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Esquisse politique

De
116 pages
Blaise (Paris). 1829. XIII-126 p. ; in-8.
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quatre livraisons , 320 fr. Chacune de ces livraisons se vend
séparément. 80 fr.
NOTA. Les tomes II et III ayant été imprimés à un moindre nombre que le premier,
les personnes qui négligeront de les retirer promptement seront exposés à ne pouvoir
compléter.
IMPRIMERIE DE BETHONE, RUE PALATINE , N° 3,
ESQUISSE
Plura paucis.
PARIS.
J. J. BLAISE, LIBRAIRE-ÉDITEUR, RUE FÉROU, N° 24 ,
PRÈS SAINT-SULPICE.
ET CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTES.
5 JANVIER 1829.
DEDICACE.
JE dédie, ou plutôt j'adresse cet écrit aux
Royalistes de France.
D'ordinaire on dédie un livre pour lui et
pour soi : c'est un marché de protection et de
flatterie.
Moi, j'ai d'autres soins et d'autres motifs.
Je ne flatte point et me soucie peu d'être pro-
tégé. Ma dédicace a pour cause l'utilité de
ceux à qui je l'adresse.
Je veux qu'ils sachent dès l'abord à qui ils
auront affaire : une dédicace n'est pas l'oeuvre
d'un adversaire et d'un ennemi.
Je veux aussi qu'ils sachent promptement le
sujet de l'ouvrage : que peut-on dédier à un
parti politique, si ce n'est de la politique, et à
un parti royaliste , si ce n'est de la politique
I
(ij )
selon l'intérêt monarchique? La première con-
dition d'une dédicace est de flatter les goûts de
celui à qui elle est destinée.
Je veux enfin qu'ils comprennent que cet
écrit ayant été composé pour eux, il n'est pas
tors de propos qu'ils y jettent les yeux et y
réfléchissent : c'est bien le moins qu'on doive
à l'auteur d'une dédicace , de lire l'écrit dont
on devient le patron.
Préface.
QUI suis-je? Eh ! que t'importe, Lecteur? C'est ce
que je dis, non ce que je suis qui t'importe. Lis ,
et juge. La piperie des noms a mis en crédit bien
des sottises dans le monde.
Si j'étais moins convaincu de la vérité de ce que
j'écris , peut-être que j'y mettrais aussi mon nom,
pour lui donner un peu plus de créance et d'au-
torité.
INTRODUCTION.
TOUT est dépendant dans les affaires
du monde ; tout tient et se mêle à ce
qui le précède et à ce qui le suit. Dieu
seul est grand , Dieu seul est seul.
Qui veut bien connaître le caractère
d'une action demande quel en a été le
motif et le but; il en veut découvrir
le principe et la fin ; il cherche les ef-
fets qu'elle a eus , et de quoi elle est
elle-même l'effet.
C'est avec raison; car il n'est rien,
dans l'ordre physique et moral, qui ne
participe à la nature de la cause quel-
conque qui l'a produit. La filiation des
oeuvres de l'homme est comme celle de
(vi)
sa race , empreinte d'un caractère inef-
façable de continuité et de ressem-
blance.
Les événements publics ne font point
exception. Au contraire : ces grandes
actions qui troublent le monde n'en
sont pas moins, malgré leur immen-
sité , le résultat d'une pensée que d'au-
tres pensées firent naître , et qui de
progrès en progrès détermina à son
tour le nombre infini d'actions privées
sans le concours desquelles elle n'au-
rait pu s'accomplir.
C'est là, bien plus qu'en toute autre
chose, que la génération des faits ne s'é-
puise ni ne s'interrompt.
Prenons pour exemple les événe-
mens que nous avons sous les yeux.
Croit-on qu'il y ait une bien grande
distance entr'eux et les événemens sem-
blables qui les précédèrent? Oui, si l'on
mesure le temps, et si l'on ne tient
compte que des résultats. Mais cette
( vij )
manière d'observer n'appartient qu'aux
vues faibles ou inattentives. Quiconque
serait assez clairvoyant pour distinguer
tous les fils de cette longue trame d'actes
politiques, y trouverait des défauts sans
nombre, mais point de lacunes: 1816
et 1819 , 1821 et 1828, tout cela se
tient.
Dès l'année 1816 et même au-delà ,
il y avait en France des royalistes con-
ditionnels et des royalistes sans condi-
tion, des esprits enflés de doctrines et de
théories, des partisans de l'empire ,
des partisans de la république, d'autres
enfin qui n'étaient partisans que d'eux-
mêmes et qui ne servaient l'intérêt d'au-
trui qu'en vue de leur intérêt.
De quelle manière tout cela s'est-il
groupé et organisé ? Je le dirai en son
lieu.
J'appelle royalistes conditionnels, ces
hommes dont, à mon avis, le sentiment
( viij )
n'est pas assez juste, ni la politique assez
prévoyante, et qui subordonnent quel-
quefois, dit-on, à des intérêts d'un
ordre inférieur leur dévouement pour
la royauté.
J'appelle royalistes sans condition
ceux qui comprennent que tous les in-
térêts de rang , d'honneur , de pouvoir,
de fortune et de liberté , sont confondus
dans l'intérêt de la royauté , et qui les
subordonnent en conséquence à ce der-
nier intérêt, parce qu'ils le considèrent
à la fois comme la source et la garantie
de tous les autres : gens, non pas d'un
amour déréglé pour le pouvoir absolu,
comme diront quelques-uns, mais d'un
dévouement absolu pour le pouvoir
bien réglé.
