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Esquisses dramatiques du gouvernement révolutionnaire de France aux années 1793, 1794 et 1795, par P.-E. [sic"] Ducancel,...

De
456 pages
E. Bricon (Paris). 1830. In-8° , X-448 p..
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ESQUISSES
DRAMATIQUES.
Je poursuivrai comme contrefaçon par toutes
les voies de droit tout exemplaire non revêtu
de ma signature.
earts,
DE L'IMPRIMERIE DB POUSSIELGUE-RUSAND ,
IBPKTBIVft DI s. A. J. V. Ll DUC DB BOHMAVX
ru* de Sèvrre, n. 2
ESQUISSES
DRAMATIQUES
DU
GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
DE FRANCE
AUX ANNÉES 1793 , 1794 ET 1795.
gJar vit. fJ le. ^uccwice'É,'
ASCIEÏ SOaS-PRÉPET ET 1T0C1T.
Perdidit et eontriïlt vectes elw, regea elui et priu-
cipea-feju» in gentibus ; non est lez.
1 81 igneur a brisé les portes de 610n ; il a banni son
1, • tek) s princes parmi les naûans; il n'y a plus de loi.,
IPiURUSo
LIBRAIRIE CATHOLIQUE D'EDOUARD BRICON,
rue du Vieux-Colombier, n. ig.
1830.
AVERTISSEMENT.
Dans un Prospectus qui n'a point été
publié dans les journaux, et dont cinquante
exemplaires environ ont été distribués dans
la capitale, l'auteur avait annoncé que son
ouvrage paraîtrait par souscription dans
les trois premiers mois de 1822. Sa Maj esté
avait daigné en agréer l'hommage, et un
auguste personnage, tenant à la famille
royale, avait bien voulu l'honorer de sa
souscription.
Cet ouvrage avait pour titre : Esquisses
du gouvernement révolutionnaire en 1793,
1794 et 1795, et H était divisé en trois
parties, devant former chacune un vo-
lume in-8°.
La première partie contenait les Esquisses
historiques et parlementaires de ce gouver-
nement ; la deuxième, l^s Esquisses morales
VI AVERTISSEMENT.
et législatives; la troisième, les Esquisses
dramatiques.
Des considérations, alors imprévues et
personnelles à l'auteur, ont arrêté, jus-
qu'à ce jour, la publication de son ouvrage.
Ces considérations ayant cessé, du moins
quant à la partie intitulée Esquisses drama-
tiques, il se décide à la mettre dès à pré-
sent au jour, sauf à publier plus tard les
deux autres parties.
Les Esquisses dramatiques se composent
de trois pièces dramatiques. L'une est une
nouvelle édition corrigée et augmentée de
VIntérieur des comités révolutionnaires, co-
médie en trois actes et en prose, qui a
obtenu deux cents représentations dans
la capitale en 1795 et 1796, et le même
succès dans les départemens. Cette nou-
velle édition est accompagnée de faits
et anecdotes historiques entièrement iné-
dits.
La seconde pièce a pour titre le Tribu-
nal révolutionnaire, ou l'An deux, drame his-
AVERTISSEMENT. vu
torique en cinq actes et en prose. La ie-
présentation en avait été autorisée par le
Directoire exécutif, en 1796, sur le théâtre
Feydeau. La veille du jour où elle allait
être jouée, un ordre émané de la police
directoriale en a suspendu la représenta-
tion. Depuis, l'auteur a fait d'inutiles ten-
tatives auprès des gouvernemens qui se
sont succédés jusqu'à ce jour. Partout il a
rencontré la même résistance. Ayant perdu
l'espoir de pouvoir produire son drame
sur la scène, il le livre au public avec des
notes, faits et anecdotes historiques, le
tout également inédit.
Sa troisième pièce a pour titre le Thé à
la mode, ou le Millier de sucre, comédie en
un acte et en prose, jouée pour la première
fois, en 1796, sur le théâtre du Palais-
Royal , où elle a obtenu douze représen-
tations. Cette pièce n'a point été imprimée.
Les trois pièces présentent le véritable
état de la société française mise en mou-
vement par l'action des lois et du gouver-
VIII AVERTISSEMENT.
nement révolutionnaire de 1793. L'auteur
a un intérêt pressant d'en hâter la publi-
cation. Tous les jours la tombe dévore les
témoins oculaires qui doivent garantir à la
jeunesse actuelle et à sa descendance la
fidélité historique de ses portraits, ainsi
que la vérité des incidens et des faits qui
constituent ses trois actions dramatiques.
L'auteur a besoin de leur témoignage pour
n'être pas taxé lui-même d'exagération
et d'extravagance. Si les deux tiers puînés
de la population actuelle, en lisant ces
Esquisses dramatiques, s'écrient: « Ce sont
« des fables absurdes, des atrocités imagi-
« naires! » l'autre tiers aîné lui répondra :
« Non, ce sont des vérités historiques;
« c'est le gouvernement révolutionnaire
« de France ! »
NOTE IMPORTANTE DE L'AUTEUR,
ET ERRATUM.
