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Esquisse sur les "Fables" de La Fontaine, par Gaston Des Godins de Souhesmes

De
87 pages
C. Laurent (Verdun-sur-Meuse). 1872. In-18, 95 p..
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ESQUISSE
SUR LES
FABLES DE LA FONTAINE
ESQUISSE
sur les
FABLES DE LA FONTAINE
PRELIMINAIRES
ic Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. »
Voilà ce que disait La Fontaine en dédiant ses Fables
auDauphinde France.
Ce vers est profondément vrai, Gar il résume l'une
des plus grandes beautés du talent de La Fontaine..En
effet, le plus charmant de nos.poètes n'a jamais consi-
déré l'apologue comme une badinerie ; il a- voulu ins^
truire et enseigner, faire porter, à ses. fables un sens
solide et, sous une; for;me nouvelle.et gaie,, produire
une,oeuvre;mqra]e. Bien plus, il a tracé un iabjjeau
- 6 —
où chacun de nous se trouve dépeint. La Fontaine le
dit lui-même dans sa Préface quand, remontant à la
création de l'homme par Prométhée, il insiste sur cette
fiction que l'homme est composé de la qualité domi-
nante de chaque bête. Exprimer les propriétés et les
divers caractères des animaux, c'était dans l'esprit du
poëte nous faire connaître également les nôtres, puis-
qu'il part de ce principe que « nous sommes l'abrégé
« de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatu-
« res irraisonnables. »
Nous n'entreprendrons pas d'approfondir l'art avec
lequel La Fontaine a représenté la nature humaine
sous l'emblème des animaux et des plantes; nous n'étu-
dierons point les rapports qu'il a saisis entre leurs ma-
nières d'être et les nôtres : d'autres l'ont fait avant
nous et beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire.
Mais il est un côté du génie de La Fontaine qui n'a pas
été mis aussi complètement en lumière : nous voulons
parler de la vaste conception, du sentiment profond et
délicat, du style gracieux et énergique, ces qualités
de pure poésie qui brillent dans ses fables.
Tout d'abord, recherchons quelle est l'étendue de la
conception poétique? Nous croyons qu'elle embrasse,
comme la perception philosophique, le cercle entier
des êtres : Dieu.—L'Humanité.—La Nature.
Voyons maintenant quelle portion de ce vaste do-
maine La Fontaine s'est attribuée? Nous n'hésitons pas
— 7 —
à dire qu'il l'a absorbé tout entier, faisant de ses apo-
logues une sorte d'épopée qui comprend les divers
genres particuliers de poésie. Il a chanté la Divinité
comme les lyriques; la vie humaine comme lespoëtes
dramatiques, l'envisageant tantôt sous le côté grave
avec les tragiques, tantôt sous le côté satyrique avec
les comiques. Enfin, il nous dépeint la Nature avec la
plus suave poésie descriptive.
I.
La Divinité.
Peut-être trouvera-t-on que nous exagérons la
grande figure poétique de La Fontaine en le con-
sidérant comme chantre de la Divinité ; en effet,
le fabuliste ne nous montre le plus souvent que
des divinités de convention. On peut même criti-
quer les proportions exiguës auxquelles il réduit
les dieux de la Mythologie, ces dieux de la Grèce
qu'JJomère avait revêtus d'une splendeur sans pa-
reille, et nous admettrons volontiers que ce ne sont
plus des Héros, car ils gagnent bien moins nossympa-
thies que dame Belette,'Jeannot Lapin, ou, le saint
homme de Chat. Nous.reconnaissons aussi que dans la
fable intitulée, le Gtoné. et, la Gilrauilk, apologue où
La Foptaiae a parlé du Dieu des Chrétiens, le tableau
— 10 —
manque de grandeur et de solennité. Contempler la
sagesse de la Providence, prouver que Dieu fait bien
ce qu'il fait, c'était là un cadre tellement vaste que
l'honnête Garo nous paraît y tenir une place insuffi-
sante. Malgré son gros bon sons, et peut-être pour cela
même, il nous semble trancher un peu lestement des
questions bien graves. L'amour de la symétrie n'est pas
à nos yeux un argument avec lequel on puisse censu-
rer le plan de la création, comme le fait ce cousin de
sire Grégoire, et sa philosophie rustique ne lui donne
pas autorité pour enseigner la haute vérité que le poëte
a voulu célébrer. Elle exigeait, selon nous, un inter-
prète mieux choisi, aussi nous faudrait-il d'autres rai-
sons propres à justifier le Créateur, car nous croyons
difficilement que la conservation du nez de Maître
Garo soit le motif pour lequel Dieu n'a pas mis la
citrouille à la place du gland.
Mais, si nous méditons les premiers vers de la fable
intitulée la Besace, si nous oublions que c'est Jupiter
qui parle, si nous cherchons le sentiment, nous y dé-
couvrons une majesté admirable. La Fontaine n'aurait,
certes, pas mieux dépeint la majesté divine en s'inspi-
rant du Dieu de la Bible ou de l'Evangile.
