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Études littéraires sur Athalie / , par J. F. H. Wolters,...

De
95 pages
J. J. Arkesteyn et fils (Bois-le-Duc). 1869. Racine, Jean (1639-1699). Athalie. 1 vol. (95 p.) ; in-4.
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ÉTUDES LITTÉRAIRES
sri:
ATHALIE,
V\K
J. P. H. WOLTERS,
l'iiiT.. THKOH. MAC. IIITT. HI:M. Pli.
Première Partie.
BOIS-LE-DUC,
J. .1. ATUvESTEYX KT FILS.
^TH^LIE.
ÉTUDES LITTÉRAIRES
SUR
ATHALIE,
PAR
J. P. H. WOLTERS,
PHIL. THEOK. MAC LITT. HUM. DK.
BOI9-LK-DITC,
J. J. ARKESTEYN ET FILS.
1869
PEÉFAOE.
Les rapports des différentes commissions, qui jusqu'à présent ont
été chargées d'examiner les candidats de l'enseignement moyen , prouvent
à l'évidence que l'étude des Lingues modernes, dans les Pays-Bas,
ne se trouve pas encore à la hauteur que la loi exige. Cependant,
grâce au talent et aux soins éclairés des hommes éminents à qui la
direction supérie\ye des études est confiée, on doit constater que
des progrès très-remarquables y ont été réalisés. En se plaignant
on deviendrait donc injuste: on ne doit point vouloir l'impossible.
N'oublions pas que les établissements d'enseignement moyen érigés
d'après la loi de 1863 sont dans l'enfance; n'oublions pas que les
candidats qui aspirent au diplôme d'agrégé sont encore, pour la plupart,
abandonnés à leurs propres ressources. Nous avons tâché d'être utile
aux uns et aux autres. Le travail que nous leur offrons est cependant
loin d'être parfait; nous avons rompu la glace, voilà tout: d'autres
feront mieux.
Nous avons essayé d'appliquer à l'Athalie de Racine la méthode
généralement suivie dans l'explication des auteurs anciens. Elle nous
a paru préférable à toute autre, au double point de vue de la langue
et de la littérature. Sous le premier rapport, nous nous sommes
attaché surtout à la valeur, à la portée, à la synonymie, à l'étymologie
des mots; sous le rapport littéraire, nous avons indiqué les beautés
sans nombre dont le texte étincelle. Nous avons fidèlement suivi les
conseils que donne Rollin, dans son «.Traité des Études", excellent
guide aujourd'hui comme il y a un siècle. Dans la lecture que l'on
fera des livres français, dit-il, on ne se contentera pas d'examiner
les règles du langage, que l'on ne perdra pourtant jamais de vue.
On aura soin de remarquer la propriété, la justesse, la force, la
délicatesse des expressions et des tours. Quant au style, il faut
s'en tenir à la règle de Quintilieu, qui est de faire lire aux jeunes
gens, d'abord et toujours, les meilleurs écrivains. Il faut les accoutumer
de bonne heure à juger sainement de ce qu'ils lisent, à rendre raison
du jugement qu'ils portent, enfin à aimer partout le vrai, à sentir
ce qui lui est contraire, à ne se point laisser éblouir par l'apparence
du beau.
Les observations judicieuses de ce grand connaisseur en littérature
nous ont conduit à choisir Athalie, oeuvre éminemment classique
et qui figure obligatoirement, en quelque sorte, dans le programme
d'un cours supérieur de littérature. En supposant même que nous
ne puissions plus sympathiser aujourd'hui avec les sentiments et les
opinions qui dominent dans cette tragédie, nous n'en devons pas
moins reconnaître qu'elle est et restera toujours par excellence une
oeuvre hors ligne. Pour la beauté du style, la simplicité des moyens.
— 6 —
la majesté du sujet, l'art délicat et profond qui se révèle dans l'ensemble
et dans les détails, rien ne peut lui être comparé dans la littérature
française. Voltaire lui-même, malgré sa critique souvent injuste et
toujours passionnée, rend hommage à la vérité, lorsqu'il proclame
Athalie le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Tout le sublime de
l'histoire juive, dit-il ailleurs, est répandu dans cette pièce, depuis
le premier vers jusqu'au dernier. (1)
Ce jugement pourrait quelque peu nous surprendre après la critique
amère qui le précède, dans ce même //Discours historique et critique;"
mais nous savons que Voltaire, malgré ses haines systématiques et
ses nombreux défauts, avait quelques bonnes qualités. Aussi M.
Géruzez a-t-il raison, lorsqu'il dit de ce génie: «Malgré ses excès
déplorables, il ne faut pas le confondre avec la tourbe des matérialistes,
qui s'agitèrent autour de lui et qu'il a toujours combattus : car dans
ses plus grands écarts il n'a pas cessé de maintenir la notion d'un
Dieu créateur, rémunérateur et vengeur, en dépit des railleries des
La Mettrie, des Grimm et d'Holbach." (2)
Nous aurions pu nous borner à présenter des remarques littéraires
sur le texte; mais de cette manière notre but n'aurait pas été com-
plètement atteint. Tous les professeurs savent que le difficile n'est
pas d'éplucher des mots, mais d'analyser une oeuvre littéraire dans
son esprit pour ainsi dire, et d'en préparer ainsi la synthèse; c'est
là l'écueil où se heurtent, où échouent, faute d'indications précises
ou de modèles, la plupart des élèves: l'étude du tout et celle des
parties, l'examen des idées et l'examen des termes, qui ont servi à
les rendre, doivent se prêter un mutuel appui.
Ce que nous avons tâché de faire pour Athalie peut se faire
pour toute autre oeuvre littéraire dans n'importe quelle langue: notre
but immédiat a été de fournir un exemple , si toutefois nous n'avons
pas été trop au-dessous de uotre tâche. En tout cas, nous croyons
pouvoir être utile non-seulement aux élèves avancés des Gymnases et
des Ecoles Moyennes Supérieures, mais en général aux jeunes gens
qui aspirent au diplôme de professeur de langues modernes.
Quelle que soit la valeur de ce travail, si ces intentions sont
comprises, nous nous estimerons assez récompensé.
(1) Discourt historique et critique, à l'occasion de la tragédie dee Guebr».
'9) Essais de Littérature Française. Ouvrage couronné par l'Académie.
ATHâLÏE.
Rebuté par d'injustes critiques, Racine abandonna la poésie dra-
matique et s'éloigna du théâtre pendant douze ans (1677-1689) (1).
Une circonstance imprévue l'y ramena. Madame de Maintenon le
pria de composer pour la maison de Saint-Cyr, sur un sujet tiré
de l'Ecriture sainte, une tragédie capable d'intéresser sans amour.
Accédant à cette prière, Racine choisit le sujet d'Estlier, élégie des
plus touchantes. Cette tragédie rendit à l'auteur toutes les joies
dont s'était enivrée sa jeunesse; il entendit de nouveau les acclamations
du théâtre, et les suffrages de la royauté et de la cour lui procurèrent
un triomphe bien légitime. Pénétré du génie de la Bible, plus pro-
fondément peut-être qu'il ne l'avait été de celui des tragiques grecs
Sophocle et Euripide, Raciue mit le sceau à sa gloire eu publiant
deux années plus tard (1691) la tragédie d'A t h a 1 i e. L'envie cependant,
réveillée par le succès d'Estlier, méconnut cette merveille de la
tragédie sacrée. Athalie fut jouée clandestiment dans les appartements
du roi. Si elle eût paru, comme Esthcr, sur la scène de Saint-Cyr,
les acclamations publiques ne lui auraient pas fait défaut (2). Quoi qu'il
en soit, malgré toutes les objections spécieuses soulevées contre cette
pièce, c'est aujourd'hui un article non contesté du symbole littéraire,
(1) Voici la liste des ouvrages dramatiques de RACINE :
La Thébaîde, 1664. — Alexandre, 1665. — Andromaque, 1667. — Lai
Plaideurs (comédie), 1668. — Br itanuicus, 1669. — Bérénice, 1670. — Baj aie t,
1672. — Mithridate, 167S. — Ipbigénie, 1674. — Phèdre, 1677. — Eatber,
1689. — Athalie, 1691.
(2) Au mois de février 1702 Athalie fut représentée trois fois à VersHilles, par
des personnes de la cour et un seul acteur, Baron. Le jeudi, 3 mars 1716, elle fut
représentée pour la première foiB sur le théâtre français.
— s
qu'Athalie est la plus parfaite des tragédies. Le verdict de Voltaire
à cet égard est on ne peut plus explicite: ,/La France se glorifie
d'Athalie, — écrivait-il au marquis Scipion Mafféi, en lui dédiant
sa Mérope, — c'est le chef-d'oeuvre de notre théâtre, c'est celui
de la poésie." Athalie est eu outre la meilleure poétique du théâtre,
dit Geoffroy: si les règles de l'art dramatique pouvaient se perdre,
cette tragédie les ferait retrouver. Les caractères des personnages,
le mécanisme de l'action théâtrale, le style, en un mot toutes les
qualités exigées dans une tragédie se rencontrent ici et défient toutes
les objections argutieuses de la critique. L'analyse des détails le
démontrera.
