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EXAMEN
DE MESSIEURS
FIÉVÉE ET DE CHATEAUBRIAND.
DE MESSIEURS
FIÉVÉE ET DE CHATEAUBRIAND,
DANS LES OUVRAGES INTITULÉS :
HISTOIRE DE LA SESSION DE 1815,
ET
DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE.
Nunquamue familia nostra quieta erit ?
SALLOSTE, in Jugurtha.
PARIS,
CHEZ LES, MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
1816.
DE MESSIEURS
FIÉVÉE ET DE CHATEAUBRIAND.
CHAPITRE PREMIER.
Sous le voile du respect et du zèle, la Charte et
le Roi, de qui nous la tenons ; sont attaqués avec
tant d'amertume, qu'il faut bien une fois faire
parler la vérité, et opposer son sévère langage à
des écrivains qui, ne sacrifiant qu'à l'intérêt, ont
tour à tour embrassé et servi tous les partis.
Vierge d'adulation, je ne me prosternerai point
devant le Roi parce qu'il est puissant ; je laisserai
ses actes politiques parler pour lui. Il désire le
bien; il peut, il veut le faire, et cela me suffit.
Je ne me permettrai point de lui donner des
conseils, et bien moins encore de lui en donner
de perfides.
Incapable d'un faux zèle, je n'adresserai point
(2)
d'hypocrites homélies au peuple, pour le trom-
per ou l'égarer.
Simple et pur dans mes écrits comme dans mes
voeux, je n'embrasserai point la Constitution
pour en déchirer, l'une après l'autre, toutes les
pages.
A des écrivains passionnés pour de fausses doc-
trines, je répondrai avec une égale passion pour
les .vrais, principes ; à l'isolement de l'égoïsme
j'opposerai les pensées généreuses d'un ardent ,
ami de l'ordre et des lois ; à l'intérêt despartis, aux
factions en délire j'opposerai ce sentiment absolu
et exclusif qui fait tout immoler à la patrie. Je
n'obéirai qu'à ses inspirations, bien que les écri-
vains que je me propose de combattre nous prou--
vent à chaque instant que, dans le bon temps où
nous vivons, qui parle de patrie et y croit, fait
un rêve de dupe. '
Je préviens que je ne sais point tirer de l'oubli
et de la violation de tous les devoirs la preuve de
la supériorité de ma doctrine: je préviens que
l'art des rhéteurs et l'art des perfidies me sont
également étrangers.
LE ROI ET LA CHARTE, voilà la devise de tous
les bons Français; c'est la mienne, et j'y serai
fidèle. Dans la courte carriere que je vais par-
courir, je soulèverai le voile dont s'entourent des
fassions plus ennemies encore que rivales : dan-
(3)
gereuses, j'oserai les juger; ennemies, j'oserai les
combattre.
Mais, avant tout, quels sont les hommes qui
veulent régenter également et les pouvoirs et
l'opinion? quelle est leur mission? quels sont
leurs titres? L'immuable fixité de leur doctrine
a-t-elle enchaîné l'estime publique? est-elle de-
venue une sauvegarde pour leurs écrits? leur
vie politique est-elle un irrécusable garant de la
pureté de leurs intentions? Comment le croire
quand on les lit ; quand on les voit attacher à
des intérêts ennemis des nôtres la mobilité de
leurs affections; quand on les voit placer en via-r
ger sur la tête d'un parti l'existence et les desti-
nées de la France ?
M. Fiévée adresse son livre aux vrais Français-:
je le suis; J'aime la France dans l'intérêt de la
France, la royauté dans l'intérêt de la France,
et, dans le. même intérêt, la liberté et les institu-
tions créées pour la défendre; enfin, je paye et
ne suis point payé (I): j'ai donc toutes les condi-
tions pour accepter ma part de sa Dédicace. Un
retour de politesse exige que j'en fasse mes re-
mercîmens à l'auteur, ou, si je refuse d'agréer
son présent, il est juste qu'il sache pourquoi.
Dès sa Préface, M. de Chateaubriand, entrant
(1) Pag. 5 de la Dédicace.
(4)
rapidement en matière, signale les ecueils qui
nous environnent (pag. IV); il tire le canon de
détresse , il appelle tout le monde au secours:
Comme je suis passager sur le navire, au défaut
de l'amour de mon pays, mon intérêt seul suffi-
roi t pour m'obliger à répondre à ce signal d'a-
larme, à cet appel patriotique.
D'après l'idée que veulent, chacun à sa manière,
nous donner d'eux MM. Fiévée et de Château-
friand, ils ne peuvent, me suis-je dit, prendre la
plume que pour nous éclairer sur nos plus chers
intérêts, que pour nous dire, sans arrière-pensée,
des vérités toujours utiles et jamais dangereuses,
que pour nous aider à concilier les partis et les
passions sans jamais les exciter; enfin, que pour
nous indiquer des remèdes aux maux qui nous
affligent encore.
Oubliant donc tout souvenir, ou douteux, ou
pénible, sur la foi des talens de l'un, sur la foi
des intentions de l'autre et de sa Dédicace, je
•commence ma lecture avec la prévention la plus
favorable.
M. Fiévée est le premier en date, et j'ouvre
l'Histoire de la Session de 1815, avec un empres-
sement justifié par l'importance du sujet. Bientôt,
je m'arrête et m'étonne; je crains d'avoir mal lu.
Pour introduire la vérité chez les hommes, on
est souvent forcé de l'envelopper d'un voile et de
(5)
la faire marcher à la suite des erreurs ; poursui-
vons : bientôt toute prévention se dissipe, toute
illusion s'évanouit, et un découragement funeste
succède aux espérances que je croyois les mieux
fondées.
M. de Chateaubriand, supérieur aux petits ar-
tifices des auteurs vulgaires, a jeté tout d'un coup
son livre au milieu de, la société, en lui disant:
Lisez et croyez; lisez et armez-vous.
Effrayé, à bon droit., de cet appel fait aux
Français, moins encore qu'à leurs passions, plus
effrayé de le voir jeter le gant à tous les pou-
voirs , dont il gourmande à la fois les opinions,
la conduite et les actes, je commence à douter
que ces pouvoirs, sur lesquels les bons Français
aimoient tant à se reposer, soient capables de
soutenir notre Charte et de finir les longs mal-
heurs de notre triste patrie. Heureusement, je me
rappelle que la brillante imagination de l'auteur
RAlala et de Vélada aime à s'égarer dans le vaste
champ des fictions; la lecture de son nouveau livre
me rassure. Avec plus de talent que de vérité,il
n'a vu, dans l'état actuel de la France, que le
sujet d'un poëme ou d'un roman poétique, dont
il a pris soin de distribuer les parties.
L'action est la chute de la France; sujet vaste,
fécond, admirable, auquel il ne manque que la
vérité pour avoir tous les caractères de l'épopée.
(6)
D'abord, il adresse son invocation au pouvoir ab-
solu, dont il implore la terrible protection. L'ac-
tion commence. Il présente la Charte comme une
divinité impuissante pour nous sauver; il met en
présence, il excite les passions et les partis qui
doivent l'attaquer et la détruire, contre les vains
efforts des Français fidèles armés pour la défendre.
Il essaye de séduire l'opinion, cette puissance mo-
rale à laquelle rien ne résiste; ne pouvant ni la
corrompre, ni la vaincre, il lui oppose la force,
instrument dangereux, qui sert tour à tour les
partis qui peuvent l'employer. Rien ne manque à
son plan. L'auteur suspend l'intérêt par l'épisode
des trois ministères, dont il lie, tant bien que
mal, l'histoire à l'action principale. Enfin, la lutte
s'engage ; le combat mortel est livré : la raison,
les principes et la Charte succombent : un nouvel
esclavage expie les crimes de la révolution , et la
ruine de la France forme la catastrophe. Tel est
l'oeuvre de M. de Chateaubriand.
