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Examen des fautes du dernier gouvernement, tel qu'il fut imprimé le 29 avril 1815. 2e édition, augmentée d'un supplément, par M. le Vte Auguste de Saint-Chamans

De
117 pages
H. Nicolle (Paris). 1815. In-8° , 51-67 p..
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EXAMEN
DES FAUTES
DU DERNIER GOUVERNEMENT.
DE L'IMPRIMERIE DE C.F. PATRIS,
IVUE DE LA COLOMBE , N° 4 , DANS LA CITE.
EXAMEN
DES FAUTES
DU DERNIER GOUVERNEMENT,
TEL QU'IL FUT IMPRIMÉ LE 29 AVRIL 1815.
SECONDE ÉDITION,
AUGMENTÉE D'UN SUPPLÉMENT,
PAR M. LE Ve AUGUSTE DE SAINT-CHAMANS.
A PARIS,
Chez H. NICOLLE, Libraire, rue de Seine, hôtel
de la Rochefoucault.
Août 1815.
L
'IDÉE de me faire imprimer s'est
quelquefois présentée à ma pensée. Je
me promettais alors de livrer mes ou-
vrages seuls , et non point mon nom,
aux réflexions des journalistes et du
public ; mais c'est lorsque la liberté de
la presse est accordée sans restriction,
qu'il est plus important de réprimer la
licence de la presse. Aujourd'hui chacun
peut dire tout ce qu'il veut, mais chacun
doit répondre de tout ce qu'il dit ; et
comme je ne veux point me soustraire à
cette responsabilité, je signerai cet écrit.
L'amour du vrai m'a engagé à l'entre-
prendre. J'ai toujours.aimé avec la plus
forte passion la vérité, ou du moins ce
que je prenais pour elle. A aucune épo-
que de la révolution, je n'ai pu souffrir,
(6)
sans protester contre, que l'on calom-
niât, devant moi, même des criminels :
et l'on sait combien le monde en géné-
ral y est disposé. Je protesterai bien
davantage, quand j'entends calomnier
ceux qui né sont que malheureux.
EXAMEN
DES FAUTES
DU DERNIER GOUVERNEMENT.
u
N E des manies les plus communes aux
hommes , c'est celle d'aller chercher de tous
côtés aux événements des causes éloignées,
tandis qu'ils ne voyent pas les causes simples
et naturelles qui sont sous leurs yeux. L'on
fait des ouvrages sur les causes de la chute
de Louis XVIII, et l'on ne réfléchit pas
assez que la conduite de Louis XVIII a été
tout-à-fait indifférente dans cette circons-
tance. On dit à ma droite : C'est pour avoir
violé la Charte constitutionnelle que le Roi
a perdu sa couronne. J'entends à gauche : Si
le Roi n'avait pas observé si fidèlement cette
maudite Charte , il serait encore sur son trône.
Discours également frivoles. Cette dernière
révolution a été tout-à-fait indépendante de
l'observation ou de la violation de la Charte-
( 8)
On parle beaucoup de trahison et d'incapa-
cité autour du trône. Je ne sais pas s'il y a
eu trahison ; je sais bien qu'il y a eu incapa-
cité ; mais tout cela faisait peu de chose à la
circonstance présente. Voyons les choses telles
qu'elles sont.
Des armées ont eu les plus prodigieux suc-
cès , ont remporté les plus éclatantes vic-
toires qu'offrent les fastes des nations. Des
revers, il est vrai, ont suivi ces triomphes ;
mais ces revers , amenés par la force des cir-
constances et l'immense supériorité du nom-
bre , ces revers toujours entremêlés d'instants
glorieux et de faits éclatants , n'ont point hu-
milié ces soldats , si souvent vainqueurs ;
n'ont pu leur ôter la conscience de leur va-
leur et l'orgueil de leurs succès. Que faisaient
donc depuis un an ces soldats au milieu des
douceurs du repos dont ils jouissaient? Leur
pensée se reportait sans cesse aux grandes
époques de leur gloire. Que disaient-ils dans
leurs chambrées ? Ils se racontaient leurs
vieilles guerres. Chacun parlait des divers
pays qu'il avait vus , faisait le récit de ses
campagnes , et le récit se terminait toujours par
la prise delà capitale ennemie, il était impos-
(9)
sible que dans ces entretiens continuels le gé-
néral , qui les avait guidés dans ces hautes en-
treprises , ne fût pas sans cesse présent à leur
pensée ; que son nom ne se trouvât pas tou-
jours dans leur bouche. Pouvait-on empêcher
qu'au bout d'onze mois ils reconnussent encore
celui qui avait été vingt ans leur général ? Pou-
vait-on espérer qu'au bout d'onze mois, ils se-
raient devenus sourds à sa voix , et en vien-
draient jusqu'à tourner leurs armes contre lui
et menacer son existence? On voit qu'il n'est
pas besoin de chercher si loin les causes d'un
événement si simple. Il y a eu dans l'histoire
de la dernière révolution deux parties bien
distinctes : conspiration au dedans , invasion
au dehors. Si la conspiration qui devait faire
proclamer l'empereur à Paris , pendant qu'il
marchait sur Lyon , avait réussi, on aurait pu
crier à la trahison, à l'impéritie , etc ; mais
cette partie du plan a totalement échoué, et il
était à peu près impossible qu'on arrêtât l'inva-
sion. L'empereur n'avait qu'une petite armée ;
mais enfin il fallait opposer quelques troupes à
ces mille hommes de sa vieille garde. L'ex-
trême rapidité de sa marche ôtait le temps et
les moyens d'organiser des volontaires , ou
même, parmi les gardes nationales, une portion
( 10 )
propre à la guerre. Il fallait opposer dés sol-
dats ; et ces soldats se rangeant autour de leur
ancien général , il y avait peu de moyens de
résister au torrent. Peut-être des gens qui au-
raient eu le don de prophétie, et qui auraient
vu d'avance comment la chose devait se pas-
ser, auraient-ils pu trouver le remède : c'est
probable, mais ce n'est pas sûr.
Je crois avoir prouvé que la conduite du
Roi n'a pu avoir aucune influence sur les der-
niers événements ; car les causes morales ne
font pas leur effet au bout de onze mois.
Quand les Stuarts perdirent, au bout de vingt-
huit ans, le trône où ils étaient remontés , on
put chercher les causes de leur chute, et les
trouver dans leurs tentatives pour étendre la
prérogative royale au-delà des bornes con-
venues , dans leur peu de respect et d'atta-
chement pour le système religieux dominant
en Angleterre. Ces causes, qui agissent tou-
jours lentement, avaient alors eu le temps de
faire leur effet. Je vais examiner ici si Louis
XVIII avait fait des fautes du même genre,
comme on le lui reproche, et si sa conduite
devait, par la suite des temps, amener la chute
de sa famille.
