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Extraits d'une histoire inédite des guerres de la république et de l'empire, par Victor-François Perrin, duc de Bellune,...

299 pages
Impr. de Vve Dondey-Dupré (Paris). 1853. Gr. in-8 °.
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EXTRAITS
D'UNE IlISTOIRE INÉDITE
DES GUERRES
DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L'EMPIRE
PAR
VICTOR-FRANÇOIS PERRIN
DUC DE DELLUNE,
SÉNATEUR.
PARIS
IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE DONDEY-DLTRÉ,
RUF SAINT-LOUIS, 46, AU MARAIS.
MDCCCLIII
EXTRAITS
f)'lj:'lE HISTOIRE INÉDITE
DES GUERRES
DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L'EMPIRE.
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EXTRAITS.
D'UNE HISTOIRE INÉDITE
DES GUERRES
- DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L'EIPIRE
PAU
VICTOR-FRANÇOIS PERRIJN
DUC DE BEI_I"UNE,
SÉNATEUR.
PARIS
IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE DONDEY-DUPRÊ,
HUE SAINT-LOUIS, 46, AU hlAIRAIS. -
MDCCCLIII
A L'EMPEREUR.
SIRE,
Des amis, trop indulgents sans doute, m'ont engagé à publier
quelques extraits d'un ouvrage que je compose pour l'instruction
de mes enfants : rarement on résiste à d'aussi flatteuses instances;
j'y ai cédé, et j'ai fait imprimer ce volume.
Les événements qui y sont retracés ont droit à tout l'intérêt de
• Votre Majesté, puisque la plupart ont été accomplis par le grand
homme dont vous vous montrez, SIRE, le si digne successeur. —
L'historien pouvait être plus habile, mais non point plus fidèle.
— J'ose donc offrir ce livre à VOTRE MAJESTÉ, en La suppliant de
le considérer surtout comme un faible hommage de la plus pro-
fonde reconnaissance, du plus entier et du plus respectueux dé-
vouement.
Avec ces sentiments que je garderai toute ma vie, j'ai
l'honneur d'être,
SIRE, -
de Votre Majesté Impériale,
le trèsrhumble, très-obéissant et très-fidèle
serviteur et sujet,
Duc DE BELLUNE.
HOCHE.
HOCHE.
4
Hoche mourut!
À cette nouvelle, la France entière poussa un cri
de douleur, et Paris, au milieu du tourbillon de ses
intrigues et de ses joies, s'arrêta soudain pour
pleurer.
La cérémonie funèbre, célébrée au Champ de
- Mars en présence de l'humble famille du glorieux
trépassé, offrit tout ce que les regrets d'un grand
, peuple pour un grand homme peuvent avoir de so-
lennel et d'attendrissant. — Dans les moments de
silence qui succédaient, par intervalles, à la voix
des orateurs, aux hymnes nationaux, aux sons lu-
gubres des tambours, et aux salves tristement régu-
lières de l'artillerie, quand on entendait ces paroles :
4. HOCHE.
« Mon fils! ô mon cher fils! » s'exhaler, avec des
sanglots, de la poitrine d'un pauvre vieillard placé
sur un siége d'honneur, toutes les âmes s'ouvraient
aux mêmes angoisses et laissaient échapper le même
cri. La voix de ce malheureux père appelant en
vain son enfant, était aussi la voix de la patrie !.
Hoche niourut 1 - - - Plus d'un demi-siècle a passé
sur sa tombe sans flétrir les palmes dont elle est
couverte : — de cette tombe, où repose la dépouille
d'un des hommes les plus extraordinaires que la Ré-
volution ait produits, sort un enseignement im-
mortel 1
Génie privilégié, si nous avions le pouvoir de
rendre toutes les oreilles attentives et tous les cœurs
dociles, nous nous adresserions ici plus en particu-
lier à ces enfants du peuple qui, indignés de leur
condition, ne demandent les moyens d'y échapper
qu'aux passions les plus abjectes ou les plus coupa-
bles, et nous leur dirions : Approchez ; écoutez !
Le 25 février 1768, dans la modeste église pa-
roissiale de Montreuil, faubourg de Versailles habité
alors, comme il l'est encore aujourd'hui, par la
seule indigence, une pauvre famille vint présenter
aux fonts baptismaux un enfant qui lui était né la
veille. — Après la sainte cérémonie, le curé passa
HOCHE. 5
dans la sacristie, ouvrit son registre des naissances,
et y inscrivit le nom de cet enfant : Lazare Hoche.
'Le père, ancien soldat, donnait des leçons d'es-
crime, en qualité de prévôt de salle, aux pages de la
Petite Écurie ; la mère était ouvrière en linge : l'un
avec son fleuret, l'autre avec son aiguille, pour-
voyaient , non sans peine, aux besoins du ménage ;
mais comme ils n'avaient aucun de ces vices qui
dévorent trop souvent le gain des gens de leur
classe, et les conduisent par la misère à l'infamie ,
quelquefois même au crime, ils jouissaient à peu
près du nécessaire , et n'en demandaient point da-
vantage : modérés dans leurs désirs, probes, éco-
nomes, tendrement unis, ils acceptaient avec recon-
naissance la vie que Dieu leur avait faite , et une.
paix inaltérable siégeait à leur humble foyer.
Dans les moments difficiles d'ailleurs, ils étaient
sûrs de ne point manquer de secours : la sœur du
prévôt, femme d'un sens droit et d'une âme géné-
reuse, trouvait moyen, dans son petit commerce de
fruiterie, d'avoir toujours en réserve quelque pécule,
qui lui permettait de venir en aide à son frère quand
la saison était par trop rude et les denrées par trop
chères.
Douze ans s'étaient écoulés dans cette alternative
de biens et de maux qui est ici-bas le partage de
G HOCHE.
l'homme, n'importe où il vive, dans un palais ou
dans une masure.
,
Lazare Hoche avait grandi sous les yeux de ses
respectables parents ; il en faisait la joie et l'orgueil.
— Sa constitution était robuste, sa figure char-
mante, son intelligence merveilleuse, son caractère
aimable et franc ; une sensibilité trop vive peut-être,
une fierté facilement irritable, un désir passionné
de s'instruire, en furent de bonne heure les traits
les plus prononcés.
Versailles était alors dans toute sa splendeur : le
contraste des magnificences et des fêtes de la cour
avec l'abjection et la misère du peuple devait frap-
per un esprit naturellement observateur et porté à
l'exaltation : il inspirait au jeune Hoche des remar-
ques, non point envieuses et chagrines , mais har-
dies et profondes, à travers lesquelles scintillaient
d'ambitieuses espérances.