Je ne dirai point si les deux écrits de MM. de
Chateaubriand et Fiévée sont bien faits comme
livres; ils ne m'en croiroient sûrement pas si je
disois que non :il faudroit le leur prouver, et je
n'ai point de temps à perdre. Mais je dirai : Les
écrits de ces deux auteurs sont-ils utiles? Telle
est la seule question que tout homme sage, que
tout bon citoyen doit se faire. Si, après un exa-
(7)
men réfléchi, la solution est négative; si, au jni-
lieu de quelques vérités qui n'ont de nouveau que
l'expression hasardée qui les accompagne chez
M. Fiévée, et la chaleur désordonnée qui les ca-
ractérise chez M. de Chateaubriand; si, malgré
le ton dogmatique et tranchant qui abandonne
rarement le premier, et le ton passionné qui est
le cachet du second, on y découvre beaucoup
d'erreurs, de nombreux paradoxes et presque tou-
jours des conséquences ou fausses ou sans harmo-
nie avec les principes dont ils les déduisent; si
l'on y découvre le danger des opinions des deux
écrivains, et le danger plus grave de leur mani-
festation intempestive; si, enfin, au lieu du but
qu'ils avouent, on entrevoit, dans l'un, le désir
d'accroître sa célébrité de toutes les chances
d'espoir et de confiance qu'il ravit à la société ,
et, dans l'autre, le voeu coupable de renverser
nos lois, pour leur substituer celles que les pas-
sions de son parti voudront nous imposer, que
pensera le lecteur impartial des écrits et des au-
teurs? Que pensera surtout le vrai Français des
principes prétendus que M. de Chateaubriand et
son précurseur annoncent avec un si fastueux éta-
lage ?
Telles sont les sensations diverses que m'ont
inspirées les dix-huit chapitres de M. Fiévée, qui,
malgré leur ton prophétique, n'ont rien de coni-
(8)
mun avec les livres sibyllins que les expressions
équivoques sous lesquelles il profère ses sen-
tences, j'ai manqué dire ses oracles. Telles sont
les réflexions obligées qu'ont fait naître en moi
les quatre-vingt-douze chapitres de révélations,
que M. de Chateaubriand nous présente comme de
nouvelles tables de la loi, et qu'il veut faire pro-
mulguer, comme celles de Moise, au milieu des
foudres et des tempêtes.
Si M. de Chateaubriand, dans son écrit, ne
s'étoit laissé entraîner que par son imagination ;
s'il n'attaquoit pas les institutions, les lois et les
pouvoirs, qui sont les garans de nos nouvelles
destinées, je laisserois aux écrivains qui s'occu-
pent de fictions, le soin de l'applaudir ou de le
critiquer. Si le livre de M. Fiévée ne déceloit que
l'orgueil de son auteur, ce ne seroit pas la peine
d'y répondre; mais l'Histoire de la Session de
1815 , et l'écrit de la Monarchie selon la Charte,
sont deux liyres également dangereux.
Si M. de Chateaubriand cherche à nous per-
suader qu'il a voulu servir son pays, il prend
une peine inutile; son livre empêchera d'y croire.
Si M. Fiévée pense ne connoître aucun individu
pour qui ou contre qui il voulût faire un vo-
lume (pag. x), à coup sûr il se trompe; il en
connoît un qui lui a inspiré un assez gros vo-
lume, et cet individu est M. Fiévée. Mais quand
(9)
l'esprit de parti gouverne leur doctrine ; quand
cette doctrine peut servir de point de ralliement
à des passions qui menacent nos plus chers inté-
rêts , les attaquer l'un et l'autre devient un devoir.
C'est dans les deux ouvrages qu'il faut alors cher-
cher le but des auteurs, et moins voir ce qu'ils
ont dit, que deviner ce qu'ils ont voulu dire.
Je vais donc relever et combattre les erreurs de
deux écrivains qui, se jouant également de la
tranquillité de leur pays, n'invoquent la Charte
des Français que pour en attaquer la sainteté, que
pour en détruire l'empire. Pour éviter toute
confusion, et ne pouvant analyser dans le même
instant deux écrits si différens dans les moyens,
si opposés dans la manière, bien qu'à peu près
semblables dans leur but, je me vois forcé de leur
répondre séparément.
L'ordre des convenances, et mon respect pour
notre hiérarchie politique, sembleroient devoir
me prescrire de commencer par l'examen de l'ou-
vrage de M. le vicomte de Chateaubriand , mem-
bre de la Chambre des Pairs; mais, outre qu'il ne
l'a pas écrit comme Pair, bien qu'il en ait invo-
qué la prérogative, l'ouvrage de M. Fiévée ayant
la priorité sur le sien, je commencerai par l'au-
teur de la Dot de Suzette; celui d'Atala aura son
tour : et plût au ciel que tous deux n'eussent ja-
mais composé que des romans !
( 10)
O vous qui me lirez, ne pensez pas qu'aucun
ignoble motif m'ait fait prendre la plume. Les
deux écrivains que je me propose de combattre
me sont également inconnus : je ne connois d'eux
que leurs livres; et leurs livres ont tout fait. Res-
pect pour nos institutions, amour de l'ordre,
amour de la patrie, voilà mes motifs et mon ex-
cuse. Je me flatte que tous les vrais Français ap-
plaudiront au moins à mes efforts. Quant aux
hommes de parti, je les quitte de leur suffrage.
(11)
CHAPITRE II.
Définitions et Principes de M. Fiévée.
L'
HISTOIRE prétendue de la Session de i8i5 est
le monument d'un dur égoïsme. L'auteur y dis-
tille à chaque page un fol orgueil et des prétentions
magistrales ; on peut en rire et le lui passer : mais
ce que nul vrai Français ne lui passera, c'est le
désir de se faire craindre, ménager au rechercher
par les deux pouvoirs dont il attaque l'un et ca-
jole l'autre, en les desservant tous les deux; c'est
de provoquer des inimitiés pour se rendre néces-
saire; c'est de voir les passions afficher des prin-
cipes, l'ambition déçue affecter l'indifférence, et
l'écrivain de parti couvrir du pré texte du bien public
les traits acérés de la haine. Ce qu'on lui pardonnera
moins encore, c'est l'art perfide des réticences,
dont il possède si bien la tactique; c'est l'artifice
avec lequel il a jeté, dans chacun de ses chapitres,
des idées qui lui préparent des excuses, des ex-
plications et des moyens pour toutes les chances,
pour tous les événemens. Laissez-le faire, il y a
toujours des ressources avec les hommes supé-
(12)
rieurs; ils savent calculer l'avenir dans leur in-
tèrêt personnel(I), et ils ne se manquent jamais
à eux-mêmes.
Avant tout, quand on voit M. Fiévée chercher
à mettre aux prises les passions qu'il soulève, in-
viter les vrais Français à se rendre spectateurs du
combat qui va se livrer, et, sans titre ni mission,
s'établir lui-même le juge du camp; quand on le
voit s'adresser si fièrement a ceux qui payent et ne
sont point payés, ne croiroit-on pas que sa cause a
toujours été commune avec les premiers, et
qu'il est dans cette parfaite indépendance qui doit
attacher à ses jugemens le sceau de l'impartialité?
Certes ; les temps ne sont pas encore assez loin
de nous pour ne pas nous rappeler qu'aux époques
les plus marquantes, M. Fiévée, par la plus ingé-
nieuse combinaison, s'est trouvé, après chaque
combat, enrôlé dans le parti du vainqueur. Cons-
titutionnel en 1791, il a écrit pour la liberté;
apologiste du 18 brumaire, il a écrit pour le Con-
sulat; partisan de l'Empiré, il a écrit pour Napo-
léon; royaliste aujourd'hui, il écrit et défend la
royauté, avec cette flexibilité de talent qui le met
toujours en harmonie avec les maximes du jour.
Si l'on veut se faire une idée de l'imperturbable
fixité de sa doctrine, qu'on lise ses Lettres sur
(1) Tiré de l'ouvrage, pag. 68.
