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Essai sur les âges de l'homme, par P.-J.-B. Esparron,...

De
202 pages
impr. de Crapelet (Paris). 1803. In-8° , pièces liminaires et 161 p..
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UCKBNCHET MM
ESSAI
SUR
LES AGES DE L'HOMME.
- * ; "Y"
1 d
if
e r
ESSAI
SUR
LES AGES DE L'HOMME,
Par P. J. B. ESPARRON, de Lyon,
Médecin.
Immorialia ml upere3, monet annUII.
HORÁT.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET.
AN XI - 1805.
A L'AMITIÉ.
ES PAR R 0 N,
A S 01 AMI.
JE viens, mon cher Goujon, d'être forcé
d'écrire et de me faire imprimer. Cela t'é-
tonne, et moi aussi. Voici le fait : Pour de-
venir Docteur, j'avois soutenu mes exa-
mens de capacité, mais il me restoit à faire
une Thèse ; or, ce qui n'étoit jadis qu'une
série de propositions à soutenir, est au-
jourd'hui un sujet que l'on choisit et que
l'on traite à fond, si on le peut, ce qui
est bien le hoc opus, hic labor de Vir-
gile. :
Si l'on prend, en effet, un sujet déjà
traité, il n'offre aucun intérêt ; s'il ne l'a
pas été, les difficultés qui éloignèrent les
maîtres de l'art, ne permettent pas à un
élève d'en approcher. Le choix est-il fait?
autre embarras; car si, pour remplir son
cadre , on répète ce que l'on a appris, le
camarade, prompt à la critique, dit : il
n'est que l'écho de ce que j'ai entendu
comme lui. Veut-on donner exclusive-
ment du sien? comment faire? Et les Pro-
fesseurs ne sont-ils pas en droit de nous
reprocher d'avoir mal profité de leurs le-
çons.De tous côtés, l'embarras est extrême;
aussi conçois-je très-bien la possibilité
d'une Dissertation ayant pour titre : Dif-
ficulté de faire une bonne Thèse. Il faut
attendre, diras-tu, et renvoyer à d'autres
temps cet essai littéraire ; mais cela n'est
pas possible ; être auteur est condition
sine quâ non ; point de Thèse , point de
bonnet ; bon gré, malgré, il faut écrire ;
sur quoi? le voici: f
, ,..;' 1",. i ('
Tu sais que pour régler les travaux et
les plaisirs de la journée on consulte sou-
vent le baromètre , que pour disposer
d'avance ceux de l'année, on se sert de
l'almanach qui en indique les saisons; je
me suis demandé : Ne pourroit-on pas faire
en grand un calendrier de la vie, qui an-
nonceroit ce qu'il faut craindre ou espé-
rer dans chaque âge, caractérisant ceux-ci
par l'organisation même de l'homme ,
comme les coupes de l'année sont déter-
minées par ses révolutions? Un Essai sur
les âges de la vie m'a donc flatté, et je le
tente. Mon plan sera vaste, mes moyens
sont bornés; mais audaces fortuna juvat.
En d'autres mains, cette Dissertation
auroit intéressé, chacun devant s'y recon-
noître , et elle n'intéressera personne.
Pour les savans, elle ne l'est pas assez ;
pour ceux qui ne le sont pas , elle l'est
trop , car je suis jeune et sur les bancs de
la science. Plusieurs parties même seront
sèches et ingrates , ne présentant que
de stériles nomenclatures ; la physiolo-
gie, ou l'ensemble de'nos fonctions offre
I
seule une belle carrière à l'imagination;
mais combien ne dois- je pas me rete-
nir pour éviter un contraste choquant?
Autre danger, c'est la manie de faire des
phrases , si naturelle à un jeune homme ;
celle d'affecter de l'érudition, grande
ressource de beaucoup de gens. Quelle
différence 9 mon Ami , d'écrire pour
soi ou pour les autres ; pour ceux - ci
par des mots choisis et des phrases soi-
gnées , il faut poser des principes, tirer
des conséquences enfin il faut raison-
ner; pour soi ou ses amis, la chose est
synonyme; on écrit comme on parle, on
parle comme on sent ; plus de gêne, point
d'esprit ; le cœur fournit les idées , le
sentiment les arrange, l'amitié les conçoit.
Sacrifiant à mon idole, je dédie ce petit'
Ouvrage à l'amitié. Le nom d'ami est trop
commun ; tu sais cependant ce que je
dois à un étranger, mais à un véritable
ami; j'aurois donc pu l'offrir à la recon-
noissance , mais il a été plus doux pour
mon cœur de le comprendre sous le nom
de l'amitié ; je ne vois rien au-dessus de
ce sentiment. Faire hommage à ses maîtres
de ce qu'on sait, est bien naturel sans
doute ; tout enfant caresse sa nourrice ;
mais ce que j'offrirois est trop peu de
chose, et ce peu est encore, beaucoup
pour l'am,dé. D'ailleurs, j'ai eu tant de
professeurs, que je désignerois presque
tous ceux des écoles et musées de Paris;
je nommerois MM. Petit et Cartier , chi-
rurgiens-majors de l'hôpital de Lyon;
MM. Henon et Bredin > directeurs de
l'école nationale vétérinaire, où je com-
mençai à étudier Fart de guérir.
Mais je dois payer ici un tribut d'es-
time et de reconnoissance à quelques pro-
fesseurs dont les bontés me seront toujours
présentes. L'un est M. Pinel; mon esprit
gagna à ses leçons , et ma santé fut réta
blie par ses soins paternels. L'autre est
Bichat, dont je fus l'élève et l'ami ; la
place qu'il me fit occuper à son lit de
mort, me confirma celle que j'avois dans
son cœur. Sur le mien pèsera toujours
la nuit qui fut la dernière de sa vie ; je la
passai avec M. Roux. Dans ses derniers
momens, se ranimant un peu, il nous
reconnut, nous embrassa; il reçut nos
adieux. nous reçûmes son dernier
soupir, partageant son dernier baiser.,
Que de choses expirèrent avec lui ! Mais
pourquoi un si cruel souvenir? C'est que
la voix de la reconnoissance par-tout
doit se faire entendre, et je dois trop
à Bichat, sous le rapport de la science,
t
pour que son nom ne se trouve pas à la
tête de cette Dissertation. Un de ses amis,
L -
le professeur Duméril, a bien voulu adou-
cir la perte que j'avois faite, en deve-
nant pour moi un second Bichat; heu-
reux si je puis un jour occuper dans son
cœur la place que je possédois dans
celui du maître que je pleurerai tou-
jours.
