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EMMA
ou
QUELQUES LETTRES DE FEMME.
PARIS,
TREUTTEL et WURTZ, Libraires,
rue de Lille, 19.
DERACHE, rue du Bouloy, 7,
DUMOULIN, Quai des Augus-
lins, 43.
Victor DIDRON , Place Saint-
André-des-Arts, 30.
1852.
EMMA,
ou
QUELQUES LETTRES DE FEMME.
PARIS,
TREUTTEL et WURTZ, Libraires,
rue de Lille, 19.
DERACHE, rue du Bouloy, 7.
DUMOULIN, Quai des Augus-
tins, 13.
Victor DIDRON , Place Saint-
André-des-Arts, 30.
1852.
AVANT-PROPOS.
10 Février 1852.
A Mme LA MARQUISE DE B***.
Vous désirez, madame, connaître la suite
d'une histoire dont vous avez appris quelques
circonstances d'un de nos parents, feu le général
de St.-D***. Vous ajoutez, comme preuve de sa
discrétion, qu'il ne vous a indiqué ni le temps
ni le lieu de la scène, et qu'il n'a jamais voulu
vous en nommer les personnages. Vous l'affir-
mez; je le crois, et pourtant je dois penser qu'il
vous en a laissé deviner au moins un, puisque
c'est à moi que vous avez renvoyé des lettres
qui étaient sans adresse ni signature , et que
c'est à moi aussi que vous en demandez l'ex-
plication.
Soit. J'ai reçu, à ce sujet, bien des confi-
dences , et je vous dirais le contraire que vous
— II —
ne me croiriez pas, et pas davantage si j'ajoutais
que j'ai brûlé la suite de cette correspondance.
Hélas! ce sont de ces choses dont le souvenir
est triste et pourtant dont on ne se sépare pas.
J'ai donc encore ces lettres, non pas toutes,
mais celles que vous voulez connaître, celles
d'une personne que nous appellerons Emma de
North***, sans autre désignation, car je ferai
comme votre oncle , je ne nommerai pas les
masques : plusieurs vivent, je dois taire leur
nom comme ils l'ont tu eux-mêmes.
La plupart de ces lettres ne sont pas signées.
Celles-ci, je vous les envoie en original ; quant
aux autres, je les ai copiées, non pas toutes ,
car il en est qui ne doivent pas l'être, je dirai
plus, qu'on ne peut pas lire. Je l'ai vainement
tenté; elles me faisaient mal. N'en parlons donc
plus.
Lirez-vous toutes celles que je vous confie?
— Oui. —Vous intéresseront-elles? — Oui. Et
pourtant vous en maudirez la lecture. C'est que
tout y blesse les convenances, y froisse l'ame,
y révolte la raison. Tout y semble hors nature,
bien que ce soit la nature même, mais une
nature qui brûle et corrode, nature convulsive
qui vous mordra au coeur et vous arrachera
des cris sans faire couler vos larmes.
Cependant vous n'y pourrez voir un roman.
Pourquoi? Parce que ce n'en est pas un ; parce
que malgré l'étrangeté du caractère, la vérité
— III —
n'en saurait être mise en doute; enfin, parce
que ces lettres sont de celles qu'on n'imite pas.
C'est l'expression simple, mais passionnée, et
souvent le cri d'angoisse d'une jeune fille ai-
mante et pure, mais en proie à des accès d'une
maladie, la plus horrible de toutes.
Vous savez de laquelle je veux parler, les
lettres que vous m'avez communiquées ne le
disent que trop : mal mystérieux, mal terrible
qu'il est si difficile de distinguer du crime, et
contre lequel on appelle au hasard un médecin
ou un bourreau, la monomanie homicide enfin 3
puisqu'il faut lui donner son nom, affection d'au-
tant plus redoutable qu'elle se prononce sans
causes prévues, ou plutôt par suite de causes qui
semblent devoir amener des effets opposés. C'est
presque toujours à ce qu'il aime le mieux, à
ce qu'il craint le plus de perdre que s'attaque
le monomane. C'est son frère , son ami, celui
pour lequel il donnerait mille fois sa vie, qu'il
frappera. C'est son enfant qui fait sa joie et son
espérance, que cette malheureuse mère égorgera.
Pourquoi ? Elle l'ignore. L'enfant mort, elle le
cherche, elle le pleure, elle veut le venger, et
n'apprend qu'elle l'a tué que lorsqu'un gendarme
la saisit et que la foule indignée demande à
grands cris son supplice.
Tel est le sujet de ces lettres ; seulement ce
n'est pas un enfant qu'on frappe, c'est un homme
chéri et adoré; et quand on pense que la cou-
— IV —
pable est une noble jeune fille appartenant aux
plus hautes classes de la société, d'avance le
coeur se serre, et l'on est tenté, dès la première
page, de dire : assez.
Ceci est-il un fait unique ou même un cas
rare? Malheureusement non : les annales judi-
ciaires n'offrent que trop d'exemples de ces
scènes de sang et des condamnations qui les
suivirent. Hélas! c'est pour venger une victime
que la loi en frappe une autre. Mais frappe-
t-elle un coupable? Doute affreux! Et pourtant
comment n'aurait-elle pas sévi? L'homme ne peut
lire dans la conscience de l'homme; et si tous
les assassins pouvaient rejeter leur crime sur la
fièvre ou la folie, il n'y aurait plus de justice
humaine. Ici, il faut obéir à la nécessité; l'in-
térêt de la société commande. Seulement, dans
l'incertitude, ne tuons pas le meurtrier, en-
fermons-le. Si le temps démontre son innocence,
en d'autres termes, sa maladie, nous avons la
chance de le guérir. Mais s'il ne vit plus, que
reste-t-il aux juges? Des regrets, des remords
peut-être : voilà donc encore des victimes.
Parmi les meurtriers dont la culpabilité a été
le plus controversée ligure Papavoine. Employé
dans une administration, il n'y avait que des
amis. Jamais de penchant sanguinaire ne s'était
révélé en lui ; et pourtant un jour, sans cause
connue, il poignarda deux enfants qu'il n'avait
jamais vus. On sait le reste. Papavoine fut jugé,
— V —
condamné, exécuté. Etait-il coupable? Etait-il
fou? C'est, depuis, la question qu'on s'est faite.
A-t-elle été résolue? Non.
Par une anomalie singulière, cette fièvre de
sang est plus fréquente chez les femmes, c'est-
à-dire chez le sexe le plus doux, le plus com-
patissant, qu'elle ne l'est chez les hommes, et
elle l'est chez les très-jeunes filles plus que chez
celles dont la croissance est achevée. Dans l'âge
mûr, elle n'atteint guère que les personnes faibles,
maladives , mélancoliques, tandis que c'est le
contraire dans la jeunesse : elle frappe les plus
robustes, les mieux constituées, celles qui sont
dotées d'une plus riche nature. C'est l'effet d'une
surabondance de vie , comme l'est souvent la
passion même. Mais on résiste à la passion,
tandis que la monomanie annule la volonté qui
seule peut faire la résistance.
Chose non moins étrange ! cette fureur se
gagne, non par le contact, mais par l'exemple
ou par la peur, comme les spasmes, les con-
vulsions, les tics, les manies.
En 1814 et 1815, lorsque des massacres poli-
tiques eurent lieu à Marseille, à Avignon , à
Nîmes, des jeunes filles, à la suite de crises
nerveuses, effet d'une grande terreur, furent
prises de cette rage de sang, et l'on en vit, j'en
ai vu moi-même, de craintives devenir féroces,
exciter les bourreaux; puis, subitement entraî-
nées par je ne sais quel vertige, se précipiter sur
— VI-
les victimes, les frapper, les déchirer. Et c'étaient
des filles appartenant à d'honorables familles, et
que, huit jours avant, le seul récit d'un meurtre
aurait fait défaillir.
L'exaltation du moment entrait ici pour quelque
chose, mais la soif du meurtre n'en était pas
moins réelle, et ces malheureuses folles, prises
tour à tour de la même frénésie, se baignaient
dans le sang des mourants, et la rage de l'une
semblait accroître celle de l'autre.
La loi, la morale, la religion les condamnaient,
et le juge ici encore aurait pu dire : qu'on les
punisse comme homicides, ou qu'on les séquestre
comme insensées. C'eût été juste. Cependant qu'en
serait-il résulté? Leur folie serait devenue in-
curable. Rendues à leurs parents, beaucoup ont
guéri et ont été, depuis, des femmes inoffensives
et de bonnes mères de famille. Il ne faut donc
pas toujours voir l'instinct du crime dans ce qui
peut n'être qu'un accès de fièvre chaude ou la
réaction nerveuse de l'hypocondrie.
Quand la manie homicide émane purement de
ces causes physiques, quand elle est mécanique,
le malade n'a pas toujours la conscience de son
état. Après l'accès, il n'en a plus le souvenir ; il
n'en a donc pas le remords. Ces malades sont les
moins malheureux , mais tous ne sont pas ainsi,
il en est qui connaissent leur position et qui en
mesurent l'horreur: on comprend alors ce qu'ils
doivent souffrir. Se redoutant eux-mêmes, crai-
— VII —
gnant pour leurs amis, pour leurs parents, pour
tout ce qui leur est cher, ne sachant sur qui
portera leur rage aveugle, ils sont d'autant plus
à plaindre qu'ils sont plus sensibles, plus aimants
et plus ennemis du sang.
A ces circonstances, si vous ajoutez celles d'une
éducation distinguée, d'une haute position dans
le monde et le sentiment des conséquences où
peut entraîner le délire d'un instant, il est, on
doit en convenir , bien peu de situations aussi
dignes de pitié : c'est pis que l'épée de Damoclès
suspendue sur leur tête, c'est la hache du bourreau.
Reconnu innocent, le monomane n'en est pas
moins mis, comme autrefois le lépreux, au ban de
l'humanité. Quelle mère le voudra pour gendre!