(13)
l'Angleterre. Mais Bonaparte gouvernoit alors;
autres temps, autres opinions. Pour compléter ses
confidences au public, M. Fiévée devroit bien lui*
donner une édition fidèle de sa correspondance-
avec Napoléon. C'est sans doute par modestie qu'il
la lui dérobe : elle seroit à coup sûr le monument
le plus honorable de sa vie; car nul doute qu'il-
ne l'ait écrite avec toute l'indépendance de. son
caractère, avec toute la franchise dont son nou-
veau livre fait foi.
Correspondant de Napoléon, chargé par-lui
d'une mission secrète à Hambourg (le mot'est poli
pour ce qu'il signifie ), nommé préfet et maître des"
Tequêtes, et jouissant, en récompense de ses oeuvres,
de deux traitemens assez arrondis, qu'il a perdus
sans qu'il y ait eu de sa faute, M. Fiévée a-t-il-
bonne grâce d'étaler le faste de son dévouement
à la cause de la royauté? A-t-il titre et caractère
pour juger avec impartialité les actes de deux
pouvoirs qu'il devroit respecter? Enfin, M^ Fiévée,
qui parle avec tant d'emphase des devoirs qu'im-
pose la bonne société, n'a-t-il pas senti qu'un juste
sentiment des convenances lui interdisoit de par-
ler de l'homme aux gages duquel il a été si long-
temps et dont il fut un des intimes confidens?
M. Fiévée, qui ne doit peut-être qu'au riches
traitement qu'il a touché pendant long-temps,
l'avantage de pouvoir se compter dans la classe
(14)
de ceux qui payent, se met hardiment dans leurs-
rangs: et, par ses sorties peu mesurées contre les
fonctionnaires ou employés soldés, lorsqu'à peine
il a cessé de l'être lui-même; par son secret dépit
de voir un homme tel que lui voué à l'inutilité;
par ses plaintes hautement manifestées devant un
personnage éminent, sur son âge qui s'avance,
et sur les services qu'il pourroit rendre à une
cause qu'il a faite la sienne propre, laisse bien
moins deviner la secrète honte d'avoir été long-
temps payé, que le regret de ne l'être plus.
M. Fiévée a divisé son ouvrage en trois parties.
Dans la première, il établit les vérités politiques,
générales , trop ignorées aujourd'hui en France (1),
dit-il, vraisemblablement à raison de ce qu'on
s'en occupe davantage depuis soixante ans. Ce
n'étoit pas la peine d'écrire soixante-quatre pages
pour établir quelques principes qui n'avoient nul
besoin de l'autorité de M. Fiévée,pour proclamer
comme autant d'axiomes des idées contraires à
des vérités convenues, et pour nous donner des
définitions qui ne définissent rien, et qui n'ont
pour elles que la singularité de l'expression qui
les accompagne. Mais, peut-être l'auteur veut se
faire chef d'une nouvelle école, et il destine son'
livre à l'usage de ses adeptes.
Dans la deuxième partie, il fait, à sa manière,
(1 ) Pag. 8 de l' Avertissement.
(15)
l'exposé de la situation de la France, ou, pour
mieux dire, des prétentions et des passions qu'il
prête aux individus à l'époque de la convocation
des Chambres. Ce n'est que dans la troisième,
véritable sujet ou du moins seul sujet avoué de
son livre, qu'il trace l'histoire de la Session de
1815, laquelle n'est point du tout l'histoire de la
Session de 1810.
L'expérience doit être la seule philosophie des
hommes d'état. C'est à l'expérience à les prendre
au point où les laisse l'étude de l'histoire. Saisir
les principes fondamentaux, lier les idées par
leurs rapports entre elles, les enchaîner l'une à
l'autre par la force des analogies, tel est vérita-'
Mement le talent qui les distingue. Est-ce là le
talent de M. Fiévée? Parfois, prenant ses idées
pour des inspirations, il les présente, avec une
ferme assurance, comme dogmes politiques incon-
testables. Plus souvent établissant ses axiomes sur
des intérêts solitaires, que l'égoïsme se garderoit
bien d'avouer, la crainte de se compromettre par
des confessions trop franches, lui fait chercher
des maximes toutes neuves dans un code poli-
tique de sa création; et l'ambiguité calculée de sa
doctrine devient alors le trait le plus marquant
de son livre.
Dès sa Dédicace, et pour se concilier les es-
( 16 )
prits, M. Fiévée adresse une invocation à l'inté-
net personnel, des individus, pour qu'il devienne
la règle de leur conduite. Ceux qui l'ont lu con-
viendront qu'il ne pouvoit. mieux choisir son
texte et qu'il prêche d'exemple. Cet axiome de
l'égoïsme est à la fois la préface, et l'épilogue de*
son livre. Méprisez les systèmes, dit-il (pag. 1) en
s'adressant aux vrais Français ; conseil vraiment
utile, s'il peut empêcher que les siens soient
adoptés. Défiez-vous des opinions. ( Ibid. ) Les
contradictions de M. Fiévée neutralisent le danger
des siennes. Enfin, dit-il (ibid.), jugez par votre'
intérêt; c'est-la seule règle infaillible en politique.
L'auteur est resté fidèle à sa maxime. Mais sur
quoi fondert-il son infaillibilité? Ignore-t-ilque
c'est l'intérêt personnel qui soulève et égare les
hommes? que c'est lui qui rend séducteur ou
perfide, fidèle ou parjure? que c'est lui qui fait
épouser, les partis et qui rend factieux et rebelle ?
L'histoire ne nous apprend-elle pas, dans ses
sanglantes annales, que, chez le peuple, des pas-
sions effrénées mises en jeu par l'intérêt person-
nel; que, dans les hommes qui gouvernent, une
politique illibérale, et ses excès, dirigés par le
même mobile, ont souvent, conduit les empires à
leur terme fatal? Jugez par votre intérêt! Eh!
n'est-ce point parce qu'on a trop obéi à sa fu-
neste impulsion., que nous avons subi une ré-
(17)
volution épouvantable ? Lès parlemens osèrent
résister, à l'autorité du prince; dans l'espoir secret
de dimanue sa puissance et d'hériter de ce qu'il en
perdroit; l'intérêt de la noblesse de province s'é-
leva contre les prétentions des marquis de cour;
le commerce contre la noblesse; la petite roture
contre les riches propriétaires; le bas clergé
contre les évêques, eti la populace contre tous,
Voilà les fruits amers de l'intérêt; qu'on nous pré-
sente comme l'infaillible (régulateur de nos opi-
nions et de notre conduite.
Que l'auteur nous dise plutôt, et avec plus
de vérité, que la société s'entretient et vit des sa-
crifices qu'elle impose à ses membres y et que le
repos social et le bonheur privé naissent , à leur
tour, de la portion de ces mêmes sacrifices que
chaque individu fait au corps entier et aux lois
de sa patrie.
Mais c'est trop nous arrêter sur une dédicace.
Ce protofâaje de lieux .communs! obligés exprime
bien rarement les varais sentimens d'un auteur.
Entrons en matière avec lui; tâchons de le suivre,
de l' entendre on de le devuner.
M, Fievée se plaint que notre langue politique
ne se forme pas (pag. 25) :entendant qu'il veuille
bien l'aider à se former et lui imprimer le sceau
de l'imnnatàbilité, donnons un foible échantillon
des définitions dont il se propose de l'enrichir. 3
2
(18)
Il nous, enseigne d'abord que la royauté est
l'expression de la volonté de la société(pag. 39).
Dans quelque acception que l'on veuille employer
cette formule, elle ne définit rien, ou définit mal.
Elle est fausse dans un gouvernement absolu,
puisque alors la société n'a aucune volonté à ex-
primer ; elle est fausse encore si l'autorité royale
est modifiée par un système représentatif et-par
le concours des trois pouvoirs dans la Confection
des lois , puisque le Roi n'y concourt que comme
l'un des trois élémens qui constituent ou qui
expriment la volonté publique.
Après,la royauté,M. Fiévée va définir l'aristo-
cratie. l'aristocratie est un pouvoir qui a des in-
térêts particuliers à défendre dans l'intérêt géné-
ral, parce qu'il représente pour la famille,
tandis que la démocratie ne représente que pour
les intérêts particuliers (pag. 40 et 48) , et même
pour, l'égoisme individuel (pag. 50).