J'appelle indistinctement républicains
tous ceux qui rejettent le principe de la
royauté. Il est vrai pourtant qu'il y en a de
deux sortes , et même de trois. Les uns
que les souvenirs de leur jeunesse atta-
(ix)
chent au système fédéral des Etats-Unis;
les autres, que la sanglante expérience de
1793 n'a pas désabusés de la démago-
gie absolue ; les autres enfin, disciples
d'une école plus récente et moins po-
sitive, qui ne sait point encore ce qu'elle
voudrait, mais seulement ce qu'elle veut
qu'on ne veuille plus. Il m'a paru que ces
différences méritaient à peine d'être re-
marquées , parce qu'elles n'ont encore
rien produit. Le moment de se diviser
n'est pas revenu depuis trente ans pour
les partisans de la république, et j'es-
père encore que ce moment ne revien-
dra point.
Les gens de doctrines ne sont pas non
plus divisés : il y a pourtant quelque
chose en eux d'essentiel et de carac-
téristique à observer et à recueillir :
car ils ne sont pas divisés, quoiqu'ils
aient changé ; et ils ont changé exté-
rieurement, c'est-à-dire de langage et
de direction , sans changer effective-
( x)
ment, c'est-à-dire sans abandonner le
Lut qu'ils s'étaient proposés dès le pre-
mier jour.
Ainsi ils défendaient le principe mo-
narchique en 1816 , et maintenant ils
le combattent. Le plus distingué d'en-
tr'eux soutenait alors très-sérieusement
et très-dogmatiquement que la liberté
des journaux n'était pas dans la Charte ,
et que le gouvernement pouvait très-
bien se passer d'avoir la majorité dans
les Chambres. Aujourd'hui, c'est tout le
contraire: notre gouvernement n'est plus
qu'un gouvernement de majorité , tout
royal qu'il est, et le journalisme est le
ministre légal de l'opinion, qui est elle-
même le régulateur absolu de toute
chose.
Tout cela se choque et se contredit,
n'est-il pas vrai? Eh bien, point du tout.
Ces gens à doctrines ne se groupaient en
1816 autour du pouvoir que pour en
éloigner les hommes de la monarchie.
(xi)
Depuis , ils ne se sont unis contre le
pouvoir que pour en arracher les hom-
mes de la monarchie. Dans le premier
temps, il leur fallait des maximes favo-
rables ; dans le second, des maximes
contraires à l'autorité. Voilà comment
ils ne changent point en changeant tou-
jours. Leur idée fixe et invariable est
qu'il ne faut rien , absolument rien du
temps passé; si ce n'est peut-être un
simulacre de pouvoir , qu'on puisse
appeler encore souverain , mais qui
ressemble aussi peu que possible à la
royauté.
Je n'ai rien à dire des gens de l'em-
pire. Ceux-là ne changent, ni ne se di-
visent : ils vont droit à leur but, sans
se laisser jamais détourner, et recrutent,
chemin faisant, tout ce qui consent à
combattre leur ennemi, sans s'inquiéter
du cri de guerre. Ils comptent sur la
force des choses, comme ils disent,
c'est-à-dire sur les moeurs de la nation
( xij )
et sur l'état du pays, qui ne permettent
pas d'y fonder une république. Ils sa-
vent bien que quiconque combat, tra-
vaille pour eux, même à son insu,
même malgré lui, et que la France étant
monarchique, de nécessité et de nature,
la querelle véritable n'est qu'entre la
nouvelle monarchie et l'ancienne, entre
la légitimité et l'usurpation.
Nous étions ainsi en 1816, et nous
sommes encore ainsi en 1828. Or, dans
les temps de partis, tout vient d'eux.
Qui voudrait donc connaître bien exac-
tement un seul des mouvemens politi-
ques que nous avons éprouvés, devrait
étudier tous ceux que nous avons éprou-
vés depuis que les partis actuels sont
entrés en scène. Résultat fortuit ou prévu
de la combinaison d'élémens toujours
semblables et qui s'agitent toujours dans
la même sphère, il n'en est aucun qui
ait un caractère entièrement distinct et
indépendant, et qui n'ait retenu l'em-
( xiij )
preinte de l'origine commune d'où ils
sont sortis.
Ainsi pour tracer, comme je me le
propose, une esquisse fidèle des événe-
mens de 1828, il ne faudrait rien moins
qu'embrasser la restauration tout en-
tière ; mais ce serait beaucoup trop
pour moi et pour les lecteurs. Je n'ai
pas tant de loisir, ni de force. Dût ce
mince écrit rester imparfait (et je suis
fort résigné à ce malheur-là ), je m'abs-
tiendrai de prendre les choses de si haut.
Je dirai seulement quelques mots de
1821. Pour cela, il n'y a malheureuse-
ment pas moyen que je m'en dispense.
ESQUISSE
POLITIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
MIL HUIT CENT VINGT ET UN.
IL peut arriver dans un État des événemens
d'une telle nature, que deux portions consi-
dérables de citoyens soient animées l'une
contre l'autre d'un ressentiment dangereux.
Si le gouvernement est en pleine vie, et que
cet embarras soit le seul qu'il ait, aucun
moyen artificiel n'est nécessaire : son ascen-
dant naturel suffit.
Mais s'il est récent, s'il a par conséquent
de l'incertitude et de la faiblesse, l'ardeur des
partis s'accroissant de toute l'influence qui lui
manque, il ne faut pas s'étonner qu'il craigne
de succomber lui-même au fort de la lutte,
( 16 )
et qu'il ait recours à des combinaisons ex-
traordinaires pour suppléer aux moyens na-
turels dont il est prive.
