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Essai sur l'esprit public, par L***, ancien consul de France

33 pages
Delaunay (Paris). 1815. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °. Pièce.
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ESSAI
SUR
L'ESPRIT PUBLIC.
ESSAI
SUR
L'ESPRIT PUBLIC;
PAR L***,
ANCIEN CONSUL DE FRANCE.
PARIS,
CHEZ DELAUNAY, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
Galeries de Bois, n°. 243.
AOUT 1815.
AVERTISSEMENT,
Cet écrit forme l'un des chapitres d'un
Ouvrage que nous nous proposons de pu-
blier par la suite, sous le titre de Considé-
rations sur la France et sur l'Angleterre.
Nous avons pensé qu'il était utile, dans les
circonstances actuelles, d'appeler l'atten-
tion publique sur la question qui en forme
l'objet, et que l'insuffisance même de cet
Essai pourrait engager nos publicistes à
consacrer leurs talens à cette discussion
importante.
ESSAI
SUR
L'ESPRIT PUBLIC.
LES mots esprit public sont une expression
nouvelle, inventée pour désigner un sentiment
né chez quelques peuples modernes. Chez les
anciens, on connaissait l'amour de la patrie;
mais cette expression ne suffirait pas pour ren-
dre celle d'esprit public. Nous allons tâcher de
la définir, parce qu'elle ne se trouve ni dans le
Dictionnaire de l'Académie, ni dans l'Encyclo-
pédie, ni dans aucun de nos livres, fait qui
prouve mieux que tout autre raisonnement que
ce sentiment n'a pas existé en France jusqu'ici.
L'esprit public consiste, ce nous semble, à
considérer la chose publique comme une partie
de la sienne propre *.
* Dans un ouvrage allemand sur l'Angleterre, M. Ar-
chenholz dit que le public spirit des Anglais est la volonté
active, le zèle de chaque individu en particulier à coopérer
au bien général.
Cette définition exprime bien l'effet du public spirit, mais
n'explique pas ce terme.
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Ce sentiment diffère de celui de l'amour de
la patrie qui a existé et existe plus ou moins
chez la plupart des peuples anciens ou moder-
nes, indépendamment de la forme de leurs
gouvernemens ; tandis qu'il ne peut y avoir
d'esprit public que chez les peuples libres, et
particulièrement chez ceux où il y a un système
représentatif. L'esprit public est l'aliment,
l'appui principal de cette espèce de gouverne-
ment, qui ne peut se soutenir sans lui.
La nature inspire généralement à l'homme
de l'attachement pour le pays qui l'a vu naître,
sentiment qui, sans être l'amour de la patrie,
en forme une partie essentielle : l'esprit public
a sa source dans l'intérêt social, qui n'est autre
que l'intérêt bien entendu de chacun.
Une nation animée du double sentiment de
l'amour de la patrie et de l'esprit public est ca-
pable des plus grandes choses ; il lui donne une
force incalculable, et elle doit parvenir au plus
haut degré de prospérité auquel les sociétés
humaines puissent atteindre.
Le moyen le plus efficace pour inspirer et
pour maintenir chez un peuple ces deux gran-
des pensées, est sans doute de le rendre heu-
reux: il est si naturel d'aimer une patrie qui
nous donne le bonheur, et de considérer son
intérêt comme le nôtre même!
L'on voit aussi des circonstances extraordi-
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naires, des dangers imminens qui, réveillant
tout à coup chez une nation l'amour de la
patrie, y font naître subitement un esprit
public, quelle que soit la forme de son gouver-
nement.
L'Espagne vient d'en offrir un grand et mé-
morable exemple dans la guerre de son indé-
pendance : mais, dans les temps ordinaires, il
est des moyens qui peuvent contribuer puis-
samment à exciter ou à entretenir ces sentimens
généreux.
Les principaux nous paraissent être :
1°. Les réunions et les associations particu-
lières, ayant pour but quelques parties ou l'en-
semble de l'économie politique ;
2°. La publicité des discussions et des déli-
bérations de l'assemblée des députés de la
nation ;
3°. L'exercice scrupuleux des droits et des
devoirs de citoyen ;
4°. Et enfin la liberté de la presse.
