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Epitre à mon ami Bazin

24 pages
imp. de Dezauche (Paris). 1837. In-8°. Pièce cartonnée.
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ÉPITRE
A M©M*AMI BAZIN.
Sermone opus est modo Iristi, saepe joeoso.
(HOR.)
K&MQ»
IMPRIMERIE DE l)EZAUCIIE, FAUB. MONTMARTRE, 11.
1837.
ËPITRE
4 Si©» MM S5â21ït,
Serraone opus est modo trisli, saepe jocoso.
(HOR.)
En ce temps de courage, où l'on ose tout dire,
Quelle main a fermé la bouché^ la satire ?
Cher Bazin ! de nos jours l'homme est-il si parlai i
Que sur lui l'épigramme essaie en vain son (rail :'
Ou la corruption, qui marche toute hue,
A-t-elle à sa laideur accoutumé la -vue
Jusques à fatiguer, par ses hideux travers,
Celle indignation, muse des temps pervers ?
Certes, à voir comment certain peuple qui s'aime
Se pose sur l'autel qu'il se dresse à lui-même,
Et respire enivré ce mercenaire encens
Que vendent au rabais ses gazetiers marchands,
On est près d'admirer l'expression naïve
D'un orgueil qui s'étale avec tant de franchise,
Et de se laisser prendre à l'air de vérité
Qui pare cet excès d'heureuse vanité.
D'un coeur pur à la fois indice et récompense, .
L'inaltérable paix suit partout l'innocence.
Si l'intrépidité de bonne opinion
Est un signe certain de la perfection, ^ ~''
Où trouver dans le temps une époque plus sûre
D'échapper aux rigueurs de l'austère censure ?
Quand vit-on , en effet, contentement de soi
Plus grand, plus animé d'une robuste foi ?
Nous avons déserté le culte de nos pères ;
L'homme, ce nain d'un jour, n'admet plus de mystères.
Saints abîmes, pour lui sans clartés et sans fond ,
Ils humiliaient trop sa superbe raison !
Mesurant le possible à son vaste génie,
Ce qu'il ne comprend pas son orgueil le dénie.
Trop altiers pour plier sous le sceptre des rois,
Nos dédains fastueux n'épargnent pas les lois,
Despotes ombrageux dont l'injuste prudence
— 3 —
Doute de nos vertus que le soupçon offense.
Et qu'obtiennent de plus pontife, magistrat?
Eux, jadis entourés de prestige et d'éclat,
Qu'ils flattent maintenant, ou sachent en silence
Par leur obscurité mériter l'indulgence.
Voilà comment l'orgueil a banni de nos coeurs
Le respect salutaire et les saintes terreurs.
Long-temps agenouillé devant Dieu, l'homme rêve
Qu'il est grand comme lui parce qu'il se relève,
Et ce tribut d'honneurs qu'il refuse aujourd'hui
Au ciel, aux lois, au prince, il se l'adjuge à lui,
Depuis que d'un sot culte adepte, oracle, idole,
Il s'est un beau matin fait Dieu par la parole.
Ainsi, quand Rome impie eut laissé Jupiter
Se morfondre isolé dans son temple désert,
Des superstitions le bizarre assemblage
Vint remplacer les dieux destructeurs de Carthage ;
Et l'Egypte important ses ibis et ses chats,
Vit au pied des autels trembler Romains et rats.
« En vérité, dis-tu, pourquoi ce ton sévère ?
Ce courroux est injuste et ta bile exagère.
Devant des dieux nouveaux, nous, plier les genoux ?
Nous n'en prions aucun. La loi les permet tous,
Au surplus. Nous avons, comme l'antique Rome ,
Ouvert un Panthéon, je l'avoue, et pour l'homme,
L'homme seul ; mais ici tout ce qui tient du dieu
A si peu de crédit, qu'on va dans ce saint lieu
Admirer le vaisseau, les frises, la coupole,
Sans accorder l'honneur d'un coup d'oeil à l'idole.
Ainsi, dès le début, ta muse tombe mal,
Et prend hors de saison des airs de Juvénal.
Et puis, quand nous aurions un peu d'orgueil en France,
N'avons-nous pas de quoi payer ton indulgence,
Et ne sommes-nous pas la grande nation ?
Tu n'as donc jamais lu de proclamation ?
Chaque jour, aux flatteurs nos journaux si sévères
Débitent notre éloge à cent mille exemplaires.
Sur tous les autres points constamment désunis,
C'est le seul sur lequel ils soient du même avis.
Et ne me réponds pas que tout journal spécule
Sur la crédulité du lecteur qu'il adule.
On peut croire à coup sûr nos sages députés ;
Notre dette fait foi de leurs austérités.
Chez eux tout orateur est sûr de l'auditoire,
S'il entonne assez haut l'hymne de notre gloire.
Alors tous les partis, tricolores ou blancs,
Rare unanimité ! se dressent sur leurs bancs,
Et savourent émus ces grands mots dont l'emphase
Enfle tout à la fois l'auditeur et la phrase.
Oh ! du vrai sur les coeurs irrésistible effet !
Tout ministre est certain d'emporter son budget
Si, nouveau Scipion, à son arithmétique
Il mêle un grain d'encens pour le peuple héroïque.
