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Étude sur le prophète Jérémie, par Augustin Gretillat

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40 pages
JÉRÉMIE ET SON TEMPSAugustin Gretillat1Le nom du prophète Jérémie n’éveille guère aujourd’hui chez les gens dumonde que le souvenir de l’insolent quatrain par lequel Voltaire victima soncontemporain, Lefranc de Pompignan :Savez -vous pourquoi JérémieA tant pleuré pendant sa vie ?C’est qu’en prophète il prévoyaitQue Pompignan le traduirait !Cette impertinence n’est d’ailleurs que l’écho d’une tradition persistante, quireprésente le prophète Jérémie comme le pleureur attitré du peuple d’Israël. Lalangue que parlait Voltaire a même fait au grand héros des temps passés l’injurede former de son nom le vocable jérémiades, qui signifie, d’après Littré : plaintefréquente et importune. Et sous la rubrique : Etymologie, Littré ajoute : Jérémie,par allusion aux lamentations de ce prophète.Il me souvient d’un vénérable pasteur, docile sur ce point à son insu à latradition voltairienne, qui nous enseignait que la différence entre Osée et Jérémie,était que le premier pleurait comme un homme et l’autre comme une femme.Numérisation 2003, d’après l’édition de 1894, par CR. Lorient1. Je me permets d’engager les personnes qui suivront cette étude à le faire la Bible à la main,et à relire dans leur contexte les passages auxquels je renvoie.Nos citations de Jérémie et d’Esaïe seront empruntées, dans la règle, à la version de la Bibleannotée.1Si je réussissais à réhabiliter Jérémie à vos yeux en vous prouvant que s’il apleuré, il l’a fait comme un homme et non pas ...
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JÉRÉMIE ET SON TEMPS
Augustin Gretillat
1Le nom du prophète Jérémie n’éveille guère aujourd’hui chez les gens du
monde que le souvenir de l’insolent quatrain par lequel Voltaire victima son
contemporain, Lefranc de Pompignan :
Savez -vous pourquoi Jérémie
A tant pleuré pendant sa vie ?
C’est qu’en prophète il prévoyait
Que Pompignan le traduirait !
Cette impertinence n’est d’ailleurs que l’écho d’une tradition persistante, qui
représente le prophète Jérémie comme le pleureur attitré du peuple d’Israël. La
langue que parlait Voltaire a même fait au grand héros des temps passés l’injure
de former de son nom le vocable jérémiades, qui signifie, d’après Littré : plainte
fréquente et importune. Et sous la rubrique : Etymologie, Littré ajoute : Jérémie,
par allusion aux lamentations de ce prophète.
Il me souvient d’un vénérable pasteur, docile sur ce point à son insu à la
tradition voltairienne, qui nous enseignait que la différence entre Osée et Jérémie,
était que le premier pleurait comme un homme et l’autre comme une femme.
Numérisation 2003, d’après l’édition de 1894, par CR. Lorient
1. Je me permets d’engager les personnes qui suivront cette étude à le faire la Bible à la main,
et à relire dans leur contexte les passages auxquels je renvoie.
Nos citations de Jérémie et d’Esaïe seront empruntées, dans la règle, à la version de la Bible
annotée.
1Si je réussissais à réhabiliter Jérémie à vos yeux en vous prouvant que s’il a
pleuré, il l’a fait comme un homme et non pas comme une femme, j’aurais en
partie atteint le but que je me suis proposé dans cette étude.
