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Extinction de l'idée révolutionnaire, par Barnabé Chauvelot

De
160 pages
Garnier frères (Paris). 1852. In-8° , 160 p..
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EXTINCTION
DE
PAR
BARNABE CHAUVELOT.
PARIS,
CHEZ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
PALAIS-NATIONAL, 215.
1852.
Imp. de Mme de Lacombe, r. d'Enghien, 14.
Il y a deux ans, au moment où se formait la coali-
tion parlementaire contre le prince Louis-Napo-
léon, je terminais un écrit sur la situation, par les
lignes suivantes, lignes que je place avec un no-
ble orgueil à la tête de cet ouvrage.
« levavi oculos meos in monte undè veniet auxi-
lium mihi : J'ai levé les yeux vers les hauteurs,
et j'ai cherché d'où viendrait le secours.
» J'ai regardé autour de moi, et je n'ai vu par-
tout qu'une vaste dissolution.
» D'où viendra le salut? D'où émergera la puis-
sance qui doit mettre un terme à l'orgie révolu-
tionnaire et foudroyer le génie de la destruc-
tion?
» Il faut, pour arrêter la décadence de la France,
que du sein de la nation un homme s'élance et
s'empare vigoureusement du timon des affaires.
» Dans toutes les époques malheureuses de notre
histoire , la Providence nous a toujours suscité
des sauveurs. Indignée à la vue de nos crimes,
nous aurait-elle abandonnés entièrement? Non !
» Un jour, c'était le dix décembre, la France, fa-
tiguée de l'anarchie révolutionnaire, se recueillit
solennellement en elle-même, évoqua les uns
après les autres tous ses souvenirs de gloire, et,
sous l'oeil de Dieu qui l'agitait et qui l'inspi-
rait , elle demanda son salut au nom qui déjà
l'avait sauvée, le nom de Napoléon fut redit par
tous les échos de la patrie. Ce nom magique
ranima toutes les espérances affaiblies et raffer-
mit les courages qui chancelaient. Ce fut la joie
au front que la France entière s'ébranla pour
porter dans l'Unie électorale ce nom providentiel.
» Ce jour-là, la France tout entière communia
dans un même principe et dans une même idée
de conservation nationale , les populations des
villes et des campagnes s'arrachèrent à leurs tra-
vaux, se rassemblèrent en grandes foules et pous-
sèrent spontanément le même cri.
_ 5 —
» Jamais l'action de la Providence ne fut plus
frappante qu'à cette mémorable époque. Toutes
les puissances du mal étaient liguées pour com-
primer, pour paralyser ou détourner de son but
l'élan patriotique de la France ; mais une main
invisible conduisait le peuple ému, et chassait les
ombres démagogiques qui voulaient obscurcir la
lumière sous les rayons de laquelle il marchait.
» La date du dix décembre est une des plus
grandes dates de l'histoire de notre pays. :
« L'élection du dix décembre a été l'acte de foi le
plus profond, le plus général, le plus vaste, le plus
sublime des sociétés modernes.
» Une nation qui s'avance unie dans une même
communauté de pensée , dans une même espé-
rance d'avenir, ne se trompe jamais. C'est alors
seulement qu'on a pu dire avec vérité que la voix
du peuple, c'est la voix de Dieu !
»Ce voeu simultané, parti des entrailles d'un peu-
ple, est l'expression la plus complète du droit divin.
» Louis-Napoléon a donc été enfanté prince
(princeps) par la France. Les Gaulois l'ont porté
sur le pavois, il est leur chef légitime ; je n'en
connais pas d'autre ; c'est donc à lui que je vais
demander le salut de la France.
» Maintenant, quels sont les caractères, ou plutôt
quel est l'esprit de l'élection du dix décembre?
» Cette élection fut premièrement une protesta-
tion énergique contre l'abaissement de la France
et son humiliation sous le règne corrompu de
Louis-Philippe. La France ! elle souffrait dans
sa gloire, et en proclamant Napoléon , elle indi-
quait assez qu'elle voulait reprendre son rang
parmi les nations.
» L'élection du dix décembre fut, en second
lieu , une protestation non moins énergique con-
tre Ja constitution bâtarde que les républicains de
la veille venaient de donner à la France. Cette
constitution était faite contre Napoléon ; mais le
peuple, à la ratification duquel elle n'avait point
été soumise, la brisa et la flétrit par l'unanimité
de sa proclamation.
«Elle fut, troisièmement, la revendication vi-
goureuse des droits de l'autorité, et un défi jeté à
l'esprit de désordre et d'anarchie.
» Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, l'élu de
la nation, a-t-il ainsi compris le mandat qu'il
avait reçu? Tout nous porte à croire que Oui. Eu
effet depuis qu'il est au pouvoir, il a, malgré les
liens qui l'étreignaient et les forces qui paraly-
saient la sienne, revendiqué hautement les droits
de l'autorité et repoussé dans ses repaires la dé-
magogie sanglante. Il a créé dans le pays l'ordre
et la paix, et n'a jamais négligé les heureuses
occasions de faire prévaloir dans les relations ex-
térieures la prépondérance légitime et trop long-
temps oubliée de la République française.
» Digne enfant de la patrie, il a essayé avec une
persévérante fermeté d'appeler, de réunir sous un
même drapeau d'ordre et de justice les partis qui
divisent la France et qui se disputent sa possession.
Un instant même, chose à jamais remarquable, il
a bien voulu, clans sa sublime abnégation, subor-
donner ses pouvoirs à ceux de l'Assemblée Législa-
tive, espérant encore que de son sein jailliraient
quelques patriotiques inspirations. Hélas!!!...
» Il a, ce qui prouve une haute maturité de carac-
tère, préféré à une vaine popularité, si facile à ac-
quérir, une gloire solide et durable.
» Ce qui m'a fait croire à sa vertu et à son patrio-
tisme désintéressé, ce sont les calomnies sans nom-
bre qui sont tombées sur son nom, ce sont les
haines multipliées qui se sont dressées sur sa roule.
» Mais la mission qu'il a reçue du peuple et de
Dieu est-elle accomplie ? Non !
» L'état moral de la France, dont nous avons
donné un aperçu rapide, exige impérieusement que
le prince Napoléon entre dans toute la vérité de son
mandat.
_ 8 —
» Il faut que son action devienne de plus en plus
énergique, de plus en plus permanente, de plus en
plus dictatoriale.
» Il faut que d'une main il tienne le glaive de la,
justice, et de l'autre le soc qui féconde.
» Il faut qu'il soit la force qui unit et la force
qui crée, la force qui conserve et la force qui pro-
gresse.
» Il faut qu'il se hâte de renouer tous les fils bri-
sés, tous les liens dissous de notre société malheu-
reuse.
» Il faut qu'il brise sur sa route tous les obstacles
qui voudraient s'opposer à l'entière exécution de
sa mission.
» Il faut qu'il foudroie l'anarchie d'en haut et
l'anarchie d'en bas.
» Il faut qu'il prenne le pouvoir sur des partis et
sur une constitution qui le lui disputent lambeaux
par lambeaux.
» Enveloppé de la majesté du peuple, fort de
votre droit, hâtez-vous, Prince, d'imposer silence
à tous ces partis dont l'ambition déchire le sein de
la patrie. La Fiance, en vous nommant unanime-
ment son chef, a témoigné assez haut de son désir
brûlant de voir tomber tous les drapeaux de guerre
civile. Quels sont donc les insensés qui veulent au-
jourd'hui méconnaître ce désir?
— 9 —
» Ne permettez pas, Prince, qu'on puisse plus
longtemps prendre votre longanimité pour de l'im-
puissance ou de l'inintelligence.