Quelle fille l'acceptera pour époux! Près de lui
aurait-elle un instant de sécurité? Son amour est-
il une garantie? Non, c'est le contraire : le mal-
heureux égorge ce qu'il aime. Plus il vous chérit,
plus vous avez à craindre. Son sommeil même
n'est pas sans danger pour ce qui l'entoure, il
frappe les yeux fermés; et quand son assoupis-
sement est le plus profond, il peut encore vous
donner la mort.
il faut avouer que notre pauvre humanité est
sujette à des douleurs bien grandes. Cependant,
il n'en est aucune qui ne cède devant la bonté
de Dieu, il n'en est aucune qu'avec de la confiance
en lui on ne puisse, sinon prévenir ou guérir, du
moins adoucir et supporter.
— VIII —
Ici surtout, rappelons-nous le proverbe: Aide-
toi, le ciel t'aidera. J'ai la conviction que dans
la plupart des affections dites morales, dans ces
maladies qui tiennent à l'imagination et aux
nerfs, dans la folie, la volonté bien arrêtée chez
le malade d'obtenir sa guérison et la conviction
qu'il l'obtiendra, doivent y conduire souvent.
Tous les miracles ont été opérés par la foi ou
la volonté.
C'est ce que ces lettres pourront faire com-
prendre ; on y verra le combat d'une grande
volonté contre une plus grande infortune , et
sinon la victoire , du moins le courage de la
lutte.
Si la lecture en est souvent amère, elle a son
utilité et sa morale. En montrant le mal, elle
enseigne à le prévenir, elle en indique le remède.
Ce n'est donc pas pour satisfaire une vaine curio-
sité que je vous les confie.; parce que ce n'est pas
pour cela seul que vous me les avez demandées.
Vous avez un motif, ou plutôt une espérance. Je
l'ai compris. C'est le voeu d'un noble coeur, mais
il ne sera point réalisé. Vous lirez les faits sans
reconnaître les personnages ; c'est au temps seul
à faire ces révélations. Peut-être, si je vis alors,
vous les ferai-je moi-même; aujourd'hui, c'est
impossible, et toute personnification ne servirait
qu'à vous égarer. Je puis cependant vous dire, je
le dois même pour que vous ne voyiez pas, dans
la communication que je vous fais, un abus de
— IX —
confiance, qu'elle n'a lieu qu'avec le consentement
des intéressés, disons mieux, à leur demande.
Oui, vous sachant parente du général de St.-D***
et n'ignorant pas qu'une partie des lettres de-
vaient être entre vos mains, ils ont désiré que
vous ayez connaissance des autres. Pour agir
ainsi, ils ont un motif sans doute : est-ce une
sorte de publicité qu'on voudrait préparer dans
la prévision d'une calomnie rétrospective? Aime-
rait-on mieux révéler un malheur que de laisser
croire à un crime? N'est-ce enfin que le préambule
d'une explication complète ou d'une apologie qui
paraîtra plus tard? A ceci encore je ne puis ré-
pondre, et pourtant j'aurais désiré le faire. On
ne l'a pas voulu. Ce qui m'en console, c'est que
vous en saurez assez pour être convaincue que
s'il y a bien des souffrances, il n'y a pas de
coupable.
Les faits sont peu nombreux, ou plutôt il n'y
en a qu'un. Vous le verrez entouré de toutes les
circonstances qui l'ont précédé et suivi; circons-
tances dont nous n'avons retranché que celles
qui, par le retentissement qu'elles ont eu et les
noms qui y ont figuré, seraient l'équivalent d'une
désignation. C'est, comme je vous l'ai annoncé,
l'exposé des sensations d'une jeune fille placée
dans une situation terrible. La liberté dont elle
jouit, nonobstant sa grande jeunesse, car elle n'a
pas dix-huit ans quand le récit commence, est
la conséquence de son éducation et de sa nais-
1.
— X —
sance toute aristocratique. Anglaise par son père,
mais tenant par ses ancêtres maternels à une
illustre maison française ; orpheline dès l'enfance
et n'ayant pour tutrice que son aïeule qui l'aime
à l'adoration et qui lui laisse à peu près, sans
contrôle, la jouissance de son immense fortune,
on doit peu s'étonner de ses manières excen-
triques. Quiconque connaît la haute société an-
glaise et l'indépendance dont y jouissent les
héritières titrées , ne verra rien ici qui sort
des usages ordinaires.
Ajoutons que fiancée à un homme qu'elle aime
et qui mérite tout son amour, un homme qu'elle
est habituée à regarder comme son époux, elle
n'a guère à craindre les pièges d'un autre sé-
ducteur. Ainsi qu'elle, cet homme est jeune, et,
comme elle aussi, il est noble, riche et beau.
Ne la jugeons donc pas par rapprochement avec
les jeunes filles de son âge, notamment avec les
timides habitantes de nos pensionnats et de nos
couvents, non qu'à mes yeux cette éducation
modeste ne vaille bien celle qu'elle a reçue, mais
cette éducation n'est pas la sienne. Il faut donc
la prendre telle qu'elle est. C'est un caractère à
part, une nature âpre et fiévreuse, mais vierge.
Elle aime avec passion, elle s'exprime de même,
et pourtant, chaste jusque dans son délire, c'est
l'amour d'une fiancée, c'est la retenue d'une
épouse.
Vous me pardonnerez, madame, ce long préam-
— XI —
bule, et surtout la dissertation médico-légale qui
la précède; elle était nécessaire pour l'intelligence
du récit et suppléera, jusqu'à certain point, à
ce qui y manque.
Si vous y rencontrez beaucoup de redites, de
négligences et même de fautes de français, n'ou-
bliez pas que c'est une étrangère qui écrit dans
un idiome qui n'est pas le sien; que ces lettres
ne sont pas traduites et qu'on a dû les reproduire
telles qu'elles sont. Vous remarquerez que la plu-
part de ces autographes sont sans ratures ; la
pauvre jeune fille ne les relisait guère et ne les
corrigeait pas. Traitez-la donc avec indulgence.
Agréez, madame, etc.
EMMA
OU
QUELQUES LETTRES DE FEMME,
LETTRE Ire.
Paris, 27 Janvier 1827.
EMMA DE NORTH* A JULES DE P**.
Je t'approuve, mon ami ; Iady Ed***, ma tante, pu-
ritaine dans l'âme, devait, d'accord avec nos parents
d'Angleterre, te faire cette ouverture. Je voyais, à ses
cajoleries et à la liberté qu'elle me laissait depuis un
mois, qu'elle avait quelque chose à te demander. Elle si
formaliste et qui, malgré mes dix-huit ans prochains ,
me traitait comme un enfant, ne s'inquiétait plus de rien
dès qu'il s'agissait de toi ; elle t'eut volontiers chargé de
la remplacer dans ses fonctions de maman. Elle si fière,
elle qui dédaignait pour moi tout autre titre que celui
de duchesse, elle qui m'a tant tourmentée pour être lady
Dev***, n'a pas même attendu que ta mère ait demandé
ma main; elle te l'a offerte.
2 EMMA.
Sans doute elle savait bien que telle était l'intention
de mon aïeule, mais elle voulait que tu lui en eusses
l'obligation. Elle avait ses raisons : elle s'était chargée de
ta conversion, elle en avait presque répondu près de
notre famille protestante ; enfin , elle voulait en avoir
l'honneur.
C'était en bonne intention, il ne faut donc pas lui en
vouloir. Puis, les conditions étaient belles : j'étais le prix
du marché. Je connais plus d'un de vos dévots parisiens
qui, pour moins, se feraient non-seulement protestants,
mais Turcs. D'ailleurs , elle y ajoutait l'espoir de sa suc-
cession avec la pairie. Eh ! bon Dieu, qu'en ferais-tu,
toi protestant , toi devenu Anglais , quand les Anglais
ont tué celle dont tu portes l'écusson! Mais il faudrait
d'abord renoncer à ces armes, à ta qualité de Français,
à ton beau nom historique, pour prendre je ne sais quel
nom saxon dont je ne me soucie guère, en bonne Ecos-
saise que je suis.
Quant à la fortune, n'auras-tu pas assez de la tienne,
de la mienne , de celle de mon aïeule qui, elle aussi,
pourrait te donner la pairie? Tu as donc bien fait de
refuser, et tu l'as fait sans la blesser, en lui disant que
ce serait désespérer ta mère, elle qui ne veut pas d'Emma
pour fille si elle n'est pas catholique.
Tu ne seras donc pas protestant, et c'est Emma qui
sera catholique. Mes aïeux l'étaient ; et ne l'eussent-ils
pas été, je voudrais encore l'être, parce que je veux aller
dans le même paradis que toi.
Ma bonne aïeule qui, malgré les prétentions de ma tante
et du conseil de famille, n'en est pas moins ma seule et
véritable tutrice, se rétablit de jour en jour. Bientôt. je
n'aurai plus à répondre qu'à elle. Elle est bonne pro-
testante, mais elle n'est pas puritaine ; elle ne résistera
pas aux prières de ta mère , surtout si tu y joins les
EMMA. 3
tiennes, car je crois en vérité qu'elle t'aime mieux que
moi. C'est juste, puisque tu vaux mieux.
Je dois te dire que Mme d'Yverny s'est mise de mon
côté; je le crois du moins; et c'est beaucoup, car mon
aïeule , dont elle est bien plutôt l'amie que la dame de
compagnie, ne fait rien sans la consulter. C'est par elle que
j'ai su que ma grand'-mère reprendra, le mois prochain,
ses fonctions de tutrice, et, dès-lors , que lady Edg***
cessera les siennes. C'est heureux pour nous, car au-
jourd'hui qu'elle n'a plus l'espoir de te faire Anglais,
plus d'Emma pour toi si la chose dépend d'elle. Aussi,
tant que je serai sous sa garde, elle ne me laissera aller
chez ta mère et tes cousines que le moins qu'elle pourra,
et jamais sans miss Lucie , ma gouvernante , ou mon
ombre, comme tu l'appelles. Pourvu que cette bonne tante
n'aille pas me présenter quelqu'autre lord ou revenir à
sou cousin Dev***, si amoureux de ma fortune.
