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Etonnement de l'Europe ou Examen des différens entre S. M. I. et la République des Provinces Unies... , (par J.-B. Briatte)

De
278 pages
[s.n.] (Francfort). 1785. 275 p. ; in-8.
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ETONNEM E N T
DE
L'EUROPE,
OU
EXAMEN DES DIFFERENS
ENTRE S. M. I. ET LARE
PUBLIQUE DES PRO-
VINCES-UNIES,
Malefacere qui vult, nusquam non Caufam invenit.
A FRANCFORT
MDCCLXXXV.
TABLE
DES
CHAPITRES.
Page,
Chapitre I. Dialogue entre un Fran-
çois, un Anverfois & un Amsterdam-
mois. X
Chapitre II. Observations Génerales-
sur le Tableau sommaire du 4 Mai
1784. 25
Chapitre III. Que le Traité du 30 Août
1673, n'a pas conféré de droits légiti-
mes, incontestables , au Roi ou à la
Couronne d'Espagne sur la Ville de Ma-
stricht & ses dépendances. 36
Chapitre IV. Que l'Empereur aujourd'¬
hui régnant , n'a aucune espéce de
droits quelconques sur la Ville de Ma-
stricht & ses dépendances. 70
Page.
Chapitre V. , Que, la Ville de Mastrìcht
avec ses dépendances, forme une pos-
session extrêmement importante pour
la République. 163
Chapitre VI. Que la plupart des arti-
cles du Tableau sommaire, & notam-
ment celui qui contient 1a réclamation
de Mastrìcht & de ses dépendances,
n'étant nullement fondés -, S. M. I.
n'a pu présenter avec justice son dési-
stement de ces objets, comme l'équi-
valent de l'ouverture de l' Escaut & de
la Navigation aux Indes. 266
ETON
E T O N N E M E N T
L'E U R O P E,
O U
EXAMEN DES DIFFERENS
ENTRE S. M. I. ET LA RE-
PUBLIQUE DES PRO-
FINCES-UNIES.
CHAPITRE PREMIER.
Dialogue entre Un François, un Anverfois
& un Amfterdamois.
LE FRANCOIS.
He bien, Mesfieurs; voilà donc la guerre
déclarée entre la Hollande & l'Empereur. Que
pensez-vous qui eh arrivera? pour moi, je
crois, ma foi , que les Hollandöis touchent au
terme du beau role qu'ils jouent depuis deux
Siècles, entre les têtes couronnées, il faut,
[2]
convenez en, que ces marchands industrieux
ayent perdu la tramontane, ou ces habiles ma-
rins leur boussole. Comment, après quatre
ou cinq ans de discorde & de criailleries, qui
étourdissent & fcandalisent l' Europe; avec une
poignée de troupes assez mal équipées ; fans
amis, fans alliés, presque fans considération &
fans ressources ; comment osent-ils se frotter à
un prince absolu, puissant, jaloux de sa dig-
nité, armé jusqu'aux dents, pourvu d'un nom-
breux- attirail de guerre, pouvant faire partir
au premier signal, du fonds de la Bohême, de
la Hongrie & de l'Autriche, quatre cent mille
bras, pour aller réaliser le mot naïf d'un Em-
pereur Chinois, en jettant les marais de la Hol-
lande dans la Mer. Dame! c'eft bien ici qu'on
peut appliquer l'apologue du voiage que firent
ensemble le pot de terre & le pot de fer.
Que la France, la Prusfe, la Rusfie fe mé-
surent ensemble, ou avec Joseph II; passe en-
core. Mais convient-il à des grenouilles de
s'attaquer à un éléphant? Encore, si,votre
ciron d'Etat étoit uni entre fes membres ;
s'il avoit quelque alliance puissante; il pour-
roit peut-être résister aux chocs du Colosse,
qu'il a l'imprudence de provoquer au combat.
Mais il est ifolé dans fon tout, & divisé dans
ses parties.
je n'examine point la justice de la cause des
Hollandois, dans cette quérelle. Il existe cer-
tainement dans le monde, une différence du
bien & du mal, du juste & de l''injuste, que ,
quoiqu'on foit philosophe, on eft forcé d'ad-
mettre. Ce principe eft reçu dans la morale &
dans le cours ordinaire de la vie. Mais la
con-
[ 3 ]
conduite des princes a d'autres règles: leur
code est composé d'autres maximes. La gran-
de raison des Rois est la Convenance ; le meil-
leur de leurs titres est la force; & leur argu-
ment victorieux est la voix redoutable du car
non, trois cent mille stipendiaires, armés de
bayonettes ou de fabres, sont de terribles avo-
cats, & des juges infaillibles, pour légitimer
les droits les plus douteux & les prétentions
les plus équivoques.
D'après ce principe adopté dansle Cathéchis-
me de la politique, que vont devenir les pau-
vres Hollandois? ont-ils agi conformément à
leur fituation, par la bravade déplacée qu'ils
viennent de faire fur l' Escaut? cette fanfaron-
nade, à peine excusable dans une grande puis-
sance, n'est-elle pas imprudente de la part d'un
atôme? A-t-il consulté fes forces? n'eut - il
pas été plus fage d'appaifer fon formidable voi-
fin par un facrifice , que de l'irriter par un re-
fus, accompagné d'un affront?
Je comprends fort bien, que fi les combi-
naisons de la politique s'arrangeoient au gré
de ces fiers républicains, enorgueillis de leurs
richesses, ils n'auroient pas à se repentir de,
leur provocation. Si les Rois de France & de,
Prusfe époufoient leur querelle: fi l'Angleterre
garante des Traités d'Utrecht & de la Barriè-
re , embrasfoit leur caufe fi la moitié des prin-
ces de l'Empire déclarait la guerre à leur Chefs.
il n'est pas douteux que la Hollande ne put
jouer un role brillant dans cette contestation ,
que la fortune pourroit couronner du fuccès.
Mais peuvent-ils, fans s'aveugler, fe flatter
de ranger dans leur parti, tant de puisfans
A 2 athlê-
[ 4 ]
athlêtes? Croyent-ils que la France rompra
une alliance récente, utile & sacrée avec l'Em-
pereur, pour voler à leur défense? Ils con-
noisfent bien peu les resfources de la politique ,
s'ils s'imaginent que le projet d'Alliance à for-
mer avec eux, foit un titre bien efficace, pour
réclamer les fecours de cette puissance.
Pour Frédéric le Grands il auroit trop à ris-
quer, s'il esfaioit de secourir les Hollandais:
les Rusfes, joints aux Impériaux, pourroient
le faire repentir d'une bonne volonté, d'ail-
leurs peu motivée. Quant aux princes d'Al-
lemagne, il leur feroit aussi dangereux que té-
méraire, de vouloir rernuer pour la Hollande ,
fans être eux mêmes appuies de quelque gran-
de puissance , capable de les préforver du resfen-
timent de l'Empereur. A l'égard de 1''Angle-
terre , elle est trop obérée, trop agitée par
des convulsions allarmantes, & de plus trop
aliénée des Provinces-Unies, pour prendre part
à la guerre, dont le signal vient d'être donné
fur l'Escaut .... Ainfi, Mesfieurs, je con-
clus, que les Etats-Généraux n'ont pas agi
avec la fagesse dont ils ont la réputation, en
négligeant de fe prêter aux vues de leur puis-
sant voifin, & en ne répondant, à fes préten-
tions , que par un coup de canon offençant.
L'A M S T E R D A M O I S.
Monsieur, vous êtes jeune, vif, & Fran-
çois. Vous avez de l'efprit & une imagina-
tion ardente. Les objets vous frappent forte-
ment, & votre vivacité ne vous permet de les
faifir, que par un côté. Il y a bien du vrai
dans
[5]
dans ce que vous venez de dire : mais cela est
trop vague, & sent un peu la déclamation.
Des images & d'autres figures de Rhétorique
ne font pas des raifonnemens. II n'y a point
de mauvaise cause, qui, parée des fleurs de
l'éloquence, ne puisse s'offrir fous un jour sé-
duisant , & faire illusion aux juges les plus
judicieux. Nous autres Hollandeis, avec notre
flegme , nous sommes peu susceptibles de nous
laisser éblouir par de beaux traits , substitués
à de bonnes raisons. Plus froids & moins fleuris
que vous, nous préférons, en tout, le solide
au clinquant. Marchant à pas comptes, dans
nos discours comme dans nos actions, nous
aimons mieux, dans la discussion présente,
suivre la marche tranquille & posée du raison-
nement, que de nous livrer aux élans d'un
discours Oratoire. Notre méthode est d'ap-
profondir une matière, avant d'asseoir notre
jugement. Si vous le permettez, je vais es-?
sayer de ....
L'ANVERSOIS.
Au moins, Monsieur, vous ne disconvien-
drez pas de la. justice de la cause de S. M. I.
C'est le seul point sur lequel Mr. le François a
paru hésiter, & c'est presque le seul, de tous
ceux qu'il a exposés, où j'ofe me ranger à l'af-
firmative. Je ne pense pas comme lui fur le
compte de la Nation Hollandoise., ni fur les
combinaisons de la politique, que la rupture
actuelle pourroit amener, ni même fur les
évenemens possibles auxquels elle pourra don-
ner lieu, Mais quelles qu'en soient les fuites,
A 3 dif-
[ 6 ]
difficiles à prévoir, il faut avouer, du moins,
que, fí elles font conformes à la justice, la
Hollande n'aura pas à s'en féliciter, & que dans
cette joute fi effrayante pour l'humanité, l'Em-
pereur joint le bon droit à la supériorité des
forces.
Je ne hai point les Hollandois, qui font des
Négocians de bonne foi dans leur commerce,
& une Nation paisible avec fes voisins. Beau-
coup de mes compatriotes, qui font, comme
moi, des affaires avec eux, ne les détestent pas
non plus. Mais une longue & cruelle expé-
rience nous permet-elle de nous dissimuler à
quel prix nous sommes forcés de leur rendre
cet hommage? peut-on nier que ce peuple
ne soit d'une avidité insatiable, & qui, sous
le prétexte de sa conservation & de sa prospérité,
envahiroit toutes les richesses de la terre , si
les autres le laisoient faire ? son Esprit exclusif
ne l'a-t-il pas porté à se prévaloir des circon-
stances heureuses où il s'est trouvé, pour tenir
les autres nations dans une dépendance ruineu-
se, & sous une tutelle avilissante?