M. Fiévée a-t-il bien médité notre Charte et l'ins-
titution de la Pairie? Cette institution aristocrati-
que a-t-elle eu pour obj'et de charger les Pairs de
représenter pour la famille, ou de représenter
pour la société ? La Pairie a-t-elle été établie pour
flatter, la vanité de quelques individus au préju-
dice de tous, ou pour concourir au bien de tous
par les attributions qu'elle donne à un petit
nombre? Dans le nouvel ordre qui nous régit, la
( 19)
Chambre des Députés, Véritable pouvoir démo-
cratique ,ne représenter-t-elle pas pour la société
entière, pour toutes les classes qui là composent?
Et les individus sont-ils p6ur elle autre chose
que des unités coordonnées au corps entier?
Enfin, dans le sens de notre Charte, M. Fiévée
pourra-t-il nous expliquer son système politique
d'un pouvoir qui représente pour la famille, tan-
dis qu'un autre pouvoir représente pour les
unités ? Cet esprit de, famille , depuis qu'une so-
ciété avancée , où les avantages d'éducation et de
fortune appartiennent à tous (pag. 19); comme
le dit M. Fiévée lui-même, n'est-il pas applicable
aujourd'hui à toutes les classes de la société?
La constitution, en créant la Pairie, n'a eu eu
vue que l'intérêt général. La noblesse est sans
doute une institution bonne en soi, tant qu'elle
est destinée à récompenser les services rendus à
l'état, tant qu'elle ne dispense pas d'en rendre de
nouveaux. La noblesse est comme le feu sacré,
les vertus sont les vierges qui doivent l'entretenir.
M.,Fiévée voudroit-il raisonner d'après nos
anciennes constitutions? Il ne seroit pas plus
heureux. Malgré qu'il nous ait dit (page 32) que
l'assemblée des Etats généraux présentoit les trois
pouvoirs constitués et en activité, je lui répondrai
que des trois ordres qui concouroient jadis aux
Etats généraux, aucun n'étoit un pouvoir, pas
2.
(20)
meme la noblesse, malgré, ses fiefs. Or,si l'aristo-
ciatie, ou soit la noblesse n'étoit pas un pouvoir.
politique, les conditions de son existence n'étoient
pas remplies, puisque , dans les idées de l'auteur,
les titres, le pouvoir, et la propriété sont indispen-
sables pour constituer l'aftistocratie (pag. 44).
Ces trois conditions sont aujourd'hui remplies,
par la Charte et par l'élection de la Chambre des
Pairs, dont les membres ne sont investis de cette
dignité que pour le bien général. C'est cet avan-
tage même qui scelle le bienfait de leur institution,
laquelle, sage, utile, bien pondérée, n'a rien qui
lèse les intérêts, rien qui blesse les amours-propres.
À présent veut-on savoir, car personne, ne le
devineroit, comment M. Fiévée, dans son nou-
veau catéchisme politique, définit le pouvoir dé-
mocratique? Pour éviter l'emploi des mots nou-
veaux et variables (pag. 28), il le désigne sous
le nom de la nation non titrée (ibid.); ce qui, par
la force des analogies, suppose qu'il y a aussi une
nation titrée. Voilà donc notre pauvre France
divisée en deux nations, c'est-à-dire en deux
factions toujours ennemies, toujours en présence;
situation singulièrement rassurante pour les jours
de tranquillité et de bonheur que cette ingénieuse
division nous promet.
D'après des principes aussi neufs, faut-il être
surpris que l'auteur présente, comme une asser-
(21 )
tion tranchante et ridicule, l'opinion des gens,
s'il yen'a encore qui font tout dériver du peuple,
même la légitimité(pag. 50)? M. Fiévée, qui n'a
pas toujours suivi les mêmes maximes, traite au-
jourd'hui bien mal cette pauvre nation non titrée.
Oui, le peuple est la cause et le but de tout,
car le peuple et le Roi ne sont qu'un, et sont liés
des mêmes destinées. Mais comme nous ne sommes
plus dans ces temps' désastreux où des déma-
gogues peuvent se faire une arme de tout, même
d'une abstraction, nous disons: Tout pour le
peuple et rien par lui, hors les élections : voilà,
en peu' de mots, l'esprit de notre Charte ; voilà
l'esprit de tout gouvernement représentatif.
Quant à la légitimité, c'est encore dans l'jntérês
général qu'il faut la voir. M. Fiévée nous dit : La
légitimité est un fait, le peuple ne l'a pas con-
cédée ; son plus beau privilège consiste a n'avoir
pas besoin de raisonnement pour être (pag. 326 ).
La légitimité est un droit acquis à une famille
pour l'intérêt de toutes. Elle dérive de la néces-
site, du besoin des peuples et de la tranquillité
générale. Malgré le danger des minorités et des
régences, elle existe dans les monarchies hérédi-
taires, comme un principe conservateur. Le pre-
mier , et le plus grand de ses bienfaits, c'est d'être
la mort des factions, que le sceptre entretient
quand il passe dans la main d'un homme nouveau-
(22)
Elle existe donc comme garantie du repos des
Etats, comme gage de leur durée ; et voilà le
plus beau de ses privilèges : voilà ce qui met le
sceau à l'immutabilité du principe qui la fait
consacrer.
Mais la légitimité et la.royauté ne suffisent pas
à M. Fiévée, il veut un pouvoir absolu; nous ne
tarderons pas à le démontrer : aussi se plaint-il
avec indignation d'avoir vu des hommes assez
hardis pour avancer que le ministère étoit le gou-
vernement, de telle sorte que les ministres auroient
l'action de la royauté (pag. 54 ).
Oublions, pour un moment, que l'auteur s'est
rendu coupable de cette hardiesse, en disant ail-
leurs qu'il est incontestable que l'envahissement
du gouvernement par l'administration ( car c est-
là toute la Constitution anglaise, telle que le temps
l'a faite) est conforme à la nature des intérêts de
l'Angleterre, et adaptée a sa position insulaire
(pag. 121).
M. Fiévée a lu quelque part, dans Montesquieu,
je crois, que la situation topographique d'un pays
influoit sur l'espèce de gouvernement qui pouvoit
lui convenir; et tout de suite s'emparant de cet
axiome, il en fait nn aphorisme à son usage, et
en tire la merveilleuse conséquence que l'enva-
hissement du gouvernement par l'administration
est adapté à la position insulaire de l'Angleterre.
(23)
M. Fiévée, pour ne pas se tromper, juge assez vo-
lontiers ce qui doit être par ce qui est.
Je reprends la première proposition!,* et je prie
qu'on me permette d'y répondre' avec quelque
détail; car je suis l'un des hommes qui ont la
hardiesse de croire que le ministère est le,gou-
vernement, qu'ainsi l'a voulu notre Charte, sans
penser pour cela que le ministère participe à la
prérogative royale.
Pour s'entendre, il faut d'abord définir, et être
d'accord sur les définitions. Que signifient les
mots gouvernement, gouverner? Jusqu'à ce que
M. Fiévée nous ait donné son dictionnaire poli-
tico-administratif, il me pardonnera d'avoir re-
cours à celui de l'Académie, auquel je le renvoie.
Il y verra que ce sont les hommes qui sont à la
tête de l'administration qui gouvernent, et qui
sont le gouvernement; que gouverner, c'est régir,
conduire avec autorité. Il y verra, et le diction-
naire lecite comme exemple : Un gouvernement
est bon, ou il est tyrannique. Or, si le prince étoit
le gouvernement, il conviendra qu'il ne seroit ni
poli ni respectueux de lui appliquer la seconde
de ces épithètes. Autre exemple : on dira bien,
sans blesser la langue et les convenances : Un
homme de parti est suspect au gouvernement; le
gouvernement le surveille ; mais, dans aucun cas,
on ne s'avisera de dire qu'il est suspect au Roi;
(24)
bien moins encore, que le Roi le surveille, sans
proférer la plus lourde sottise, et sans se rendre
coupable de la plus insolente grossièreté envers
la personne et le caractère du Prince.