Oh! qu'on est malheureuse d'être riche! Mais cela pas-
sera: devenue ta fiancée, je ne serai plus orpheline, je
ne serai plus mineure; et je veux tant dépenser d'argent,
tant en donner aux pauvres, que je trouverai bien moyen
de n'être plus si riche. Tu m'y aideras , n'est-ce pas ,
Jules? Ah! si nous pouvions me ruiner! Mais ce sera
difficile. Quand William me montre tous ces grands
comptes de rentes, de terres, d'argent, de châteaux qui,
selon lui, sont tous à moi , j'en frémis en songeant à
tous les prétendants que cela m'amènera encore. Je serais
plus tranquille si je n'avais rien du tout; je n'aurais
d'adorateur que toi.
Sans doute lady Edg*** ne saurait rien changer à ce
que décidera mon aïeule, ni m'empêcher d'être ta femme,
mais elle pourra, sons prétexte de ce qu'elle appelle ma
grande jeunesse, en retarder l'instant. Elle sera aidée en
ceci par le conseil de famille et les gens d'affaires qui
4 EMMA.
ont tout intérêt à conserver.la gestion de mes biens.
C'est pour échapper, à ces persécutions que mon aïeule
est venue, il y a quatre ans , habiter la France, et a
toujours eu envie de me marier à l'un de ses parents
français. Heureusement qu'il n'y avait que toi ; elle n'a
pas été embarrassée du choix, ni moi non plus.
Sais-tu que je n'avais pas conservé un souvenir bien
agréable de toi. On prétend qu'il est des sympathies
d'enfance qui ne s'effacent plus , il devrait en être de
même des antipathies. C'était, je puis aujourd'hui te le
dire, le. sentiment que tu m'inspirais et, conviens-en,
que je t'inspirais aussi. Quand, écolier, tu venais passer
les vacances en Angleterre chez mon aïeul, tu étais loin
d'être galant pour moi. Mon éducation de garçon et le
costume que j'en portais par l'étrange manie de mon aïeul,
m'avaient sinon persuadée que j'en étais un, donné du
moins la prétention de sembler l'être. Je ne pouvais souf-
frir que tu me traitasses en petite fille ; aussi quand, pour
m'agacer, tu m'appelais ta femme, je devenais furieuse,
je te lançais à la tête tout ce qui me tombait sous la
main, et finissais toujours par m'y lancer moi-même.
Combien de fois ne nous sommes-nous pas battus, moi
pour maintenir ma qualité de garçon, toi pour me la
dénier!
Il y a bientôt huit ans de cela ; j'avais dix ans, tu en
avais treize. J'étais presqu'aussi forte que toi; ma mé-
chanceté suppléait au reste. Oui, il fallait que tu misses
toute ta force pour te débarrasser de moi.
Mon vieil aïeul ne pouvait contenir sa joie quand il
te voyait sortir de ces combats, chiffonné, déchiré, égra-
tigné, mordu. Je ne négligeais aucune de mes armes :
pieds et mains, ongles et dents, tout en était. Tes bras
doivent encore en porter les marques, car je mordais
serré.
EMMA. 5
Quand la colère te prenait à ton tour, tu me rem-
boursais en coups de poing qui m'irritaient moins que
les soufflets dont tu n'étais pas chiche non plus. Oh!
que tu m'en as donnés !
Tous les deux nous étions sans rancune et redevenions
les meilleurs amis du monde jusqu'à la première prise
d'armes, qui ne tardait jamais beaucoup.
Nous nous tutoyions alors. Pourquoi ne me tutoies-tu
plus? Il n'y a que moi qui ne peux pas m'en déshabituer.
Il le faudra, pourtant, quand nous serons en ménage :
entre mari et femme, c'est tout-à-fait mauvais ton, du
moins c'est l'avis de miss Lucie ma gouvernante.
Pour en revenir à la tutelle, sais-tu que l'ambassadeur
d'Angleterre, j'avais oublié de te le dire, a voulu aussi
s'en mêler : je suis menacée, si je me fais catholique
ou même si j'épouse un étranger, de la perte de mes
domaines d'Ecosse et peut-être de ceux d'Angleterre. Mon
aïeule assure que cela n'est pas dans les lois anglaises
et qu'il y aurait abus. William prétend, au contraire,
que cela y est ou doit y être. Notre vieux domestique,
je t'en préviens, ne t'est pas favorable depuis qu'il sait
que tu ne veux pas être Anglais. C'est une vraie tête
ronde, il est encore plus puritain que ma tante; mais
ne lui en veux pas. C'était le valet de chambre de mon
père, il a connu ma mère ; c'est lui seul qui m'en parle
encore et qui m'en a peint le portrait, car, tu le sais,
à deux ans j'étais orpheline.
Ma grand'-mère compte voir l'ambassadeur aussitôt
qu'elle sera rétablie. Ah! mon Dieu, qu'elle ne se dérange
pas, qu'elle leur laisse tout et les prétendants avec.
Qu'ils fassent donc ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils
n'empêchent pas notre union. Comment l'empêcheront-ils,
puisque mon aïeule est pour nous? N'est-elle pas ma
tutrice, ma mère? Elle aimerait mieux, sans doute, que
6 EMMA.
je restasse protestante, elle nous fera bien des objections,
et pourtant elle finira par céder; elle se souviendra que
sa famille est d'origine française, que son nom est fran-
çais et qu'elle est ta parente.
Quant à moi, je n'ai pas hésité lorsque tu m'as dit
que tu n'épouserais jamais qu'une catholique, parce que
ta mère le voulait ainsi. Pauvre ami, tu te sacrifierais
à moi, j'en suis sûre, mais tu n'y sacrifierais pas ta
mère; tu as raison. Je serai donc catholique. Dès que
ma tante sera partie, si mon aïeule le permet, je com-
mencerai à me faire instruire. Son médecin, le docteur
Renold, ce vieil ami de notre famille, m'a dit qu'il con-
naissait un bon prêtre irlandais, son compatriote, qui
ferait de moi une sainte en moins de six mois ; mais
trois suffiront. Je veux être sainte , mais pas trop ; en
ménage, ce serait gênant pour toi.
D'ailleurs , il m'a dit qu'on ne m'empêcherait pas de
monter à cheval et d'aller au bal ; il ne m'en faut pas
davantage. Il est bien entendu que nous conserverons
ma loge aux Italiens et nos jours d'opéra. Quant à la
comédie, j'y renonce. Crois-moi, n'y conduis pas ta
femme: je ne suis pas bien savante, mais il me semble
qu'on y dit des choses qu'on ne devrait pas dire; aussi
n'y suis-je allée qu'une fois.
Tu ne te plaindras pas aujourd'hui de ce que ma lettre
est trop courte. Il est vrai qu'elle ressemble à une lettre de
notaire, mais j'ai voulu te prouver que je savais parler
affaire; aussi, grâce à William, je m'en suis bien tirée.
Ne va pas croire, pourtant, qu'il m'a tout dicté. Non;
et la raison , c'est que depuis quatre ans qu'il est avec
nous en France, il a appris autant de français qu'il en
faut pour n'être compris de personne. D'ailleurs , sois
bien sûr qu'il n'aurait pas dicté cette petite phrase :
Emma t'aime.
EMMA. 7
LETTRE IIe.
2 Février.
EMMA A JULES.
Tu es venu hier chez mon aïeule ; je n'y étais pas. Tu
m'y as attendue bien long-temps. À chaque instant, tu te
levais; tu prêtais l'oreille au moindre bruit, et n'enten-
dais pas un mot de ce que disait Mme d'Yverny.
Ma bonne aïeule en avait conclu que tu étais malade,
car, selon elle, on doit toujours entendre Mme d'Yverny.
Il est vrai qu'elle crie fort en sa qualité de sourde, mais
n'en disons pas de mal.
Quant à ta maladie, elle était réelle ; oui, tu étais
malade d'attente, d'impatience. Au fond, tu n'es pas plus
calme que moi ; oui, tu as souffert beaucoup, j'en suis
sûre, et cela m'a fait plaisir. Juge de mon mauvais coeur.
Pourquoi n'étais-je pas là? C'est ce que tu t'es de-
mandé vingt fois. Eh ! bien , c'était la même question
que je me faisais de mon coté : pourquoi n'étais-je pas
là quand je savais que tu devais y venir? C'est ce que
je te dirai demain.
LETTRE IIIe.
4 Février.
EMMA A JULES.
Dites-moi, qu'avez-vous? Qu'est-il arrivé? Ètes-vous à
Paris? Pourquoi ne me répondez-vous pas? Êtes-vous
fâché contre moi? Dites donc un mot, un mot, je vous
prie ! Ne voyez-vous pas que je meurs d'inquiétude !
8 EMMA.
Votre parent, le marquis d'Avançon , est venu hier
chez mon aïeule, et n'a pas même prononcé votre nom.
Le lui aviez-vous défendu?
Votre mère a été malade, je le sais; comment va-
t-elle?... Croyez-vous donc que ceux qui vous intéressent
ne m'intéressent pas? Mon Dieu, que vous ai-je fait pour
que vous ayez si peu d'amitié pour moi! Je ne vous suis
donc plus de rien?
Croyez-vous que je ne pense pas à vous , que je ne
partage pas vos inquiétudes, que je suis gaie quand vous
êtes triste? Quand vous souffrez , il faut bien que je*
souffre !
On m'apporte un billet de vous. Demain! pourquoi
demain ? A midi ! pourquoi si tard ? Mais je vous aurai
toute la journée, oui, toute la journée. 0 quel bonheur!