Ah ! ce n’est point à dire que Jérémie n’ait point pleuré, et même abondamment,
sur les ruines morales et matérielles de son peuple et de sa patrie, et je suppose que
nous n’eussions pas attendu de voir Nébucadnézar et les Chaldéens dans nos murs
pour proférer des plaintes comme celles-ci :
« Qui changera ma tête en eaux et mes yeux en sources de larmes, pour que je
pleure nuit et jour les blessés à mort de la fille de mon peuple ? » (Jérémie 9 :1) ;
ou encore :
« Mon œil pleure et ne cesse point, parce qu’il n’y a point de répit, jusqu’à ce
que l’Eternel regarde des cieux et voie. Mon œil fait mal à mon âme, à cause de
toutes les filles de la ville. » (Lamentations 3 : 49, 50, 51)
Les Anciens, qui passent pour avoir été plus forts que nous, et qui, à ce que je
crois, l’étaient en effet, qui de plus étaient méridionaux, pleuraient plus que nous et
ne s’en cachaient pas. L’aveu des larmes versées ne passait pas chez l’homme pour
l’indice d’un ridicule ou d’une faiblesse ; les larmes ne semblaient pas réservées,
comme la religion, aux femmes et aux enfants. Ce n’est pas le peuple romain qui eût
reproché à Jules Favre, le diplomate improvisé de Ferrière, ses pleurs patriotiques.
Saint Paul, le grand apôtre, parla trois fois de ses larmes dans son dernier
discours aux pasteurs de Milet, et fournit ainsi au plus grand orateur de la chaire
protestante dans notre siècle la division, déjà éloquente elle-même, l’un de ses plus
2éloquents discours .
Eh bien, les larmes de Jérémie, elles aussi, ont été celles d’un grand cœur,
dignes de Dieu et dignes d’un prophète ; issues d’un patriotisme ardent et saint,
elles se sont alliées à de mâles accents et à de formidables anathèmes. Ah ! il ne
pleurait pas comme une femme, celui qui a prononcé ces paroles :
« En ce même temps, dit l’Eternel, on sortira de leurs sépulcres les os des
rois de Juda, les os de ses princes, les os des prophètes et les os des habitants de
Jérusalem ; on les étendra devant le soleil, la lune et toute l’armée des cieux, qu’ils
ont aimés, qu’ils ont servis, qu’ils ont suivis, qu’ils ont consultés, et devant lesquels
ils se sont prosternés ; ces os ne seront pas recueillis, ne seront pas enterrés ; ils
2. Saint-Paul, cinq discours par Adolphe Monod. Second discours : Son christianisme et ses
larmes.
2deviendront un engrais sur le sol, et la mort sera préférée à la vie par tout ce qui
restera de cette méchante race, dans tous les lieux où j’aurai chassé ses restes, dit
l’Eternel des armées. » (8 :1-3).
Sans doute que le prophète Jérémie ne saurait être comparé à son prédécesseur
Esaïe pour la puissance de la pensée et l’éclat du langage. Il n’est guère possible
de reconnaître dans l’ensemble et les parties de son livre un plan bien ordonné,
comme on peut le faire chez le premier des grands prophètes, et les cinquante-deux
chapitres réunis sous son nom semblent parfois avoir été assemblés au hasard des
circonstances et des tempêtes du temps. Peut-être avez-vous éprouvé vous-même,
à les lire de suite, et surtout en traduction, une certaine impression de monotonie,
presque de lassitude, que ne vous a jamais causée la lecture d’Esaïe. Si nous
voulions comparer ces deux auteurs à un point de vue purement littéraire, nous
dirions que, par l’objectivité de la composition, la concision du style, l’ordre et
la symétrie qui président aux détails comme à l’ensemble, Esaïe est un classique,
tandis que, par la surabondance du sentiment personnel, et, par là même, du langage,
par la disproportion des matières traitées et le mélange des genres, Jérémie pourrait
passer pour un représentant du romantisme.
Mais si l’art de la grande composition paraît avoir manqué au prophète des
dernières ruines, j’ai été très surpris, en revanche, en l’étudiant de plus près et à
l’aide de commentaires, de la richesse et de l’originalité extraordinaires qu’il a su
fréquemment déployer. Jamais l’exégèse, et l’exégèse allemande, dont j’ai déjà dit
et dirai encore beaucoup de mal, ne m’avait paru plus utile et nécessaire. Sur un
fond, dis-je, assez restreint d’idées et de sentiments, notre auteur a su exécuter des
séries d’inépuisables variations, où se révèle une inspiration à la fois toute sainte
et tout humaine. En nommant Jérémie, nous nommons donc encore un auteur de
génie, un créateur dans le détail.