Les tiers-parti sont au nombre de ces ex-
pédiens. De bons esprits ont pensé que c'é-
tait une combinaison utile et habile , parce
qu'elle était la seule qui pût, dans le cas
donné, garantir au gouvernement l'usage de
sa liberté et de sa puissance.
C'est pourtant par la raison opposée que
j'ai douté quelquefois de l'utilité de cette me-
sure ; car les hommes qui ne sont pas portés
naturellement, c'est-à-dire par leurs principes
et par l'intérêt de leur condition, à favoriser
l'action du gouvernement établi, n'y peuvent
être engagés que par des motifs créés exprès
pour acquérir leur suffrage. Or, cette convic-
tion de déférence et d'emprunt, a le double
inconvénient d'être passagère et d'être exi-
geante. Ce qui fait que le gouvernement n'y
peut guère compter plus que sur les autres,
et qu'il se donne peut-être en réalité une troi-
sième espèce de maîtres, qui n'est pas beau-
coup plus traitable que les deux premières.
Je n'oserais nier cependant qu'il ne se ren-
contre quelquefois des circonstances si fortes
et si compliquées, que le tiers-parti se forme
( 17 )
en quelque sorte de lui - même, et qu'au
moindre signe du gouvernement, il se livre à
lui sans réserve et sans condition. Lorsque de
grandes crises politiques exaltent à un haut
degré les ressentimens et les espérances des
factions, il se détache d'elles naturellement
quelques parties plus timides et moins ani-
mées, que la peur des crises nouvelles excite
à une sorte de résistance neutre et passive, et
qu'un sentiment commun rapproche fortui-
tement, malgré la diversité de leur origine.
Le péril peut être alors assez grand pour que
le désir de l'épargner à l'Etat et de l'éviter
pour soi-même acquière un instant l'énergie
et la sincérité nécessaires aux sentimens qui
font les partis.
Je ne sais s'il en fut ainsi du parti qu'on
appela politique au temps de Henri IV.
Je ne sais s'il n'en fut pas ainsi du parti
mixte et moyen qui se forma après la restau-
ration.
Mais ces partis, qui ne sont qu'un expé-
dient ou un accident, et pour qui la sincérité
n'est elle-même qu'un accident et un hasard
de fortune, n'ont jamais, par cette raison
même , une existence naturelle de longue
durée. S'ils se maintiennent au-delà, ce n'est
( 18 )
plus que par artifice et contre nature, et le
gouvernement retombe aussitôt dans les em-
barras que j'ai déjà indiqués.
Voyez ce qui en revint à Henri IV lui-même.
« Cette faction, dit Pérefixe (1), fut la plus
» dangereuse affaire que notre Henri eut ja-
» mais à démeler, quoiqu'il fît semblant de
» la mépriser, et qu'il nommât ceux qui en
» étaient les tiercelets. Elle n'éclata point à
» masque levé, et ne se sépara point ouver-
» tement de lui ; mais pour cela même elle en
» était plus à craindre. »
Aujourd'hui, point de différence : nos tier-
celets ne vont pas non plus à masque levé.
Comme les royalistes avaient tout perdu, et
que la catastrophe de 1815 avait achevé la
défaite de leurs ennemis, il était naturel, la
seconde restauration venue, de prévoir qu'ils
pourraient demander quelque compte de leurs
dépouilles.
Comme les artisans de la révolution
avaient tout acquis et que la trahison de 1815
semblait donner le droit de tout réclamer et
de tout reprendre , il était naturel de prévoir
qu'ils pourraient troubler de nouveau l'Etat
ou pour se défendre ou pour se venger.
(1) Hist. de Henri le Grand, édit. de 1822. p. 155.
(19)
Le gouvernement partagea toutes ces crain-
tes : à tort ou à raison, je n'oserais dire. Mais
le mal fut qu'elles se prolongèrent outre me-
sure, et que le tiers-parti dont elles avaient
été d'abord l'unique lien, se maintint ensuite,
au grand détriment de la royauté, par l'exer-
cice même du pouvoir qu'elles avaient fait
tomber dans ses mains.
Les hommes de ce parti craignant en effet
ou feignant de craindre toutes choses, n'a-
vaient d'affection, ni d'aversion pour aucune.
Il n'y avait rien qu'ils voulussent ou ne vou-
lussent pas exclusivement. La conviction leur
manquait, et à plus forte raison, la force que
donne la conviction.
Aussi, contraints de lutter contre la faction
irritée et entreprenante des partisans de la ré-
volution, le firent-ils, pour la plupart, molle-
ment, gauchement, et avec peu de succès.
Nés de la peur, leurs actes rappelaient sans
cesse leur triste origine. Ils cédaient devant
l'ennemi; et quand ils avaient réculé, ils s'ap-
plaudissaient', joyeux et fiers d'avoir évité
d'être vaincus.
Mais après avoir beaucoup reculé, ils se
trouvèrent un jour sur le bord du gouffre. Le
régicide se présenta aux portes des Chambres,
(20 )
le sang de la famille royale recommença à
couler, la capitale revit des séditions popu-
laires , et les conjurations militaires mena-
cèrent de nouveau le trône et les libertés.
Le tiers-parti fut glacé d'effroi. Il eut alors
un moment de doute sur son habileté et son
influence : c'était le premier. Mais à quels
moyens recourir? A quel effort assez puis-
sant pour nous rejeter en arrière, et cepen-
dant assez faible pour que leur fortune y pût
résister?