Prenons la fable Jupiter et les Tonnerres, dépouil-
lons la encore de ses allusions mythologiques, suppo-
sons qu'il s'agit du Dieu du Christianisme, et nous y
verrons un tableau superbe où l'on croit reconnaître le
;— H —
souverain Juge annonçant à Noé les châtiments dont il
va punir la race humaine.
Plus loin, le poëte nous montrera ce même Dieu
rempli d'indulgence et qui, dans son amour paternel,
pardonne et « frappe à côté. »
Voulons-nous suivre La Fontaine quand il nous pré-
sente la Providence réglant l'ordre des sphères, « sa-
•i chant ce qu'il nous faut mieux que nous? » Lisons la
fable Jupiter et le Métayer. — Désirons-nous une pein-
ture de l'immense bonté de Dieu qui veille aux besoins
de ses moindres créatures ? Nous la trouverons dans
\'Eléphant et le Singe de Jupiter, et nous aimerons Maî-
tre Gille disant qu'il vient sur terre, envoyé par le dieu
de l'Olympe, pour
« Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis. "
Enfin, écoutons le fabuliste quand il reproche aux
hommes, « charlatans, faiseurs d'horoscopes », de vou-
loir lire dans le livre du destin :
« Qu'est-ce que le hasard parmi l'antiquité,
» Et parmi nous la Providence?
» Or du hasard il n'est point de science :
» S'il en était, on aurait tort
» De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort ;
» Toutes choses très-incertaines.
» Quant aux volontés souveraines
» De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein,
« Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein?
" Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
» Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?
— 12 -
» A quelle utilité? Pour exercer l'esprit
i De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit.
» C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire.
■> Le firmament se meut, les astres font leur cours,
n Le soleil nous luit tous les jours,
» Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire,
« Sans que nous en puissions autre chose inférer
» Que la nécessité de luire et d'éclairer,
" D'amener les saisons, de mûrir les semences,
» De verser sur les corps certaines influences.
» Du reste, en quoi répond au sort toujours divers
« Ce train toujours égal dont marche l'univers ?
Nous ne croyons pas qu'il soit possible de peindre
avec plus de grandeur la puissance de « Celui qui fait
« tout. » —Est-il hommage plus humble à rendre au
Créateur que de s'incliner devant l'impénétrabilité de
ses desseins? N'est-ce pas le glorifier que de contempler
la magnificence de l'univers, d'en attribuer les mer-
veilles à Dieu seul, et de reconnaître que les hommes
ne peuvent sonder les mystères de cet immense ou-
vrage ?
Ainsi, La Fontaine nous semble avoir droitau titre de
chantre de la Divinité. Les exemples ne sont pas nom-
breux, nous l'avouons, mais il ne faut point oublier
que notre poëte, continuateur du vieil esprit gaulois,
s'est inspjçé.de Juj^t q,u'il en a subi les tendances. Or,
chacirasafo'qué l'esprit 'gauloisse concentrait presque
excly§^n^^.^\iir;;\7(^;:ç^Ù^tes. ^e,_ la vie sociale, les
— 13 —
peintures de moeurs contemporaines, les faits appa-
rents, et qu'il dédaignait d'aborder ce qui touche à la
métaphysique. Telle est, selon nous, la cause qui a
empêché La Fontaine de faire parler et agir plus sou-
vent la Divinité. Nous ne croyons pas qu'il faille la
chercher dans les conditions du genre adopté par Fau-
teur car, chez lui, le poëte déborde le fabuliste, et
nous devons en être convaincus quand nous le voyons,
à chaque instant, s'affranchir des règles strictes de ce
genre et passer par-dessus les limites que les ancien-
nes coutumes lui avaient tracées.
II,
L'humanité.
Comme peintre de l'humanité, La Fontaine a sur-
passé ses devanciers, et personne n'a pu encore l'éga-
ler. Il fait paraître sous nos yeux une multitude de ta-
bleaux variés, et cet immense panorama où il nous
montre des types tour-à-tour sympathiques et antipa-
thiques nous remplit de gaîtô; non pas de cette gaîté
qui excite le rire, mais de celle où Ton s'abandonne
aux séductions de l'aimable conteur, ainsi qu'au
charme tout pénétrant dont il revêt les choses les plus
sérieuses.
Essayons de saisir quelques-unes de ces figures, et
commençons par la royauté.
— 16 -
| 1". _ LA ROYAUTÉ.
Pourquoi le poète la représente-l-il le plus souvent
sous l'emblème du lion? Nous aurions préféré tout au-
tre choix, car nous aimons peu les moeurs et le carac-
tère du Roi-Lion trop enclin à dévorer ses sujets. La
Fontaine aurait-il voulu risquer certaines allusions po-
litiques? Il aimait la liberté et la fable le Loup et le
Chien nous le prouve; néanmoins, nous n'hésiterions
pas à lui faire le reproche grave de manquer à la vérité
historique, s'il avait eu la pensée d'exagérer à dessein
le portrait de la Royauté. En effet, contemporain de
Louis XIV, il ne devait pas considérer la Royauté
comme une cause de ruine ou de destruction. Il assis-
tait aux splendeurs du grand siècle, il vivait sous une
autorité éminemment protectrice quoique absolue, et il
ne pouvait méconnaître le besoin qu'éprouvait encore
la France, dg se remettrei des secousses du moyen-âge. Il
fallait à notre pays un gouvernement tel qu'il le possé*-
— 17 —
dait, et La Fontaine témoigne partout de trop bon sens
pour qu'il soit permis de croire qu'il ait eu la pensée
de brusquer aussi inconsidérément la logique du vrai
patriotisme.