Avec quelle dureté, en particulier, n'a-t-
ìì pas profité des conjonctures fâcheuses de la
maison d''Autriche & des secours équivoques'
qu'il lui a fournis dans sa détresse, pour enchaî-
ner cette puissance à ses intérêts & à fa politi-
que , pour ruiner les Païs-bas, s'emparer de
leur commerce, & leur interdire la Naviga-
tion? Notre ville n'est-elle pas un monument
subsistant de son avarice & de sa tyrannie ? Est-
il rien d'humiliant ou de préjudiciable à un
Etat, que la République des Bataves ne se
soit pas permis sur les possessions Belgiques de
l'Em-
[ 7 ]
l'Empereur? Usurpations de territoire ; déten-
tions injustes de domaines; refus opiniatre d'é-
tablir un tarif de commerce & de régler un
Cartel entre les deux pays ; exploitation insul-
tante sur l'Escaut ; domination monstrueuse &
vexatoire dans les villes barrières; déni de ju-
stice envers des particuliers : en un mot, tout
ce qui put nuire à des sujets, & offenser un
souverain, les Hollandois, l'ont exercé dans les
Pays bas. Est - il rien de plus révoltant que-
l'esclavage qu'ils ont eu l'art d'établir & de per-
pétuer sur l'Escaut ?
Un Prince qui a le sentiment de sa dignité
& de sa puissance, peut-il souffrir une flétris-
sure, que ses ancêtres se sont vus forcés de su-
bir? Et faut-il s'étonner, si l'Empereur qui
sent ses forces, qui connoit ce qu'il doit à lui
même & à ses peuples, veut enfin. briser des
fers aussi humilians & réclamer des droits légi-
times? Ce Monarque ne donne t-il pas une
grande preuve de Modération , en se désistant
de ses prétentions territoriales & pécuniaires,
les mieux fondées, à la charge des Provinces-
Unies , pour obtenir l'affranchissement d'une ri-
viere, dont il demande la liberté comme un
équivalent, & qu'il pourroit exiger, comme
un avantage que la Nature lui assure? Les
Hollandois sont-ils équitables de lui contester
ses répétitions , de lui disputer l'usage d'un
fleuve qui baigne ses états, & d'insulter son
pavillon, quand il essaie, de s'en servir ?
Encore une fois, j'aime la République &
ses citoyens. Mais préventions à part, avouez,
Messieurs, qu'on n'a pas eu dans ce pays-là,
tous les égards que mérite S. M. I. & que
A. 4. ré-
[ 8 ]
réclame l'équité. Je n'examine pas si, dans
cette conduite, les Etats Généraux ont écou-
té leur sagesse ordinaire, & consulté leurs
forces ; où bien s'ils ont été instigués se-
crétement par quelque puissance jalouse de
l''éclat que la Maison d'Autriche a recouvré,
pour en choquer l'Auguste Chef, par des pro-
vocations aussí sensibles. Je fais que ces répu-
blicains industrieux peuvent beaucoup , s'il
veulent sérieusement faire usage de leurs res-
sources , & déployer l'énergie dont ils font
susceptibles, Ils ne peuvent pas manquer non
plus d'être d'abord dirigés sous main, & peut-
être soutenus ensuite publiquement, par des
Etats qui cherchent probablement à se servir
de la patte du chat four tirer les marons du feu,
ou en d'autres termes ,pour humilier Joseph II,
dont le mérite choque peut - être autant ses
rivaux, que sa puissance leur porte ombrage.
Mais j'en reviens toujours à ma thése : la con-
duite des Hollandois, après avoir été tyrannie
que envers les sujets, ne manque t-elle pas
d'équité envers le Souverain des Pays-bas?
Et la guerre qu'ils nécessitent par leur obstina-
tion , qu'ils viennent de rendre inévitable par
des provocations , est-elle juste de leur parti
LE FRANÇOIS.
Monsieur d'Anvers, vous parlez comme un
Oracle. Je suis sûr, cependant, que Mr.
d'Amsterdam ne sera pas embarrassé de vous
repondre. II vous prouvera sans peine, que
le meilleur titre de votre souverain, c'est:
son Artillerie , & ses plus sorts aigumens les
[ 9 ]
Croates & les Hussards qu'il envoie aux Pays-,
bas.
L'AMSTERDAMOIS,
Assurément, Messieurs, je ne suis pas em-
barrassé de vous répondre à l'un & à l'autre :
J'observerai à Mr. d'Anvers, comme j'ai ob-
servé à Mr. le Parisien, qu'il y a de très-bel-
les choses dans ce qu'il vient d'exposer. Mais
ce sont là des Généralités qui ne prouvent
rien. Je souhaiterois quelque chose de mieux
particularisé ; des faits, par exemple, bien
articulés, bien prouvés, accompagnés de leurs
circonstances.
La méthode de présenter vaguement une
matiere compliquée, qui embrasse tant d'objets
& de subdivisions x ne sert souvent qu'à l'em-
brouiller ; à dérouter le lecteur; à jetter de
l'incertitude dans les Esprits; à produire l'er-
reur ou l'entêtement, & ne sauroit conduire
à une conclusion satisfaisante. Elle est i> r.
bonne dans les Ecoles, où l'on n'a pas envie
de s'entendre ni de s'accorder. Elle est mer-
veilleuse surtout dans la politique: c'est une
arme excellente pour les Gouvernemens, qui,
ayant dessein de rompre avec un voisin, &
qui, manquant de bonnes raisons, saisissent les
moindres prétextes. Ne pouvant pas raison-
ner avec précision, ils bavardent avec empha-
se. Au lieu d'articuler des faits avérés, ils
font des déclamations à perte de vue. Par cet-
te méthode, ils trouvent l'art de sasciner les
yeux , de séduire l'esprit du public , &
d'égarer son jugement. Quand avec cela,
leurs Mémoires, leurs Manifestes sont présen-
[ 10 ]
tés avec assurance & avec hauteur ; qu'ils joig-.
nent à la hardiesse des assertions , un ton tran-
chant & décisif; ils en imposent facilement à
la multitude.
Laissons cette ressource à la chicane qui en
a besoin. Les Couronnes, exemptes de pu-
deur, & dispensées de rougir, ne se condui-
sant pas par les règles ordinaires. Mais nous au-
tres individus, qui n'avons pas ce privilége,
& qui sommes à peu près étrangers à leurs
querelles, raisonnons mieux. Si vous me le
permettez, Messieurs, je prendrai la liberté,
de vous proposer une marche simple, lumi-
neuse & sure dans la discussion présente, qui
serve à fixer nos idées, à nous donner des
notions justes, & qui nous aide à asseoir un
jugement solide.
D'abord il conviendroit de nous former une
idée exacte du caractère personnel de l'Empe-
reur, en traçant son portrait avec impartialité:
cette connoissance nous aideroit beaucoup à;
en prendre une juste de ses principes. En
fuite, il seroit à propos d'examiner la validité
des prétentions de S. M. I. à la charge de la
République, contenues dans le Tableau som-
maire de Mr. de Belgiojoso. De l'opinion que.
nous conceverions de ces prétentions, résulte-
roit naturellement celle, que nous devrions,
avoir du désistement que l'Empereur a fait de
ses réclamations territoriales & pécuniaires,
pour obtenir en équivalent, l'ouverture de
l' Escaut & la liberté du Commerce aux deux
Indes.
LE
[ 11 ]
LE FRANÇOIS.
Bravo, Monsieur : on ne sauroit être plus
méthodique. Souffrez que, pour ma part,
je me charge du portrait de l'Empereur, qui
ne peut être qu'un éloge, tout à fait dans mon
genre, comme étant exercé à courir dans la
lice de l'Académie Françoise.
Portrait de Joseph II,
JOSEPH II est un prince éclairé, doux,
accessible à tous ses sujets, affable aux petits,
réservé avec les grands, exact dans ses affai-
res, sévère pour ses employés, inexorable aux
prévaricateurs, ami de l'ordre dans la police &
de l'économie dans les finances; marque d'un
gouvernement sage & thermomètre, d'une
bonne administration. Bienfaisant par carac-
tère , ses annales transmettront à la postérité,
une foule de traits d'humanité, &, ce qui est
peut-être encore plus essentiel dans un souve-
rain, l'Empereur est aussi juste que libéral &
généreux. II rernplit l'univers du bruit de,
ses réformes, souvent aussi utiles, que les ex-
ploits guerriers sont toujours funestes. II sig-
nale chaque jour de son règne par des monu-
mens de sagesse. Monté sur le trone avec un
grand dégré de maturité, il marche à pas de
géant dans une carriere que tant d'autres par-
courent en tremblant. Instruit des saines ma-
ximes de l'art de gouverner, il se déclare l'ap-
pui de tous ses sujets indistinctement, & le dé-
fenseur de leurs droits. Religieux, mais sans
bigoterie; attaché à sa croyance , mais sans
prévention pour celle des autres: persuadé
que
[ 12 ]
que le fanatisme est le fléau de la société , com-
me la superstition en est l'opprobre, il travail-
le à préserver les hommes de l'un , & à les
guérir de l'autre. II réprouve les maximes
sanguinaires de l'intolérance & du faux zèle,
qui poussent les tyrans à vouloir servir un Dieu
de paix, en tourmentant la conscience de ses
créatures. II épure les sanctuaires de la Divi-
nité souillés par la malice intéressée des prê-
tres, & par l'ignorance stupide des peuples.
Elevé au dessus du vulgaire des Rois, par ses
sentimens & ses principes, autant qu'au dessus
du reste des hommes par sa dignité, il dédai-
gne cette pusillanimité, incapable de vouloir
le bien, ou tremblant de l'opérer. II terrasse
le préjugé ; il intimide l'hypocrisie audacieu-
se. En déchirant le voile sacré qui couvroit les
usurpations faites au nom & à la faveur de la Re-
ligion , il enhardit les autres souverains à sap-
per jusque dans fa base , cette domination
monstrueuse, qui s'étendoit sur les ames com-
me sur les corps. Le cagotisme & l'imbécil-
lité, qui, dans un autre siècle, auroient mis
la société en feu, sous prétexte de venger le
ciel outragé, se taisent aujourd'hui à la voix
de Joseph II. A sa parole , des opérations
étonnantes s'effectuent, sans provoquer ni
plaintes, ni réclamations : elles excitent la
surprise des uns & l'admiration des autres ; mais
chez tous le murmure expire sur la bouche.
