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Essai sur la vie privée de Honoré-Gabrielle ("sic") Riquetti de Mirabeau, par C.-L. Cadet-Gassicourt

De
43 pages
impr. rue des Droits de l'homme, n°44 (Paris). 1799. In-8° , 44 p..
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E S S A I
SUR. LA VIE PRIVEE
DE NONORÉ-GABRIELLE RIOUETTÍ
DE MIRABEAU.
PAR C. L. CADET-GASSICOURT,
Membre de la Société des Belles-Lettres et des
. deux Lycées de Paris*
A P A R I S,
De l'Imprìmerie rue des Droits de l'Homme,
N°. 44., près la Force.
AN V III,
E SS A I
S U R LA VIE PRIVEE
DE HONORÉ-GABRIELLE RIQUETTI
.' DE MIRABEAU.
DÈS que la tombe s'ouvre pour un homme cé-
lèbre , le regret qu'inspire la perte de ses talens
1 efface le souvenir de ses défauts. II n'a plus de
rivaux , et laisse une place à remplir. L'envie se
tait : ceux qui se montrèrent ses détracteurs
.. exaltent ses verftis, pour opposer sa gloire à leurs
émules. Les écrivains qui recueillent les traits
principaux de sa vie , dissimulent ses faiblesses,
et présentent, sous le jour le plus favorable , tout
ce qu:il fit d'utile et d'éclatant. Les panégyristes
se croient obligés de tout louer ou de parler seule-
ment de ce qui est louable. Us oublient qu'écrire
la vie d un homme célèbre , c'est écrire Phistoire,
et qu'un historien doit, avant tout, être vrai.
Comment croira-t-on aux rares qualités dont il
compose le portrait de son héros, s'il ne nous
montre pas les défauts qui servaient d'ombres au
tableau. Il est certaines vertus qu'on ne peut pos-
séder , sans avoir aussi certains vices. La nature,
amie de réquilibre, compense presque toujours,le
mal par. le , bien , et l'on ne peut guère citer
un homme sans défauts essentiels , qui ne soit
eh même tems un homme sans caractère ; mais
quand l'ame est douée d'énergie5 que les pas-
Á 2
sìons se disputent le coeur", souvent les hommes
qui font les plus-grandes choses, sont aussi
ceux qui commettent les fautes les plus graves ;
tel fut, Mirabeau , dont nous allons examiner la
vie avec l'impartialité que nous demandons aux
écrivains biographes.
HONORÉ-GABRIE ME RIQUETTI DE
MIRABEAU, naquit u Bignon près de Ne-
mours , au mois de mars 1749 , de Philippe Ri-
quetti , marquis dé Mirabeau , et de Louise de
Çaraman. ,
Son père s'est rendu célèbre par son livre de
l'Ami des hommes (1). Cet, ouvrage suppose
dans Fauteur une philantropie que ses contem-
porains lui refusent. une philosophie douce ,qui
chez lui n'était qu'affecfarion, ìl se disait Parai
de tout le monde , et comptait.peu d'amis. II fut
mauvais père , citoyen peu zélé j mais il fit un
livre utile pour le tems où il parut.
Le jeune Mirabeau naquit avec une constitution
Tobuste , un esprit vif, une tête ardente. Dans
son enfance , il se distingua par beaucoup d'ha-
bileté dans les exercices du corps. Son esprit fit
aussi des progrès rapides. A quatorze ans il aVait
fait ses études , et peu de tems après il publia
une éloge du grand Condé. Son caractère, qui
se développait avec une force étonnante , donnait
de lui la plus haute idée. A quinze ans , ad-
mis un jour chez.le prince de Cónti. ce prince
lui dit en riant : Quefirais-tú si je te donnais un
(l) II a aussi publié une traduction du Tasse. .
(5 )
soufflet?— Un soufflet ! monseigneur n'oserait'
pas. '— Eh bien ! que ferais-m si le roi t'en don-
nait, un ? —- Cette question, reprit-il, eût été em-
barrassante avant l'invention des pistolets a deux
coups. Si cette anecdote est vraie , elle présageait
déjà ce que Mirabeau serait un jour.