Sommaire.
ACTE I.
SCÈNE I.
Les Juifs célèbrent l'anniversaire du jour où Dieu leur donna sa
loi sur le mont Sinaï. Abner, l'un des principaux officiers des rois
de Juda, resté fidèle à leur cause, vient déplorer avec le grand prêtre
Joad la honte des Juifs qui, tremblants sous les lois iniques d'Athalie,
n'osent plus venir, comme autrefois, adorer Dieu dans son temple;
il témoigne même la crainte de voir cette femme impie et sacrilège
profaner le sanctuaire et attaquer le grand prêtre lui-même. Joad
cependant, rappelant les fameux prodiges accomplis sous leurs yeux,
dissipe les alarmes d'Abner, ranime son courage et profite habilement
de l'indignation que celui-ci fait paraître contre Athalie, pour lui
parler de l'amour qu'il doit à ses rois légitimes. Dieu lui-même,
ajoute le pontife, montrera par d'importants bienfaits, qu'il n'a pas
abandonné ceux qui lui sont restés fidèles. Il leur a promis un roi,
tils de David, et sa promesse ne sera point trompeuse. Abner sort,
ne comprenant rien à ces bienfaits mystérieux.
SrÈNE II.
Joad annonce à la princesse Josabet, tante de Joas, son dessein
de déclarer la naissance de cet enfant et de le proclamer roi. Mais
— 9 —
Josabet redoute de nouveaux périls pour l'enfant, qu'elle a su
arracher à la mort. Joad la rassure. Aux satellites de l'injuste
Athalie il opposera les prêtres et les lévites. Josabet, traçant
vivement l'horrible histoire des priuces égorgés par l'implacable Athalie
et rappelant la manière dont elle a su épargner les jours de Joas, dit
une prière des plus touchantes pour la conservation de l'héritier des
saintes promesses de Dieu. Joad, dont la fermeté est inébranlable,
a pleinement foi dans la vocation de la race de David; il invoque les
soins paternels de Dieu, et dans une prière fervente, remarquable par
la grandeur des idées et l'énergie des expressions, il demande que le
sceptre soit remis au juste héritier de la couronne.
SCÈNE IÏI.
Josabet exhorte le choeur, composé de jeunes filles, à chanter
et à louer le Dieu qu'elles viennent adorer, tandis qu'elle va faire
ses préparatifs pour la fête.
SCÈNE IV.
Les jeunes Israélites chantent les merveilles de Dieu et les miracles
opérés dans le désert en faveur du peuple juif, mais surtout la bonté
de Dieu, qui a bien voulu donner une loi à son peuple béni.
Analyse littéraire.
Abner, général des armées d'Athalie, homme brave et généreux,
vient, en fidèle Israélite, célébrer dans le temple la solennité de la
fête des Prémices. Le grand prêtre Joad, qui a mystérieusement
préparé pour ce jour la délivrance du peuple, a fait semblant, pour
l'éprouver, de douter de son zèle, et témoigne quelque surprise de
son arrivée. De là cette expression franche et significative par laquelle
Abner marque son apparition sur la scène:
Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel.
Le lieu de la scène est donc fixé dès le premier vers: c'est le
vestibule de l'appartement du grand prêtre, dans le temple de Jérusalem.
— 10 —
Abner n'a aucune honte de déclarer franchement et ouvertement
qu'il vient adorer son Dieu, le Dieu qu'on veut anéantir, mais qui
restera toujours Dieu, parce qu'il est «l'Eternel." „Oui, dit-il, je
viens;" et cette affirmation peint admirablement le caractère ferme
et courageux d'Abncr. Ce jour est un jour de fête, l'anniversaire
du jour où Dieu leur donna la loi „le plus riche don, qu'il ait fait
aux humains." Naguère tous les Juifs avaient coutume de venir en
foule à la solennité; mais
L'audace d'uDe femme arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
Voilà Athalie annoncée avec son caractère. Racine met à dessein,
ce mot de «femme" dans la bouche d'Abner, pour faire sentir que
cette persécution suscitée contre les vrais Israélites est d'autant plus
triste et plus humiliante pour des hommes de coeur qu'elle est l'ou-
vrage d'une «femme." Or, voir le malheur public provenir d'une
telle cause, voir une «femme" se porter à d'aussi exécrables excès
pour oser s'attaquer à la race de David, voilà ce qui est pour Abner
la plus grande humiliation. D'ailleurs ,tout fait prévoir qu'Athalie n'en
restera pas là de ses crimes; elle y mettra le comble, car, dit-il,
Je tremble qu'Athalie, à ne vous rien cacher,
Vous-même de l'autel vous faisant arracher,
N'achtve enfin sur vous ses vengeances funestes,
Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.
Tout le mal vient donc d'Athalie, — ici Abner la nomme — et le
mal ne fait qu'augmenter; elle fera même tomber sa fureur sur le
grand prêtre Joad, qui cependant ne craint aucun danger. Mais il
s'agit d'obliger Abner à se déclarer nettement; la question suivante
exige une réponse explicite:
D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?
Abner lui communique franchement sa pensée: Joad et surtout
Josabet sont pour Athalie des objets d'une haine mortelle. C'est ce
Mathan, de nos autels infâme déserteur,
Et de toute vertu zélé persécuteur,
qui l'assiège à tout moment, qui la pousse à tous ces crimes. La
franchise de la vérité est sublime dans les vers où Racine trace le
— 11 —
portrait de Mathan, prêtre de Baal, infâme déserteur du Dieu d'Israël,
qui tourne à son gré l'esprit de cette reine, qui la pousse à tous les
excès et qui «voyant pour l'or sa soif insatiable", lui feint «qu'en
un lieu que vous seul connaissez",
Vous cachez des trésors par David amassés.
Il l'a observée depuis quelques jours et il l'a vue lancer des regards
furieux sur le temple,
Comme si, dûns le fond de ce vaste édifice,
Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.
Tout cela le rend inquiet à l'égard du grand prêtre; car, dit-il,
plus j'y pense et moins je puis douter,
Que sur vous son courroux ne soit près d'éclater.
Joad a une confiance inébranlable en Dieu; il ne craint nullement
les complots d'Athalie ni ceux de Mathan. Dieu qui peut dompter
les vagues, pourra certainement déjouer les complots des méchants:
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte.
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
Ces quatre vers sont cités par tous les auteurs comme l'exemple
du style le plus sublime. Nous ne pourrons mieux les expliquer
qu'en citant ce qu'en dit Boileau. «Tout ce qu'il peut y avoir de
sublime paraît rassemblé dans ces quatre vers: la grandeur de la
pensée, la noblesse du sentiment, la magnificence des paroles et
l'harmonie des expressions, si heureusement terminée par le dernier
vers. D'où je conclus, que c'est avec très-peu de fondement que les
admirateurs outrés de Corneille veulent insinuer, que Racine lui est
beaucoup inférieur pour le sublime, puisque, sans apporter ici quantité
d'autres preuves, que je pourrais donner du contraire, il ne me paraît
pas que toute cette grandeur de vertu romaine tant vantée, que le
premier a si bien exprimée dans plusieurs de ses pièces et qui ont
fait son excessive réputation, soit au-dessus de l'intrépidité plus
qu'héroïque et de la parfaite confiance en Dieu de ce véritablement
pieux, grand, sage et courageux Israélite." Cette confiance, Joad la
— 12 —
communique à Abner; il lui montre qu'il ne doit pas se contenter
d'une vertu oisive, d'un courage qui n'agit pas, et insensiblement
il ranime en lui une telle conviction dans les promesses de Dieu, qui
n'abandonnera jamais son peuple, qu'il l'amène à s'écrier:
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée...
Ce mouvement généreux d'Abner donne au spectateur quelqu'espé-
rance, et le dispose à la révélation du grand mystère de Joas, échappé
au poignard d'Athalie et conservé dans le temple. Aussi Joad, qui
l'attend là, lui dit:
Hé bien! que feriez-vous?
Et Abner, dans le feu de l'enthousiasme-.
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi!
Voilà où Joad en veut venir. Ce vers annonce en outre ce qu'Abner
doit faire au dernier acte. Ces liaisons, ces préparations sont un
des plus grands secrets de l'art dramatique. Cependant le grand prêtre
ne s'explique pas encore. «Je ne m'explique point," dit-il. Dans
l'intérêt de la pièce, Joad ne peut pas encore expliquer à Abner ce
qui se prépare. Ce mystère excite la curiosité. Puis Abner, trompé
par les apparences des événements, avait douté aux promesses da ciel ;
c'est Dieu lui-même qui lui montrera qu'il ne trompe jamais:
Lorsque la troisième heure aux prières rappelle,
Eetrouvez-vous au temple avec ce même zèle.