Un esprit d'ordre & de modération partant du
trône, se répand sur toutes les classes de ci-
toyens. Les personnes, que la naissance ou
leurs emplois appellent à concourir à l'éxécu-
tion des vues du souverain, adoptent, par per-
suasion
[ 13 ]
suasion ou par respect, ses principes salutaires,
& se laissent aller à la douce impulsion de sa
sagesse ; preuve infaillible des talens supérieurs
qu'il réunit , & de l'habileté qu'il fait paroî-
tre. Aussi jaloux d'être le pere que le maître
de ses sujets ; plus occupé d'en assurer le hon-
neur par des institutions louables, que d'en
pressurer la substance, par des moyens oppres-
sifs, tous lui sont également chers ; tous sont
également les objets de sa sollicitude paternel-
le. Assez éclairé pour distinguer les préroga-
tives de l'Eglise de celles de l'Empire ; assez
ferme pour soumettre la Hiérarchie Ecclésiasti-
que à l'Autorité du trône, sans être assez té-
méraire pour entreprendre sur les droits de
Dieu, sa volonté suprême, soutenue par l'ex-
emple, guidée par la prudence, & accompa-
gnée de la fermeté, ne rencontre point d'ob-
stacles, ou fait les applanir. Décoré d'un des
premiers Diadèmes du Monde, il est actif &
laborieux dans un poste où tant d'autres se-
roient fainéans & inappliqués ; sobre & tem-
pérant avec tant de moyens & d'occasions d'ê-
tre débauché ; ennemi du faste de la Royau-
té , dans un rang où l'on voit tant d'exemples
d'un luxe aussi funeste par ses dégats, que dan-
gereux par si contagion. Exempt des vices
qui trop souvent scandalisent, & du despotis-
me qui épouvante dans ses pareils ; orné des
vertus civiles & morales qui font chérir l'hom-
me , & honorent le citoyen ; occupé de la fé-
licité de son peuple ; cherchant à l'enrichir par
l'extension du Commerce & le développements
de l'industrie ; à le rendre sage en lui montrant
la vérité, & heureux par la suppression des
Abus.
[ 14 ]
Abus : Il ne manquoit, pour achever l'éloge
de ce Monarque, que de pouvoir ajouter,
qu'il jouit de la satisfaction de trouver dans ses
voisins asfez de modération & d'équité, pour
ne pas être contraint, par les égards qu'il doit
à sa dignité, de perdre, à leur faire la guerre,
un temps & des moyens, qui seroient mieux
consacrés à consolider les réformes qu'il a com-
mencées, & à perfectioner les établissemens
qu'il a entrepris. Les Hollandoìs, par leur
obstination, l'ont detourné de ces occupations
honorables: cela seul ne fuffit - il pas pour les
rendre inexcusables ?
L'A M S T E R D A M O I S.
Tout le monde applaudira , Monsieur, à
votre éloquence, & à la vérité de l'éloge de
S. M. I. Personne ne contestera à ce prince
les qualités personnelles, les talens, les lumie-
res, les grandes vues de bien public, que plu-
sieurs de ses opérations ont pour objet. En
avouant que ses réformes dans la religion sont
sages, pour la plûpart ; que la fuppresfion des
abus dans l'administration des finances & de la
justice est nécessaire & utile ; on ne discon-
viendra pas non plus, qu'il ne soit très- louable
& très-glorieux à l'Empereur, de chercher a
faire fleurir ses Etats par des entreprises de
Commerce & des établissemens d'industrie j
de profiter de toutes les ressources que la natu-
re assure à ses sujets, pour leur procurer l'a-
bondance.
Mais pour les enrichir , faut - il ruiner les
autres peuples? pour donner à leur activité le
dé-
[ 15 ]
degré d'énergie & d'étendue dont elle est
susceptible, faut-il enchaîner ou tuer celle de
notre nation? sous prétexte de réclamer un
droit naturels presque entierement banni de la
société, faut-il violer hautement un droit po-
sîtìf, le seul admis ou respecté entre les hom-
mes ? Ne peut - on pas se rendre utile chez
soi, sans nuire à ses voisins? Et l'Empereur
seroit-il tellement dénué des moyens de faire
du bien à son peuple, qu'il dût, pour l'opé-
rer, porter le trouble & la désolation parmi
nous? Combien de choses ne lui reste t-il pas
à faire dans son pays, avant qu'il lui soit per-
mis de penser à étendre sa domination sur
celui des autres? Trouveriez - vous, Mon-
sieur, qu'un propriétaire agiroit conforme-
ment aux règles de la sagesse & de l'équité,
en négligeant de cultiver un champ fécond &
productifs pour aller contester dans les tribu-
naux , ou arracher par la force, des Bruyères
ou des Marais à un voisin tranquille & labo-
rieux, qui n'a que ce mauvais terrain pour
nourrir sa famille ? Voilà exactement le cas de
l'Erripereur à notre égard. II possède de vas-
tes & fertiles domaines, qui renferment des
trésors dans leur sein, & à leur surface le ger-
me de richesses encore plus précieuses. Cette
surface est couverte de bras robustes & indus-
trieux , qui n'ont besoin que d'encouragement:
& de directions pour lui faire prodiguer ses
biens. Et il nous envie une boue infertile &
mal faine, que nous avons rendue habitable, à
force d'industrie & de travaux ! Et il veut
nous arracher un bout de riviere, dont l'as-
sujétissement ne nous fait pas vivre, il est
vrai,
[ 16 ]
vrai, mais dont la liberté nous feroit mou~
rir!
Mais les demandes de S. M. I. sont légi-
times : mais ses réclamations sont justes : mais,
mais, . . . . . C'est ce que nous verrons
par la suite.
Nous sommes admirateurs du mérite de l'Em-
pereur: nous ne sommes pas jaloux du bien
qu'il veut, & qu'il peut faire à ses peuples,
sans nous nuire. Aucune nation de l'Europe,
sans excepter la Françoise, bien plus fuscepti-
ble d'engouement que nous, n'a été plus en-
thoufiasmée de ce prince, que la nation Hol-
landaise. Lors qu'il honora notre pays de sa
présence , fa fimplicité, sa frugalité, son af-
fabilité, ses manieres populaires, sa passion
ardente de s'instruire, nous transporterent d'ad-
miration, & le suffrage de deux millions de
républicains, dignes encore de la liberté que
leur ont acquise leurs ancêtres , n'ést assure-
ment pas équivoques & ne peut pas paroître
indifférent au souverain absolu, qui a su se le
concilier.
Avec quel ravisfement nous contemplions
notre ouvrage, dans la puissance qu'a ce Mo-
narque de faire briller ses vertus, & de ren-
dre son nom fameux! Ce prince, disoient
nos vieillards, est l'auguste fils de Marie Thé-
rese , de cette princesse immortelle, que nous
avons aidée de nos bras & de nos trésors à mon-
ter sur le trône de ses peres. Lorsque cette
mere respectable, abandonnée de fes parens ,
sêrroit cet enfant précieux dans ses bras , l'ar-
rofant de ses larmes , alloit confier ce dépôt à
ses fidelles Hongrois , nous oubliames notre foì-
[ 17 ]
blesse, nous méprisames nos dangers, pouf
voler à son secours. Il fera, ajoutoient-ils,
l'ami de nous comme nous l'ávons été de sa
mere, & le protecteur de notre pays, com-
me nous avons été les défenseurs de son ber-
ceau.......
Nous sommes un peu guéris, aujourd'hui ,
de notr enthousiasme pour ce prince. Sa
conduite envers notre République, nous a con-
vaincus d'une vérité, que l'expérience con-
firme depuis longtems ; c'est que les qualités
personnelles les plus aimables, & des vertus
qui honoreroient des particuliers , ne suffisent
pas pouf rendre un souverain accompli, & aus-
si respectable à ses voisins, que cher à ses sujets.
La bonne foi, dont nous faisons profession dans
notre Commerce, & qu'on nous inculque dès
le berceau, nous paroit la premiere vertu des
Rois. Un Monarque François disoit, que si
la vérité étoit bannie du milieu des hommes,
elle devroit se retrouver dans la bouche d'un
souverain. Forcés souvent à une dissimulation
qu'on nomme politique, les princes sont peut-
etre excusables de la taire quelquefois ; mais
jamais de la trahir; encore moins d'employer
le mensonge & la fourberie, pour en impo-
ser ; surtout pour tromper des peuples qui ne"
leur ont pas été inutiles, & dont ils n'ont rien
a craindre.
L'Empereur n'a pas montré avec nous cette
franchise & cette sincérité, si estimables chez
tous les hommes. Pendant son séjour au mi-
lieu de nous, ses discours & ses actions rendi-
rent à nous endormir dans une fatale sécurité.
Admirant la beauté & la splendeur de nos vil-
B les
[ 18 ]
les; honorant de son approbation nos établis-
semens publics; comblant d'éloges nos insti-
tutions de toute espèce ; donnant des témoi-
gnages de sa bienveillance à nos Régens ; se
félicitant de retrouver des hommes, après
avoir vu beaucoup d'esclaves ; toute sa con-
duite avoit pour but de nous tranquilliser. Ce
même Mr. de Reischach, qui vient de quitter
la Haye, n'étant encore que Chambellan de
S. M. I. fut chargé d'assurer de sa part, un
de nos Bourguemaîtres, que jamais elle ne
songeroit à exaucer le voeu des Anversois pour
l'ouverture de l' Escaut. Prenant congé de la
Princesse d'Orange, le Monarque l'assura dans
les termes les plus forts , que la République &
Elle trouveroient toujours en lui un Ami.
D'après des assurances aussi positives d'ami-
tié , vous sentez bien, que toute la Nation
fortement prévenue de la plus haute opinion y
pénétrée de la vénération la plus profonde
pour un Prince si distingué par les qualités per-
sonnelles, ne pouvoit que mettre une confiance
fans bornes dans sa politique, & se repofer en-
tierement sur ses dispositions amicales. A ce
sentiment de fécurité que faisoit naître la con-
duite du Monarque, se joignoit, pour nous
affermir dans l'idée que nous avions conçue de
sa personne & de ses principes, les grands &
salutaires objets dont nous le voyions occupé.