» Votre élection, Prince, est la répudiation
énergique de trois partis : 1° des républicains de la
veille, 2° des orléanistes, 3° et des légitimistes. Ne
pas les réduire au silence, ce serait méconnaître le
voeu de la France. Vous les avez patriotiquement,
chrétiennement appelés à concourir au grand
oeuvre pour lequel vous aviez reçu mission; ils ont
été sourds à votre voix, ils sont sourds à la voix de
la France. Plus de merci maintenant : il faut que
ces fruits amers de nos révolutions disparaissent;
ainsi le veut l'élection du dix décembre.
» Va Prince, va où t'appellent tes hautes desti-
nées, va où t'appelle le salut de la patrie, va où t'ap-
pelle le voeu de six millions d'hommes!
» Le but à poursuivre est indiqué par l'origine
même de votre pouvoir.
» Que veut ce peuple qui vous a enfanté au gou-
vernement? Ce qu'il veut, c'est du calme pour le
présent et de la sécurité pour l'avenir. Ce qu'il
veut, c'est qu'une grande partie des forces nationa-
les qui s'usent dans des luttes stériles soient promp-
tement rappelées à leur destination providentielle,
qui est la production, la création de la richesse et
du bien-être. Ce qu'il veut, c'est que ses enfants ne
— 10 —
soient plus empestés par les monstrueuses doctrines
qui éteignent en eux tous les nobles sentiments, et
qui surexcitent toutes leurs passions inférieures. Ce
qu'il veut, c'est que les sources de l'enseignement
soient purifiées, renouvelées, christianisées. Ce
qu'il veut, c'est que la moralisation qui naît de la
pratique de la religion remplace peu à peucetépou-
vantable égoïsme qui glace tous les coeurs de cette
génération. Ce qu'il veut, c'est que les sublimes
préceptes du catholicisme reprennent tout leur em-
pire et toute leur autorité sur les intelligences,
s'incarnent progressivement dans nos lois, dans
nos institutions, et spiritualisent notre matérialiste
civilisation. Ce qu'il veut, c'est que l'esprit de cha-
rité chrétienne, source de toute vie, de tout progrès,
de tout épanouissement scientifique et artistique,
vienne réchauffer cette société qui s'acharne à
prendre l'ombré pour la réalité, l'apparence pour
l'essence, la terre pour le ciel. Ce qu'il veut, c'est
que vous chassiez loin de vos conseils ces vieux di-
plomates usés dans le mensonge, ces grands politi-
ques qui ont signé toutes nos hontes , et qui ont
préparé tous nos maux. Ce qu'il veut, c'est que
vous recherchiez la jeunesse, la science, la vertu,
le dévouement et le sacrifice dans ceux que vous
appelez à partager vos travaux administratifs. Ce
qu'il veut, c'est que les sources du crédit soient
— 11 —
ouvertes aux travailleurs des villes et des campa-
gnes. Ce qu'il veut, c'est qu'en tuant les partis po-
litiques qui nous poussent à la honte et à l'anarchie,
vous n'oubliiez pas de faire une terrible guerre à
ces monstres hideux qu'on appelle USURIERS, et
qui s'engraissent du plus pur sang des travailleurs.
Ce qu'il veut, c'est que vous résolviez promptement
le difficile problème défaire de grandes choses avec
peu d'argent. Ce qu'il veut enfin, c'est que vous
soyez le maître et non l'instrument.
» Prince, vous avez déjà fait de grandes choses-
mais vous êtes à peine au commencement de votre
oeuvre. Vous êtes-appelé à présider une sublime réno-
vation sociale ou à disparaître dans un affreux abîme.
» La seule force de conservation et de salut est
en vous : partout ailleurs, je ne vois que division,
que lutte, que haine, qu'hypocrisie, que mensonge,
qu'ambition, que vanité.
» En marchant hardiment à la restauration du
pouvoir politique et religieux, en dédaignant l'in-
jure et la haine, vous avez plus fait pour le bonheur
et pour la gloire de la patrie, que si vous aviez, con-
tinuant d'immortels exploits, remporté mille victoi-
res sur les ennemis dé la France.»
Voilà ce que j'écrivais il y a deux ans, au grand
scandale et des anarchistes d'en haut et des anar-
chistes d'en bas. Avais-je raison? L'événement a-
- 12 —
t-il pleinement justifié mon attente ? Mes prévisions
ont-elles été trompées? — Le prince en qui j'espé-
rais, auquel je demandais à grands cris le salut de
la patrie s'est-il élevé à la hauteur de sa mission ?
Cette âme napoléonienne était-elle usée, sans
ressort, sans initiative, sans résolution, sans mou-
vement? Cette âme était-elle flétrie par le plaisir
ou vaincue par l'adversité? Cette âme était-elle en-
dormie dans la triste superstition dé la fatalité ou
bien se préparait-elle par de sublimes méditations
au grand oeuvre du salut de la patrie ? — Les faits
ont répondu ; la lumière a éclaté ; un des plus
grands actes de volonté que l'histoire aura à enre-
gistrer, l'acte du 2 décembre retentit encore dans
tout l'univers, étonné et reconnaissant. Par cet acte,
le monde chancelant comme un homme ivre, vient
de retrouver son point d'appui ; par cet acte, l'hu-
manité épuisée à la recherche d'un bonheur impos-
sible va reprendre sa marche lente, pénible, labo-
rieuse , mais majestueuse , mais sublime, vers les
hautes et fraîches régions de la civilisation chré-
tienne. — Par cet acte, les forces vives de la na-
tion ne pourront plus désormais se perdre dans ces
luttes politiques si fécondes pour le mal et si sté-
riles pour le bien.
Que Louis-Napoléon soit béni ! Il a consommé
trois grandes choses !
— 13 --
Il a arraché la France à l'anarchie, c'est-à-
dire au déshonneur et à la mort.
Il a arraché l'enseignement de l'enfance au
voltairianisme, c'est-à-dire au scepticisme et à la
superstition de l'erreur.
Il a arraché le travailleur des champs à l'ardente
cupidité de l'insatiable usurier, c'est-à-dire à la
ruine, à la pauvreté, à la misère, à l'esclavage.
Quand les passions politiques seront éteintes,
quand les colères seront apaisées, quand les ran-
cunes auront cessé, alors l'histoire dira ces choses,
et l'histoire au nom des grandes idées du juste, du
beau et du vrai, bénira le nom du neveu de l'Em-
pereur
Mais il se tromperait étrangement, le chef de
l'état, s'il croyait son oeuvre achevée quand elle
est à peine commencée.— Donner à la société l'or-
dre extérieur, l'ordre matériel, ne suffit pas, il faut
encore lui donner l'ordre intérieur, l'ordre moral,
l'ordre spirituel.
Le pouvoir est matériellement rétabli, mais
moralement il est très ébranlé. — La révolte n'est
plus dans la rue, mais elle est toujours dans l'âme
humaine. Les légions de l'armée révolutionnaire
sont dispersées ; mais l'idée qui les réunissait et les
_ 14 —
jetait frémissantes et terribles sur la société, est
encore debout; il faut la tuer.
On a beaucoup fait, mais l'essentiel reste à
faire.— Il faut réédifier le grand édifice moral dans
les âmes, il faut que la flamme de la vérité brûle,
anéantisse toutes les ordures dont les fausses doc-
trines ont rempli les intelligences de ce temps. —
Tous les grands et fondamentaux principes de l'or-
dre social, sont couchés à terre, comme le blé sous
le vent, il est temps de les relever, de les redres-
ser.
La force ne suffirait pas pour faire tenir debout,
pour préserver d'une prompte et rapide dissolution
une nation sans croyances, sans foi, sans tradition,
sans moeurs. -- La foi, c'est l'âme des peuples, là
où il n'y a plus de foi, il n'y a plus de vie, plus de
peuple; il y a un cadavre, une carcasse de peuple.
— C'est la proie immédiate de la mort. Hélas!
pourquoi faut-il que je sois dans l'obligation de le
dire! — cette Nation française tant aimée, si glo-
rieuse, n'est pas loin de cet état épouvantable.