Dieu pourra vous montrer par d'importants bienfaits
Que sa parole est stable et ne trompe jamais.
Ces mots mystérieux excitent, éveillent la curiosité, et promettent
un grand événement. Comme on voit, toute l'action est exposée dans
cette première scène. On connaît Athalie, on connaît le grand prêtre.
Abner est dévoué à la cause légitime et Mathan reste pour nous
un sujet de mépris; le jour, le temps et le lieu sont fixés; il ne
reste qu'à développer le sujet.
Dans la seconde scène, Racine s'acquitte de cette tâche de la
manière la plus heureuse. Les circonstances sont telles aux yeux du
grand prêtre, qu'il ne peut plus différer l'exécution de son entreprise;
— 13 —
l'insolence de ses ennemis, due au succès qui anime leur audace, ne
souffre plus de retard; il le déclare à Josabet:
Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé.
Voilà déjà la préparation au dénouement, préparation du plus bel
effet. Joad d'ailleurs nourrit l'espoir que Joas,
Sous l'aile du Seigneur dans le temple élevé,
aura toutes les belles qualités de ses ancêtres:
De nos princes hébreux il aura le courage,
tout annonce en lui un enfant extraordinaire:
Et déjà son esprit a devancé son fige.
La déclaration que Josabet vient d'entendre amène naturellement
la question:
Sait-il déjà son nom et son noble destin?
Non, lui dit Joad:
Il ne répond encor qu'au nom d'Eliacin,
Et se croit quelque enfant rejeté par sa mère,
A qui j'ai par pitié daigné servir de père.
Ces dernières paroles du grand prêtre rappellent un cruel et triste
événement dans la vie du malheureux enfant:
Hélas! de quel péril je l'avais su tirer!
et ce danger reste pour lui toujours menaçant:
Dans quel péril encore il est près de rentrer.
Joad, qui dans sa confiance en Dieu ne connaît aucun danger,
s'émeut de la faiblesse que montre Josabet:
Quoi! déjà votre foi s'affaiblit et s'étonne.
En épouse dévouée, qui sait que ce que Joad fait, est fait avec
sagesse et avec prudence, elle se résigne:
A vos sages conseils, seigneur, je m'abandonne '.
— 14 —
Cependant sa tendresse n'est pas sans inquiétude ; elle s'est adressée
à Dieu pour implorer secours; aux larmes, aux prières elle a cru
devoir
Consacrer cei trois jours et ces trois nuits entières.
Puis, elle s'informe des ressources dont le grand prêtre pourra
disposer, et exprime son espoir que surtout Abner viendra leur
prêter l'appui de son bras:
Abner, le brave Abner viendra-t-il nous défendre?
A-t-il près de son roi fait serment de se rendre?
Joad, qui ne compte pour rien les secours des hommes, parce
qu'il attend tout de Dieu, s'est si peu empressé de demander le
secours d'Abner, qu'il ne lui a pas même dit le moindre mot par
rapport ,au jeune roi. Abner, dit-il, sur qui l'on peut se fier
entièrement,
Ne sait pas même encor si nous avons nn roi.
Cette circonstance augmente l'inquiétude de Josabet. Si ce n'est
à Abner,
Mais à qui de Joas confiez-vons la garde?
Cet honneur sera-t-il réservé aux amis de son père ? Impossible :
ceux sur qui elle croyait pouvoir s'appuyer entièrement,
A l'injuste Athalie ils se sont tous vendus.
Ils n'auront donc l'appui de personne:
Qui donc opposez-vous contre ses satellites?
Plein de l'idée qui le domine, Joad lui répond:
Is'e vous l'ai-je pas dit? Nos prêtres, nos lévites.
Josabet le sait; elle sait aussi que leur nombre est même doublé,
et qu'ils se sont obligés par serment à défendre ce fils de David, qu'on
leur doit révéler. Mais ces moyens seront insuffisants: un si petit
nombre de prêtres et de lévites ne saurait point tenir contre les
nombreuses cohortes d'Athalie. La conséquence inévitable de tout cela ■.
Pent-étre dans leurs bras Joas percé de coupa
— 15 —
Joad l'interrompant:
Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous.
Cette protestation est pleine de noblesse et de grandeur. La répétition
du mot «Dieu" qui revient quatre fois frapper l'oreille, électrisc l'âme
et répand sur ce morceau un éclat et une majesté dont l'imagination
est vivement frappée. La courte énumération des vengeances du Seigneur
a quelque chose de terrible, et Joad, fort du nom qu'il invoque,
paraît plus redoutable que la plus puissante armée.
Mais c'est justement cette suite de veugeanees, qui inspire à Josabet
des craintes pour le fils de son malheureux frère. Le danger auquel
elle le voit exposé lui rappelant celui qu'il a couru, elle fait de
cette scène d'égorgement un récit des plus pathétiques, où tous les
objets sont peints de couleurs tellement vives et naturelles, qu'on
croit voir tout ce que le poëte raconte. On voit la salle où ces
meurtres sont perpétrés ; on voit l'implacable Athalie, un poignard
à la main, participer elle-même au carnage; on la voit, insatiable
de sang, animer ses barbares soldats et poursuivre le cours de ses
assassinats ; nous voyons le petit Joas laissé pour mort et la nourrice
éperdue,
Qui devant les bourreaux B'était jetée en vain,
Et, faible, le tenait renversé sur son sein;
nous voyons Josabet ranimer par ses pleurs le pauvre enfant,
qui; en signe de reconnaissance ou par frayeur, presse entre ses bras
celle qui vient de le sauver. Le souvenir de tous ces événements
remplis d'horreur, a excité plus fortement la sollicitude de Josabet
pour Joas, et dans la crainte mortelle, qui oppresse son coeur, elle
prononce pour la conservation de son jeune protégé la plus touchante
prière, remplie de la plus sublime éloquence:
Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
si je me suis laissée aller à trop de faiblesse, et cela
Sur le point d'attaquer une reine homicide,
tourne ta vengeance contre moi seule, mais
Conserve l'héritier de tes saintes promesseB,
Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses.
_ 16 —
Joad, ému des alarmes de Josabet et de sa vive douleur, la
rassure; il ne faut pas se laisser aller au désespoir,
Mais Dieu veut qu'on espère en ion soin paternel.
D'abord, elle a tort de citer l'exemple de Joram et de son fils, car
Dieu est juste et
Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
Sur le fils qui le craint l'impiété du père;
ensuite, les secours humains ne lui feront pas défaut:
Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux.
Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux.
Le grand prêtre connaît le peuple et ses sentiments à l'égard d'Athalie
et des descendants de David; d'ailleurs, s'il se trouve des coeurs
endurcis, alors
Joas les touchera par sa noble pudeur.
Ce secours humain sera soutenu par l'appui de Dieu:
Et Dieu par sa voix même appuyant notre exemple.
De plus près à leur coeur parlera dans son temple.
Il est vrai, Josabet l'a dit,
Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé;
mais pour qu'un tel malheur ne vienne plus nous attrister,
Il faut que sur le troue un roi soit élevé,
qui se rappelle toujours, que c'est Dieu qui l'a tiré de l'oubli du
tombeau et l'a fait remonter sur le trône par la main des prêtres.
Cette admirable scène entre le grand prêtre et Josabet finit par une
prière de Joad pleine de la plus suave onction, mais en même temps
remplie d'une mâle énergie. Tous les mots, toutes les pensées viennent
du coeur; ce sont les impulsions de son âme, qui dirigent ses sentiments,
qui l'animent et l'excitent à préparer l'élévation de son roi légitime.
Aux yeux du grand prêtre, plutôt la mort et l'oubli pour Joas que l'idée
— 17 —
de le voir un jour abandonner son Dieu. Racine met dans la bouche
du grand prêtre une allusion à ce qui arriva plus tard. Cependant son
esprit ne s'arrête pas à ce pressentiment; il a l'espoir qu'il sera docile
aux volontés divines, qu'il vivra pour la gloire de son Dieu. Tous
ces vers forment un bel ensemble, remarquable et par la force des
idées et par la franche tournure des locutions ainsi que par l'heureux
choix des mots. Cette scène est une des plus admirables de toute la
tragédie. En effet, quoi de plus touchant, quoi de plus terrible que le
tableau des premiers périls auxquels Joas a été arraché par Josabet ! Par
quel récit plein de charmes et d'attrait nous fait-elle assister au carnage
des princes, que les barbares soldats de l'implacable Athalie égorgent
et massacrent! Quoi de plus pathétique que les vers qui rappellent
comment Joas à été sauvé par Josabet! Quelle sublimité daus les
touchantes prières que ces époux adressent à Dieu pour la conser-
vation de l'enfant, prières qui commencent par la même invocation !