C'est par de tels moyens que l'Angleterre est
arrivée à ce haut point de liberté , de gloire ,
de puissance et de prospérité, qui ont rendu
un peuple de treize millions d'hommes, l'ar-
bitre pour ainsi dire de l'Univers.
Les habitans de cette contrée sont parvenus
à donner aux forces morales et physiques de
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l'homme , un développement inconnu jusqu'à
nos jours.
Au physique, l'on y est arrivé, à l'aide de la
mécanique, à faire faire à un seul individu, ou
même à une machine, un travail égal à celui
d'un grand nombre d'hommes ou d'animaux*;
au moral, l'amour de la patrie et l'esprit public
ont également centuplé la force nationale :
enfin les richesses produites par ces deux
grandes causes, ont mis les Anglais à même de
*Parmile nombre considérable de machines de ce genre qui
existent en Angleterre, il en est une surtout qui nous a frappé
par sa simplicité, et que nous avons vue, dans les environs de
Newcastle, employée à l'exploitation d'une mine de charbon-
de-terre : nous allons tâcher d'en donner une idée.
Elle consiste clans une espèce de cône renversé, de huit pieds
de hauteur environ, placé sur quatre roues en fer, à deux pieds
de terre, sur un terrain incliné. On l'emplit de charbon,
amené dans des caisses par l'effet d'une pompe à feu qui les
enlève du fond de la mine. Lorsque ce char énorme est
charge, il descend de lui-même pendant un espace considé-
rable et va se placer sur un échafaud élevé sur une rivière
qui coule au bas de ce terrain, et sous lequel se trouve un
bateau ; on ôte une clavette, le fond du cône s'ouvre , et le
charbon tombe par un trou dans le bateau. Ce char chargé
tient par un cordage à un autre vide qu'il fait remonter par
son poids : l'un et l'autre parcourent la même route, avec cé-
lérité , sur des barres de fer aplaties, dont la disposition est
telle qu'au milieu de la route chacun de ces chars se détourne
II
braver leurs ennemis, et d'armer l'Europe
entière pour leur cause.
Nous pensons que ce sera bien servir notre
patrie, que de suivre la marche qui a conduit
l'Angleterre à de si puissans résultats, et d'in-
diquer en même temps les causes qui se sont
opposées jusqu'ici à ce que la France ait joui
d'avantages semblables, quoique plus favorisée
par la nature que l'Angleterre.
Avant d'entrer en matière ; nous prévien-
drons un reproche que l'on fait toutes les fois
qu'il s'agit de citer l'Angleterre. «Quoi! dit-on,
» toujours les Anglais » !
Cette exclamation peut être inspirée par un
légèrement de lui-même pour ne pas se heurter l'un contre
l'autre, et rentre ensuite dans la voie commune pour arriver l'un
au lieu du chargement, et l'autre à celui du déchargement, ce
qui se renouvelle continuellement. Chaque charge exigerait
au moins quatre chevaux, et cependant le trajet de ces chars
se fait aussi rapidement que l'on veut au moyen de ce que le
cordage qui les unit passe dans une roue qui, au moyen d'une
barre de fer, peut être dirigée par un enfant qui accélère ,
modère ou arrête à son gré leur course. La vue de ces deux
colosses mus par eux-mêmes, et dont la vitesse est ordinaire-
ment celle du grand trot d'un cheval, tient du prodige.
Il est étonnant que cette machine, admirable par sa sim-
plicité , ne soit pas adaptée dans toute l'Europe à une foule
d'usages, où elle économiserait une dépense et un temps infinis.
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sentiment louable sans doute ; mais nous obser-
verons que la France ayant adopté des institu-
tions politiques analogues à celles de l'An-
gleterre , ce pays et les Etats-Unis peuvent
seuls nous offrir des exemples et des modèles
sur tout ce qui a rapport à la politique.
Il ne faut pas pour cela adopter aveuglément
tous leurs usages, mais nous devons nous ap-
proprier ce qui peut nous en être utile , sauf
les modifications qu'exige la différence des
moeurs, du sol et du climat.
La puissance d'un état où il existe un esprit
public, diffère autant de celle d'un état où il
n'y en a pas, que la force de plusieurs milliers
de fils séparés, diffère de celle d'un câble com-
posé d'un nombre égal de mêmes fils. Isolés,
les premiers se brisent au plus léger effort;
réunis, les autres résistent aux tempêtes les
plus terribles. C'est ainsi que le vaisseau de
l'état est menacé ou protégé par l'isolement
ou l'union de ses citoyens.