Oui, la France traverse un rude et rigoureux
hiver; fasse le ciel que cet hiver ne se prolonge
pas trop longtemps; car déjà le froid atteint les
germes et tue les racines !
Les nuages noirs du scepticisme enveloppent
le monde moral et étouffent sous leur épaisse et
— 15 —
glaciale atmosphère, toutes les semences qui es-
saient de naître, les fleurs qui veulent éclore,
les fruits qui demandent à mûrir.
Il est temps que les chauds rayons du soleil chré-
tien, provoquent au sein de cette nation glorieuse
une riche germinaison de poésie, de vertus, de
sciences et d'arts. Il faut semer promptement dans
le vaste champ des âmes, des germes féconds dont
les développements, dont les épanouissements ré-
jouiront les générations appelées à nous suivre.
Les coeurs sont empestés ; il est nécessaire de les
purifier.
Les intelligences sont viciées ; — il faut les re-
dresser.
Le" flambeau de la foi s'éteint au milieu des
sociétés, il faut le rallumer.
Comme presque tous les hommes de ce temps, j'ai
été atteint par ces doctrines de mensonge et d'or-
gueil qui ravagent les âmes ; comme presque tous
les jeunes gens de ce temps, je me suis longtemps
égaré dans les sentiers de l'erreur et dans les si-
nuosités dédaliques du socialisme; comme tant
d'autres, j'ai été mordu par ce fléau terrible qui a
désolé tant de gracieuses régions; mais je me suis
dressé sous l'ouragan; mais, quand j'ai vu la nuit
monter, monter toujours dans mon intelligence,
quand j'ai senti sur mon coeur les glaces du scepti-
— 16 —
cisme, alors j'ai fait un suprême effort, et après un
long et effrayant combat, j'ai vaincu.
Si j'ai vaincu, c'est à l'aide de quelques-unes des
pensées contenues dans ce livre ; je vous les offre,
mes pauvres amis égarés encore; puissent-elles
opérer dans vos âmes le bien qu'elles ont opéré dans
la mienne ! !
Ce livre est l'abrégé de ma vie intellectuelle pen-
dant six mois ; c'est l'histoire de la profonde trans-
formation de mon âme. Puisse-t-il vous être de
quelque utilité, à vous qui êtes encore assis dans
les ombres de la mort ! !
Paris, avril 1852.
EXTINCTION
DE
L'IDÉE REVOLUTIONNAIRE.
I.
On juge l'arbre à ses fruits, a dit la
sagesse éternelle.
Il est un moyen sûr, irréfragable, de porter un
jugement solide et décisif sur deux doctrines con-
tradictoires, c'est de les examiner dans un instant
donné, au flambeau de leurs oeuvres.
Une doctrine qui ne s'épanouit pas en bonnes
oeuvres, en oeuvres de justice et de charité, au sein
de l'humanité, est une doctrine non seulement
stérile, mais même mauvaise.
Ainsi qu'on demande à l'arbre de frais ombrages
et des fruits savoureux, ainsi l'on demande à une
2
_ 18 _
doctrine ses actes de bienfaisance ; si l'un ne rap-
porte que des feuilles sèches, et l'autre des fruits de
mort, ils doivent être, le premier, coupé et jeté
aux flammes, et la seconde, repoussée dans l'aride
et désolée région des mensonges.
Le socialisme doit, s'écrie-t-on de toutes parts,
succéder au christianisme, au catholicisme dont la
dernière heure est arrivée.— D'après la théorie de
la perfectibilité indéfinie, si le socialisme prend la
place du catholicisme, c'est qu'il est plus parfait,
plus fécond, plus actif que lui. — Voyons donc s'il
en est ainsi.
La misère sous, toutes ses formes, — misère
physique, morale, intellectuelle, — tel est le
champ de bataille des doctrines. — Celle qui porte
les plus terribles coups à ce monstre hideux qui,
dans ses longs bras amaigris, enveloppe l'huma-
nité, celle qui arrache le plus de victimes à cemi-
notaure affamé, celle qui à chaque heure, à chaque
minute, combat intrépidement sur la brèche du
paupérisme, celle qui de plus en plus, par de prodi-
gieux efforts, resserre les limites de l'empire du mal,
celle , en un mot, qui est douée de la plus grande
puissance de vie et d'amour, celle là est l'insépa-
rable compagne de l'humanité dans sa route vers
Dieu. — Les peuples qui, dans leur aveuglement ou
leur perversité exileraient cette sainte doctrine ,
— 19 —
s'égareraient bientôt dans les épaisses ténèbres du
doute et s'engouffreraient dans les abîmes de la
mort.
Transportons-nous donc au quartier général de
la misère à Paris, c'est-à-dire dans le douzième
arrondissement, et voyons là le catholicisme et
le socialisme à l'oeuvre.
La doctrine de vie va nous donner des fruits de
vie, tandis que la doctrine de mort nous donnera
des fruits de mort.
L'une vient du ciel et l'autre de l'enfer.
Quand après avoir traversé les splendides quar-
tiers où s'étalent tous les luxes de la civilisation
parisienne, on arrive dans la rue des Noyers, on
éprouve un sentiment indicible de douleur. — On
se sent froid à l'âme.
Cette rue, terminée par la place Maubert et
commençant rue Saint-Jacques, est environnée
d'une multitude de petites ruelles d'un caractère
indescriptible ; ces ruelles sont sales, malsaines et
d'une tristesse amère; celles surtout qui grimpent
vers la montagne Sainte-Geneviève, sont horribles
à voir ; les maisons en sont hautes et noires.— Ces
maisons à l'aspect repoussant, ressemblent à d'af-
freux mendiants ; regardez plutôt leurs fenêtres et
voyez les milliers de haillons racornis qui y sont
suspendus; voyez leurs portes au front bas, étroit,
— 20 -
chagrin, et d'où s'échappent des eaux pestilentielles.
— Rarement un rayon de soleil vient se glisser dans
ces sombres ruelles et y réjouir quelques fleurs ou-
bliées. Les rues de la Montagne-Sainte-Geneviève,
Tràversine , du Mûrier , du Paon-Saint-Victor,
Perdue, du Ron-Puits surtout, étalent à l'envi
le spectacle de la plus hideuse misère. — Quand
le regard de l'observateur plonge dans quelques
uns de ces réduits obscurs, il ne rencontre que
des objets attristants. Tantôt, c'est une vieille
femme à peine vêtue qui étale sur le bord de sa
petite fenêtre quelques mauvais fruits, quelques
vieux linges avec de vieilles ferrailles ; tantôt,
ce sont des chiffonniers qui vident les hideux
produits de leurs industries, qui séparent minu-
tieusement les os et autres précieuses trouvailles
du menu fretin ; tantôt, ce sont de petits enfants
pâles, chétifs, jaunes et presque nus, qui oublient
leur faim dans des jeux où le coup de poing a la
plus grande part ; plus loin ce sont d'affreuses
mégères , dont les lèvres avinées se «renvoient,
dans un argot affrayant, les plus crapuleuses in-
suites.
La population qui habite ce malheureux quartier
semble dénuée de tout sens moral; les nudités qui
s'y montrent au grand jour n'y excitent même plus
de scandale; là tout le monde vit pêle-mêle; là, les
_ 21 —
accouplements se font sur le bord d'un comptoir
de marchand de vin et se défont après quelques
luttes sanglantes. — La prostitution y est cynique
et presque générale. — Pour se donner, la jeune
fille n'attend pas que la passion l'entraîne; elle de-
vance l'heure de la nature, elle est souillée avant
l'âge.— Sauf quelques rares exceptions, les jeunes
filles qui pour la plupart doivent la naissance à un
hasard malheureux deviennent la pâture de la pros-
titution. Il est plus rare de rencontrer là une jeune
fille innocente et pure, que de trouver un oasis
dans le désert.