Chez Josabet, c'est le coeur seul qui parle, comme cela convient à la
tendresse d'une femme; Joad ressent pour l'enfant la même tendresse,
le même amour; mais il raisonne. Il aime l'enfant, mais il préfère le
voir mourir plutôt que de le savoir un jour infidèle à son Dieu. Les
caractères de ces deux personnages sont peints de la manière la plus
admirable. D'un côté, le caractère faible et rempli d'inquiétudes de
Josabet, craignant pour la vie d'un rejeton si précieux, défendu
seulement par des prêtres et des lévites; de l'autre, le caractère ferme
et inébranlable du grand prêtre soutenu par sa confiance sans bornes
en la toute-puissance divine, qui protège Joas. C'est sublime!
A la fin de la première scène, le grand prêtre avait congédié Abner,
parce qu'il allait s'apprêter pour la fête de ce grand jour. Après s'être
arrêté quelques instants pour s'entretenir avec Josabet, comme nous
venons de le voir, il quitte la scène eu disant que l'heure le presse; il
entre au temple accompagné de son fils Zaeharie qui, avec sa soeur,
amène à sa mère les filles de Lévi, jeunes vierges composant le choeur,
dont l'introduction est annoncée par Joad dans la scène précédente.
L'allocution que Josabet adresse à ces vierges, «sa seule joie en
ses longs déplaisirs," est pleine des plus douces expressions, mais
remplie d'une mélancolie où se jjejnt Ja résignation d'une personne
affligée. ' ,'.,','' .' * -
3
— 18 —
Ces festons dans vos mains, et ce» fleurs sur vos têtes
ne conviennent pas, dit-elle, à la tristesse de mon âme, ni aux temps
actuels, temps d'opprobre et de douleurs. C'est le coeur sensible d'une
femme religieuse qui parle, mais d'une femme faible qui, dans sa
douleur, ne sait que pleurer; car en ces temps malheureux,
Quelle offrande sied mieux que celle de nos pleurs!
Joad et Josabet soutiennent partout leur caractère d'une manière
digne du talent de l'auteur. Josabet va se préparer à marcher au
temple avec le choeur; en attendant, dit-elle,
Chantez, louez le Dieu que vous venez chercher.
Le choeur, se conformant à cette prière, chante et glorifie les
bienfaits de ce Dieu, dont
En vain l'injuste violence
Au peuple qui le loue imposerait silence
Ce Dieu est éternel:
Son empire a des temps précédé la naissance,
et malgré les attaques de ses ennemis,
Son nom ne périra jamais.
Les mortels lui doivent tout. Non-seulement les fleurs et les
fruits de la terre sont les titres glorieux qu'il peut faire valoir à la
reconnaissance des hommes,
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humainB.
La fête solennelle qu'on célèbre se prête surtout à chanter les
merveilles par lesquelles Dieu a jadis montré sa puissance. Quelle
magnificence dans les vers où le choeur, rempli d'un enthousiasme
divin, rappelle le souvenir de la fameuse journée où sur le mont
Sinaï Moïse reçut les tables de la loi! Rien de plus sublime que ce
tableau de la puissance et de la majesté de Dieu, lorsque, sur le
sommet enflammé de la sainte montagne, il
— 10 —
Eit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.
Quelle animation dans le récit qui rappelle la délivrance miraculeuse
d'Egypte! Quelle grâce et quelle élégante brièveté dans cette énumé-
ration des miracles opérés dans le désert! Et non content d'avoir
comblé les Hébreux de tous ces bienfaits, il se donne encore lui-même.
Cependant
Pour tant de bienfails, il commande qu'on l'aime-,
assez de raisons, certes,
D'engager à ce Dieu sou amour et sa foi.
Hélas! il y a des ingrats, qu'un Dieu si bon ne peut charmer; ils
veulent bien que ce Dieu les comble de bienfaits, mais ils ne peuvent
se résoudre à l'aimer. Cette injustice, cette noire ingratitude de la
part des hommes amène le choeur à répéter pour la troisième fois:
O divine , ô charmante loi !
0 justice, ô bonté suprême!
Que de raisons, quelle douceur extrême
D'engager à ce Dieu son amour et sa foi.
Tout ce choeur, comme on voit, est admirable par la suave harmonie
et le divin enthousiasme, qu'il respire en chantant les bontés et les
merveilles de Dieu ; les idées sublimes et magnifiques, qui nous
dépeignent les attributs de la divinité, nous remplissent d'admiration
pour cette grandeur majestueuse; aussi ce choeur doit-il être placé
parmi les productions de premier rang dans le genre lyrique. Louis
Racine trouve qu'il est au-dessus de tous les autres choeurs; l'embarras
du choix cependant est si grand que, quant à nous, nous ne désirons
que de pouvoir les admirer tous.
— 20 —
Sommaire.
ACTE II.
SCÈNE I.
Josabet engage le choeur à suspendre les chants et à se rendre
auprès des fidèles pour les prières publiques.
SCÈNE IL
Zacharie, fils du grand prêtre, pâle et hors d'haleine, annonce à
sa mère l'arrivée dans le temple d'Athalie. Le grand prêtre a voulu
la faire sortir du lieu sacré. La reine alors, jetant sur lui des yeux
remplis de colère, ouvrait la bouche pour blasphémer ; mais au même
instant elle voit Eliacin, et cette vue a paru terrasser son audace.
SCÈXE III.
Agar tâche d'engager Athalie à quitter le temple, où tous les
objets la blessent et l'irritent, et d'aller dans son palais chercher à
calmer son agitation et sa colère ; mais la reine préfère rester à cause
de son trouble et de sa faiblesse. Elle fait venir Mathan pour chercher
par son secours cette paix, qui la fuit sans cesse.
SCÈNE IV.
Abner essaie d'apaiser la colère, dont la reine est enflammée, en
justifiant la conduite de Joad et son zèle pour la religion. Voyant
arriver Mathan, il veut sortir, mais la reine le retient. Elle estime
Abner, élevé dans les camps dès sa plus tendre enfance ; c'est un
guerrier qui peut-être utile, nécessaire mîine à ses desseins.
SCÈXE V.
Après avoir énuméré les éclatants succès qui font respecter sa
puissance, Athalie raconte un songe affreux qu'elle a eu et qui la
poursuit partout. L'ombre de sa mère Jésabel lui a dit de trembler
— 21 —
devant le cruel Dieu des Juifs, qui l'emportera aussi sur elle, sa
digne fille. Dans le desordre causé par ce songe épouvantable, elle
voit encore un enfant, qui la frappe d'un coup de poignard. Ce
même enfant, elle l'a reconnu en entrant dans le temple: c'est le
jeune Eliacin qui, comme Zacharie, servait le grand prêtre dans les
sacrifices. Elle ne se trompe point, c'est lui-même; son habit de
lin, sa démarche, ses yeux, enfin tous ses traits : de là ce trouble
inexprimable qui l'oblige à s'arrêter dans le temple.
Mathan engage la reine à ne pas délibérer plus longtemps, mais à
se défaire de cet enfant qui l'inquiète. Ce n'est pas aux rois à
garder une lente justice: cet enfant est suspect, donc il est coupable.
Abner, combattant le langage sanguinaire de Mathan, défend le jeune
Eliacin. Sur l'ordre d'Athalie, il quitte la scène pour aller communiquer
à Joad la volonté de la reine, qui veut voir les deux enfants, afin
d'examiner plus à loisir les traits du petit Joas.
SCÈNE VI.
Débarrassé de la présence d'Abner, Mathan corrobore Athalie dans
son dessein de voir l'enfant qui lui porte tant d'ombrage; il l'excite
contre Joad, dont l'amour pour le sang de ses rois lui est connu.
Athalie surexcitée par la noire méchanceté de Mathan, le charge d'aller
faire prendre les armes aux Tyriens.
SCÈNE VLT.
L'enfant mystérieux qui lui est apparu en songe, qu'elle a reconnu
et qu'elle veut interroger, est conduit devant elle par sa tante Josabet.
Le jeune Joas, qui ignore encore son illustre naissance et se croit
un pauvre enfant abandonné par ses parents, confond toutes les
ruses, triomphe de toutes les passions de la reine par l'innocence,
la naïveté, la simplicité de ses réponses. Athalie l'engage à venir
dans son palais; Joas refuse, parce qu'on n'y adore pas son Dieu,
qui est le vrai Dieu, mais une idole. Apprenant par ses réponses
quelle profonde aversion le petit Joas ressent pour elle, Athalie accuse
Joad et Josabet de pervertir la jeunesse, en lui inspirant de l'horreur
et de la répugnance pour sa personne. Irritée au plus haut point
de l'insuccès de ses questions captieuses, elle ne se possède plus ; elle
— 22 —
exhale sa rage contre la race de David et contre tous ceux qui lui
sont restés fidèles, en invoquant l'horrible souvenir des assassinats,
qu'elle a commis. Ayant ainsi soulagé sa fureur, elle sort contente:
elle a voulu voir l'enfant mystérieux; elle l'a vu.