J'ai mis dans la bouche de Dufour, scène V,
acte II de l'Intérieur des comités révolution-
naires, page 75, les parolès suivantes : -
« Citoyens, méfiez-vous de ces vociférateurs
« empyriques exaltant des sociétés sectionnai-
« res par ridée d'une souveraineté qui n'ap-
« partient qu'à. la société tout entière; qui, fla-
« gornant le peuple par le sentiment exagéré
« de ses droits, etc. » ; -
Sans doute le lecteur trouvera dans ce lan-
gage une adhésion au moins indirecte au dogme
absurde et antisocial de la souveraineté du
peuple. Alors ( en 1794. ) j'étais obligé de
m'exprimer de la sorte ; autrement ma comédie
n'aurait pas été representée; aujourd'hui j'au-
rais dû retrancher ce passage, et c'était bien
mon intention.ic'est par inadvertance qu'il sub-
siste. Dans mon opinion, je ne reconnais comme
principe de souveraineté que le droit divin ; je
ne reconnais que le Roi de France par la grâce
de Dieu, et non le Roi des Français par les lois
constitutionnelles de VEtat. Tout publiciste
X NOTE.
qui entreprendra d'expliquer l'origine de la
souveraineté par d'autres théories que celle du
droit divin se lancera dans un labyrinthe de
thèses inconciliables, contradictoires, absurdes
et insolubles, dont je le défie de sortir sans bles-
ser les règles rigoureures d'une saine logique.
Erratum.
Ainsi, au lieu de ces mots imprimés page 73 :
« Citoyens, méfiez-vous de ces vociférations
« empyriques exaltant des sociétés section-
« naires par l'idée d'une souveraineté qui n'ap-
« partient qu'à la société tout entière; qui,
« flagornant, etc., etc.,» supprimez la phrase
intermédiaire, et lisez :
« Citoyens, méfiez-vous de ces vociféra-
« teurs empyriques, qui, flagornant le peu-
« pie, etc., etc. »
il
L'INTERIEUR
DES
COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES,
COMÉDIE EN TROIS ACTES ET ES. PROSE,
représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre de la
Cité (Variétés) le 8 floréal an m (27 mai 1795.)
NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
Heu! steriles veri, rjuibus una Quiritem
Vertigo Jacit! hic Dama est non tressis agaso,
Vappa et lippus et in tenuifarragine mendax.
Verterit hune Dominus. Momento turbinis exit
Marcus Dama. Papœ !
Bœe mera libertas, hanc nobis pilea donant !
Insensés pour qui une simple pirouette produit un citoyen! Ce
chétif Dama n'est qu'un misérable palefrenier, un sot, un menteur à
toute outrance. Son maître le fait pirouetter. Aussitôt ce vil affran-
chi devient l'important Marcus Dama. Quel miracle !. Mais cette
liberté si belle, des bonnets nous la donnent !
( PERSE, satire V. )
1
INTRODUCTION.
-w(l=:
Dînant chez moi, au mois de mars 1795, avec
plusieurs convives de Paris et de la province,
j'entamai la conversation sur les ridicules bé-
vues, les grosses balourdises, l'ignorance crasse
et les brutalités stupides des comités révolu-
tionnaires. Les jacobins n'étaient point encore
devenus de hauts et puissans seigneurs ; le mot
de révolution n'était pas réhabilité, comme il
l'est de nos jours; il faisait horreur à toutes les
classes de la société; et la contre-révolution,
aujourd'hui présentée comme la plus grande
des calamités publiques, était alors l'objet de
tous les vœux et de toutes les espérances. Il
n'y avait pas un seul de mes convives qui n'eût
a INTRODUCTION.
eu quelques rapports ou quelques démêlés
avec son comité révolutionnaire : moi-même
j'en avais eu de fréquens et de périlleux, non
seulement avec le mien, mais avec plusieurs
comités de la province, auprès desquels j'avais
été, maintes fois, solliciter l' élargissement d'un
parent ou d'un ami. Pendant tout le repas, ce ne
fut qu'un feu roulant d'anecdotes plus ou moins
atroces ou ridicules contre les révolutionnaires
parisiens et provinciaux. Au dessert, ma tête
s'agite et s'échauffe; je me lève brusquement,
et je dis à mes convives : « J'ai le cœur trop
« plein; il faut que je me soulage : je vais faire
« une comédie sur les comités révolution-
« naires. »
J'entre dans mon cabinet; je prends la plume,
sans aucun plan arrêté. Exposition, intrigue,
dénouement, je n'avais rien prévu ni préparé.
Je comptais rassembler, dans le cercle d'un
acte ordinaire, un certain nombre de scènes à
tiroir. Bientôt les faits, les détails et les inci-
INTRODUCTION. 1
dens se pressent en foule à ma mémoire. La
rapidité de ma plume ne suffit pas pour les
fixer sur le papier, tant je me sentais animé
par 1 e facit indignatio versum!
Je venais de composer, à peu près d'un seul
jet, les huit premières scènes, et je m'aperçois
que presque tous mes matériaux sont encore
à exploiter. Je me décide alors à donner à ma
pièce la dimension de deux actes, à lier les
scènes entre elles, et à les rattacher à une ac-
tion dramatique, présentant unité de temps et
de lieu.
Mon deuxième acte terminé, mes provi-
sions de faits et d'anecdotes n'étaient pas en-
core épuisées. Allons, ma pièce aura trois
actes. Sauf quelques changemens, corrections
et additions, je les offre aujourd'hui au public,
tels qu'ils sont sortis de ma plume, au mois de
mars 1795, sous le titre de VIntérieur des Co-
mités ré volutionnaires.
La pièce a été composée, reçue, apprise et
4 INTRODUCTION.
mite en scène en vingt-sept jours. Je ne m'atten-
dais tout au plus qu'à huit ou neuf représen-
tations, c'est à dire à ce qu'on appelle un succès
d'estime. Les portraits hideux que je retraçais
ne pouvaient guère inspirer que des sensations
pénibles, et tout au plus amener, çà et là, le
sourire de l'indignation et du mépris sur les
lèvres. Quelle fut ma surprise, j'oserais presque
dire ma stupéfaction, le jour de la première
représentation sur le théâtre du Palais en la
Cité ! Cette salle, distribuée en cinq rangs de
loges, était une des plus vastes et des plus éle-
vées de la capitale ; une affluencè prodigieuse
la remplissait. jusque dans les combles.