S'ils hésitèrent long-temps, on n'en doit
pas être surpris. Mais enfin ils se résignèrent,
et la loi d'élection, source première du mal,
fut modifiée.
C'était un remède imparfait ; mais c'était
pourtant un remède. Les chefs du parti en re-
connurent et en redoutèrent bientôt l'efficacité.
L'expérience ne démentit point leurs pres-
sentimens. Le temps des balancemens et des
neutralités n'était plus. Il était déjà opportun
alors de renoncer à ces fictions de partis dont
les avantages sont si incertains et coûtent si
cher. Il fallait rentrer dans la vérité, et choisir
hardiment entre les amis du gouvernement
royal et ses ennemis.
On en était à ce point quand l'année 1821
( 21 )
s'ouvrit. On tendait, il est vrai, la main aux
amis du Roi ; mais on y mettait pour condi-
tion qu'ils suivraient et seconderaient, troupe
généreuse et docile,des hommes qui les avaient
toujours combattus. La condition était difficile,
impossible même , à tout prendre. On l'a fit
pourtant, et on l'accepta même de bonne foi.
Le tiers-parti voulait vivre ; on le lui promit.
Mais les embarras étaient grands : on ne
pouvait manquer de demander des garanties
et il fallait les donner. On inventa les minis-
tères sans administration et sans porte-feuille,
expédient misérable qui devint un piège où
trébuchèrent ceux qui l'avaient tendu.
D'un autre côté, il était à craindre que les
nouveaux députés fussent exigeans et impa-
tiens. On avait peur de leurs propositions et
de leurs reproches. On crut avoir tout gagné
en temporisant, et le procès de la conjuration
militaire occupant l'attention et le temps de
la Chambre haute, en fournissait heureuse-
ment les moyens.
Toutefois ce procès lui-même était un dan-
ger de plus. Si l'issue en était favorable à l'ac-
cusation, c'était un grand triomphe pour les
royalistes et un grand surcroît de forces pour
eux.
(22)
Il y eut division sur ce point parmi les
chefs du parti. Les uns voulaient à tout prix
que l'on fît justice. Les autres craignaient que
la justice fût à trop haut prix.
Ceux-ci l'emportèrent. L'arrêt fut indulgent
et irrégulier ; mais un grand nombre de pairs
protestèrent, et le mouvemeut fut tel dans
l'opinion que le parti royaliste retira autant
d'avantages de cette défaite qu'il en eût pu re-
cueillir du succès le plus éclatant.
Au même moment, et comme pour ôter
tout moyen de retour à la fortune, la session
promise étant terminée, les deux ministres
que le conseil avait empruntés au parti roya-
liste , se retirèrent et le laissèrent dans le plus
misérable abandon.
On ne comprend point sur quelles combi-
naisons nouvelles il fondait l'espoir de tra-
verser la session suivante et de prolonger sa
domination. Egalement repoussé par les deux
partis qu'il avait successivement abusés , ré-
duit à lui-même, c'est-à-dire au petit nombre
de ceux que leur propre fortune liait à la
sienne, sans force, sans crédit et sans con-
fiance, il semblait qu'il ne lui restât plus qu'à
résigner le pouvoir. Il ne le fit pas néanmoins,
et il fallut le lui arracher.
(23)
Il céda donc, mais plus tard et avec dépit.
C'était un système à son avis si habile, d'en-
traîner à soi tout le monde, n'étant soi-même
à personne, et de gouverner à la fois plusieurs
partis différens , sans s'engager jamais dans
aucun ! Il était si cruel d'être précipité juste-
ment par ce mouvement continu, divers et al-
ternatif, qu'on avait pris ou donné comme un
secret infaillible , comme un effort merveil-
leux de génie et de politique !
Les chefs de ce parti se faisaient une
étrange illusion. Ils dénombraient les autres
partis ; et supputant ensuite les personnes que
l'indifférence retenait hors de leurs rangs,
ils montraient celles-ci comme étant à eux,
répétant sans cesse et se persuadant vraisem-
blablement à eux-mêmes que cette foule
inerte était plus forte, parce qu'elle était plus
nombreuse, que c'était l'image fidèle de la
France, ou plutôt la France elle-même, et
qu'on ne pouvait prendre qu'en elle la règle
et l'appui du gouvernement.
Comme si le gouvernement parlementaire,
qui est le nôtre, ne comprenait pas comme
élément principal les opinions et le mouve-
ment des partis ! Comme si l'activité, la force,
l'esprit, la vie même d'une nation que les
(24)
partis divisent pouvaient être ailleurs que dans
ces partis ! Comme si l'indifférence était de la
force! Comme s'il n'impliquait pas de prendre
pour un parti l'indifférence pour tous les
partis ! Comme si dans tous les pays et dans
tous les siècles la majorité numérique du
peuple n'avait pas toujours été étrangère et
indifférente à la politique des partis ! Comme
si c'était bien entendre le mécanisme d'un
gouvernement formé par l'action même des
partis, que de prétendre le diriger contre eux
et sans eux !
Leur dernière pensée en se séparant, fut
de préparer leur prochain retour. Ils se par-
tagèrent : deux d'entre eux restèrent dans
l'une des Chambres pour y rallier quelques
partisans ; le reste alla dans l'autre Chambre
pour y établir le siége principal de leurs com-
binaisons et de leurs attaques.