Cependant, il nous faut chercher ailleurs un tableau
plus exacte de la puissance royale.
Nous le trouvons dans la fable le Berger el le Roi,
quoique le poëte nous prévienne que
" Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes. ><
En effet, il est rare de voir un simple berger parvenir
du premier coup aux fonctions de juge souverain. Mais
dans cet apologue, La Fontaine a tracé de main de
maître les devoirs de la Royauté : elle ne doit employer
que des magistrats capables, appréciés, dignes d'es-
time, et quand « on cabale », quand « mainte peste
de cour » vient noircir un fonctionnaire, tout prince
doit chercher à approfondir ses soupçons, autant pour
réprimer ce qui est blâmable que pour, s'il est injuste-
ment attaqué, ne pas se priver des lumières d'un Minis-
tre vertueux. Du moins, s'il arrive inévitablement que
les souverains se laissent quelquefois tromper par ceux
qui les approchent, ils peuvent atténuer ce malheur en
ne s'écartant jamais des sages principes de l'équité et
de la justice.
Plus loin, dans la fabl&Je Roi, le Milan et le Chas-
seur, La Fontaine/sliëspir&tKdes Dieux, veut que les
- 18 —
Rois soient bons. Ils doivent préférer l'indulgence aux
douceurs de la vengeance. Il nous montre alors ce Mi-
lan offert au Roi par un chasseur, et qui < imprime sa
sa griffe » sur le « nez sacré » de Sa Majesté. L'inso-
lence était grave ! Compromettre ainsi le nez du Roi !
Un tel forfait méritait le dernier châtiment 1 Déjà, nous
tremblons pour le pauvre veneur, mais enfin l'oiseau
quitte le nez royal et nous sommes ravi de voir Sa
Majesté garder un calme plein de dignité, chose vrai-
ment admirable en si fatale aventure. Loin «d'éclater >,
le Roi « affranchit du supplice » le « maudit animal »
ainsi que son maître dont le crime, après tout, était
de n'avoir point eu plus d'expérience qu'un « citoyen
des bois. » Nous trouvons ici l'assemblage de plusieurs
vertus éminemment royales : la dignité personnelle,
l'indulgence pour le peuple, et le pardon des injures ;
c'est-à-dire la royauté envisagée dans son extérieur, et
évitant tout ce qui peut sembler « indécent à la majesté
souveraine », puis considérée moralement, et sachant
allier
« Ce qui sait se faire estimer
» A ce qui sait se faire aimer.
Si La Fontaine se montre assez bienveillant pour ia
Royauté, nous allons rencontrer quelques types qui
n'étaient rien moins que sympathiques au poëte.
19
5 2. — LE CLERGE.
Prenons d'abord le clergé, et examinons si l'on doit
blâmer La Fontaine de la façon souvent peu respec-
tueuse dont il en a parlé. Nous remarquons de suite
qu'il n'attaque pas le dogme; bien au contraire, il le
respecte, et nous ne craignons pas de dire que notre
auteur n'a nullement voulu se montrer irrévérencieux.
Nous croyons qu'il a tout au plus considéré ses satires
contre le clergé comme jeu d'esprit. En effet, n'ou-
blions pas que La Fontaine était homme du xvne siècle,
époque de foi vive et générale. On ne « mangeait pas
alors du prêtre » comme, de nos jours, certains écri-
vains s'en font un triste métier ; on censurait, mais
sans recourir à la violence; on critiquait, mais on
n'insultait pas. Voyez plutôt le rigide Boileau qui pro-
duit, en ce même temps, son Lutrin. Là encore, le
clergé est l'objet d'une satire mordante, mais personne
n'a eu la pensée d'y trouver une attaque injurieuse ;
- 20 -
c'eût été dépasser la volonté et le but de l'auteur. On
le lisait en souriant, on n'y cherchait qu'un amusement,
et l'homme le plus religieux ne se sentait point blessé
dans sa foi. Il ne faut pas être plus sévère pour La
Fontaine, car, de même que Boileau, il était trop
l'homme de son siècle pour ne pas avoir su ménager
les tendances de l'époque. Malgré le désordre de ses
moeurs et la légèreté de son caractère, il avait conservé
assez de cette foi souveraine et puissante pour ne pas
attaquer dans leurs fondements les croyances qui fai-
saient alors la force de la société.
Voilà pourquoi, laissant le dogme de côté, et ne cen-
surant même pas les moeurs du clergé, il critique seu-
lement la place que ce dernier occupait en France
d'après la constitution civile et politique, c'est-à-dire le
privilège de ne pas contribuer aux charges de l'Etat,
la faculté de tirer profit de son ministère, et l'immu-
nité de» soustraire ses immenses revenus aux droits qui
grevaient la propriété.