Citons un cas particulier où nous pourrons nous rendre compte de la différence
entre l’imagination plus forte, quoique toujours contenue, du prophète Esaïe, et
celle plus colorée, plus gracieuse et plus tendre de son successeur. Pour rendre
la même idée, l’ingratitude d’Israël, l’un dira : « Le bœuf connaît son possesseur,
et l’âne la crèche de son maître ; Israël n’a point de connaissance » (Esaïe 1 :3) ;
l’autre : « Même la cigogne dans les airs connaît sa saison ; la tourterelle, l’hiron-
delle et la grue observent le temps de leur retour ; mon peuple ne connaît pas le
droit de l’Eternel » (Jérémie 8 :7) ; ou même, empruntant ses images encore plus
3bas, à la nature inanimée, pour les rendre plus éloquentes encore : « La neige du
Liban quitte-t-elle le rocher du champ ? les eaux qui viennent de loin, fraîches,
ruisselantes et pures tarissent-elles ? Or, mon peuple m’a oublié ; ils encensent les
idoles. . . » (Jérémie 18 :14 et 15.)
Le sujet que j’offre aujourd’hui à votre étude présente deux genres d’intérêt
qui souvent sont séparés. Jérémie fut une nature à la fois grande et sympathique,
une grandeur à la fois imposante et familière. Je m’explique.
Parmi les grands serviteurs de Dieu dont nous connaissons les noms, les actions
ou les écrits, les uns ne nous inspirent qu’un respect mêlé d’admiration, à la
hauteur morale où nous les contemplons. Dans la famille des prophètes, ce sont les
personnages de la taille d’Elie et d’Esaïe. Mais ces hommes ne se sont montrés à
nous que du dehors, pour ainsi dire. Leurs actes et leurs paroles nous ont été récités ;
leurs sentiments, leurs affections, les vicissitudes intimes de leur existence, leurs
joies, leurs douleurs, leurs espoirs et leurs mécomptes quotidiens, tous ces détails
qui intéressent toujours plus notre génération chez les grands hommes du passé, en
nous traduisant les affinités qui existaient entre eux et nous, leur âme, en un mot,
ils ne nous l’ont pas livrée. Ils ont agi, ils ont parlé, ils ont écrit ; eux-mêmes se
sont dérobés. Telles ces pyramides dont on a mesuré les proportions externes, mais
3dont on n’a pas exploré encore les cavités profondes, les entrailles parlantes .
D’autres, au contraire, nous ont confié leur âme, toute vive encore après trois
mille ans, avec ses trésors et ses secrets. Mais quels mélanges dans la vie d’un
David ! Ah ! certes, nous ne serons pas plus sévère que la Bible, et nous ne songeons
point à tenir rigueur à l’homme que Dieu a pardonné et qu’il a continué à appeler
« le roi selon son cœur. » Nous ne voudrions pas pour tout au monde effacer du livre
de Dieu et du livre de l’humanité ces deux pages, l’une la plus suppliante, l’autre
e ela plus lumineuse que nous ayons lue, le Psaume 51 et le 23 . Mais l’histoire
profane et la morale tout humaine, plus implacables que la justice même de Dieu,
reprocheront toujours au roi-prophète de Jérusalem la tache de sang et de boue
qu’il a portée en un jour de sa vie à ses mains, et à son front.