Malgré cette impétuosité naturelle , il sentit
de bonne heure le besoin de donner de l'ordre
à ses raisonnemens, de la logique à ses discours ,
des principes à sa conduite. II étudia Loke avec
un soin extrême , en fit des extraits , le com-
menta , et serait devenu philosophe avant d'être
majeur, si son père ne l'eût point envoyé en
garnison. Séduit par l'exemple de ses camarades,
il n'écoute bientôt que la voix du plaisir ; il
s'abandonne à la fougue de son âge. Le vin, le
jeu , les femmes •, partagent ses moraens. II fait
des dettes, se bat, épouvante les maris, et se
brouille avec son père. L'auteur de l'Arni des
hommes , au lieu d'employer la douceur et la
persuasion pour ramener un jeune homme qui.
n'était qu'égaré, ne trouve d'autre remède aux
déréglemens de son fils, qu'unelettre-de-cachét;
il l'obtient , et Mirabeau est enfermé au fort de
Pile de Rhé. Cette sévérité mal entendue irrite
l'ame du prisonnier, roidit son caractère, et lái
donne , contre le despotisme, la-haine implacable
qu'il manifesta depuis à la- tribune et dans .ses
écrits. Cependant il veur profiter de sa détention ,
qu'il juge bien ne devoir pas être éternelle.: II
nourrit son activité par Féiude d°e l'art militaire,
fléchit son père, sort de prison, et passe en, '
Corse en qualité' de volontaire , à la suite d'un
régiment de cavalerie; II ne tarde pas à s'y dis-
( 6)
ringuer, et à être nommé capitaine de dragons.
Ce succès flatte l'amour propre du marquis de;
Mirabeau, qui oublie ou paraît oublier les torts
de son fils , et le rappelle auprès de lui dans le
Limosin. Voilà notre jeune officier devenu cul-
tivateur , économiste. Pour faire payer ses dettes,
il caresse quelque tems la chimère paternelle ,
fait avec le marquis des expériences d'agriculture ,
parle cadastre, réformé dans les impôts, amélio-
ration des terres, etc, Mais voyant qu'il n'obte-
nait rien, et qu'il se laissait gagner par Pennui ,
il prend congé de son père , et passe en Pro-
vence. C'est-là., dans la patrie de Laure , que
l'amour Pattendait pour lui présenter des chaînes ;
il devint amoureux- à'Emilie de Covet, fille du
marquis,de Marignane, d'une famille distinguée
et opulente ;il la demanda en mariage, Pobtint,
et l'épousa au mois de juin 1772. L'année suivante,
im fils naquit de ce mariage, Mirabeau le -père
n'avait pas été très-généreux en établissant le
comte , qui n'épargna aucune dépense pour don-
nera sa jeune épouse toute Paisancè qu'elle avait
droit d'attendre , et Mirabeau se vit obligé d'a-
vouer ses dettes. Sa gêne ne devait pas sur-
prendre ; il n'avait que six mille livres de rente ,
chargées d'une pension à sa belle-mère , et sa
fortune, en partie substituée , ne consistait qu'en
successions futures. L'ami des hommes s'irrite
encore , fait prononcer contre son fils une- in-
terdiction de biens au Châtelet de Paris; et non
content de cette sûreté ,-obtient encore contre
Mirabeau des ordres du roi, en vertu desquels
' il.fut exilé au château de Mirabeau , et ensuite
dans la ville de Manosque., où la coratesse je
suivit. .
Avec le caractère que l'on cofinaít à Mirabeau
on ne sera pas surpris de le voir dans la: suité.
peu jaloux de mériter la réputation d'un fils
soumis et tendre. Sa jeunesse , il est vrai , fut
bouillante, inconsidérée ; mais le désordre dont:
son père le punit après le mariage n'eût point
existé, si le marquis de Mirabeau avait eu d'a-
bord plus d'indulgence et de générosité.