Tous les soins de ses parents se bornaient à le
rendre honnête homme , tous leurs vœux, à le voir
revêtu d'un emploi subalterne dans la Maison du
Roi. Ils avaient cru lui donner une éducation suffi-
r
santé en tirant de leur âme, pour les faire passer
dans la sienne, quelques préceptes d'une morale
simple et pure : l'état de leur fortune ne leur per-
mettait point, au reste, de lui procurer d'autres en-
seignements. - Son ignorance lui devenait cepen-
HOCHE. 7.
dant chaque jour plus humiliante et plus pénible :
la vue d'un livre le faisait tressaillir de convoitise et
de regret; il lui semblait que , dans ces pages mys-
térieuses , il trouverait le secret d'affranchir son
génie de la captivité et des ténèbres, et de s'élancer
librement vers le radieux avenir dont il se sentait
digne. — Il finit par raconter ses douleurs à sa
tante : l'excellente femme en fut touchée ; elle n'hé-
sita point à faire un sacrifice pour ouvrir à son neveu
les portes de l'école ; — c'était lui ouvrir la destinée
qu'il rêvait : — aussi, avec une ardeur et une
promptitude dont le magister ne revenait pas, ac-
quit-il ces éléments du savoir qui sont en général si
difficiles et si rebutants pour le jeune âge.
Il achevait à peine de faire cette conquête, quand
son père eut la satisfaction de lui obtenir une place
de surnuméraire dans les Écuries du Roi. — Cette
place, il faut le dire, consistait à être le serviteur
des palefreniers en titre. — Lazare Hoche l'accepta :
il atteignait tout au plus alors sa quatorzième année.
En comparant son point de départ avec le but où
il prétendait arriver, cet enfant vraiment sublime
sentit son âme, non point défaillir certes, mais se
gonfler au contraire d'une fierté indomptable; de sa
condition présente, il résolut de faire un des titres
les plus magnifiques de sa gloire future.
Eh bien donc , il pansa des chevaux , les mena
8 HOCHE.
boire, garnit leur râtelier, fit leur litière, remplit
enfin toutes les grossières obligations de son emploi,
et cela avec patience, soin, exactitude, avec zèle
presque, comme si c'eût été sa véritable vocation et
l'unique affaire de sa vie.
La nuit venait : c'était le moment où il lui était
permis de rentrer dans la réalité de son être et de
préparer sa destinée. — Alors, avec un noble et
joyeux battement de cœur, il retirait, de l'endroit
où ils étaient déposés, les livres qu'il devait aux li-
béralités de sa tante ; alors il étudiait, méditait, écri-
vait; alors, sans autre guide que son infaillible
sagacité, sans autre soutien que son admirable per-
sévérance , il donnait à ses facultés les aliments les
plus propres à leur développement, enrichissait son
esprit de connaissances utiles et belles, et faisait
prendre à sa pensée un essor à la fois régulier et vi-
goureux.
Ainsi, au milieu de ces occupations tour à tour
si basses et si relevées, ainsi se passèrent trois an-
nées de son existence. — Dans cet espace de temps,
il avait reconnu que la carrière des arnres était celle
où l'entraînait son génie , celle où il pourrait che-
miner par conséquent avec le plus de rapidité et de
succès. — Il demanda à son père la permission de
se présenter aux Gardes françaises ; il l'obtint. Sa
haute taille, et la beauté toute martiale de sa figure,
HOCHE. 9
le firent admettre sans difficulté dans ce corps d'é-
lite.
Il y poursuivit le cours de ses études, mais les
dirigea plus spécialement sur l'art militaire. — Ne
voulant plus avoir recours à la générosité d'autrui,
il monta des gardes hors de son tour, et loua ses
bras pour les plus rudes travaux, afin de se procurer
les moyens d'acheter les livres dont il avait besoin.
Au lieu de consacrer au repos et au plaisir les mo-
ments de liberté que lui laissaient son service et son
labeur, il s'appliquait à acquérir, dans toute son
étendue et dans toute sa variété, l'instruction indis-
pensable à l'homme de guerre qui aspire aux hon-
neurs du commandement et veut en être digne.
Cette conduite , bien que suivie avec simplicité ,
était trop extraordinaire pour ne pas être remarquée :
elle attira sur le jeune soldat l'attention et la bien-
veillance de ses chefs; Hoche ne tarda point à être
promu au grade de sergent, insigne distinction dans -
un corps et à une époque où le moindre avancement
était le privilége exclusif de la naissance ou de la
fortune.
Les temps sont accomplis : - la France est ar-
rivée au terme de son travail, et la Révolution a
fait entendre son cri : « Liberté ! » — La vertu et le
crime le répètent ensemble, chacun avec son espoir,
10 HOCHE.
et ensemble se précipitent dans la lice qui leur est
ouverte ; — car la Providence, dont les vues et les
moyens sont également impénétrables, a décrété la
réunion de leurs efforts pour l'œuvre mystérieuse et
terrible qui doit changer la face du monde.
C'était cette ère nouvelle que Hoche avait pressen-
tie ; c'était pour y figurer au nombre des plus hé-
roïques travailleurs qu'il s'était façonné lui-même :
il la salua donc avec enthousiasme, et, d'un pas
ferme, s'avança pour prendre son rang.
Lors du licenciement des Gardes françaises, il en-
tra, en qualité d'adjudant, dans la garde nationale
soldée. - En 1792, il obtint une lieutenance au
régiment de Rouergue.
La guerre éclata : simple officier dans les pre-
mières campagnes, il trouva moyen néanmoins de
donner des preuves peu communes de bravoure et
de capacité. — Il révéla bientôt son génie dans un
Mémoire militaire adressé au Comité de salut pu-
blic. On fut frappé de ce travail ; on voulut en con-
naître, en interroger l'auteur, et il reçut ordre,
après la malheureuse bataille de Nerwinde, de venir
à Paris.
A peine arrivé, il eut à comparaitre devant le re-
doutable Comité.
Hoche se rendit donc au palais des Tuileries, où
HOCHE. Il
les décemvirs s'étaient installés dans les petits ap-
partements du roi qu'ils avaient assassiné. — De
nombreux soldats les armes chargées, des canons
gorgés de mitraille, des sbires à l'œil mobile et fa-
rouche. défendaient de toutes parts la résidence des
chefs d'un gouvernement dit populaire : jamais le
despotisme ne s'était entouré d'un si menaçant ap-
pareil.
Au vu de l'ordre dont le jeune lieutenant était
porteur, un familier l'introduisit dans un long cor-
ridor sombre dont les ténèbres étaient rendues sen-
sibles par la lueur blafarde d'une lampe. — De là,
on passa dans une vaste antichambre toute nue, où
plusieurs conventionnels attendaient, debout, que
leurs puissants collègues daignassent les recevoir :
ils venaient solliciter des missions, c'est-à-dire la
faveur d'aller piller et égorger dans les provinces.
— Le familier ouvrit enfin une double porte, celle
du salon où travaillaient les membres du Comité : il
annonça à demi-voix le citoyen Lazare Hoche, puis
lui fit signe d'entrer : — Hoche entra.
Il fut étonné du spectacle qui s'offrit à ses re-
gards : ici, tapis épais et moelleux, meubles riches
et commodes, glaces nombreuses et magnifiques,
bronzes dorés, lustres étincelants, et, dans des ca-
binets entr'ouverts, buffets garnis des mets les plus
succulents et des vins les plus délicats.