Le symptôme le plus évident de la dégradation
dont le douzième arrondissement offre l'affligeant
tableau, c'est la multitude incroyable de marchands
de vin et d'eau-de-vie qui s'y trouvent presqu'à
(Chaque pas, et chez lesquels on ne cesse d'enten-
dre les hurlements de l'ivresse en délire. Ces mai-
sons, obscures pour la plupart, et d'où s'échappent
des odeurs fétides, sont appelées par ceux qui les
fréquentent, des assommoir es ; cette dénomination
leur vient de la quantité et de la qualité des liqui-
des qu'on y consomme. C'est là, c'est dans ces.
noirs bouges, que les malheureux de ce quartier
viennent dépenser les légers fruits de leurs pro-
blématiques industries. Quelques unes de ces mai-
sons possèdent après leur première pièce, une es-
— 22 —
pèce de trou, une sorte de cachot, où l'on jette
ceux qui tombent sous le poids de l'ivresse, ceux
qui sont assommés par l'alcool : ces trous, ces ca-
chots, on les appelle la morgue. Il y avait une de
ces maisons, rue de Bièvre : existe-t-elle encore?
Nous ne savons. — Ce que nous pouvons affirmer,
c'est qu'il en existe beaucoup d'autres. — Les
femmes ou les hommes ivres-morts gisent dans
ces morgues, au milieu des plus ignobles saletés,
jusqu'à ce qu'après d'affreuses déjections, ils soient
revenus au sentiment de la vie. — Pour se guérir
ils recommencent s'ils ont encore des ronds.
S'il y a quelque chose de plus hideux, de plus
repoussant que les maisons où ces êtres dégradés
viennent s'enivrer et se battre, c'est à coup sûr,
les garnis où ils vont coucher. — L'enfer du Dante
estdépassé.—Là, le sexe, l'âge, tout est confondu.
— Le père, la mère, les enfants, tout dort pêle-
mêle. — 0 quels honteux secrets, quels crimes,
quels épouvantables forfaits sont ensevelis dans ces
taudis!!! Mais tirons un voile et laissons aux écri-
vains socialistes la gloire de souiller leurs plumes
en décrivant avec complaisance des moeurs aussi ef-
froyables.
La population en guenilles qui grouille aux en-
virons de la place Maubert et de la rue Mouffetard
est composée de la grande corporation des chiffon-
— 23 —
niers, corporation qui se recrute de tout ce que le
vice, la misère poignante, le malheur non chrétien-
nement accepté, ont pour ainsi dire séparé de la
société.— Toutes les âmes profondément viciées,
intégralement corrompues, tombent clans cette im-
pure sentine et rarement en émergent. Les eaux
sociales les plus immondes , les plus bourbeuses
confluent là de tous les points de la capitale.
Cette population unique se compose en outre
de marchandes des rues qui pour la plupart sont
d'anciennes prostituées, d'acrobates, de petits mar-
chands nomades, et de la petite pègre, c'est-à-dire
des repris de justice de bas étage.
Rien n'est plus étrange que de voir un soir d'été,
cette foule de barbares, se répandre dans les rues
que nous avons nommées. — Alors on entend une
langue inconnue, on voit des hommes à barbes plus
souillées par le vin et le tabac, que les poils d'un
pourceau se vautrant dans un bourbier, à chaussu-
res ramassées dans les ruisseaux, à bonnets de
police sans forme et sans couleur. Vus à distance,
les groupes que forment ces êtres ressemblent à
des monceaux de haillons mouvants. — Quels visa-
ges dégradés, quels fronts avilis! On se dit en re-
gardant ces malheureux : là, la pensée qui élève,
qui agrandit, qui purifie est absente, l'âme est en-
chaînée, le coeur est éteint comme le regard! —
Chose singulière et dont on ; pourrait tirer grand
parti pour arracher ces infortunés à leurs vices
honteux, c'est qu'ils sont en général fort sensibles
à la musique,— c'est encore un point de ressem-
blance avec les sauvages. — Ainsi quand passe une
goualeuse (une chanteuse), les groupes se forment
promptement autour d'elle et le silence se fait
aussitôt que le premier couplet est commencé; un
ivrogne émérite vient-il à passer dans ce moment
et cherche-t-il à troubler la fête par ses cris ou ses
gestes, il est bien vite écarté avec violence et re-
poussé avec perte, — leur attention est si vive que
très souvent le trouble-fête est saisi, renversé dans
le ruisseau et fort brutalement chassé de la rue.
A tous les maux physiques qui enveloppent la
plus grande partie de cette infortunée population, il
faut ajouter l'absence de toute éducation morale et
intellectuelle. La pauvreté ronge le corps, le vice
use le coeur, et l'ignorance obscurcit et dégrade
l'esprit.
Qui donc maintenant va arracher quelques an-
neaux de cette formidable chaîne qui étreint tant
de pauvres créatures de Dieu? Qui donc mainte-
nant va se sentir assez de courage pour se précipi-
ter dans cet affreux gouffre, dans cet immonde
bourbier où se vautre le vice sous les formes les
plus hideuses? Qui donc, oubliant les joies égoïstes
— 28 —
de la vie descendra dans cet enfer afin d'y com-
battre ces trois monstres qu'on appelle la Misère,
le Vice et l'Ignorance?
C'est là, c'est contre ce foyer de vices et de misè-
res que sont dirigés en grande partie les efforts de
la charité catholique, de cette charité qui voit dans
chaque pauvre un membre souffrant de Jésus-
Christ , de cette charité qui tout en soulageant le
corps, sait raviver l'espérance dans les âmes décou-
ragées et abattues par la douleur.
La charité catholique jaillit brûlante d'amour du
sein de Dieu, tombe comme une rosée du matin
sur les plaies de l'humanité, et remonte chargée de
bonnes oeuvres et de bénédictions à la source d'où
elle est sortie.
Son action est constante, son allure est humble,
sa force est invincible et ses moyens sont aussi in-
génieux que variés,— elle fuit l'éclat, elle redoute
la gloire; elle aime le secret et le mystère, elle
porte un long voile de peur d'être reconnue,— mais
elle a beau se cacher, les parfums qu'elle exhale
la font bien vite reconnaître. Cette sainte fille du
ciel s'incline pieusement vers les corps pour em-
porter les âmes vers Dieu, — elle est toujours pen-
chée sur l'humanité pour en guérir les blessures et
en soulager les douleurs ; aucun obstacle, aucune
difficulté ne l'effraie,— elle monte les degrés des
— 26 —
palais splendides et descend dans les obscures pri-
sons,—elle veille près du trône et prie au pied de
l'échafaud ; — elle joue avec, les petits enfants et
pleure avec Magdeleine.
La charité catholique enveloppe comme dans un
réseau tout le douzième arrondissement, elle har-
celle de toutes parts la misère et fait au vice et au
déses poir une guerre impitoyable. —Des hauteurs
de la montagne Sainte-Geneviève, elle descend nuit
et jour dans ces sombres ruelles dont nous avons
parlé. —Avec les jeunes gens de la société de Saint
Vincent-de-Paul, avec ces admirables apôtres de la
foi chrétienne dans Paris, elle pénètre dans les plus
misérables galetas, dans les plus secrets asiles du
malheur. — Par elle le vieillard qui grelotte dans
un taudis ouvert à tous les vents, et qui appelle la
fin de sa triste existence, est secouru, soulagé,
consolé.
Regardez cette famille dont les enfants et la mère
prient, dont le chef essuie une larme de bonheur!
Il y a un instant, elle présentait le plus horrible, le
plus émouvant spectacle; les enfants torturés par
la faim demandaient à leur malheureux père un
morceau de pain qu'il ne pouvait leur donner; la
mère cachée dans un coin pleurait, et souffrait de
toutes les souffrances maternelles; le père s'arra-
chait les cheveux, se tordait dans une sombre dou-
— 27 —
leur et appelait sur la société sans entrailles la
- malédiction du ciel. Que s'est-il donc passé? A qui
doit-on ce merveilleux changement? — D'où vient
le rayon d'espérance et de joie qui s'épanouit sur
tous ces visages naguère si attristés? — On a vu
sortir de la maison un jeune chrétien de la société
de Saint Vincent-de-Paul. — La charité chré-
tienne a passé là — voilà tout.