Mais peut-être ne pourrai-je pas vous dire un mot, un
seul mot de mon coeur. N'importe! je vous verrai, je
vous entendrai. Ah! que ne puis-je passer ainsi ma vie!
Ne craignez aucune imprudence , je saurai me con-
traindre. Je ne vous donnerai pas même la main.
Demain à midi ! Il est six heures, encore quatorze
heures ; que cela est long ! Le jour, je souffre patiem-
ment ; mais la nuit, là , dans ce silence , dans cette
solitude, rien ne me distrait : lui absent, tout me manque.
Cruel ami, si tu l'avais voulu, je n'aurais plus qu'une
heure à attendre, car tu devais dîner ici; lu l'avais
promis à mon aïeule. Pourquoi ce retard? Mais puisque
je me résigne à demain , demain sois exact. Une heure
avant l'heure dite, je compterai les minutes; après l'heure
dite, je compterai les secondes, et celles-ci me tuent.
EMMA. 9
LETTRE IVe.
6 Février.
EMMA A JULES.
Méchant, méchant! Ah! que je t'en veux et que je te
battrais volontiers! Oui, je te battrais bien fort!
Ah ! si tu m'avais dit pourquoi tu ne venais pas ,
pourquoi tu no m'écrivais pas, me serais-je tourmentée
ainsi? T'aurais-je fait tant de reproches?
Ami, ne me laisse plus dans cette incertitude, elle me
rendrait folle.
Oui, j'avais besoin de te voir. Si tu savais combien j'ai
souffert pendant ces trois jours de solitude! Je croyais que
tu m'avais abandonnée. Je croyais que ne croyais-je
pas? J'étais désespérée.
Dis-moi donc pourquoi, depuis que j'aime, je suis de-
venue triste, maussade, insupportable? L'amour, dans les
livres, est si doux, si aimable, si charmant! Comment
la réalité cause-t-elle. tant de mal?
Je te disais que j'avais fait un rêve affreux ; ce rêve
reparaît sans cesse ; je l'ai fait cette nuit encore. Oui,
tu allais te marier, et c'était à une autre. Je tenais ta
main et je disais : bientôt cette main ne sera plus à
moi. Je l'aimerai encore, et une autre aura cette place...
et moi jamais, plus jamais. Ce mot terrible, jamais,
retentissait à mon oreille. Il figeait mon sang, il glaçait
jusqu'à mon amour, car c'était loi qui le prononçais, et
tu le prononçais sans douleur, sans verser une larme,
toi mon fiancé. Ah! tu es donc le plus froid des hommes,
ou tu es un être surnaturel !
Folle que je suis, ceci n'est qu'un rêve. Pourquoi en
épouserait-il une autre? Je serais donc morte. Alors, tu
en aurais le droit. Et pourtant, non je ne le souffrirais
10 EMMA.
pas : morte , je te poursuivrais ; morte , je troublerais
et tes jours et tes nuits. Sans cesse je serais entre toi
et ta nouvelle épouse.
Mais encore une fois, je ne sais ce que je dis. A quel
point un rêve peut-il troubler l'imagination! Comme tu
te moqueras de moi ! En vérité, je le mérite. Ah ! si je
t'aimais moins, je serais moins soucieuse: pardonne-moi
donc.
Quand tu n'auras pas le temps de m'écrire, mets-moi
un mot, un seul mot sur une carte, un papier, sur un
livre, n'importe, avec cette marque + + Ç; cela me
tranquillisera. Depuis huit jours , mon pauvre coeur est
si malade, qu'il a besoin d'être ménagé. Aie pitié de lui.
LETTRE Ve.
8 Février.
EMMA A JULES.
Que tu m'aimais hier! oui, tu m'aimais bien. Je serai
heureuse toute la semaine, je le sens, car ton dernier
regard fut doux. Mon ami, il faut si peu de chose pour
me rendre gaie et contente, qu'en vérité ce n'est pas la
peine de me le refuser.
LETTRE VIe.
15 Février.
EMMA A JULES.
Non, mon ami, tes inquiétudes ne sont pas fondées ;
je ne suis pas la fleur qui se fane au premier rayon, ni
le roseau qui se brise au moindre souffle. Pourrais-tu
EMMA. 11
croire qu'avec une taille si mince, si légère en apparence,
je pèse cent-trente livres? Il est vrai que j'ai de bonnes
épaules. Toi, tu les appelle belles ; je le veux bien ,
puisqu'elles te plaisent. J'ai peur que mes bras ne gros-
sissent trop ; cependant ma femme de chambre m'assure
que je n'engraisse pas. Au surplus , j'ai oublié de te
demander comment tu veux que je sois? Tu as bien le
droit de commander, puisque je serai ta femme. Quoique
je n'aime pas les femmes épaisses, j'engraisserai si tu le
veux. Cependant je crois que je suis bien comme je suis.
LETTRE VIIe.
20 Février.
EMMA A JULES.
Le docteur Renold a tort, mon ami, d'insister près
de ma tante ; c'est absolument du temps perdu. Elle a
une telle horreur du papisme, qu'elle aimerait mieux,
je crois, me voir ta maîtresse protestante que ta femme
catholique.
D'ailleurs , la belle bible qu'elle t'a donnée et le ser-
mon dont elle l'a accompagnée, prouvent assez qu'elle
n'a pas encore renoncé à son projet de te convertir, ou
sinon de me marier à quelque notabilité tory ; elle te l'a
fait entendre assez clairement.
C'est pourtant à quoi j'étais destinée si je ne t'avais
pas connu, car n'aimant personne, j'aurais accepté celui
que ma famille m'aurait donné, le premier venu, lord
Dev*** ou tout autre. Pour me voir duchesse, tout
semblait bon à ma tante. Quel malheur, pourtant, si je
ne t'avais rencontré qu'après; oh! comme j'aurais détesté
mon mari !
12 EMMA.
Ne t'inquiète pas, ses démarches ne peuvent aujour-
d'hui réussir ; mais elles n'en contrarient pas moins ma
grand'-mère qui a su que non-seulement elle avait vu
l'ambassadeur, mais qu'elle en avait écrit au ministre.
En vérité, je n'aurais jamais cru qu'on pût faire de nos
amours une question diplomatique. Je suis bien désolée
de tous les tracas qu'éprouve ma bonne tutrice à notre
sujet. Cependant, ils ont leur bon côté: c'est qu'ils la
décideront à se débarrasser de moi le plus tôt possible.
Or, comme elle ne le peut qu'en nous mariant et qu'elle
ne pourra nous marier qu'en donnant son consentement
à mon abjuration, c'est ainsi qu'ils nomment cela, elle
ne tardera pas à le donner. Alors, on nous fiancera tout
de suite, et je serai bien tranquille. Plus de lord Dev***,
plus de prétendants, plus d'ennuyeux. Je pourrai, à mon
aise , penser à toi, aller chez toi , et t'écrire toute la
journée.
En attendant, ma grand'-mère t'aime plus que jamais.
Sa parenté avec ta famille la flatte toujours, et quand ton
nom ou celui de ton parent est prononcé par un journal,
elle me fait relire l'article deux et trois fois.
J'ai fait l'autre jour comme faisaient, dit-on , les se-
crétaires interprètes de l'empereur, lorsque les gazettes
étrangères parlaient un peu trop cavalièrement de sa
majesté : j'ai adouci, disons même falsifié, un article où
vous n'étiez pas trop bien traités , messieurs les gen-
tilshommes.
Je suis heureuse que ton refus de m'épouser protes-
tante ne l'ait pas indisposée davantage , car c'est de là
que viennent tous ses ennuis. Elle n'a boudé ta mère
qu'un seul jour. J'aurais été bien à plaindre si elle
m'eût empêchée d'aller chez elle, et de temps en temps
chez toi où j'irai encore, malgré tes grandes querelles
quand je fais ce que tu appelles des imprudences. Tu
EMMA. 13
t'exagères le danger. A présent, qui pourrait donc re-
connaître ma voiture? C'est à ton intention qu'elle n'a
plus d'armoiries; c'est à ton intention encore que mes
domestiques n'ont plus de livrée; c'est à ton intention,
enfin, qu'ils sont tous Anglais et parlent français jus-
tement comme William, c'est-à-dire de manière à n'être
entendus de personne. Le moyen, maintenant, de craindre
les bavardages !
Ainsi, qu'importe que ma voiture soit restée l'autre
jour deux heures à ta porte! Mon aïeule l'a su, mais je
le lui aurais dit, car je lui dis tout. Puis, ton ménage
de garçon n'en est pas un : ta mère loge vis-à-vis, un
peu trop même ; et Mme Baptiste ta gouvernante et soit
respectable époux, ton valet de chambre, et miss Lucie,
mon ombre, ne sont-ils pas toujours là. On ne me
nommera donc pas comme l'héroïne du ballet de l'autre
jour : la fille mal gardée.
Mais ce n'est pas tout, nous avons bien d'autres con-
fidents. Ta belle cousine , Mme D***, habite la même
maison. Dimanche, quand j'étais en visite chez elle,
elle me dit : — Allons chez mon cousin pour voir passer
la procession. Je ne sais pas s'il y est, mais c'est égal.
— Oui, reprit son mari, allez, et s'il revient, il vous
mettra à la porte, et il aura raison, car son vieux Baptiste
assure que vous n'allez chez lui que pour fouiller partout.
— C'est vrai, dit Mme D***, si nous n'avons pas encore
ses billets doux , ce n'est pas notre faute, car nous
avons bien cherché.
Sais-tu que ceci m'a fait peur. Cache-les bien , ou
plutôt brûle-les, car si on les trouvait on se moquerait
de moi.
Je t'écris bien des enfantillages, mais tu sais que je
n'en fais pas. Comment en ferais-je? Quand je te vois,
je ne désire plus rien et ne songe qu'à te regarder.