Nous ne pouvions pas comprendre qu'un po-
tentat si attentif à s'instruire des moindres dé-
tails de l'adminiftration; si pénétré de l'impor-
tance .de toutes les parties du Gouvernements
pût allier à une maniere de voir & d'agir si
louable, des vues d'ambition si funestes & si
re-
[ 19 ]
repréhensibles. Il nous paraissoit impossible
que l'Auguste héritier d'une Maison si long-
temps alliée de notre République, dont elle a
reçu un si puissant appui pour s'élever, & tant
de secours pour se maintenir, desirant de ren-
dre ses peuples heureux , paraissant entiere-
ment dévoué à leur procurer le bonheur, pût
concilier avec un système si digne d'éloges,
des dispositions hostiles contre des voisins dont
certainement il n'a ni à se plaindre, ni rien à
redouter.
Aussi la Nation Hollandoise étoit-elle si per-
suadée des intentions amicales de ce Prince,
que les procédés les plus choquans de son Gou-
vernement de Bruxelles, n'ont pu la guérir de
sa prévention. Ni l'ordre plein de hauteur &
d'ambiguité donné au mépris des traités, de
sortir de la Barriere -, ni l'expédition, à main
armée entreprise contre les forts de St. Paul
& de St. Donat ; ni le traitement brutal fait à
l'un de nos officiers dans ce dernier fort ; ni
l'invasion faite fur les polders, reconnus comme
St. Donat & St. Paul, pour être du territoire
de L. H. P. en vertu du traité d'Anvers & de
la Convention de la Haye ; ni l'apparition su-
bite du tableau sommaire, qui joint un ton
méprisant & des expressions offensantes à des
réclamations excessives, tout au moins équivo-
ques , ni les émanations altieres du Ministère
Impérial, qui sembloit avoir entrepris d'hu-
milier, & d'avilir les Etats Généraux par les
termes les plus étranges; ni la déclaration plus
étrange encore, au milieu des Négociations
pour les objets en litige, que S. M. I. regar-
doit de son chef & de son Autorité privée,
B 2 l'ou-
[ 20 ]
l'ouverture de l'Escaut, dont il n'avoit pas été
question, comme opérée ; ni la signification
arbitraire & despotique, que toute réclamation,
toute opposition à cet ordre impérieux, seroit
regardée comme une déclaration de guerre:
tout cela n'a pu faire croire à la Nation Bata-
ve , que l'Empereur cherchoit des prétextes
pour rompre avec nous. La prévention étoit
si forte, & l'erreur poussée si loin, qu'après
la communication du mémoire de M. de Rei-
fchach, remise le 5 Octobre aux Etats Généraux,
nos Gazettes annoncoient encore à toute l'Eu-
rope, qu'il y avoit chez nous un parti qui fei-
gnoit de craindre des dangers chimériques, pour
demander une augmentation de troupes; mais
que l'autre parti, sûr des sentimens & des vues
de l'Empereur, se moquoit de ces terreurs pa-
niques. Jusqu'au départ du Ministre Impé-
rial , la multitude s'obstinoit à douter que les
menaces du Gouvernement Autrichien fussent
sérieuses: il n'a pas moins fallu que l'éloigne-
ment du plénipotentiaire, pour ouvrir les yeux
de la Nation sur les périls qui la ménaçoient,
encore trouveriez-vous bien des individus,
peut-être même plusieurs Régens, qui, mal-
gré la marche de 60 ou 80 mille hommes, dont
la destination paroit avoir pour objet de nous
opprimer, ne sauroient se persuader qu'un
Prince si magnanime veuille nous faire du
mal.
L'effet de cette prévention profonde , des
assurances & des inductions qui la motivoient,
étoit tout naturellement de nous tenir dans l'in-
action, pour pouvoir nous prendre à l'impro-
viste , ou du moins, pour nous trouver dans
[ 21 ]
un état de foiblesse & de dénuement, qui est
le fruit nécessaire d'une longue & parfaite sé-
curité. Malheureusement, pour nous, cette
politique insidieuse n'a que trop approché de
son but. Et sans les rigueurs de l'hiver, sans
l'éloignement des lieux d'où part la foudre &
l'ordre de la lancer, nous aurion pu voir fon-
dre l'orage, au moment où nous nous croyions
en possession du calme & de la paix : nous au-
rions pu être attaqués, avant que nous eussions
su que nous devions nous défendre; avant de
favoir que le successeur de nos anciens alliés
s'étoit transformé tout à coup en ennemi des:
soutiens de la Maison , des défenseurs de sa
Mere & des instrumens de sa grandeur.
Quand l'Empereur parut chez nous , l'opi-
nion des membres de notre Gouvernement
étoit partagée. Les uns insistoient sur la né-
cessite de faire marcher de concert & d'un pas
égal, la restauration de la Marine & l'augmen-
tation de l'Armée ; de nous rendre en même
temps refpectables par mer, & de nous mettre
en état de n'avoir rien à craindre par terre. Si
ce plan avoit été effectué il y a six ans, il est
probable que nous serions restés neutres dans la
derniere guerre, & que nous n'aurions pas à
en craindre une nouvelle.
Les autres se reposant sur nos liaisons avec
la France; comptant fur le bon voisinage du
Roi de Prusse; ne doutant pas de l'amitié
de S. M. I. soutenoient au contraire, que
n'ayant rien à craindre par terre, la prudence
comme le besoin exigeoit, que la République
dirigeât toutes fes resfources & toute son éner-
gie vers la Mer. Nos papiers publics & nos
B 3 éter-
[ 22 ]
éternelles brochures étoient remplies d'exhor-
tations à se livrer à ce système, & de sarcasmes
contre les administrateurs qui avoient de la ré-
pugnance à l'adopter.
Joseph II, témoin judicieux de nos dissen-
sions domestiques, s'est appliqué à nourrir le
préjugé le plus universellement répandu par-
mi nous. Il a si bien composé ses démarches,
& tellement fortifié la bonne opinion que nous
avions de la politique & de ses sentimens à no-
tre, égard, qu'il nous a laissé sans défiance.
L'Evacuation même de la Barrière, aussi hu-
miliante pour nous, que contraire aux traités,
effectuée immédiatement après des assurances
amicales, a été envisagée comme une opéra-
tion utile à notre pays, comme un service que
l'amitié de l'Empereur nous rendoit, en nous
dispensant de dépenser notre argent pour en-
tretenir & garder ses forteresses.
Par là, ce Prince s'est ménagé l'avantage de
pouvoir nous attaquer dans un moment, où il
paraissoit physiquement impossible, que nos
places frontieres fussent aussi bien fortifiées,
aussi bien pourvues qu'elles doivent l'être pour
soutenir le choc d'un ennemi si redoutable ;
où humainement parlant , indépendamment
des circonstances du déhors, il est impossible,
que nous ayons des défenseurs assez nom-
breux, pour se mesurer avec ses forces supé-
rieures.
Je ne veux pas dire pour cela, que ce prin-
ce puisse facilement nous écraser ou nous dé-
truire, comme il y a des gens qui le pensent:
je ne veux pas même dire que ce soit là son
but; & je crois être en état de vous prouver,
s'il
[ 23 ]
s'il le faìloit, qu'en tout cas, il ne lui seroit
pas aisé de l'attendre. J'ai seulement voulu
vous montrer , comment il étoit parvenu à
nous prévenir en sa faveur; à nous aveugler
sur ses véritables intentions à notre égards &
quel effet ont nécessairement dû produire no-
tre sécurité & notre confiance.
Aujourd'hui nous sommes pleinement dés-
abusés, quoique malheureusement un peu tard.
L'État actuel des choses, & les lumières dou-
loureuses qu'il nous fournit, ne diminuent ce-
pendant point à nos yeux le prix des talens &
des qualités personnelles d'un prince, à quî
nous ne refuserons jamais sa justice & les égards
qu'ils lui sont dûs. Mais nous ne pouvons
plus nous dissimuler, qu'il n'associe à un très-
grand mérite, des vues d'ambition très funes-
tes au repos de l' Europe; qu'en particulier, il
n'ait conçu contre nous des desseins pernicieux.
Nous le voyons comme un monarque absolu,
entier dans ses idées, qui prétend donner sa
volonté, pour loi a ses voisins , & sa convenan-
ce pour règle de leur conduite. Voilàl'opi-
nion que nous avons maintenant du caractère
& de la politique de l'Empereur. Elle a suc-
cédé chez-nous, à celle que son affabilité &
ses assurances pacifiques, nous en avoient fait
concevoir. Elle nous paroit d'autant mieux
fondée, que personne ne pourra disconvenir,
que S. M. I. en nous suscitant cette querelle,
non seulement blesse la justice & viole les pac-
tes les plus solemnels, mais qu'elle manque
même à la reconnoissance due à notre pays.
B 4 L'AN-
[ 24 ]
L'ANVERSOIS.
Comment, Monsieur, de la reconnaissance !
A vous entendre l'Empereur seroit tout-à-la
fois injuste & ingrat envers votre nation. Tom-
be-t-il sous les sens qu'un si puissant potentat,
puisse jamais mériter un semblable reproche ?
A-t-il besoin de blesser la justice, de violer les
traités, de recourir à l'ingratitude, pour illus-
trer son règne & rendre son nom célèbre? Je
crois que vous auriez, de la peine à justifier ces
allégations.
L'AMSTERDAMOIS.
C'est ce qu'il faut voir, Monsieur. Si vous
voulez me préter attention , je vous exposerai
mes raisons; après quoi vous serez le maître
d'en croire ce qu'il vous plaira. Je vais ta-
cher d'approfondir & de déveloper la matiere
dans un certain détail, selon le plan que vois
avez approuvé,
CHA-
[ 25 ]
CHAPITRE SECOND.
Observations Générales sur le Tableau som~-
maire du 4 Mai 1784.
Le Tableau sommaire, sorti subitement du
portefeuille de Mr. de Belgiojoso, a produit
d'abord un effet semblable à celui d'un violent
coup de tonnerre au milieu d'un jour serein.