Jusqu'à cette époque la bonne intelligence
avait régné entre le comte.et sa femme ; mais
elle fût bientôt troublée par la faute de madame
de Mirabeau. II paraît qu'avant son. mariage,
Emilie avait eu quelque liaison avec' un jeune
homme de la province, qui en avait été amou-
reux. Ce jeune homme voyant mademoiselle
Marignane mariée, ne perdit pas l'espoir , et
lui écrivit. Une de ses lettres tomba entre les
mains de Mirabeau, lui donna les 'plus violens
soupçons sur la vertu de son épouse, et excita
sa jalousie
Dans son premier transport il se fend dans 1
l'appartement de sa femme, s'enferme avec elle.,
et lui reproche son intrigue. Madame de Mi-*
tabeau con vit nt qu'elle a connu , qu'elle a même
aimé ce Jeune homme avant son mariage ; mais
elle proteste que depuis elle s'est respectée, et
n'a point répondu à ses lettres. L'explicatiort
devient vive, Mirabeau exige que sa femme
écrive à son amant, elle- s'y refuse : alors il lui
présente, un pistolet, et lui dicte la lettre sui-
vante , qu'il se charge , dit-il, de faire par-
Venir :
28 mai, 1774-
« Je reviens enfin de mes éga rem en s , mon-
À 4
(8 )
» sieur, et le premier effet de mon retour à la
» vertu, est de vous avertir que toute liaison est
» finie entre nous. Le hasard .a voulu que votre
» lettre soit tombée entre les mains de mon
» mari ; je n'avais pas attendu ce moment pour
» reconnaître mes torts. La modération . person-
» nelle à moi, qu'il a mise dans tout ceci, n'a-
» joute à ma conduite que la prière que je vous .
» fais de ne pas revenir en ce pays-ci tant que
» nous y serons , autant parce qu'il n'est pas
» possible, que je vous y voie ,. qu'à cause de
», mon mari, Nous y serons le moins de tems
»: possible. Je vous rends trop de justice pour
» croire que j'aie besoin de vous demander les
» deux lettres que vous avez à moi, ainsi que
>J mon portrait- et celle-ci. J'espère que vous
y voudrez bien me les faire parvenir».
■Mirabeau se garda bien de faire partir cette
lettre; il la conserva , prévoyant qu'il pour-
rait un jour l'opposer à sa femme, et il la pro-
duisit effectivement dans le procès qu'il eût avec
elle.
II est facile.d'oublier ses propres torts; Satis-
fait d'avoir obtenu par la violence ce qu'il vou-
• lait, Mirabeau se persuada qu'il avait été géné-
reux ? voici comme íl s'exprimait à cet égard
en 1784.
« Malheur à l'homme qui ne sent pas qu'on
" s'attache à ses, propres bienfaits ! Mon indul-
" gence honorait madame de Mirabeau à mes
» yeux, parce qu'elle m'honorait moi -même..
»• Fier de ma générosité, serait-il étonnant que
» j'eusse dit : ôfaute heureuse qui m'a fait faire
». çette belle action ! Si c'est là de l'orgueil, je
(9)
». l'avone, tel.est mon orgueil. Plus d'une fois
» cette idée me fût une grande et salutaire res-
» source dans les fers au milieu des repentirs.
» Ça été une douce consolation pourmoi que
» de me le dire dans le cours d'une vie trop
» féconde en fautes, parce que le souvenir de
» ma générosité, au tems où la fougue de mes
» passions m'entraînait, sans m'aveuglér cepen-
» dant, a pu me faire espérer que je n'étais pas
» incapable de devenir meilleur. Qu'il ne croie-
» pas à cette explication celui qui ne la sent pas.