A présent que nous avons défini, discutons.
La distinction du gouvernement et de la préro-
gative royale n'a été faite que dans les temps
modernes, et c'est à l'Angleterre que nous la
devons; mais cette distinction, née du régime
particulier à certains gouvernemens, est devenue
essentielle.Nous n'hésitons pas à la regarder comme
un principe fondé sur la force des choses, et sur
lequel repose l'inviolabilité de la personne du Roi.
C'est d'après ce principe que nul ordre éma-
né du trône n'est exécutoire, s'il n'est contre-
signé par un ministre. C'est d'après ce prin-
cipe qu'un ministre qui voit sa responsabilité
engagée, peut refuser d'apposer sa signature à
tout acte qui lui paroît contraire aux lois : mais
ce refus n'ayant lieu que dans le secret du cabi-
net, n'ôte rien au respect qui doit partout envi-
ronner l'autorité royale. Enfin , cette distinction
est devenue d'autant plus nécessaire sous l'em-
pire de nos nouvelles lois, que les ministres,
qui n'étoient jadis responsables de leurs actes
qu'envers le Roi, le sont aujourd'hui envers les
Chambres, et par elles envers la Nation.
La séparation que certains hommes établis-
(25)
Sent, même en Angleterre, entre l'administration
et le gouvernement, est une autre illusion. Ces
deux pouvoirs n'en sont réellement qu'un : ils se
Confondent dans le ministère. L'administration
s'occupe des détails, le gouvernement de l'en-
semble : voilà toute la différence. Ainsi, l'admi-
nistration, le ministère et le gouvernement, sont
une même chose et ont une action unique. Pour-
quoi donc M. Fiévée cherche-t-il à les séparer?
C'est par une suite de sa dévotion pour la Cham-
bre. Disposé à approuver toutes les usurpations
qu'elle ponrroit faire sur les ministres, il étoit
nécessaire à son système d'isoler leur pouvoir de
celui du Roi, pour les dépouiller sans scrupule. i
Mais les principes sont plus forts que M. Fiévée.
Si les ministres n'étoient pas le gouvernement,
de quel droit, comment, pourquoi, quand, et de
quoi oseroit-on les déclarer responsables? Quel
seroit l'homme assez imprudent, assez insensé
pour accepter un ministère? En bonne logique,
comme en saine législation, on ne peut être res-
ponsable que pour la portion d'autorité qu'on
exerce. Pour répondre, il faut avoir pouvoir et
faculté; il faut être actif, c'est-à-dire, agir et gou-
verner.
Mais, dit M. Fiévée, dans ce cas, les ministres
auront l'action de la royauté. Oui, sans doute j
ils participent à son action, parce que le pouvoir
(26)
du ministère est une émanation de la puissance du
Prince. Observons, toutefois, qu'il la communique
sans en rien perdre, sans en altérer l'essence. Elle
reste entière, intangible, et le changement des
ministres, par le seul acte de la volonté du Roi,
suffit pour le démontrer. S'il reste des doutes à
M. Fiévée, qu'il ouvre la Constitution, qu'il en
médite l'esprit : il verra si les attributions des
différens pouvoirs n'ont pas été fixées sans ravir
à la royauté aucun de ses droits.
Mais la Charte n'est rien pour M. Fiévée; d'ail-
leurs, selon lui, elle n'a rien créé. Une consti-
tution, dit-il, ne crée rien; elle ne peut qu'es-
sayer de fixer ce qui est, et établir les relations
que les pouvoirs naturels de la société doivent
avoir entre eux (pag. 50) : comme si l'ordre ad-
mirable et les lois qui établissent ces rapports,
n'étoient pas une véritable création ! comme si
les trois pouvoirs qui constituent une société,
étoient contemporains de la formation de la so-
ciété elle-même !
Une constitution ne crée rien ! Mais, quoi!
lorsque les hommes, pour la première fois, se sont
réunis en corps, la première loi qu'ils se sont
imposée n'a-t-elle pas été leur première consti-
tution? Et cette constitution, ou cette loi, n'a-
t-elle pas créé réellement l'ordre qu'ils ont jugé
convenable d'établir? Non, répond M. Fiévée,
(27)
nos rois, nos droits, nos lois se sont créés en-
semble dans la nuit,des temps(pag. 326);et sans
doute se sont créés eux-mêmes ! !!
Présentons des exemples plus sensibles. Si une
constitution ne crée rien, convenons que les An-
glais ont été pendant trois siècles le plus insensé
des peuples, lorsque, depuis Jean-sans-Terre
jusqu'en 1688, ils se sont déchirés pour créer une
constitution qui ne crée rien. Quoi ! l'institution
du Juri, l'habeas corpus, la faculté de voler l'im-
pôt par les communes, ce triple garant de la li-
berté civile et politique de ces insulaires, n'est
pas une création qu'ils doivent à leur constitu-
tion!
Si M. Fiévée, au lieu de nous dire dogmati-
quement et dans un sens absolu : Une constitution
ne crée rien, s'étoit borné à dire, dans un sens
relatif: La constitution française, telle que nous
l'avons reçue, n'a rien créé d'inconnu; elle n'a
fait que confirmer les trois pouvoirs qui existoient
avant elle sous des noms différens ; elle n'a fait
que déterminer leurs nouveaux rapports et or-
donner les conditions de leur existence : il auroit
dit une vérité de fait : encore même auroit-on pu lui
répondre que la Charte, n'eût-elle fait que mo-
difier les conditions de l'existence de ces trois
pouvoirs, cette modification les présentant les uns
et les autres sous un nouvel aspect, leur impri-
(28)
ruant un autre mouvement, et les assujétissant à de
nouveaux rapports comme à d'autres devoirs;
cette modification, dis-je, seroit une véritable
Création. Mais la maxime de M. Fiévée est abso-
lue : Une constitution ne crée rien.
(29)
CHAPITRE III.
Opinions de M. Fiévée sur l'ancien Droit public de son pays.
N
OUS ayons vu jusqu'à présent que les principes
et la science des définitions n'étoient pas la partie
brillante du talent de M. Fiévée ; il va nous prou-
ver à présent qu'il n'est pas plus fort sur notre
ancien Droit public, et même sur les intérêts gé-
néraux des Français.
Il prétend qu'aucune société n'est complète que
par la réunion des trois pouvoirs, royal, aristocra-
tique et démocratique. Comme il résulteroit de
ce principe que la France, depuis la cessation des
assemblées du Champ de mars, n'auroit jamais
formé une société complète, il croit échapper au
danger de cette conséquence en nous disant que,
dans un grand empire il peut y avoir plusieurs
situations ou états politiques différens , que la
réunion de tous ces états forme les Etats généraux,
et que partout où les Etats généraux sont assemblés,
tous les intérêts sont représentés ( pag. 26 ).
Observons d'abord qu'une situation politique
n'est point un pouvoir politique; que ce mot, de
(30 )
l'invention de M. Fiévée, n'exprime rien ici qu'un,
état purement négatif, puisqu'il n'a point d'ac-
tion , et que l'auteur ne l'a imaginé que parce
qu'il ne pouvoit parler d'un pouvoir qui jadis
n'existoit dans aucun des trois ordres qui com-
posoient les Etats généraux; car l'autorité tout
entière étoit concentrée dans la royauté. Qu'im-
porte alors que tous les intérêts fussent repré-
sentés (pag. 26), si ceux qui les représentoient
n'avoient point d'action?
S'il est vrai que les principaux attributs d'un
pouvoir politique quelconque' soient l'activité, l'a
volonté et la puissance je demanderai à M. Fié-
vée quelle part du pouvoir éxerçoit le tiers-état
dans les États généraux? Prononçoit-il sur les
grands intérêts de la nation? Non. Concouroit-il
à la formation de la loi ? Non. Lui soumettoit-on
un budget des dépenses? Non. Enfin avoit-il l'a
faculté de voter l'impôt? Non Des doléances,
des suppliques, voilà ce que le peuple, on ce que
la situation démocratique de M. Fiévée avoit le
droit de faire.