L'amitié, comme l'amour, aime donc
à babiller, mon cher Goujon, puisque
;
cette lettre est si longue? Confident de
mon cœur, j'ai voulu que tu partageasses
l'embarras de mon esprit ; quel sera le
sort de sa première production ? je l'ig-
nore. Mais je dirai à ceux qui me liront :
Vous, qui vous embarquez dans la na-
celle de la vie et voulez bien vieillir
avec moi, faites que l'indulgence soit
aussi du voyage; j'entre dans une car-
rière nouvelle , mes pas seront foibles et
cbancelans, mais ne m'abandonnez pas ;
vous verrez qu'on soutient l'enfant qui
s'élance et vacille, s'essayant à marcher
pour la première fois.
Pour toi, Goujon, l'avertissement est
inutile; quoi qu'il m'arrive, tu ne m'en
aimeras pas moins , et après , comme
avant le doctorat, Esparron sera tou-
jours ton meilleur ami.
FAUTES A CORRIGER.
Page xviij , ligne 1, on ne jette pas l'année, lisez on ne
jette pas l'ancre. -
— 87 et autres, prédominence, lisez prédominance.
- 109, ligne 9, névrillème, lisez névrilème.
- 124, ligne 6, la mort a saisi sa proie sans peine,
lises la mort sans peine a saisi sa proie.
Je préviendrai encore que plus d'une fois on trouvera
dans cette Dissertation, flegmasie pour phlegmasie, fleg-
mon pour phlegmon, &c. ; mais j'observe que ce petit
changement a eu lieu à mon insu ; mon manuscrit portoit
par-tout phlegmasie, &c., n'étant parti, moi, que de l'éty-
wologie grecque 4> e ph.
a
CONSIDÉRATIONS GENERALES.
A v A N T d'exposer le plan de la Disserta-
tion que j'entreprends sur les âges de l'hom-
me, il est bon, ce me semble, de présenter
quelques idées générales, relatives au sujet
que je me propose de traiter.
Les matériaux constitutifs de l'homme
jouissent des propriétés physiques, de plus, ils
sont imprégnés de propriétés vitales. Aug-
menter d'abord, diminuer, s'éteindre enfin,
voilà ce qui caractérise ces dernières. Elles
ne pénètrent donc que pendant un temps dé-
terminé les corps qu'elles vivifient; dès-lors <
;ne peut-on pas dire : il est donné à l'homme
une certaine dose de vie, qu'il use en lia
temps plus ou moins long ? .Qu'on di*
vise les années écoulées entre le premier
et le dernier instant de son existence, qu'on
en fasse plusieurs parts, ce sont les âges du
vulgaire; car, avoir vécu tant d'années, ou
eIIl être à tel âge , est pour lui la même
chose. Mais qu'importe au physiologist
rj 1 CONSIDÉRATIONS
observateur, au médecin philosophe, ces
coupes, ces partages? Le calendrier de la
vie, pour lui ne seroit-il pas aussi inutile
que celui qui compte les jours et les mois
de l'année révolue , s'il n'indiquoit en
même temps les principaux phénomènes de
la nature : phénomènes grands ou petits ,
qui ont déterminé les divisions de la vie de
l'homme en particulier, comme celles de la
nature en général.
La vie humaine peut, en effet, être di-
visée en plusieurs époques distinctes; pré-
mière vérité à établir : pour cela, il suffit
d'observer la série des phénomènes nom-
breux qu'offre l'existence de l'homme. L'ar-
rangement des principes qui le composent,
l'organisation de ses parties, les propriétés
qui animent ses organes, sont tels, que par
son essence, il ne sauroit être long-temps le
même. En lui se passent une foule de chan-
gemens, il est le siège de diverses révolutions
qui fixent et arrêtent les périodes de sa vie,
bien mieux que le calcul mathématique ete
ses années. Jetez un coup-d'œil sur le théâ-
GÉNÉRALES. vij
tre chancelant de la vie : multiplicité , va-
riété des scènes, voilà ce qui frappe d'abord;
sans cesse on croit voir paroître un nouvel
acteur , illusion dans un sens, réalité dans
un autre, c'est touj ours le même homme;
mais l'homme successivement, enfant, ado-
lescent, adulte, vieillard. La nature seule
est dans la confidence, seule elle se charge
du soin d'exercex et de travestir les person-
nages. ; , ,
La simple observation conduit donc à parta-
ger la vie en plusieurs âges; mais cette division
d'une seule et même chose, n'est-elle point pu-
rement scholastique, existé-t-ëlle bien réelle-
ment? Nul doute; et pour 's'en convaincre ,
comparons ce qui se passe journellement au*
tour de nous. Certes, la nature a trop fait res-
sortir les traits caractéristiques des âges, pour
qu'on puisse s'y tromper ; et, entre le foiblé
enfant, l'intrépide jeune homme, l'adulte
réfléchi, le vieillard débile, la distance est
trop grande, l'expression trop bien sentie ,
pour que nul soit tenté de s'y mépren-
dre. Supposez même, pour un instante un
vïij C O N SID É H A TI O N S
peuple qui, n'ayant nulle idée d'astrono-
iiiie, n'auroit àsa disposition ni horloge pour
compter les heures, ni tablettes pour noter
les années, pour cela seroit-on chez lui tous
du même âge, et n'y distinguer oit-on pas
toujours l'individu qui commence sa car-
lière, de celui qui est près de l'achever?
Le temps est donc inutile pour connoître
à quel période de la vie l'homme se trouve.
Bien plus, ne comptant que par les années,
on seroit fort embarrassé dans son calcul,
par la rencontre de ces êtres privilégiés,
qui, plus heureux ou plus malheureux, vé-
curent dans plusieurs siècles. Qu'on dise
alors voilà des hommes qui ont une vieil-
lesse extraordinaire, est fort mal raisonné
sans doute, celle-ci ne pouvant être le
double de la durée de la vie ; et, d'après le
calcul ordinaire, elle le seroit évidemment
chez ceux qui ont vécu 120-170 ans (1).
Laissons de côté cette prodigalité de la na-
>
(t) Voyez Histoire naturelle de Buffon; Transactions
philosophiques de la société royale de Londres 1 Bacoiij
iiistoria vitœ et mortis,
GÉNÉRALES. ix
ture, et ne considérons ces êtres favorisés que
sous le rapport des âges. Ils se marient, ont
des enfans à i oo-it i o ans. Ce n'est donc plus
la vieillesse qui est excessive par sa longueur,
mais l'âge moyen, pas du tout ; car l'épo-
que de la puberté a été le plus souvent re-
culée en proportion; plusieurs faits consta-
tés pourroient confirmer ce que j'avance.