» Ce genre d'esprit n'est que dans Pâme; les
» livres ne le donnent point.. . . Et qu'on juge
. » si l'on veut, qu'on juge ma situation , celle
» où ' entouré de tous les malheurs domes-
» tiques que le sort peut déchaîner contre un
» infortuné, je pardonnais une imprudence à
» la femme, à la jeune femme qui/portant'
» mon enfant dans ses bras, baignait mes pieds
» de larmes, et me demandait au nom de mon
» fils l'oubli de ses torts; qu'on juge cette ,si-,
» tuation comme une situation commune ! Quel
» .estdonc^le mari qui ayant à se plaindre de sa
.>> femme, ne voudrait pas que tout le mondé
» crût qu'il n'a qu'i s'en louer» ?
•A ce ton de candeur et de sensibilité , qui ne
croirait Mirabeau sincère? Ceux qui le connais-
saient n'étaient pas les dupes d'une pareille mo-
dération. Si madame de Mirabeau avait eu les
torts que son mari pardonnait avec tant de bonté,
âurait-on vu cet époux, ordinairement si violent,
faire quelques jours après l'évènement, un voyage
a Grasse pour les intérêts de l'homme dont il
y-enait de découvrir les'liaisons avec sa femme.?.
( 10)
Il fallait que ce voyage fût important polir l'env
gager à rompre son exil. Cette complaisance,
dont il est difficile de lui faire un mérite, lui
devint tiès funeste. Un de ces hommes qui se
croient le droit d'être souverainement insolens ,
parce qu'ils sont souverainement lâches, le baron
de Villeneuve Mohans, insulte grièvement la soeur'
de Mirabeau en présence de son frère. Le comte
en demande raison, et le baron refuse de se
. battre. Cette querelle fait aussitôt le sujet des-
conversations, la malignité s'en empare , et l'on
fait circuler dans la société une caricaturé qui
représentait Mirabeau sous la forme d'un lima-
çon , offrant le cartel à une écrevisse. II n'y
avait qu'un parti à prendre, et ce fût celui que
prit le comte ; il corrigea d'une manière humi-
liante le poltron impertinent, qui sur-le-champ
' publia son déshonneur en dénonçant Mirabeau',
et en obtenant d'un tribunal subalterne, un dé-
cret de prise-de-corps L'éclat de cette ridicule
"procédure constatait la rupture de l'exil du
comte. Le marquis de Mirabeau n'en fut pas
plutôt informé, qu'il courut solliciter une nou-
velle lettre-de-cachet contre son fils , et le fit
enfermer au château d'If, le 23 décembre 1774.
Aussitôt que Mirabeauêxûx prisonnier, il n'avait
qu'une seule idée , c'était de( préparer sa liberté.,-
Le bruit courut dans le tems qu'il avait séduit
la femme de son geôlier, et que cette femme ,
ayant essayé vainement de délivrer Mirabeau ,
avait quitté son mari. Mirabeau ne parle dans*
sa correspondance que d'un cantinier, qui, six
semaines après sa détention , soit par haine ,-
intérêt ou jalousie, ehercha à le perdre auprès-
de son père. Cet homme écrivit au marquis de;
Mirabeau une lettre dans laquelle, il accusait, le
prisonnier d'être d'intelligence avec sa femme,,
pour lui retenir une somme de 4,000 livres..
Des-plaintes de-cette nature, irritèrent davan-
tage le marquis de Mirabeau : cependant il voulut
s'assurer si son fils était réellement coupable de
l'espèce d'escroquerie dont le cantinier Paccu-,
sait. II s'adressa pour cela à monsieur Dalègre,
commandant du château d'If. Monsieur Da-
lègre écrivit le 10 mai 1775', au. marquis de
Mirabeau, qu'il avait de ía répugnance à justi-
fier son fils de l'infâme accusation du cantinier ;
qu'il jouissait de l'estime , de l'amitié et de la
considération de toute, la place.
Par une seconde du 14 du même mois, il
lui disait : « Voici ma profession de foi, puis-
» qu'elle doit briser les fers de monsieur le
» comte de Mirabeau. Je suis persuadé que cette
» pièce produira tout son- effet sur le coeur de
» l'ami des hommes , qui a donné d'aussi excel-
» lentes leçons d'humanité. La grâcetque je;
» sollicite est en faveur d'un fils, qui, par
» sa résignation à votre volonté, mérite tout le,
» retour de la tendresse d'un père. Puisque
» cette lettre doit faire époque ,. recevez mon-.