La réputation du prophète Jérémie n’a jamais traversé d’épreuve aussi critique ;
elle s’est passée aussi des réhabilitations posthumes. Jérémie demeure une person-
nalité immaculée devant l’histoire. Fidélité inaltérable durant cinquante années
3. Je fais une exception pour le récit de la fuite d’Elie en Horeb. (1 Rois 19).
4de luttes à une cause qu’il savait d’avance perdue ; patriotisme obstiné, opiniâtre,
que ne lassent ni les tâches ardues, ni les ingratitudes, ni les dégoûts ; énergie
indomptable, mais dans la passivité, et ne trouvant d’emploi que dans la résistance :
tout en lui justifie, et il a justifié jusqu’au bout, les termes de sa première vocation :
« Je t’établis en ce jour comme une ville forte, et une colonne de fer et une muraille
d’airain contre tout le pays et contre tout le peuple. » (1 :18)
Je dis qu’à lui seul Jérémie serait au besoin une démonstration vivante de
l’origine divine de la religion de l’Ancien Testament et du prophétisme en Israël, et
je le nomme un des types les plus accomplis, dans les temps passés, de l’Homme
de douleurs.
Et en même temps, avec quel abandon, quelle candeur, j’allais dire quel sans-
façon, il nous a fait la confidence des luttes intimes, des griefs, des murmures de
son âme, des entretiens de son âme avec Dieu ! Jérémie a pensé haut devant la
postérité. Ses accents émus et parfois si troublés nous arrivent aussi vibrants que
s’ils étaient d’hier. Elie et Esaïe furent, disons-nous, des génies objectifs, lointains
et prestigieux. Hommes surnaturels, voulaient-ils punir, ils faisaient tomber le feu
du ciel ; voulaient-ils convaincre, ils faisaient dévier les rayons du soleil. Jérémie
s’est comparé lui-même quelque part à un agneau familier (9 :19) ; comme, Jean-
Baptiste, il n’a fait aucun miracle ; sa seule arme offensive a été sa parole ; sa seule
arme défensive a été sa faiblesse. Pour la cause de Jéhova, il n’a su que parler et
souffrir.
Je ne connais dans la Bible que la seconde épître aux Corinthiens et l’épître
aux Galates qui puissent être mises à côté de son livre, pour le caractère humain et
personnel de la composition.
Notre étude sur le prophète Jérémie comprendra trois parties : son époque, ses
luttes et ses oracles.
5I
Sonépoque.
L’époque où vécut Jérémie fut cardinale à la fois dans l’histoire du peuple de
Dieu et dans l’histoire universelle. C’est alors qu’éclatèrent quelques-unes de ces
grandes crises, dès longtemps préparées, qui sont précipitées à l’heure fatale sur
le monde ou sur un peuple par une puissance supérieure que les uns appellent
la destinée et les autres la justice de Dieu. Crises fécondes et terribles, où les
appuis, les institutions séculaires, les colonnes secrètement vermoulues croulent
tous ensemble, où s’ensevelissent les vieux mondes pour donner naissance à des
flores nouvelles, pour faire place aux nouveaux facteurs prédestinés. Et malheur à
ceux qui doivent figurer dans ces formidables branle-bas comme témoins, acteurs
ou victimes ! A ces heures des ruines universelles nul n’est épargné, et je suis
tenté de dire que la part des fidèles et des justes, chargés à la fois de leurs propres
tristesses et de celles des autres, pourrait passer, au point de vue de la chair, pour la
moins enviable de toutes. C’est alors, et plus que jamais, qu’il sied aux ministres de
Dieu sur la terre de se répéter les uns aux autres les paroles d’Elisée à son serviteur
Guéhazi :
« Est-ce le temps de prendre de l’argent ou de prendre des vêtements, puis des
oliviers, des vignes, des brebis, des bœufs, des serviteurs et des servantes ? » (2
Rois 5 :26).
Ou celles de Jérémie à son fidèle Baruc, tenté lui aussi à un moment donné de
regarder en arrière de la charrue :
« Ainsi parle l’Eternel : Voici, je détruis ce que j’avais bâti, et j’arrache ce que
j’avais planté et toute cette terre. Et toi, tu chercherais pour toi de grandes choses ?