N'en citons qu'un , et par esprit national ,
que ce soit un français. Delaliaye, infatigable
voyageur, le plus souvent à pied, vécut 120
ans..; mais il ne se maria". et ne devint père
qu'à 7 o; à 5o ans seulement ,.il avoit atteint
la puberté (1). Que conclure ? que dans tous
les. cas la vie est partagée en plusieurs épo-
(1) Je pourrois , en sens inverse , citer plus d'un
exemple de. virilité prématurée, mais je me. bornerai
à rapporter seulement une observation communiquée à
la société de médecine clinique de Paris, dont j'ai l'hon-
neur d'être membre. Le professeur. Dubois fut derniè-
rement dans le cas d'observer un enfant de 7 ans, offrant
un développement "extraordinaire et tous les caractères de
la virilité ; il avoit des désirs si violens qu'on étoit sur
le point de le marier. Je ne doute pas, que sa vieillesse ne
soit très-précoce et'sa vie de courte durée. Il est à remar-
quer que les parens 1 ne jugeant de l'âge de leur fils que
x CONSIDÉRATIONS
ques qui indiquent les âges de l'homme. Or,
ces âges varient par une foule de circons-
tances tenant au sexe, au tempérament, au
climat, etc. Pour les déterminer, je ne dois
partir que de l'organisation , dès-lors inuti-
lité pour moi d'assigner à chacun d'eux un
certain nombre d'années. Je trouve d'ail-
leurs qu'il est d'une physiologie plus philo-
sophique, de voir la vie moins arrêtée par le
temps, que par l'état des organes, et plus con-
solant pour l'homme, de penser qu'il peut
alonger ou raccourcir la durée de son exis-
tence, par l'emploi sage ou mal entendu
des forces qu'ils lui ont confiées (1).
Par des faits positifs qui frappent nos
par ses années, avoient conçu l'idée révoltante de lui
faire subir l'opération de la castration, pour arrêter un
accroissement qui leur paroissoit monstrueux, comme
si la nature régulière pour l'espèce, ne pouvoit parfois
se d istraire sur quelques individus.
(i) Tout est relatif, tout est incalculable, lorsqu'il
s'agit de la vie; j'ai lu, je ne sais où, qu'une éphémère,,
âgée de dix heures desiroit la mort, se trouvant déjà
vieille et infirme, tandis qu'une corneille, à l'àgc de cent
ans, étoit bien loin de songer à mourir, se croyant encore
GÉNÉRALES. xj
sens, on peut donc établir, d'une manière
sûre, certaines limites entre les différentes
portions de notre vie ; mais cela ne suffit
pas. Essayons encore de lier ces faits à d'au-
tres analogues, et non moins incontestables.
Les causes premières échappent toujours; il
en est de même du but final. Que nous im-
porte, lorsque les phénomènes seuls doivent
nous occuper ? Or, ne voyons-nous pas un
enchaînement sensible entre l'homme con-
sidéré en lui-même et les phénomènes mul-
tipliés qui se passent autour de lui. Par un
ordre aussi sage que merveilleux, la vie ,
dans sa marche, ne peut-elle pas être assi-
milée aux changemens nombreux dont l'en-
semble et la succession constitue l'harmonie
dans sa jeunesse. Le temps , en effet, est toujours le
même ; ce sont les animaux , les végétaux, qui passent,
mais plus ou moins vite selon l'activité de leur vie. Le
pulpeux champignon, qui, la nuit se développe, qui, le
soir n'existe plus , a pour lui autant vécu qu'un certain
dracasna-draco, sur la tête duquel se sont déjà entassés
plusieurs milliers d'années ; or, dans l'un comme dans
l'autre, partant de l'organisation, je puis trouver les âges
de leur vie, tandis que le calendrier à la main, je ne m'y
reconnois plus.
'Ji; CONSIDÉRATIONS
qui préside à notre univers. Ne prenons,
par exemple, que les révolutions annuelles.
Analysons les phénomènes qu'offrent les
quatre âges de Tannée , et rapprochons-les y
ce qui est facile, des quatre saisons de la vie.
Dans le premier temps de l'année, la na-
ture semble se réveiller, elle s'embellit, se
colore, une douce chaleur l'anime; tout
sourit, se développe. Mais quelle foiblesse
dans ses productions naissantes, quelle dé-
licatesse dans leur frêle tissu. Tout promet
alors, mais tout demande protection et cul-
ture. Eh bien ! n'est-ce pas la nature au ber-
ceau , e t l'homme dans son printemps ? Avan-
çons: nouveau spectacle, nouvelle tempé-
rature. La force a succédé à la foiblesse, les
couleurs se sont rembrunis; de tous côtés,
une vie plus active, un port plus assuré
inspire la confiance , et donne un espoir
plus certain. Cette saison est bien celle de la
vigueur et du plaisir ; c'est l'été, époque la
plus brillante de la vie et de l'année. L'au-
tomne arrivealors ample moisson, matu-
rité , récolte, oh ! voilà l'âge mûr, le temps
GÉNÉRALES. xiij
de la raison et de la réflexion. Mais , quoi !
déjà les glaces, les frimas! tout blanchit, tout
s'endort, tout meurt ; les feuilles tom bent,
la campagne attristée se dépare; adieu plai-
sjr, adieu gaîté; les pâles ennuis, la lente pa-
resse vous chassent, mille maux remplacent
la santé; hélas! la froide vieillesse commence
avec Fhiver de la nature.
Il est difficile, sans doute , de retracer
avec fidélité cet ensemble vivant, d'établir
entre lui et l'histoire de l'homme un juste
parallèle; pour représenter avec chaleur et
vérité les ouvrages de la nature, il faut avoir
et sa palette et ses pinceaux; mais qui ne sait
peindre encore, peut essayer une esquisse;
et quelque grossiers qu'en soient les traits,
c'est déjà quelque chose, si j'ai fait sentir
qu'on peut trouver des rapports multipliés
entre les révolutions de l'année et celles de
la vie de rhomme. J'aurois bien pu trou-
ver une comparaison moins commune; car,
d'après le même type, tout paroît se coor-
donner , s'enchaîner; un jour retrace à
l'homme l'histoire de l'année, et l'année est
xiv CONSIDÉRATIONS
pour lui l'image de la vie ; celle-ci, ajoutée
à celles des êtres qui existèrent, indique
les âges du monde, époques qui servent à
l'homme pour se reconnoître sur le vaste
espace dont il occupe un point, et à calculer
l'instant où il fut, au milieu de l'immensité
des temps. Mais pourquoi chercher au loin
ce qui est si près de nous, et la théorie
des saisons, rapprochée de celle de nos
âges, pour en être familière en est-elle
moins juste ? Dans toutes deux, n'est-ce
pas la nature qui divise, qui fait que les
âges, les saisons se succèdent et se rempla-
cent ? Tant il est vrai que sur le même mo-
dèle , la nature semble avoir arrêté tous les
phénomènes auxquels elle préside.