» sieur le marquis, Pattestation la plus.authen-
». tique que depuis six mois que monsieur le
» comte de Mirabeau est détenu au château d'If,
» par ordre du roi, il ne m'a jamais donné, le
» moindre sujet de plainte ; qu'il s'est toujours
» parfaitement bien conduit, et qu'il a soutenu
» avec toute la modération possible toutes les
» altercatiqns que je lui ai quelquefois suscitées:
» pour éprouver sa fougue. Je lui avais" donné
» la-liberté de la- place sur parole d'honneur ,
» il n'en a jamais abusé, et je me flatte que
» monsieur le'comte aura bientôt la satisfaction
» de voir réaliser ses espérances ». Quels que
soient les torts d'un accusé, on aime à voir le
gouverneur d'une prison d'état, plaider ainsi la
cause de son prisonnier. Ces témoignages ho-
norables ne produisirent pas l'effet qu'en atten-
dait monsieur Dalègre. Le marquis un peu -
adouci, niais non désarmé, fit transférer le
prisonnier dans une citadelle plus commode que
le château d'íf: 11 fut conduit à celui de Joux , eri
avril 1775. C'est dans la première de ces deux
forteresses qu'il composa son Essai sur le des-
potisme, ouvrage où il a mis le plus de force
et de raisonnement ; il est impossible de mieux
prêcher l'amour de la liberté ! Qu'elle plume
que celle de Mirabeau, écrivant à vingt-cinq ans
sous les verrouils de la puissance arbitraire ! Tour
le monde est de son avis lorsqu'il dit : Le vau
des honnêtes'gens , des vrais amis de l'humanité ,
serait que la morale fût appliquée à la science du
gouvernement , avec le même succès que l'algèbre
L'a été a la géométrie. C'est un rêve, dira-t-on ;
d'abord je suis loin de le croire ; mais si c'est un
rêve, qu'on ne me parle plus de morale, qu'on
pose hardiment le fait pour le droit, en un mot,
qu'on m enchaîne sans m ennuyer \ n sans insulter
a ma raison.
Peu de tems après son arrivée à Joux , Mi-
rabeau, par sa soumission, obtint pour prison
la ville entièi-e de Pontarlier ; il écrivit à sa
femme de venir le rejoindre ; mais madame
/I 3)
de Mirabeau s'y'refusa constamment. Le .comte
de Saint-Maurice qui commandait à Joux et à
'Pontarlier, le-présenta lui-même dans les meil-
leures sociétés, de la ville , et l'amour vint
adoucir la captivité de Mirabeau , par un plus
doux esclavage, II connut la marquise de Mon -
nier, et conçut pour elle la plus vive passion.
Nous touchons à Pépoque la plus intéressante de,
la vie privée de Mirabeau. Si nous en croyons
les'hommes intéressés à lui nuire , si nous ju-
geons les faits principaux sans tenir compte des
motifs, et sans rapprocher les circonstances ,
nous né verrons dans le comte qu'un vil cor-
rupteur, calculant froidement la perte d'une
femme intéressante et sensible, et l'abandon-
nant après avoir abusé de sa faiblesse et joui
de'sa fortune; - mais si nous examinons la
position de'cette femme , le caractère des gens
qui l'entourent, les persécutions qu'elle essuie,
si nous pesons toutes les raisons données par
Mirabeau , nous serons tentés de nous écrier ;
» Il fut séduit comme elle, et non pas séducteur.
La passion que Mirabeau avait conçu pour
Sophie de Monnier , était.-vivement partagée.