Ne les cherche point, car je vais amener du mal sur toute chair, dit l’Eternel, mais
je te donnerai ta vie pour butin dans tous les lieux où tu iras. » (Jérémie 45 :4, 5)
Je dis que l’époque où vécut Jérémie marque une date cardinale dans l’histoire
du royaume de Dieu. Ce fut sous ses yeux, en effet, que le royaume de Dieu cessa,
et pour tout le cours de l’économie actuelle, d’être une puissance visible, ayant un
domicile et des frontières, une capitale et un sanctuaire, pour entrer dans son mode
d’existence spirituel où il est resté jusqu’à cette heure, et il y restera jusqu’au jour
où Jésus-Christ reviendra du ciel, visible comme il y est monté ; jour où sera enfin
exaucée la prière de l’Eglise : « Que ton règne vienne ! »
6Cette époque ne fut pas moins décisive dans les destinées des grandes nations
de l’ancien monde, car Jérémie fut appelé à annoncer et à voir la transmission de
l’empire universel de l’une de ces nations à l’autre.
En résumant l’histoire des civilisations antiques, nous comptons sept grandes
puissances : les sept léviathans (pour me servir d’une expression d’Esaïe) de
l’océan des peuples, qui se sont succédé sur la scène et ont tenu chacun à son tour,
pendant un temps plus ou moins long, le sceptre universel, jusqu’à l’avènement
du « Roi débonnaire, » semblable à un « Fils d’homme. » Ces sept puissances
nommées dans l’ordre de leur avènement à l’empire universel furent : l’Egypte,
la Palestine, l’Assyrie, la Chaldée, la Perse, la Grèce et Rome. Ce sont les quatre
premières seules qui nous intéressent dans cette étude.
L’Egypte : la plus ancienne en civilisation et en gloire, dont les origines plongent
dans la nuit des siècles et qui, sous les Toutmès, les Aménophis et les Ramsès,
e ec’est-à-dire dans les 15 et 16 siècles, avant Jésus-Christ et durant le séjour des
enfants d’Israël en Goscen, porta ses armes dans toute l’Asie occidentale et jusqu’à
Babylone même, vaincue et soumise. L’Egypte, l’antique magicienne, qui dès les
jours du patriarche Abraham jusqu’aux dernières heures du peuple de Juda resta la
grande attraction de la race élue. Mais, à dater du règne, de Ménephtah, le Pharaon
ede l’Exode, savoir dès le milieu du 14 siècle, l’Egypte, déchue pour toujours du
rang suprême, laisse ses anciens esclaves s’établir librement à ses portes dans la
terre de Canaan, et y fonder un état fédératif et théocratique.
A la faveur des divisions intestines, devenues endémiques dans la vallée du
Nil, d’un côté, et de l’affaiblissement momentané de l’Assyrie, de l’autre, la
Palestine, affranchie pour un temps de toute rivalité, put revendiquer à son tour,
esous le sceptre de David et de Salomon (10 siècle), l’hégémonie, qu’elle ne devait
conserver toutefois que durant l’espace de deux générations, environ soixante et
dix ans.
eC’est dans le9 siècle, sous Jéhu, roi des Dix tribus, que le peuple d’Israël entra
pour la première fois en contact avec sa redoutable voisine de l’est, l’Assyrie, qui,
bien que déjà née et puissante depuis trois siècles, avait été masquée jusqu’alors
pour les royaumes palestiniens par Damas et la Syrie. Voici une inscription de
Salmanazar IV, récemment découverte à Ninive et conservée au Musée britannique :
« J’ai reçu les tributs de Jéhu, fils d’Omri (Omri, père d’Achab, étant désigné
par erreur comme ancêtre de Jéhu), de l’argent, de l’or, des plats d’or, des coupes
7d’or, des vases de diverses espèces en or, des sceptres qui sont la main du roi. »
(Voyez Lenormant, Manuel d’histoire ancienne, tome 1, page 273).