La fable le Bat qui s'est retiré du monde nous repré-
sente un ermite nouveau qui, dans un fromage de
Hollande, vit loin du tracas. Le dévot personnage se
défend de fournir une aumône légère aux députés de
Ratopolis bloquée pour le peuple Chat. Son excuse est
que « les choses d'ici-bas ne le regardent plus », et,
à défaut d'autres secours^ notre solitaire offre « de
prier le ciel pour la République attaquée. » Evidem-
-24 -
ment c'est un-rêfùs péremptoire de concourir' à4'beifvre
sociale, et l'on dèVâit attendre mieux d'iiti citoyen
« devenu gros et gras » après avoir 1 su se créer « le
vivre et le couvert. »
Assurément, il s'agit ici du clergé jouissant du pri-
vilège de se soustraire, lui et ses biens, an* charges
dé l'État. Ge tableau pouvait être vrai à l'époque ou
Vivait La'Fontaine, mais actuellement il serait un coti-
tfë-séns, ca'r' le prêtre est pauvre, il est laborieux, et
loin dé se ménager, il consacre à ses' concitoyen^- son
existence tout entière, sa personne et ses biens.
Voici maintenant la fable intitulé le Curé et le Mort :
il y a là encore une critique qui pouvait paraître plai-
sante au temps de La Fontaine, mais qui, de nos jours,
serait une cruelle méprise. En effet, pourquoi repro-
cher à messire Jean Chouart d'attendre le salaire d'un
enterrement pour donner un peu d'aisance à son mo-
deste intérieur? Ne faut-il pas que le prêtre « vive de
l'autel J ? Quels seraient ses moyens d'existence si ce
que nous appelons le casu'éT du clergé ne venait entre-
tenir sa pauvre maison? Nous n'avons pas l'intention de
soulever ici une question de principe, mais si certains
esprits trouvent que la condition présente du prêtre est
un mal, nous objecterons que ce mal est nécessaire,
qu'il n'est pas le résultat de la volonté du clergé, et
qu'il vaudrait mieux y apporter un remède plutôt que
de railler sur la situation.
*- 22 —
toutefois, nous ne devons pas exagérer le blâme que
La Fontaine a infligé à messire Ghouart ; s'il nous le
montre âpre à tirer profit de son ministère, il n'insiste
pas sur la critique, et il nous représente le curé s'en
« allant de compagnie » avec le mort dont le cercueil,
en tombant, lui a cassé la tête. Enfin, il tire de l'apolo-
gue cet enseignement que les projets des hommes sont
exposés aux coups de la fortune. Nous aimons cette
atténuation à la satire qui la précède, et nous plai-
gnons bien sincèrement le curé Ghouart de sa fin tra-
gique.
23
§ 3. — LA NOBLESSE.
La noblesse a été quelque peu malmenée par La
Fontaine, non pas avec des gros mots ou des horions
de manant, mais avec certain parfum de cour et ce
grand tapage aristocratique qu'il nous a si bien nuancé
dans la fable Le Jardinier et son Seigneur. Le poëte
est gentilhomme, on le voit de suite, mais il est dominé
par ses goûts de bon bourgeois, et il tient rancune à cer-
tains seigneurs de leurs hautes allures. Voyons comment
il nous dépeint l'un d'eux se rendant à l'appel du jar-
dinier dont le potager se trouve hanté par un lièvre
réputé sorcier.
Ce lièvre « se rit si bien des pièges, des pierres et
des bâtons » que le brave campagnard renonce à em-
pêcher le « maudit animal » de « prendre sa goulée
soir et matin. » 11 n'y a donc que Miraut, le meilleur
chien du seigneur, qui puisse l'attraper. Ah! si
Miraut seul venait ! Mais le maître et ses gens arrivent
— 24 —
dès le lendemain, et Dieu sait dans quel équipage?
Il faut déjeuner, « on fricasse, on se rue en cuisine »,
poulets et jambons sont sacrifiés à la voracité de
ce monde; le seigneur « commande chez l'hôte, y
prend des libertés, boit son vin, caresse sa fille », puis
les trompes résonnent, le cor retentit, on perce la haie
« d'une horrible et large plaie » ; alors seigneur,
valets, chiens, chevaux s'ébranlent ; on passe, on
repasse, et pourquoi tout ce « tintamarre » ? Pourquoi
ce dégât qui ne laisse rien dans le jardin, pas même de
* quoi mettre au potage » ? Serait-ce pour ce lièvre
« gîté; dessous un maître choux J? — Non pas; il
fallait Se donner te divertissement d'une chasse seigneu-
riale. Quant au* intérêts du pauvre jardinier, c'était
la moindre affaire ; en effet nous ne savonsce qu'est
devenu le lièwe, innocent prétexte d'un tel fracas.
Aujourd'hui, « Jacques Bonhomme » ne s'exposerait
plus à ces-« jeux de prince », et il ne se ferait pas scru-
pule, croyons^nous, d'attaquer lui-même un lièvre
incommode. D'abord, on le sait trop ennemi des im-
pôts pour qu'il consente à payer au maraudeur le tri-
but de quelques feuilles de chou ; ensuite, il est assez
braconnier de son espèce pour opérer de conscience
cet acte de justice sommaire. Si les temps sont changés
depuis deux siècles, le fond même du caractère de
l'habitant des campagnes n'a pas beaucoup varié.