-Cette femme malheureuse ne" craignit pas de
confier son sort à un homme aussi malheureux
qu'elle; et le-mari outragé, a présenté Mira-
beau comme un ravisseur. Le public ì'a cru
long-tenis ; mais Popinion a changé depuis qu'on
-connaît les détails de cette liaison. Sophie était
' j ne , jolie, tendre et spirituelle; son époux
était septuagénaire, il desirait vivement un en-
fant , er ne rougissait pas de faire entendre à
sa "femme qu'il excuserait une faiblesse si le
résultat lui donnait un héritier. Mirabeau, jeune,
ardent, fort aimable quoique laid, n'eut pas de
peine à obtenir plus d'estime qu'im mari si
peu jaloux de l'honneur de sa femme; il igno-
rait qu'il avais un rival, et que ce rival dé-
daigné était son propre geolier. Le comman-
dant de la ville, le comte Saint-Maurice, irrité
des dédains que lui fait essuyer Sophie, épie
davantage sa conduite, et découvre qu'elle ré-
pond aux soins de Mirabeau. Que devait faire
alors un homme d'honneur, ou un homme
d'esprit? S'adresser à Mirabeau lui-même /lui
disputer sa conquête, ou lutter avec, lui d'ama-
-biliié ; mais le militaire se conduisit en cette
.occasion comme aurait fait un abbé,. II avertit-
le mari > ameute les,dévotes et les parens ; il
iméresse un confesseur, qui dénonce Sophie à sá
mère, madame de Ruffey , et sollicite sa.malé-
diction contre sa fille ; il porte.ses plaintes à
Mirabeau père, enfin abusant du pouvoir que
lui donne sa place, il ordonne au comte de se
rendre prisonnier au fort dont il a là garde.
.Dieu sait le sort qu'il réservait à Mirabeau. s'il
n'avait pris la fuite ; mais, Mirabeau sortit de
Pontarlier , et la marquise se rendit à Dijon:,
guprès de sa mère, qu'elle espérait appaiser.
. Arrêtons nous un instant, pour envisager cette
scène digne d'occuper la plume de Beaumar-
chais. Auteurs dramatiques qui cherchez des.
Tableaux neufs pour le théâtre , que vous semble
de celui-ci ? Quels caractères à tracer ! Cette
jeune femme victime d'une union mal assortie ,
son amant prisonnier d'état, rival de son geo-»
lier, ce mari sollicitant un déshonneur secret,
(15.)
et s'írritant d'un ridicule public. Cet officier
dénonciateur, ce prêtre sonnant pieusement le
tocsin pour appaiser le scandale, ces dévotes }
cés païens brouillons, cette mère inconséquente,
Que de ressons-intéressans. Mirabeau las pré-
sente pour se justifier,'.pour excuser Sophie,
et malgré- soi, l'on est de son avis ; mais la
suite prend un caractère plus grave. Le comte
se rend à Dijon pour se réunir à son amie; elle
était surveillée, et madame de Rujfey instruite
de l'arrivée de Mirabeau, court le dénoncer.
II est arrêté et enfermé, au château. Monsieur
de Changey, commandant dû forr, se met du
parti de ses ennemis, et tandis que le mari de
Sophie se dispose à commencer un procès cri-
minel, il demande que Parfaire de Mirabeau
avec le baron, de Mohans, (prétexte de sa dé-
tention ) soit évoquée au parlement de Dijon.
Pour: comble, de disgrâce , Mirabeau le père
obtient une .nouvelle lettre-de-cachet qui or-
donne la réclusion du comte dans le château
de Dourlens. Comment faire tête à un pareil
orage? Mirabeau sent qu'il ne peut combattre
à-la-fois tant, d'ennemis ; il a recours au seul
moyen qui lui reste, il trompe leur vigilance,
et fuit dans le pays de la liberté : mais à peine
arrivé en Suisse, il apprend que le marquis de
Monnier , furieux de perdre sa proie, < veut se
venger.sur, sa femme, et sollicite un ordre du
roi pour Ja faire enfermer,. II est prêt à rentrer,
à s'exposer encore'pour soustraire Sophie 'au
sort qui Pattend; mais madame de Monnier pré-
vient ses désirs, échappe à la persécution, rejoint
le comte en Suisse, et passe avèç lui en Hol-
}ande,le 25 août 1776.