Mais ce fait est passé sous silence dons les document bibliques ; il ne constituait
pas une date décisive dans l’histoire d’Israël ; il resta sans conséquences immédiates,
et nous ne le notons ici que pour mémoire.
eC’est le 8 siècle avant Jésus-Christ qui marque l’époque à partir de laquelle
Israël fut entraîné tout de bon, soit comme victime, soit comme apôtre, et pour
n’en plus sortir, dans le grand courant des nations, et c’est dès cette heure aussi que
les prophètes d’Israël, chargés d’exercer la revanche de Jéhova contre ses puissants
voisins, oppresseurs de son peuple, se mirent à annoncer tout à la fois le jugement
et le salut à Israël et à toutes les nations.
e eDans la situation où se trouvait, dans les 8 et 7 siècles avant Jésus-Christ, le
petit Etat de Juda, condamné presque fatalement à servir d’enjeu aux ambitions
rivales de l’Egypte d’un côté, de Ninive et de Babylone de l’autre, deux politiques
s’offraient aux descendants de David, assis sur le trône toujours plus chancelant de
Jérusalem. Il y avait la politique de la foi, seule digne du peuple de Dieu et d’un
petit peuple, la seule prudente, la seule forte, qui consiste à s’appuyer, non pas sur
le nombre des chevaux et des soldats ou sur la puissance des alliés, mais avant tout
sur le nom de Jéhova. Ce fut la politique de tous les prophètes, celle d’Esaïe et de
Jérémie.
Malheureusement cette politique de la foi n’a jamais été fort en honneur dans
les conseils des souverains et derrière les tapis verts des diplomates. Sont-ils forts,
ils disent ou ils pensent sans le dire que la force prime le droit. Sont-ils faibles, ils
présument qu’en mettant les forts aux prises les uns avec les autres, ils échapperont
par la tangente. C’est la politique de bascule, pratiquée aujourd’hui non sans succès
par la Sublime-Porte, qui fut celle des derniers rois de Juda et qui les perdit.
C’était à cette politique coupable, sénile, périlleuse et finalement désastreuse,
quoique récemment encore approuvée par M. Renan, que s’adressaient les saintes
invectives des prophètes. « Ils regardent, s’écriait Osée en parlant déjà des rois de
Samarie, mais non pas en haut ! » (8 :16)
Et Jérémie disait de même, un siècle et demi plus tard, au peuple de Juda,
sollicité encore et toujours par deux forces également malfaisantes : « Tu seras
rendue confuse par l’Egypte aussi bien que tu l’as été par l’Assyrie ; tu reviendras
de là aussi les mains sur la tête ; car l’Eternel a rejeté ceux en qui tu mettais ta
8confiance, et tu ne réussiras pas par leur moyen. » (2 :36 et 37)
Comme ce furent Ninive et Babylone qui occupèrent successivement l’horizon
du peuple d’Israël dans ces jours de décadence, et que les moindres mouvements
de ces formidables masses se répercutaient en Juda et à Jérusalem comme par
toute la terre, quelques considérations historiques plus générales ne paraîtront pas
déplacées à cet endroit de notre étude.
Les inscriptions des anciens palais de Ninive et de Babylone, exhumées dans
ces dernières années et déchiffrées par des miracles de divination, ont permis de
reconstituer, et souvent dans les plus minimes détails, des périodes et des règnes
dont le souvenir et le nom même étaient condamnés à un éternel oubli, et aussi de
redresser mainte erreur consacrée par la tradition classique ou issue d’une fausse
interprétation des textes bibliques. Je n’en citerai qu’un exemple :
Il n’est personne qui, ayant appris dans son enfance l’Abrégé historique du
catéchisme d’Osterwald, n’ait retenu la fameuse réponse :
« Demande :Par qui le royaume d’Israël fut-il détruit ? »
« Réponse : Par Salmanazar, roi d’Assyrie, qui prit la ville de Samarie et
transporta les dix tribus en Assyrie, d’où elles furent ensuite dispersées en divers
pays. »
Eh bien ! le catéchisme se trompait, sur la foi du texte 2 Rois 17 :4, 5, dont les
mots : le roi d’Assyrie étaient faussement rapportés à Salmanazar, nommé verset 3.