Ces calculs n'étaient pas exacts : il leur a
fallu plus de temps ; il leur a fallu aussi des
incidens qu'ils ne pouvaient guère prévoir, et
des auxiliaires qu'ils ne pouvaient guère es-
pérer. Une division contre nature dans les
rangs de leurs adversaires leur a rendu mo-
mentanément l'influence qu'ils ne devaient
(25)
plus recouvrer. Mais enfin ils l'ont ressaisie ;
et de même que nous avons vu le tiers-parti
en 1821, marchant malgré lui contre les libé-
raux et tombant, de même nous l'allons voir
en 1828, marchant contre les royalistes, tou-
jours malgré lui et toujours tombant.
Mil huit cent vingt-huit n'est donc en effet
que la reprise et la continuation de mil huit
cent vingt et un. C'est ce qui m'autorise à
franchir l'intervalle qui les sépare. Qu'on ne
suppose pas que j'en ignore l'étendue. C'est
au contraire parce que je la connais que je ne
m'y arrête point. Une esquisse ne suffirait pas
à de si importantes choses. Celle-ci d'ailleurs
détournerait l'attention de l'autre, et contra-
rierait mon dessein. On ne peut pas tout dire
à la fois, et quand on le pourrait, il ne serait
pas toujours opportun de le faire. J'y revien-
drai peut-être en un autre temps ; car, quoi-
qu'on se lasse quelquefois d'entendre la vé-
rité, il est pourtant bon qu'il y ait des gens qui
ne se lassent pas de la dire.
CHAPITRE II.
LA DISSOLUTION DE LA CHAMBRE.
L'HISTOIRE , qui saura beaucoup de choses
que nous ne savons point, ne blâmera peut-
être pas cette entreprise autant qu'on le croit.
L'événement est venu, et l'on s'est écrié :
C'est une faute ! Si la dissolution n'avait pas
eu lieu, un autre événement serait venu, et
l'on se serait encore écrié : C'est une faute!
Beaucoup ont dit que c'était trop tôt. Quel-
ques-uns ont dit que c'était trop tard. Si j'é-
tais forcé de choisir, je préférerais, je crois,
ce dernier avis.
Quarante ou cinquante voix de plus, ré-
pandues dans vingt ou trente colléges électo-
raux seulement, et les ministres conservaient
la majorité. Qu'est-ce que quarante voix sur
quatre-vingt mille ?
C'est pourtant ce nombre si mince, si frêle,
si imperceptible, c'est pourtant lui qui a donné
tort aux uns, et raison aux autres.
Y a-t-il quelqu'un d'assez habile pour
(28)
pousser la précision de ses prévoyances élec-
torales, au point de prédire jusqu'au mouve-
ment de la deux millionième partie des élec-
teurs de France?
Y a-t-il quelqu'un qui ait calculé le profit
que les royalistes auraient retiré du renouvel-
lement de la chambre, si la majorité ne leur
avait pas été dérobée ?
Y a-t-il quelqu'un qui songe à ce qui serait
arrivé, s'il n'y avait pas eu de dissolution?
Le mouvement des esprits, à l'égard des
corps politiques, est un phénomène qui mé-
rite d'être observé.
Si le corps est perpétuel, on s'en accom-
mode , on prend son parti.
S'il est temporaire, on s'en dégoûte, on
s'en lasse, on devient impatient d'arriver au
terme. La possibilité du changement en amène
la nécessité.
La septennalité, l'indemnité, la loi des ren-
tes , la loi de la presse, les lois des successions
et du sacrilége, il n'en faudra jamais tant que
cela en France pour épuiser une chambre.
On trouve dans Montesquieu une pensée
fort juste sur les fautes des gens politiques.
(29)
« Les fautes que font les hommes d'Etat,
» dit-il, ne sont pas toujours libres. Souvent
» ce sont les suites nécessaires de la situation
» où l'on est, et les inconvéniens ont fait naî-
» tre les inconvéniens » (1).
(1) Grandeur et décadence des Romains. Ch.XVIII.
CHAPITRE III.
LA PAIRIE.
ON a cru que la promotion de 1819 avai
amené celle de 1827. Ce n'est pas, ce me
semble, une opinion improbable.
On a cru aussi que la nécessité d'établir
une proportion plus exacte entre le nombre
des pairs et l'étendue de la population du
royaume, avait contribué à déterminer cette
promotion. Ce n'est pas non plus, ce me
semble, une opinion improbable.
Un peu plus de dix pour chaque million
d'habitans, un peu plus de un pour cent mille :
je conçois également qu'on en trouve assez et
qu'on n'en trouve pas trop.
Pour moi, j'ai dans l'esprit une autre pen-
sée : plus la Chambre des députés deviendra
démocratique, plus il sera utile à la couronne
et à la pairie elle-même, que celle-ci ait
étendu ses racines dans les provinces.
Or cet avantage-là lui manquait.
(31)
Le temps n'est peut-être pas éloigné où les
personnes qui ont le plus condamné cette me-
sure, se réjouiront de ses résultats.
Cette prophétie est du nombre de celles
dont il est également permis de souhaiter
et de craindre l'accomplissement. J'aimerais
mieux l'effet sans la cause.
Ce n'est pas sans dessein que j'ai placé ce
que j'avais à dire de la pairie, à côté du cha-
pitre de la dissolution de la Chambre. Ces deux
sujets sont plus étroitement liés l'un à l'autre,
que je ne puis dire.
CHAPITRE IV.
LES ÉLECTIONS.
FRAUDES électorales, corruption et irrégu-
larités électorales; mots consacrés, reproches
habituels et inévitables de tous les partis qui
combattent l'administration.
Les royalistes s'en servirent en 1816 ; les
libéraux s'en sont servi en 1828 : le tour des
royalistes pourra revenir.