On n'étoit pas préparé à voir éclore tout d'un
coup des prétentions aussi nombreuses & aussi
importantes, manifestées sous un titre, (1)
qui semble indiquer l'intention.bien caractéri-
sée , d'en former d'autres non moins essentiel-
les. On auroit pu cependant s'y attendre, en
réfléchissant sur la marche & les procédés du
Gouvernement Général des Pays-Bas, depuis
trois, pour ne pas dire depuis quarante ans:
car dès 1743. le subside pour la garde & l'en-
tretien des places de la Barriere fut supprimé,
ainsi que le payement des Arrérages dûs à la
République. Depuis lors, la Maison d'Au-
triche n'a plus rien payé. Les Conférences
de Bruxelles, qui suivirent la Paix & Aix la
Chapelle, ne purent rien produire. II n'y a
pas
( 1 ) Sommaire est ici Synonime d'Abrégé. Toutes les
prétentions de S. M. I. ne font donc pas renfermées
dans ce tableau, puisque ce n'en est que l'Abrégé ou le
sommaire,
B 5
[ 26 ]
pas dix ans, qu'une exploitation faite par des
officiers de justice de l'Ecluse, sur un terroitire
jusqu'alors reconnu celui de L. H. P. excita
le mécontentement & les réclamations du Gou-
vernement général ; & pour l'appaiser, il fal-
lut que les Etats Généraux punissent, par la
suspension de leurs Offices, tout un Collège
du crime de n'avoir pu prévoir qu'on regarde-
roit à Vienne^ les traités de 1715 & 1718,
comme des jeux d'enfans. (1) Depuis, les
provocations, dirai-je? les outrages, & les
marques de mépris, ont été fréquemment re-
nouvellées; comme je viens de vous le faire
voir. Ces préliminaires étoient les avant-cou-
reurs assez intelligibles d'une explosion consi-
dérable, qui, à des demandes exorbitantes,
joint abondamment les epithêtes d'usurpations ,
d'exactions & de détentions injustes. Un pa-
reil Tableau & de semblables expressions é-
toient tout naturellement destinés à jetter
les allarmes avec les scrupules dans l'esprit
d'une nation équitable & modérée envers ses
voisins.
A ce premier moment de stupeur & d'étour-
dis-
( 1) En 1775, des Commis de l'Impératrice Reine,
furent arrêtés sur le territoire de la République, près du
fort St. Paul, ou ils faisoient violence à des paysans.,
qui conduisoient des denrées à l'Ecluse, où eux mêmes
furent fustigés & les plus coupables Marqués. Tout le
Collège du franc fut suspendu pendant long temps, pour
s'être cru autorisé à faire un acte de justice; & dans
cette sévérité, L. H. P. donnerent au moins une Mar-
que de leur condescendance bien caractérisée pour
S. M. I.
[ 27 ]
dissement, a bientôt succédé celui de l'éton-
nement & de la surprise. D'abord, on se per-
suadoit qu'on devoit avoir tort, parce qu'il ne
tomboit pas sous les sens, que le Ministre ha-
bile d'un grand & sage Monarque pût n'avoir
pas raison. On se rappelloit confusément qu'il
avoit existé autrefois un traité, par lequel les
Etats-Généraux s'étoient engagés à céder la
Ville de Mastricht, le Comté de Vroenhoven
& leur part des trois pays d''Outre-Meuse, à
Charles II, Roi d'Espagne: On savoit vague-
ment que l'Empereur Charles VI. avoit été
fubftitué par Louis XIV. & par son petit-fils
Philippe V, au dernier Roi de la branche Au-
trichienne Espagnole , dans la possession des
Pays-Bas. De ces deux notions, il résultoit
pour le public une espèce d'incertitude sur la
justice ou l'illégitimité des points les plus essen-
tiels des réclamations énoncées dans le Tableau
sommaire du Gouvernement Général. Si l'on
ne voyoit pas de son côté des droits bien clairs,
hors d'atteinte & de contestation, du moins
paroissoit-il au premier coup d'oeil, qu'il pou-
voit former des prétentions sur des titres équi-
voques, ou les étayer de prétextes éblouis-
sans.
On a été bien étonné, quand, réftéchissant
sur le fondement de ces nombreuses préten-
tions, on a reconnu bien distinctement, 1°.
que celles qui répétent de l'argent, peuvent
être plus que balancées par des contre - pré-
tentions pécuniaires fort étendues, très légi-
times , & plus qu'équivalentes à celles de
S. M. I. formées dans le Tableau de son Mi-
nis-
[ 28 ]
nistre, ou à former d'après le bilan du ci-de-
vant Chef-Président de son Conseil privé. ( 1 )
2°. Que le rappel de l'impot provenu du
défaut de la Ville £5? Maierìe de Bois le Duc,
de la Ville & Marquisat de Bergen-op-Zoom,
de la Ville £s? Baronie de Breda, pour les rentes
affectées sur l'ancienne aide du Brabant, articulé
dans l'article XII du Tableau sommaire, n'étoit.
nullement fondé ; puisque ces trois portions du
Brabant, déja possédées par L. H. P. avant
la paix de Westphalie, furent, non pas cédées,
mais reconnues, par le traité de Munster, être
de la souveraineté des Etats-Généraux, & leur
appartenir en toute propriété, sans la stipula-
tion d'aucune charge quelconque.
Pour dire ici un mot de cette bien étonnan-
te réclamation de l'art. XII. du Tableau som-
maire, il est à propos de remarquer, que dans
les traités de 1651 & 1664; dans ceux d'Aix
la Chapelle en 1668, de Nimègue en 1678, de
Ryswick en 1679, ni même dans celui de la
Haye en 1673 , que le Ministère de Bruxelles
allègue aujourd'hui, pour fonder fa préten-
tion fur Mastricht & ses dependances ; dans
au-
( 1 ) II s'agit ici du Comte de Neny, qui a publié des
Mémoires historiques a1 politiques sur les Pays - bas , pillés
entierement d'un Mémoire MSS. fort étendu, beau-
coup plus curieux & plus détaillé , composé par le Vi-
comté de Wynants, Conseiller Régent du Conseil suprê-
me à Vienne. Ce même Mr. de Neny a , dit-on , formé
un tableau des répétitions pécuniaîres à la charge des
Provinces - Unies, qui forme un vrai compte d'Apothe-
caire.
[ 29 ]
aucun de ces traités l'Espagne ne réclama point
contre l'omission faite à l'égard de ces trois dé-
membremens du Brabant , dans la paix de
Westphalie : elle ne somma point L. H. P.
d'acquitter cet impôt: elle ne protesta point
contre leur négligence à payer leur contingent
pour ces trois seigneuries, dans les rentes af-
fectées sur l'ancienne aide de la province de
Brabant. Et si, dans les conférences de Rys-
wick , les plénipotentiaires Espagnols firent
mention de cet objet, ils le laisserent bientôt
tomber, voyant qu'ils n'avoient pas droit d'exi-
ger qu'on dérogeât fur ce point, aux stipula-
tions précises du traité de Munster.
Cependant c'étoit le moment d'insister fur
le redressement de ses griefs, si effectivement
l'Espagne s'étoit trouvée lézée par le silence
du traité de Munster : c'étoit le moment de
montrer la justice de fa prétention, si elle mê-
me , ou ses négociateurs en avoient, été persua-
dés. II y avoit 49 ans que la reconnoissance
pure & simple du droit de propriété & de sou-
veraineté de L. H. P. fur Bois le Duc, Breda,
Bergen-op-Zoom, & leurs territoires, avoit,
été faite par Philippe IV, sans réserve, sans
restriction, sans stipulation d'aucune espèce.
Les Etats Généraux touchaient au moment
d'acquérir la prescription par une longue &
paisible possession, consacrée par un traité so-
lemnel, & par le silence d'une des parties con-
tractantes. II falloit donc rappelles, & faire
revivre ce prétendu droit par une convention
formelle, ou du moins, l'empêcher de mourir
par une protestation dans la forme usitée, en at-
tendant que des conjonctures plus favorables
per-
[ 30 ]
permissent de lui redonner de la vigueur. ( 1 )
C'étoit à Ryswick que la France & l' Espagne
stipuloient ; qu'à l' égard des rentes affectées
sur la généralité de quelque Province des Pays-
bas, dont une partie est possédée par S. M. T. C.
& l'autre par le Roi Catholique, chacun payera
sa quote part ; qu'il fera nommé des Commissaires
pour , régler la portion que chacun de ces deux
Princes en devra payer : Que pour ce qui concer-
ne les rentes affectées sur tel ou tel lieu particu-
lier , le possesseur en restera chargé, en payera les
arrérages aux créanciers , de quelque nation
qu'ils soient. (2)
Pourquoi donc les Espagnols n'avoient - ils
pas stipulé la même chose à Munster, je ne dis
pas en cédant à la République les trois seigneu-
ries démembrées du Brabant ; car elle les pos-
sédoit déja depuis longtemps ; mais en recon-
noissant que ces trois districts faisoient partie de
la souveraineté de L. H. P. Ou du moins,
pourquoi, s'ils se trouvoient lézés par le silen-
ce de la paix de Westphalie, ne faisoient-ils
pas, comme je viens de le dire, réparer cette
lézion à Nimègue ou à Ryswick, par une re-
connoissance ou par une protestation? Il est
évident que ce fut parce qu'ils ne se crurent pas
fon-
( 1 ) Rien d'aussi puérile ni de plus foible que ce que
Mr. Linguet dit, en faveur de cet Article 12 du tableau
sommaire, dans son Manivelle, pag. 207.
(2) Voyez le Traité de Ryswick, entre la France &
d'Espagne; Art. 23 & 24. II est à remarquer que dans
les Traités de Radstat & de Bade, la même stipulation
a eu lieu, entre l'Empereur & la France, au sujet des
Démembrement des Pays - bas.
[ 31 ]
fondés à revenir contre les clauses d'un traité
aussi clair, aussì précis, aussi, formel que celui
de Munster, qui est une des portions du grand
édifice de la paix de Westphalie, base & fon-
dement du Droit public de presque l' Europe
entiere. Et le Gouvernement de Bruxelles,
qui s'imagine représenter aujourd'hui le Mini-
stère de Philippe IV. ou de Charles II, auroit-
il déterré des droits plus certains, ou de meil-
leurs titres, que les Rois d'Espagne n'en avoient
il y a cent ans? C'est de quoi il est permis de
douter. (1)
N'est - il pas bien étonnant, qu'après les
Traités de 1715 & de 1718, qui ont fixé les
limites de la Flandre,, entre l'Empereur & les
Etats Généraux, le Comte de Belgiojoso vien-
ne déclarer, dans son Tableau, que S. M. I.
ne reconnoit d'autre base à cet égard, que le
Traité de Démarcation de 1664? (2)
Sans parler ici de la surprise qu'excitent les
articles 2, 3, 4 & 5 de ce fameux Tableau,
lesquels articles sont tous relatifs à la proprié-
té, à la souveraineté de L. H. P. sur les riva-
ges & les forts de l' Escaut, ainsi qu'à la Na-
vigation exclusive de ce Fleuve, qui leur sont
assurées, tant par le Traité de Munster , que
par celui d'Anvers & la Convention de la
Haye, tous points de discussion importans,
réu-
( 1 ) II est singulier que l'art : 12 du tableau sommaire
ne soit appuié sur aucun titre quelconque. Est-il per-
mis de former une réclamation aussi importante, sans
la motiver ?