SCÈNE VIII.
Joas, qui n'a pas voulu se trouver en face d'Athalie, reparaît et
exprime le voeu que Dieu daigne encore veiller sur Joas, comme il
vient de le protéger maintenant. Tons rentrent pour se purifier par
des ablutions du scandale donné par Athalie.
SCÈNE IX.
Pendant que tout le monde quitte la scène, le choeur reste au
temple pour chanter les prodiges qui commencent à se manifester.
Il célèbre dans des vers sublimes l'intrépidité du jeune Joas en le
comparant au prophète Elie et à Samuel, qui, comme lui, croissait
à l'ombre du tabernacle. Les dangers qui l'environnent, ne pourront
rien contre le Seigneur, qui l'aime et le protège. Le choeur déplore
qu'une impie étrangère occupe le trône des rois légitimes, une étrangère
qui vient blasphémer Dieu dans le temple, où David exprimait ses
saints ravissements; il plaint l'impie qui met son bonheur dans les
faux plaisirs du présent dont il démontre la brièveté, en les comparant
aux joies éternelles.
Analyse Littéraire.
La seconde scène de cet acte est palpitante d'émotion. «Le temple
est profané" s'écrie Zacharie, et dans cette exclamation se trouve
le noeud de la pièce. Ce n'est pas autant l'apparition soudaine et
imprévue d'Athalie qui a frappé ses sens, que l'action de cette impie
d'entrer dans le lieu réservé aux hommes et de profaner ainsi la
sainteté du temple, dont Dieu lui-même a tracé le plan:
Lui-même il nous traça son temple et son autel.
Aux seuls enfants d'Aaron commit ses sacrifices,
Aux lévites marqua leur place et leurs offices.
— 23 —
De là le courroux légitime du grand prêtre, qui lui enjoint de sortir
de ce lieu interdit à son sexe :
Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
D'ol te bannit ton sexe et ton impiété.
A cette injure sanglante, Athalie est sur le point de répondre par
un blasphème; mais la vue d'Eliacin lui inspire une terreur qui glace
sa langue et la rend immobile d'étônnement :
Surtout Eliacin paraissait l'étonner.
«C'est, dit la Harpe, cet étonnement, cet effroi si naturel, dont
elle doit être frappée à la vue de Joas, qui explique pourquoi elle
ne songe pas même à se venger de l'injure qu'elle vient de recevoir."
Cette irruption soudaine d'Athalie dans le temple met toute la scène
en mouvement. Quand un peu plus loin elle nous aura fait connaître
le songe qui l'a épouvantée, nous comprendrons mieux les raisons de
cette démarche si étrange; nous verrons pourquoi Eliacin surtout l'a
étonnée, pourquoi la seule vue de cet enfant a suffi pour terrasser
son audace. Cette nouvelle de la présence de Joas devant la reine,
remplit de crainte le coeur de Josabet:
Quoi donc! Eliacin a paru devant elle?
s'éerie-t-elle alarmée. Cette crainte très-naturelle dans Josabet, qui
appréhende les suites funestes d'une telle entrevue, est motivée un peu
plus loin:
Ah! de nos bras sans doute elle vient l'arracher;
Et c'est lui qu'à l'autel sa fureur vient chercher.
Peut-être en ce moment l'objet de tant de larmes....
Sans doute, si Athalie reconnaît Eliacin, elle tâchera de l'arracher
du temple. C'est uue crainte vague qui fait parler ainsi Josabet, car
nous n'avons encore rien appris du souge. Josabet suppose qu'Athalie
est informée de l'existence de Joas au temple, c'est lui quelle vient
réclamer, que sa fureur poursuit jusqu'à l'autel. Ces inquiétudes, ces
suppositions sont propres aux caractères faibles, et, comme nous l'avons
déjà remarqué, Josabet voit l'avenir d'Eliacin d'un tout autre point
de vue que le grand prêtre, son époux, dont le caractère est ferme
— 24 —
et énergique. Avec ce caractère faible, Josabet n'agit pas, elle ne
sait que prier:
Souviens-toi de"David, Dieu, qui voit mes alarmes 1
Ce vers, en effet, renferme en lui seul une prière infiniment
touchante. Dans ce moment critique, rappeler à Dieu le souvenir de
David, dont il a promis de perpétuer la race, est l'idée la plus
élevée et la plus naturelle que ce moment solennel puisse inspirer
à Josabet. C'était l'idée favorite de tous les Juifs, elle était enracinée
dans leurs coeurs, ils la tenaient de Dieu lui-même, et le moment
était venu où Dieu devait se souvenir de ses saintes promesses.
L'affliction profonde de Josabet doit évidemment étonner ceux qui,
comme les deux enfants Zacharic et Salomith, ignorent l'histoire
merveilleuse de Joas. Ils ne s'expliquent pas pourquoi leur mère
répand ces larmes; de là ces questions naïves et enfantines, d'une
simplicité et d'un charme infini. L'approche d'Athalie impose silence
aux enfants,
Sortons : il la faut éviter.
Un conseil d'Agar, que les circonstances ne justifient que trop, ouvre
très-judicieusement la troisième scène:
Abandonnez ce temple aux prêtres qui l'habitent,
dit-elle à Athalie. Cependant, toute blessée qu'elle est, il lui est
impossible de quitter le temple; elle le déclare très-catégoriquement,
très-brièvement: «Non je ne puis." Dans l'état d'agitation où elle se
trouve, cette brusquerie est très-naturelle. Le remède à ses souffrances,
c'est Mathan :
Va, fais dire à Mathan qu'il vienne, qu'il se presse.
Son trouble et sa faiblesse ne souffrent pas un long délai: il doit
se presser. Et encore n'est-elle pas convaincue qu'il réussisse à calmer
ses sens, à lui faire retrouver la tranquillité et la paix:
Heureuse si je puis trouver par son secours
Cette paix que je cherche, et qui me fuit toujours.
— 25 —
Voilà bien les remords qui la poursuivent, qui ne lui laissent aucun
repos: elle cherche la paix, sans pouvoir la trouver.
Abner, témoin de l'arrivée d'Athalie au temple et du courage de
Joad, accourt auprès de la reine pour essayer de calmer la colère
dont il suppose qu'elle doit être enflammée; soutenant dignement son
noble caractère, il entreprend de justifier la conduite de Joad. Le
grand prêtre n'a fait qu'obéir à la loi de Dieu. Quant à elle, par
sa présence dans un lieu du temple où cette loi lui défend de pénétrer,
elle a enfreint l'ordre éternel; Joad n'a fait que son devoir en le lui
rappelant. Abner se rend même solidaire de l'action de Joad :
Du Dieu que nous servons tel est l'ordre éternel.
Il sert le même Dieu que Joad; il obéit aux mêmes lois que tout
Israélite connaît. Voilà pourquoi il s'étonne qu'Athalie ait pu s'oublier
au point de les violer:
Eh quoi! voua, de nos rois et la fille et la mère,
Etes-vous à ce point parmi nous étrangère?
Ignorez-vous nos lois?
Impossible. Athalie ne pouvait pas être étrangère aux cérémonies
religieuses de sa nation; elle n'ignorait pas les lois, elle savait fort
bien, qu'elle venait de transgresser les commandements de Dieu en
entrant dans le temple et dans les places destinées aux lévites. Mais
l'interrogation n'est ici qu'un simple tour oratoire, par lequel Abner
nous fait sentir avec plus de forée, avec plus d'énergie, à quel point
la reine vient de pêcher contre les lois des Israélites, en se rendant
coupable de cette action sacrilège.
H veut continuer; mais voyant venir Mathan, il s'interrompt: «Voici
votre Mathan" et il veut s'éloigner. Ce «votre" ici a une force toute
particulière. Les uns y voient une expression trop familière, les
autres une ironie amère. On se trompe. Abner est trop honnête
homme, il a trop le sentiment de sa dignité pour blesser ainsi les
convenances à l'égard d'une reine au service de laquelle il se trouve.
Aussi dans toute la justification qu'il a entreprise en faveur de Joad,
nous ne rencontrons aucune parole, aucune expression, qui puisse
justifier ce soupçon de familiarité ou d'ironie. Nous y voyons
4
simplement un sentiment de répulsion bien excusable à l'adresse de
Mathan. «Votre Mathan", c'est-à-dire, votre instrument, celui qui
vous appartient par son impiété. Voilà pourquoi il ne veut même pas
se trouver en présence de l'homme qui a si lâchement abandonné le
service de son Dieu: «Je vous laisse avec lui." Non, dit la reine.
Votre présence, Abner, eBt ici nécessaire.