La vie de l'homme offre donc plusieurs
âges ou époques : première vérité incontes-
table. Mais il en est une seconde, non moins
importante à établir, c'est que, quelque
distinctes que soient ces périodes, il est dif-
ficile, pour ne pas dire impossible, d'indi-
quer d'une manière précise leur ligne de
démarcation, de pouvoir dire, avec certi-
GÉNÉRALES. Sv
tude, là finit un âge, et un autre commence;
ici, comme par-tout ailleurs, la nature est
fidèle à ses principes. Sa manière de procé-
der ? est constante, uniforme ; c'est par des
nuances insensibles, qu'elle réunit les ob-
jets les plus disparates, et semble faire tou-
cher les époques les plus éloignées. Un coup -
d'œil sur l'homme, un retour sur nous-mê-
mêmes, et nous nous convaincrons que c'est
bien doucement, et sans nous en douter ,
que nous montons et descendons les éche-
lons de la vie. Pour cela, je puis m'adresser
à des faits, à l'analogie, au raisonnement.
Des faits, rien n'est plus facile. Qu'est-ce
qui forme la base de nos âges ? Ce n'est pas
le nombre des années, mais le développe-
ment, la prédominance de nos systèmes, de
nos organes. Or, de ce principe posé, ne
doit-on pas tirer la juste conséquence : que
les âges se confondent en se succédant; car
nul système dans notre économie ne se dé-
veloppe tout-à-coup, et ne finit de même ?
C'est par degré , et successivement, que
chaque partie croît et prédomine, jusqu'à
xvj CONSIDÉRATIONS
ce que d'autres viennent prédominer à leur
tour. Ce raisonnement ne porte point sur
des conjectures hasardées; il s'appuie sur
des vérités anatomiques; celles-ci forment
la base des âges, avons-nous dit, aussi se-
ront-elles suffisamment indiquées dans le
cours de cette dissertation. li me suffit donc,
pour le moment, de les avoir fait pressentir.
Quant à Yanalogie, pour ne pas nous écar-
ter de notre sujet, adressons-nous aux mala-
dies de l'homme, et nous verrons leur mar-
che venir à l'appui de notre proposition.
Chacune d'elles, à l'instar de la vie , offre
une série de périodes distincts. Ces âges pa-
thologiques, si l'on peut parler ainsi, sont
si marqués, que le médecin exercé, à l'as-
pect d'une fièvre adynamique bien caractb-
risée, d'une phthisie plus ou moins avancée,
dira celle-ci est à tel période, celle-là à tel
degré, sans avoir besoin de s'informer de
l'ancienneté de la maladie. Mais si ces épo-
ques sont bien tranchées, si dans toutes les
affections morbifiques on peut trouver un
commencement, un accroissement, un état
GÉNÉRALES. svij
comme on dit, enfin le temps du déclin ,
par quelles nuances insensibles ceux-ci ne
senchaînent-ils pas, et quel que soit le tact
du praticien , peut-il préciser l'instant de la
transition de l'un à l'autre ?
Enfin, considérez l'homme à différentes
distances dans la carrière qu'il parcourt,
et vous vous convaincrez de la liaison et du
mélange des âges, mélange que je cherche à
prouver. L'adolescent quitte par gradation
les jouets de l'enfance; l'adulte, fâché de
l'être, veut encore être jeune homme, et
le vieillard surpris cherche à se dissimuler
le chemin qu'il a fait. La transition est si
nuancée, que l'on passe d'un âge à l'autre
sans s'en appercevoir ; aussi l'homme s'éton-
ne-t-il moins d'être arrivé à un âge , que
d'avoir été à celui qui se trouve loin derrière
lui. Ainsi donc, en dépit de nous, et à notre
insu, les années s'écou l ent, les âges se succ è -
dent (i); car, comme on l'a dit très-philo-
(l) Vérité terrible ou consolante , si bien exprimée par
Horace : Ilora fugit, et par Boileau, lorsqu'il dit :
Hâtons-nous , le temps presse, et nous traîne après soi,
Le moment où je parle est déjà loin de moi,
1
sviij CONSIDÉRATIONS
sophiquement, on ne jette pas F ancre dans
le fleuve de la vie. Pourquoi donc calculer
si mal les époques du mortel voyage, pour-
quoi s'étourdir sur la rapidité du courant,
s'étonner d'être arrivé, et sur-tout désirer
encore ? Il faut donc que les plaisirs de la
route soient bien nombreux, et cependant je
ne pense pas que tout calcul fait. mais que
chacun compte, et raisonne comme il sent,
et n'allons pas critiquer dans les autres une
manière devoir qui n'est pas là mienne ; con-
cluons seulement que, sauf trois ou quatre
grands traits fortement exprimés , les âges
se nuancent, se touchent et se confondent,
à-peu-près comme les saisons de l'année s'al-
lient et se mélangent, et même le printemps
et l'automne ne sont-ils pas des états inter-
médiaires , qui réunissent les deux extrêmes
de l'année, en associant les glaces de l'hiver
aux chaleurs de l'été.
Ajoutons qu'on voulut trop séparer l'é-
tude de l'homme, de celle du grand tout,
dont il fait partie, et isoler l'ordre qui pré-
side à son existence, de celui qui régit l'uni-
GÉNÉRALES, xix
vers. Le domaine des propriétés vitales,
dira-t-on , est tout différent de l'empire des
loix physiques. Je le sais; les unes ne peu-
vent suppléer aux autres, elles se modi-
fient, s'excluent même jusqu'à un certain
point : mais ce n'est que dans l'ensemble des
corps qu'elles animent, qu'on pourroit les
envisager d'une manière générale. Il semble
que la main qui mit en mouvement notre
globe, qui régla invariablement tout ce qu'il
entoure, suivit la même direction dans le
mouvement qu'elle imprima à l'homme.
Celui-ci, résistant par la vie, est sans cesse
modifié par une foule de corps physiques en-
vironnans; ses âges, ses maladies coïncident
avec les révolutions des saisons, avec celles
de l'atmosphère. L'histoire de l'homme ,
en petit, est l'histoire de la nature en grand.