Nous imitons l'Angleterre : cent fois en ce
pays on a accusé les shérifs d'avoir violé la
loi dans les élections.
C'est un effet naturel de la forme du gou-
vernement et de la situation des partis.
Le plus faible parti n'avoue jamais qu'il le
soit. Il ne le pourrait même pas sans péril ;
car cet aveu diminuerait encore les forces qu'il
a conservées.
Il s'en prend à tout le monde, et surtout
au gouvernement, de sa faiblesse et de sa dé-
faite. Que peut-il faire de mieux ?
Ses accusations nuisent à son ennemi
3
(34)
qu'elles embarrassent et déconsidèrent : pre-
mier avantage.
Elles déguisent aux yeux des gens simples
les véritables causes du mauvais succès qu'il
a essuyé : deuxième avantage.
Elles préviennent le découragement et les
défections : troisième avantage , plus pré-
cieux encore que les autres, et qui vaut bien
à lui seul toutes les calomnies qu'il en coûte
pour les obtenir.
Je conçois donc les accusations ; mais je
concevrais plus difficilement qu'elles fussent
fondées.
Car c'est aussi un effet naturel de toute
forme de gouvernement qui admet des élec-
tions , que l'ambition des partis et des candi-
dats engendre des brigues; qu'un zèle déréglé
fasse commettre des imprudences ; que l'igno-
rance, la négligence, le hasard même, pro-
duisent , dans une si grande confusion, quel-
ques actions illégales.
Pompée fit de bons réglemens contre la
corruption des suffrages, et le premier qui les
viola fut Pompée. Le fit-il à dessein ? je ne
sais; mais ce que je sais, c'est qu'il n'était
alors ni dictateur, ni consul.
(35)
Rien de plus naturel encore dans ces sortes
de gouvernemens, que d'y voir éclater des
causes inattendues de prévention et de dé-
fiance , qui changent subitement l'opinion du
grand nombre sur le mérite des hommes qui
en ont le plus, et confondent en un instant
toutes les chances de l'élection.
Rome, élisant un préteur, préféra Vatinius
à Caton. De nos jours Burke, si habile et si
éloquent, succomba dans les élections de Bris-
tol (1). Plus tard (2) la querelle de l'India-Bill
donna à l'Angleterre le même spectacle, mais
plus frappant encore et plus étendu : « De ce
» conflit d'opinions, dit l'historien, sortirent,
» lors des élections, d'étranges résultats. Des
» citoyens estimés perdirent l'influence qu'ils
» possédaient depuis long-temps, et des can-
» didats , qui regardaient leur nomination
» comme infaillible, furent écartés (3).» »
Que tout cela arrive par la seule influence
des événemens, je ne le crois point ; que l'in-
fluence des partis et du gouvernement n'y ait
aucune part, je ne le crois point. Mais je crois
(1) En 1780.
(2) En 1783.
(3) Adolphus.
(36)
que cela peut arriver souvent sans corruption
et sans fraude, par les influences réunies des
événemens politiques et du gouvernement ou
des factions.
J'en demande pardon à tout le monde, car
qui est-ce que ceci ne concerne pas? Mais je
crois un peu moins à la probité des factions
qu'à celle des ministres. Quand une affaire est
commune à tant de gens, on n'y regarde pas
de si près. Que de choses qu'on fait pour son
parti, et qu'on ne ferait pas pour soi-même !
Les factions osent beaucoup quelquefois,
parce qu'elles exposent peu. Il n'y va pas de
leur tête, ni de leur honneur, ni de leur
fortune.
Si donc il y avait des fraudes et des irrégu-
larités volontaires dans les élections , j'en ac-
cuserais bien plutôt les partis que les minis-
tres; et je me croirais beaucoup plus près de
la vérité.
Quelle espérance pourrait avoir un ministre
qui prescrirait en même temps la corruption
et la fraude à tant de personnes, et dans un
si grand nombre de lieux différens ? Ce serait
peu qu'il fût malhonnête homme ; il le fau-
drait encore insensé.
CHAPITRE V.
L' ADRESSE.
C'ÉTAIT la revanche et la contre-épreuve de
l'adresse de 1821 : jeu puéril, où l'on gagne
à perdre, et où l'on perd à gagner.
Quand les élections furent faites, et pen-
dant qu'on était encore incertain de la déter-
mination que prendrait l'ancien ministère, les
partisans du ministère antérieur avaient conçu
l'espérance de le renverser par l'adresse. Il
leur semblait plaisant et piquant qu'il mourût
de la même mort que la leur.
Le ministère s'étant retiré, on ne voulut
pas abandonner ce projet. Quelqu'un préten-
dit qu'il n'était pas assez mort, et qu'il le fal-
lait achever. On écouta cet avis, et on le sui-
vit. Il ne se trouva personne d'assez généreux
et d'assez habile pour remontrer qu'on ne
tuait pas les gens morts, et qu'attaquer ceux-
ci, c'était les faire vivans.
Ce qui était vraiment déplorable, c'était la
situation du nouveau ministère. S'il consen-
(38)
tait, quelle trahison! S'il résistait, quel péril!
S'il se taisait, quelle pitié ! Et il s'est tû !
Pour surcroît de gêne, ils avaient secondé
à l'envi l'ancienne administration. Un seul
excepté, tous avaient été à sa suite et à son
service ; les uns dans leurs ambassades, les
autres dans les chambres ou dans les conseils.
Titres, cordons, dignités civiles, tout ce qu'ils
avaient leur venait de lui.
Si le système était déplorable, pourquoi s'y
être associé ?
Si le système était déplorable, pourquoi en
avoir profité ?