Remarquons bien la manière adroite et flatteuse, dont Athalie croit
attirer Abner dans ses intérêts; elle le loue, elle le flatte, elle rend
hommage à la noblesse de son coeur:
Je Bais que dès l'enfance élevé dans les armes,
Abner a le coeur noble, et qu'il rend à la fois
Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu'il doit à ses rois.
Athalie ne s'offense pas de la généreuse liberté d'Abner: il y a dans
la véritable vertu un charme auquel les coeurs les plus pervers ne
peuvent résister. Abner, qui a fait son éducation dans l'armée, a le
caractère trop franc et le coeur trop noble pour ne pas sentir toute
l'inutilité de ces superstitions, et pour ne pas partager les sentiments
de la reine à cet égard; un homme comme lui peut être présent à
l'entretien qu'elle va avoir avec Mathan : il peut rester. Cette flatterie
à l'adresse d'Abner est une flatterie très-intéressée. Athalie a eu un
songe affreux. Un jeune enfant, vêtu d'une robe éclatante comme les
prêtres hébreux, lui a plongé un poignard dans le sein. Elle allait
prier Baal de veiller sur sa vie, mais un instinct l'a poussée dans le
temple des Juifs; et là, ô terreur! ô surprise! elle a revu ce même
enfant, dont elle était menacée:
J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,
Tel qn'un Bonge effroyant l'a peint à ma pensée.
Elle veut donc revoir l'enfant qui l'a tant frappée et c'est par
l'intermédiaire d'Abner qu'elle espère parvenir à son but. Elle veut
avoir des renseignements:
Mais cet enfant fatal, Abner, vous l'avez vu.
Quel est-il? de quel sang? et de quelle tribu?
Elle est agitée et les questions qu'elle lui adresse sont précipitées.
_ 27 —
Abner lui répond, d'un ton calme et simple, que cet enfant lui est
inconnu.
Eh bien! il faut revoir cet enfant de plus près;
II en faut à loisir examiner leB traits.
Voilà pourquoi la reine a voulu qu'Abner restât.
L'entrée en scène de Mathan s'annonce par une exclamation des
plus naturelles:
Grande reine, est-ce ici votre place ?
Mathan, qui connaît la haine profonde que la reine nourrit contre
le grand prêtre et le temple, doit naturellement être étonné de
rencontrer Athalie parmi ses ennemis et, comme Agar, il est frappé
du trouble qui l'agite:
Quel trouble VOUB agite, et quel etfroi vous glace?
Athalie est trop émue pour répondre directement à toutes ces
questions; elle n'a qu'une idée fixe, qui la poursuit partout: elle veut
revoir l'enfant; voilà pourquoi, traitant Mathan avec un sans-façon
admirable, elle semble n'adresser la parole qu'à Abner:
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.
Tout le monde sent de quel sophisme Athalie se sert pour justifier
ses crimes. Elle sait fort bien, que tout ee qu'elle pourrait alléguer
pour défendre sa conduite, échouerait contre l'inébranlable vertu
d'Abner. Le crime devant la vertu se cache toujours et ne raisonne
pas : ,/siat pro rations volimtas." Sur ce ton hautain la reine continue
l'énumeration des éclatants succès qui ont établi sa puissance. Elle
jouissait en paix du fruit de sa sagesse; mais, dit-elle,
Un trouble importun vient depuis quelques jours
De mes prospérités interrompre le cours;
et quel est ce trouble? C'est un songe! Voilà, certes, une cause bien
futile. Aussi Athalie, qui sent sa faiblesse à cet égard, s'empresse-
t-elle d'ajouter: «Me devrais-je inquiéter d'un songe"! Par cette
correction habile, elle prévient les observations d'Abner et de Mathan.
Une reine qui se croit, qui se dit si grande et si puissante, ne
devrait-elle pas être honteuse d'avoir peur d'un songe? Cependant
rien n'est plus naturel, sans compter que l'intérêt de la pièce, le
dénouement de la tragédie exigent qu'Athalie soit saisie des plus
grandes inquiétudes, des plus fortes émotions. «Ce songe, sous le
rapport de l'action, dit la Harpe, a un mérite unique; il en est le
principal mobile. Il motive la venue d'Athalie dans le temple, le désir
de voir Joas, et les frayeurs qui l'engagent ensuite à demander cet
enfant. Il amène cette discussion où la bassesse féroce de Mathan est
mise en opposition avec la bonté courageuse et compatissante d'Abner.
Enfin il donne lieu à cette scène aussi naïve que touchante où Athalie
interroge Joas." Dans ce songe, morceau remarquable entre tous,
on peut dire que Racine s'est surpassé. Pour bien saisir toutes les
beautés qu'il renferme, il faut le comparer à d'autres songes, qui
presque tous ne sont que des récits froids et sans aucun intérêt direct
pour la pièce. Corneille dans «Polyeucte" met dans la bouche de
Pauline le récit d'un songe, qu'elle a eu la nuit et dans lequel elle
a vu Sévère, un chevalier romain, qui avait en vain recherché sa
main et qui, n'ayant pu l'obtenir, avait cherché à mourir glorieusement
dans les combats. Dans «l'Electre" de Crébillon, Clytemnestre raconte
à Egiste un songe terrible qui l'agite. Ces deux songes sont d'un
mérite supérieur; le dernier surtout a des beautés de premier ordre,
mais on ne saurait les comparer à celui d'Athalie. Cependant la
reine, dans son agitation, a voulu consulter Mathan et Abner:
Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,
Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter,
le premier, pour avoir des explications sur ce qu'elle considère comme
un prodige :
Que présage, Mathan, ce prodige incroyable?
l'autre, pour avoir des renseignements sur l'enfant. Mathan cherche
par sa réponse à augmenter encore la frayeur de la reine:
Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable.
Au gré de la reine la réponse est trop lente^ interrompant Mathan,
elle s'adresse à Abner et lui pose des questions multipliées, auxquelles
il répond de la manière calme qui le caractérise. Le reste de cette
scène, ainsi que la suivante, nous fait connaître plus intimement
— 29 —
encore les caractères de ces deux hommes. Le contraste est frappant:
l'un personnifie la noblesse du coeur et la franchise, l'autre la bassesse
et la fourberie. L'avis que Mathan donne à la reine par rapport aux
deux enfants est marqué au coin de la perfidie. Quelle noble simplicité
au contraire dans les paroles d'Abner, dont le coeur se révolte à l'idée
de se souiller du sang d'un enfant sur la foi d'un songe!
On le craint : tout est examiné,
lui répond Mathan. Impossible de formuler une maxime plus infâme !
Le coeur de l'honnête homme se soulève d'indignation, lorsqu'il entend
un scélérat nourrir une reine de préceptes qui doivent la précipiter
dans l'abîme:
Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.
On ne doit donc pas s'étonner de voir Athalie si impie, si sangui-
naire , dirigée par un misérable qui ne lui apprend qu'à verser le sang
de ses sujets sans autre crime que celui de lui être «suspect." Quelle
bassesse d'âme, quelles maximes affreuses d'une politique infernale
dans cette alternative:
A d'illustres paTents s'il doit son origine,
La splendeur de Bon sort doit hâter sa ruine
Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé,
Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé?
C'est un dilemme parfait ; un logicien consommé l'aurait énoncé de la
même manière, moins l'élégance de l'expression poétique. Quelle que
soit la naissance du jeune Eliacin, Athalie doit le faire périr: n'importe
laquelle des deux -propositions elle préfère, la conclusion sera sans
réplique.
Autant les paroles affreuses de Mathan nous remplissent d'horreur
et d'aversion, autant les nobles sentiments d'uu homme nourri dans
les guerres et les carnages nous consolent. Abner s'indigne de ce
langage dégoûtant:
Moi, nourri dans les guerres aux horreurs du carnage,
Des vengeances des rois ministre rigoureux,
CeBt moi qui prête ici ma voix au malheureux.
Un guerrier, auquel on pourrait encore pardonner d'avoir des idées
— 30 —
peu pacifiques, est obligé de défendre la cause d'un enfant contre un
prêtre qui, au lieu de protéger l'innocence, au lieu d'intercéder en
ministre de paix, ne respire que sang et vengeance:
Le sang à votre gTé coule trop lentement.
Poussée par ses abominables principes, Athalie ne résiste plus au
désir de voir et d'interroger les enfants; elle revient à son idée fixe
avec plus de force que jamais:
Hé bien ! il fant revoir cet enfant de plus près ;
H en faut à loisir examiner les traits.
Abner, craignant pour l'enfant la colère de la reine, veut risquer
une observation; mais la reine l'interrompt:
Qne Josabet, vous dis-je, ou Joad les amène;
Je puis quand je voudrai, parler en souveraine.
L'interrogatoire du jeune Joas sera des plus intéressants. Le
moindre mot, les moindres syllabes seront strictement observés pour
en déduire des conséquences, car
Souvent d'un grand dessein un mot nous fuit juger.