Pourquoi donc ces hommes au visage ■abruti, au
front avili, à l'oeil éteint, à la barbe sale et inculte,
semblent-ils rentrer en eux-mêmes, et rechercher
dans les derniers et mystérieux replis de leurs coeurs
quelques vieux souvenirs d'innocence et de bonheur?
Pourquoi semblent-ils faire un douloureux effort pour
chasser de leurs âmes les monceaux d'ordures qui
y sont entassés? Pourquoi leurs regards se tour-
nent-ils involontairement vers le ciel? Pourquoi
enfin se souviennent-ils qu'ils sont des hommes?—
C'est que la charité chrétienne les a visités ; c'est
que cette charité qui relie les hommes entre eux
et les hommes avec Dieu, est descendue sur ces
pauvres coeurs malades comme un rayon de soleil
sur des fleurs languissantes— oh ! les haillons, la
misère, les plaies, les grabats, les odeurs fétides,
les atmosphères corrompues , ne l'épouvantent
point!
Oui, de temps en temps ces mêmes jeunes gens
— 28 —
de la société de Saint Vincent-de-Paul se font un
devoir d'aller évangéliser ces barbares Français
qu'on appelle chiffonniers. —Dieu bénit leurs ef-
forts ; car ils ont ramené bon nombre de ces mal-
heureux enfants prodigues dans les régions de la
vie morale.
Un ouvrier honnête, laborieux, est-il surchargé
d'enfants? Aussitôt accourt la jeune soeur de cha-
rité qui lui dit : Frère, donnez-moi votre petite fille ;
je l'éleverai, je l'instruirai, je l'aimerai comme si
j'étais sa mère; par mes soins, sous vos caresses et
sous les miennes grandira votre enfant jusqu'au
jour où le devoir l'appellera à prendre part au tra-
vail commun. — Puis vient l'humble frère des
écoles chrétiennes qui s'empare du jeune garçon,
qui l'élève, qui l'instruit, qui le catéchise et qui
l'aime. — Puis enfin le jeune disciple de Saint
Vincent-de-Paul qui dit au père : Tenez, frère, ac-
ceptez cette modique somme; je remplis mon de-
voir en vous la donnant, remplissez le vôtre en
l'acceptant ; quand Dieu fera luire sur vous un
rayon de bonheur, vous rendrez ce faible secours
à d'autres.— Et cela se fait à chaque heure, à cha-
que minute de la journée, — et les écoles des soeurs
grises se remplissent d'essaims de jeunes filles, et
le nombre des élèves des écoles chrétiennes se mul-
tiplie de plus en plus.
— 29 —
Les filles de charité, ces nobles, ces humbles hé-
roïnes de la bienfaisance sillonnent en tous sens le
douzième arrondissement ; partout elles sont ac-
cueillies avec respect, avec amour, avec recon-
naissance : il serait broyé, le misérable qui oserait
insulter une de ces saintes femmes dont toute la
vie n'est qu'une bonne action. Tous les pauvres de
ce quartier, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, con-
naissent la vénérable soeur Rosalie dont l'active
charité enfante chaque jour des miracles. — Allez
dans les rues Mouffetard, dans les rues adjacentes
à la place Maubert, et demandez au premier venu
où demeure soeur Rosalie, il vous répondra avec
assurance : rue de l'Épée de Bois, n° 5. — Qu'il
est grand le nombre des infortunés que cette ser-
vante du Christ a nourris, chauffés, vêtus, instruits,
placés, consolés ! ! Quelle vie de sacrifices, d'ab-
négation, de dévouement! Chez cette femme la
nature égoïste et cupide est enchaînée ; la matière
est soumise, les répugnances de la chair sont
vaincues.
Le nombre des institutions charitables est vrai-
ment prodigieux dans ce pauvre quartier. Il y a :
L'oeuvre de Saint François-Régis ,
L'oeuvre de Saint François-Xavier,
L'oeuvre de Saint Vincent-de-Paul,
L'oeuvre des Mères de Famille,
— 30 —
La Société Maternelle,
L'oeuvre des Faubourgs,
La Sainte Famille,
L'oeuvre des Jeunes Apprentis,
L'oeuvre de Monsieur Prévost.
L'oeuvre des Orphelins du Choléra.
L'oeuvre de la prison de Sainte-Pélagie, fondée
et dirigée par le digne abbé Cailles.
Chacune de ces institutions attaque, combat un
mal différent.
Ainsi l'oeuvre de Saint-François Régis a pour but
de guérir la plaie hideuse du concubinage en pro-
curant à tous les couples qui sont dans le besoin,
les moyens de se marier à l'Eglise et à la munici-
palité.
L'oeuvre des mères de famille se propose le but
louchant de soulager les femmes en couches, de
recevoir le nouveau-né et de l'environner des soins
les plus tendres et les plus éclairés. Grâce à vous,
pieuses mères de famille, grâce à votre dévouement,
le froid ne saisit plus les petits membres de l'enfant
du pauvre arrivant à la vie! grâce à vous, l'infortu-
née mère malade n'a point à compter au nombre
de ses maux la poignante douleur de voir son en-
fant en proie à toutes les privations de la misère!
La Société Maternelle arrive après celle des
Mères de famille dont nous venons de parler. —
_ 31 —
Elle donne le pain, l'instruction et le vêtement aux
enfants pauvres âgés d'au moins quatre ans; —
ce sont de secondes mères qui veillent avec une
sollicitude toute chrétienne sur leurs enfants d'a-
doption.
L'oeuvre des Faubourgs prend les enfants à un
âge un peu plus avancé que la Société Maternelle,
les patronne et leur donne un métier.
Pardonnez-moi, digne abbé Cailles, pieux aumô-
nier de Sainte-Pélagie, si j'ose faire violence'à voire
modestie et lever le voile qui cache vos bonnes
oeuvres. Le devoir, la reconnaissance, la vérité, le
bien du christianisme m'obligent à dire ici que de-
puis de longues années votre immense charité s'é-
tend comme une ombre fraîche sur la prison de
Sainte-Pélagie, que vous n'épargnez rien, ni veilles.,
ni fatigues , ni argent, afin de pouvoir apporter
quelques adoucissements aux malheureux que
frappe la justice humaine ; que vous vêtissez les
uns, que vous placez les autres à l'expiration de
leur peine, que vous veillez sur tous avec une sol-
licitude toute paternelle, que bien longtemps avant
que l'administration ait pensé à le faire, vousa viez
doté Sainte-Pélagie d'une bibliothèque composée
des chefs-d'oeuvre de la littérature française et des
apologistes de la religion chrétienne.
— 32 —
Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous
les prodiges de la charité catholique dans le dou-
zième arrondissement. — Il est vrai de dire que
cette charité reçoit l'homme à son berceau et ne
le quitte qu'après l'avoir enseveli et déposé dans
le tombeau.
Je le demande ! L'arbre qui porte cette riche
floraison, qui donne ces fruits abondants, présente-
t—il les symptômes d'une mort prochaine ?
Si le monde est à qui saura l'aimer davantage,
il est à coup sûr à cette religion catholique qui
passe en faisant le Bien.
Maintenant quelles sont les oeuvres du socia-
lisme?
De même que le christianisme, le socialisme a
dirigé une grande partie de son action sur le dou-
zième arrondissement — c'est là leur seul point de
ressemblance.
Le catholicisme, c'est le génie du bien qui prie,
qui veille, qui secourt, qui console et qui aime.