12 HOCHE.
Des dix républicains austères qui se vouaient au
bonheur du peuple dans ce somptueux appartement,
trois seulement se trouvaient à leur poste, Robes-
pierre, Couthon et Carnot. Ils étaient assis autour
d'une grande table ovale chargée de plans, de cartes,
de mémoires et d'arrêts de mort en blanc. — Robes-
pierre remplissait ces blancs, les signait froidement
et les passait à Couthon. = Couthon les lisait avec
attention, les signait en se léchant les lèvres, et les
passait à Carnot. — Carnot n'y jetait pas les yeux,
y apposait son nom et se remettait à ses travaux stra-
tégiques avec une impassibilité qui faisait l'admira-
tion de ses confrères eux-mêmes.
A l'arrivée de Hoche, les trois membres du Co-
mité interrompirent leur besogne. Ils furent tous
également frappés de cette noble apparition : ils
considérèrent un instant en silence cette tête juvé-
- nile et guerrière, cette attitude fière et calme : —
Robespierre, d'un œil envieux et sinistre ; Couthon,
avec son sourire de bonhomie perfide; Carnot, avec
un certain air de bienveillance et de satisfaction.
Ils adressèrent tour à tour diverses questions sur
la dernière campagne à cet officier obscur que leur
présence, à leur grande surprise, n'intimidait point :
il y répondit avec clarté, précision, fermeté. - Car-
not l'engagea ensuite à exposer de vive voix ce qu'il
avait consigné dans son Mémoire : le jeune homme
HOCHE. 13
développa alors, avec une admirable lucidité, un
plan d'opérations empreint d'une telle supériorité
de talent et de savoir, que Carnot en fut émer-
veillé; il le remercia et le congédia en le comblant
d'éloges.
« Voilà un officier subalterne d'un bien grand
mérite ! » s'écria-t-il quand Hoche fut parti, et il lui
expédia un brevet d'adjudant général.
« Voilà un homme bien dangereux ! » ajouta Ro-
bespierre d'une voix sourde, et il se remit à ses
proscriptions.
Hoche est donc adjudant général.
Envoyé à Dunkerque, il rend inutiles toutes les
tentatives des Anglais pour s'emparer de cette place,
et les oblige à en lever le siège après la bataille de
Hondscoote.
Nommé général de brigade, puis général de di-
vision, on ne le retient pas dans ces grades; son gé-
nie est toujours au-dessus du poste qu'il occupe, et
il ne sera à sa véritable place que dans un comman-
dement en chef. — On le reconnaît, et on lui donne
celui de l'armée de la Moselle. — C'était vers la fin
de 1793, après la prise de Furnes : il n'avait pas
encore vingt-six ans.
Un ennemi d'un tiers supérieur en nombre est
devant lui ; il n'hésite point à l'attaquer. — Succès
14 HOCHE.
brillants, suivis de revers. — Par des prodiges d'ac-
tivité, d'audace et d'opiniâtreté, il reste aussi re-
doutable après qu'avant un échec, et se ménage les
moyens de prendre, à la première occasion, une re-
vanche décisive.
De ce côté cependant la situation de la Répu-
blique inspirait les plus vives inquiétudes. L'ennemi
occupait le fort Vauban, les postes de Germersheim
et de Spire, les lignes de la Lautern et de Weissem-
bourg; Landau était bloqué, et le département du
Bas-Rhin envahi. Comment contenir l'irruption
dont on est menacé?. Hoche y pourvoira.
Une suite de marches savantes, de mouvements
hardis et rapides, de combats soudains et heureux,
réunit l'armée de la Moselle à l'armée du Rhin que
commande Pichegru. Elles s'avancent ensemble, et
rien ne peut tenir devant elles : en quelques jours,
Germersheim et Spire sont repris, les lignes de la
Lautern et de Weissembourg sont forcées, le Palati-
nat est ouvert, Landau est débloqué, le Bas-Rhin est
libre et tranquille.
Pichegru, alors protégé de Saint-Just, voulut en-
lever toute la gloire de cette belle campagne à son
jeune collègue. Hoche réclama ses droits avec une
hauteur qui offensa le séide de Robespierre : il fut
destitué, conduit à Paris, jeté en prison, et marqué
dès lors pour l'échafaud.
HOCHE. \O
Cette iniquité , en lui suggérant d'amères ré-
flexions sur les hommes et sur les choses du temps,
lui devint profitable; elle ulcéra son âme, mais
l'éclaira ; elle froissa son ambition, mais purifia son
patriotisme..- Sans s'inquiéter de l'heure où le
bourreau viendrait l'appeler, il résolut d'employer
les longs jours de sa captivité à se rendre plus digne
de servir la France, si, par miracle, il lui était per-
mis de la servir encore!.
Malgré l'auréole éclatante dont son front était déjà
couronné, il ne se faisait point illusion sur ce qui
lui manquait pour atteindre, comme capitaine et
comme citoyen, à la perfection du type que son es-
prit grandiose avait conçu et se représentait sans
cesse. — Il se mit donc à l'étude et la nuit et le
jour, et il fit de si incroyables progrès qu'un es-
pace de trois mois fut suffisant pour compléter en
lui l'homme de guerre et l'homme d'État.
Tandis qu'il faisait tant de sublimes efforts pour
bien mériter de la patrie, le tribunal révolutionnaire
instruisait son procès et fixait le jour de son sup-
plice. Mais ce jour-là même, ce furent ses accusa-
teurs et ses juges qui y marchèrent : - le 9 ther-
midor brisa les fers de Hoche et le rendit à la
France.
Nous voici arrivés l'époque la plus magnifique
16 HOCHE.
de celle magnifique existence, à l'époque où il fut
placé à la tête de l'armée de Brest et de Cherbourg,
pour combattre ces Vendéens qui étaient toujours
formidables au milieu de leurs désastres, toujours
debout au milieu de leurs ruines.
La guerre de la Vendée était une de ces guerres
de foi religieuse et politique qui, loin de s'éteindre,
s'alimentent par la violence et par la persécution :
pour un martyr qui tombe, dix vengeurs se lèvent. —
On ne pouvait espérer d'y mettre fin, l'expérience le
prouvait assez, que par un système absolument con-
traire au système suivi jusqu'à ce jour : il fallait né-
gocier au lieu d'attaquer, offrir le pardon au lieu
de menacer du supplice, attirer la reconnaissance
au lieu de perpétuer la haine, et désarmer à force
de générosité les ennemis qu'on n'avait pu dompter
à force de barbarie.
Une pareille tâche semblait appartenir à un
homme dont l'âge aurait amorti les passions, mûri
la sagesse, et non point à un guerrier qui était dans
cette saison ardente de la vie où le moindre obstacle
irrite, où l'on met plus de gloire à briser qu'à apla-
nir. — Hoche l'entreprit cependant, cette tâche si
difficile, et il trouva les moyens de l'accomplir dans
la supériorité de son esprit et dans la magnanimité
de son cœur.