Sera-t-il plus heureux en nous parlant des
droits, des libertés, des privilèges des communes,
qu'il nous présente comme là véritable démocratie'
qui existoit en France? En élevant cette étrange
prétention, M. Fiévée prouve seulement qu'il n'a
suffisamment médité ni notre ancien Droit pu-
(31)
blic, ni notre histoire, ni le régime municipal de
nos anciennes communes, ni les premières causes
de leur affranchissement.
A» l'extinction des grands Pàrlemens, le peuple
et les communes tombèrent sous le servage des
barons. C'est sous Louis VIII et ses successeurs,
jusqu'à Louis X, que commence l'affranchisse-
ment des communes : acte politique dont, long-
temps après ces rois, Louis XI et le cardinal de
Richelieu complétèrent le système et recueil-
lirent les fruits.
Fatigués des résistances continuelles des barons
et des guerres que leur suscitoient les grands
vassaux, Louis VIII et ses successeurs favorisè-
rent de tout leur pouvoir l'affranchissement des
communes, en commençant eux-mêmes à rendre
la liberté aux serfs de leurs domaines. Les paroles
de l'Ordonnance de Louis X sont même remar-
quables : La nature, dit-il, ayant fait tous les
hommes libres, et son royaume étant appelé le
royaume des Francs, il vouloit qu'ils le fussent en
réalité. Déjà, en 1302, Philippe le Bel son père
avoit admis les députés des viiles aux Etats géné-
raux.
Par l'acte même de leur affranchissement,
nos rois leur accordèrent des droits, des privilè-
ges, dont le premier fut le droit de cité. Ils leur
donnèrent des magistrats choisis au milieu d'eux,
(32)
et les attachèrent, d'autant, plus à la couronne,
qu'ils avoient aidé, à délivrer individus et com-
munes du servage des barons.Durant les Croisa-
des, un grand nombre de communes avoient été
émancipées. Avec le temps, elles acquirent ides
propriétés, quelques-unes des droits régaliens,
d'autres même dans les derniers siècles, acheté-
rent jusqu'aux fiefs de leurs ci-devant barons,
dont elles firent exercer les droits par leurs prer
miers magistrats.
Quand on parle de l'affranchissement des com-
munes,il faut donc l'entendre de la glèbe et du
servage féodal. Quand on parle du régime muni-
cipal, il faut l'entendre des lois bienfaisantes que
les souverains leur donnèrent, pour régler l'admi-
nistration de leurs biens, et déterminer l'action.
de leur police et de leurs magistrats. Enfin, quand
on parle de leurs, liber tés, c'est de la liberté civile
et de quelques autres concessions, dont elles jouis-
soient avec plénitude, et nullement de la liberté
politique, dont aucune n'a jamais joui depuis la
fin des grands Parlemens. Ainsi, dire que les com-
munes étoient des élémens du pouvoir démocra-
tique, ce n'est qu'exprimer une vérité très-peu
nouvelle; mais:soutenir que le pouvoir démocra-
tique en France, existoit en elles ou par, elles,
c'est parler au hasard, c'est aventurer la plus fausse
de toutes les assertions.
(33)
Toutefois, comme c'est ici l'un des objets les
plus importans de l'ouvrage de M. Fiévée, on me
permettra d'analyser ses étranges prétentions, d'en
faire remarquer les inconséquences, et de dé-
montrer que leur résultat est précisément opposé
au but que l'auteur en espère.
Dans la marche tortueuse de M. Fiévée, et son
livre à la main, pour trouver la vérité, il faut la
chercher où elle n'est pas. Voué par choix et par
calcul à un parti dont aucun intérêt n'est peut-être
en rapport avec ceux de la France, il veut qu'on
ressuscite une aristocratie différente de celle que
la Charte a établie. Son aristocratie est fondée sur
l'intérêt, sur l'esprit de famille, c'est-à-dire sur
l'isolement. La société, selon lui, ne sera pas com-
plète , tant qu'on n'aura pas rétabli cette aristo-
cratie; ce qui, pour quiconque attache aux mots
l'idée qu'ils expriment, signifie que la société sera
imparfaite ,tant qu'elle ne sera pas composée d'é-
lémens, lesquels, en s'isoiant les uns des autres,
tendront à la détruire.
Il veut encore qu'on rétablisse les assemblées
provinciales, les communes avec leurs libertés,
et les corporations avec leurs privilèges. Ainsi, il
est si exclusivement adorateur du pouvoir aris-
tocratique, qu'il entend qu'on en introduise les
intérêts, l'esprit et les passions jusque dans le
sein du pouvoir démocratique : de telle sorte que
3
(34)
l'amalgame qu'il prétend y faire pour le fortifier,
est précisément ce qui l'anéantiroit.
Il y a plus : en réclamant les assemblées ou
pouvoirs provinciaux et la résurrection des com-
munés,corps et privilèges, M. Fiévée ne voit pas
qu'il nous fait adopter un régime directement
contraire au but qu'il se propose , c'est-à-dire,
1°. qu'il demande beaucoup moins que la Cbarte
ne nous a donné; 2°. qu'il tend à annuler l'auto-
rité royale. Il ne le croira pas sans doute; il est
aise de te lui démontrer.
Jadis le régime des pays d'états étoit éminem-
ment utile aux provinces qui en jouissoient. Mais
cette utilité naissoit de l'absence même du sys-
tème représentatif. Les communes, les corpora-
tions, les grands corps, les états, n'avoient point
l'action du pouvoir demecratique, mais ils la sup-
pléoient quequefois. Les individus isolés obéis-
sent; les grands corps résistent.Plus d'une fois
les plaintes, les recours, les résistances même
des états, surtout en Bretagne et en Provence,
obligèrent les rois à composer avec eux.Ce furent
les pays d'états qui donnèrent lieu à ces magis-
tratures terribles, connues sous le nom d'inten-
dances, lesquelles, réunissant presque tous les
pouvoirs, faisoient plier toutes les volontés sous
leur verge de fer.
Mais tous ces corps-, quels droits avoient-ils
(35)
en comparaison de ce que nous avons acquis?
Le pouvoir démocratique existe aujourd'hui dans
toute sa plénitude, et M. Fiévée veut qu'on en
rétablisse le vain, simulacre : nous avons obtenu
la réalité, et il veut nous faire courir après son
ombre.
Et dans quel but encore? Que peuvent avoir
de commun les anciens états provinciaux et leurs
droits ou abus avec notre nouveau régime ? Com-
ment dés élémens aussi opposés peuvent-ils coexis-
ter avec un système représentatif?
Le pouvoir (démocratique, tel que nous le con-
cevons, tel qu'il existe d'après notre Charte, n'a
qu'un besoin, qu'un devoir, qu'un intérêt : il
n'expripie qu'un seul veau, le voeu national.
Les deux autres pouvoirs, Avec les attributions
qui caractérisent chacun d'eux, n'expriment aussi
qu'un même voeu, ne représentent qu'une vo-
lonté unique, et c'est encore la volonté publique:
concours heureux, harmonie sublime, qui rap-
prochent d'autant plus le corps social des lois de
la nature, que l'unité en est le but.
Il n'y a point de dissonsianee dans les mou-
vemens , point de froissement dans les intérêts;
et s'il y a quelquefois frottement dans les rouages,
le grand ressort qui les meut les ramène tou-
jours à l'unité : ou,enfin, si quelque cause agis-
sante hors du centre commun rompt cette unité
3.
(36)
précieuse, la prévoyance : du législateur y a
pourvu, en donnant au prince le droit d'aug-
menter le nombre des Pairs et de dissoudre la
Chambre des Députés, qui n'agit plus, ou qui
agit en sens -inverse.
Créez des corparations, des droits particuliers,
des privilèges, et, dès l'instant même, vous détrui-
sez l'unité : vous créez des aristocraties partielles
dans le sein du pouvoir démocratique : vous créez
des droits, des volontés, des intérêts qui n'ont
plus rien de commun avec l'intérêt général, et
qui tous demanderont à lui être préférés. Vous
détruisez toute harmonie : vous interrompez cette
chaîne qui lie tous les citoyens : vous substituez
le chaos à l'ordre; enfin vous armez les préten-
tions les unes contre les autres : toutes les pas-
sions se combattent, une seule domine, et c'est
intérêt.