( II )
Je trouvé une partie des reproches faits au
dernier gouvernement, dans une brochure in-
titulée , Ou gouvernement paternel de Louis
XVIII, titre où personne n'aurait soupçonné
de l'ironie avant de lire l'ouvrage. Je les trouve
aussi dans un résumé où le franc parleur tient
registre de ces fautes , prétendues causes d'un
événement qui serait arrivé sans elles ; où il
se fait l'écho de vingt brochures 7 et mêmes
des caricatures (i).
Le premier reproche fait aux Bourbons, est
le traité qui a livré les places qui auraient
tenu des années, et qui, d'un trait de plume,
a réduit la France de plus d'un tiers. Ce sont
la des faits incontestables ; mais voyons s'ils
offrent un juste sujet de reproche. La con-
vention qui livrait toutes les places hors de
France a été faite par M. le comte d'Artois.
Il est certain qu'on ne pouvait avoir aucun es-
poir de secourir ces places. Cinq cent mille
ennemis en France, du nord au midi ; une
réserve de cinq cent mille hommes en marche
de tous les coins de l'Europe , en étaient la
(i) Gazette de France , du Ier avril.
( 12)
possibilité. Ainsi on pouvait calculer au bout
de combien de mois précisément la famine
forcerait toutes ces places à se rendre. On les a
donc abandonnées , en se réservant une partie
des munitions qu'elles contenaient, et on a
obtenu par ce sacrifice la prompte évacuation
du territoire français par toutes les troupes
étrangères, ainsi que l'engagement de remet-
tre aux autorités françaises l'administration
des pays qu'elles occupaient, et de renoncer
au droit d'y imposer des contributions de
guerre. Ainsi nous ne donnions que ce qu'on
nous aurait ôté , et nous étions délivrés de
ce fléau si onéreux, si ruineux, du séjour des
armées étrangères. Ce qui prouve qu'on a cru
faire, par cet arrangement, une chose très-utile
à la France, c'est que si M. le comte d'Artois
avait écouté des conseils timides , il n'aurait
pas été si pressé de renvoyer les alliés. Le
départ de ces troupes, qu'il jugeait avanta-
geux à la France, paraissait à quelques per-
sonnes dangereux pour lui-même. Mais ces
princes, imposés par l'étranger, n'ont rien de
plus pressé que de se priver du secours et de
l'appui des étrangers. Que n'eût-on pas dit
avec plus de raison, si, passant des mois à
discuter sur les conditions , ils avaient donné
( 13)
aux puissances étrangères un prétexte pour
laisser leurs troupes sur notre territoire, et
les faire vivre à nos dépens !
Quant au traité définitif qui a réduit la
France d'un tiers, il faut l'attribuer aux chances
de la guerre, qui lui avaient donné et lui ra-
vissaient ces provinces. Peut-on faire un plus
pauvre raisonnement que celui de l'auteur?
Louis XVIII ne voulait rien devoir à la
valeur des Français.... De nouvelles posses-
sions ajoutées à l'ancien territoire, sous des
bannières qui n'étaient pas les siennes, lui
auraient rappelé un souvenir importun, et
l'amour-propre parla plus haut que l'amour
de la patrie* Ainsi c'est l'amour-propre qui
engageait le Roi à se borner à l'ancienne
France. S'il avait pu étendre son royaume au
Rhin et aux Alpes, ce vaste et puissant em-
pire dont il était le chef, aurait blessé son
amour-propre, au lieu de le flatter ! Qui ne
sait au contraire que Louis XVIII a fait tous
ses efforts pour conserver à la France la partie
de ses conquêtes qui doit naturellement en-
trer dans le système de cet Etat ; qu'il a même
ajouté un ou deux départements à l'ancienne
France, quelque choquant que cela fût pour
(14)
son amour-propre? qu'il a même dit, au sujet
de certaines propositions qu'on lui faisait :
J'aime mieux retourner en Angleterre que
de signer des conditions honteuses pour la
France. Quelles étaient ces conditions hon-
teuses ? je l'ignore ; peut-être s'agissait-il de
faire pour le port de Cherbourg ce que fit
Louis XIV pour celui de Dunkerque ; et ce-
pendant, lorsque Louis XIV céda à la néces-
sité , il était loin de voir la moitié de son
royaume occupée par l'ennemi, et sa capitale
envahie.
L'auteur de la brochure et le journaliste,, à
propos de l'acte constitutionnel et du sénat,
du titre de roi de France et de Navarre, par
la grâce de Dieu, et de la dix-neuvième an-
née du règne, reviènent sur des griefs aux-
quels M. de Chateaubriand a déjà trop bien
répondu pour que je m'en occupe ; je ne dis-
cuterai pas non plus le reproche des réformes
faites dans le militaire et dans le civil. Il ne
faut pas une grande conception pour deviner
qu'une nation de vingt-six millions d'hommes
n'a pas besoin d'employer et est dans l'impos-
sibilité de payer la même quantité d'officiers
et d'administrateurs qu'une nation de quarante
( 15)
millions. Je ferai seulement une observation :
c'est que la sainte colère de l'auteur, ainsi que
ses longs et fastidieux détails sur les change-
ments dans l'imprimerie royale, feraient soup-
çonner que son grand zèle pour la chose pu-
blique vient de l'intérêt particulier blessé chez
lui ou chez ses amis. Du reste, eût-il cent fois
raison , on ne pourrait s'en prendre qu'au
ministre chargé de cet objet, et non au Roi,
qui ne peut s'occuper par lui-même de ces
petits détails.
L'auteur dit qu'il était dans les intentions
de Louis de détruire tout ce qui avait été
fait en son absence, excepté ce qu'il y avait
d'onéreux pour le peuple. Il dit aussi dans la
préface : Quelle a été la douleur des Fran-
çais de ne voir dans leur nouveau Roi qu'un
esprit rancunier, entiché de ses prétendus
droits et des institutions de la vieille monar-
chie! Il faut convenir qu'il y a deux manières
de voir; car j'ai vu précisément tout le con-
traire. Quels sont donc les grands changements
qui ont substitué les choses anciennes à celles
qui étaient établies depuis la révolution? A-t-on
changé la division en départements pour réta-
blir celle des provinces ? a-ton substitué les
( i6-).