S'il lui échappe le moindre «mot", tout sera perdu. H y va non-
seulement de la vie d'un enfant, mais du sort de tout un peuple.
Josabet, qui comprend le danger, amène les enfants en tremblant.
Dans son anxiété, elle recommande Joas à Dieu:
Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche!
«Ce vers, dit la Harpe, prépare et justifie tout ce qu'il y aura
d'étonnant dans les réponses de Joas." On le verra parler avec sagesse,
avec franchise. Ses réponses cependant ne nous étonneront pas. Joad
nous y a préparés:
Et déjà son esprit a devancé son Age.
Le dialogue entre Athalie et Joas est un chef-d'oeuvre d'art et de
naturel. Combien il faut avoir d'esprit et de talent pouf arriver à
cette naïveté, à cette perfection du dialogue, à cette simplicité noble
qui n'admet aucun mot inutile et réunit la précision, la justesse à la
— 31 —
grâce et à l'élégance! Il commence de la manière la plus simple,.la
plus naïve:
Comment vous nommez-vouB?
L'enfant répond de la même manière: «J'ai nom Eliacin." Impossible
d'imaginer dans ce genre quelque chose de plus gracieux, de plus
élégant et en même temps de plus juste et de plus correct. Le
dialogue n'attache le spectateur qu'autant que les personnages se
répondent à propos directement et avec justesse. C'est surtout dans
la poésie dramatique, dit Marmontel, que le dialogue doit tendre à
son but. Un personnage qui, dans une situation intéressante, s'arrête
à dire de belles choses qui ne vont point au fait, ressemble à une
mère qui, eherehant son fils dans la campagne, s'amuserait à cueillir
des fleurs. Certes, Racine satisfait pleinement sous ce rapport: pas
une réponse, pas un mot hors de propres. Athalie, obsédée par des
soupçons, multiplie, varie avec une avidité inépuisable les questions
adressées à Joas; mais les réponses de l'enfant, remplies de naïveté,
d'ingénuité et de bonne foi, déconcertent toutes les ruses de la reine.
Joas est dans cette scène intéressant au delà de toute expression.
Athalie même ressent un mouvement de pitié :
La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce
Eont insensiblement à mon inimitié
Succéder.... Je serais sensible à la pitié!
Quel art dans ce mouvement de sensibilité que Racine donne à
Athalie! Les tyrans sont des hommes dans certains moments, ils
s'attendrissent quelquefois; malheureusement ils étouffent ces mouve-
ments passagers. Abner voyant ce bon mouvement de la reine, profite
de l'occasion pour lui faire observer que sa crainte n'était nullement
fondée; que cet enfant, au lieu de lui inspirer des soupçons, doit faire
naître dans son coeur la sensibilité et la pitié. Josabet aussi, croyant
la reine satisfaite et le danger passé, veut s'éloigner avec l'enfant.
Avec quelle adresse Racine coupe cette scène extrêmement longue, et
par là renouvelle l'intérêt! En voyant Josabet sortir avec l'enfant, on
respire, ou le croit sauvé. Cependant les alarmes sont de nouveau
excitées: «Revenez", dit la reine. L'intérêt recommence ici, le dialogue
entre dans une nouvelle phase; les réponses du jeune Joas sont plus
— 32 —
fortes, plus accablantes, elles renferment des vérités, qui sont pour
Athalie autant de coups de poignard. L'esprit est confondu, quand
on veut creuser toutes les beautés renfermées dans cet entretien si
simple d'une femme et d'un enfant. On ne doit pourtant pas être
étonné de voir un enfant de neuf à dix ans répondre d'une manière
si pertinente aux questions, qu'on lui fait. «Je ne crois pas, dit
Racine dans sa préface, lui avoir fait dire quelque chose au-dessus de
la portée d'un enfant de cet âge, qui a de l'esprit et de la mémoire.
Mais, quand j'aurais été un peu au delà, il faut considérer que c'est
ici un enfant tout extraordinaire, élevé dans le temple par un grand
prêtre qui, le regardant comme l'unique espérance de sa nation, l'avait
instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la
royauté."
Athalie revient à la charge, car elle ne sait absolument rien de ce
qu'elle veut savoir; elle a seulement appris que l'enfant est orphelin,
venu on ne sait d'où et mis dans le temple par une femme inconnue :
on en conviendra, c'est fort peu. Aussi est-elle loin d'être satisfaite.
Elle continue donc l'interrogatoire: «Quel est tous les jours votre
emploi ?"
J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
Dans son livre divin on m'apprend à lire,
Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
C'est une réponse bien simple: l'enfant prie Dieu, puis il apprend
à lire et à écrire la loi. La loi! Abner, comme nous l'avons vu, a
déjà demandé à la reine: «Ignorez-vous nos lois?" Mais là comme
ici l'interrogation est un tour oratoire: «Que vous dit cette loi?"
Athalie sait fort bien ce que cette loi prescrit; elle ne fait ces
questions que pour parvenir à son but. Aussi tout le monde tremble;
la réponse, quelle qu'elle soit, sera la condamnation de la conduite
d'Athalie. Joas répond:
Que Dieu veut être aimé;
Qu'il venge têt ou tard son saint nom blasphémé;
Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.
Elle est parfaite, cette réponse; elle nous fait respirer, mais elle
accable Athalie, qui se contente de répondre d'un ton de dépit:
— 33 —
«J'entends." Ce mot si commun et même si familier n'est pas indiffé-
rent, puisqu'il indique qu'Athalie a saisi l'application, mais qu'elle
dissimule. Elle n'agit pas de la même manière un peu plus loin, où
Joas dit:
Le bonheur des méchants comme un torrent B'écoulo.
Elle se fait l'application de ce mot «méchant" et prend un ton plus
sévère: «Ces méchants, qui sont-ils?" Josabet, voyant la colère de
la reine sur le point d'éclater et calculant les suites que pourrait avoir
la réponse innocente de Joas, se hâte d'excuser l'enfant. Mais Athalie,
à qui cette interruption a donné le temps de réfléchir, revient à son
système de perfidie et de séduction; elle flatte le jeune inconnu; elle
essaie de l'attirer dans son palais, où elle lui promet de le traiter
comme son propre fils. Loin de toucher Joas, cette proposition
l'effraie: «Comme votre fils!" L'idée de quitter le grand prêtre et le
temple où il trouve le bonheur, trouble ses sens; il se tait, il hésite;
enfin, pressé par la reine qui veut absolument qu'il se décide, il se
déclare de la manière la plus naïve et en même temps la plus énergique :
Quel père
Je quitterais 1 Et pour
He! bien?
Pour quelle mère! -
L'effet de ces mots est terrible. Athalie ne se contient plus; elle
exhale sa fureur sans réserve, sans dissimulation; son emportement fait
frémir. L'impudente révélation qu'elle fait ici de tous ses forfaits
nous remplit de mépris et d'horreur pour cette femme. Ces vers
sont d'une force, d'une éloquence admirables. A ces frémissements de
rage, Josabet n'oppose que sa résignation et sa confiance en Dieu:
Tout vous a réussi. Que Dieu voie et nous juge.
Ce calme irrite de plus en plus Athalie, qui ose défier le Dieu
d'Israël :
Qu'il vous donne ce roi promis aux nations,
Cet enfant de David, votre espoir, votre attente.
Ces mots qui montrent l'erreur où est encore Athalie, sont d'une
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beauté inexprimable. Elle parle ironiquement, car elle ne croit pas à
cette prédiction; elle a fait assassiner tous les enfants de la race de
David; l'existence d'un de ces enfants est donc impossible. Cependant
cet enfant promis est devant ses yeux. Les termes manquent pour
exprimer l'admiration qu'inspire une situation d'un si poignant intérêt.
Dans la sublime scène de l'interrogatoire, dit M. de Bonald, le poëte,
défiant les difficultés, ose présenter le contraste dans toute sa force,
les deux extrêmes à la fois, et faire paraître, dans une lutte inégale,
la force et la faiblesse, la pénétration et la naïveté, la profondeur et
l'ingénuité, en mettant Joas seul aux prises avec Athalie. Le spectateur
lit tous les soupçons d'Athalie, tous les périls de Joas; il frémit sur la
pénétration de la reine et sur le secret de l'enfant. «Nous ne parlons
point, dit Batteux dans les Principes de la Littérature, de l'élocution,
qui est partout juste, douce, aisée, gracieuse, élégante; nous ne faisons
observer que l'art et l'adresse avec laquelle il (Racine) a conduit et
amené les idées les plus intéressantes. Athalie sait tout et ne sait rien.