Et qu'on ne pense pas que ce tableau soit exa-
géré ; il est le produit inévitable de la conception
que M. Fiévée a imaginée. Vous ne pourrez pas
établir des droits particuliers pour une seule
classe, sans lui en garantir le libre exercice aux
dépens de tous : vous ne pourrez pas ressusciter
les corporations, sans ressusciter pour elles les
conditions de leur ancienne existence, ou sans
en créer de nouvelles; car ici tout se lie, tout se
tient, tout s'enchaîne : corporations, donc pri-
( 37)
viléges ; corporations , donc assemblées ; corpo-
rations, donc esprit de corps: esprit de corps,
donc opposition à l'intérêt général, donc isole-
ment, donc extinction de l'esprit public. Tout
cela est inévitable.
Il est dans l'essence des corporations et des
ordres de se préférer à tout. L'intérêt de famille
tient le premier rang : après lui, dans l'ordre des
affections politiques, on tient à son corps plus
qu'à sa commune, à sa commune plus qu'à sa pro-
vince, à sa province plus qu'à l'État : telle est
la marche des affections humaines, que rien ne
peut ni détruire, ni même affoiblir.
Rétablissez en France les ordres, les grands
corps, les corporations; et vous verrez les riva-
lités se former, les résistances s'organiser, et les
haines de l'esprit de parti se fortifier de tout ce
que pourra y ajouter l'esprit de corps. Enfin,
ressuscitez les grands corps, assignez-leur des
lois, car tous vous en demanderont, et M. Fiévée
vous y prépare, quand il vous dit (pag. 32) qu'il
doit y avoir des lois particulières pour les diffé-
rentes situations de la société, laissez-vous con-
duire , et vous ne tarderez pas à voir ces lois elles-
mêmes conspirer avec les passions pour détruire
toute harmonie sociale.
D'autre part, une fois rétablis, tous les grands
corps voudront être représentés dans la Chambre
(38)
des Députés; tous voudront que leurs intérêts y
soient mis eh première ligne, qu'ils soient discu-
tés contradictoirément avec les intérêts généraux.
Si quelques-uns des députés appartiennerit à une
corporation, à un ordre particulier, et il sera
presque impossible que cela ne soit pas, leur lan-
gage, leurs opinions ne tarderont pas à vous ap-»
prendre qu'ils tiennent à des intérêts qui ne sont
plus ceux de la patrie. Chacun d'eux voudra faire
restituer à son corps ce qu'il a perdu. Chaque
commune, chaque ville vous demandera un dé-
dommagement pour d'anciens sacrifices'. Les pro-
vinces elles-mêmes, et surtout celles qui n'ont
pas été conquises, vous redemanderont le réta-
blissement des anciens droits, des anciens privi-
léges , peut-être même des lois privatives que la
révolution leur a fait perdre, et dont la garantie
fut jadis la condition première de leur union
avec la France.
Tel est l'inévitable effet du singulier système
qu'invoque M. Fiévée; et, je le répète, dans quel
but ? Pour nous rendre bien moins que,nous n'a-
vons acquis ; que dis-je? pour anéantir le bien-
fait de nés institutions nouvelles.
Mais ce n'est pas tout : j'ai dit qu'il tendoit à
anéantir l'autorité royale dans les provinces, et
la preuve en est facile. L'assemblée ou le pou-
voir-provincial, tel que l'entend M. Fiévée, est
(39)
une autorité démocratique , mommée par le peu-
ple et n'agissant que par lui. Indépendante du
Roi et de ses ministes, elle ne saura que leur
résister; elle ne se croira établie que pour cela,
Le Roi et ses agens ne pourront plus, faire exécu-
ter les lois ; les inutiles préfets n'auront plus d'ac-
tion; ils seront arrêtés à chaque instant par nue
force d'opposition qu'ils pourront d'autant moins
vaincre, que leur pouvoir s'éloigna davantage de
celui dont jouissoient les anciens intendans: et
parfois ce pouvoir ne suffisoit pas.
Nous aurons donc l'aristocratie et ses fiefs, les
communes et leurs droits, les grands corps et
leurs privilèges; mais aussi, pour contre-poids
de leur influence, nous aurons un pouvoir démo-
cratique divisé d'intérêts, des lois sans force, et
un pouvoir royal sans autorité. Voilà le présent
que veut nous faire M. Fiévée. Si ce n'est pas là
son système, j'avoue, avec ingéntiité, que je ne
puis le. concevoir autrement; et mon erreur est
d'autant plus grande, que je la vois avec tous les
caractères; de la vérité.
Les propositions suivantes, tantôt jetées comme
par hasard, tantôt présentées avec autorité, ne
sont que le complément du système de l'auteur.
C'est pour y rester fidèle qu'il cite (pag. 258.)
les Pavlemens comme les gardiens fidèles des cons-
titutions de l'Etat. Après tant de rudes infidélités.
(40)
que ces prétendus gardiens leur ont faites, et dont
la dernière fut l'arrêté du Parlement de Paris du
5 décembre 1788, monument révolutionnaire s'il
en fût jamais, que le ciel préserve un peuple qu'il
aime, de lui donner de pareils gardiens de ses
lois!
C'est dans le même esprit qu'il nous assure
encore (pag. 216) que l'ancienne magistrature
participoit au pouvoir politique. Où, quand, com-
ment a-t-elle participé à ce pouvoir? Seroit-ce
quand le Parlement de Paris cassoit le testament
des rois ou déféroit la régence, seule circons-
tance où il avoit l'air de participer à l'autorité dit
prince? Mais, dans ce cas même, M. Fiévée
prend l'instrument de la puissance pour la puis-
sance même. Hors les temps de troubles, le Par-
lement ne se fût jamais permis de lui-même,
impunément, de pareils actes. Quand il pro-
nonçoit sur la régence ou sur les volontés du feu
roi, il savoit bien qu'il n'obéissoit qu'à l'impul-
sion qui le dirigeoit.
Le prince que gênoit le testament du roi dé-
funt, disoit bien au Parlement : Vous êtes le
gardien des lois, vous êtes le tuteur, le père de
l'État....; mais c'est à condition que ce corps n'en
croiroit rien ; témoin les lits de justice, les lettres
de jussion, et même l'exil, dont plus d'une fois
on a puni sa résistance. M. Fiévée a donc eu tort
(41)
d'aventurer (pag. 7) qu'aux Parlemens seuls
appartenait le droit de prononcer sur les intérêts
généraux de la société. Ce n'est là qu'une erreur
de plus; mais elle étoit nécessaire à son système,
et il nous la donne comme une vérité.
Terminons cette première partie de notre exa-
men, en essayant de décomposer quelques-unes
des propositions les plus absolues de M. Fiévée ;
expliquons ce qu'il a voulu dire, et voyons où
il nous conduira.
: Le pouvoir démocratique, nous dit-il (pag. 15),
ne se compose d'aucun droit inhérent 'aux per-
sonnes ; Une stipule que pour des intérêts ; il traite
des choses , et non des individus.
Commentons ce texte.
Le pouvoir démocratique, tel qu'il existe au-
jourd'hui en France comme en Angleterre et
dans les Pays-Bas, a principalement pour objet
de défendre les intérêts communs à la société. Je
demanderai donc à M. Fiévée comment il est
possible de défendre ces intérêts sans défendre les
individus qui les réclament, et les droits qui leur
servent de base? Je lui demanderai encore si,
dans l'ordre politique comme dans l'ordre moral,
les individus ne passent pas avant les choses, et,
mieux encore, si on s'occupe des choses autre-
ment que par le rapport direct qu'elles ont avec
les individus?