Tout enfin ne prouve-t-il pas qu'il existe
une harmonie générale, dont la cause mys- !
térieuse est enveloppée d'un nuage trop
épais pour qu'il soit permis à l'intelligence
humaine d'en mesurer la profondeur? A cet
égard, la philosophie est même d'accord avec
l'obsevvation, puisque le prince philosophe.
xx CONSIDÉRATIONS
le sublime Marc-Aurèle, dit : (( Toutes clio-
» ses sont liées entr'elles par un enchaîne-
» ment sacré, il n'y en a peut-être aucune
» qui soit étrangère à l'autre; car tous les
» êtres ont été combinés pour former un
y) ensemble d'où dépend la beauté de l'uni-
» vers (i) ».
Ces premières idées mises en avant, don-
nons un apperçu du plan que je me pro-
pose de suivre dans cet essai, sur les âges de
la vie.
Quelque plaisir que trouve celui qui écrit
pour la première fois de classer à sa manière
ce qu'il a besoin de traiter, souvent il en
est empêché par la nature de son sujet, qui
(1) Les divisions des hommes , l'égoïsme, isolant cer-
tains individus de quelques familles particulières, ne
détruisent point l'idée d'une dépendance mutuelle entre
tous les corps de la nature ; chaque être a son harmonie
particulière, et tourne dans une sphère plus ou moins res-
serrée. Celles-ci s'agitant en divers sens, ne sortent pas
du cercle commun, et concourent toujours à l'harmonie
générale; comme le corps inerte qui fait partie du globe ne
peut s'en détacher, et immobile, sert encore à l'équilibre
du monde.
GÉNÉRALES. xxj
b
lui indique une route dont il ne peut s'écar-
ter. Or, c'est le cas où je me trouve. Je veux
parler des âges de l'homme; ne suis-je pas
forcé de le prendre à sa naissance, et de l'ac-
compagner à son tombeau ? Voilà pour ma
direction : maintenant voici comment je
remplirai mon cadre. ♦
Partageant la vie, j'établirai d'abord l'exis-
tence de plusieurs âges ; mais j'observe d'a-
vance que je ne le ferai que d'une manière
approximative; je l'ai déjà dit, tout ce qui
tient à la vie, ne peut être soumis à la pré- •
cision du calcul ; calcul qui , caractérisant
les sciences physiques, les distingue si bien
de celle qui nous occupe.
Ces divisions établies, il faudra les prou-
ver ; et pour cela, j'aurai recours successive-
ment à l'anatomie, la physiologie, la patholo-
gie et la thérapeutique; je vais m'expliquer.
Ce sont les caractères physiques de l'or-
ganisation, qui constituent nos âges , ou ce
qui est la même chose, qui font que l'homme
est enfant, adolescent, adulte, vieillard.
Cela est si vrai, que l'on trouve des vieilles-
ses à presque tous les âges. Bébé, le nain du
xxij CONSIDÉRATIONS
roi Stanislas, meurt à vingt-trois ans, et déjà
il tomboit dans la décrépitude, Or, ce qui
nefutlà que l'effet d'une distraction ou d'un
caprice de la nature, se rencontre par d'au-
tres causes bien plus souvent qu'on ne pense.
Que de jeunes gens, par une vie dissolue,
passent rapidement de l'âge de la vigueur à
celui d'une triste vieillesse! Ils ont voulu
jouir un peu de temps des plaisirs qui de-
voient être répartis sur tout le cours de leur
vie, et ils sont vieux à trente ans ! Ce qui le
prouve, c'est que chez ces malheureux, l'ana-
tomiste retrouve les organes, le physiologiste
la débilité ou l'absence des fonctions, et le
médecin les maladies qui sont l'apanage
du vieillard. L'organisation de l'homme est
donc la première source de preuves de ses
âges. Aussi à chacun d'eux courte revue ana-
tomique, indiquant le système, l'organe, la
région qui prédominent. Voilà pour l'ana-
tomie.
Pénétrés de vie, les organes du corps sont
toujours en action ; et par cela même qu'un
te 'me lu' -un organe prédominent à un
âge par lotir développement, leurs fonctions
GENERALES. xxiij
doivent aussi prédominer. De-là des con-
sidérations physiologiques qui s'enchaînent,
sont une juste cons é quence de nos données
anatomiques. faisiciladitauglnentc;
en raccourciront indique des faits; et il n'en
est pas de même dans l'exposé d'une fonc-
tion ; car l'on court le double danger, ou de
tomber dans des longueurs, ou de ne pas
donner assez de détails. Autre écueil, la phy-
siologie conduit jusqu'aux confins de la mo-
rale et de la métaphysique, et malheur à
qui les dépasse.
Une partie étant plus souvent exercée,
est aussi plus souvent malade. Qui prési-
de, en effet, à nos fonctions, si ce n'est les
propriétés vitales, et le mot de maladie ne
porte-t-il pas avec lui l'idée de l'altération
de ces mêmes propriétés? A l'anatomie s'est
ralliée naturellement la physiologie; à celle-
ci se rattache naturellement la pathologie,
comme une autre conséquence tirée du
même principe. Je ne promets pas cependant;
de passer en revue toutes les maladies; mais
j'aurai soin de désigner celles qui appartien-
nent à un âge plutôt qu'à un autre. Plus
f
xxiv CONSIDÉRATION S
loin, j'indiquerai l'ordre que je suivrai dans
cette nomenclature.
Reste la thérapeutique; et pourquoi ne
confirmerojté.Y, pas aussi le rôle que cha-
que système joue dans les divers âges de la
vie ? Une partie qui prédomine par son dé-
veloppenlent, ses fonctions et ses maladies,
doit être plus facilement influencée par les
moyens qu'on dirige" contr'elle. Toute pro-
portion gardée, par exemple, grande diffé-
rence dans l'effet de l'opium donné à un en-
fant et à un adulte, des cantharides impru-
demment administrées à un jeune homme
ou à un vieillard.Dans ce sens, rien n'est plus
facile, et j'entrevois cependant la plus grande
difficulté. Qui l'a fait naître? si ce n'est le
peu d'avancement de la matière médicale ,
formant partie essentielle de la thérapeu-
tique. Il existe sans doute bien dans la na-
ture, des substances qui ont un rapport par-
ticulier avec chaque système, chaque or-
gane; mais les expériences qui conflrrne-
roient ces affinités naturelles, sont encore
trop peu nombreuses, ou trop mal faites
pour pouvoir y compter. Aussi peut-on dire
GÉNÉRALES. xxv
que la matière médicale est en général au-
dessous des autres branches de la médecine,
étant le plus souvent bien moins une science
exacte, qu'un ensemble bizarre de formules
et de remèdes monstrueusement composés.