intendants et subdélégués aux préfets et sous-
préfets, les coutumes de chaque province et
le droit romain au Code civil, les parlements
aux différentes cours de justice ? a-t-on dé-
truit l'uniformité des poids et mesures? a-t-on
sacrifié les maires et les juges de paix aux
baillis, échevins, prévôts des marchands , le
franc à la livre, les pièces de 5 et de 20
francs à celles de 6 et de 24 livres, les pa-
tentes aux maîtrises, etc.? N'a-t-on pas con-
servé les mêmes divisions militaires? a-t-on
rien innové dans le système des finances et
de la perception des impôts ? a-t-on rétabli la
vénalité des charges ? Je ne vois pas, au con-
traire , un seul point important où l'on n'ait
profité des améliorations nées de la révolu-
tion. Toute la différence s'est à peu près bor-
née à des changements de nom ; et en vérité ,
que l'on ait des lycées ou des collèges, un ins-
titut ou des académies, des gentilshommes de
la chambre ou des chambellans , je ne crois
pas que l'ordre social en soit fort dérangé, et
je pense que chacun peut en sûreté suivre
là-dessus son caprice. Il est un seul point sur
lequel je conviendrai avec l'auteur qu'on a
eu tort de revenir aux idées d'autrefois ; et si
une autre cause que la cause très-simple dont
j'ai parlé au commencement, a contribué à la
chute du dernier gouvernement, c'est la faute
dont il est ici question , la formation de la
maison du Roi. Il est certain que ces corps
difficiles à mettre et à tenir au complet, parce
que l'espèce d'hommes qui les composait au-
trefois n'existe plus , présentaient une mau-
vaise organisation militaire en cas de besoin ;
que les soldats et les officiers de l'armée fu-
rent tous extrêmement mécontents de cette
création : les premiers, de voir auprès d'eux
des soldats officiers ; les autres , de voir tant
de grades élevés obtenus sans combats, tandis
que les leurs leur avaient coûté si cher. Il est
certain qu'une garde royale de douze à quinze
mille hommes choisis avec discernement dans
l'élite de l'armée , aurait excité moins de ja-
lousie, et sans offrir plus de bonne volonté et
d'ardeur individuelle que la maison du Roi ,
aurait présenté plus de moyens de résistance
dans l'occasion. Plusieurs considérations ren-
daient cette faute difficile à éviter. Il eût fallu
que le Roi repoussât ces gardes du corps qui,
après avoir défendu jusqu'à la fin les marches
du trône de son frère , venaient lui offrir avec
joie leurs services; etpuis l'on avait tant dit que
la réforme de la maison militaire de Louis XVI
3
( 18)
avait beaucoup contribué à sa perte, qu'il était
difficile de prévoir que le rétablissement de
cette maison contribuerait à celle de Louis
XVIII. Au reste, cet établissement qui était
une maladresse , n'a jamais pu être un tort,
puisqu'il ne blessait en rien la Charte ni les
principes reconnus par le Roi.
L'auteur dit ensuite que Louis XVIII est
revenu avec sa morgue et ses préjugés; qu'une
méfiance générale avait gagné les esprits ;
que les acquéreurs de biens nationaux trem-
blaient. Quant a la morgue , je ne l'ai point
vue ; mais je ne discuterai pas là-dessus : cha-
cun voit avec ses yeux. Pour les acquéreurs
de biens nationaux, je ferai une distinction:
certes, les acquéreurs des biens du clergé ne
tremblaient pas -, puisque Je Roi lui-même ,
proposant aux deux,chambres et effectuant
ensuite avec leur consentement la vente d'une
grande partie des bois du clergé, se soumet-
tait aux mêmes chances que les acquéreurs ,
et par conséquent donnait à la vente de nou-
velles garanties. Quant aux acquéreurs des
biens d émigrés , leur position n'était pas fort
agréable , sans doute ; mais elle ne l'était pas
plus avant le dernier gouvernement, et ne
( 19 )
l'est pas davantage aujourd'hui. Depuis que
les radiations, les éliminations, lés amnisties^
ont ramené en France la presque-totalité deS
émigrés, c'est-à-dire, depuis quinze ans , la
présence du dépossédé auprès du possesseur
de ses biens a toujours rendu la situation du
dernier fort embarrassante. Les acquéreurs ,
dit-on , éprouvaient une défaveur très-mar-
quée. Mais , depuis vingt ans , je n'ai pas
vu une ville où ces acquéreurs ne fussent ex-
posés à une espèce de proscription morale dé
la part de là majorité des habitants , je dirai
presque de la part de tous ceux qui n'avaient
pas acheté de biens d'émigrés. Qu'ont^ils
éprouvé de plus sous le dernier gouverne-
ment , que cette défaveur générale ? A-t-on
essayé d'expulser un seul acquéreur? LaChârte
et les lois , où il a été question des émigrés ,
n'ont-elles pas toujours garanti de nouveau
l'intégrité des ventes ? Leur propriété était
donc parfaitement établie, leur bénéfice as-
suré ; c'est un malheur que l'on ne puisse pas
toujours joindreau bénéfice la faveur publique.
Mais, dit-on, cette défaveur a porté quelques-
acquéreurs à faire des arrangements. En vé-
rité, je ne puis pas y voir un mal. Je suis con-
vaincu que la France ne sera jamais heureuse
et tranquille ; que la France ne s'élèvera ja-
mais à toute la force , à toute la prospérité, et
au bonheur qu'elle peut atteindre, tant qu'il
y aura vis-à-vis l'un de l'autre ces deux partis
toujours subsistants, et nécessairement enne-
mis. Je voudrais (et c'est le voeu d'un bon
citoyen ) que tous les acquéreurs s'entendissent
avec ceux dont ils possèdent les biens. Dans
les arrangements faits jusqu'ici, il y en a eu
de deux espèces, et d'aucune manière les ac-
quéreurs n'ont été lésés. Ou l'acquéreur a
revendu son bien à l'émigré, et il l'a en gé-
néral vendu bien au-dessus du prix de son
acquisition ; dans ce cas , sans compter les
bénéfices de chaque année de possession , il a
encore gagné sur le fond. Ou il a donné à
l'émigré une certaine somme pour ratifier la
vente ; cette somme se fût-elle montée au'cin-
quième, au quart même de la valeur du bien ,
l'acquéreur ne perdait rien sur le capital. Tel
bien qui produisait à l'acquéreur 6,000 liv. de
rente brut, lui représentait, comme bien d'é-
migré 100,000 f. ; et comme bien patrimonial,
acquiert une valeur de 150,000 fr.; ainsi, la
sommée payée par l'acquéreur se retrouve sur
lebien dont la valeur est augmentée dans cette
proportion. Que l'acquérenr vende, qu'il em-
prunte sur sa terre ,. qu'il donne une dot à l'un
de ses enfants, et il retrouvera cette valeur de
sa terre , sans compter que ees transactions
eussent été moins faciles à faire , si sa terre
n'était pas devenue patrimoniale. Il est si vrai
que cet arrangement n'est pas onéreux pour
l'acquéreur , que sous le gouvernement impé-
rial on en a vu beaucoup de semblables, et
bien des propriétés ont été vendues sous la
condition que l'acquéreur ferait ratifier la
vente par l'ancien propriétaire , ce qu'il faisait
en lui donnant une somme qu'il retrouvait en-
suite sur le surcroît du prix de la vente. Or ,.
si le dernier gouvernement, sans forcer à rien
les acquéreurs, a employé son influence à en-
courager les arrangements, il me paraît avoir
fait une chose très-avantageuse aux finances
de l'Etat, qui éprouvent un grand tort du peu
de mutations de ces biens , et à la France qui
trouvera toujours un obstacle à une parfaite
harmonie dans ces dénominations d'acquéreur
et d'émigré , d'ancien propriétaire et de nou-
veau possesseur.