(40
Citons des exemples, et, pour les rendre plus
saillans, cherchons-les dans le livre même . de
M. Fiévée. J'ouvre, et je lis en grosses lettres :
CHAP. IX , Lois de sûreté ; CHAP. XI, Proposi-
tion de suspendre pendant un an l'institution
royale des juges, et épuration; CHAP. XIII, Am-
nistie; enfin, CHAP. XV, Projet de loi sur les
élections. Que M. Fiévée veuille bien nous dire
si ces actes du pouvoir démocratique, ou du
moins si les discussions qui y sont relatives, ont
un autre objet que les personnes, si elles peuvent
se rapporter à autre chose qu'aux individus. Que
devient alors son principe,?
M. Fiévée a donc mal défini et plus mal rai-
sonné. Pour être exact et conséquent, il faut ren-
verser sa proposition et dire : Le pouvoir démo-
cratique stipule d'abord pour les personnes,
puis pour les droits, puis pour les intérêts, parce
que, dans l'analogie de nos idées, comme dans
l'ordre de nos besoins, les intérêts naissent des
droits, lesquels dérivent des personnes.
Voyons encore : Il faut, dit-il (pag. 39 ), car il
en fait un précepte, il faut que l'aristocratie pos-
séde à perpétuité et à des conditions particu-
lières (1), autrement site n'existe pas. Pour se
(1) Pour nous ramener à son système favori, M.Fiévée
nous insinue qu'il faudroit rétablir les substitutions. Je sais
(43)
convaincre du contraire, il suffit d'ouvrir l'his-
toire romaine, dans les beaux temps de Cincin-
natus et de Fabricius. Tant qu'il y a véritable-
ment des nobles dans un pays, il est impossible
de leur ôter leurs privilèges (pag. 32). Je répon-
drai aux lois particulières et aux privilèges que
l'auteur invoque pour la noblesse, lorsque j'exa-
minerai les principes de M. de Chateaubriand,
qui demande même la résurrection des terres
nobles. Enfin, dit M. Fiévée (pag. 384) : dans
l'action des trois pouvoirs politiques que présente
la constitution anglaise , peut-on dire ce que de-
viendrait le pouvoir royal, si la grande aristo-
cratie territoriale perdoit son ascendant (I ) ?
qu'en l'état de nos moeurs, la pairie doit être attachée à la
propriété c'est l'un des principes sur lesquels je suis d'accord
avec M. Fiévée, sans toutefois penser qu'il soit nécessaire
de recréer les substitutions ,lesquelles, sous quelque forme
qu'on les modifie seront toujours une loi que les morts
imposent aux vivans. Au lieu des substitutions, et pour
remplir les conditions de la propriété en faveur des Pairs,
on pourroit, par une loi organique, ordonner qu'à la pairie
seroit attaché un majorat inaliénable, dont le mimmtem de
la valeur seroit fixé par la loi même.
(1) Qu'il me soit permis de présenter ici un article, sous
la rubrique de LONDRES, que j'ai lu dans le Moniteur du
II septeinfeireï
« Aux assises de Wilton, on a commencé les plaidoiries
(44)
Qu' entend M. Fievee par cette grande aristocratie
territoriale ? A quel propos nous cite-t-il l'An-
gleterre quand il s'agit de 1 la France ? Quel rap-
port possible peut-il trouver entre ces deux
États, dans le mode dont les propriétés y sont
réparties?
La grande aristocratie territoriale, telle que
l'auteur l'appelle , est pour l'Angleterre l'une des
causes les plus directes des troubles qui l'agitent.
» du procès entre lord Hivers, qui prétend être proprié-
» taire de la chasse de Cranborne, et les paysans, qui se
» défendent contre lui. Jamais peut-être un particulier, ni
» même un prince, n'a réclamé un privilège de chasse ex-
» clusif pour un domaine si étendu. Les paysans plaident
» pour l'indépendance de leurs propriétés dans les terres de
» ce domaine. ... Je prie le jury, a dit M. Best ( avocat
» des paysans ), de considérer ce que c'est que la réclama-
» tion du noble lord : c'est le droit de laisser courir son
» gibier sur cinq cent mille acres de terres , c'est-à-dire,
» sur un domaine qui s'étend sur trois comtés, et qui a plus
» de cent milles de circonférence. Il prétend que , dans ce
» vaste territoire, personne ne peut labourer la terre au
» détriment du gibier; personne ne peut clore sa propriété;
» personne ne peut abattre du bois ; personne , enfin, ne
» peut molester le noble lord. »
Lord Rivers est sans doute un de ces grands propriétaires
comme les aime M. Fiévée; et les prétentions du chasseur
anglais sont un assez joli pendant de celles de l'écrivain
français.
(45)
Que peut-on attendre du patriotisme dans un
pays où les propriétaires sont à ceux qui ne le
sont pas, comme un est à cent, et où les grands
propriétaires sont comme un est à deux mille,
et peut-être je ne■ dis pas assez? Quel peut y
être le stimulant de l'esprit public, quand un
intérêt étranger ne l'excite pas? D'où peuvent y
provenir ces émigrations effrayantes dont l'An-
gleterre offre l'exemple, par suite de la plus im-
politique répartition des propriétés? Quelle cause
mystérieuse pousse loin de leurs foyers ces fiers
insulaires qui semblent n'aimer rien au-dessus de
leur patrie ? Enfin, que penser d'un pays où le
tiers de la population, sans propriétés, sans tra-
vail , sans ressources, vit sur la taxe des pauvres,?
D'autre part, voyons ce qui se passe en France,
où les propriétés sont moins inégalement distri-
buées. Les individus, attachés à leur terre na-
tale, à leur bien-être, y redoutent bien plus de,
voir troubler la tranquillité générale. La posses-
sion est pour le gouvernement la première des ga-
ranties; car le propriétaire craint bien plus de
perdre ce qu'il possède, qu'il ne désire d'acquérir
ce qu'il n'a pas. Cet avantage de position est im-
mense pour le gouvernement : il ne peut le perdre
que par sa faute, et même par de nombreuses
fautes.
De nos jours, dans le déplorable isolement dont
(46)
les hommes sont plus ou moins infectés, la pro-
priété est plus que la patrie ; et l'intérêt privé re-
tiendroit encore ceux que l'intérêt général ou
la patrie n'arrêteroient plus. En principe, voulez-
vous faire des citoyens ? attachez-les à leur pays,
par la propriété. Voulez-vous les affectionner au
gouvernement ? faites-leur aimer ses lois : voilà
tout le secret des hommes d'état. Cette proposition
embrasse jusqu'aux dernières classes de la société.
La terre disoit un ancien, donne à ceux qui l'ont
cultivée le courage d'en défendre les fruits. La
trop grande richesse fait de mauvais citoyens de
ceux qui ont tout, parce qu'ils ont trop à perdre
en s'exsposant, et de ceux qui n'ont arien, parce
qu'ils n'on rien à défendre.
Pense-t-on, après cela, que les grandes pro-
priétés territoriales offrent à un gouvernement
plus de chances de saint, comme Le suppose
M. Fiévée, que les attaques de ceux qui n'ont
rien,ou qui ont peu, ne peuvent lui offrir de
chances de danger?
(47)
CHAPITRE IV.
Contradictions de M. Fiévée.
J
ETONS à présent un rapide coup d'oeil sur les
nombreuses contradictions que M. Fievée a se-
mées dans son livre. Nous verrons qu'il mar-
chande peu pour des intérêts qui ne sont pas les
siens : aussi la plus rude satire de l'ouvrage sera
d'opposer M. Fiévée à lui-même. Au reste, ses
contradictions surprendront peu, si l'on observe
qu'il a un but et point de plan ; qu'il a peu de
vues saines et beaucoup d'opinions qui le sont
moins; qu'il a à la fois des attaques à diriger et
des considérations à garder, beaucoup d'inté-
rêts à fronder et beaucoup de passions à satis-
faire.
Qu'on veuille bien me permettre, en commen-
çant , de citer une petite anecdote qui s'est passée
à Naples, et dont j'ai été le témoin. Le rédacteur
du Moniteur des Deux-Siciles écrivoit dans le
sens du gouvernement qui existoit alors, et la
doctrine qu'il professoit étoit dans le sens de sa
propre opinion. Au retour du roi Ferdinand IV,

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