2
14 EMMA.
Ah! qu'ils te connaissent peu! Tu n'as qu'un défaut,
c'est d'être trop sévère pour moi. J'ai plus peur d'être
grondée par toi que par ma tante, que par ma grand'-
mère, que par Mme d'Yverny ou miss Lucie ; tu ne me
passes rien. Cependant, songe que je ne suis plus une
enfant ; je suis entrée dans ma dix-huitième année, et
c'est à peine si lu me laisses prendre ta main ; quand
je te touche, tu frissonnes comme si j'étais un basilic,
et pourtant tu m'aimes bien. C'est peut-être parce que
tu m'aimes trop que tu es comme cela ; alors ne m'aime
pas tout-à-fait tant, car je ne veux pas que cela te fasse
mal. Tu es vraiment bien bon de te rendre malade pour
moi. Je ne dois pas le souffrir; ta mère m'en voudrait
trop et mon aïeule aussi.
Adieu, mon ami.
LETTRE VIIIe.
22 Février.
EMMA A JULES.
Tu as ou plutôt tu avais un propriétaire bien entêté;
il n'a jamais voulu arranger sa cour de manière à ce
que ma voiture pût tourner , ni faire un abri pour
Jeannette quand je viens à cheval. Cette pauvre petite,
furieuse d'être traitée ainsi , a rué sur le concierge et
a failli le tuer ; mais j'y ai mis bon ordre. J'ai prié
mon aïeule de m'acheter la maison; c'est chose faite.
Maintenant, je suis ta propriétaire, et c'est à moi que
tu paieras ton loyer , car je veux avoir de ton argent,
et beaucoup. Je fais faire des réparations ; il est juste
que tu paies plus cher.
EMMA. 15
LETTRE IXe.
24 Février.
EMMA A JULES.
Vous me dites que j'avais l'air de m'ennuyer à ce bal
d'hier. Comment m'ennuyer où vous êtes ? Près de vous,
je n'éprouve pas de demi-sensation , je souffre hor-
riblement , ou je suis tout-à-fait heureuse. Vos yeux
vous ont donc trompé, mon ami; cette soirée a été douce
pour moi. Ne pouvant pas danser à cause de mon deuil
de cour , j'ai employé mon temps à entendre parler de
vous. Si je me suis retirée de bonne heure , ce n'est
ni le bal ni la société que je fuyais, c'est vous. Oui,
je vous aimais trop; ce bien qu'on disait de vous avait
exaspéré ma tendresse. Je craignais toujours d'aller me
jeter dans vos bras. N'en ai-je pas le droit? Ne suis-je
pas votre accordée , bientôt votre fiancée ? N'êtes-vous
pas à moi ? Cette idée me faisait perdre la tête et me
poussait vers vous par un pouvoir presqu'irrésistible.
Ah! mon bon ami, quand je suis partie, il était temps.
Vous ne savez pas ce que c'est que votre Emma, et
combien elle a de vie dans sa pâleur de morte. Moi, je
rougis , je pâlis à ma manière. C'est mon coeur qui
pâlit, qui rougit; aussi jugez de la force des sensations
dont rien ne s'évapore. O comme j'aime! Je crois chaque
jour que mon amour est au comble , et chaque jour il
prend une force nouvelle. Vous aimer est maintenant
mon seul plaisir, mon seul devoir, l'occupation unique
de ma vie. J'en suis moi-même quelquefois épouvantée, je
crains d'en devenir insensée; oui, j'éprouve par moment
un trouble dans mes facultés, qui me semble devoir être le
prélude de la folie. Tout alors prend à mes yeux une
16 EMMA.
teinte de sang; et ce sang, loin de me faire fuir, m'at-
tire, parce que je vous vois au travers. Ces accès durent
peu, mais ils m'effraient. On dit que mon père les éprou-
vait , et qu'ils ont précédé la terrible maladie dont il
est mort.
Je vous dis tout, c'est mon devoir; à mon époux
futur je ne dois cacher aucune de mes pensées bonnes
ou mauvaises : vous devez lire dans mon coeur comme
sur mon visage. Oui, par moment je suis méchante, et,
chose singulière , méchante d'amour. Je voudrais vous
presser sur mon coeur et mourir, mais je voudrais vous
voir mourir avec moi ; et pourtant je donnerais mille
fois ma vie pour conserver la vôtre. Quel est donc ce
désir dépravé et cruel ; d'où vient cette étrange con-
tradiction? N'est-ce pas là, je le demande, un fâcheux
symptôme?
En face de ces noires pensées que je serais triste, si
votre image consolante ne venait pas ranimer mon coeur!
Aimée par vous, je ne puis être long-temps malheureuse.
Je ne redoute qu'une infortune: votre indifférence. Si votre
amour me reste, l'adversité ne peut m'atteindre; mais
cet amour est aussi nécessaire à mon existence que l'air
que je respire; c'est votre souffle qui me donne la vie.
Près de vous, je n'éprouve plus ce trouble, cette vague
inquiétude; et quand votre main est dans la mienne, il
semble que mon sort est fixé : je ne conçois plus d'autre
bonheur que de vous aimer , d'autre malheur que de
vous perdre.
Je vous disais tout à l'heure que vous étiez ma pre-
mière religion. Non, j'aime mieux Dieu que vous, car
Dieu m'a donné mon amour, et plus généreux encore,
il m'a donné le vôtre.
EMMA. 17
LETTRE Xe.
1er Mars.
EMMA A JULES.
Oui, vous avez raison, une jeune fille doit être plus
retenue ; nul ne doit s'apercevoir qu'elle a un coeur.
Devant le monde, j'oublierai donc que je suis votre ac-
cordée, que je vous aime, car aux yeux du monde, c'est
un grand crime d'aimer. Haïr , c'est différent, et celle
qui n'aime qu'elle-même est digne de tout éloge.
Puisque vous le voulez, je vous promets de faire tous
mes efforts pour paraître insensible; mais secondez-moi,
traitez-moi comme une étrangère, comme une inconnue.
C'est à vos risques et périls, je vous en préviens ; je me
vengerai quand je serai seule avec vous. Je vous montrerai
tant d'amour, que vous aussi, à votre tour, deviendrez
insensé. Oh! alors, ce sera à moi de vous moraliser, de
vous repousser; et quand vous mourrez de tendresse à
mes pieds , je resterai froide et glacée. Oui , je ferai
absolument ce que vous faites , et vous verrez si cela
peut durer long-temps.
LETTRE XIe.
2 Mars.
EMMA A JULES.
Sais-tu comment tu dois me punir quand je dis des
folies ou quand j'en fais, c'est de ne pas me regarder
lorsque nous sommes dans le monde ; c'est de ne pas
m'inviter à danser; c'est, si tu m'invites! de ne pas me
18 EMMA.
serrer la main ou de ne pas accepter la fleur que je
t'envoie, ou si tu l'a reçue, de ne pas la porter; c'est
enfin, ceci sera la grande punition, de me dire que tu
ne m'aimes plus. Je ne te croirai pas, mais n'importe!
la peur de le mériter me retiendra, et je serai toujours
douce et obéissante.
Quand tu m'auras condamnée à l'une, de ces peines,
sois inflexible ; que je me fâche ou que je pleure, ne
cède pas. Si, dans ces moments, je t'écris , ne prends
pas mes lettres. Si je veux entrer chez toi , ferme ta
porte; si j'y suis, si je frappe du pied, si mes lèvres
tremblent, si je veux me blesser, ce qui est fort mal,
chasse-moi.
Mon Dieu, que je dois être laide ainsi !
J'aurais fait plus d'effort pour me corriger si, un jour,
tu n'avais pas dit que rien n'était plus admirable que
l'expression de ma figure quand je fronçais les sourcils;
oui, cela t'est échappé, je l'ai bien entendu. Il est vrai
que tu ne me parlais pas; néanmoins, tu as eu tort de
dire cela , car je t'ai cru. Je voyais que tu ne mentais
pas. Il est vrai, tu as ajouté que j'étais effrayante.
Comment peut-on être belle et causer de l'effroi? Je suis
donc belle à faire peur? Je le veux bien, pourvu que
je ne sois pas effrayante pour toi ; seulement je te prie
de me trouver laide quand je ne serai pas bonne.
En parlant de figure, on est ici d'une indiscrétion in-
concevable. Voici la quatrième fois que je m'aperçois
qu'on copie la mienne. Ceci m'est arrivé au concert de
la cour et jusque dans la chapelle des Tuileries. Il faut
bien, comme on me l'a dit souvent, que je ne ressemble
à personne, ou que ma figure ne soit pas d'ici-bas. La
première fois que tu me vis, j'avais huit ans; tu étais
écolier et ne passais pas pour timide. Je te fis ma plus
gracieuse révérence ; pourtant tu ne voulus pas t'ap-
EMMA. 19
procher de moi, il fallut même qu'on te poussât et qu'on
te répétât deux à trois fois : c'est votre cousine, pour te
décider à venir jusqu'à moi.
Mais c'est encore comme cela aujourd'hui; ne serais-
tu pas entièrement rassuré? II faudra bien que tu t'y
fasses, et que chaque année, la veille de ma fête, quand
je serai catholique, tu m'embrasses sur les deux joues.
Miss Lucie dit que, dans votre religion, c'est d'obligation.
J'espère, alors, que tu n'y manqueras pas, à moins que
véritablement cela ne te déplaise.
Il est vrai que je suis bien pâle; mais si je suis une
ombre, je ne suis pas une ombre légère. Je ris encore de
ce jour où, à St.-Cloud.... Ah! je ne veux pas répéter
cela ; c'est depuis cet instant que tu m'appelles ta vierge
de marbre.