Le journaliste parle de la scène scandaleuse
de Saint-Roch , comme contribuant à anéantir
la liberté des consciences. Je dis, au contraire?
(22)
qu'elle eh est la suite nécessaire : je laisserai
ici l'excommunication des comédiens , qui
m'a toujours paru bizarre et injuste , une fois
qu'elle ne tombe pas sur tous les comédiens,
dans les pavs chrétiens. Lorsque la liberté des
cultes n'existait pas, tout le monde étant censé
catholique, pouvait réclamer le même droit
aux dernières prières que les Chrétiens font
dans l'église sur le cercueil des morts ; mais
la liberté des cultes existant, autorise un curé
à refuser ces dernières cérémonies aux morts,
s'il ne sait pas qu'ils ont vécu dans sa commu-
nion ; car on ne prétendra pas qu'un prêtre
catholique doive admettre dans son église des
mahométans , des juifs ,des payens ou même
des protestants; chaque culte a ses cérémonies
qui lui sont particulières. Or, si un curé s'est
présenté plusieurs fois pour offrir à un mou-
rant les derniers sacrements de la religion, si
on lui a plusieurs fois refusé tout accès dans
la maison, il doit penser que cette personne
ne professe pas la religion catholique , et qu'il
ne peut, par conséquent, l'enterrer suivant
les rits d'une religion qu'elle n'a pas reconnue.
Je ne vois rien là que de très-simple et cer-
tainement de très-peu fâcheux dans l'opinion
des personnes qui ont paru dans celte affaire ;
(a3)
et en supposant même qu'il y eût ici des torts,
il n'y aurait encore aucun reproche à faire au
Roi, qui n'y a eu quelque rapport que par
son extrême indulgence envers les auteurs de
cette petite sédition.
J'en viens à une question qui a paru exciter
des mécontentemens dans une certaine classe,
c'est le rétablissement de la noblesse. L'aris-
tocratie bourgeoise des petites villes a beau-
coup envié ( en vérité on ne sait pas pourquoi)
les avantages accordés à la noblesse, et a fait
semblant d'être alarmée du prochain retour
des droits féodaux qui ne pesaient point sur
elle , afin d'avoir pour alliée là population des
campagnes. Si j'ai dit le rétablissement de la
noblesse, c'est pour parler leur langage. En
quoi l'a-t-on rétablie? en lui donnant de vains
titres , et rien de plus. Certes, l'avantage est
grand ! et même tant de gens qui n'en avaient
jamais eu sous aucun régime, en ont pris sui-
vant leur caprice , qu'on ne sait s'il faut dire
que le Roi a rendu à la noblesse ses titres, ou
qu'il a donné à tout le monde le droit de s'en
adjuger. D'ailleurs , si donner des titres sans
privilèges, c'est rétablir la noblesse, ce n'est
pas le Roi qui l'a rétablie, et elle a été recréée
(24)
en France depuis plus de dix ans. Car je n'en-
tends pas cette distinction de noblesse féodale
et de noblesse donnée comme récompense na-
tionale. Féodal n'a plus de sens en français,
et n'est bon qu'à parler aux passions. L'autre
noblesse nationale , si elle était entièrement
personnelle, serait différente de celle qu'à ré-
tablie le Roi ; mais une fois qu'elle est héré-
ditaire , et même avec substitution , c'est ab-
soluement le même genre de noblesse où le fihf
reluit du mérite de ses pères.
Le Roi a eu , dans cette occasion , le mal-
heur qui arrive souvent aux souverains , de ne
contenter personne ; car je me rappelé fort
bien qu'à l'époque où parut la Charte , un gen-
tilhomme n'en rencontrait pas un autre sans
lui faire son compliment de condoléance, et
sans lui dire : // n'y a plus de noblesse. Il est
un peu dur, on en conviendra , de n'avoir
aucun privilège , et d'encourir la défaveur qui
poursuit les privilégiés. Vous vouliez donc ,
s'écriera-t-on , qu'on rétablît la féodalité , la
glèbe , les dîmes , etc. etc. (i) ? Eh ! non ,
pous n'y pensions pas. Dès l'époque de l'as-
(j) voyez les notes à la fin-
(25)
semblée constituante, cet ordre était disposé
à renoncer aux droits onéreux, à contracter
l'obligation de contribuer, comme tous les
autres citoyens , aux charges publiques, et en
tout, à reconnaître l'égalité de tous devant la
loi. Mais enfin, s'il y a une noblesse , il faut
bien qu'elle soit distinguée de quelque ma-
nière , et c'est précisément des distinctions ,
des privilèges purement honorifiques qu'on
pouvait lui accorder. Ce sujet me conduit à
examiner en peu de mots s'il faut une no-
blesse dans un Etat; si cette noblesse doit avoir
des distinctions.
La première question me paraît résolue par
le fait; car il n'y a jamais eu d'Etat sans no-
blesse, c'est-à-dire, sans une classe placée de
père en fils au-dessus des autres dans l'opi-
nion. Les Juifs avaient les tribus de Lévi et
de Juda ; l'Egypte, ses prêtres ; Sparte, ses
béraclides ; Rome, ses patriciens; Athènes et
Berne leur aristocratie, etc. Dans les Etats-
Unis , les familles de Washington et de Fran-
cklin seront toujours distinguées des autres ;
et à mesure qu'il y paraîtra des hommes célè-
bres de quelque manière, le nombre de ces
familles distinguées augmentera. Jamais on ne
(a6)
fera le même accueil au fils d'un grand homme
et à celui du bourreau , ou , ce qui est encore
au-dessous, au fils d'un scélérat; et cependant
on leur ferait nécessairement le même accueil,
et peut-être le meilleur à celui-ci, s'il était
rigoureusement vrai que le mérite personnel
fît tout dans ce monde. Mais le fait est que
cela n'a jamais été et'ne sera jamais vrai nulle
part. S'il est très-difficile que le temps n'a-
mène pas la noblesse dans tous les Etats, il
l'est bien plus encore de la détruire dans un
pays où elle existe depuis long-temps ; on peut
même assurer que c'est une chose impossible ,
et notre révolution en a fourni la preuve. Dans
les temps où il y a eu le plus d'animosité
contre cet ordre aboli , un homme annoncé
par son nom , trouvait en général, même chez
les plus chauds républicans, plus d'égards et
de considération qu'un autre. Chez quelques-
uns , il est vrai, il rencontrait un surcroît de
grossièreté et une préférence de brutalité ;
mais cela même prouve que l'ardent ami de
l'égalité savait fort bien le reconnaître comme
noble, et le distinguer, de quelque manière ,
de la foule. Il y a donc nécessairement une
noblesse partout, c'est-à-dire, des hommes con-
sidérés uniquement à cause de leur nom et de
(27)
leurs pères, indépendamment du mérite per-
sonnel. Il y a en France particulièrement une
ancienne noblesse indestructible, et une nou-
velle noblesse que le temps, les alliances et la
communauté d'intérêt confondront bientôt
avec l'autre. La noblesse subsistant donc né-
cessairement de fait, et les titres étant publi-
quement reconnus depuis dix ans , en quoi le
Roi l'a-t-il rétablie ? Il a rendu des titres à
ceuK que la révolution en avait privés. On
sent de reste que, puisqu'il y a une noblesse,
il est assez naturel qu'ils en fassent partie.
