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Épître du diable à Buonaparte... [Signé : Lucifer.]

De
24 pages
1814. In-8° , 24 p..
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Mai 1814.
AVIS DE L'ÉDITEUR.
DEPUIS l'Epître du Diable à Voltaire, écrite en vers il
y a une quarantaine d'années , il n'avait plus été question
de rapport épistolaire entre la France et l'Enfer; apparem-
ment que Satan n'accorde cette faveur qu'aux scélérats du
premier ordre, qui , comme notre ci-devant, savent cor-
rompre et pervertir en grand. S'il eût différé sa lettre d'une
quinzaine de jours, il y eût sans doute rappelé quelques
autres particularités, qu'il lui était impossible de prévoir au
moment où il l'a écrite. Il n'aurait pas manqué, par exem-
ple , de féliciter son ami , sur les mesures prises pour faire
sauter les magasins de Grenelle et pour exporter du royaume
deux cent millions de francs , qui , après tout, appartien-
nent naturellement à celui dont cet argent porte l'effigie.
Au reste , le lecteur suppléera aisément à cette omission ,
et complétera, de lui-même, le tribut de louanges que
Bon-à-part a mérité par lés dernières actions de sa vie em-
pirique. La lecture de cette lettre fera aussi juger si nous
avons quelque sujet de regretter son gouvernement et sa
dynastie , et si nous avons eu tort de lui donner son congé
absolu.
A notre cher fils Apollyon Bon- à-part,
ex-conquérant, SALUT.
BRAVE APOLLYON (Apoc.9. 11. ),
J'ATTENDAIS de jour en jour à te féliciter sur
les immortels opérations de ton règne, lorsque
l'arrivée d'un de tes aides-de-camp , décoré du
grand-cordon , m'a enfin décidé à t'envoyer une
estafette, qui te remettra la présente, signée de
ma propre griffe , et contresignée par mon sous-
secrétaire. Je l'accompagne d'un diplôme en bonne
forme, par lequel, en reconnaissance de tes im-
portans services, je t'établis mon premier lieute-
nant dans tout le territoire français et les pays
adjacens. J'espère que ce brevet accordé sur une
délibération de mon Sénat infernal , servira à
retremper ton courage et à rendre toute leur élas-
ticité aux ressorts de ton génie malfaisant; car ton
susdit grand-cordon m'a assuré que, depuis tes
déroutes de Russie et de Saxe, mais sur-tout de-
puis tes malheureuses affaires de Champagne, on.
te voyait souvent rêveur et mélancolique, ce qui,
I.
U)
joint a tes fréquens accès de catalepsie, pourrait
faire crouler ta machine , et partant nous ame-
ner sous peu ta majesté empirique.
Tu ne saurais croire combien ces fâcheuses
nouvelles sur l'état de mon ami, m'ont vivement
affecté, au point qu'elles auraient brisé mon ame,
si elle n'était dure par essence. Camarade , en
quelque temps que tu débarques ici, rien n'y sera
épargné pour faire à ta hautesse la plus pompeuse
réception; mais ta présence m'est encore nécessaire
là-haut : tu m'y sers si bien ; que je te préfère à un
millier de scélérats vulgaires. Reste donc à ton
poste le plus long-temps que tu pourras : pour
cela, tâche de dormir quelques heures de plus;
contente-toi , s'il le faut, de sept à huit tasses de
café par jour ; use en un mot de tous les caïmans
que te prescrira le baron Corvisart, afin de prolon-
ger la vie si précieuse d'un diable sous la figure hu-
maine. Un jeune héros comme toi peut encore se
promettre quarante printemps et tripler la somme
de ses exploits. Cherche sur-tout à embàtarder
la France d'une nombreuse postérité , à qui tu
puisses léguer , en partant , toute ta perfidie,
toute ton ambition , toute ta cruauté , toute ton
impiété , qualités dont la réunion est trop rare,
et que tu possèdes au degré le plus éminent. Il est
vrai que ton roi de Rome t'offre déjà un héritier
présomptif de grande espérance, lui dont le nom
seul, comme le tien , porte avec soi l'imposture;
toutefois ce n'est encore là qu'un frêle appui pour
(5)
ta dynastie naissante. D'ailleurs, à en croire la
chronique scandaleuse , il sortirait de l'une des
deux Montebello ; car défunt ton ami Lannes, mal ¬
gré tous les éloges funèbres que tu lui as fait faire,
avait changé de femme aussi- bien que toi. Quoi
qu'il en soit de ce mystère d'iniquité , que le temps
éclaircira , tu ne seras parfaitement reçu au Tar-
tare , qu'autant que tu laisseras à la grande nation
du moins un vigoureux rejeton du sang Bona -
partien , qui bien que bâtard ( tu ne peux en
avoir d'autres du vivant de dame Joséphine),
marche un jour sur tes traces ; qui puisse à ton
exemple déployer sur le trône aquilin l'assem ¬
blage de tous les vices , et régner en fripon ; qui
sache en perfection le métier de conquérant, et
qui excelle dans le grand art de tyranniser et de
décatholiciser ses peuples : moyennant ces condi ¬
tions, les Français d'aujourd'hui ne regarderont
pas à la légitimité , quoique tu l'aies mise au rang
dès constitutions de l'Empire nouveau-né.