Elle voit que cet enfant est précieux ; qu'il renferme en lui de grands
intérêts: c'est assez pour l'engager à de nouvelles entreprises; mais
elle ne peut agir sur le champ." Après avoir ainsi exhalé sa colère,
Athalie quitte la scène. «J'ai voulu voir, dit-elle, j'ai vu." Trait frappant
de fierté, d'insolence et de laconisme. Elle sort «contente;" cependant
elle est loin d'être contente, car toutes ses tentatives ont échoué:
aussi se promet-elle de ne pas en rester là. Dès qu'elle est sortie, Abner
rend le dépôt confié à sa garde et sur lequel il avait promis de veiller :
Princesse, assurez-vous, je les prends sons ma garde.
La fureur d'Athalie, poussée à l'extrême, nous a fait trembler pour
Josabet et pour Joas ; sa haine et ses sentiments hostiles nous étaient
connus; n'avait-elle pas dit à Mathan:
A tons mes Tyriens faites prendre les armes?
mais nous ne savions pas que Joad avait l'oeil sur eux:
J'entendais tout et plaignais votre peine.
Ces lévites et moi, prêts à vous, secourir,
Nous étions avec vous résolus de périr.
H ne convenait pas à la dignité de Joad de se trouver en face
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d'Athalie; mais il était près de là, à la tête de ses lévites. Cette
circonstance a rendu nos émotions plus fortes ; le poëte a bien fait de
nous laisser dans cette ignorance jusqu'à ce que le danger fût passé.
Après avoir félicité l'enfant du courage qu'il a montré pour défendre
sa religion, et Abner du service signalé qu'il vient de lui rendre, le
grand prêtre fait purifier le temple profané par la présence d'Athalie:
Rentrons; et qu'un sang pur, par mes mains épanché,
Lave jUBques au marbre od ses pas ont touché.
Un choeur magnifique couronne dignement cet acte incomparable.
Il célèbre la noble conduite de Joas, cet enfant merveilleux, dont
tout le monde admire la sagesse. Il glorifie son courage d'avoir
résisté à la reine, à ses flatteries et à tous ses moyens de séduction:
Il brave le faste orgueilleux,
Et ne se laisse point séduire
A tous ses attraits périlleux.
Pendant que tous quittent et renient leur Dieu, un enfant, qui
parle comme un autre Elie à une autre Jézabel, ne craint pas de
publier
Que Dieu lui seul est éternel.
Comme Samuel, il croît à l'ombre du tabernacle et l'on espère que,
comme lui, il deviendra l'espérance et l'oracle des Hébreux:
Puisses-tu, comme lui, consoler Israël!
La conduite de cet enfant cependant n'a pas lieu d'étonner, car
Loin du monde élevé, de tous les dons dea cieux
Il est orné dèB son enfance;
et Dieu lui-même daigne l'instruire. Par allégorie on le compare à
Un jeune lis, l'amour de la nature,
qui, à l'abri de l'aquilon, reste pur et sans tâche comme lui. Les
difficultés sont grandes et les obstacles nombreux pour la vertu nais-
sante, qui cherche Dieu et veut lui rester fidèle, car
Où se peuvent cacher tes saints?
Les pécheurs couvrent la terre.
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Quelle délicieuse image pour rendre la multiplicité des périls que
la vertu rencontre sur sa route! Et la cause de tous ces maux?
D'abord l'usurpation:
Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu vois
Une impie étrangère
AsBise, hélas! au trône de tes rois?
puis l'impiété:
Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu vois
Louer le Dieu de l'impie étrangère,
Et blasphémer le nom qu'ont adoré tes rois?
Quelle sera la fin de tous ces outrages, de tous ces malheurs?
Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore
Verrons-nous contre toi les méchants s'élever?
Cette pensée, deux fois répétée, exprime d'une manière admirablement
énergique la légitime indignation des fidèles.
Par leurs maximes insidieuses, les impies tâchent de séduire et
d'entraîner les âmes: Pourquoi, disent-ils, fuyez-vous l'usage de tant
de plaisirs si doux? Vous le voyez:
Votre Dieu ne fait rien pour voua.
Jouissons de tous les agréments que le hasard nous offre:
Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie;
Qui sait si nous serons demain?
Mais ils sont à plaindre ces malheureux dont les plaisirs passagers
ne sont rien, comparés à la félicité constante et véritable:
De tous ces vains plaisirs où leur âme se plonge,
Que leur restera-t-il? Ce qui reste d'un songe
Dont on a reconnu l'erreur.
Une pensée sublime, exprimant la consolation de ceux qui seront
restés fidèles et les remords terribles des ennemis de Dieu, est
comme un dernier trait de perfection ajouté a ce tableau:
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Pendant que le pauvre à la table
Gofttera de ta paix la douceur ineffable,
Ils boiront dans la coupe affreuBe, inépuisable,
Que tu présenteras au jour de ta fureur
A toute la race coupable.
Trois exclamations, résumant de la manière la plus concise tout ce
qui précède, finissent ce choeur sublime:
O réveil plein d'horreur!
O Bonge peu durable!
O dangereuse erreur !
Résumant le tout, nous dirons avec tous les critiques, que ce choeur
se recommande par l'harmonie, le sentiment et la grâce; partout il
respire la plus touchante tendresse pour le Dieu des Hébreux; la
simplicité, la naïveté nous y frappent; le sublime y domine. «Dans ce
choeur, dit de Lamartine, Racine se rapproche autant que les temps
et la langue le permettent, de la componction de David. Il est
véritablement le David chrétien." Ce second acte tout entier est un
chef-d'oeuvre d'art et de goût; toutes les scènes sont d'une beauté
supérieure, elles excitent l'intérêt, elles captivent l'attention depuis
le commencement jusqu'à la fin. Cependant quoique l'acte soit fini,
les esprits ne sont pas encore satisfaits. On est impatient de connaître
les resolutions d'Athalie, le sort de Joas. Athalie a dit: «mais nous
nous reverrons'" Que va-t-il arriver?
Sommaire.
ACTE LU.
SCÈNE I.
Mathan revient pour dire aux jeunes filles du choeur d'aller prévenir
Josabet, à qui il désire de parler. Le choeur, saisi d'épouvante, s'enfuit.
SCÈNE IL
Zacharie, digne fils du grand prêtre, arrête Mathan au moment où
celui-ci veut entrer dans la demeure sacrée des ministres saints. Mathan
ne répond aux paroles offensantes de Zacharie que par la douceur, par
la flatterie.
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SCÈNE III.
Nabal, confident de Mathan, ne comprend pas pour quelle raison
la reine diffère si longtemps l'exécution du projet qu'elle avait conçu,
de placer dans le temple l'idole Baal, avec Mathan comme pontife:
il craint évidemment de perdre sa part dans le pillage du temple. —
Ami, lui répond Mathan, Athalie est troublée; son coeur, saisi des
menaces du ciel, est flottant, hésitant; tous ses plans se détruisent
les uns les autres. Par d'habiles mensonges pourtant, il est parvenu
à exciter le courroux de la reine, et l'a déterminée à exiger l'enfant ;
lui-même est chargé de porter à Josabet l'arrêt qu'elle vient de
prendre à cet égard; le temple sera ravagé de fond en comble, si
l'enfant ne lui est pas livré. Nabal croit son espoir détruit: Joad
voudra-t-il voir le temple pillé et ravagé pour conserver un enfant,
que le hasard peut-être lui a fait adopter? — Oui, dit Mathan,
qui connaît le courage héroïque du grand prêtre, Joad préférera
subir mille morts plutôt que de livrer le pupille chéri, qu'il a consacré
à son Dieu. Mais si le grand prêtre refuse, le fer et la flamme
délivreront nos yeux d'un temple abhorré. Le reste de ce dialogue
nous montre en Nabal et Mathan deux impies endurcis : le premier ne
connaît d'autre Dieu que son intérêt, il le dit ouvertement; l'antre,
quoique investi de la prêtrise de Baal, ne croit pas non plus à un
bois fragile, que les vers consument tous les jours sur son autel;
mais c'est la haine qu'il nourrit contre Joad, ce sont ses viles passions,
l'amour des grandeurs, la soif de commander, qui lui ont fait préférer
Baal au Dieu dont il est né le ministre. C'est la fameuse querelle,
qu'il a eue avec Joad, auquel il disputa l'encensoir, qui lui a fait
suivre cette route. Vaincu par lui, il s'est'attaché à la cour, flattant
les passions des rois, cherchant à gagner leur faveur en leur dérobant
la vérité; autant Joad a blessé leurs oreilles par son inflexible rudesse,
autant Mathan les a su charmer en prêtant à leur fureur des couleurs
favorables. Il a donné son approbation à l'entreprise d'Athalie de
construire un temple au Dieu Baal; il en est devenu grand prêtre,
il est l'égal de Joad; mais parvenu au faîte de ses désirs, au comble
de la gloire, il avoue franchement n'être point heureux; il espère
maintenant étouffer ses remords en achevant sa vengeance sur le
temple et sur ceux qui le servent.