Le socialisme , c'est le génie tentateur qui souf-
fle la haine, la colère, la rage, la cupidité, le men-
songe, la guerre, le meurtre, qui rit au bruit des
guerres civiles, qui est avide de sang, et qui trône
avec orgueil sur les ruines qu'il a faites.
Le catholicisme ne parle aux hommes que de
— 33 —
miséricorde, que de pardon, de charité, de patience,
de résignation et de devoirs.
Le socialisme ne fait qu'exciter les appétits désor-
donnés de la matière, qu'attiser les feux du désir,,
que stimuler les frémissements de la chair, que
courber l'homme vers la terre.
Le christianisme ouvre devant l'homme les lar-
ges horizons de l'espérance , et lui fait entrevoir
les splendeurs du ciel, sa patrie.
Le socialisme ouvre la tombe devant l'homme
et lui crie : « Refoule, insensé, refoule tes désirs
d'immortalité et de justice, tu appartiens au néant!»
Quels enfants, quelles mères de famille, quels
pères infortunés, quelles jeunes filles, quels vieil-
lards, les républicains socialistes ont-ils secourus?
Quelles larmes ont-ils séchées? Quelles douleurs
ont-ils soulagées? Quelles consolations ont-ils ré-
pandues? Où senties coeurs malades qu'ils ont gué-
ris? Où sont les âmes désolées qu'ils ont rendues à
l'espérance? Où sont les plaies qu'ils se sont efforcés
de cicatriser ? Quelles institutions ont-ils fondées
pour recevoir les petits orphelins, et pour donner
des soins aux vieillards? Quelles bonnes oeuvres,
quels dévouements, quels sacrifices peuvent-ils
opposer aux bonnes oeuvres, aux dévouements,
aux sacrifices de la charité catholique? Cherchent-
ils, comme le fait la société de la sainte-famille, à
— 34 —
resserrer les liens de la société domestique, et à
augmenter l'amour du travail? S'efforcent-ils de
moraliser, comme le fait la société de Saint Vincent-
de-Paul et celle de Saint François-Xavier, les mal-
heureux chiffonniers? Assistent-ils les femmes en
couches? Reçoivent-ils le nouveau-né dans des lan-
ges plus blancs que la neige? Se consacrent-ils, ces
prétendus apôtres d'une religion nouvelle, à l'ins-
truction, à l'éducation des enfants du pauvre ?
Quand passe sur la société ce terrible fléau qu'on
appelle le choléra, s'en vont-ils, nouveaux Saint
Vincent-de-Paul, recueillir les enfants qui n'ont
plus ni père, ni mère ?
Non! non! mille fois non! Leurs oeuvres sont
d'un autre genre, leur apostolat se propose un au-
tre but et emploie d'autres moyens»
Ils spéculent sur le vice, la misère et l'ignorance,
ils appellent les malheureux habitants de ce quar-
tier dans leurs clubs, et là, au lieu de faire enten-
dre des paroles de paix, d'union, d'amour, de fra-
ternité chrétienne, ils ne prêchent que des abomi-
nables doctrines de destruction et de mort. — A ces
foules ignorantes et cupides, ils montrent les riches-
ses entassées de la civilisation et s'écrient : «Frères
» déshérités, ces richesses, ces biens, ces palais,
» tout cela vous appartient. — Les riches, profitant
" de votre faiblesse, vous exploitent et vous volent.
- 35 —
» — Il est temps de leur faire rendre dés comptes.
» — Préparez vos armes, car bientôt sonnera l'heure
» de la grande bataille, etc., etc. »
Les républicains socialistes continuent leur infâ-
me apostolat chez la plupart des marchands de vin.
Là, on boit, on vocifère, on blasphème Contre Dieu,
on insulte notre sainte religion, on jure de détruire
les bases de l'ordre social, la famille et la pro-
priété, on oublie femme, enfants, devoirs, travaux.
—Puis on rentre plein de vin et de colère, après
avoir dissipé le modique salaire de la journée.
Avec le socialisme la désunion, la faim, la misère,
la haine envahissent le foyer domestique.— Alors
plus de joie, plus de bonheur, plus de calme, plus
de paix, plus de repos dans la maison; alors les
liens les plus intimes se distendent, se brisent, se
rompent, et la famille, celte pierre angulaire de la
société, se dissout.
Le prosélytisme des républicains socialistes
s'arrête-t— il là? Non. — Ils enveloppent, ils circon-
viennent les plus exaltés de leurs adeptes, et par
une nuit sombre, ils les introduisent, les yeux ban-
dés, dans quelque souterrain ignoré. Que se passe-
t-il alors dans ces sociétés secrètes ? Tout le monde
le sait. — Naguère encore, les débats de la cour
d'assises nous ont révélé les terribles serments
de mort, les plans d'épouvantable destruction, et
—- 36 —
de guerre civile de la société, la Némésis. — Cette
société dont le nom (vengeance) indique assez le
but, couvrait tout le douzième arrondissement.
C'est du douzième arrondissement qu'est partie
l'agitation qui nous a valu la révolution de février.
— Qui n'a pas vu descendre sur Paris la popula-
tion en guenilles de la montagne Sainte-Geneviève,
ne comprendra jamais quels grands dangers a cou-
rus la civilisation chrétienne.
C'est dans le douzième arrondissement que Bar-
bes avait établi son quartier-général, et qu'il avait
choisi ses lieutenants.— Ces lieutenants, professeurs
émérites en barricades, remplacèrent dignement
leur maître, dans la formidable insurrection de
juin; ce qui le prouve, c'est que plusieurs d'entre eux
expient, encore aujourd'hui, leurs crimes, au Mont-
Saint-Michel.
En juin 1848, on se battit dans le douzième ar-
rondissement avec opiniâtreté, avec acharnement;
mais qu'on n'aille pas conclure de ce fait que les con-
victions républicaines sont là plus ardentes que par-
tout ailleurs ; ce serait une étrange erreur. —La
plupart des malheureux de ce quartier se battent
pour le plaisir de se battre.—Ce sont des malades qui
s'agitent convulsivement sur leurs lits de douleur,—
la nuit de la mort ne les effraie pas, car leur vie
est une nuit continuelle. — Ils se battent le plus
— 37 —
souvent sans savoir pour qui ni pour quoi, seulement
quelques uns se rappellent qu'on leur a dit : Vous
serez plus heureux.
Oh! qu'ils sont coupables, les hommes qui vous
trompent, chers malheureux ! !
Je conclus donc avec vous, lecteurs, que théori-
quement et pratiquement le socialisme est la néga-
tion du Bien.—C'est le mancenillier aux funestes om-
brages; malheur à ceux qui veulent se reposer sous
ses branches!!!
Satan s'est déguisé en régénérateur de la société
pour .entraîner cette société dans les abîmes du Mal.
— Il s'appelle aujourd'hui socialisme.
Le socialisme, cette nouvelle incarnation de l'es-
prit de ténèbres, périra, et-le catholicisme, son en-
nemi, continuera d'étendre ses rameaux verts et
bienfaisants sur l'humanité tout entière. . .. .
J'écrivais ces lignes bien des jours avant les
grands événements qui ont marqué le commence-
ment du mois de décembre. Hélas ! les faits n'ont
que trop prouvé que je ne calomniais pas les doc-
trines que je combats. N'avons-nous pas vu, en effet,
des bandes demisérables fanatisés par les fallacieu-
ses promesses du socialisme, promener dans vingt
départements, le carnage, le meurtre, le viol, l'as-
— 38 —
sassinat, la dévastation, le crime ? Sans le dévoue-
ment énergique de notre armée, sans la vigueur
du gouvernement de Louis-Napoléon, que serait
devenue la France? Dans quels épouvantables abî-
mes n'allions-nous pas rouler? La barbarie montait,
montait toujours, et la civilisation, fruit des longs
et pénibles labeurs de nos pères, allait s'éteindre
dans la boue et dans le sang, si la Providence n'avait
suscité parmi nous un grand courage servi par une
grande intelligence. Que les coeurs honnêtes, qui
s'acharnent à retenir leurs illusions blessées, re-
gardent les taches de sang qui rougissent encore le
pavé de nos cités, et les chemins de nos campagnes,
qu'ils écoutent ces cris de malédiction et de mort
qui se répondent dans la nuit sombre, d'un bout de
la France à l'autre, et qu'ils se demandent qui fait
répandre ce sang, et qui fait pousser ces hurlements
de l'enfer? La voix plaintive de la patrie en deuil
leur répondra : c'est, le Socialisme.