Cependant, par quelques faits de médecine-
pratique, la thérapeutique pourra servir à
caractériser chaque âge; et dès-lors, cette
partie de la médecine, quoiqu'incomplète 9
achèvera Fensemble du plan que je me suis
tracé.
Chaque âge ayant été rempli par les ma
tériaux dont je viens d'indiquer les sources,
je pourrai de ces faits établis, tirer un cer-
tain nombré de conséquences médicales, en
manière de corollaire, et je terminerai en-
fin par quelques réflexions générales. Indi-
quons maintenant les principales divisions
de cet essai, et l'ordre que je mettrai dans
l'examen de chacune de ses parties.
L'histoire du fœtus et des quatre âges
,de l'homme formera d'abord cinq grandes
divisions. Chacune d'elles se subdivise en
q uatre autres, anatomie, physiologie , pa-
thologie ? thérapeutique ; et celles-ci sesuh-
xxvj CONSIDÉRATION S
diviseront toutes en trois. La maladie qui
n'est pas un être abstrait, comme quelques-
uns l'ont voulu dire, laisse le plus sou-
vent, même après la mort, des traces de
son existence dans les systèmes, dans les or-
ganes et dans les régions ; dès-lors même mar-
che à suivre, et même subdivision à observer
dans la pathologie que dans Fanatomie. Les
moyens médicaux, dont l'ensemble forme
la thérapeutique, ne peuvent agir bien évi-
demment que sur les propriétés vitales; de-
là son identité avec la physiologie, aussi dans
toutes deux passerai-je en revue les trois vies
physiologiques.
Ce rapprochement naturel, et cette dé-
pendance des quatre branches de la méde-
cine, conduisent aux deux réflexions sui-
vantes: 1°. c'est que la seule classification de
maladies qu'on ne puisse pas renverser , est
celle qui porte sur les systèmes de l'écono-
nomie; car, quelle que soit l'opinion, la base
n'en sauroit changer. La nosographie phi-
losophique du professeur Pinel en est une
preuve. 2°. Puisque les médicamens ne peu-
vent agir sans l'intermède de la vie, tout
GÉNÉRALE S. xxvij
traité de matière médicale doit s'appuyer
sur la physiologie. Bichat avoit bien senti
cette vérité, dans la marche du cours qu'il
commença, et qu'une mort funeste l'empê-
cha d'açhever.
Je répéterai trop souvent, dans cette dis-
sertation, les termes de vie animale orga-
nique , animale reproductive, les mots de
systèmes, d'organes et de régions, pour ne
pas indiquer sommairement, ce qu'avec
Bichat j'entends par ces expressions.
La vie organique comprend les fonctions
relatives à la composition et à la décompo-
sition de l'homme : digestion, circulation,
respiration, nutrition, forment l'une; ex-
halation, sécrétion, excrétion, constituent
l'autre : cette vie se borne à l'existence in-
trinsèque de l'individu, si je puis m'expri-
mer ainsi.
La vie animale est l'ensemble dé l'exer-
cice des organes qui se rapportent à l'action
des corps extérieurs sur nous, et à notre
réaction sur ces mêmes corps. La première
renferme les impressions reçues par les
sens, transmises par les nerfs, perçues par
xxviij CONSIDÉRATIONS
le cerveau. Là se trouvent les fonctions in-
tellectuelles, sensations, mémoire, imagi-
nation, jugement, etc. La réaction, le plus
souvent résultat des opérations de l'esprit,
se compose de la locomotion et de la voix.
Cette vie extrinsèque, pour ainsi dire,
agrandit l'existence de l'holnmè, en le met-
tant en rapport avec tout ce qui l'en-
toure.
.- La vie reproductive ne se rapporte qu'à
l'espèce qu'elle entretient. Les fonctions qui
la constituent sont relatives à chaque sexe,
à leur union, et au produit de cette union.
Un système du corps est une série ou
une continuité de t parties semblables par
leur structure , disposition anatomique ,
propriétés vitales, fonctions et maladies. Un
organe est une partie du corps, formé par
un certain nom bre de systèmes concou-
rant tous au même but, et remarquable
dans l'économie, par sa situation et son
importance. Enfin, une région est une por-
tion déterminée du corps, contenant plu-
sieurs systèmes, plusieurs organes, etc.
Dans la partie anatomique, j'insisterai
GÉNÉRALES. xxix
davantage sur les systèmes que sur les or-
ganes et les régions. Les premiers forment
les seconds ; or, dès que les corps simples
sont connus, les composés sont bien près
de l'être. On connolt les progrès que la mé-
thode analytique a fait faire aux sciences
physiques, et, par suite, à celle qui a pour
but l'étude des corps organisés. Si les pre-
miers âges de la vie exigent, plus que les
autres , des détails anatomiques et physio-
logiques, c'est qu'il se passe alors de gran-
des révolutions qui, pour toujours, influent
sur l'homme ; et nous verrons, en avan-
çant , que tout, et sur-tout les âges, dépen-
dent de son organisation. C'est par la même
raison que je me trouve forcé de parler du
fœtus; si j'avois pu m'en dispenser, j'auroi s
évité, sans doute, la partie la plus ingrate
de mon travail.
J'ai donc exposé le plan de la dissertation
que j'ose entreprendre; il est vaste; et em-
brasser trop de choses, est déjà un des o bs-
tacles qu'il présente; mais observez, qu'au-
, tant que possible, j'éviterai les détails : c'est
en grand que j'indiquerai les diverses par-
xxx CONSIDÉRATIONS
ties de la science, en les ralliant à la con-
sidération des âges de la vie.
Autre difficulté. Plusieurs avant moi se
sont occupés du même sujet; chacun a trai -
té, à sa manière , l'homme et ses âges. Sous
le pinceau, sous le ciseau de l'artiste, la
toile, le marbre, se sont animés, et l'homme
étonné s'est reconnu dans les périodes de sa
vie. Dans le beau tableau des Sabines, quoi
de plus frappant que la réunion des âges!
Depuis la tendre enfance jusqu'à la vieille Jj<
décrépite, le génie de David semble avoir
tout rassemblé. Voyez ce groupe sorti des
mains deLePautre, c'est Énée et sa famille.