Cependant, il est devenu plus astucieux en apprenant
- 25 —
à faire sesaffaires lui-même, il s'est assez émancipé
pour savoir que répondre au seigneur du bourg qui lui
demanderait à « voir sa fille », et nous doutons fort qu'il
le laissât « faire connaissance avec la belle » selon la
manière que nous trace La Fontaine. Sa susceptibilité
paternelle n'est plus aussi lente à éveiller que dans le
vieux temps où la féodalité jouissait de certains droits
que nous ne voulons pas appeler par leur nom et,
d'autre part, nos paysannes modernes sauraient « se
défendre » avec moins « de respect » des privautés de
leur seigneur.
Le poëte ne nous fait donc voir dans la noblesse que
des procédés hautains et cavaliers, un sans-gêne auda-
cieux, et toutes sottises dont les pauvres tenanciers su-
bissaient les conséquences en s'en trouvant fort honorés.
Somme toute, le tableau n'est pas trop foncé en cou-
leur, et il est facile de juger que La Fontaine dirige
principalement sa censure contre les restes de privi-
lèges féodaux, derniers vestiges de l'ancienne impor-
tance de la noblesse beaucoup amoindrie déjà sous le
règne précédent.
Passons maintenant à la magistrature que La Fon-
taine a flagellée sans pitié.
— 26
| 4.— LA MAGISTRATURE.
Si nous reportons nos souvenirs aux habitudes judi-
ciaires de l'époque, nous conviendrons sans peine qu'on
y trouvait matière à satire, et nous aurions été fort
étonné que notre poëte eût omis de se faire le défen-
seur du droit contre ceux qui rendaient la justice
d'une façon aussi outrageante.
Dans la fable intitulée L'Huître et les Plaideurs, les
parties plaignantes sont deux pèlerins qui, ayant trouvé
une huître sur le sable, chicanent pour en c obtenir la
joie. » L'un prétend qu'il l'a vue le premier et doit, en
conséquence, la « 'gober » ; l'autre déclare qu'il l'a
« sentie » et il la revendique comme son bien. — Tel
est l'objet du litige, tel est le débat, telles sont les rai-
sons sur lesquelles repose ce singulier procès. Le pré-
sident Dandin, passant par là, est pris pour juge; il
ouvre l'huître et la « gruge » sous les yeux de « nos
deux messieurs », puis, sans se départir de la gravité
—. 27- —
de ses fonctions, il remet une écaille à chaque plaideur
et les renvoie de l'instance sans frais ni dépens. Oh !
convenons-en, il est fort heureux que Perrin-Dandin
ait introduit cette remise qui atténue le dispositif de
son jugement, néanmoins, elle ne suffit pas pour lui faire
pardonner une telle sentence.
S'approprier tout ce qui peut avoir quelque valeur
et ne laisser aux. plaignants que « le sac et les quil-
les » voilà donc quels étaient les anciens errements
du palais? Nous disons anciens, car La Fontaine prend
soin de nous avertir qu'il ne parle que de son temps :
« Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui. »
De nos jours, les choses ne se passent point ainsi et
les procès ne servent plus à enrichir le juge. La magis-
trature actuelle, malgré quelques faits regrettables
mais rares et isolés, est toujours celle dont on a dit
avec raison « qu'elle rend des arrêts et non des ser-
vices. » Elle occupe une place trop éminente dans la
considération publique pour que les satires du XVII*
siècle la concernent encore. Laissons donc aux criti-
ques de La Fontaine leur portée d'une autre époque,
et félicitons-nous de posséder un corps judiciaire hon-
nête, désintéressé., savant, et digne en tous points de
l'estime générale.
-28
| 5. — LA BOURGEOISIE ET LE TRAVAILLEUR.
Nous venons d'esquisser quelques types appartenant
à la vie publique; descendons maintenant l'échelle so-
ciale, fouillons dans la bourgeoisie, et nous y trouve-
rons une riche collection de ridicules, de travers ou de
vices que La Fontaine a fustigés tantôt d'une main vi-
goureuse, tantôt avec la plus profonde malice. Remar-
quons cependant que le poëte aura une tendance à se
montrer « bonhomme », et nous le rencontrerons sou-
vent avec un ami qu'il couvrira d'un sourire bienveil-
lant, cherchant plutôt à l'avertir qu'à le critiquer.
Quand il s'occupe des petites gens, humbles de con-
dition, vivant sans excès, le fabuliste leur trouve aussi
certaines bizarreries d'esprit, mais ils lui semblent
mériter quelque indulgence, et il les traite avec une
douceur tout aimable.
Il est facile de se rendre compte de cette sorte d'affi-
nité qui semble exister entre eux et La Fontaine si,
— 29 —
par l'étude de ses apologues, on a su découvrir chez le
poëte un principe fondamental ou, pour mieux dire,
lui créer une individualité intellectuelle et morale.