Les fils de Caïn se sont rués sur les fils d'Abel et,
comme leur père, ils ont fait couler le sang du juste
et ils ont ensanglanté la terre.
— 39 —
IL
Ce Chapitre a été écrit au moment où la lutte entre le Socialisme et la
Société était la plus ardente, voilà pourquoi le lecteur
trouvera des allusions nécessitées par la
polémique du moment.
Peuple, j'ai pris l'engagement formel de te prou-
ver que ces hommes dans lesquels tu espères, que
ces hommes dans lesquels tu as placé ta confiance,
les socialistes, enfin, sont, ou des ignorants au su-
prême degré, ou des hypocrites dont il faut se hâter
de faire bonne justice.
Je tiens ma parole : écoute-moi avec une sé-
rieuse attention ; mets, pour un instant, de côté
toutes tes préventions, réprime toutes tes haines,
refoule toutes tes passions, fais le calme dans ton
âme, établis la paix dans ton coeur, et, libre de toute
prévention, débarrassé de tout parti pris d'avance,
— 40 —
prononce, dans le fond de ta conscience, entre mes
adversaires et moi.
Ils disent qu'ils possèdent une Science dont l'ap-
plication ferait le bonheur du genre humain. Ils
t'abusent avec cette prétention sans fondement.
Non, ils n'ont aucune science. Je vais le démontrer.
Et d'abord, qu'est-ce qu'une science ? Quel est le
caractère principal, fondamental, de toute science
véritable? A quel signe certain peut-on reconnaître
une science fondée et la distinguer de toutes ces
séries d'observations plus ou moins ingénieuses,
plus ou moins réelles, plus ou moins hypothéti-
ques , qui se parent trop communément du titre
de science?
Une science, mes amis, est un ensemble de vé-
rités déduites d'un principe certain, démontré,
incontestable. Le propre d'une science, comme le
propre de tous les êtres organisés, c'est de se spé-
cialiser, de se distinguer, de se séparer, de se cir-
conscrire, de ne point se mêler ni se confondre avec
ce qui l'entoure.
Dans une science, toutes les vérités se tiennent,
s'enchaînent, s'appellent les unes les autres. C'est
une succession, un épanouissement de vie dans un
certain ordre de l'intelligence, c'est une création
organique de l'âme humaine, c'est une plante,
c'est une fleur qui jaillit de son germe intellectuel
_ 41 _
comme le chêne de nos bois jaillit de son germe
matériel; car il en est du monde intellectuel fé-
condé parle Verbe de Dieu, comme du monde ma-
tériel fécondé par la bienfaisante chaleur du soleil.
Jetez un regard sur la nature, mes amis, et dites-
moi d'où vient ce grand chêne dont les rameaux
verts sont si chers aux moissonneurs quand vient
l'heure de midi? Dites-moi d'où vient cet acacia
dont la fleur blanche et embaumée sourit avec tant
de grâce aux jeunes filles du hameau? Dites-moi
d'où vient ce rosier qui mire ses boutons naissants
dans les corolles de ce beau lis épanoui? Dites-
moi d'où vient cette vigne qui fleurit sous un rayon
de soleil comme une vierge sous le regard du fiancé
qu'elle aime? Dites-moi, enfin, d'où viennent tous
ces êtres qui couvrent la terre de l'un à l'autre pôle ?
Chacun de ces êtres procède, non point de telle
ou telle combinaison de germes différents, de
graines différentes, mais bien d'un seul et même
germe, d'une seule et même graine, fécondée par
.cette chaleur intérieure de la nature que les anciens
appelaient l'âme de la création. Eh bien! il y aune
analogie profonde entre ce qui se passe dans ce
vaste foyer de vie et de génération qu'on nomme
la nature, et cet autre plus vaste encore qu'on
nomme l'âme humaine.
L'âme humaine recèle dans ses infinies profon-
- 42 —
deurs les germes ou plutôt les vérités génératrices
de toutes les sciences ; chacune de ces vérités géné-
ratrices, de ces vérités mères, véritables germes in-
tellectuels , est aussi distincte, aussi différente que
les graines semées sur la surface de la terre. De
même que tous les êtres sont distincts dans la na-
ture, de même aussi toutes les sciences sont dis-
tinctes dans l'âme humaine.
De même que dans la nature chacun des êtres
organisés découle d'un germe distinct et possède
des qualités différentes; de même aussi chaque
science dans l'âme découle d'un principe particulier
et possède des qualités différentes.
De même que dans la nature, le mélange, la con-
fusion de deux êtres différents constituerait une
monstruosité, c'est-à-dire quelque chose qui vio-
lerait au suprême degré les lois éternelles du beau
idéal, de même dans l'âme humaine, dans l'ordre
intellectuel, le mélange, la confusion de deux ou
de plusieurs doctrines qui sont et doivent être des
entités différentes, distinctes, dissemblables, étran-
gères, constituerait une monstruosité qui violerait
au suprême degré les lois éternelles du beau et du
vrai.
De même que la nature a horreur de l'éclec-
tisme, de même aussi l'intelligence humaine doit
avoir horreur de l'éclectisme.
— 43 —
Si Dieu a, dans l'ordre de la création matérielle,
réprouvé l'éclectisme comme une monstruosité, à
plus forte raison, devons-nous éviter de le créer
dans l'ordre intellectuel.
Mais, je vous entends me dire: Qu'est-ce donc
que l'éclectisme dont vous nous parlez? Ce mot,
nous ne le comprenons pas, expliquez-vous.
L'éclectisme, mes bons amis, dans l'ordre de la
nature, consiste à créer un être quelconque avec
des membres empruntés à huit, dix, vingt autres
êtres dissemblables.
L'éclectisme, dans l'ordre de l'intelligence, con-
siste à créer une doctrine quelconque avec des
lambeaux disparates, empruntés à huit, dix, vingt
doctrines dissemblables, doctrines qui n'ont de
commun que le nom.
Ceux qui excellent le plus à créer le premier de
ces éclectismes, c'est-à-dire l'éclectisme de l'ordre
naturel, sont les charlatans des Champs-Elysées.
Que de fois, dans les jours de fête, n'avez-vous pas
entendu tous ces dignes amis de M. Eugène Sue,
vous convier au souverain bonheur de voir quelque
chose ayant une tête d'homme, des pieds de cheval,
des cornes de taureau, du poil de chèvre, un oeil
d'aigle et une queue de lion? Ce quelque chose de
monstrueux qu'on vous montrait, c'était de l'é-
clectisme naturel.
— 44 —
Ceux qui excellent le plus à créer le second de
ces éclectismes, c'est-à-dire l'éclectisme de l'ordre
intellectuel sont, après M. Cousin, les honorés
membres du fameux conclave socialiste.
Dis-moi, peuple, ne les as-tu pas entendus ces
charlatans, plus dangereux que ceux des Champs-
Elysées ; ne les as-tu pas entendus, lors de l'élec-
tion du 28 avril 1850, l'appeler de toute la force
de leurs poumons à voter pour ce quelque chose,
pour cet être composé de cinquante pièces diffé-
rentes qu'ils appellent Vidal? Remarquez bien, mes
amis, qu'il n'entre point dans mon intention d'in-
sulter M. Vidal ; seulement la force de la logique
m'oblige à dire qu'à ce moment de son existence,
il a joué le triste rôle d'une monstruosité intellec-
tuelle. Si M. Vidal me répondait qu'il n'est point
éclectique, je lui répliquerais alors qu'il est un
hypocrite, car il n'a point protesté contre la signi-
fication attachée par le conclave à sa candida-
ture.