J'examinerai ici si la noblesse doit avoir des
distinctions.
Quel serait le but de ces distinctions ?
D'augmenter les égards et la considération
qu'on a pour la noblesse. Est-ce à désirer ?
Oui, car si la noblesse n'existait pas déjà ,
on devrait regretter qu'elle n'existât pas ; il
faudrait la créer. Sans un corps élevé par le
rang au-dessus des autres, il n'y aurait plus
que la richesse qui attirât la considération.
Que de bassesse va sortir de là ! Cette richesse,
qui présente déjà tant de tentations, puisqu'elle
procure les douceurs de la vie , puisqu'elle
donne cet éclat extérieur qui impose tant
(28)
au vulgaire ; quelle ardeur pour l'acquérir,
si elle donnait encore le premier rang dans
le monde, s'il n'y avait rien au-dessus ! C'est
alors que le mérite se pèse au poids de l'or ;
que le profit est le seul dieu qu'on encense.
Mais s'il y a une noblesse, l'honneur est un
dieu plus puissant. Quand on voit l'opulent
financier céder le pas au pauvre gentilhomme,
quel coeur bien placé ne battra pas pour cette
gloire qui conduit à la noblesse , au lieu
d'aspirer à ces emplois subalternes qui ne
conduisent qu'à la fortune Que j'aimais cet
antique préjugé qui interdisait le commerce
à la noblesse, et ne lui permettait presque
d'autre état que l'état militaire! Autant le com-
merce rétrécit l'âme, l'habitue à tout calculer,
et le dirige uniquement vers le gain, autant
les armes élèvent le coeur et le dirigent vers
tout ce qui ressemble à la gloire. Que la
noblesse soit donc le prix de la gloire
et des belles actions ; qu'elle soit au-dessus
de la richesse, qui n'est que le prix du ha-
sard ou des bons calculs , souvent des mau-
vaises actions. Je le demande enfin, pourquoi
l'argent serait-il la seule chose dont on pût
hériter. Si la gloire qu'un homme a acquise
par une rare valeur, par des talents très-dis-
(29)
tingués dans la magistrature » dans les lettres
ou les sciences, ne peut passer à ses enfants, et
leur assurer quelque avantage , quel homme
travaillera à les acquérir et ne regrettera pas
le temps qu'il employé à autre chose qu'à
amasser de l'argent, le seul bien qu'il puisse
transmettre à ses enfants ? Et qu'on ne s'y
trompe pas : on vous refuse aujourd'hui le
prix d'un mérite qui était à votre père et
que vous n'avez pas acquis : on vous refusera
demain, par la même raison , sa fortune que
vous n'avez pas acquise , et cette égalité par-
faite vous ramènera à la loi agraire et au par-
tage égal des terres. Eloignons ces idées et
donnons aux hommes de plus nobles buts.
Remarquons-le d'ailleurs ; si de glorieux tra-
vaux conduisent un citoyen à la noblesse, la
noblesse à son tour conduit ses descendants
aux glorieux travaux ; la noblesse impose des
devoirs plus étroits à ceux qui veulent rester
dignes de leur sang. Il est telle action que le
même homme fera s'il est perdu dans la foule,
et qu'il ne se permettra pas s'il est retenu par ce
qu'il doit à son rang. On le voit sans cesse à l'ar-
mée. Tel homme qui fuirait ou tremblerait dans
une compagnie du centre, brave intrépidement
le danger, parce qu'il fait partie de la com-
(3o)
pagnie de grenadiers. La noblesse est donc
un attrait qui excite toutes les classes de l'Etat
à se distinguer pour y parvenir ; elle est
encore un garant , pour la plupart de ses
membres, qu'ils ne manqueront jamais à leurs
devoirs, à leur Souverain et à l'Etat. Pour
tenir donc la noblesse à la première place,
il fautqu'elle ait des distinctions honorifiques.
Elle en avait bien , et en conserva toujours
à Rome, dans cette république où les plé-
béiens étaient si jaloux des patriciens ; elle
en a bien dans cette monarchie, celle de toutes
les monarchies où les droits du peuple sont le
plus assurés.
Mais, dira-t-on , vous ne réclamez d'abord
que des droits honorifiques ; les privilèges et
tous les droits féodaux viendront bientôt à
la suite. N'a-t-on pas déjà vu des nobles s'en
vanter hautement, et rendre dans leurs terres
les hauteurs et l'insolence qu ils avaient trou-
vées chez quelques seigneurs de la cour. Je ré-
pondrai : je sais bien que quelques pauvres
esprits parmi les gentilshommes de province,
et surtout parmi ceux qui ne sont plus jeunes,
se sont tout-a-fait abusés sur leur position
actuelle : quelques-uns même étaient tentés
( 31 )
de se croire ce qu'ils ont été ou même plus
qu'ils n'ont jamais été ; mais c'était un bien
petit nombre ; et qu'y faire ? Il y a des sots
dans toutes les classes. Je sais aussi qu'à la
cour quelques pauvres esprits des deux sexes
ont révolté par leur impertinence et leurs
grands airs ; qu'y faire encore ? il y a eu dans
tous les temps et dans toutes les cours de ces
gens à qui les plats hommages qu'ils reçoivent
dorment la plus haute idée de leur propre
importance , et qui n'ont pas l'esprit de s'ap-
percevoir qu'on en est d'autant moins per-
suadé , qu'ils paraissent y croire davantage.
Au reste , la hauteur de la sottise et l'impor-
tance de la médiocrité se perpétuentfort bien
sans noblesse , se retrouvent toujours chez
une partie des gens en place , de quelque
classe qu'ils soient, et se faisaient plus sou-
vent remarquer chez le. bailli que chez le
seigneur du village. Un vrai gentilhomme doit
d'avance se faire reconnaître à ses manières
aimables et polies, et ceux qui l'ont oublié ne
sont que des nobles dégénérés. Quant à ceux
qui criaient contre les idées libérales et contre
la Charte, qui se déclaraient partisans du pou-
voir absolu , qui auraient voulu voir l'ancien
régime tel qu'il était 7 et qui désiraient le
( 32 )
retour des droits féodaux ( comme si l'on*
pouvait ressusciter les morts ) , ils formaient
une classe très-peu nombreuse. Quelques gens
d'esprit, systématiques; quelques gens à pas-
sions fortes, qui prenant l'abus pour l'usage
et le prétexte pour la chose même, ont senti
si vivement les horreurs faites au nom de la
liberté qu'elle leur est devenue odieuse; des
hommes à vue courte , échos des autres,
voilà ce qui composait le parti infiniment
petit dont on paraît avoir eu tant de peur. Ce
parti cependant existe nécessairement, dans
toute monarchie limitée. Dans les choses de
ce monde , le point central et fixe où l'on
doit s'arrêter , est bien difficile , ou pour
mieux dire, est impossible à établir. Dans les
monarchies constitutionnelles il y a donc deux
partis , ceux qui inclinent la balance du côté
de la prérogative royale , et ceux qui accor-
dent davantage aux droits du peuple. La ligne
qui sépare ces deux opinions , et forme le
juste milieu, est si mince , qu'il est difficile
de s'y tenir ; mais l'immense majorité s'en
rapproche sans cesse , et n'a d'autre but ,
malgré la nuance qui les divise , que le main-
tien de la constitution : en s'éloignant de cette
ligne,les opinions de chaque côté s'exagèrent ;
( 33 )
mais aussi plus le: opinions s'exagèrent, plus
le nombre de ceux qui les professent diminue.