(2) Tableau sommaire, art. Ier.
[ 32 ]
réunis en un feul, depuis la déclaration subsé-
quente, arbitrairement faite par le Ministère
Impérial, que l' Escaut est regardé de la part
de l'Empereur , comme affranchi & libre à
tous les pavillons, objet que nous examine-
rons par la fuite: N'est-il pas plaifant de vois
le Gouvernement de Bruxelles, qui, à la sup-
pression des Jésuites, s'est emparé du bien de
ceux de Mastricht, situé sur le territoire au-
trichien , au point que les Etats Généraux ont
dû assigner sur leurs finances des penfions aux
ex-jésuites Mastrichois ; venir réclamer les
biens de l'Abbaye de Pastels dont L. H. P.
le saisirent comme biens Ecclésiastiques, il y a
plus de 150 ans? Il faut être bien dénué de
motif pour faire usage d'un pareil prétex-
te; & avoir grande envie de nous chicaner,
pour former une réclamation aussi vétilleufe
qu'elle eft abfurde. ( 1 )
N'est il pas inoui que de la part de S. M. I.
on prétende que les Etats Généraux lui donnent'
un
( 1 ) Dans l'art. 7. du tableau sommaire, où cette récla-
mation est contenue, on lit ce qui fuit. S. M. demande
que les Etats Généraux se défifant de tonte prétention sur le
Village de Postel dont ELLE EST EN POSSESSION. Si
S. M. I. eft en possession du Village de Postel ; c'est tant
pis: c'est de sa part, pour me servir ici des rennes du
Tableau sommaire, , une usurpation, une détention injuste. Car
Pofiel fait partie de la Materie ou du quartier de Bois le
Duc, qui appartient à L. H. P. Voyez à ce fujet, une
Disfertation latine, par Mr.Haylen . Chanoine de Tongres.
qui a obtenu l'Accesfit à l'Academie de Bruxelles, en
1783, dans laquelle l'auteur, pag. 56, & 57 1 fait voir
que Poftd eft du quartier dr Tois le Duc. Mémoires de
l'Académie de Bruxelles, année 1783,
[ 33 ]
en désintéreffement des pertes immenses qu'elle
prétend avoir faites dans le produit des droits
d'entrée & de fortie, pour avoir dit-on, fur la
foi de la promiffe pofitive d'un traité de Commer-
ce donné , mais toujours étudé £5? non rempli
par la République, maintenu pendant tant d'an-
nées le taux de ces droits, fur un pied à tous
égards défavorable & défavantageux : (I) com-
me fi la promesse de faire un traité pour l'ave-
nir, pouvoit avoir un effet retroactif ; comme
s'il n'étoit pas notoire, que les marchandises 8c
les productions des Pays-bas Autrichiens, en-
troient en Hollande, fans payer d'autre impot
qu'un modique droit de transbordage à Lillo;
tandis qu'au contraire,les marchandifes & den-
rées venant de Hollande, étoient impofées ex-
orbitamment à leur entrée fur le territoire Au-
trichien. (2.)
Enfin, pour ne pas multiplier les fujets de
furprife, comme de la part du Gouvernement
Général, on accumule les objets de réclama-
tion ,
( 1 ) Tableau fommaire, Art. XI.
(2) Par exemple, une Banque de vin de la valeur
de 50 fl. payoit 15 fl. de droit d'entrée au fort St. Phi-
lippe, & 20, 25 , jusqu'à 17 fl. de Droit d'entrée de Vil-.
le, fans les Péages & Tontieux. Les Laines d'Efpagne
venant par la Hollande pour les Manufactures Autrichien-
mes payoient 2. p. roo. de la valeur. Toutes les teinctu-
res payent le même droit: Les harenos , la morue, &c,
de la pêche Hollandoife, font depuis long - temps interdits-
dans les Pays-bas. Et l'on prétend qu'il y a lézion de
ce coté là! Et l'on demande des indemnités, ou un
défintéresfement !
C
[ 34 ]
tion, n'eft-il pas inconcevable de le voir mé-
tamorphoser des Bancs de St. Gervais, en vil-
lages de Rédemption, pour avoir un prétexte de
former des prétentions fur ces terres franches ,
échappées jadis, au milieu de l'Anarchie féo-
dale, au despotisme des Princes qui se dispu-
toient le droit de vexer les peuples : procédé
qui prouve au moins l'ignorance du Rédacteur
du Tableau sommaire. ( I )
Mais la surprise St l'étonnement augmentent,
quand on recherche le fondement fur lequel le
Miniftre de S. M. I. appuie la demande de la
Ville de Maftricht , du Comté de Vroenhoven,
& des Pays d' Outre-Meufe. On ne trouve
qu'un traité, vieux de cent £5? onze ans, qui
puiffe servir d'étai ou de prétexte à une récla-
mation auffi importante. Après avoir décou-
vert ce Traité furanné, dont on n'avoit pas
entendu parler depuis un fiécle ; après l'avoir
péfé, examiné, retourné de tous les sens, on
est fort surpris de voir, I° qu'il n'a pas conféré
de droit inconteftable à Charles II. Roi d'E-
fpagne, fur la Ville de Maftricht & ses dépen-
dan-
( 1 ) Dans l'art. 8 de ce Tableau, on nomme terres de
Rédemption, Coninxheim , Groot-loon, Zípperen , qui font des
Bancs de St. Gervais. Ces bancs font des Villages qui
appartiennent au Chapitre de St. Gervais de Maftricht. Les
terres de Rédemption, font des Villages dans les pays
d'Outre- Meufe, dans le pays de Liege & dans le Brabant
fur lesquels les Souverains, dans le territoire desquels ils
font, enclavées , perçoivent quelque rétribution modi-
que fous le titre de Rachut.
[ 35 ]
dances: 2°. que supposé que, par cette con-
vention, le Roi ou la Couronne d'Efpagne ait
acquis des droits clairs & légitimes fur ces pos-
feffions de L. H. P., il en réfulte évidem-
ment par cela feul, que l'Empereur aujour-
d'hui regnant, n'en a abfolument aucun. Il
m'est pas difficile de démontrer ces deux pre-
positions»
C 2 CHA-
[ 36 ]
CHAPITRE III.
Que le Traité du 30 Août 1673. n'a pas con-
féré de droits légitimes, inconteftables, au
Roi ou à la Couronne d' Espagne fur la
Ville de Mastricht & fes dépendances.
Pour nous en convaincre, rappelions-nous
cinq ou fix Faits certains, attestés par l'His-
toire, ou par des conventions formelles, I°.
le Roi d'Efpagne n'a pas rempli les conditions
qu'il s'étoit impofées par ce traité ; favoir de:
fournir des troupes aux alliés, & de faire les
plus grands efforts contre l'ennemi commun :
dès lors les Etats Généraux n'ont pas été obli-
gés d'accomplir eux mêmes la condition à la-
quelle ils s'étoient foumis. 1°. Depuis l'an-
née 1674, c'est à dire, quelques mois après
la conclufion, du traité de la Haye, jusqu'à la
conclufion de la paix à Nimègue en 1678, la
République fut auxiliaire dans une guerre,
commencée contre elle, à la vérité, & en
porta presque entierement le fardeau pour l'Ef-
pagne, ce qui lui couta peut-être plus de 100
mille hommes, £c des hommes prodigieufes.
3°. Ce fut la mauvaife conduite des Impériaux
& des Efpagnols, les intrigues des Ministres de
Vienne Sk de Madrid, la foibleffe, le petit nom-
bre & le mauvais état des troupes des deux
branches de la Maifon d'Autriche, qui décon-
certerent tous les plans des Alliés, ôc qui ren-
du
[ 37 ]
dirent inutiles le courage du prince d'Orange ,
<k tous les efforts des Etats Généraux. 4°. Si
les trois considérations précédentes n'ont point
été fuffisantes pour dégager les Etats Généraux
de la promeffe qu'ils avoient faite par le traité
de 1673 , de céder la Ville de Mastricht 6c ses
dépendances au Roi d'Efpagne; il faut au
moins convenir que L. H. P. ont pu retenir
ces poffeffions comme Hypothèque des sommes
confidérables que la Cour de Madrid devoit,
d'une part à la Maison d'Orange, en vertu des
traités de 1647, 165l , & de l'arrangement fait
à ce fujet en 1677 : Et de l'autre, aux Pro-
vinces-Unies , pour des armemens faits au comp-
te de l'Efpagne, pour l'approvifionement ,&
l'entretien des places Efpagnoles dans les Pays-
Bas. 5°. L'Efpagne après avoir réclamé, en
1679, la ceffion de Mastricht & de fes dépen-
dances, par Mr. de Lyra, son Ambasfadeur à
la Haye, fe contenta de la reponse péremptoi-
re que L. H. P. firent dans une ample dé-
duction, & laissa tomber cette affaire, au
point que, depuis cent ci? cinq ans, on n'en a
plus entendu parler ; filence bien étonnant,
qui équivaut à un aveu, à une reconnoiffance
tacite de la légitimité de la possession continuée
par L. H. P. 6°. Enfin le Miniftère Efpagnol
parut fi perfuadé qu'il n'étoit pas fondé à exi-
ger la cession de Maftricht, que ses organes,
dans les conférences de Ryswick, garderent un
profond filence fur fa prétention à cet égard ,
Sc laifferent, fans réclamation, fans protesta-.
tion, la République dans la paifible jouiffan-
ce de la Ville de Maftricht, du Comté de
Vroenhoven 6c des pays d'Outre-Meufe, fur le
C 3 même
[ 38 ]
même pied qu'il avoit été ftatué pas l'art, 3 du
traité de Munfter ; ce qui a été confirmé d'une
maniere folemnelle , par le traité d'Utrecht ,
comme nous le verrons tout-à-1'heure.
Voila, Mesfieurs, le fommaire des raifons
que L. H. P- peuvent opposer à la claufe du
traité de 1673, & le réfumé d'une petite bro-
chure qui a paru depuis peu, fous le titre d'Ob-
fervatìons fur Part. 9 des Demandes £5? répéti-
tions de S. M. I. J'ai juftement cette brochu-
re en poche : fi vous voulez, je vous la lirai,
L' A N V E R S O I S.