Dès les premières scènes, les hravÕs, les ap-
plaûdissemens et les trépignemens de pieds
éclatent par redoublemens dans toutes les par-
ties de la salle : c'était une espèce de délire
universel que le besoin d'entendre la pièce
interrompait, et auquel chaque scène nouvelle
prêtait matière à nouvelle explosion.
INTRODUCTION. 5
La pièce finie, de nouveaux cris, de nou-
veaux applaudissemens se manifestent avec
encore plus de violence et d'unanimité. De
toutes parts on demande : L'auteur ! J'avais as-
sisté à la représentation, caché au fond d'une
loge et entouré de ma famille. Une forte op-
pression de poitrine interceptait ma respira-
tion; je pouvais à peine balbutier quelques
mots, tant était profonde la commotion qu'a-
vait produite dans tout mon être un spectacle
aussi extraordinaire et aussi inattendu! On vient
me demander si je consens à être nommé ; je
m'y refuse ; on annonce au parterre que l'au-
teur veut garder l'anonyme. Le public s'opi-
niâtre de plus belle. La lutte bruyante entre sa
curiosité impatiente et ma discrétion se pro-
longe pendant une demi-heure. Enfin un jeune
homme monte sur une banquette du parterre
et demande la parole. Aussitôt, le calme se ré-
tablit; un profond silence règne dans la salle.
« Je demande, s'écrie le jeune orateur, que
6 INTRODUCTION.
« l'on vote des remerciemens au courage de
« l'auteur, qui, en présence et sous les yeux des
« soixante comités révolutionnaires de la capi-
« taie, n'a pas craint de les immoler sur la
« scène.» Prenant cette proposition comme un
appel fait indirectement à mon énergie, je ne
balance plus à me faire connaître et à me
rendre en personne aux vœux du public.
Cent représentations successives, tant sur
le théâtre du Palais en la Cité que sur celui
de Montansier au Palais-Royal, ont consacré
ce premier succès.
Au bout d'un mois, l'horreur des comités
révolutionnaires devint si générale et si pro-
noncée que la convention elle-même fut obli-
gée de la partager, et de s'en rendre, bon gré
mal gré, le solennel organe devant le public.
Dans la séance du 24 prairial an III,
(3 juin 1795) un membre s'est présenté au
nom du comité de sûreté générale pour deman-
der la suppression d'un mot justement odieux,
INTRODUCTION. 7
celui de comité révolutionnaire. « Le vœu gé-
« néral, disait le rapporteur, se manifeste
« pour que ce mot soit effacé de la langue
« française. » Il propose en conséquence et
fait de suite décréter que les comités révolu-
tionnaires s'appelleront désormais comités de
surveillance.
Le cours des représentations de VIntérieur
des comités révolutionnaires s'est prolongé, sans
interruption, tant à Paris que dans les dépar-
temens, pendant cinq mois consécutifs. Tout
à coup, il fut suspendu par les événemens à
jamais déplorables de vendémiaire an IV,
(septembre 1795) qui, en plaçant Buonaparte
sur le pavois, portèrent à la monarchie légi-
time de profondes blessures, dont elle est loin
encore d'être guérie.
Après six mois d'interruption, je parvins,
à l'aide de quelques légers changemens com-
mandés par les circonstances, à obtenir l'au-
torisation de reproduire ma pièce sur les.
8 INTRODUCTION.
mêmes théâtres, où elle eut encore cent repré-
sentations successives qui ne furent arrêtées,
vers la fin de l'an IV, que par une nouvelle réac-
tion révolutionnaire concertée entre la minorité
des membres du Directoire et la majorité des
conseils législatifs.
Ce fut surtout à celte époque que les feuilles
républicaines et anarchiques s'élevèrent avec
une sorte de rage contre ma pièce. L'une de
ces feuilles, l3 Ami des lois, rédigée par un ex-
prêtre conventionnel et régicide, répétait avec
un acharnement périodique que « l'auteur de
« VIntérieur des comités révolutionnaires n'ex-
« pierait point par mille morts tout le mal
« qu'il a fait à la liberté. » J'aime à me flatter
qu'aujourd'hui les feuilles de l'opposition me
traiteront avec plus de bienveillance et plus
de courtoisie.
- 1 Le lecteur verra ci-après, dans l'introduction
qui. précède mon Tribunal révolutionnaire,
toutes mes tentatives, toutes mes démarches,
INTRODUCTION. 9
mes pétitions et mes mémoires pour obtenir,
des divers gouvernemens qui se sont succédé
depuis 1796 jusqu'à ce jour, c'est à dire pen-
dant un laps de trente-quatre années consécu-
ti ves, la permission de remettre sur la scène
mon Intérieur des comités révolutionnaires. Il
verra aussi pourquoi et comment tous mes
efforts ayant été infructueux, il ne m'est plus
resté que la voie de la publicité.
Toutefois, j'attends de son impartialité et
de sa clairvoyance que si, dans ce court aver-
tissement, je me suis appesanti sur le succès
aussi prodigieux qu'inespéré de mon ouvrage,
ce n'est nullement par amour-propre d'auteur,
mais bien par le besoin d'être historien exact
et véridique. Non, certes, ce n'est point l'exé-
cution littéraire et dramatique d'une faible
esquisse, conçue et tracée à la hâte, que la
France tout entière a entendu applaudir avec
tant de chaleur et de démonstration, pendant
deux années. Remontons pour un moment à
to INTRODUCTION.
ces temps de douloureuse mémoire. Il n'y avait
pas alors, sur le sol français, une seule famille
honnête qui ne comptât dans son sein une ou
plusieurs victimes du gouvernement révolu-
tionnaire. Les événemens du 9 thermidor
avaient délié toutes les langues et soulagé tous
les cœurs du poids accablant qui les opprimait.