J'étais bien chagrine, avant de t'aimer, d'être si hor-
riblement blanche de peau et noire de cheveux. Plusieurs
fois , en m'apercevant dans une glace , j'ai eu peur ;
oui, je me croyais eu face d'un être de l'autre monde :
il fallait que je me visse sourire pour me rassurer. Je
n'ai commencé à me trouver belle que lorsque j'ai cru
l'être pour toi, et que je te vis en extase me regarder
pendant des heures entières. Oui, alors j'ai aimé mes
yeux, ma chevelure, ma personne ; et moi aussi, un
jour je me suis dit : je suis belle.
J'ai compris aussi ce que tu appelais ma voix d'har-
monica , cette voix que tu dis si douce et si péné-
trante , que parfois , comme ma main , elle te fait
tressaillir.
Cet effet de ma voix agit même sur mes chevaux, et
si j'en monte un qui n'a pas l'habitude de m'entendre,
il frissonne dès que je parle. En vérité, je ris quand
je songe à cela , à cause de ce conte que nous lisions
l'autre jour et qui faisait si peur à ma tante.
20 EMMA.
Mais me voici loin des. punitions que j'ai méritées et
de la morale que tu dois me faire. Ne crois pas que je
plaisante, c'est très-sérieux. Hélas! habituée à me voir
adulée, entourée dès l'enfance d'un luxe insensé dont le
premier tu m'as fait sentir le ridicule, j'ai été, je le sens,
bien mal élevée, et mon caractère comme mes manières
le laissent assez voir. Mais je serais devenue pire sans
tes conseils, sans ton exemple. Pourquoi donc as-tu tant
tardé à revenir !
Oui, mon ami, mon grand-père dont j'étais l'orgueil
et la joie, m'avait gâtée ; jamais enfant ne le fut davan-
tage, tu l'as vu. Pour lui, je remplaçais mon père, ce
fils tant pleuré. Il voulait que j'eusse non-seulement ses
bonnes qualités, mais aussi ses mauvaises. Lord North***
était, dit-on, emporté; eh! bien, il aimait à me voir
emportée, colère, et il exigeait qu'on obéît à ces empor-
tements, à ces colères. Comment donc serais-je devenue
douce? Hélas! c'était l'énergie d'un homme qu'il eût
voulu me donner , et non la résignation d'une femme.
Aussi mon éducation fut-elle celle d'un garçon : à quinze
ans je n'avais pas encore manié une aiguille , mais je
savais dompter un cheval.
Après la mort de mon aïeul, son excellente femme, ma
bonne aïeule , chargée de ma tutelle , jugea qu'il était
grand temps de remédier à cette déplorable éducation;
et pressée de quitter des lieux où elle avait tant souffert,
elle, revint en France. Il y a près de quatre ans que nous
y sommes. Malheureusement tu n'y es de retour que
depuis deux , car toi seul sais tempérer la fougue de
mon caractère , toi seul est parvenu à me donner des
habitudes de femme. Veille donc sur moi, si tu veux
que je me corrige tout-à-fait. Songe que si tu ne me fais
pas bonne avant notre mariage, il se peut qu'après je
ne veuille plus l'être , car on dit que le mariage ne
EMMA. 21
rend pas toujours meilleur. Cependant tu ne peux pas
être mon souffre-douleur; non, car je serais bientôt
morte si je te voyais malheureux.
LETTRE XIIe.
4 Mars.
EMMA A JULES.
Mon ami, sois donc un peu plus attentif pour cette
bonne Mme d'Yverny. Songe que c'est la confidente,
l'amie de coeur de mon aïeule qu'elle n'a pas quittée
depuis vingt ans; songe qu'elle a connu ma mère, qu'elle
m'a vue naître, enfin qu'elle, plus que personne, peut
déterminer mon aïeule à consentir à mon changement de
religion ; et puis c'est une excellente femme qui m'aime
et qui, j'en suis sûre, t'aimera bientôt aussi.
LETTRE XIIIe.
6 Mars.
EMMA A JULES.
Vous allez partir pour huit jours, c'est une courte
absence ; et pourtant, à cette nouvelle, mon coeur s'est
serré; j'ai éprouvé et j'éprouve encore une sorte d'effroi
mêlé de surprise et de tristesse: je m'y attendais si peu!
Je suis assaillie de pressentiments funestes.
Mon ami, juge de ma folie, ou si tu veux, de ma sot-
tise. Hier, j'ai eu un saignement de nez, chose qui ne
m'étais jamais arrivée. Ma femme de chambre m'a dit
2.
22 EMMA.
que c'était l'annonce de quelque malheur. Eh bien !
n'ai-je pas eu la faiblesse d'y croire, moi qui n'ai jamais
été superstitieuse, moi qui me suis toujours moquée de
ceux qui le sont.
Hélas ! plus je m'examine, moins je me reconnais. Il
me semble que quelque chose de désordonné et qui ne
ressemble à rien autre, se passe en moi.
Mon ami, je n'ose sonder l'abîme qui s'ouvre. Tu as
vu avec quel délire je m'abandonne à l'entraînement de
mon coeur, et quels étranges fantômes m'assaillent et me
poursuivent. Ainsi doivent être les remords, et pourtant
je n'en ai pas, puisque je n'ai jamais fait de mal. Est-ce
que ce serait un héritage? Tu sais comment mon père
est mort.
0 mon Dieu, ôtez-moi tout-à-fait la raison! En échange,
accordez-moi le repos! Où peut-il être, sinon dans l'in-
sensibilité!
Ce repos, je l'éprouve par instant, quand je suppose
que tu cesses de m'aimer. Alors une sombre insouciance
s'empare de moi, mon coeur devient froid et immobile,
mon existence semble s'arrêter, et elle ne renaît qu'avec
les angoisses du doute et le tiraillement de l'incertitude.
Tu me dis que je me tourmente pour le plaisir de
me tourmenter; c'est souvent vrai, mais aujourd'hui j'en
ai le sujet. C'est en vain que tu m'écris que tu n'as pas
le coeur malade; toi aussi tu as un chagrin que tu ne me
dis pas. Hier, tu avais quelque chose de fébrile dans le
regard, ta main était brûlante. Et il faut que je te laisse
ainsi !
C'est samedi que vous parlez. Ne me permettrez-vous
pas d'aller vous faire visite une fois encore? Je prendrai
toutes les précautions possibles. Il ne m'est rien arrivé
de mal l'autre jour, mais je ne resterai pas si lard. Ne
me refusez pas: songez combien nous serons de temps
EMMA. 23
sans nous voir. Pardon d'être si importune ! pardon de
vous désobéir! Peut-être me répondrez-vous non. Ah!
vous qui faites le bonheur de tous ceux qui vous en-
tourent, pourquoi êtes-vous si froid, si impérieux avec
moi? Si vous ne pouvez être chez vous aujourd'hui,
eh! bien, soyez-y demain ou après demain. Encore une
fois , pardon de mon importunité. Ah ! si vous lisiez
dans mon coeur!
LETTRE XIVe.
18 Mars.
EMMA A JULES.
A quoi lui sert mon amour, s'il ne lui épargne pas
une douleur! Un être si bon, si beau, devrait-il souffrir!
Laisse-moi mes peines, elles me semblent douces ; mais
les tiennes sont au-dessus de mes forces.
Le docteur assure que cet accident n'aura pas de suite
et que ta blessure est sans gravité ; cependant elle me
tourmente. J'en avais le pressentiment, je te l'ai dit : je
savais qu'il arriverait quelque malheur.
Je ne sais si c'est ce qui m'a rendu malade, mais j'ai
eu un accès de fièvre , et l'on ne veut pas me laisser
sortir; sinon, tu n'en doutes pas, je serais déjà près de
toi. Mais j'y serai demain, car je veux absolument être
guérie pour demain ; d'ailleurs ce ne sera pas mon jour,
le docteur dit que c'est la fièvre tierce.
Du 19 au matin.
Pourquoi n'ai-je pas encore eu de ses nouvelles au-
jourd'hui? C'est à huit heures qu'on m'en apporte et il
24 EMMA.
en est bientôt neuf. Personne ne vient, et je ne puis
encore aller le voir: maudite fièvre! Oh! quoiqu'ils en
disent, je vais sortir ; je ne saurais vivre dans cette in-
certitude. Que les minutes me paraissent longues! Je
dévore le temps ; il semble renaître. Je n'ai pu rester
au lit, ni même sur ma chaise longue. Je vais de la
cheminée à la fenêtre, de la fenêtre à la porte ; j'exa-
mine ce qui entre, ce qui sort. Je ne découvre rien, je
ne devine pas. Mon imagination me fait apparaître des
fantômes : je te vois mourant.
Mais je déraisonne. Il n'y a pas le moindre péril, n'est-ce
pas, mon ami, pas le moindre? Ma tête seule se forge
ces chimères.
Pourquoi donc ce silence? Pourquoi n'ai-je pas reçu
le livre? Je souffre, tous mes nerfs sont crispés d'im-
patience; il me semble qu'on m'enfonce mille aiguilles
dans le coeur. Au moindre bruit, chaque fois qu'on ouvre
une porte, qu'un domestique marche, je crois pâlir en-
core , moi la plus pâle des femmes, et je puis à peine
articuler un mot. Je n'ai jamais été ainsi : est-ce un
effet de la fièvre?
LETTRE XVe.
20 Mars.
EMMA A JULES.
Mon ami, je m'éveille, et mon coeur bat comme lorsque
je suis près de toi. Ce que j'éprouve est si fort, qu'à
chaque instant je suis prête à laisser échapper un cri.
Mon ami , mon coeur n'y tient plus ; et malgré tes
ordres, j'irai te chercher chez toi, je le sens à l'agi-
EMMA. 25
tation que j'éprouve ; oui, je meurs du désir de te voir,
de t'entendre, et combien d'heures encore passeront loin
de toi!