Oui, oui, Monfieur: lifez, lifez. J'ai auffi en
poche une réfutation folide de cette brochure.
Peut-être ne la connoiffez- vous pas ; & vous
ferez bien étonné de voir les beaux raifonne-
mens de votre Avocat pulvérifés.
L' A M S T E R D A M O I S.
Pardonnez-moi, Monfieur, je connois cet-
te réfutation. La Brochure que je vais vous
lire, a paru fi sérieuse au Gouvernement de.
Bruxelles , qu'il l'a fait réfuter par un de ces
scribes, pour qui la hardiesse de débiter des
fophismes, de dénaturer les faits, de déguifer
la vérité, de pallier les torts, de lacher des
injures au lieu de donner des raifons, est un
grand mérite. Il est fingulier combien le ton
haut & méprifant du Gouvernement Général
eft contagieux, & avec quelle facilité il fe
communique à fes fubalternes. II femble aux
yeux des employés de la Cour de Bruxelles,
que
[ 39 ]
que la modération dans les procédés, la pa-
tience à supporter les outrages, soient les at-
tributs méprifables d'un peuple avili. Ils. n'ont
pas oublié., fans doute, qu'autrefois les Bata-
ves , après avoir longtems enduré les airs im-
périeux ôc le defpotime cruel d'un prince Au-
trichien, trouverent dans leur courage le moyens
de l'humilier, lui & deux de fes successeurs.
Si, après avoir concouru & travaillé pendant
plus d'un fiècle, à cimenter de leur sang &
de leurs tréfors, la grandeur de la Maifon
d' Autriche ; fi, après avoir aidé à anter fur
cette tige antique la Maifon de Lorraine; fì
après avoir été les appuis tutélaires de l'enfan-
ce de Jofeph II, & ombragé son berceau de
leur égide, ou de leurs bayonettes ; ils ne trou-
voient pas dans le coeur magnanime de ce
Prince , je ne dis pas de la gratitude, mais
feulement de l'équité ; peut-être leur défes-
poir leur affureroit-il encore des reffources
Mais, Meffieurs, lifons notre brochure. J'au-
rai foin d'indiquer les autorités, négligées par
l'auteur, 8c de relever par des remarques en
forme de notes, les méprises les plus fortes, du
Réfutateur.
C 4 Ob-
[ 40 ]
Obfervations fur l' Article IX. des demandes fai-
tes à la République des Provinces - Unies,
par Sa Majefté Impériale.
„ Les demandes & répétitions que le Gouver-
,, nement de Bruxelles vient récemment de for-.
,, mer à la charge de L. H. P. les Etats Géné-
,, raux, ont causé une grande fenfation dans le
„ Public. Peu de perfonnes font bien au fait des
,, titres qui leur servent de fondement, ou des
,, raifons qui les appuient. Je n'entreprends pas.
,, d'examiner tous les chefs de ces répétitions. Je
vais feulement effayer de jetter du jour fur la
,, plus confidérable de ces demandes. .......
,, Je vais rapporter des faits & des conventions,
„ uniquement pour éclairer les Lecteurs, qui,
,, prenant intérêt à l'iffue de cette conteftation,
,, pourroient manquer de Lumieres fur les circon-
,, ftances qui la font naître,
„ S. M. I, réclame la poffeffion de la Ville de
,, Maftricht, du Comté de Vroenhoven, & des
,, Pays d'Outre-Meufe, cédés aux Etats Gérie-
,, raux, par le traité de Munfter, Art. 3.
„ On appuie cette réclamation fur un Traité fig-
,, né à la Hayé le 30 Août 1673 , entre l' Efpagne.
„ & les Provinces Unies. Voici l'Article XVIII,
„ de ce Traité. L. H. P. céderont au Roi d'Ef-
„ pagne, Maftricht, le Comté de Vroenhoven, &
„ tout ce qui; en dépend dans le Pays d'Outre-Meu-
„ se, avec toutes les prétentions qu'Elles ont ou
„ pourroient avoir fur les villages d'alentour ; pour-
„ vu toute fois que les Etats ne foient point obligés
,, de facrifier au bien de la paix, ou la dite- Ville
„ de Maftricht, ou quelqu'une, des outres places.
[ 41 ]
,, qu'ils ont déja perdues, ou qu'ils pourroient per-
,, dre pendant le cours de cette Guerre.
„ Voilà une stipulation bien claire & bien for-
„ melle. Pour favoir fi elle a dû ou pu obliger
„ dans le temps ceux qui l'ont contractée, ou s'il
„ est permis de la rappeller au bout de cent & on-
„ ze ans, pour faire revivre, après les Traités de
,, Nimègue, de Ryfwick, d'Utrecht & d'Aix la
„ Chapelle, des prétentions ou des droits que ces
„ Traités n'ont point rappellées ; que celui d'An-
,, vers en 1715 & lu convention de 1718, paffés.
,, l'un & l'autre entre la Maifon d'Autriche & les
,, Etats Généraux, en vertu de l'Article 7 du Trai-
,, té d'Utrecht, ainfi que celui de Vienne du 16
,, Mars 1731, auquel les Provinces. Unies accéde-
„ rent le 30 Fevrier 1732, semblent même avoir
„ anéantis; il faut entrer ici dans quelques dé-
,, tails.
,, Après l'invafion de la Hollande par Louis XIV,
,, la République trahie par le Roi d'Angleterre,
„ affaillie par la France, l'Electeur de Cologne &
„ l'Evêque de Munfter, implora par tout du fé-
„ cours. Elle trouva des alliés & de l'affiftance
,, dans le Dannemarc , dans l'Empereur, dans
„ l'Electeur de Brandebourg, dans plusieurs au-
„ tres Princes d'Allemagne, effrayés comme elle
,, du danger dont la Puiffance de Louis XIV, ap-
„ puié de la Suède, menaçoit l'Empire & toute
„ l'Europe. L'Efpagne qui poffédoit encore la"
,, plus grande &, la plus belle partie des Pays-Bas,
„ dont la conquête étoit dévenue fi aifée après
„ celle de trois des Provinces-Unies, n'avoit pas
„ moins à redouter des deffeins du Roi de Fran-
„ ce, qui, malgré ses rénonciations folemnelles &
,, reitérées fur les Domaines de la Monarchie Es-i
,, pagnole, méditoit la réunion des Pays-Bas &
,, de la Franche- Comté à fa Couronne.
„ II avoit déja tenté ces réunions quelques an-
„ nées auparavant, après la mort de Philippe IV.
,, fon beaupere. En fix mois il conquit presque
Ç 5 ,, tou-
[ 42 ]
„ toute la Flandre; en six semaines il foumit la
„ Franche-Comté. La fermeté des Etats-Généraux;
,, & leurs Alliances , bornerent ses conquêtes, le
,, forcerent à faire la paix avec l' Efpagne, & à
,, lui restituer la Franche-Comté & une partie des
,, Pays-Bas, par le Traité d'Aix la Chapelle en
„ 1668. (I )
„ Louis XIV, indigné qu'un petit Etat , tel
,, que la République, mit des bornes à fes préten-
„ tions, refolut de s'en venger; dèslors il prépa-
,, ra fa ruine. Ce fut la conduite généreufe des
,, Provinces-Unies envers l'Efpagne, qui provoqua
,, l'orage terrible qu'elles virent fondre fur elles,
,, en 1672. Depuis la paix de Weftphalie, jufqu'à
,, l'élévation de François I fur le Trone Impérial,
,, & à l'affermiffement de Marie Thérèfe dans les
,, Domaines de fon pere, la deftinée de la Répu-
,, blique a voulu qu'elle s'épuifât d'hommes & d'ar-
,, gent, & qu'elle s'expofât aux plus grands dan-
,, gers, pour la défenfe & la conservation de la
„, Maifon à Autriche, contre la rivalité, de la Mai-
,, fon de Bourbon.
„ Antérieurement au Traité de Munfter, ce fut
„ encore la générofité, le défintéreffement des Pro-
,, vìnces- Unies, qui conferva les Pays-Bas à l'Ef-
,, pagne. Mazarin vouloit les réunir à la France,
,, & pour n'y pas trouver d'obftacle, il offroit de
„ les partager avec les Etats-Généraux. Sans la
,, mo-
(1) Voici ce que dit, à ce fujet, Voltaire dans son
Hiftoire du fiècle de Louis XlV. „ L'Efpagne eut recours
,, à ces mêmes Hollandois, & fut en effet protégée par
,, cette petite Nation, qui ne lui paroiffoit aupara-
,, vant que méprifable & rebelle. —— De Witt & le
,, Chevalier Temple s'unirent avec le Comte de Dohna ,
,, pour arrêter les progrès du Roi de France— Le Traité
,, entre la Hollande, l'Angleterre & la Suède, pour tenir
,, la balance de l'Europe, & réprimer l'Ambition de
,, Louis XIV, fut proposé & conclu en cinq jours.
C'est ce qu'on appella la triple alliance.
[ 43 ]
,, modération de Frédéric Henri, & la crainte qu'
„ avoit la Ville d'Amfterdam, que ce partage ne
,, transportât une partie de son commerce à Anvers,
„ la République auroit étendu fes frontières, &
,, jamais les Pays-Bas n'euffent été détachés de la
,, Monarchie Efpagnole , pour paffer dans la bran-
,, che Impériale de la Maifon d'Autriche. (I)
,, Les Etats Généraux ayant, par leur modéra-
„ tion, confervé ces beaux Domaines à Philippe
,, IV. à Munfter; s'étant expofés au reffentiment
„ de la France, pour en avoir confervé la plus
„ grande partie à fon fils Charles II à Aix la Cha-
„ pelle en 1668; avoient des titres bien resfecta-
,, bles, pour réclamer les fécours de l' Efpagne,
,, lorfque Louis XIV leur faifoit sentir sa vengean-
„ ce d'une façon fi effrayante. (2)
„ Au motif de la reconnoiffance envers la Ré-
„ pu-
(I ) Annales de Basnage, tom. I. pag. 20. & Suiv. On
peut auffi y voir, pag. 7 & 8 , le détail du partage des
Pays-bas, arrêté en 1635, qui certainement auroit pu
s'effectuer fans grandes difficultés, fi la Hollande , au lieu
de faire fa Paix avec l'Efpagne à Munfter, avoit continué
la guerre.