La scène s'ouvre tout à coup aux regards des
opprimés, pour livrer leurs oppresseurs à la
risée et à l'indignation de leurs victimes; trop
douce et trop insuffisante vengeance pour tant
et de si effroyables attentats! i Voilà ce qui
explique et justifie en même temps cet enthou-
siasme unanime et cette joie délirante qui ont.
l Je me souviendrai toute la vie d'un homme sexagé-
naire qui avait été inçarcéré pendant tout le temps de la
terreur. Cet homme avait loué au théâtre du Palais, en 1795,
une loge dans les baignoires, uniquement pour assister à
toutes les représentations de la pièce. Il n'en a pas manqué
une seule. On le remarquait chaque fois, les yeux avide-
ment fixés sur les acteurs, la bouche entr'ouverte d'extase,
pleurant de joie, battant des mains, s'agitant sur sa ban-
quette, en disant souvent : «Oh ! comme je me venge de
« ces coquins-là ! »
INTRODUCTION. II
accueilli les représentations de l'Intérieur des
comités révolutionnaires tant à Paris que dans
les principales villes des départemens, pendant
deux années. Cette unanimité d'enthousiasme
est devenue à son tour la protestation la plus
solennelle et la plus énergique de la nation
française contre les révolutionnaires qui l'ont
asservie.
Il ne me reste plus qu'à dire un mot sur la
création des comités révolutionnaires et sur
les lois qui se rattachent à cette atroce insti-
tution.
L'assassinat de Louis XVI avait soulevé l'in-
dignation des puissances étrangères et provo-
qué, par suite, leur coalition contre la répu-
blique française. La convention, craignant
l'influence des étrangers sur la population,
voulant isoler la France de tout le continent,
et la tenir, en quelque sorte, parquée dans son
enceinte, rendit, le 21 mars 1793, deux mois,
jour pour jour, après la catastrophe du roi,
J2 INTRODUCTION.
nn décret portant qu'il serait établi dans cha-
que commune un comité chargé de surveil-
ler les étrangers. Le décret du 21 septembre
suivant sur les suspects étendit et augmenta
les attributions de ces comités. Plus de cin-
quante mille de ces comités ont été installés
à la fois et presque en un clin d'œil dans tous les
coins et recoins de la république. Ils lui coû-
taient , d'après les calculs du conventionnel
Cambon, annuellement la somme effrayante de
591,300,000 livres. Chaque membre recevait
trois livres par jour. Ils étaient cinq cent qua-
rante mille, ce qui donnait une dépense jour-
nalière de la somme de unmillion cent soixante-
deux mille livres..L'ex-conventionnel Guffroy,
dans son rapport sur Joseph Lebon et ses com-
plices, n'attribuant à chaque membre de ces
comités qu'une seule injustice, s'écriait : « Eh
« bien ! voilà douze cent mille injustices répan-
« dues sur la surface d'un pays que l'on voulait
fi régénérer. »
INTRODUCTION. 13
Les attributions déjà si effrayantes des co-
mités révolutionnaires ont été portées au der-
nier degré de l'arbitraire et de la tyrannie par
le décret du 14 frimaire de l'an II (4 décembre
i ygS) portant institution du gouvernement
révolutionnaire.
Voici quelques-unes des dispositions les plus
remarquables de ce décret :
« ART. IER et 2. La convention nationale est
« le centre unique de l'impulsion de ce gou-
«. vernement.
« ART. 8. L'application des lois révolution-
« naires et des mesures de sûreté générale et
« de salut public est confiée aux municipalités
« et aux comités révolutionnaires.
« ART. 12. Il est défendu aux autorités in-
« termédiaires d'ordonner l'élargissement des
«citoyens, etc. (Ainsi permis de faire le
mal, défense de le réparer.)
Les membres' des comités révolutionnaires,
« coupables de négligence dans la surveillance
i4 INTRODUCTION.
« et dans l'application des lois , sont privés
« du droit de citoyens pendant quatre ans,
« et condamnés à une amende égale au quart
« de leurs revenus , » etc., etc.
Sous l'influence d'une pareille législation
les brigandages et les attentats des comités
révolutionnaires se multiplièrent à tel point
que la convention elle-même en fut alarmée.
Voici quelques fragmens d'une lettre du
24 germinal an II (i3 avril 1794) écrite de
Lyon au conventionnel Couthon par un nommé
Laporte, envoyé dans cette ville comme agent
du comité de salut public.
« Ce qui est pour moi de toute évidence
« c'est qu'il s'est commis ici d'horribles dilapi-
« dations ; que ce sont les comités révolution-
« naires qui ont apposé les scellés; qui ont les
« clefs des maisons et magasins séquestrés ; qui
« ont mis dans ces maisons et magasins des gar-
« diens à leur dévotion ; qui n'ont pas fait d'in-
« ventaires; qui n'ont pas fait appeler les in-
INTRODUCTION. 15
« téressés à leurs opérations ; qui ont chassé de
« leurs domiciles les femmes, enfans et domes-
« tiques pour n'avoir pas de témoins, et qui
« par conséquent ont pu faire tout ce qu'ils
« ont voulu.
« Lorsque la voix publique est venue nous
« informer que l'on dilapidait les magasins,
« nous avons pris un arrêté qui a défendu à
« toute autorité de lever des scellés sans notre
« autorisation. Eh bien ! croirais-tu, cher et
« digne Couthon, que, même après cette dé-
« fense, on est venu enfoncer un magasin sé-
« questré jusque dans notre maison ? Nous
« avons pris les dilapidateurs sur le fait. C'était
« précisément deux commissaires du comité,
« qui vidaient le magasin, sans autorisation de
« nous, ni même de pouvoirs de leur comité.