On trouve aux deux extrémités , du côté de la
prérogative , le despotisme pur ; du côté du
peuple, la république avec l'égalité primitive
et la loi agraire. Or, jugera-l-on le parti cons-
titutionnel, qui tend à soutenir la prérogative,
sur ce petit nombre d'amis du despotisme ?
Jugera-t-on le parti constitutionnel, qui veut
ajouter aux droits du peuple , sur ce petit
nombre de républicains exagérés ou (comme
on disait il y a vingt ans) de jacobins? L'un et
l'autre serait également injuste. Il n'y a rien eu
dans les mesures, ni dans l'esprit du dernier
gouvernement, qui ait pu faire craindre le re-
tour des anciennes institutions. Quelque gou-
vernement qu'ait désormais la France , il ne
«s'écartera guère des principes d'une monar-
chie limitée. C'est la volonté de l'immense
majorité des Français, et cette volonté l'em-
portera. Ceux donc qui s'effrayaient du retour
de la féodalité , me paraissent aussi plaisants
que ceux qui s'effrayent du retour de la terreur.
L'un et l'autre est impossible ; mais on ne gué
rit pas de la peur.
Avant que d'examiner en peu de mots!
3
(34)
prit du dernier gouvernement, je discuterai
encore un reproche qu'on lui a souventfait,
soit dans les brochures, soit dans la conversa-
tion: c'est celui de changement de cocarde.
On dit que Louis XVIII a humilié l'orgueil
national et l'armée, en substituant le drapeau
blanc à ce drapeau tricolor qui avait si sou-
vent mené nos soldats à la victoire. Peu de
personnes , je le sais, liront avec impartialité
une discussion sur cet objet; il faut cependant
tâcher d'oublier qu'on a eu un avis sur ce
point, et supposer qu'on n'a pas plus d'intérêt
à cette question qu'un homme de la Chine ou
de la postérité. J'essayerai d'y mettre cette
froideur , nécessaire pour bien juger, et sur-
tout pour raisonner.
On reproche donc au Roi d'avoir supprimé
la cocarde nationale. Mais une cocarde est-
elle nationale, parce qu'on l'a intitulée na-
tionale? Qu'est-ce qui rend une cocardena-
tionale ? Suffit-il pour cela d'un décret d'une
assemblée ? Non : car il suffirait d'un décret
d'une autre assemblée pour lui ôter ce titre.
Ce qui rend des couleurs nationales, c'est le
long usage qu'un peuple en a fait, et la gloire
qufil a acquise sous cet étendart. Pour le long
( 35 )
usage, il n'y a pas à discuter. On a reproché à
quelques personnes d'oublier entièrement les
vingt-cinq années quiviènent de s'écouler, de
les regarder tout-à-fait comme non-avenues.
Oublier vingt-cinq ans ! Il est certain que la
distraction est un peu forte : mais que dire de
ceux qui oublient les huit cents ans ( pour ne
remonter qu'à la troisième race) qui ont pré-
cédé ces vingt-cinq ans? qui semblent croire
que la France n'a été quelque chose en Eu-
rope, qu'on n'a prononcé en France les noms
d'honneur et de gloire que depuis vingt-cinq
ans ? Pourquoi Louis XVIII aurait-il préféré à
ces drapeaux blancs, autour desquels les Fran-
çais se sont ralliés huit cents ans , ces trois
Couleurs qu'ils n'ont connues que durant vingt-
cinq ans ? Mais , dira-t-on , voilà ce qui rend
ces couleurs nationales, c'est que cet éten-
dart tricolor nous a mené aux plus brillantes,
aux plus étonnantes victoires. J'en conviens ;
mais doit-on sacrifier à cette gloire , dont les
fruits ont passé si rapidement, la gloire et
l'honneur dont a brillé le nom français sous
Philippe-Auguste , saint Louis , Chaples V,
Charles VII , Cnarles VIII, Louis XII , Fran-
çois Ier, Henri IV, Louis XIII , Louis XIV, et
même Louis XVI ? Le drapeau tricolor a vu
(36)
des succès auxquels on ne peut rien comparer;
mais il a vu aussi des désastres auxquels on ne
peutrien comparer. Et d'ailleurs, la gloire mi-
litaire d'une nation n'est-elle appuyée que sur
des campagnes de terre ? Pourra-t-on nier qui
le pavillon blanc ait flotté sur les mers avec
plus d'éclat que le pavillon tricolor ? Pourra-
t-on nier que les Jean-Bart, les Duquesne, les
Dugay-Trouin , lesForbiu, les Tourville, les
Guichen, les Suffreu, ayent environné de gloire
leur blanc étendart ? Et peut-être notre orgueil
national, à qui chacun de ces drapeaux rappelé
également de glorieux succès et d'éclatantes
victoires sur terre , doit - il plus apprécier
la couleur qui rappelé à nos éternels rivaux
que souvent nous les avons affrontés , que
quelquefois nous les avons humiliés sur ces
mers qu'ils regardent comme leur empire. Il
n'y a donc eu que l'exagération des passions
et l'esprit de parti qui ayent fait mettre en jeu
dans cette occasion l'orgueil national. Ces
deux étendarts n'ont guidé que des Français,
ces deux étendarts les ont toujours conduits
dans le chemin de l'honneur ; de part et d'autre
c'est toujours le pavillon français. L'orgueil
national (2), satisfait des deux côtés , n'est
donc pour rien dans celte discussion, et je ne
( 37 )
vois pas qu'on puisse faire un crime à Louis
XVIII d'avoir choisi le drapeau qui avait guidé
les armées françaises durant huit cents ans. Ce
qui fera paraître encore plus étrange la grande
importance qu'on met à cetle discussion, c'est
que la cocarde tricolore porte seulement les
couleurs de nos rois, la livrée royale, au lieu
que la couleur blanche porte la couleur, qui
a été de temps immémorial la couleur géné-
rale et désignative de la nation (3).