N'y avait-il précisément que cela qui ne fût
pas déplorable dans le système?
Le ministère ne vit pas qu'il était enveloppé
lui-même dans l'adresse. Il la crut pour lui,
et elle était contre.
Il la crut pour lui, parce qu'elle l'aidait à
calmer la peur qu'il se faisait à lui-même de
ses devanciers.
Elle était contre, parce qu'elle montrait
la plupart de ses membres honteux de leurs
oeuvres, timides à les confesser et à les dé-
fendre, n'osant nier qu'ils eussent mal fait,
et promettant seulement de mieux faire, em-
(39)
barrassés de leurs fautes avant même d'avoir
commencé ; par conséquent incapables d'ac-
quérir jamais l'ascendant qui prouve le génie
des hommes d'État ou qui y supplée. L'adresse
frappait des coupables dont ils avaient été les
complices. Elle commençait leur condamna-
tion.
Ils ont fait leur sort ce jour-là, et ont dû
se résigner à une vie languissante, oisive et
bornée.
Le parti lui-même, qui ne s'en doutait pas,
faisait une faute dont il portera tôt ou tard
la peine. Qu'est-ce qu'un parti qui perd son
temps à faire officiellement des offenses ? et à
qui? et jusqu'où?
Dans les Etats où il y a plusieurs factions,
celle qui est opposée au prince est intéressée
à flatter sa personne, jusqu'à ce qu'elle ait ac-
quis assez de puissance pour l'attaquer direc-
tement et le renverser.
Dans le jeu des combinaisons parlemen-
taires , une adresse dirigée contre un minis-
tère qui s'est retiré, ne prouve rien et ne sert
à rien.
Veut-on faire voir que ce ministère n 'a plus
la majorité? Sa retraite en a déjà donné la
meilleure de toutes les preuves.
( 40 )
Veut-on le censurer et l'humilier ? Fausse
espérance, qui prouve beaucoup moins d'ha-
bileté que de passion ! Les gens sensés savent
bien que ce n'est, comme tout le reste, qu'une
affaire de majorité. Beau sujet de surprise,
qu'une administration royaliste soit censurée
par une majorité libérale ! Singulière humilia-
tion , de n'être pas approuvé par ses ennemis!
Veut-on empêcher le retour de ce minis-
tère ? Si la majorité ne suffit point pour cela,
ce ne sera pas l'adresse , c'est-à-dire l'ex-
pression de la majorité , qu' on fournira les
moyens.
Tout au plus cela est-il bon contre les mi-
nistres qui refusent de se retirer. Encore cela
n'est-il pas toujours bon, même dans ce cas.
Pitt n'avait pas la majorité en 1783. La
Chambre des communes fit une adresse pour
demander son renvoi : qu'en arriva -t - il ?
Comme l'état des affaires était tel que le rejet
de ses propositions n'avait pas suffi pour dé-
terminer sa chute, il n'en fut pas autrement
de l'adoption de l'adresse. Pitt resta.
Déplorable ! pourquoi déplorable ? Les uns
répondent : parce que ce ministère a trop fait ;
les autres, au contraire, parce qu'il n'a pas
assez fait.
(41)
Eh quoi ! un seul jugement et une même
condamnation pour deux délits opposés, et
qui s'excluent réciproquement !
Des juges qui ne sont d'accord que pour
condamner , et dont les deux moitiés nient
tour à tour le délit qu'allègue l'autre moitié !
Minorité sur le fait, majorité sur la peine !
Qui jamais ouït parler d'une justice comme
celle-là?
CHAPITRE VI.
LE DEFICIT.
J'AI entendu un homme d'esprit honteux
et embarrassé d'une invention qui flattait
toutefois ses ressentimens, dogmatiser à perte
d'haleine pour persuader qu'il y a plusieurs
déficit. Il n'en croyait rien, mais qu'importe?
La raison était bonne pour le jour où il la
donnait.
Non, il n'y a pas plusieurs déficit. Dette
et déficit ne sont pas une même chose. Les
gens du monde ne sont pas obligés de savoir
cela ; les gens de finance y sont obligés.
A chaque science, sa langue. Pour les fi-
nanciers, le déficit n'est que l'insuffisance des
revenus annuels. Si ce n'était pas cela que l'on
voulait dire, il ne fallait pas employer ce mot.
Tout déficit accuse l'impéritié de l'adminis-
tration qui le crée ; car il dépend d'elle de re-
cevoir plus, ou de dépenser moins.
La dette au contraire prouve quelquefois
son habileté. Si elle fait la guerre, par exemple,
(44)
avec des réserves amassées en temps de paix,
elle a nécessairement surchargé les peuples ;
si elle la fait avec des impôts actuels, elle les
accable.
Celle qui emprunte pour faire la guerre ,
et qui borne ainsi le surcroît d'impôt à l'in-
térêt de la dette et à l'amortissement progres-
sif, fait une opération utile et louable. Elle
fait justement le contraire de celle qui laisse-
rait former un déficit.
Tout déficit est un mal pour l'Etat et un
embarras pour son administration.
Toute dette au contraire, si elle est sage-
ment réglée , peut devenir un avantage pour
l'Etat, et un ressort puissant pour l'adminis-
tration.
Quand Smith a dit que c'était un mal ex-
trêmement pernicieux (1) , il ne songeait cer-
tainement qu'aux dettes excessives: sans quoi,
j'oserais dire qu'il avait tort.