« Il est une foule de faits graves et même
« atroces qui nous sont dénoncés journellement,
« et sur lesquels nous hésitons à prendre un
« parti, dans la crainte de frapper des pa-
iti INTRODUCTION.
« triotes. Nous voyons impunément violer
« devant nous la justice et la probité. Il y a
« ici plusieurs milliers de gardiens et un grand
« nombre de membres des ci-devant trente-
« deux comités qui se tiennent comme teignes.
« Prenez-en un sur le fait, vous les faites tous
« crier à l'oppression des patriotes, et il faut
« fermer les yeux. C'est un système pour qu'on
« ne puisse rechercher personne.» (Rapport
de Courtois sur Robespierre, no 102, p. 3iget
suivantes. )
La convention, craignant de frapper dans
un patriote un complice de ses crimes, crut
devoir passer l'éponge de l'oubli sur le passé,
et, dans la séance du 26 messidor an II, ( 14
juillet 1794) elle se borna à déclarer que
« la surveillance attribuée aux comités révo-
« lutionnaires a plutôt pour objet le personnel
« et les opinions que les choses; en conséquence
« elle ordonna qu'à l'avenir ils ne pourraient sai-
« sir aucunes marchandises, comestibles, etc.»
INTRODUCTION. XVII
2
Plus tard, effrayée du nombre de comités
qu'elle avait établis, et des dépenses énormes
qu'ils occasionnaient, rougissant de la stupide
ignorance des membres qui les composaient,
elle ordonna, dans sa séance du 7 floréal an II,
( 24 août 1794) «qu'il n'y aurait plus désor-
« mais qu'un seul comité révolutionnaire par
« chaque chef-lieu de district et par chaque
« commune qui, sans être chef-lieu de district,
« contiendrait une population de huit mille
« individus; ( art. ier et 2 ) que les membres
« seront tenus de savoir lire et écrire ; ( art. 18
« et que les banqueroutiers en seront exclus.
« ( art. 47 )• »
L'existence des comités révolutionnaires,
dénommés comités de surveillance, n'a cessé
qu'avec celle de la convention, par la mise
en activité de la constitution directoriale de
l'an III.
PERSONNAGES.
ARISTIDE, ancien chevalier d'industrie, président du
comité.
CATON, ancien laquais escroc, membre du comité, grand
aboyeur.
SCEVOLA , coiffeur, Gascon, membre du comité.
BRUTUS, ancien portier de maison, membre du comité.
TORQUATUS, rempailleur de chaises, membre du comité.
DUFOUR père, négociant, honnête homme persécuté,
officier municipal et membre du comité.
DUFOUR fils, officier de la garde nationale, persécuté.
La citoyenne DUFOUR mère, persécutée.
FANCHETTE , domestique chez Dufour.
DESCHAMPS, domestique chez Dufour.
VILAIN, homme contrefait, commissionnaire au tribunal
révolutionnaire.
UN OFFICIER MUNICIPAL.
QUATRE MEMBRES du comité révolutionnaire.
CINQ GENDARMES.
UN GARÇON DE BUREAU.
DEUX AGENS DU COMITÉ, à figure pâle et à moustaches.
La scène est dans le comité révolutionnaire de Dijon. Au milieu
du comité est une grande table ovale, autour de laquelle sont dix
sièges. Sur la table , dix bonnets rouges; plumes, encre, papier; un
registre des délibérations; des lunettes. Autour de la salle, des
cartons rangés sur des tablettes.
L'INTÉRIEUR
DES ,
COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARISTIDE seul, en carmagnole élégante et pincée.
( Tirant sa montre.)
Déjà neuf heures !. Caton et Scévola ne
viennent pas. Quand j'y songe j'admire ma
métamorphose. Jadis en talons rouges, la
brette au côté, le chapeau panaché sous le bras,
tout brillant de soie et de dorures, brûlant le
pavé de Paris sur un char léger, que traînait
un coursier fringant, éclaboussant insolem-
ment ces pauvres piétons dont je suis aujour-
d'hui le très humble adulateur; marquis dans
un quartier, duc et pair dans un autre, homme
de la première qualité pour tout le monde ,
20 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
et fils d'un chétif bourrelier de campagne pour
moi seul; passant les jours dans les boudoirs
de nos courtisanes , et les nuits dans les tri-
pots. aux prises quelquefois avec dame jus-
tice, et échappant comme par miracle à ses
limiers. aristocrate forcené tant que j'ai
eu l'espérance de conserver fructueusement
mes fastueuses qualifications Telle était
mon existence. Aujourd'hui le bonnet rouge
succède au chapeau à plumet ; la carmagnole
à l'habit brodé; une sale perruque à mon élé-
gante coiffure.Et cependant (tant les évé-
nemens de la vie sont bizarres ! ) quoique j'aie
changé de costume je n'ai pas changé de mé-
tier (A). Ma profession actuelle est même bien
plus lucrative. Président d'un comité révolu-
tionnaire!.. Mais j'aperçois mes deux collègues.
SCÈNE II.
ARISTIDE, CATON, SCÉVOLA.
ARISTIDE.
Tu te fai-s bien attendre, Scévola.
SCÉVOLA , Gascon.
Mon cher Aristide, je conviens que jé suis
ACTE I, SCÈNE II. 21
vénu un peu tard, mais j'avais quelqués pra-
tiqués à coiffer, et sans le coup de peigne
prépondérant qué tu mé connais, je crois ma
parolé d'honnur.
ARISTIDE.
Et Caton avait-il aussi des pratiques ?
CATON.
Moi, j'avais bien d'autres choses, ma foi.
Et le savon que nous avons confisqué l'autre
jour chez cet accapareur du coin. fallait-il
le laisser moisir? Je viens de le vendre six
francs la livre au-dessus du nzaximum. J'ai les
assignats dans ma poche.