Je vais finir en examinant si Louis XVIII a
réellement fait rétrograder la révolution, et a
été en opposition avec ces systèmes libéraux,
qui sont dans le coeur de presque tous les
Français. L'on peut attendre de l'impartia-
lité , sur cet objet comme sur tous les autres ,
d'un Français qui n'est jamais sorti de France;
qui, trop jeune alors, a été tout-à-fait étranger
aux habitudes de l'ancien régime et aux dé-
bats des premières années de la révolution ;
qui, toujours spectateur et jamais acteur de
ce qui s'est passé depuis vingt-cinq ans, n'a
demandé aucune place à aucun des gouver-
nements qui se sont succédé jusqu'à ce jour
(inclusivement) : il dira donc sans crainte son
opinion tout entière. Je suis convaincu que
( 38)
c'est Louis XVIII qui a completté la révo-
lution ; que Louis est le premier, est le seul,
qui ait donné à la France ce qu'elle voulait
avec tant d'ardeur au moment de la révo-
lution , ce qu'elle voudra toujours, ce qu'elle
n'a atteint que sous son règne après tant de
malheurs et de crimes (2), la liberté.
La France en 178S voulait-elle une révo-
lution complète ? Non. La France voulait
une réforme qui assurât l'égale répartition
des impôts , la liberté individuelle , la liberté
de la presse, l'abolition de la vénalité des
charges et des privilèges onéreux pour le
peuple ; une réforme qui reconnût à la na-
tion le droit de s'imposer elle-même ; qui
établît le jugement par jurés, et l'uniformité
des poids et mesures ; qui resserrât dans des
bornes plus étroites les richesses du clergé.
Voilà à peu près ce que contenaient tous les
cahiers remis par les différentes provinces
à leurs délégués. On a dit que Louis XVI
avait été détrôné pour avoir voulu s'opposer
à ces utiles réformes. Non : Louis XVI sen-
tait l'avantage de ces réformes et les dési-
rait. La France aurait joui vingt-cinq ans
plus, tôt de ces avantages, sans les avoir payés
si cher, si les mandataires du peuple avaient,
(39)
comme le Roi, voulu simplement le bien de
l'Etat, et s'étaient franchement entendus avec
lui. Mais au contraire, devenus une faction
séditieuse, au lieu d'un corps chargé de tra-
vailler au bonheur du peuple , ils se sont ré-
voltés contre l'autorité du Roi, en se décla-
rant assemblée constituante , indépendante.
Divers partis, dont le but était différent,
mais qui étaient tous d'accord dans le projet
de renverser le Roi, déchaînèrent le peuple
au 14 juillet, emprisonnèrent le Roi au 3
octobre; et alors commença la guerre, dont les
éléments existent et ont toujours existé dans
tous les pays et se font sentir en ce moment
dans quelques provinces, là guerre de ceux
qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque
chose. Depuis lors, dans ces assemblées ré-
gnantes , il n'y eut qu'un moyen de dominer ,
ce fut d'aller toujours un pas plus loin que
le plus exagéré. Telle fut la marche inva-
riable de nos assemblées jusqu'au 9 thermidor.
Chaque parti fut toujours renversé par la mi-
norité qui exagérait ses principes. On devi-
nerait , si on ne l'avait pas vu, avec quelle
rapidité celte marche devait conduire a la
destruction de tout : ce qui dura jusqu'à ce
que n'ayant plus rien à détruire, ils s'entre-
.(4o)
dévorèrent eux-mêmes. J'entends déjà crier
de tous côtés que je fais le procès à la ■ré-
volution.. Au contraire, je la nettoyé de ce
qui n'est pas elle ; je sépare la liqueur saine
et pure de la lie ; je ne veux pas que la ré-
volution ou la réforme , telle que la voulait
le peuple français en 1788, partage l'odieux,
et soit rougie du sang de la révolutiou, telle
que les factieux l'ont défigurée. Je ne veux
pas que la liberté soit calomniée et jela montre
telle qu'on la voulait en 1788, et non telle
qu'on nous l'a faite. Pourquoi ai je pris tant
de soin de distinguer ce qu'on voulait de ce
qu'on a fait ? Pourquoi ai - je établi que la
France voulait la réforme du trône, du clergé,
de la noblesse, et non point l'anéantissement
totale du trône , ni du clergé, ni de la no-
blesse ? Pour prouver ce que j'ai avancé, que
Louis XVIII a achevé la révolution en 1814,
e nous a le premier établis dans toute la
jouissance de ses bienfaits, comme aux assem-
blées des notables il en avait déjà soutenu
les principes. Je soutiens qu'à aucune époque
précédente de l'histoire de France on n'a
joui dans ce beau pays d'une liberté aussi
complète que sous son gouvernement.
( 41)
Ceci répond donc à ce qu'a dit un homme ,
que son inclination et ses principes dirige-
raient très-bien, s'il n'avait pas une fatale
époque de sa vie passée à défendre : Qu'il
faut attribuer les crimes de la révolution et
les victimes qu'elle a fuites, à l'imprudente
résistance que ces victimes ont voulu opposer
aux améliorations désirées par la nation. Tâ-
chons au contraire d'examiner par qui a été
réellement entravée la marche de la révolution.
J'en reviens à le dire : Cette révolution ou
ce changement que voulaii la France , c'était
le changement d'une monarchie absolue (4)
eu une monarchie limitée, qui assurât la li-
berté et la fortune des citoyens. Eh bien ! cetie
révolution, je soutiens que tous les gouverne-
ments que la France» eus de 1788 à 1814 l'ont
entravée, et que c'est Louis XVIII qui l'a
faite , et qui a précipité sa marche , arrêtée
jusque-là , vers son but qu'elle a atteint. En
effet, je le répète : Que voulait la France ?
Etait-ce le despotisme d'une assemblée soi-
disant constituante, qui avait plus de pouvoir
pour mettre le peuple en mouvement que pour
arrêter ses fureurs ; poussée par un parti qui
voulait changer la ligne directe de la succes-
sion , et substituer un criminel sans talents ni
( 42 )
morale, à un homme honnête et vertueux
peut-être sans talents ; poussée par un autre
parti qui, voulant en apparence tout ramener
au même niveau et à l'égalité primitive, ne
voulait en effet que changer de place avec
ceux qui étaient dans les premiers rangs , et
faire faire un demi-tour à la roue de la fortune?
Etait-ce le despotisme d'une assemblée légis-
lative qui ne sut que renverser les lois qu'elle
avait juré d'observer, et détruire une cons-
titution dont elle tenait toute sa puissance?
Etait-ce le despotisme de la populace, qui ne
savait qu'emprisonner, proscrire, confisquer ,
le mot de liberté à la bouche? Etait-ce plutôt
le despotisme de cinq hommes qui régnaient
sur le peuple, malgré son voeu mathémati-
ment prouvé , et qui envoyaient au - delà
des mers les mandataires du peuple, s'ils
cessaient d'être leurs esclaves ? Etait-ce enfin
le despotisme d'un chef militaire, fût-il vain-
queur de toute la terre? Non; encore une fois
ce n'étailpointle despotisme (5), pas plus sous
une forme que sous une autre, que la masse des
Français pensants voulait en 1788, c'était la
liberté , c'était la chose et non pas le mot. Eh
bien! cette liberté, le dernier gouvernement
nous l'a donnée. Et voilà cette révolution que
(43)
la France demandait, révolution que tous les
autres gouvernements ont arrêté et entravée
jusqu'en 1814, et que Louis XVIII a faite et
parfaite. La Charte l'assurait à la France, et
cette Charte avait plus donné en effets réels
que les autres n'avaient donné , même en pro-
messes, puisqu'elle avait aboli la confiscation ,
et donné, par conséquent, à la propriété la
seule garantie qui puisse être complète, et à
l'abri de tous les événements.