Pardonne au désordre de mon esprit ; j'en rougis. Mais
si tu savais combien cela fait mal d'attendre! et tu ne
viendras qu'à une heure !
Une heure un quart! Encore un retard. 0 mon ami,
si tu as compris combien je t'aime, tu dois sentir ce
que je souffre; il y a si long-temps que je ne t'ai vu!
0 mon bien-aimé , quel bonheur comparer à celui de
t'avoir là, près de moi ! Alors je ne désire plus rien : je
suis heureuse. Je te vois, et personne que moi ne te
voit. Oh ! que tu es beau ! Que ton front est pur !
Tes yeux d'azur, ces yeux qui, par instant, lancent des
flammes, sont aujourd'hui calmes comme un beau jour.
Mais je rêve, tu n'es pas là ; peut-être même ne viendras-
tu pas. Ah! combien je souffre!
LETTRE XVIe.
27 Mars.
EMMA A JULES.
Ah ! mon bon Jules, que me dis-tu donc ! Quel compli-
ment mérite-je, parce que je remplis un devoir? Comment
pourrais-je consciencieusement disposer d'un si énorme
superflu, d'une fortune qui excède si fort mes besoins, si
je n'aidais pas ceux qui manquent du nécessaire? Mais
ce n'est pas un don que je leur fais, c'est une resti-
tution.
Quant à me faire infirmière ou soeur de charité comme
26 EMMA.
tu m'appelles, je n'y vois aucun mérite : c'est encore
une obligation. Je vais voir les pauvres, parce qu'à mes
yeux une aumône jetée est un impôt payé, mais non
un acte de charité, et que j'ai remarqué qu'une visite
faite à propos à un malade, lui cause souvent plus de bien
qu'une médecine, ou lui fait trouver cette médecine moins
a mère.
Ne va donc pas me faire un mérite de ceci, car je
croirais que tu veux me flatter ou que tu ne me crois
bonne qu'à bien peu de chose.
J'ai deviné que c'est le docteur Renold qui t'a dit
cela ; je lui ferai une querelle. M. le docteur est un in-
discret. La discrétion doit être la première vertu d'un
médecin. Mais ne va pas le soutenir contre moi; songe
qu'il a déjà pour auxiliaire mon aïeule qui le défend
envers et contre tous.
Au surplus, elle a raison ; malgré nos incessantes escar-
mouches, c'est bien le meilleur homme que je connaisse.
Je tiens à ce que tu n'aies jamais d'autre médecin que
lui: c'est le mien; s'il te tue, il faudra qu'il me tue aussi.
N'oublie pas d'apporter demain un bouquet à cette bonne
Mme d'Yverny ; c'est l'anniversaire de sa naissance, et
mon aïeule aime qu'on se le rappelle. M. d'Avancon n'y
manquera pas.
LETTRE XVIIe.
3 Avril.
EMMA A JULES.
Je ne sais, mon ami, si c'est la suite de ma fièvre,
mais depuis quelque temps je suis dans un état d'aga-
cement continuel. Je le l'ai dit souvent, je n'éprouve de
EMMA. 27
calme que lorsque je suis près de toi, mais bien près.
Près de toi, l'air est plus pur ; il dilate, il rafraîchit
ma poitrine ; oui, je n'existe que dans celui qui t'en-
vironne ; il est tout entier nécessaire à mon être. Si
quelqu'un le partage avec moi, je sens un malaise, une
gêne inexprimable.
Quand je serai ta femme , ô comme je serai égoïste !
Alors, à moi tous tes moments, à moi aussi toutes tes
pensées. Pourtant je ne suis pas jalouse, je suis contente
quand les autres femmes te regardent et t'admirent: il
me semble que cette admiration est pour moi. Je leur
pardonnerais de t' aimer, jamais de te haïr, encore moins
de te dédaigner.
Comment est-il possible que moi qui, il y a un an à
peine, étais encore si soumise à tes conseils, si obéis-
sante , je sois devenue ton tyran ? Ah ! c'est qu'on t'a
donné à moi, c'est qu'en me faisant ta promise , on t'a
fait mon bien, ma propriété, et que j'en suis avare. Oui,
c'est de l'avarice , de l'égoïsme pur. Si je pouvais , je
t'enfermerais dans ma cassette sous quatre clefs.
Oui, il y a deux ans, j'ignorais entièrement cet amour
exclusif; je ne croyais même pas qu'il pût exister; et
quand, devant moi, on en citait des exemples, je les
considérais comme une vision née du cerveau de nos
romanciers. Ah ! que je suis détrompée !
Je ne m'imaginais pas que l'on pût sacrifier son repos,
son existence à un homme, quoiqu'il lût. Ce sacrifice me
semblait le comble de la déraison , et maintenant je ne
puis m'expliquer comment le contraire peut arriver et
comment on hésite, à s'immoler à celui qu'on aime. Oui,
présent et avenir, moi et tout ce qui est à moi, sont à
toi, mon ami.
Ne crois pas que ce soit ta beauté, ton esprit , tes
bonnes qualités qui m'attachent à toi ; tu n'en aurais
28 EMMA.
aucune, qu'il en serait de même. Non, c'est un je ne sais
quoi, c'est un aimant qui m'attire, c'est un charme que
tu ignores toi-même et que je ne définis pas.
J'éprouve, à ton aspect, une émotion que l'habitude
ne peut affaiblir. Mon coeur bat alors avec tant de vio-
lence, qu'il est prêt à s'échapper. Quand tu m'approches,
je sens dans tout mon être un frémissement subit. Dès
que ta bouche se pose sur ma main, la seule caresse, oui,
la seule que tu m'aies jamais faite, je. ne sais comment
on peut, sans mourir, ressentir une sensation plus vive.
Quelle est, mon ami, cette singulière affection qui me
jette à toi, puis qui, tout-à-coup, semble réagir contre
moi-même?
L'amour est donc un feu qui dessèche, qui brûle et
dévore. Il me présente bien la coupe du bonheur, mais
prête à m'en enivrer, il la brise sur mes lèvres.
LETTRE XVIIIe.
5 Avril.
EMMA A JULES.
Avec quelle impatience j'attends ton billet, ce billet
qui me dit: viens! Qu'il tarde! est-il donc égaré? Ah!
que je voudrais le voir dans ma main, sur ma bouche,
sur mon coeur!
Que je souffre quand on me remet tes lettres devant
le monde et que je ne puis les lire à l'instant! Que ces
gens-là sont ennuyeux ! ils ont tous les yeux sur moi. Ne
peuvent-ils donc aller ailleurs ou regarder autre chose !
Mais cette réponse n'arrive pas ; il faut pourtant si peu
de temps pour écrire oui.
Que te demandais-je? Es-tu chez toi? Puis-je y venir?
EMMA. 29
Mes chevaux piétinent dans la cour ; ils semblent par-
tager mon impatience. Réponds donc. Je ne puis plus
attendre, je vais partir. Si tu ne veux pas de moi, tu
fermeras ta porte.
Sais-tu qu'ils ont voulu me rendre jalouse ! Te soup-
çonner, toi le plus aimant, le plus noble, le plus pur
des hommes! Toi infidèle! Malheur à qui le pensera!
Laissons aux petites femmes les petites passions. Je
t'aimerai avec confiance, parce que je connais ton coeur,
parce que je mérite ton amour. A toi je confie mes plus
secrètes pensées : je te dis le bien , je te dis le mal, et
tu ne veux jamais croire au mal. II faudra donc que je
t'en fasse pour que tu n'en doutes plus.
Avec quelle douce pitié tu me regardes quand mes mau-
vais penchants m'entrainent, quand il me prend un accès
de méchanceté! Vraiment tu es trop bon. N'importe! je
suis heureuse. Je t'aime , je t'ai confié ma vie , et ma
vie sera douce.
LETTRE XIXe.
10 Avril.
EMMA A JULES.
Que l'amour que tu m'as montré hier aux Français
m'a touchée ! J'en suis encore enivrée. J'étais loin de
toi, et je lisais dans ton ame. Je vois toujours tes yeux
si charmants appelant les miens. J'étais partagée entre
la souffrance de ne pouvoir te presser sur mon coeur et
le plaisir de te voir le désirer. Cependant on dit que je
suis froide, que je suis la belle de glace. Et loi, dont
la vivacité paraît si grande , on te nomme l'homme de
feu. Je crois, néanmoins, avoir une ame plus vive que
30 EMMA.
la tienne ; c'est que les sentiments les plus forts ne sont
pas toujours ceux qu'on remarque au dehors.
N'allons plus au spectacle et surtout à un pareil spec-
tacle ; on n'y parle que de haine, de meurtre et de sang.
Je n'y serais pas restée un quart d'heure si tu n'avais
pas été là , et ma seule consolation est de n'avoir vu
que toi, entendu que toi. Mais je te vois et t'entends
bien mieux chez moi. Donne-moi donc toutes les soirées
dont tu pourras disposer, et ne les perdons plus en dis-
sipations.
LETTRE XXe.
14 Avril.
EMMA A JULES.
Il y a vraiment du courage à vous à m'aimer, mon
ami; vous êtes le seul homme au monde qui, me con-
naissant , consentît à me prendre pour femme. Je ne
m'explique pas moi-même mon caractère; je suis comme
les enfants qui aiment à briser, à déchirer, et pourtant
je ne suis plus une petite fille.
Ce qu'il y a de bizarre dans cette manie de destruc-
tion , c'est qu'elle ne se porte que sur ce qui est à
vous; je n'éprouve pas cela pour les autres. Oui, j'ai du
plaisir à mettre en pièces ce qui vous touche ou vous a
touché; c'est une vraie folie. Quand vous me voyez ainsi,
grondez-moi bien fort, car c'est honteux à mon âge.
Quelquefois je vous tourmente , je vous querelle , je
vous frappe même dans l'espoir que vous allez me le
rendre; mais vous vous laissez torturer sans mot dire,
vous en riez même. Cela m'irrite, et je frappe plus fort.