ARISTIDE.
J'approuve ton zèle, mon cher Caton; mais
ne crains-tu pas que l'homme à qui tu viens de
vendre ton savon ne te dénonce?
CATON.
N'est-ce que cela? sois tranquille. Ce soir
je le fais incarcérer.
SCEVOLA riant.
Ce diablé dé Caton a l'imagination inépui-
sable.
CATON.
Nous allons décerner le mandat d'arrêt contre
22 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
lui, comme ayant acheté au-dessus du maxi-
mum. En l'arrêtant ce soir., je reprends mon
savon qu'en patriote fidèle je rends à la répu-
blique ; la nation n' y perd rien, et moi je garde
les assignats.
ARISTIDE.
Tu es un rusé coquin.
CATON.
Aristide doit me connaître depuis long-
temps. Te souviens-tu de nos fredaines
quand j'étais, moi, le laquais par excellence
de cette courtisane célèbre dont tu étais l'a-
mant en titre.
SCEVOLA.
Sandis, jé m'en souviens. J'étais alors le
coiffur en chef de la susdite personne.
CATON.
De quel train nous y allions tous les deux!
elle aurait eu cent mille li vres de rente qu'elle
n'aurait pas tenu six mois avec nous.
SCÉVOLA.
Mon sort était bien différent du vôtre, mes
amis. Vous aviez les clefs du coffre-fort : et
moi, pauvré pétit coiffur , jé n'avais qué la
chétive ressource dé quelques bijoux errans
ACTE I, SCÈNE II. 23
çà et là sur la toilette, et qui jé né sais com-
ment venaient sé mettré sous ma main.
ARISTIDE.
Il suffit. Laissons cela , et parlons d'affaires
plus sérieuses.
SCÉVOLA.
Eh bien, voyons, que faut-il faire? faut-il
signer des mandats, incarcérer, apposer des
scellés, fabriquer des dénonciations , payer
des témoins, faire des motions, sonner le toc-
sin, battre la générale ; enfin dites-moi ce
qu'il faut faire, et dépêchons, car encore une
fois.
ARISTIDE.
J'ai bien réfléchi, mes amis, sur la situa-
tion actuelle de notre commune : les autori-
tés constituées y sont épurées , et à l'excep-
tion de Dufour, officier municipal, et notre
collègue, tous les autres fonctionnaires, ou
sont dans nos principes, ou sont des automates.
J'aurai des mesures générales à vous proposer
ce soir à l'ouverture de notre séance ; mais il
en est une particulière que vous devez sur-
tout appuyer. Il faut perdre Dufour.
24 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
SCÉVOLA.
J'appuyé la motion.
ARISTIDE.
Dufour, son fils , et toute sa famille.
SCÉVOLA.
J'appuie encore davantage la motion.
ARISTIDE.
Dufour, par sa vertu et son patriotisme >
jouit d'une considération tel 1 e qu'il captive-
rait la municipalité tout entière. Son fils, par
ses talens et sa véhémence, peut subjuguer à
la tribune tous les moutons de la société po-
pulaire.
CATON.
Donc il faut perdre Dufour et son fils; cela
est clair.
- SCEVOLA.
Céla séra bien facile. Ils ont été déjà dénon-
cés - hier à la société populaire; la dénoncia-
tion né pouvait pas manquer de réussir; jé por-
tais la parole.
ARISTIDE.
L'épouse de Dufour est dans son quartier
l'exemple des bonnes mères, le modèle des
bons ménages.
ACTE I, SCÈNE II. 25
CATON.
Donc il faut perdre l'épouse.
SCÉVOLA.
L'argument est sans réplique.
ARISTIDE.
Ainsi, mes amis, dès ce soir, que toute cette
famille soit arrêtée. Voyons, qui chargerons-
nous de cette expédition?
CATON ET SCEVOLA ensemble.
C'est moi.
ARISTIDE.
Caton, j'aurai besoin de toi. Il vaut mieux
la confier à Scévola et à Torquatus.
SCEVOLA.
Président, jé té remercie de la préférence.
Jé m'en rendrai digne.
ARISTIDE.
Signons toujours les trois mandats, Ils signent.)
SCÉVOLA.
Tandis qué vous êtes en train dé signer,
camarades, mettez-moi votre signature sur
ces trois mandats : c'est l'arrestation dé trois
individus à grosses cravates, qué j'ai trouvés
dans un café, et qué j'ai coffrés provisoirement
26 L'INTERIEUR DES COMITÉS.
il y a huit jours, parce que leur figure m'a
paru suspecté. ( B ) ( Us signent tous trois. )
CATON.
Camarades, je fais une réflexion; si nous
incarcérons les Dufour sans une dénonciation
bien en règle, n'allons-nous pas nous compro-
mettre? le peuple les connaît pour d'excellens
citoyens, et.
ARISTIDE.
Ton observation est sage; aussi je me charge
de rédiger la dénonciation.
SCÉVOLA.
En cé cas, j'adopte d'avance la rédaction.
CATON.
Il me vient une idée.
ARISTIDE.
Voyons, quelle est-elle?
CATON.
Tu la trouveras, je crois, ingénieuse. Tu te
rappelles qu'en incarcérant hier le négociant
Dormont nous avons saisi sur lui vingt mille
francs en assignats qui sont là dans un carton ;
mon avis serait d'empocher les vingt mille
livres.
ACTE I, SCÈNE II. a7
SCÉVOLA.
Jé suis dé l'avis du préopinant; mais nous
partagerons?
CATON.
Nous tous réunis nous accuserons Dufour de
les avoir soustraits.
ARISTIDE.
L'idée serait bonne si Dufour n'était point
connu pour un honnête homme; le peuple
croira difficilement.
CATON.