Au lieu des bandes désordonnées et féroces qui
HOCHE. 17
2
se ruaient naguère à travers les campagnes le fer et
la flamme à la main, qui saccageaient les villes,
incendiaient les chaumières, égorgeaient tout sans
pitié, sans distinction, et souillaient les églises
mêmes de leurs fureurs sacrilèges, on ne vit plus,
dès l'instant où il eut pris le commandement, que
des soldats d'un aspect imposant, d'une discipline
sévère, attentifs à rappeler l'ordre et à le maintenir
en tous lieux, à protéger les personnes et les biens,
à respecter le culte et ses ministres, à montrer enfin
qu'ils ne désiraient trouver dans la Vendée que des
concitoyens et des frères.
Ce changement inattendu, les proclamations pa-
ternelles de Hoche, les paroles conciliatrices de ses
nombreux émissaires, produisirent une sensation
profonde de surprise et de gratitude chez ces peuples
saturés de maux et de sang. Après trois années de la
plus effroyable guerre civile qui ait jamais désolé un
pays, la douce paix revenait soudain au milieu d'eux
avec toutes ses consolations et tous ses charmes ; com-
ment n'auraient-ils pas voulu en jouir sous la main
héroïque et bienfaisante qui la leur ramenait?.
Mais cette paix était trop funeste aux espérances
de l'Angleterre, pour que cette implacable ennemie
ne s'efforçât point de la troubler et de la rompre.
Elle prodigua l'or et les promesses, gagna les prêtres
et les chefs, et ralluma par eux l'insurrection éteinte.
18 HOCHE.
Le cri de guerre retentit de nouveau dans ces mal-
heureuses contrées, et la plage de Quiberon se couvrit
de bataillons d'émigrés accourus à travers les flots
pour reconquérir leur patrie : — ils devaient y trouver
la défaite et la mort.
Hoche était sur ses gardes; tout en présentant la
branche d'olivier, il ne s'était point dessaisi de son
glaive. Ses troupes, réunies dans des camps retran-
chés, n'avaient à craindre aucune surprise, et se
tenaient prêtes à fondre sur la rébellion partout où
elle oserait se redresser. — On sait avec quelle rapi-
dité foudroyante il mit à néant la tentative de l'An-
gleterre : on sait aussi combien son triomphe fut
attristé par le massacre de Sombreuil et de ses com-
pagnons; lâche tuerie dont Tallien eut la joie exé-
crable d'être l'ordonnateur, et Hoche, le regret im-
mense, n'en doutons pas, d'être le témoin !.
Nojnmé au commandement en chef de l'armée de
l'Océan, qui comprenait les trois armées de l'Ouest,
Hoche lança de tous côtés, sur les débris des corps
royalistes, des colonnes mobiles qui les empêchèrent
de se réunir, les coupèrent, les écrasèrent séparé-
ment, et enlacèrent Stofflet et Charrette dans leurs
rets inévitables : de tous côtés il envoya aussi des
agents chargés de rassurer les esprits et de promettre
le pardon. - Comme, dans une battue habilement
conduite, le gibier est amené au point où le chasseur
HOCHE. 19
l'attend, ainsi les Vendéens étaient poussés, par
toute sorte de moyens, vers la pacification. — Con-
sternés de leurs désastres, effrayés de cette activité
à laquelle rien ne pouvait échapper, touchés d'une
clémence que rien ne pouvait fatiguer, ils laissèrent
enfin tomber leurs armes en jurant de ne plus les
reprendre. Hoche cria : « Halte ! » à ses soldats, et
ils s'arrêtèrent, et d'ennemis ils redevinrent protec-
teurs. — Au tumulte qui désolait les deux rives de
la Loire succédèrent bientôt un calme profond et
une heureuse sécurité.
Après avoir déjoué si victorieusement les trames
de l'étranger, après avoir acquis tant de droits à la
reconnaissance de la patrie et de l'humanité, Hoche
conçut et fit agréer le projet de reporter à l'Angleterre
les maux qu'elle répandait en France avec tant de
fureur et d'acharnement.
Accompagné de l'élite de ses légions, il s'em-
barqua donc à Brest pour l'Irlande. Mais la Provi-
dence n'avait point marqué à cette époque le terme
de la misère et de la servitude pour cette terre infor-
tunée.— Les éléments se déchaînèrent contre l'expé-
dition française, les vaisseaux furent jetés çà et là
par la tempête, et celui du général en chef ne parvint
qu'à travers mille périls à se réfugier dans un port
de la Normandie.
20 HOCHE.
Une nouvelle occasion de gloire pouvait seule
consoler Hoche de celle qu'il avait perdue : on le
plaça à la têle de l'armée de Sambre-ef-Meuse.
Impatient des lenteurs de Moreau, il ouvrit seul la
campagne, battit les Autrichiens à Neuwied, à Alten-
kirchen, à Diedorf, et ne fut arrêté que par l'armistice
de Léoben dans sa course triomphale.
Survint le 18 fructidor. —S'il y coopéra, il faut
l'attribuer, non point à une indigne condescen-
dance pour un gouvernement méprisable, le Direc-
toire ; non point à une rancune haineuse contre un
ancien rival, Pichegru ; mais bien au désir de
sauver la République des périls dont elle était me-
nacée, et à cette sainte colère que la félonie, quelles
que soient ses couleurs, soulève dans toute âme
loyale.
Hoche avait atteint le but vers lequel il avait
marché, dès son enfance, avec une si inconcevable
hardiesse et une si sublime opiniâtreté. — Des der-
niers rangs du peuple, il s'était élevé, par la seule
puissance de son génie et de sa volonté, au sommet
des honneurs : son front était couronné des plus
nobles palmes : la France s'appuyait sur lui comme
sur un de ses plus fermes soutiens; l'étranger le
craignait comme un de ses plus redoutables adver-
HOCHE. 21
saires : les hommages enthousiastes dont le saluaient
ses concitoyens couvraient les clameurs impuis-
santes de quelques envieux : les rayons de sa gloire
réjouissaient les dernières années de son vieux père,
et exaltaient la tendresse de sa jeune épouse : il pos-
sédait enfin tout ce qui peut satisfaire l'ambition de
l'homme et garantir son bonheur, et il n'avait pas
trente ans 1 De la hauteur où il était parvenu, il
considérait donc le passé avec un légitime orgueil :
quels travaux, quels succès! puis, tournait ses
regard s vers l'avenir avec une confiante allégresse :
quelle perspective éblouissante et fortunée !.
Au milieu de ces radieuses images, une figure
sinistre, d'abord vague et indécise, vint à se des-
siner. Rapidement elle prit des proportions dis-
tinctes et terribles. — D'un bond elle s'élança sur le
héros, et le toucha. Généreuses aspirations, aima-
bles espérances, rêves de grandeur et de félicité,
tout s'évanouit et disparut sous le doigt impitoyable
de la Mort !.
-
La nature est une mère dont les présents les plus
magnifiques ne sont pas toujours sans péril pour ses
fils privilégiés, et la gloire est une souveraine dont
les plus éclatantes libéralités coûtent souvent bien
cher à ses favoris.