On a dit que cette Charte avait été souvent
violée. J'avoue que je n'eu ai pas vu un seul
exemple, et que je ne connais pas un seul
point sur lequel elle ait été violée (6). Pour
terminer et répondre à la question que je me
suis faite en commençant cette discussion :
» Si les fautes de Louis XVIII (quoiqu'elles
» n'ayent pu amener si prompteraent la der-
» nière catastrophe qui en est indépendante)
» n'auraient pas amené nécessairement au
» bout d'un certain temps la chute de sa
» famille, comme il est arrivé dans la ligne
» directe des Stuarts » ; je dirai que dans
mon opinion il n'a commis aucune de ces
fautes dont on fait si souvent rémunéra-
tion , aucune faute capable d'ébranler un
(44)
trône. Il est vrai que je ne mets pas en
ligne de compte les fautes futures qu'on lui
reproche, telles que le projet de violer la
Charte , le projet de casser les ventes de biens
nationaux , le projet de rétablir la féoda-
lité, etc. etc. Et tant que ces fautes futures
ne seront que des projets , je soutiendrai, en
dépit de mes confrères les faiseurs de brochu-
res, en dépit de toué les francs flatteurs, quon
peut parler sans ironie du gouvernement pa-
ternel de Louis XVIII
(45)
NOTES.
(i) Il y a long-temps qu'on sait que les hommes se
mènent par les mots, et l'on n'en a jamais eu de plus
forte preuve que dans cette occasion. Il n'y a rien de
plus plaisant que cette peur qu'on a faite aux paysans
du retour de la glèbe , de la dîme et autres droits féo-
daux. S'ils avaient attaché quelque sens à ces mots ,
ils auraient reconnu la fantasmagorie au premier
coup - d'ceil. Quant à la glèbe , il y avait plusieurs
siècles , à l'époque de la révolution , qu'il n'en était
plus question , excepté peut-être dans quelque petit
coin inconnu où cette suppression datait de moins
loin. Les lods et ventes sont entre les mains de l'État
à qui l'enregistrement fait un trop bon revenu pour
qu'on ait pensé à les rétablir ; et de plus ce serait en-
core fort indifférent au peuple de payer ce droit à
l'un ou à l'autre , puisqu'il le paye toujours sous
quelque nom que ce soit. Allait-on, comme l'a dit un
journal, forcer les paysans à battre Peau dans les fossés
du château quand la dame du lieu était en couches,
pour empêcher les grenouilles de crier. Je doute qu'on
y pensât, d'autant plus qu'il n'y a plus de fossés autour
de la plupart des châteaux , ou plus d'eau dedans.
Reste donc la dîme , dont on fait tant de peur; et je
ne devine pas pourquoi, car on la paye toujours sous
(46)
ce nom ou sous un autre. II y a trois manières de
fournir un traitement aux curés. Ils peuvent être
payés ou par l'Etat ou par chaque commune , soit avec
des centimes additionnels , soit avec la dîme. Dans le
premier cas , l'Etat ne paye qu'avec le produit des
impôts , et chaque propriétaire d'un morceau de terre
y contribue de quelques centimes. Si c'est la commune
qni paye , qu'importe que ce soit avec des centimes
additionnels ou une dixième gerbe ? On voit que les
trois manières reviènent au même résultat, et aucune
des trois ne tombe, d'une manière onéreuse-, sur le pe-
tit peuple des campagnes. Si le fermier a une dîme à
payer au curé, il calcule cela dans le prix de sa
ferme ; et le fort de cet impôt ( qu'il soit en nature ou
en argent ) tombe surtout sur les gros propriétaires
dans chaque commune , et par conséquent sur les sei-
gneurs de terre si redoutables et qui allaient devenir
des mangeurs d'hommes. Moins un propriétaire a de
terre , moins il contribue. Dans une monarchie cons-
titutionnelle , où l'emploi des fonds est surveillé , si
l'on payait la dîme on payerait moins en argent, puis-
qu'il n'y aurait plus à fournir au traitement d;s curés.
Du reste , je ne fais qu'émettre mon opinion particu-
lière sur les dîmes , car on sait qn'il n'en était pas du
tout question. J'ai seulement voulu montrer que cette
mesure était moins importante qu'on ne croit. Mais
l'on ne réfléchit pas , et le mot de dîme fait son effet
comme tant d'autres mots sur la classe ignorante, et
souvent même sur les classes qui ne devraient pas
l'être , et qui ne songent pas qu'un mot n'est qu'un
son , auquel il faudrait toujours attacher une idée
juste.
( 47 )
(a) Lorsqu'on parle des crimes de la révolution ,
beaucoup de gens grincent des dents , et disent qu'on
veut humilier l'orgueil national, nous faire honte de
nos trophées , etc. , etc. Mais ce qu'il y a de plaisant,
c'est que ces messieurs , si chatouilleux sur l'orgueil
national, se mettent durant onze mois dans la boue ,
sans doute par orgueil national, et voudraient y mettre
la France avec eux. Le Nain jaune racontait dernière-
ment « qu'un général, devant qui on vantait le repos
» dont la France avait joui sous le dernier gouverne-
» ment, dit : Peut-on appeler du repos une station
» dans la boue ? » J'imagine que ces messieurs croyaient
faire cette station de.si bon goût, parce qu'il n'y avait
pas eu de guerre durant cette époque ; et certes c'est
ici bien le cas ( pour emprunter le rare esprit et la
fine plaisanterie de ces messieurs) d'affubler le géné-
ral et ses échos jaunes du plus vaste éteignoir qu'il
' sera possible de fabriquer. Le véritable orgueil na-
tional consiste à chercher la gloire de la nation où elle
existe, sans quoi on pourrait vous la contester ; et-
l'on ne peut se livrer à l'orgueil national que lorsque
notre gloire est généralement reconnue ; car il ne suffit
pas de crier sans cesse : J'ai de la gloire ! Tâchons de
nous entendre sur le mot de gloire. La gloire mili-
taire ne suffit pas pour établir la gloire d'une nation,
pas plus que celle d'un homme. Il faut y joindre , dans
l'individu, la probité , la foi, l'humanité ; dans la na-
tion , une sage liberté et la sécurité de l'innocence , la
punition de l'injustice , les moeurs , l'éclat des lettres
et des sciences , l'amour de la vertu et de la religion ,
et l'horreur du crime. S'il n'y avait d'autre gloire que

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