Sur de robustes épaules il porte son père
affoibli par les ans. Derrière lui le petit
Ascagne se retourne, et ses yeux inquiets
cherchent Creuse sa jeune mère. Ne voilà-
t-il pas les quatre âges réunis, fuyants de
Troye réduite en cendre? Enfin, le chantre
de la Grèce n'eut-il pas la même intention,
lorsque, sous la même tente, il rassemble
le bouillant Achille, le superbe Agamem-
non y et le sage Nestor? Mais remarquez
que les formes, le coloris, sont tout pour les
GÉNÉRALES. xxxj
uns; le moral, les actions, presque tout
pour les autres. Aucun ne vous dira au
juste pourquoi son héros eut tel port, tel
moral ; et quel que soit le chef-d'œuvre,
l'auteur ne considérant l'homme que sous
un point de vue, négligea tous les autres.
Mais est-il botaniste, celui qui ne connoît
que la forme des végétaux? l'est-il encore
celui qui, négligeant ces mêmes formes, ne
s'occupa que des loix de la végétation?
Le rapport qui existe entre ce qui est
représenté et ce qu'on voulut imiter, dé-
termine le jugement que l'on porte sur un
ouvrage : ce n'est qu'une comparaison. Mais
interrogez le tableau vivant et vraiment
original de la vie, et demandez-vous pour-
quoi l'enfant est-il frais et dispos, le vieil-
lard sec et débile? Oh ! vous serez embar-
rassé, et votre demande restera sans ré-
ponse, si vous n'êtes à-la-fois anatomiste,
physiologiste, médecin. Et le suis-je, moi,
qui veux chercher à résoudre le pro blême?
Non, pas encore. Mais un élève de l'école
de Paris, un disciple de Bichat, peut bien
se permettre un essai. Nourri des principes
xxxij CONSIDÉRATIONS, &c.
des grands maîtres, on en retrouvera sans
doute l'esprit dans cette dissertation , heu-
reux s'il reste pur passant par ma bouche,
et s'associant aux idées d'un jeune homme
qui ne connoît encore que le tiers de la
route qu'il doit parcourir!
Après ces considérations préliminaires,
je vais entrer dans le détail des âges de
l'homme, que je prouverai par quatre bran-
ches de la science médicale. Mais, qu'on y
fasse attention, c'est l'ensemble de ces der-
nières, c'est leur liaison qui pourra offrir
quelque intérêt. Le prisme décomposant la
lumière, en montre les sept couleurs pri-
mitives; la lentille rassemblant quelques
rayons épars, en forme un foyer pour éclai-
rer un objet obscur ; dans ces deux cas op-
posés, le cristal transparent est encore, en
physique, d'une utilité reconnue : eh bien !
qu'on envisage cet essai sous ce point de
vue seulement, et je croirai avoir atteint le
but que je ID etols proposé.
1
ESSAI
SUR
LES AGES DE L'HOMME.
DIVISION DES AGES.
La faculté reproductive partage la vie de l'homme
en trois grandes portions. Dans la première, cette
propriété n'existe pas ; dans la seconde, elle est
en activité ; dans la troisième , elle est nulle.
Cette division est basée sur ce qui importe le
plus à la nature , la conservation de l'espèce ;
mais celle que j'admets a l'avantage de reposer
sur des faits anatomiques, physiologiques pa-
thologiques et thérapeutiques, qui., comprenant
tous les âges de la vie, présentent le tableau de
ce que fait la nature et pour l'espèce et pour l'in-
dividu.
Je confonds d'abord le physique et le moral.
PREMIER AGE. Enfant.
Développement en tout sens, du côté du phy-
sique ; légèreté 7 indifférence du côté) du moral
( a )
pour soi, pour les autres. Ici, rien pour l'espèce 1
tout est pour l'individu. La nature y donne tous
ses soins , et lui ne s'en inquiète nullement.
DE U XI ÈME AGE. Jeune homme.
La nature a parlé, l'individu est oublié. Pro-
créer est ce qui occupe tout entier celui qui
atteint la puberté ; le résultat de ses nouvelles
fonctions importe donc beaucoup, puisque ses
désirs sont si vifs J et que pour les satisfaire il est
prêt à tout sacrifier.
TROISI È ME AGE. Adulte.
L' homme songe bien encore a l'espèce, mais
il songe aussi à l'individu ; calcul mieux entendu ,
emploi mieux partagé de ses forces, que raison-
nablement il ménage pour lui, pour l'espèce,
pour ceux qui l'entourent.
QUATRIÈME AGE. Vieillard.
Les extrémités se touchent. Cet âge se rap-
proche du premier ; même rapidité , mais l'un
à croître, l'autre à se détériorer; l'impuissance,
l'égoïsme caractérisent cette époque. L'espèce
n'est plus rien pour le vieillard , les individus
fort peu , si ce n'est pour son utilité. Il rapporte
tout à lui, et la nature n'y songe guère.
( 5 )
Si je ne considère que l'organisation , chaque
âge est encore bien caractérisé. Dans le premier,
absence de la faculté reproductive, prédominance
des fluides sur les solides ; la composition l'em-
porte sur la décomposition. Dans le second, fa-
culté reproductive) accroissement en hauteur
arrêtée : il existe une plétore artérielle. Dans le
troisième , encore la même faculté , accroisse-
ment en épaisseur arrêtée ; alors règne la plétore
veineuse. Dans le quatrième, cessation de la puis-
sance génératrice, prédominance des solides sur
les fluides, enfin , la décomposition est supérieure
à la composition. Ainsi, pour moi, l'enfance s'é-
tend de la naissance à la puberté ; le jeune homme
va jusqu'au-delà de l'accroissement en hauteur
arrêtée, l'adulte jusqu'à la cessation des fonctions
reproductives; et l'espace qui se trouve entre cette
époque et la mort, appartient au vieillard.
Si je n'ai pas admis dans cet Essai la division
de la vie en cinq âges, qu'établit le professeur
HaIlé dans son excellent cours d'hygiène, voici
les raisons qui ont déterminé l'élève à s'écarter
de la route du maître. 10. Il me sera d'abord plus
facile de prouver seulement quatre âges , d'après
le plan que j'ai adopté. 2°. J'ai cru trouver entre
les quatre âges de la vie et de l'année, un grand
nombre de rapports, et dans l'état de santé et
dans celui de maladie. 3°. La division du savant
( 4 )
que je viens de nommer se trouvera sans doute
dans un ouvrage encore inédit, et, en me l'appro-
priant, j'aurois gâté ou mal défendu ce qui appar-
tient au génie.
(5 )
DU F (E T U S.