Pour entreprendre et accomplir ce que Hoche osa
22 HOCHE.
concevoir et parvint à exécuter, il ne faut pas seu-
lement une intelligence et un courage hors du
commun ; il faut surtout une âme ardente qui, au
milieu des épreuves et des obstacles, active sans
cesse cette intelligence et soutienne ce courage. Or ce
feu, toujours intense et vivace, ne produit point tant
de merveilles sans exercer aussi de cruels ravages :
il consume celui qu'il échauffe, et le grand homme
n'est, la plupart du temps , qu'une victime de son
propre génie.
Hoche ne pouvait rien sentir ni rien faire avec
tiédeur: le travail, le plaisir, la joie, la douleur,
l'amour de la patrie et de la gloire, tout prenait chez
lui le caractère de la passion : c'est ce qui explique
le développement extraordinaire de ses facultés intel-
lectuelles, et la décadence rapide de ses facultés
physiques, l'éclat et la brièveté de sa vie.
Le labeur opiniâtre auquel il s'était livré dès ses
plus jeunes ans, avait miné peu à peu sa robuste
constitution. Sa captivité sous Robespierre, et, en-
suite, la guerre de la Vendée, altérèrent ses forces
d'une manière sensible. A Brest, lors de l'expédition
d'Irlande, il éprouva les premières atteintes d'une
dangereuse affection de poitrine : le mauvais succès
de cette entreprise, et les accusations auxquelles sa
HOCHE. 23
conduite l'exposa au 18 fructidor, firent reparaître
le mal avec des symptômes effrayants.
A partir du 10 septembre 1797, les crises et les
souffrances se multiplièrent; la moindre tension
d'esprit suffisait pour les provoquer, et toutes les
ressources de l'art ne les apaisaient qu'avec peine.
Le 18, l'état de Hoche sembla s'améliorer; sa
nuit avait été calme, sa respiration était plus libre.
Il voulut s'occuper de quelques affaires ; il les traita
sans fatigue et avec une admirable lucidité : le sou-
rire revenait sur ses lèvres, et l'espoir dans le cœur
de ses amis.
Mais le mal n'avait fait que recueillir ses forces
pour une dernière attaque. — A quatre heures de
l'après-midi, il l'assaillit avec une violence dont
aucun remède ne pouvait triompher. En proie, et
sans relâche, aux tortures les plus atroces : « Suis-je
donc revêtu, s'écria-t-il, de la robe empoisonnée de
Nessus !. »
Après six heures de cette effroyable agonie, suf-
foqué, épuisé, il perdit connaissance. — Les sons
rauques qui s'échappaient de sa poitrine brûlante
témoignaient seuls de son existence, et de sa fin pro-
chaine, hélas !. Puis, il rouvrit un instant la pau-
pière, murmura, à travers son râle, quelques
paroles d'adieu à son père, à sa femme, à ses frères
d'armes, à la France !. fit un effort suprême pour
24 nociiE.
se redresser, et retomba aussitôt dans les bras du
général Debelle. Il était mort !
Le lendemain, on fit l'autopsie du cadavre pour
détruire les sou pçons d'empoisonnement qui s'étaien t
déjà répandus.
Le 20, de nombreux soldats de toute arme, dont
les gémissements se mêlaient aux sons d'une musique
funèbre, escortèrent, de Wetzlar à Coblentz, les restes
du général qu'ils avaient suivi tant de fois à la victoire.
Hoche fut inhumé dans le fort de Petersberg, non
loin de Marceau, autre enfant de la Révolution, qui
n'apparut un moment à la France que pour lui
laisser un souvenir et des regrets immortels!
Elles étaient bien placées, ces ombres guerrières,
là, sur les bords du Rhin si souvent témoin des
triomphes de leur vie; du Rhin, — notre frontière
alors !.
Si l'on en excepte celui auquel nul autre ne peut
être comparé, Hoche est sans contredit le plus éton-
nant des hommes qui illustrèrent cette époque à
jamais mémorable. Il y en a qui lui furent égaux ou
même supérieurs, ceux-ci en génie militaire, ceux-là
en talents politiques; mais aucun ne réunit ces
divers mérites à un degré si éminent, aucun ne
partit de si bas pour s'élever si haut, aucun ne dut
si peu à l'aide d'autrui, et tant à sa propre force.
HOCHE. 25
Oui, que l'on érige des statues à Lazare Hoche, et
que l'on multiplie ses images ! —Enfants du peuple,
cueillez les plus nobles fleurs, et tressez-en des cou-
ronnes pour les appendre aux monuments destinés
à perpétuer ses traits héroïques! Mais apprenez en
les contemplant, ces traits, apprenez toute la puis-
sance du travail et de la vertu ! — Sans doute il
n'est pas donné à tous, malgré de tels auxiliaires, de
parvenir aux premiers rangs delà hiérarchie sociale ;
il faut encore le génie, le temps, l'occasion : mais
on est du moins toujours sûr, avec eux, d'améliorer
sa condition et de l'honorer ; si l'on n'a point à s'eni-
vrer des jouissances tumultueuses de l'ambition
satisfaite, on goûte la paix inaltérable d'une con-
science pure, et si l'on n'atteint point à la gloire,
on arrive au bonheur.
CAMPAGNE D'ARCOLE.
CAMPAGNE D'ARCOLE.
CHAPITRE PREMIER.
I. Situation de l'armée impériale. — Alvintzy, général en chef. — Plan d'opéra-
tions. - Il. Projets de Bonaparte.—Marches des deux armées. — III. Combats
entre la division Vaubois et le corps autrichien du Tyrol. — Retraite de Vaubois
sur le Monte Baldo.
1
L'Autriche, tout en soutenant, en Allemagne, une
guerre qui exigeait un immense déploiement de
forces, avait déjà relevé trois fois, dans l'espace de
cinq mois, son armée d'Italie trois fois abattue. —
Après les désastres qui signalèrent, d'une manière
si terrible pour elle, la première moitié de sep-
tembre , on la vit organiser, en six semaines, une
quatrième armée d'environ 50,000 hommes. -Du
8 septembre au 20 octobre, 15 bataillons croates
de nouvelle formation, 6 bataillons hongrois et
30 CAMPAGNE D'ARCOLE.
allemands tirés de la Pologne, et de nombreuses
recrues, arrivèrent, la plupart en poste, pour ré-
parer les pertes de la dernière campagne. —Armes,
bouches à feu, munitions de toute espèce, pontons,
effets d'habillement, furent rassemblés avec autant
de promptitude et en aussi grande quantité que
possible.
Le 20 octobre, cette armée se trouvait à peu près
en état d'entrer en campagne. Elle était divisée en
deux corps, l'un du Tyrol, sous les ordres de Davi-
dowich, l'autre du Frioul, sous ceux de Quosda-
nowich: l'Empereur en avait confiéle commandement
en chef au baron d'Alvinlzy, grand-croix de Marie-
Thérèse et membre du Conseil aulique de la guerre.