Je sens bien que ta position actuelle n'est pas
des plus riantes : je sens qu'un coeur aussi grand
que le tien , comme on le disait naguères au Sé-
nat , ne peut se résoudre à porter une couronne
flétrie, une couronne inférieure à celle de Char-
lemagne : qu'est-ce , en effet, qu'un royaume de
France tel qu'il était il y a trente ans, pour une
tête qui est de calibre à gouverner le monde?
D'ailleurs, comment laisser impunie la trahison
de tes ci-devant alliés , dont tu ne voulais aban -
(6)
donner aucun , et dont quelques-uns te devaient
leur élévation et leur puissance ? Enfin , comment
recouvrer ta réputation de grand général , de
grand législateur, de grand politique , de grand
conquérant? Je t'avoue, camarade, que ces ré-
flexions ont quelque chose de mortifiant, sans
compter que tu pourrais bien avec tout cela deve-
nir l'objet de la haine et de l'exécration de la pos-
térité. Oh ! si j'avais la toute - puissance de mon
rival, je saurais te rendre au centuple l'honneur
et la considération que tu as perdue dans le cours
de deux malheureuses campagnes : mais , après
tout, un digne fils de Lucifer doit-il faire tant de
cas de ces minces avantages ? Car l'honneur né
gît que dans l'opinion des hommes : l'estime et
l'amour des peuples dépendent ordinairement de
leurs caprices et de leurs préjugés : que les génies
étroits et bornés attachent du prix aux qualités
morales qui les font chérir et respecter; c'est la
marque d'une grande ame de les dédaigner. Un
Louis XVI , par exemple , aurait été sensible à
l'honneur : sa bonté naturelle lui eût fait ména ¬
ger la vie et la fortune de ses sujets : loin de pro-
diguer leur sang dans des guerres de politique,
comme tu l'as fait dans celle de Russie, il les eût
gouvernés en paix, et traités comme ses propres
enfans; ces sentimens étaient , pour ainsi dire ,
innés dans les Bourbons tes bienfaiteurs.
Mais toi, à qui la nature, au lieu d'entrailles, a
accordé un coeur martial et les mâles inclinations
(7 )
d'un héros, tu as des titres mieux fondés à l'immor-
talité : eh! qu'importe par quel chemin on y arrive?