( 16)
Il est toujours difficile de justifier une femme
mariée qui fuit un époux pour s'attacher au sort
d'un aventurier; il est plus difficile encore.d'ex-
cuser un homme qui, marié lui-même, et ne
pouvant rompre ses noeuds, arrache à sa famille
une jeune femme, â laquelle il ne peut offrir
que le partage de la misère et de la proscrip-
tion ; mais si l'on examine toutes les- circons-
tances de la liaison de Mirabeau avec la mar-
quise de Monnier, on voit que l'un et l'autre ne
-pouvaient agir autrement : ce n'est point Mira-,
beau qui enlève Sophie, c'est elle ; qui fuit une
lettre-de-cachet, c'est-à-dire, un ordre arbitraire
qui condamnait sans entendre, et qui punissait
sans mesure.
Cependant , le marquis de Monnier xeni plainte
en rapt et séduction, les juges instruisent sur
cette plainte, et prononcent, par contumace ,1a
peine de mort contre Mirabeau, ses. biens sont
confisqués, il est exécuté en effigie. , :
Mirabeau était en même tems, au moins dans
le public, accusé de spoliation. « Comme per-
» sonné, a-t-il dit à cette occasion , ne voulut
» se persuader qu'une fuite d'un tel éclat n'eût
» pas été combinée de longue main, on m'ac--
» cusa d'avoir enlevé madame de Monnier, pour
» m'approprier son argent et ses dépouilles. . ,
» Oui, ils proférèrent cette accusation infâme :
» Je reste sans réponse et sans voix. . . .. Moi,
» qui jamais ne sus compter, moi qui toute ma
» vie me sacrifiai pour des ingrats, et par une
» fatalité funeste n'ai-méconnu que mes vrais
» amis, j'ai été taxé d'une cupidité si .vile!. .-,
» Et ce sont des êtres dont l'-odieusë avarice ,-
^ , » l'insatiable
» 'l'irisatiable désir d'avoir est la première pas-
» sion , qui m'en accusèrent ! Les calomniateurs
» sordides ! ils vous repousseraient avec fierté , si
» vous leur offriez un louis, qu'on ne donne
» qu'à un valet; mais ils s'attendriraient devant
» des rouleaux de cette monnoie; ils feront des
» infamies pour l'obtenir. La pile en augmen-
» tant.. . diminue, efface l'insulte , la rend un
» bienfait. . . Je m'aigris , je le sens; mais quelle
» amis honnête, quelle âme sensible ne me par-
» donnerait .pas une si juste indignation? Peut-
» être fut-il un tems où , enflammé,d'ambition,
» emporté par un bouillant courage , je n'avais
» pas ,une morale très-pure, et où je n'aurais
» pas rougi d'être accuséd'un crime consacré paí
» de grands périls, honoré et justifié par de
» grands exemples; mais, comment supporter lë
» soupçon de la pins lâche ;des bassesses » ?
Ce qui prouve Pinjustice de Paccusation por-
tée contre Mirabeau, c'est le dénuement absolu
dans lequel' se trouvèrent les deux amans, peu
de tems après leur arrivée en Hollande. Et com-
ment, eh effet, auraient-ils eu de grandes res-
sources ; Mirabeau, sans crédit, sans fortune-,
était, depuis trois ans , prisonnier d'état : Sophie
de Monnier, fuyant de chez sa mère, et "non,de
chez elle, n'avait pu emporter que ses bijoux.; 11
fallut donc vivre d'industrie. Le comte traduisit
une histoire d'Angleterre, et se fit instituteur! II
faut en convenir, Mirabeau, précepteur , devait,
à cette époque, inspirer peu de confiance ;aux
mères de famille : cependant, s'il avait donné de
mauvais exemples, il donnait d'utiles leçons, et
il aurait pu s'assurer, ainsi qu'à son intéressante'