Le plus grand danger, auquel il ne songeait
point, n'est pas tant d'obérer l'Etat que d'al-
térer insensiblement la nature du gouverne-
ment établi en multipliant outre mesure les
richesses mobilières, et en leur attribuant par
(1) Recherches sur la richesse des nations, 1. 5. ch. 3.
(45)
là une sorte d'importance et d'ascendant po-
litiques qui ne doit pas leur appartenir.
C'était pourtant deux déficit véritables que
l'on nous avait promis ; l'un pour le passé,
l'autre pour l'année actuelle.
Celui du passé était positif, mais ne cons-
tituait pas un déficit; c'était une dette.
Celui du présent constituait un vrai déficit;
mais n'avait pas de réalité. Les trente-sept
millions qui devaient manquer ont fait place
à trente millions qui surabondent.
Tout à l'heure, on nous donnait une dette
pour un déficit; maintenant, l'échange vaut
mieux, le déficit est un excédant de recette.
La doctrine et la prévoyance sont également
en défaut. Il s'en faut de peu que ceci ne soit
encore plus déraisonnable que l'expédition
de Morée.
CHAPITRE VII.
LES DEUX LOIS.
LES lois dont je parle sont la loi de la
presse et la loi électorale. C'est bien là pro-
prement l'oeuvre législative de la session
de 1828.
On a dit beaucoup de mal de la première
de ces lois : je ne prétends pas que l'on ait
eu tort; mais je trouve que ceux qui la ju-
geaient bonne ne l'ont pas louée par où j'aurais
voulu la louer.
A mon avis, si l'on compte les disposi-
tions, le mal l'emporte de beaucoup sur le
bien ; mais si on les mesure, c'est tout le
contraire.
Ce qu'il y a de bien est profond et de na-
ture à durer ; ce qu'il y a de mal se corrigera.
Dans un pays où l'on a le bonheur d'avoir
obtenu la division des pouvoirs, il ne faut
pas être assez imprudent pour y renoncer.
Dans un pays qui a des institutions poli-
tiques de plusieurs sortes, il ne faut pas
( 48 )
qu'elles soient assez imprudentes pour com-
muniquer leurs pouvoirs à des institutions
d'une autre nature.
Communiquer ses pouvoirs, c'est les divi-
ser; les diviser, c'est les affaiblir; c'est même
encore plus : c'est donner les moyens de
s'en servir contre soi.
On avait commis cette faute il y a quel-
ques années. Le temps, l'opinion du jour,
la nécessité, je me souviens encore de tout
ce qu'on alléguait pour la pallier. Elle était
pourtant très-réelle et même très-grave. On
l'a bien fait voir.
Grâce au ciel, la dernière loi de la presse
y a mis ordre. La judicature avait été intro-
duite dans la politique : cette loi l'exclut.
Mais la loi électorale est venue, et l'on a vu,
par une inconséquence misérable , cette se-
conde loi refaire à l'instant ce que la première
avait très-justement renversé. Pendant que la
judicature sortait de la politique par l'abandon
des lois de tendance, elle entrait dans l'ad-
ministration par le jugement du droit d'élec-
tion, et rentrait par l'administration dans la
politique.
Ce qui fait que je loue et blâme ces deux
( 49)
lois, principalement pour la même cause. La
diversité de la matière n'empêche pas qu'elles
ne se touchent par un endroit fort important.
Ce premier tort de la loi électorale n'efface
pas les autres. Si l'on me demandait que pro-
duira la permanence des listes? je répondrais
que je l'ignore ; car tous les mauvais desseins
ne succèdent pas.
Mais si au lieu de cela, on me demandait :
Que pourrait-elle produire? ou encore mieux,
qu'espérerait-on qu'elle produirait? je répon-
drais avec conviction : la formation d'un
nouveau pouvoir dans l'Etat, d'un pouvoir
générateur des autres, et par conséquent su-
périeur à tous. Assez d'aveux et même de ten-
tatives l'ont déjà prouvé.
De même, si l'on me demandait qu'est-
ce que ce droit d'intervention créé en faveur
des tiers? je n'oserais répondre : c'est la disso-
lution de la société, quoique ce soit une at-
teinte évidente au principe même de sa for-
mation ; mais je dirais sans hésiter : C'est une
grande anomalie dans notre législation, un
grand désordre dans l'Etat, un grand sujet
d'inquiétude dans les familles et de division
entre les citoyens.
J'ajouterais même que c'est la plus folle et
4
(50)
la plus inique de toutes les dispositions, parce
que la faculté qu'elle accorde est d'une telle
nature que les honnêtes gens rougiraient d'en
faire usage, et qu'elle livre ainsi les meilleurs
citoyens à la merci des brouillons et des fac-
tieux, sans que ces derniers aient jamais à
craindre de représailles.
Je répondrais enfin, en revenant alors aux
théories, que les sociétés ne se forment que
par la réunion dans un centre commun , de
tous les intérêts qui concernent la généralité
des membres dont elles se composent, et par
l'abandon qui se fait en faveur de la société,
de la part qui revient à chacun dans l'admi-
nistration de ces intérêts généraux.
Supprimez l'abandon et la réunion, il n'y
a plus de gouvernement ni de société ; il n'y
a plus d'action commune ni d'intérêt collec-
tif. Le lien général se rompt, l'individu revient
seul, l'homme est rentré dans l'état de nature,
qui est l'absence de la société.
Je ne dis pas assurément que la loi électo-
rale ait fait tout cela ; mais elle l'a fait autant
qu'il était en son pouvoir de le faire : elle a
remis à chacun le soin de la portion d'intérêt
général qui le concerne dans l'exercice du
droit d'élection ; elle a substitué des milliers

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