Des hommages enfin le plus beau, le plus grand,
Le pouvoir souverain aujourd'hui nous le rend.
A dîner... Mais pourquoi ces éclats d'un sot rire ?
Le dîner est sacré, même pour la satire.
Ecoute. Nos aïeux, aux jours de grand couvert,
Bouche close et debout, du potage au dessert,
Etaient admis jadis, par grâce spéciale,
A voir se délecter une bouche royale.
Aujourd'hui, commerçants, commis, soldats, bourgeois,
Nous nous asseyons tous à la table des rois.
Nous devons cet honneur à la grande semaine,
Qui, réhabilitant chez nous l'espèce humaine,
Y fit par millions germer des souverains,
Tels qu'en vit Cynéas au sénat des Romains.
Car la Liberté fait des rois en trois journées
Plus que la Sainte-Ampoule en douze cents années.
Cette ardeur de blâmer vient donc hors de propos.
Censurer hardiment un peuple de héros,
C'est être neuf sans doute, et la plaisanterie,
Si plate qu'elle soit, pourra plaire à l'envie ;
Mais heurter à plaisir l'orgueil national
Pour briller dans des vers, auteur original,
C'est un métier peu sûr. Dieu sait ce qu'on s'attire
Par les traits imprudents d'une vaine satire.
Socrate a payé cher le sel de ses bons mots :
Il périt écrasé sous la ligue des sots.
Tu n'es point un Socrate, et ta muse inconnue
Croit aisément dans l'ombre éviter la cigùe.
Mais prends garde, aujourd'hui nous avons le duel :
Le fer seul y préside,, et juge sans appel.
Il ne s'agit pas là d'un jury débonnaire ;
Mais d'un fier spadassin, à poigne meurtrière,
Qui, tirant sans pitié son arrêt du fourreau,
L'exécute, à la fois plaignant, juge et bourreau.
D'une lugubre fin que le ciel te préserve !
Point de satire donc : et s'il faut que ta verve
S'échappe en traits piquants, suis le sage parti
Qu'ont pris ces gens rusés, le bonhomme et Casti.
Donne au lion un sceptre, au cheval la pairie,
Au chat une ambassade, au lièvre une mairie,
A Jocko des crachats, la croix à Jean lapin ;
Mets le caniche à droite, à gauche le mâtin,
Place entr'eux le renard aux bancs du ministère.
En déguisant ainsi la vérité sévère,
Tu pourras sans danger lancer au genre humain
Ces traits que tout lecteur applique à son prochain ;
Et tes vers en tout cas, p'aisir de l'innocence,
S'ils ne corrigent l'homme amuseront l'enfance.
Ou, si tu veux enfin combattre à découvert,
Un chemin sûr et beau sous tes pas est ouvert :
Attaque le pouvoir ; taxe-le d'avarice,
De prodigalité, de fraude, d'injustice ;
Saisis-le corps à corps ; crie à l'oppression,
A l'oubli des serments envers la nation.
Il te laissera dire, et tes vers politiques
Charmeront les échos des clubs patriotiques.
Cher à l'estaminet, ton nom y fleurira
Dans un air parfumé de gloire et de tabac.
Qu'une indigestion t'enlève à la patrie,
On dira : Pour la France il a donné sa vie !
Et nos républicains, les yeux chargés de deuil,
S'arracheront l'honneur de porter ton cercueil.
Tes mânes entendront ta veuve désolée,
La Liberté, gémir sur ton beau mausolée
A grands frais érigé du denier que l'impôt,
Le cigarre et l'amour laissent au bousingot.
Quand viendra de ta mort le sombre anniversaire,
Paris ému verra ta pompe funéraire,
Acquittant le devoir du pieux bout de l'an,
Couvrir les boulevarts de son deuil ambulant.
Qui sait si tes amis, aussi tendres qu'Achille,
Ne t'immoleront pas quelque sergent de ville ;
Ou si, de tant d'honneurs la police en émoi,
N'y joindra pas celui d'assister au convoi?
Choisis donc et crois-moi : médire pour médire,
Fiel d'opposition passe fiel de satire.»
Sans doute ! Par malheur je n'ai pas les vertus
Qu'il faut pour égaler nos modernes Brutus.
Je ne saurais singer les durs enfants du Tibre ;
Et trop indépendant pour être un homme libre ,
Je ne veux pas payer, même la liberté,
Par l'abnégation de toute volonté.
Chez nous, la loi domine en reine débonnaire :
Sa longanimité menace et laisse faire.
Qui monte à point sa garde, et paye ses impôts,
Va, vient, agit, s'arrête et dort en tout repos 5
Chez lui, s'il est garçon, il peut régner en maître
Des confins de sa porte à ceux de sa fenêtre 5
Dehors il peut flâner d'un pas tranquille et sûr ,
Sans se faire écraser, s'il serre bien le mur.
C'est là l'état que j'aime, et je n'en veux point d'autre.
Mais aller d'un parti me proclamer l'apôtre,
Me résigner au sort du forçat enchaîné,
Qui, par ses compagnons sans relâche entraîné,
Voulût-il s'arrêter, doit marcher où le pousse
De tous ses compagnons l'inégale secousse ?
Non : moi je suis bizarre, et je tiens à mon pas.
Aliène qui veut sa raison ou son bras,
Je ne puis : mon esprit faible et pusillanime,

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