Qui osera jamais te contester la gloire d'avoir rem -
porté cinquante victoires du premier ordre? Quelles
plaines n'ont pas été engraissées du sang qui a été
versé sous tes ordres? Figure-toi par avance ce que
les races futufes raconteront de ta majestueuse
personne . . . . . « Cet homme si extraordinaire,
» dira-t-on , n'était d'abord qu'un chétif caporal,
» né en Corse on ne sait trop de quel père : une
» certaine Laetitia assez complaisante, mais pas
» trop délicate, lui donna le jour ; cependant, ap-
» puyé sur les ailes de son seul génie, de la pous -
» sière il s'est élevé jusqu'au faîte des grandeurs,
» jusqu'à devenir un foudre de guerre , jusqu'à
» exécuter des projets que personne avant lui
» n'avait seulement conçus, jusqu'à régner sur
» la France, en dépit de la presque totalité des
» Français. » Voilà , camarade, des souvenirs
vraiment délicieux pour les âmes fortes, sublimes,
supérieures à la pitié, aux remords et aux douces
affections. C'est pourquoi je trouve très-déplacé
que tu te sois nommé monarque et père, comme
si tu avais reçu de la nature la moindre étincelle
de cet amour paternel qu'éprouve le commun des
hommes ! Aussi, cette expression a-t-elle été es ¬
timée à sa juste valeur par ceux qui te connaissent.
Tout diable que je suis, je n'aime point l'hypocri-
sie , parce que, d'après le dire d'un bel-esprit ,
« c'est un hommage que le vice rend à la vertu.»
(8)
II est indigne d'un grand homme d'avoir recours
à ces petitesses : me siérait-il bien à moi de vou-
loir paraître blanc ?
Ne te laisse donc pas ébranler par les revers qui
viennent de fondre sur toi : songe un peu qu'il
fut un temps où tu n'avais pas de quoi couvrir
ton humanité; d'ailleurs ces sortes d'épreuves
sont inévitables dans la carrière des honneurs ;
enfin c'est dans les revers que se déroulent toutes
les ressources du génie : je les regarde comme des
nuages passagers , qui peuvent bien pour quelque
temps intercepter les rayons du soleil, mais qui
se dissipant bientôt après , ne font que mieux res ¬
sortir son éclat éblouissant : cette comparaison
qui est de M.r Fontanes , me paraît pleine de jus-
tesse et véritablement digne d'un grand maître
de l'Université. Au reste , quand l'avenir ne t'of-
frirait plus de gloire à moissonner, quand tu ne
devrais plus savourer le plaisir de promener tes
regards farouches sur des monceaux de morts et
de mourans, ne peux-tu pas te replier sur le passé,
et assis à l'ombre de tes lauriers, contempler avec
délices cette chaîne de merveilles , ce nombre
presque infini de hauts- faits, capables d'immor-
taliser plusieurs Jacobins ? Quant à moi, je jure ,
foi de démon , de t'en récompenser à ton arrivée ,
par l'un des premiers majorats de mon Empiré.
En effet, quelle suite de trophées érigés à ta gloire
par tes mains triomphantes ! Je ne peux m'empê-
(9)
ther d'en faire ici une courte énumération , au
risque de faire rougir ta modestie :
I.° N'est-ce pas toi qui, jeune encore, as fait
mitrailler les sections de Paris, parce qu'elles vou ¬
laient entraver la révolution dont ton oeil perçant
prévoyait dès-lors les grands avantages que tu en
recueillerais un jour ?
2.° N'est-ce pas toi qu'on vit ensuite voler à
Malte, à Alexandrie, à St.- Jean-d'Acre , au Grand -
Caire , et montrer par - tout à l'Egyptien étonné
des prodiges de valeur jusque-là inconnus dans
ces contrées lointaines? Il est vrai que cette expé ¬
dition eut pour dernier résultat la perte de cin-
quante mille hommes ; mais aussi elle fut émi ¬
nemment brillante , et comparable au moins à
celle des Argonautes.
3.° N'est-ce pas toi qui, reparaissant tout-à-
coup avec la promptitude de l'éclair , as envahi
la place de premier consul , puis escamoté celle
d'empereur, puis bouleversé le nord, le centre et
le midi de l'Europe , en renversant du trône une
foule de demi - rois, pour y planter ton Joseph ,
ton Louis, ton Jérôme, ton Borghèse, ton Félix,
ton Eugène, ton Berthiér, et jusqu'à Murat et à
Bernadotte , dont la défection te fait écumer de
rage?
4° N'est-ce pas toi qui , sans abjurer comme
celui-ci ta religion (puisque tu n'en eus jamais),
as professé en Orient ta profonde vénération pour
Mahomet ? as cherché les moyens de rétablir en

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