C'était encore un vieux général qui comptait
soixante-dix ans d'âge et quarante-quatre ans de
service. Il avait dû tout son avancement à la bra-
voure et à l'intelligence qu'il avait montrées dans les
guerres de l'Autriche contre la Prusse et contre la
Turquie. Depuis 1792, à la tête d'une division des
armées impériales, il avait combattu les Français
dans les Pays-Bas, en Hollande et sur les bords du
Rhin : il s'y était toujours conduit avec honneur, et
avait obtenu, çà et là, quelques succès. Il possédait
toute la confiance de son souverain : ses ennemis
prétendaient qu'il l'avait acquise par une souplesse
de courtisan d'autant plus adroite qu'il la cachait
CHAPITRE PREMIER. 31
sous la rudesse d'un soldat : mais il la méritait, cette
confiance, par ses talents, par son expérience, et
par une vigueur de caractère que l'âge n'avait point
encore affaiblie.
Le but des nouveaux et puissants efforts de l'Au-
triche était toujours la délivrance de Mantoue. —
Wurmser écrivait lettres sur lettres pour presser l'ar-
rivée des secours; la détresse de la garnison aug-
mentait de moment en moment, et les soldats mou-
raient par centaines dans les hôpitaux.
Peu après sa nomination, Alvintzy réunit en con-
seil ses principaux lieutenants, pour concerter avec
eux et arrêter le plan d'opérations.
Il fut décidé que Davidowich, après avoir enlevé
Trente et Caliano, tiendrait ferme dans ce dernier
poste jusqu'à nouvel avis, pour couvrir le Tyrol et
assurer en même temps le flanc droit du corps du
Frioul
Quosdanowich passerait la Piave et marcherait
sur Bassano ; Trente prise, il s'avancerait vers
l'Adige par Vicence," et livrerait bataille près de
Vérone.
Les mouvements du corps du Tyrol devaient être
calculés d'après les ptogrès de celui du Frioul de
telle sorte que, à l'instant décisif, il opérât sa jonc-
tion en descendant la rive gauche de l'Adige, ou
3i CAMPAGNE D'ARCOLE.
bien manœuvrât sur la rive droite, après s'être
emparé des positions de la Corona et de Rivoli.
Enfin, on préviendrait à temps Wurmser, pour
qu'il pût exécuter une sortie à la tête de toutes ses
troupes disponibles, tomber sur les derrières de
l'armée française, et assurer ainsi le succès de la
bataille de Vérone, bataille qui déciderait du sort
de Mantoue, peut-être même du sort de l'Italie.
Les troupes destinées à l'exécution de ce plan
s'élevaient à 60,000 hommes, savoir :
CORPS DU TYROL.
Infanterie. Cavalerie.
Cinq brigades. 16,983 1,462
CORPS DU FRIOUL.
Avant-garde commandée par Hohenzollern 3,487 910
Première ligne du corps de bataille, aux ordres de
Provera 9,120 260
Seconde ligne, sous Quosdanowich. 8,084 195
Réserve de Pittony 4,246 130
Renforts arrivés pendant la marche sur Bassano. 2,267 »
Totaux.,. 44,189 2,957
Total de l'armée d'opérations 47,146
Troupes disponibles de Wurmser. 13,000
Total général 60,146
L'artillerie se composait de 134 bouches à feu,
dont 40 de réserve.
Toutes les forces de l'armée républicaine, y com-
pris la division de blocus et le corps de réserve, se
montaient à 32,309 hommes: l'armée impériale lui
était donc supérieure de 27,837 hommes.
CHAPITRE PREMIER. 33
3
Il est vrai de dire que, dans celle-ci, un grand
nombre de soldats n'avaient jamais vu le feu et con-
naissaient à peine le maniement des armes : la pré-
cipitation avec laquelle on les avait rassemblés
n'avait pas permis non plus de les équiper d'une
manière bien complète ; ils manquaient surtout
d'effets d'habillement et de campement, privation
d'autant plus sensible que les prochaines opérations
allaient être exécutées à l'entrée de l'hiver, sur le
sommet ou au pied des montagnes. Ils étaient rem-
plis , du reste, de zèle et de bonne volonté : le désir
de sauver Mantoue et de reconquérir l'Italie semblait
s'être communiqué du souverain aux troupes ; leur
généreux enthousiasme suppléait à leur défaut d'in'"
struction et les disposait à endurer patiemment fati-
gues et souffrances.
Le 22 octobre, Alvintzy passa l'Isonzo avec la
division Quosdanowich: il alla camper successive-
ment à Romans, à Pelegrini, à Godroipo, à Valva-
sone : le 26, il était établi entre Pordenone et Cor-
denons.
Le même jour Provera, avec l'aile droite, quitta
son camp d'Osoppo, passa le Tagliamento près de
Pinzano, et se réunit le 28 à Quosdanowich.
L'avant-garde avait poussé jusques à Campana, sur
la Piave, dont les eaux étaient tellement enflées par
34 CAMPAGNE D'ARCOLE.
les pluies qu'il était impossible d'y jeter un pont:
cette circonstance contraria beaucoup l'arrivage des
convois de vivres.
Le 29, l'armée du Frioul marcha de Pordenone à
- Fontana-Fredda, et le 30, elle rejoignit son avant-
garde à Campana.
II
Le corps autrichien du Tyrol et celui du Frioul,
vu la distance et les montagnes qui les séparaient,
étaient dans l'impossibilité de s'appuyer l'un l'autre
avant leur jonction aux environs de Vérone. — Sur
cette situation de l'armée ennemie, Bonaparte ,
malgré l'infériorité de ses forces, fonda l'espérance
de son triomphe. Il suffisait que Vaubois, en arrêtant
Davidowich, donnât au général en chef le temps de
se porter sur la Brenta pour y attaquer Alvintzy et le
battre : on se tournerait ensuite contre le corps du
Tyrol et l'on en aurait bon marché. Or, il était pro-
bable que Vaubois pourrait opposer la plus vive
résistance à son adversaire et entraver tous ses pas,
dans cette étroite vallée de l'Adige où l'on rencontre
tant de positions qui permettent à une faible troupe
de tenir tête à un ennemi beaucoup plus nombreux.
CHAPITRE PREMIER. 35
Aussitôt que Bonaparte eut appris la marche offen-
sive d'Alvintzy, il ordonna à Vaubois de prévenir
les attaques de Davidowich au lieu de les attendre :
quant à lui, il se disposa à marcher contre le corps
du Frioul (28,699 hommes) avec les divisions Mas-
séna et Augereau (11,205 hommes).
Déjà, le 8 brumaire (29 octobre), Masséna avait
fait une forte reconnaissance de Trévise sur la rive
droite de la Piave : elle avait donné lieu à une escar-
mouche avec les avant-postes autrichiens, et quel-
ques hommes avaient été tués de part et d'autre.
Masséna s'était ensuite retiré sur Trévise, et, de là,
sur Castel-Francu.