Le peuple! eh! mon ami, c'est bien le
diable si la réputation de Dufour n'échoue pas
contre le témoignage unanime de ses collègues,
qui signeront la dénonciation.
ARISTIDE.
Ma foi, tout bien réfléchi, j'approuve ton
idée. ,
CATON.
Tu es donc de mon avis? En ce cas je vais
au fait. (Il court au carton, prend les assignats et les met dans
sa poche.) l
SCÉVOLA.
Monsieur Caton, vous n'oublierez pas sur-
28 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
tout que j'ai mon hypothèque là-dessus. Point
d'inadvertance, je vous prie.
ARISTIDE.
Reste maintenant le fils. Que dirons-nous
sur son compte?
SCÉVOLA.
Parbleu, qué c'est un muscadin. (C)
ARISTIDE.
Muscadin est trop banal pour un homme
qui, comme lui, s'est battu aux frontières, où
il a reçu plusieurs blessures. Caton, toi qui
as l'imagination si fertile, voyons, n'as-tu rien
à nous proposer?
CA TON faisant mine de réfléchir.
Je cherche. les bonnes idées ne viennent
pas à foison. Quelqu'un vient ; c'est précisé-
ment le domestique de Dufour. Voyons, qu'a-
t-il à nous dire?.
SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENS, DESGHAMPS.
SCÉVOLA d'un ton sévère.
Qué veux-tu, citoyen?
ACTE I, SCÈNE III. 29
DESCHAMPS.
- Citoyen, je viens pour.
SCÉVOLA vivement et avec enchantement.
Nous faire uné dénonciation, mon camarade !
En cé cas-là, sois lé bien vénu, et prends la
peine dé t'asseoir.
DESCHAMPS.
Citoyen, ce n'est pas une dénonciation ,
mais c' est.
SCÉVOLA toujours enchanté.
Voyons, parle, citoyen Deschamps ; surtout
bien posément, afin qué nous né perdions pas
une syllabe.
DESCHAMPS.
Je vous dis, citoyen.
CATON.
Un instant. Qu'est-ce qui prend la plume de
nous trois?
DESCHAMPS.
Mais, citoyens, il n'y a pas besoin de plume
pour ce que j'ai à vous dire.
ARISTIDE.
- Je me charge d'écrire. (11 s'assied et il écrit sous la
dictée de Deschamps. )
30 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS
DESCHAMPS.
Citoyens, je suis le domestique de M. Du-
four.
CATON.
Que signifie cette expression? M. Dufour
DESCHAMPS.
Citoyens, je vous demande pardon: c'est
que, voyez-vous.
ARISTIDE.
C'est que Dufour t'ordonne de l'appeler
monsieur, n'est-ce pas?
DESCHAMPS.
Non pas du tout, citoyens, mais.
SCÉVOLA.
Pétit mutin, né dités donc pas non, dites
oui.
ARISTIDE.
Paix. Ecoute l'intitulé du procès-verbal. (iiiit.)
« Ce jourd'hui, au comité révolutipnnaire de
« Dijon, est comparu Charles-François Des-
« champs, au service du citoyen Dufour. »
, DESCHAMPS.
Mais, citoyens, je ne m'appelle pas Charles-
François.
ACTE I, SCÈNE III. 31
SCÉVOLA.
Qu'importe les prénoms ! Nous mettrons si
tu lé veux Appius, Publicola.
ARISTIDE continue de lire.
« Lequel nous a déclaré que ledit citoyen
« Dufour est un conspirateur forcené, qui cher-
« che à rétablir l'ancien régime en exigeant
« des citoyens qui sont à son service qu'ils em-
« ploient des qualifications féodales et juste-
« ment proscrites. »
DESCHAMPS.
Mais, citoyens, je ne vous ai pas dit un mot
de ca
à
CATON.
Comment, imposteur, tu n'as pas dit cela tout
à l'heure ! nous prends-tu donc pour des faus-
saires? songes que tu es au comité révolution-
naire. c'est t'en dire assez.
ARISTIDE.
Allons, continue.
DESCHAMPS.
Eh bien ! citoyen, je viens vous prier.
ARISTIDE.
Qu'est-ce que c'est que vous?
32 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
SCÉVGLA.
C'est encore son M. Dufour qui né veut pas
qu'on lé tutoie. Ecris, écris. (D)
ARISTIDE écrivant.
« Que ledit Dufour est un ennemi prononcé
« de l'égalité ; qu'il regrette la distinction des
« ordres et le règne de la noblesse, en tolé-
« rant chez lui de vieilles locutions qui rappel-
« lent la servitude et l'esclavage. »
DESCHAMPS.
Où diable prenez-vous tout ce que vous
écrivez?
CATON.
Insolent ! tais-toi, et réponds catégorique-
ment.
SCÉVOLA.
Il paraît qué ta maison est bien entichée d'a-
ristocratie.
CATON.
Voyons, qu'est-ce que la citoyenne Dufour
dit de la fermeture des églises?
DESCHAMPS.
Citoyen, mais elle dit qu'on aurait peut-être
tout aussi bien fait de laisser la liberté des
cultes.
ACTE I, SCÈNE III. 33
3
ARISTIDE écrivant.
« Que la citoyenne Dufour est une fanatique
« renforcée, qui tient des conciliabules noc-
« turnes avec des prêtres pour rétablir le culte
« catholique. »
SCÉVOLA.
Président, ajoute des prêtres réfractaires :
Deschamps, c'est bien là, si je ne me trompe,
ta dénonciation?
DESCHAMPS.
Mais encore, citoyen, je suis bien loin d'ac-
cuser une femme aussi respectable que ma
maîtresse.
SCÉVOLA.
Qu'appelles-tu ta maîtresse ! Les citoyens
, d f)
sont égaux, enten d s-tu ?