(2 ) Pour détruire tout ce que l'Auteur de la Brochu-
re vient de dire fur la modération , le défintéresfement
des Hollandois, de leur zèle pour l' Efpagne, de leurs efforts
pour lui conferver les Pays - bas, en 1648 & en 1668 ;
le Réfutateur montre que les Hollandoìs avoient de l a-
nimofité contre les Efpagnols en 1609 & cite en preuve ,
le Chevalier Temple, Qui nie que les Palaves aient haï
& détefté leurs oppreffeurs, pendant 80 ans ? eft-il fur-
prenant qu'ils ne les aimaffent pas ? Et leur haine, leur
animofité contre des tyrans, dont il s'efforçoient de s'af-
franchir , empécherent elles leur modération , qui leur fie
refuser le partage des Pays - bas en 1648 ; & leur géné-
rofité , qui fauva en 1668 les Pays - bas & la Franche-
Comté? Je paffe au Réfutateur fes invectives, fes duretés
contre l'auteur : mais ne s'expofe t — il pas à s'en attírer
de plus fanglantes, en transposant ainsi les faits, pour
dé-
[ 44 ]
„ publique, se joignoit celui du reffentiment en-
,, vers la France, qui malgré le Traité des Pyré-
„ nées, le contrat de mariage de Louis XIV, la
„ rénonciation de fa femme & ses fermens, avoir
,, voulu démembrer la monarchie Efpagnole : Et
„ plus que tout cela, l'intèrêt, le mobile des ac-
,, tions des Rois comme de celles de leurs fujets,
,, invitoit l'Efpagne à s'unir aux ennemis que lui
„ fufcitoit de toutes parts, fon entreprife contre
„ la Hollande, (I)
,, Pour la disposer à déclarer la guerre à la Fran-
„ ce, les Etats-Généraux envoyerent M. Paats à
,, Madrid: le Comte de Monterey, Gouverneur
,, des Pays-Bas, perfuadé que la perte de la Ré-
,, publique entraineroit infailliblement celle de son
,, Gouvernement, appuia fortement le Miniftre
,, de L. II. P. (2 ) On négocia trois Traités à la
,, fois;
dérouter les lecteurs mal inftruits ? Qu'ont de commun
les dispofitions de la nation Hollandoife en 1609, avec la
conduite vraiment magnanime, qu'elle tint 40 &r 60 ans,
après? En eft-il moins vrai que ce fut cette conduite
noble envers l' Efpagne, qui indigna Louis XIV, & qui
arma la vengeance ?
Le Réfutateur ne fe borne pas à transpofer les faits ;
il les dénature. Tous les Hiftoriens conviennent, que
le but de la République, dans la triple alliance, fut d'em-
pêcher Louis XV de réunir les Pays • bas & la Franche-
Comté à fa Couronne. C'est ce que dit l'auteur de la
Brochure. Le Réfutateur affure au contraire , que l'in-
tention des Hollandois étoit de forcer le Roi d'Efpagne à
acheter la paix par des facrifices. Voltaire dit pofitive-
ment que les Provinces - Unies auroient bien voulu que le
Roi de France reftituat ses Conquêtes en Flandre : le Ré-
futateur fait un crime aux Hollandois des ceffions que le
Roi d'Efpagne y dût faire, &c. &c.
( 1 ) Tout ce qui fuit dans la Brochure , eft tiré ,
presque mot à mot , des ANNALES de Basnage,
Tom. II. Lifez dans cet Hiftorien , la rélation de la Guer-
re de 1672 jusqu'a la paix de Nimègue, qui la termina,
(2) Le refutateur a trouvé louche cette phrafe qu il
nom-
[ 45 ]
„ fois; un entre l'Empereur & le Roi d'Efpagne ;
,, un autre entre l'Empereur & les Etats Géné-
„ raux ; un troifieme entre le Roi d'Efpagne &
,, L. H. P. Les deux premiers furent signés à la
,, Haye dès le mois de Mai 1673; l'autre ne le
,, fut au même lieu, que le 30 Août fuivant.
„ Par le 1er Article de ce dernier Traité, il est
„ dit que, pour affurer le rétabliffement de la Ré-
,, publique & la confervation des Pays-Bas, ména-
,, cès d'une ruine prochaine par le progrès des ar-
„ mes ennemies, Sa Majefté Catholique confent à
„ contracter avec les Etats Généraux une Alliance
„ nouvelle & inviolable; par où, l'on voit que
,, c'étoit pour fa propre fureté, plus encore que
5, pour secourir les Provinces - Unies, que l'Efpa-
,, gne entroit dans la confédération de tant de
„ Puisfances, que les succès & les vues de Louis
,, XIV, foulevoient contre lui. (1)
,, Ce fut dans l'Art. 18 de ce Traité, qu'on
,, stipula de la part des Etats Généraux, la cef-
,, fion au Roi d'Efpagne, de la Ville de Maftricht,
„ du Comté de Vroenhoven & des Pays d'Outre-
,, Meufe, dont le Gouvernement de Bruxelles de-
,, mande aujourd'hui la reftitution, au nom de
,, l'Empereur Jofeph II. avec celle de l' ufufruit,
,, durant plus d'un fiècle.
,, On peut faire fur le Traité qui semble autori-
,, fer une réclamation aussi importante, diverfes
,, réflexions : en voici quelques-unes des plus ef-
,, fentielles.
,, D'abord, c'eft une chofe affez remarquable,
„ que
nomme une expreffion : elle est pourtant très claire, fignì-
fie-t-elle que ce Comte craignoit la perte des provinces qu'il
gouvernoit ? Oui, Mr. le Réfutateur, elle fignifie cela, 8c
n'eft pas mauffadement tournée : elle est copiée de Basnage,
qui n'est ni louche, ni maussade.
( 1 ) Le Réfutateur nie tout cela, avec une effronterie
admirable,
[ 45 ]
,, que les Etats-Généraux se soient engagés à re-
,, mettre au Roi d'Efpagne une Ville, un Comté
„ & plufieurs diftricts, qui n'étoient plus en leur
,, Puiffance , lorfqu'ils contracterent cet engage-
,, ment. Le Traité de la Haye fut figné le 30
,, Août 1673, & Maftricht avoit été rendu à Louis
,, XIV en perfonne, deux mois auparavant. Le
,, 30 Juin 1673, le Colonel Farjaux, après une
,, vigoureuse défenfe, capitulai le 2 de Juillet il
,, sortit avec sa garnifon, & les troupes Françoifes
,, prirent poffeffion de la Ville & de fes dépen-
,, dances.
„ L'Ambassadeur Efpagnol à la Haye n'ignoroit
„ pas cette reddition, quand il figna le Traité.
„ Le Comte de Monterey ni la Cour de Madrid
„ ne l'ignoroient pas non plus. L'Efpagne n'en-
„ vifageoit donc pas fort sérieusement, un enga-
,, gement qu'il n'étoit plus au pouvoir de la Ré-
„ publique d'accomplir, & une promesse dont l'ac-
„ compliffement éventuel étoit incertain, & fup-
„ pofoit que la France, en reftituant aux Etats-
„ Généraux la Ville de Maftricht, le Comté de
,, Vroenhoven & les Pays d'Outre-Meufe, confen-
,, tiroir à leur ceffion en faveur de l'Efpagne.
,, Cette circonstance fembleroit devoir affoiblir
,, felon le droit commun, les inductions qu'on
,, voudroit tirer de la stipulation de l'Art. 18 du
,, Traité de la Haye. Car comment peut on s'o-
,, bliger à transporter à un contractant, un bien
,, dont on a été dépossédé par un tiers, fans fpé-
,, cifìer bien expreffement le cas possible , mais in-
,, certain, qu'on en aura auparavant recouvré la
,, poffeffion? Or, c'eft de quoi le traité du 30
„ Août 1673. ne fait point mention. .Il eft conçu.
„ de maniere qu'il fembloit qu'il fut en la Puiffan-
,, ce des Etats-Généraux de l'accomplir. On n'y
„ dit pas que L. H. P. remettront Maftricht &
,, fes dépendances au Roi d'Efpagne, fi celui de
,, France les rendoit à la République. .On ne fa-
,, voit pas même alors, ni s'il les rendroit à la
,, paix,
[ 47 ]
,, paix, ni fi l'on pourroit les recouvrer par la
„ force des armes. Et si cinq ans après , à Ni-
„ mègue, Louis XIV. qui y donnoit la loi, se fut
,, obftiné à garder pour lui cette partie de fes con-
,, quêtes, ou fi les Etats Généraux, pour éluder
,, le Traité de la Haye, avoient consenti à rece-
„ voir ailleurs un équivalent ; la Cour de Madrid
,, auroit-elle été bien fondée à infifter fur la cef-
„ fion de la Ville de Maftricht & de son territoi-
„ re ? (I) Dans l'un & l'autre cas, la République
,, feroit reftée physiquement dans l'impuiffance
„ d'accomplir fa promeffe, comme elle y étoit en
,, effet lors qu'elle la fit. Or, de quel poids
„ peut-être une convention contractée dans un
„ temps où l'on est hors d'état de l'obferver, &
,, dont l'obfervation peut être impoffible dans
,, l'avenir?
„ La Ville de Maftricht rendue avec toutes fes
„ dépendances le 30 Juin 1673 aux armes de
„ Louis XlV, & les Etats Généraux contractant
,, le 30 d'Août fuivant de les céder au Roi d'Ef-
,, pagne, font préfumer avec affez de vraifem-
„ blance, que l'Artícle 18 du Traité y fut inféré
„ dans les mêmes termes qu'il avoit été conçu plu-
,, fieurs mois avant. Rédigé dès le mois de Mai,
,, en même temps que les deux autres qui furent
„ con-
( 1 ) Cette supposition a choqué le Réfutateur. Mais
si Louis XIV s'étoit obftiné à garder Maftricht, & avoit
donné ailleurs un équivalent, la République auroit Elle
pu accomplir la Condition du Traité? II ne s'agit pas
dans le texte, de favoir fi elle auroit dû remplir fon en-
gagement; mais fi elle l'auroit pu. Le Réfutateur alte-
re le sens de la Brochure, pour préter des vues odieuses.
à fon Auteur. Par cette méthode, il eft aifé de noir-
cir fes adversaires. Au refte, le Réfutateur garde un fi-
lence prudent fur les paffages de la Brochure, qu'il n'au-
roit pu, malgré fon artificieuse adresse, tronquer ou em-
brouiller. , fans trop infulter le Public inftruit.