Les habiles du conclave ont odieusement trahi la
vérité en te disant, à toi, pauvre peuple, à vous,
bourgeois de Paris, que le nom de M. Vidal, signi-
fiait socialisme scientifique : le nom de M. Vidal ne
pouvait signifier et ne signifiait, en effet, qu'éclec-
tisme socialiste, c'est-à-dire mensonge et absurdité.
Il faudrait être bien dénué de l'esprit d'observation
— 45 —
et d'analyse pour ne point comprendre cela de
prime saut. Quels étaient, je vous le demande, les
éléments constitutifs, fondamentaux de ce fameux
conclave? Les éléments constitutifs de cette assem-
blée étaient-ils homogènes ou bien disparates? Les
membres appelés à ce concile du peuple étaient-ils
intellectuellement amis ou ennemis ? Croyaient-ils
au même dogme, et professaient-ils les mêmes
principes de régénération sociale?
Non, non, mille fois non! Cette assemblée, ce
concile, ce conclave, peu importe le nom, n'était
qu'un vaste éclectisme, et comme tel, il ne pouvait
enfanter qu'une candidature éclectique.
Le conclave, par le choix qu'il a fait, a donc im-
plicitement déclaré qu'il n'avait aucune science
sociale; que le socialisme ne représente rien, sinon
la formidable coalition des désirs cupides, des am-
bitions jalouses, et des vanités froissées. Le con-
clave, par le choix qu'il a fait, a donc implicite-
ment condamné toutes ces doctrines immorales et
impies qui, sous les noms de communisme, de fou-
riérisme, de proudhonisme, promènent la désola-
tion et l'effroi dans notre malheureuse patrie. Et
cependant tous les sectaires, malgré celle condam-
nation de leurs utopies, condamnation à laquelle
ils ont eux-mêmes involontairement contribué,
retournent, ceux-ci à leur phalanstère, ceux-là à
— 46 —
leur communauté, d'autres à la triade, et d'autres
enfin à la gratuité du crédit.
C'est un curieux spectacle, un spectacle qui ré-
vèle un mal social profond, de voir des hommes
qui d'ordinaire s'entre-déchirent avec rage, qui se
mordent avec fureur, qui s'insultent avec frénésie,
se réunir à une heure donnée, éteindre pour un
instant leurs haines réciproques, communier dans
une pensée de destruction, jeter une menace à la
société et puis disparaître!....
Peuple, il y a deux sortes de révolutionnaires :
il y a les révolutionnaires du Diable et les révolu-
tionnaires du bon Dieu. Les premiers veulent bien
réformer la société coupable, mais ne point se ré-
former eux-mêmes; les seconds, au contraire, sans
négliger la réforme sociale, croient qu'il faut d'a-
bord se réformer soi-même.
Quel est, je vous le demande, le problême de la
destinée humaine qu'ont résolu ces prétendus phi-
losophes?
Les uns, comme Charles Fourier et son école,
méconnaissant toutes les nobles aspirations de
l'âme, ont affirmé que la grande mission de l'homme
dans ce monde et dans les sphères transmon-
daines était de consommer, de consommer encore,
de consommer toujours; les autres, comme
M, Proudhon et ses ignorants disciples, ont voulu
— 47 -
emprisonner l'homme sur cette terre en affirmant
le néant après la mort, — d'autres enfin, comme
M. Pierre Leroux et son école, se sont jetés dans un
panthéisme souvent inintelligible et toujours ridi-
cule. — Je défie le plus profond, le plus habile
analyste du monde de trouver au milieu de ce fa-
tras, je ne dis pas une science sociale ; mais même
l'ombre d'une science sociale. — Là, rien, ne tient,
tout est disparate, contradictoire.
Figurez-vous un champ cultivé par des fous et
vous aurez une juste idée du socialisme.
Si je demandais à tous les hommes sensés quelle
est la première condition d'une science sociale, ils
me répondraient unanimement : que cette première
et fondamentale condition est de ne froisser en rien
les principes éternels de la morale universelle. —
Or, non-seulement le socialisme froisse les prin-
cipes éternels de la morale universelle, mais de
plus, il est la négation même de ces principes.
Charles Fourier, celui de tous qui a eu les plus
grandes prétentions scientifiques, n'a ni assez de
sarcasmes, ni assez de grossières injures à déver-
ser contre l'abominable morale.
Il n'y a pas une page des dix gros volumes que
ce fou a écrits, qui ne soit remplie d'outrages contre
la plus sublime doctrine, la doctrine du Christ.
48
III.
Le socialisme, cette grave maladie dont sont
tourmentées la France et l'Allemagne, n'est pas
autre chose — pris dans l'ensemble de ses mani-
festations — que la destruction même de l'ordre
moral.
En effet, que demande—t— il ?
Il demande : Premièrement ; le panthéisme en
religion, en niant la personnalité divine et en affir-
mant l'éternité de la création — Dieu est détrôné
et l'homme le remplace.
Deuxièmement ; le panthéisme dans l'Autorité,
en détruisant la forme monarchique et en la rem-
plaçant par cette souveraineté individuelle qui se
— 49 —
manifeste par le suffrage universel. —En religion,
on veut diviniser l'homme et en politique on veut
le couronner.
Troisièmement; lé panthéisme dans la propriété,
en établissant la communauté des biens et en
réclamant une nouvelle application de la loi agraire.
— Après avoir divinisé et couronné l'homme, on
veut l'enrichir. — Comme Dieu et comme roi,
l'homme a droit à tous les biens.
Quatrièmement; le panthéisme dans ses rela-
tions sexuelles, en abolissant le mariage ou la fa-
mille et proclamant la promiscuité des femmes.
Après avoir donné à l'homme la divinité, la
royauté et la fortune, on lui offre un immense se -
rail.
Cinquièmement; le panthéisme humanitaire, en
brisant toutes les barrières qui aujourd'hui sé-
parent les peuples, en confondant toutes lés na-
tionalités et en étouffant l'idée de patrie.
L'homme est le Dieu du monde, le roi du monde,
le propriétaire du monde, le SULTAN du monde, le
citoyen du monde.
Une patrie renfermée dans d'étroites limites!
C'était bon pour l'homme enfant ; mais maintenant
qu'il porte deux couronnes, il n'a pas trop de l'u-
nivers pour se mouvoir.
Oh ! quelle démence ! quelle horrible folie ! !
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— 50 —■
N'avais-je pas raison de dire que le socialisme
était la destruction même de l'ordre moral? «
Où est dans une telle philosophie le principe et
la sanction du devoir?
Où est le devoir lui-même?
Si on divinise l'homme, c'est-à-dire si on éter-
nise la matière, que devient la loi morale, la loi de
sacrifice, d'abnégation, de dévouement?
Si on divinise la création, que devient alors la
liberté humaine? L'homme dans ce système n'est-
il point emporté fatalement par le mouvement
éternel de la FORCE universelle?
Avec une semblable doctrine, la nuit se fait sur
le monde — cette vaste confusion de toutes choses,
cette promiscuité universelle se dresse en face de
l'imagination, et plus épouvantable et plus désor-
donnée que l'image du chaos primitif.
Si l'ordre moral, qui est à la société ce qu'est
l'âme au corps, se laisse trop profondément enta-
mer par ces doctrines de mensonge et d'orgueil,
de terribles malheurs, de douloureuses épreuves
marqueront notre temps.
A quoi donc, grand Dieu, servent les leçons que
tu n'as cessé de donner aux nations ! Sur chaque
page de l'histoire du monde flamboient les châti-
ments redoutables que tu réserves aux peuples qui
abandonnent la voie de la vérité et de la vie ; et ce-

Un pour Un
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