Dans la nuit du 9 (30), la pluie cessa et les eaux
baissèrent : les Autrichiens jetèrent un pont sur la
Piave, dans la direction de Campana à Lovadina:
-leur avant-garde franchit aussitôt la rivière et prit
possession de l'autre bord où l'on avait déjà com-
mencé une tête de pont.
Masséna, laissant une demi-brigade sur la Piave,
pour observer l'ennemi, se concentra dans Bassano.
Le 12 (2 novembre), dans l'après-midi, Alvintzy
traversa la Piave pour se rendre à Valpago. —La
brigade Mitrowsky, du corps du Tyrol, avait été
détachée sur Bellune pour entretenir les communica-
tions entre les deux corps ; elle prit position à Feltre :
36 CAMPAGNE D'AUCOLE.
elle occupait, par une petite garnison, le château de
la Scala, dans la vallée de la Brenta.
Le 13 (3), marche d'Alvintzy sur Barcone.—
Masséna, selon ses instructions, se tint prêt à se
replier sur Vicence. — Augereau reçut ordre de s'y
rendre en passant par Montebello : ce dernier poste
fut occupé par la 75e demi-brigade (2,235 hommes),
qui, rappelée de Livourne, y avait été remplacée par
la 14e et par la 51e provisoires, venues de France.
— La 75e fut bientôt incorporée dans la division
Masséna, ce qui éleva cette division à 7,447 hommes,
et la petite armée républicaine à 13,440.
Le 14 (4), le corps du Frioul se dirigea sur la
Brenta.-Masséna avait évacué Bassano à cinqheures
du matin : Hohenzollern s'empara donc de cette ville
sans coup férir ; la brigade Liptay vint s'établir,
sans plus d'obstacles, à Fontaniva ; Provera, avec le
reste de ses troupes, dépassa Cittadella, et Quosda-
nowich marcha sur Bassano.
La division Masséna campait à mi-chemin, entre
Bassano et Vicence, où Bonaparte arriva le 15 (5)
avec la division Augereau. — Il avait laissé à Kil-
maine, outre la direction du blocus de Mantoue, le
commandement de toute la ligne de l'Adige depuis
le fort de la Chiusa j usqu'à Bo vigo. Meynier et Joubert,
sous les ordres de ce général, avaient à défendre,
l'un Vérone, l'autre Porto-Legnago.
CHAPITRE PREMIER. 37
Les nouvelles fâcheuses que le général en chef
reçut de Vaubois sur ces entrefaites, l'engagèrent à
envoyer Joubert à cette division, afin que, d'après
sa connaissance du pays, il pût l'aider dans sa re-
traite et lui faire prendre, au besoin,. la position
de la Corona où elle devrait tenir le plus longtemps
possible. — L'adjudant général Lorcet prit le com-
mandement de Legnago, où l'on avait détaché du
blocus de Mantoue la 4e légère (744 hommes).
III
À quelques escarmouches près, la division Vau-
bois et le corps autrichien du Tyrol étaient restés
immobiles dans leurs positions jusque vers la fin
d'octobre.
Le 27 de ce mois et les jours suivants, Davidowich
fit chasser les avant-postes français des villages de
Segonzano, Bedole, Zelve, etc. Le 30, il fit lui-
même une reconnaissance qui donna lieu à un
engagement assez vif. — Le 1er novembre, il mit en
mouvement son corps d'armée sur six colonnes que
commandaient les généraux-majors Loudon, Ocskay,
Spork, Wukassewich, Reuss, et le lieutenant-colonel
Seulen.
38 CAMPAGNE d'AUCOLE.
Tandis que s'avançaient contre lui des forces si
supérieures aux siennes, Vaubois se préparait à
prendre l'offensive : ainsi l'avait ordonné Bona-
parte.
Guieu, à la tête de 1,500 fantassins et d'un esca-
dron de chasseurs à cheval, devait partir de Navi
pour s'emparer de Saint-Michel, y brùler les ponts
et pousser ensuite jusqu'à Neumarck.
Fiorella, commandant la colonne du centre (1,800
hommes), devait marcher de Lacroix sur Cèmbra,
pendant que l'adjudant général Vaux, avec 600 hom-
mes , s'y porterait par la crête des montagnes, entre
Fiorella et Guieu.
La 85e demi-brigade avait ordre de quitter Penet
pour aller s'emparer du village et du château de
Segonzano, puis passer le Lavis.
Ces différentes colonnes se mirent en marche le
2 novembre à trois heures du matin.
Après deux heures de combat, Guieu chassa les
Autrichiens de Monte-Corona et se dirigea sur Saint-
Michel qu'occupait la brigade Ocskay ( 4,200 hommes
d'infanterie et 463 de cavalerie). — Un retranchement
fermait l'entrée du village, dont toutes les maisons
étaient crénelées et remplies de soldats. — La lutte
durait depuis cinq heures, lorsque Guieu fit tourner
Saint-Michel par une colonne qui s'avança vers le
pont, tandis qu'une autre, l'adjoint Jouanne en tête,
CHAPITRE PREMIER. 39
se précipitait sur la place du marché. — Les Autri-
chiens se retirèrent sur la rive opposée de l'Adige, et
le pont fut livré aux flammes. -Guieu marcha aus-
sitôt sur celui de Mazetto et parvint encore à s'en
emparer.
La colonne de Fiorella, où se trouvait Vaubois,
rencontra les avant-postes de Wukassewich à quatre
milles de Cembra : ils furent promptement refoulés
par le chef de brigade Marchi, commandant l'avant-
garde française, et Wukassewich (5,772 hommes
d'infanterie, 50 de cavalerie) fut bientôt attaqué avec
vigueur dans sa position de Cembra. — Mais une
partie de la troupe de Marchi lâcha pied tout à coup :
avec le peu qui lui restait, ce brave officier tint
encore tête à l'ennemi, et l'obligea même à reculer:
si Vaux eût paru, le succès eût été à peu près cer-
tain. — Ne le voyant point arriver, Vaubois se douta
qu'il avait rencontré des forces supérieures dans la
montagne, et crut devoir renoncer à l'attaque com-
mencée.
La 85e avait cependant forcé le pont de Segon-
zano, traversé le village et assailli le château : elle y
éprouva une résistance qui prévalut contre ses ef-
forts ; deux fois elle s'en empara, deux fois on le lui
reprit. — Le mouvement rétrograde de Vaubois
, ayant permis à Wukassewich de rallier ses troupes,
ce général traversa le Lavis, descendit des hauteurs de
40 CAMPAGNE D'ARCOLE.
Bedole, que nous aurions dû occuper, et tomba sur
le flanc et sur les derrières de la 85e : prise entre
deux feux, elle fut obligée de s'ouvrir, à la baïon-
nette, un chemin de retraite, et regagna Penet après
avoir perdu 380 hommes, dont 280 prisonniers.
Vaubois, qui s'était retiré à Lavis, donna l'ordre
à toutes ses troupes de rentrer dans leurs anciennes
positions.
On avait tué, blessé ou pris à l'ennemi 1,116 hom-
mes ; notre perte était de moitié moindre.