LE fœtus est sur le point d'être. il vit. Qui
saisit jamais ce passage du néant à l'existence ?
personne ; et pour toujours, sans doute, l'homme
ignore la manière dont il commence. Les travaux
des Harlfoeker, Verheyen , Littre, Méry, Graaf,
* Harvey et tant d'autres ? ont prouvé seulement
que la conception étoit un mystère impénétrable.
Bornons-nous donc à observer ce qu'on peut
appercevoir, car , un philosophe l'a dit, l'esprit
humain ne paroît destiné qu'à raisonner sur les
objets que les sens découvrent.
ANATOMIE. (i)
1°. Systèmes. Dans le premier instant, qu'offre
le fcetus ? une petite masse muqueuse, homo-
gène ; alors prédominance exclusive du système
cellulaire. Il est pénétré d'un fluide limpide qui
(j) Si l'on me reprochoit d'avoir rapporté des faits déjà
connus en anatomie, je demanderois si je pouvois faire
autrement. Personne n'ignore l'état de cette partie de la
médecine. Comment pouvoir donner du nouveau dans
une science si bien analysée, et pourquoi ne profiterois-je
pas de son avancement ? Des siècles ont entassé des fait.
Qt ces faits sont le patrimoine de tout le monde.
(6)
diminue, et se trouve ensuite remplacé par un
autre de nature visqueuse. En avançant, sa texture
se prononce , mais les autres systèmes, qui se dé-
veloppent, l'envahissent d'autant. Chez le fœtus,
la graisse est accumulée sous la peau. On n'en
rencontre pas dans les cavités ni dans les inters-
tices musculaires.
Après ce système , l'artériel est le plus déve-
loppé et le premier en activité, devant fournir
les matériaux de la nutrition. Dans l'embryon,
on apperçoit bientôt le cœur, agent de ce sys-
tème , ensuite les artères. Leurs lames, leurs
fibres, peu distinctes d'abord, se prononcent par
la suite , mais restent souples, extensibles, &c.
Le système veineux général est bien inférieur
au précédent. Tout est presque composition dans
le fœtus. Les veines accompagnant les artères ,
varient comme celles-ci, avec le développement
des parties.
, Le système veineux abdominal, peu prédo-
minant par lui-même, l'est beaucoup par le fait
de la veine ombilicale.
Les exhalans et les absorbans font partie de
l'appareil circulatoire ; l'accroissement rapide du
fœtus indique l'activité des exhalans nutritifs ;
les glandes lymphatiques recevant plus de sang,
sont molles, rouges, fkc.
Un des systèmes les plus développés alors , est
( 7 )
sans doute le nerveux cérébral. La nutrition du
cerveau, centre de la vie animale, rivalise, pour
ainsi dire , avec l'action du cœur. Il semble ,
comme l'observe Bichat, que la nature a déjà
posé la limite des deux vies. L'organe encépha-
lique possède des artères très-prononcées; son
volume est énorme , ses substances molles, peu
distinctes , &c. Une teinte rougeâtre, un né-
vnlème assez dur, une substance médullaire ap-
parente caractérisent les nerfs cérébraux, très-
volumineux chez le fœtus.
L'accroissement du système nerveux organique
est bien au-dessous du précédent. Ses ganglions,
toutes choses égales d'ailleurs, ne sont pas aussi
mous et ne reçoivent pas autant de sang que le
cerveau.
Développement très-précoce du système mus-
culaire organique. Le cœur est sur-tout remar-
quable dès les premiers jours. C'est le punctum
.saliens .,Da *ns le fœtus, son tissu est déjà prononcé,
sa couleur foncée, son énergie très-grande. Les
muscles organiques abdominaux plus tardifs, sont
caractérisés par des fibres molles, extensibles;
moins de sang les pénètre que par la suite.
Grande disproportion entre cds muscles et
ceux de la vie animale ; grêles chez le foetus y ces
derniers rendent les membres très-petits , rela-
tivement au tronc ; leur teinte , pâle d'abord ,
( 8 )
augmente un peu, approchant du terme de l'ac-
couchement ; mais toujours différence tranchée,
à cet égard , entre le fœtus et l'adulte.
Le système glanduleux est très-prononcé. Le
foie est énorme ; les reins proportionnellement
plus gros que chez l'adulte ; les glandes salivai-
res , le pancréas , &c. sont volumineux En gé-
néral, leur tissu offre peu de consistance , leur
couleur est rouge , &c.
Très-mou chez le fœtus , le système cartila-
gineux prédomine. Son développement devient
ensuite inverse de celui des os. La gélatine, ab-
sorbée dans ceux-ci, se porte bien aux cartilages ;
mais la proportion n'étant pas égale , la masse to-
tale de cette substance diminue en avançant en
âge. Une teinte plus foncée distingue les carti-
lages d'ossification) & c.
Système osseux. Après l'état muqueux de l'em-
bryon, commence celui des os, qui se dessinent
à travers la transparence générale ; vient ensuite
l'état cartilagineux. Enfin, le phosphate calcaire
étant déposé, arrive l'état osseux, d'abord à l'omo-
plate , à la clavicule, aux côtes, et successivement
dans les autres ; quelques os courts seulement
sont encore à la naissance dépourvus des points
d'ossification.
Les dents appartiennent à ce système. Chez
le fœtus, des petits follicules , séparés par des
(9)
c l oisons, se trouvent dans l'épaisseur des nla-
choires , fermées par leurs bords libres. D'après
la remarque de Bichat, chaque follicule est un
petit sac en manière de membrane séreuse. Dans
son intérieur , sur une pulpe nervo-vasculaire,
se développe la portion dure de la dent. A quelle
époque se forment ces follicules ? je l'ignore.
Bichat pense que cela doit être du quatrième au
cinquième mois.
Le système médullaire est tout différent dans
le fœtus que dans les autres âges. Un fluide in-
connu remplace le suc huileux des extrémités des
os longs et courts, et au lieu de la moelle du
corps des premiers , se trouve une sorte de sub-
stance gélatineuse toute particulière, comme le
prouve un grand nombre de préparations.
Transparence et homogénéité caractérisent d'a-
bord le système fibreux; mais à une certaine époque
commencent à paroître des fibres blanchâtres y
écartées d'abord, puis rapprochées et disposées
en membranes ou en faisceaux. Elles sont sur-
tout visibles à la dure -mère , au centre pliré-
nique, &c. En général, la texture de ce système
est très-molle. Le périoste, qui en est le centre,
offre alors une membrane spongieuse abreuvée
de beaucoup de gélatine ; les fibres en sont peu
distinctes.
Le système fibro- cartilagineux articulaire est

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