N'avons-nous pas compris déjà que l'amour du juste
et du vrai occupe exclusivement l'esprit de La Fon-
taine? Pour lui, c'est l'idéal; il y puise ses inspirations
et en tire le souffle philosophique qui anime ses fables.
Or, ce sentiment appartient aux petites gens bien plus
qu'à la noblesse ou à la bourgeoisie ; il leur est imposé
par leur condition sociale, parce que, étant faiblement
dotés des biens de la vie, ils ne peuvent en user que d'une
façon modérée. Il résulte de là que le caractère prend
une forme particulière sous l'obligation de restreindre
ses jouissances et de limiter ses aspirations; alors l'es-
prit arrive naturellement à rejeter tout ce qui peut lui
paraître faux ou exagéré, et il accepte franchement la
juste mesure en toutes choses (1). Gomme on le voit,
c'est moins la philosophie que les exigences de leur
état précaire qui force les prolétaires à avoir horreur
de l'excès dans les manifestations de la vie; — mais
qu'importe à La Fontaine? Il découvre chez eux ce
(1) Nous ne parlons, bien entendu, que du travailleur hon-
nête, intelligent et sensé, et non point de ces malheureux ou-
vriers qui se laissent entraîner par les doctrines perfides que
de misérables sophistes répandent, de nos jours, soit dans des
livres, soit dans la presse démagogique, soit dans de scanda-
leux congrès, ou au moyen d'associations criminelles.
— 30 —
même sentiment qui déborde en lui ; il n'en cherche
pas la cause, il le croit inné, et il n'en faut pas d'avan-
tage pour qu'il aime et protège les deshérités de la for-
tune. Il évite de les blesser, il leur parle sans ironie, et
s'il les raille c'est avec bienveillance. On croirait qu'il
devine en eux des alliés contre les hautes classes de la
société, et qu'il les entend applaudir quand il flagelle
les empiétements des grands ou les ridicules de la bour-
geoisie.
Nous aurions voulu suivre le poëte partout où il s'ar-
rête à contempler une figure nouvelle, mais cela nous
mènerait trop loin, et plusieurs de ces types échappent
à l'analyse; nous préférons donc choisir parmi ceux
qui offrent une physionomie frappante ou un caractère
nettement défini.
Entrons un instant dans l'échoppe de ce mélodieux
savetier qui chantait. « du matin jusqu'au soir > ; c'élait,
dit-on, « merveille de le voir, merveille de l'ouïr »
jusqu'au jour où la fatalité le mena chez un sien voisin
« tout cousu d'or. » L'homme de finance «chantait peu^
dormait moins encore » ; ses richesses ne lui offraient
qu'un bonheur incomplet; il lui manquait ces biens su-
prêmes qui ne se vendent ni ne s'achètent : le repos et
la joyeuse humeur. Si parfois il sommeillait, tout aus-
sitôt les chansons du brave homme le réveillaient. Il
maugréait contre cette éternelle gaîté de l'artisan, et se
demandait d'où pouvait venir tant d'allégresse. Il fit donc
— 31 —
mander en son hôtel notre savetier qui lui raconte
comment, « sans entasser un jour sur l'autre >, il ar-
rive bon an mal an à mettre « les deux bouts ensem-
ble ». On s'explique difficilement pourquoi cette ré-
ponse provoque chez le financier un élan de générosité
et lui fait offrir cent écus à l'honnête ouvrier. En effet,
sire Grégoire toujours rieur ne ressemble pas à un be-
soigneux ou à ce que nous appelons un pauvre honteux;
il gagne « tantôt plus, tantôt, moins >, mais enfin il est con-
tent de son sort, c'est lui-même qui le dit et ses chansons
leprouvent. D'autre part, nousne voulons pas croire que
le riche voisin ait su comprendre le mot de l'énigme,
ni voulu détruire l'effet par sa cause en faisant accepter
au savetier cet éblouissant cadeau. Nous aimons mieux
lui prêter de bonnes intentions à l'égard de l'artisan,
et nous pensons que tel est aussi le dessein de l'au-
teur, car nous savons que La Fontaine ne ménage
pas les financiers; or, nous remarquons qu'il traite
celui-ci avec certains égards. Quoi qu'il en soit, sire
Grégoire prend les cent écus et les enfouit dans sa
cave. Aussitôt, le trouble s'empare de son esprit; il
croit voir
« tout l'argent que la terre
ii Avait, depuis plus de cent ans,
« Produit pour l'usage des gens. »
Ce n'est plus le même homme qui jusqu'alors mangeait
le gain de chaque jour : il se traîne, fasciné par la vue
— 32 —
de son trésor, il suit les faux errements de l'avarice, et
au lieu de garder ses écus « pour s'en servir au be-
soin », il les « enserre. » Hélas! le malheureux ne
connaissait pas encore « ce qui cause nos peines », car,
dès ce moment, il perdit sa voix, sa joie, son sommeil.