Vous riez plus fort. C'est alors que je me fâche tout
EMMA. 31
de bon , et vous boude parce que vous ne m'avez pas
boudée.
J'ai entendu dire que bien des femmes aimaient à
tourmenter leur mari. Moi, non; dès que je crois vous
avoir causé le moindre chagrin, je suis prête à pleurer.
Pourtant j'aime à vous faire du mal , non beaucoup ,
mais un peu, surtout lorsque vous avez été bon pour
moi ; et si je m'en demande la raison , je n'en trouve
pas d'autre que celle-ci : je vous aime.
Si on lisait ceci, on m'appellerait folle , et par mo-
ment je crois que je le suis un peu. Mais je le deviendrais
beaucoup si je ne pouvais vous le dire. Quand je souffre,
vous l'écrire me soulage. Quand je suis heureuse, vous
l'écrire me rend plus heureuse.
Peut-être aussi ai-je tort de vous montrer combien je
suis égoïste et mauvaise; et vous, au lieu de me corriger,
comme je le désire, vous finirez par ne plus m'aimer !
Peut-être aussi m'aimez-vous à cause de ce travers.
Il est des hommes qui aiment les couleuvres : ils leur
trouvent une belle peau, des yeux vifs et des mouvements
gracieux. N'ai-je pas tout cela? En me voyant, vous ou-
bliez que je suis méchante.
Ou bien ma méchanceté a-t-elle aussi son attrait pour
vous? Quand je joue avec ma chatte, je veux qu'elle
me morde, qu'elle m'égratigne, qu'elle l'essaie du moins,
et je fais tout pour l'y contraindre. S'il n'y avait pas de
danger, je ne jouerais pas avec elle; je ne pourrais la
souffrir, peut-être.
En est-il de même de vous à moi? Quand je serai
catholique, je dirai tout ceci à mon confesseur.
32 EMMA.
LETTRE XXIe.
18 Avril.
EMMA A JULES.
Mon ami, j'ai le coeur malade: tu dois le voir à mes
lettres. Pardonne, pardonne! Pourquoi te tourmentè-je
ainsi, toi si bon, si aimant! Est-ce ta faute si j'ai des
vapeurs?
Je vais monter à cheval, c'est mon remède. Je ferai
l'une de ces courses échevelées, comme tu les appelles,
courses qui t'effraient tant pour moi, mais auxquelles tu
as dû t'accoutumer, car sans elles je serais déjà morte.
Cette rapidité d'un cheval lancé à toute bride, c'est mon
repos à moi.
5 heures.
Je rentre. Ma pauvre Jeannette est sur les dents. J'ai
fait quatre lieues en Je n'ose pas te le dire, tu me
gronderais. Mon remède a peu agi. J'ai beau courir,
je te vois sans cesse: ton image me suit, elle est là,
toujours là. Pauvre tête ! pauvre coeur! Pourquoi ne me
prends-tu pas une partie de cette vie qui me dévore ?
LETTRE XXIIe.
20 Avril.
EMMA A JULES.
Que tu es bon! Rien de moi ne pourra donc altérer ton
amour ni fatiguer ton inépuisable douceur. Tu souffres
toutes les tortures que t'impose ta cruelle amie; oui,
c'est un martyr que je fais de toi, un martyr adoré.
EMMA. 33
Mais plus tu es bon, plus je deviens capricieuse , mé-
chante, intraitable. Cela te prouve que ce n'est pas ainsi
qu'il faut me conduire. La douceur ne me vaut rien ,
corrige-moi comme une méchante doit l'être; frappe-
moi et je baiserai ta main.
Je t'envoie un mouchoir que j'ai brodé pour toi. C'est
le premier travail d'aiguille que j'aie fait de ma vie; je
ne suis pas encore bien habile. En le finissant, l'aiguille
s'est enfoncée dans mon doigt ; j'ai saigné, et le mou-
choir a été teint de mon sang. S'il vous fait peur ainsi,
faites-le blanchir.
LETTRE XXIIIe.
22 Avril.
EMMA A JULES.
N'accepte rien de mon cousin lord Dev***. L'amitié
qu'il affecte pour toi depuis un mois m'effraie plus que
sa haine; il a de mauvais desseins. Je m'inquiète peu
d'un duel, tu es si calme, si brave, si adroit; mais lui
qui n'est ni l'un ni l'autre, ne t'attaquera pas en face ;
cela me fait peur.
Je t'ai déjà dit qu'il voulait absolument être duc et
pair d'Angleterre ; c'est pour l'être qu'il a fait tant de
démarches pour m'épouser. S'il croit que tu es la cause
du refus que j'ai fait de sa main , juge de sa bien-
veillance pour toi et de la franchise de ses politesses. Il
te hait, sois-en sûr, non à la manière du lion qui
marche droit à l'ennemi, mais à la façon du renard qui
guette sa proie clans l'ombre. Il a habité long-temps la
Sicile; je lui en ai entendu vanter les usages, et je crains
qu'il n'en ait rapporté les fioles et les stylets.
Ne vas donc ni à ses déjeuners ni à ses dîners. Sa
34 EMMA.
compagnie est d'ailleurs, malgré de grands noms, assez
médiocre. Qu'irais-tu faire, toi qui ne bois que de l'eau,
au milieu de cette bande altérée? Oh ! que je n'aime pas
mes compatriotes lorsqu'ils sortent de table!
Quant à lord Dev***, je ne l'aime pas, même quand
il s'y met, et quoiqu'il fasse l'amant empressé, je doute
fort de sa tendresse. Je lui ai fait une de ces insultes
qu'un homme qui n'est pas aimé ne pardonne guère.
Je ne t'ai jamais raconté cela , de peur de l'irriter
contre lui ; mais aujourd'hui que tu l'estimes trop peu
pour lui chercher querelle, je puis tout te dire. Un soir
il vint faire une visite à mon aïeule. J'étais seule. Il
était ivre sans doute. Il faisait chaud, j'avais les épaules
découvertes. Il lit le geste d'y poser la main. Je le vis,
car j'avais la glace en face. Je tenais l'un de mes gants
que je venais d'ôter; je me retournai, et de ce gant je
le frappai au visage, puis je sortis. Oh ! que cet homme
doit nous haïr! Encore une fois, sois sur tes gardes.
LETTRE XXIVe.
25 Avril.
EMMA A JULES.
Je crains cette soirée. Si tu m'écris, que me diras-tu?
Si tu ne m'écris pas, combien je vais souffrir! et pour-
tant je dois savoir que tu ne peux sans cesse l'occuper
de moi.
Mon ami, je n'ai plus ni raison ni vertu; viens ou je
ferai quelque chose de mal. Mon sang bouillonne, mon
coeur brûle, ma tête s'égare.
Oui, je crois que je deviens folle. O mon Dieu! si
cela est, tue-moi; non, je ne veux pas être folle.
EMMA. 35
J'ai passé la soirée à t'attendre. Je ne suis pas sortie.
A dix heures, je me suis couchée. Miss Lucie m'a lu
quelque chose, je ne sais quoi ; je me suis endormie.
Il semble que le sommeil renouvelle la vie. Mais comme
les songes irritent l'amour! Quand je me réveille, je suis
toujours prête à courir vers toi, à me jeter à tes genoux
et à y mourir; mais non y mourir d'un coup, je vou-
drais y sentir mon ame s'exhaler peu à peu pour se
confondre à la tienne; oui, je voudrais ainsi doucement
cesser d'être moi pour devenir toi , non toi seul, mais
toi et moi en un seul coeur.
LETTRE XXVe.
28 Avril.
EMMA A JULES.
Viens, mon ami, ne perds pas un instant. Oh! que
j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre! Ma grand'-mère
m'a autorisée à te le dire. Oh! que n'es-tu déjà ici!
LETTRE XXVIe.
29 Avril.
EMMA A JULES.
Ami, j'ai accepté avec reconnaissance et je porte avec
délice ton signe d'esclavage. La liberté, qui m'était si
chère, a aujourd'hui moins de prix pour moi que cet
anneau.
36 EMMA.
LETTRE. XXVIIe.
6 Mai.
EMMA A JULES.
0 bonheur ! je suis ta fiancée ! Qu'on ne m'appelle
plus Emma l'orpheline, je ne la suis plus. Fière et heu-
reuse, bientôt je porterai ton nom. Mon ami, toutes les
difficultés sont aplanies : dans six mois catholique , et
dans un an ta femme. Oui , ta femme de droit et de
coeur, puisque, je la serai devant ton église comme je la
suis devant Dieu et toi.
Que ce délai, mon ami, ne te semble pas trop long;
pour moi, il ne l'est pas. Si nous n'habitons pas sous
le même toît, ne nous verrons-nous pas tous les jours?
A toute heure , à tout instant ne penserai-je pas à toi?
Toujours ne pourrai-je pas me dire: je suis sa femme?
Mon ami , quelque désir que j'eusse d'être à toi,
quelqu'heureuse que je sois de l'être , sais-tu que j'ai
hésité? Avant de me décider , j'ai eu à soutenir contre
moi-même des combats terribles. J'ai songé à la maladie
dont mon père est mort, et je me suis dit : si moi j'allais
en être atteinte, si ma raison aussi s'égarait, qu'il serait
malheureux de me voir ainsi !
Quand cette idée venait , le désespoir s'emparait de
moi : je voulais promettre à Dieu de n'être jamais ta
femme, je voulais mourir. Juge, quand l'instant a été
proche, ce que j'ai dû souffrir. J'ai cru que ma tête se
briserait.
Enfin, je n'ai pu y tenir , car je serais morte. J'ai
donc eu raison de faire ce que j'ai fait. J'ai consulté notre
bon docteur, je ne lui ai rien caché. Il a connu mon
père, il a dû voir si j'avais le même mal. Je lui ai dit

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