants spectacles,
Le bon Jacqurd espère, en dépit des obstacles,
Pouvoir ôter enfin un trait à la douleur,
Une cause au chômage, un surcroît au malheur,
Et, d'un siècle en progrès prévenant l'exigence,
Elever la machine au rang d'intelligence.
Ce n'est ni le désir d'un renom glorieux,
Ni d'un succès privé le soin ambitieux,
Ni même un juste gain qui, dans sa solitude,
Ranime les efforts de sou ardente étude ;
C'est le voeu d'être utile à ses concitoyens
Qui va donner l'essor à ses féconds moyens.
Témoin compatissant de leur rude agonie,
C'est dans la charité qu'il puise son génie
Et retrouve ce plan depuis longtemps formé,
A l'aspect des sueurs d'un père bien-aimé.
Vastes sont ses projets, étroites, ses ressources.
Ce grand fleuve est sorti d'imperceptibles sources,
Qui répand sur ses bords tant de fertilité.
Déjà, dans sa pensée, avec plus de clarté
Jacquard a dessiné la marche théorique
Du progrès qu'il prépare à l'art de la fabrique.
La longue patience est la vertu des forts.
De voir un plein succès couronner ses efforts
22
Son merveilleux instinct lui donne l'assurance.
Enfin, à force d'âme et de persévérance,
Heureux fruit d'un travail sans cesse renaissant,
Le chef-d'oeuvre a jailli de son cerveau puissant.
Jacquard, encore obscur à cette époque illustre,
Atteignait, toujours pauvre, à son dixième lustre.
De son invention il fait un spécimen
Et l'envoie à Paris au jury d'examen.
On l'accueille, on le loue, on l'admire, on le prise ;
Mais toute sa valeur reste encore incomprise.
Dans le bazar immense exposé sans parrain,
Le chef-d'oeuvre n'obtient que le jeton d'airain.
L'heure de sa splendeur n'est pas encor venue.
L'astre aura de la peine à déchirer la nue;
Et, quand éclateront ses rayons bienfaiteurs,
On le méconnaîtra ; d'obscurs blasphémateurs
Oseront l'insulter par leurs clameurs sauvages ;
L'ignorance craindra des fléaux, des ravages,
Comme au lever brillant de ces feux chevelus
Qui ne sont dans les cieux que des soleils de plus.
Ce n'est que lentement que le bien se propage.
Il est vrai qu'à Paris un docte aréopage
Par un titre authentique, An ix, signé Chaptal,
A constaté dans l'oeuvre un progrès capital ;
Mais, comme son auteur qui lui-même s'oublie,
23
L'oeuvre dans l'ombre encor demeure ensevelie.
Néanmoins il apporte un soin particulier
A donner à l'ensemble un jeu plus régulier
Et la précision d'une montre à Lépine.
Alors un Congrès dit Consulta cisalpine,
Que le Premier Consul présidait à Lyon,
En gage d'intérêt pour cet autre Ilion,
Favorisant les arts qui venaient d'y renaître,
Conviait les talents à se faire connaître.
Des membres du Congrès vont visiter Jacquard,
Le sublime ouvrier qui s'oublie à l'écart,
Et, devant ses travaux, émus de sympathie,
N'en sont pas moins surpris que de sa modestie.
Béni soit parmi nous votre utile séjour,
Sommités du savoir, 6 nos hôtes d'un jour*
Qui sûtes découvrir, dans sa retraite obscure,
D'un grand homme oublié l'existence si pure
Et, par un juste hommage à ses talents rendu,
Manifester au monde un Messie attendu !
Dès ce jour, en effet, on commence à comprendre
Quels services cet homme est capable de rendre.
Comme il dut être heureux, dans sa simplicité,
Quand au Premier Consul il se vit présenté !
24
Dans ces regards de l'aigle où, de bonheur humide,
Son oeil modeste et doux risque un regard timide,
Puisant avec l'espoir une nouvelle ardeur,
Jacquard se sent grandir auprès de la grandeur.
Certes, jamais tribut de bienveillante estime
N'excita dans un coeur transport plus légitime.
C'est vers le même temps qu'un incident heureux
Vint produire au grand jour ce sublime chartreux.
Pour la pêche marine, industrie importante,
La dépense en filets était exorbitante.
Plusieurs essais déjà s'étant produits en vain,
Pour nouer au métier ce que nouait la main,
Le concours reste ouvert. Le savant mécanisme
Sortira-t-il enfin de cet antagonisme?
Au vainqueur Albion a promis un trésor ;
La France, de la gloire : une médaille d'or.
Jaloux de conquérir ce glorieux emblème,
Jacquard compte pouvoir résoudre le problème,
Et, pendant quelque temps, y travaille sans bruit,
Avec ses mains le jour, et sa tête Ja nuit.
La nuit, plus d'une fois, en proie à l'insomnie,
Une lueur soudaine éclairant son génie,
Il se lève à l'instant, par la verve excité,
Et s'applique à son oeuvre avec ténacité.
Le succès est le fruit des tourments qu'il se donne.

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