Il se vit assiéger par mille soucis, soupçons ou alarmes,
•• Tout le jour il avait l'oeil au guet : et la nuit,
" Si quelque chat faisait du bruit,
» Le chat prenait l'argent »
A la fin, le pauvre homme ne put y tenir, il regretta
ses chants d'autrefois, sa vie calme, son bonheur passé,
et il courut bien vite « chez celui qu'il ne réveillait
plus. »
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
» Et reprenez vos cent écus. »
Voilà un caractère éminemment sympathique; ou
aime en lui sa rondeur toute joviale, et il nous semble
que sire Grégoire devait avoir cette bonne et honnête
figure qui n'appartient qu'aux hommes droits et déli-
cats, à ceux qui ne s'écartent jamais de la voie du de-
voir.
Mais pourquoi « le gaillard savetier » vient-il s'en
prendre à son curé d'ajouter de nouveaux saints aux
fêtes qu'il faut chômer? Nous avons déjà vu maître Garo
censurer le plan de la création au point de vue de
son gros bon sens; voici maintenant sire Grégoire qui,
- 33 —
au nom de ses intérêts, critique le prône de la pa-
roisse!... Vraiment, on demeure surpris du sans-façon
avec lequel ces braves gens traitent de pareilles ques-
tions. — Laissons Garo faire pénitence avec son nez
meurtri, puisque nous savons qu'il est revenu à des
idées plus justes^ mais ne permettons pas à sire Gré-
goire de parler ainsi des choses qui s'écartent quelque
peu de sa spécialité. On croirait volontiers que c'est une
manie chez les savetiers de critiquer à tort et à travers
ce qui n'est pas de leur métier et, dès l'antiquité, nous
avons vu Appelles repousser les observations de certain
confrère de sire Grégoire par ce mot devenu célèbre :
« Ne sut or ultra crepidam. »
Revenons à notre savetier, et constatons que s'il se
montre mécontent des nouveaux saints de son curé
c'est qu'il se fait un devoir de chômer chaque fête an-
noncée au prône. Tel était l'esprit du temps, de cette
époque de foi vive et générale dont nous parlions pré-
cédemment. En effet, voici un pauvre artisan vivant de
peu, de si peu que
« Chaque jour amène son pain. »
Les fêtes le ruinent, mais pour rien au monde il ne
manquerait à l'observation des règles de l'Eglise.
Aujourd'hui, en est-il encore ainsi? Nous ne le:
croyons pas, car si l'ouvrier chôme c'est bien moins
par respect du saint jour que pour se procurer un mo-
— 34 —
ment de liesse. Ne nous y trompons pas et gardons-
nous de prêter une signification inexacte au zèle avec
lequel nous voyons fermer les boutiques chaque di-
manche et fête. Nos contemporains se rendent à l'esta-
minet bien plus volontiers qu'aux offices; aussi est-ce
en vain qu'on réglemente les cabarets et qu'on les
éloigne des édifices du culte. La liberté de conscience,
magnifique principe mais qu'on rend détestable par la
manière dont on le pratique, sait trop bien s'affranchir
de toute pression et elle passe par-dessus les obstacles.
Elle a, aujourd'hui, remplacé la foi de nos pères, et
maintenant on se fait gloire de passer pour un libre-
penseur comme, jadis, on tenait à se montrer fervent et
sincèrement religieux. Nous ne voulons pas examiner
si la foi est réellement éteinte, si ce qu'on appelle la
libre-pensée ne cache pas l'athéisme ou tout au moins
l'indifférence en matière de religion ; nous constatons
seulement la situation des esprits, et nous laissons aux
moralistes plus autorisés que nous le soin d'étudier cette
grave question. Souhaitons cependant à notre siècle de
ne pas s'abandonner à une pente trop glissante, et
d'éviter le précipice qui s'ouvre béant derrière cer-
taines utopies commodes mais dangereuses. Gardons un
peu de cette foi qui nous a rendus si grands dans
les temps passés et, sous prétexte de progrès, ne lais-
sons pas le débordement des passions envahir la so-
ciété. Pour le moins, croyons fermement qu'il existe
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un Dieu, craignons-le en nous inclinant sous son éter-
nelle justice, et n'oublions pas que sans la foi l'homme
se dégrade parce que la vraie vertu n'existe plus, et
parce que les sentiments honnêtes disparaissent pour
faire place au vice et à la présomption.
On nous pardonnera cette digression qui ne nous a
pas paru déplacée en regard de l'esprit du siècle de La
Fontaine et du soin que le poëte a pris de nous le mon-
trer dans toute sa force. Il y avait là un enseignement
pour tous les âges, pour tous les peuples et pour chaque
homme en particulier; aussi avons-nous cru devoir le
faire ressortir. — D'ailleurs, le poëte' nous y conviait
lui-même, puisqu'il nous invite à tirer de ses fables
« tels raisonnements et conséquences propres à former
le jugement et les moeurs. »
Quittons l'artisan des villes pour lo campagnard, et
jetons les yeux sur le curieux portrait que l'auteur en
a tracé.
Voici d'abord un vieux paysan qui, en compagnie de
son fils, garçon de quinze ans, va vendre son âne à la
foire. Naturellement, nos villageois tiennent à ce que
l'animal reste « frais et de meilleur débit; » mais com-
ment s'y prendre pour lui conserver toutes ses quali-
tés?