C'est particulièrement aux états libres que
s'applique cette comparaison. Cette réunion,
qui est à la fois cause et effet de l'esprit public,
s'opère par les communications personnelles, et
par celles de la pensée au moyen de l'impri-
merie.
L'abus des clubs politiques qui a eu lieu en
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France au commencement de la révolution, y
a décrédité les réunions. L'on est tombé d'un
excès dans un autre : à l'époque à laquelle nous
écrivons, l'on y vit isolé, sauf les relations de
société ; mais il n'y existe presqu'aucune de
ces assemblées destinées à s'entretenir des
affaires publiques. L'idée seule d'une réunion
intimide les Français : elle inquiète leur gou-
vernement.
Un tel état de chose est très-fâcheux. Il en-
tretient cette apathie et cet égoïsme qui sont la
mort des états libres, ou le plus grand obstacle
à leur formation. Les idées se communiquent
lentement ; la liberté de la presse même ne
peut y remédier entièrement ; et de même
qu'une conversation instruit mieux d'une affaire
qu'une longue correspondance, de même aussi
les hommes se communiquent mieux leurs
pensées dans une réunion que par des écrits.
En Angleterre, le nombre des clubs, réu-
nions et associations est immense, et il serait
difficile de parvenir à le connaître pour la seule
ville de Londres. Il en existe pour toutes les
classes de la société, et il en est où les citoyens
de tous les rangs sont admis : beaucoup de per-
sonnes font partie de plusieurs à la fois.
Ce pays a encore un avantage sur la France
comme sur le reste de l'Europe. La plupart
4
de ses villes ont des bourses de commerce ; ce
qui offre à la partie la plus industrieuse et la
plus importante pour l'Angleterre, une réu-
nion journalière.
Il résulte de ces rapprochemens multipliés
sur tous les points de cette contrée, un échange
continuel de pensées , d'observations , et une
transmission rapide des nouvelles du dedans et
du dehors, circonstance précieuse pour un
peuple commerçant. Les avantages qui dérivent
de ces fréquentes communications sont im-
menses et s'étendent à toutes les branches de
l'économie politique.
Il n'y a aucun pays au monde où l'on trouve
autant, que dans cette île, d'établissemens consi-
dérables, utiles à l'humanité, fondés et entre-
tenus par des souscriptions volontaires. Ils sont
le fruit du rapprochement des citoyens entre
eux. L'humanité n'y est pas seulement secou-
rable ; elle y est ingénieuse, délicate, et tou-
jours libérale (A).
Tel est, pour la capitale de l'Angleterre,
l'heureux effet de l'esprit public pour ce qui
concerne les établissemens destinés au soulage-
ment de l'espèce humaine !
Le nombre de ceux de la capitale française
est, il faut l'avouer, beaucoup moins considé-
rable , même en proportion de sa population et
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de sa richesse, qui sont, il est vrai, moindres
que celles de Londres.
Cependant les senti mens de bienfaisance ne
sont pas plus rares chez nous que chez les An-
glais. Les richesses accumulées en Angleterre
par le commerce, ont, sans contredit, puis-
samment influé sur la propagation de ces insti-
tutions; mais ce serait une erreur de penser
qu'elles en soient la cause principale.
Il est à cet égard une observation remarqua-
ble : c'est que l'époque de ces fondations ne re-
monte pas, si ce n'est pour quelques-unes seule-
ment, au-delà de celle où la liberté publique
fut véritablement établie en Angleterre, c'est-
à-dire vers la fin du dix-septième siècle, temps
auquel fut passé le fameux bill des droits. De-
puis lors, leur accroissemeut a eu lieu progres-
sivement avec celui de l'esprit public*.
C'est donc l'isolement politique dans lequel
on a toujours vécu en France, qui est l'origine
de la différence que nous voyons entre les d'eux
pays.
Une autre particularité que nous attribuons
* Il est juste de convenir que la progression des richesses
a été la même, parce qu'une liberté sage est la source de tous
les biens ; mais il est évident que, sans l'esprit public, les
riches n'eussent pas aussi généralement consacré une partie
de leurs capitaux à des objets d'utilité publique.

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