ARISTIDE écrivant.
« Que ladite citoyenne Dufour traite les
« braves sans-culottes qui sont à son service
« avec l'insolence des ci-devant seigneurs. »
DESCHAMPS.
Ah, mon Dieu ! citoyen, c'est bien tout le
contraire ; il n'y a personne de plus humain
qu'elle.
34 L'INTERIEUR DES COMITES.
SCÉVOLA.
On né té demande pas cela. Ecoute et ré-
ponds catégoriquement.
CATON.
Que pense-t-on des comités révolutionnaires
chez toi?
DESCHAMPS.
Mais. on dit que. peut-être la chose
publique y gagnerait si.
SCÉVOLA.
Céla s'entend : écris, écris.
ARISTIDE.
« Que ladite Dufour et son fils, par leurs
« propos contre-révolutionnaires , avilissent
« les autorités constituées et la représentation
« nationale. »
DESCHAMPS.
Je vous jure, citoyens.
SCÉVOLA.
Té tairas-tu, bavard ? quand une réponse
est faite un honnête homme ne doit la rétrac-
ter jamais.
DESCHAMPS.
Mais, citoyens, vous me faites dire, depuis
une heure, ce que je ne veux pas dire. J'étais
ACTE I, SCÈNE III. 35
venu seulement pour vous demander si le ci-
toyen Dufour était ici, parce que plusieurs
personnes l'attendent chez lui.
ARISTIDE.
« Que ledit citoyen Dufour est attendu au-
« jourd'hui chez lui dans un conciliabule d'a-
« ristocrates pour y tramer des complots contre
« la république. »
SCÉVOLA.
Est-ce bien là tout cé qué tu as à nous dé-
clarer ?
DESCHAMPS.
Ah çà ! mais de bonne foi, est-ce pour moi
que vous écrivez tout cela?
SCÉVOLA.
C'est pour l'accusateur public.
DESCHAMPS avec vivacité.
Ah, mon Dieu! vous me faites frémir!
Quoi! vous voudriez faire périr le citoyen Du-
four, sa femme et son fils sur des mensonges
aussi atroces!.
CATON d'un ton menaçant.
Deschamps, si tu dis encore un seul mot,
36 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
nous allons sur-le-champ t'envoyer au tribu-
nal. Sais-tu signer?
DESCHAMPS tout tremblant.
Oui. citoyen. je sais signer.
CATON.
Eh bien ! signe donc.
DESCHAMPS avec véhémence.
On me tuera plutôt que de signer de pa-
reilles horreurs !
ARISTIDE écrivant.
« Et a déclaré ne savoir signer de ce inter-
pellé. » (À Deschamps. Il se lève.) Ecoute bien le con-
seil que je vais te donner ; tout ce qui se fait,
se dit et se passe dans un comité révolution-
naire est un secret d'état ; le violer, c'est se
rendre coupable du crime de lèse-nation. Tu
m'entends?. Retire-toi.
DESCHAMPS à part et en s'en allant.
Ah, mon Dieu ! quelle caverne d'assassins !
( 11 sort.
ACTE J, SCÈNE IV. 37
SCÈNE IV.
ARISTIDE, CATON, SCÉVOLA.
SCÉVOLA.
Nous étions embarrassés dé trouver une de
nonciation contre la citoyenne Dufour et son
fils; jé mé vanté, san dis, qu'en voilà une bien
conditionnée.
ARISTIDE.
Scévola) je t'enjoins d'avoir les yeux ou-
verts sur ce maraud.
SCÉVOLA.
J'en fais mon affaire. Mais lé plus sûr ; jé
crois, serait dé lé coffrer.
ARISTIDE
Toi, Caton, viens avec moi mettre la dernière
main à la dénonciation de Dufour père. A sept
heures précises du soir nous ouvrirons la séance.
( Il sort avec Caton.)
38 L'INTÉRIEUR DES COMITÉS.
'SCÈNE V.
SCÉVOLA seul.
Et moi. qu'est-cé que jé vais faire? j'ai
peigné toutes mes pratiques. Ah! il faut qué
j'aille prévenir mon collègue Torquatus dé
l'honorable mission qu'on vient dé nous con-
fier.
SCÈNE VI.
BRUTUS, SCÉVOLA, TORQUATUS en carmagnole,
des moustaches, un bonnet à poil.
TOllQUATUS. Il aperçoit Scévola. ( Bas à Brutus. )
Ah, mon Dieu, Scévola ! si ce n'est pas
jouer de guignon ! est-ce qu'il s'rait v'nu pour
empocher les vingt mille francs de chez l'aris-
tocrate Dormont?
SCÉVOLA.
Hé ! bonjour, mon brave Torquatus.
TORQUATUS avec humeur.
Bonjour ; dis-moi donc, tu viens de bien
bonne heure au comité.
ACTE I, SCÈNE VI. 39
SCÉVOLA.
C'est qu'Aristide, Caton et moi nous avons
eu une délibération sécrète dé la dernière im-
portance.
TORQUATUS bas à Brutus.
Pourvu qu'leux idée n'alliont pas s'rencon-
trer avec la notre ! ( Haut. ) Et ne pourrions-j'ti
pas savoir?.
SCÉVOLA.
C'est un sécret, té dis-je.
TORQUATUS à part, désolé.
Les coquins, ils ont pris les vingt mille
francs ; c'est sûr !
SCÉVOLA.
Jé voulais té prévénir que cé soir toi et moi
nous sérons chargés d'uné grande expédition.
TORQUATUS enchanté.
Une expédition!. morgué, j'en sommes.
C'est-il un bon gibier?
SCÉVOLA.
Excellent.
TORQUATUS.
Riche?
SCÉVOLA.
C'est encore un négociant.

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