• « On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
» Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre 1 »
Rions si nousvoulons à la vue rlugrotesque équipage,
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mais excusons ces pauvres meuniers pour qui l'argent
est dur à gagner ! N'est-ce pas à eux qu'on attribue ce
mot qui peint si bien les vicissitudes de leur métier :
« Quand je n'ai pas d'eau, je bois de l'eau, quand j'ai
«■ de l'eau, je bois du vin ».
Le procédé par eux choisi était, à la vérité, aussi
nouveau qu'étrange; cependant ne chicanons pas trop.
—Ils cheminaient donc à la grande satisfaction de l'âne
qui goûtait fort cette façon d'aller lorsqu'un passant les
rencontre, s'ébaudit et prétend que
« Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. «
A ces mots, le meunier se ravise ; « il met sur pied
la bête », et fait monter son fils. Un enfant de quinze
ans n'est pas bien lourd, pourtant Maître Aliboron se
plaint et proteste « en son patois ». La bourrique « dé-
talait » à peine que trois bons marchands arrivent
et trouvent encore à critiquer. La Fontaine ne nous dit
pas leur âge, mais nous leur croyons des cheveux
blancs,, car
« Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
» Oh là 1 Oh ! descendez, que l'on ne vous le dise;
» Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !
» C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.
» Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.
>• L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte. >•
Nos gens auraient pu sans emcombre gagner la foire
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si dans ce bon pays chacun se fait donneur d'avis, l'es-
prit court les grandes routes, et le paysan raille volon-
tiers. Les femmes elles-mêmes se mettent de la partie, et
« trois filles passant, l'une dit : C'est grand'nonte
» Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
« Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
« Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage. »
Vigoureuse épigramme qui blesse le meunier au point
que celui-ci commence à se fâcher et riposte aigre-
ment :
« Il n'est plus de veau à mon âge :
" Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. «
Cependant il prit son fils en croupe, quand
» Au bout de trente pas une troisième troupe
n Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous!
» Le baudet nCen peut plus; il mourrasous leurs coups.
» Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
« N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique.
» Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. »
Comme on le voit, il est bien difficile de « contenter
tout le monde et son père », néanmoins, nos meuniers
veulent essayer, et pour « en venir à bout »
« Ils descendent tous deux.
" L'âne se prélassant marche seul devant eux. »
Ce n'était pas encore l'affaire de certain « quidam »
qui s'arrête sur le bord de la route, et dit :
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« Est-ce la mode
« Que le baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode ?
" Qui de l'âne ou du maître est l'ait pour se lasser?
« Je conseille à ces gens de le l'aire enchâsser.
» Ils usent leurs souliers; et conservent leur âne !
n Nicolas, au rebours; car, quand il va voire Jeanne,
» Il monte sur sa bête , et la chanson le dit.
» Beau trio de baudets ! n
Ainsi qu'on peut s'y attendre, le meunier finit par ne
plus se contenir.
" Après maints quolibets coup sur coup renvoyés, «
il avait épuisé toutes les combinaisons imaginables, il
avait supporté sans trop de mauvaise humeur les plai-
santeries de compères qu'il croyait dévoués à ses
intérêts. Mais, quand il s'aperçoit qu'aucune allure
n'est bonne, qu'on le critique envers et contre tout, il
comprend enfin qu'on a voulu le berner. Or, berner
un Français, fût-il simple meunier, c'est pour lui le
suprême outrage. Ne vous étonnez donc pas que notre
homme éclate et qu'il réplique en fermant les poings :
n Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;
« Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
« Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,
» J'en veux faire à ma tête »
Bravo 1 voilà qui est bien dit. Nous attendions cette
réponse depuis longtemps, car, en vérité, le pauvre
homme devait souffrir des critiques de tant de con-
seillers officieux. Nous nous sommes cependant bien
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gardé d'intervenir de peur que le meunier nous repro-
chât notre ignorance et reçut mal nos avis, en préten-
dant que toutes ces gens voulaient lui être pratique-
ment utiles.
Aveuglé par l'amour de la propriété, ne voyant
rien, n'entendant rien en dehors de ce qui peut lui
profiter, le paysan se plie à toutes les exigences pour
conserver et augmenter « sa chose »; il calcule tou-
jours, il aime avec tendresse cet argent qui lui coûte
tant de sueurs et de soucis, il est avide dans ses spécu-
lations, et son caractère très-positif ne se laisse prendre
ni aux rêveries de l'imagination ni aux hasards de
l'incertain. Perette, cette bonne et brave Perette que
nous aimons entre toutes les filles des champs, a pu
seule s'aviser de thésauriser en songe ; mais aussi que
d'angoisses, que de pleurs, quand après la chute de son
pot au lait, elle
« Va s'excuser à son mari
« En grand danger d'être battue. «
Plaignons la, cette pauvre enfant, trop jeune et trop
femme pour savoir compter à la manière des hommes.
Plaignons la surtout si son mari pousse le désir du
gain jusqu'à la brutalité. Cet homme rosserait-il sa
femme pour un pot de lait répandu? La Fontaine le dit,
Perette, si gracieuse tout-à-1'heure avec son pot au
lait
» Bien posé sur un coussinet, »