En revanche, il y avait dans Esaïe (20 :1) un nom mystérieux dont on se
demandait s’il répondait à un personnage historique ; c’était celui de Sargon,
roi d’Assyrie. Aujourd’hui Sargon ou Saryukin, successeur de Salmanazar et
usurpateur du trône, est un des monarques les plus connus et les plus glorieux de
l’histoire ancienne, et lui-même nous raconte la prise de Samarie en ces termes :
« Au commencement de mon règne, avec le secours du dieu Samas (soleil), qui
me donne la victoire sur mes ennemis, j’assiégeai et je conquis la ville de Samarie,
et j’emmenai en captivité 27 282 de ses habitants. . .Je les emmenai en Assyrie et
envoyai à leur place, pour habiter ce pays, des gens que ma main avait vaincus. »
(Extrait traduit du livre de Mürdter : Geschichte Babyloniens und Assyriens nach,
den Keilinschriften).
Précurseurs des Romains par leur vigueur corporelle, leur bravoure, leur génie
4militaire et leur ténacité, grands chasseurs de lions , grands dévoreurs de peuples,
4. Un d’entre eux se vante d’avoir tué 920 lions de sa propre main.
9et à leurs heures artistes et lettrés, ces anciens rois d’Assyrie, tels qu’eux-mêmes
viennent de se révéler à nous dans les inscriptions tracées sur les murs de leurs
palais, doivent avoir surpassé tous les conquérants venus après eux, en ardeur
belliqueuse et en férocité envers les vaincus. Ils furent pendant cinq cents ans les
vautours de l’ancien monde, et pendant cinq cents ans l’ancien monde agonisa
e edans leurs serres invincibles. Du 12 au 7 siècle avant Jésus-Christ, ils firent de la
guerre et de toutes ses horreurs l’état permanent de l’humanité. Chaque printemps
(au temps où les rois sortent en guerre, 2 Samuel 11 :1), tous les peuples habitant
les plus belles contrées du globe, du golfe Persique à la Méditerranée, étaient dans
l’attente, se demandant sur qui allait tomber la foudre. Captifs écorchés, crucifiés,
empalés ou murés vifs : tels étaient les passe-temps familiers de ces fléaux de Dieu,
qui ne se lassaient pas plus de punir que la révolte d’éclater.
L’inscription suivante d’un des Sardanapale pourra servir de spécimen. Il s’agit
des résultats d’une expédition faite dans le Kurdistan :
« J’en tuai un sur deux.. . .Je construisis un mur devant les grandes portes de
la ville ; je fis écorcher les chefs de la révolte, et je recouvris le mur avec leur
peau ; quelques-uns furent murés vifs dans la maçonnerie ; quelques autres furent
crucifiés ou empalés le long du mur ; j’en fis écorcher un grand nombre en ma
présence et fis revêtir le mur de leur peau ; je fis assembler leurs têtes en forme de
couronne, et leurs cadavres transpercés en forme de guirlande. » (Idem)
L’inscription suivante de Sennachérib, à travers les hâbleries du conquérant
déçu, nous offre une confirmation frappante des récits d’Esaïe (chapitres 36 à 37)
et du livre des Rois. (2 Rois chapitres 18 et 19)
« Chazakijahu (Ezéchias) de Juda, s’étant soustrait à mon joug (2 Rois 18 :13 et
14), je conquis quarante-six de ses villes fortes, outre des villages innombrables de
leur ressort, et renversai leurs remparts ; j’y fis des assauts et massacres, j’emmenai
deux cent mille cent cinquante habitants, petits et grands, hommes et femmes,
chevaux, ânes, chameaux, bœufs et brebis sans nombre, et je les traitai comme
butin. Lui-même, je l’enfermai comme un oiseau en cage à Jérusalem, sa capitale ;
j’y fis des retranchements, et quiconque sortait des portes de la ville était puni. Je
séparai de son pays les villes que j’avais prises, et je les donnai aux rois d’Asdod,
d’Ekron et de Gaza. » (Idem)
Chacun aura remarqué qu’il ne se vante point d’avoir pris la capitale elle-même
du pays conquis.
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