Dans la soirée, Ocskay revint à Saint-Michel ; Wu-
kassewich resta à Cembra, où Davidowich vint le
rejoindre avec les quatre autres colonnes du corps
4u Tyrol.
Le 13 brumaire (3 novembre), après avoir réuni
toutes ses troupes à Bedole, Davidowich traversa la
gorge profonde qui s'ouvre en avant de cet en-
droit, et se déploya sur les hauteurs qui dominent
Sevignano.
Vaubois craignit qu'on ne parvînt à tourner son
flanc droit et à lui couper la route de Trente : il se
replia sur cette ville, suivi de près par l'ennemi.
Le 14 (4), il fut attaqué sur tous les points de sa
ligne. Wukassewich emporta nos retranchements
près de Piazze, puis nous chassa successivement des
hauteurs et du village de Rizzolago, ainsi que d'une
bonne position entre Vigo et Miola. Spork (2,560
CHAPITRE PREMIER. 41
CHAPITRE PREMIER..U
hommes) nous délogea de Lona, de Lazes, d'Al-
biano, et poussa des détachements sur Lavis, poste
contre lequel se dirigeait Ocskay. — Reuss (2,958
hommes d'infanterie, 120 de cavalerie) et Seulen
(1,022 hommes, 74 chevaux) se portèrent sur Le-
vico et sur Pergine. — Loudon (3,915 hommes,
368 chevaux), qui opérait sur la rive droite de;
l'Adige, nous jeta hors de notre camp de Taduce,
ensuite hors de Bocca di Vêla, et nous poursuivit
jusqu'à Trente, dont nous brûlâmes le pont.
Vaubois, menacé sur ses deux flancs, rassembla,
dans la nuit, sa division en arrière de Trente, et se
retira précipitamment sur la route de Roveredo,
pour s'établir dans la forte position de Caliano.
La perte des Autrichiens fut petite, 94 hommes
en tout ; la nôtre, beaucoup plus considérable,
600 hommes, dont 482 prisonniers.
Loudon, après s'être assuré le 15 (5) que Trente
avait été évacuée, passa la rivière à l'aide de ba-
teaux, et nous poursuivit jusqu'à Matarello. — Wu-
kassewièh, Ocskay et Spork entrèrent, dans l'après-
midi, à Trente. — Reuss occupa Levico et Pergine.
-Seulen s'étendit dans le val Sugana jusqu'à Borgo,
et ouvrit des communications avec Mitrowsky.
De son côté, Vaubois organisait une défense éner-
gique à Caliano. Sa droite était protégée par une
montagne inaccessible; sa gauche s'appuyait à
42 CAMPAGNE D'ARCOLE.
l'Adige; un ruisseau profond et large couvrait son
front : il avait garni de troupes les deux châteaux de
la Pietra et de Beseno, qui commandent le pays, et
fermé leurs abords par des retranchements.
Dans la matinée du 16 (6), Davidowich commença
l'attaque. Après une assez chaude affaire d'avant-
garde, la brigade Wukassewich déboucha par la
grande route : les vains efforts qu'elle fit pour nous
déloger de Beseno et de Caliano lui coûtèrent 753
hommes hors de combat.
Pendant ce temps, Loudon s'avançait, par la rive
droite de l'Adige, vers les hauteurs qui dominent
Torbole et Mori.
Au plus fort de l'action, Vaubois reçut de Bona-
parte l'ordre impératif de se porter, avec toutes ses
troupes, sur la Corona, et d'y tenir jusqu'à la der-
nière extrémité. — Cet ordre arrivait trop tard, et il
était impossible de l'exécuter le jour même.
Le lendemain 17 (7), comme l'aube se montrait,
Davidowich fit assaillir de nouveau Beseno et Ca-
liano par Wukassewich; mais les tentatives de ce gé-
néral furent encore infructueuses. La colonne de
Spork vint alors le soutenir, et la brigade Ocskay, se
portant en avant par la rive droite, passa près de
Nomi, établit une batterie sur une colline élevée, et
se mit à canonner nos lignes de flanc et de revers :
cette violente attaque n'en fut pas moins repoussée
CHAPITRE PREMIER. 43
comme les autres. — La victoire était plus que dou-
teuse pour les Autrichiens, quand un parti de
Croates , envoyé à travers les montagnes vers Rove-
* redo, parut sur nos derrières en faisant un bruit ef-
froyable pour dissimuler sa faiblesse : une terreur
panique s'empara des défenseurs, si intrépides jus-
qu'alors, de Caliano; ils s'enfuirent et abandonnè-
rent le village à l'ennemi. Les châteaux de Beseno
et de la Pietra furent pris, sur les cinq heures du
soir, avec tous les hommes qu'ils renfermaient.
Notre retraite ne se fit point sans désordre : on
évacua Roveredo et l'on marcha à la hâte, le long
de l'Adige, vers Dolce, pour gagner la rive droite,
au moyen du pont de bateaux que le général en
chef avait eu soin d'y faire établir-, et occuper les
hauteurs du M onte-Baldo. -La cavalerie autrichienne
ne manqua point de nous poursuivre et de nous faire
des prisonniers.
La perte de l'ennemi fut de 1,522 hommes; la
nôtre n'est pas connue, mais elle ne dut pas être in-
férieure. Nous laissâmes aux Autrichiens, dans le
défilé de Caliano, 4 canons, 2 obusiers et 8 caissons.
Là ne se bornèrent point les malheurs de cette
journée.
Gardanne occupait le camp de Mori avec cinq ba-
taillons : tous se sauvèrent, sans tirer un coup de
fusil, à l'approche de Loudon. — Le poste que nous
44 CAMPAGNE D'ARCOLE.
avions à Torbole ne fit guère plus de résistance. —
Rien n'était donc plus facile à l'ennemi que de nous
devancer à la Corona ; mais, fort heureusement,
Loudon s'arrêta pour attendre les autres colonnes,
et Davidowich ne crut pas pouvoir aller en avant
sans avoir rallié tous ses corps détachés : il perdit un
temps qu'il aurait pu employer d'une manière aussi
avantageuse pour son armée que funeste pour la
nôtre.
Le 18 (8), Ocskay, après avoir passé par Ravaz-
zone, Mori et Brentonico, arriva au pied du Monte-
Baldo, dont les hauteurs étaient couvertes de neige :
il lui sembla que leur occupation serait par trop pé-
nible pour ses troupes, et il se contenta de faire
garder les chemins qui y conduisent.
Loudon s'empara, le 18 et le 19 (8 et 9), de
Tione sur la Sarca, de Condino sur la Chiusa, de
Male sur le Nos, et de Ponte di Legno à la source de
l'Oglio.
Le 19 (9), Davidowich reçut de son général en
chef, Alvintzy, l'ordre de descendre, par la rive droite
de l'Adige, sur les derrières de l'armée française,
ou de se diriger, par la rive gauche, sur Vérone, en
traversant les montagnes de Lugo.
Davidowich ordonna quelques mouvements de
troupes dans le sens de cette injonction, qui lui fut
renouvelée les jours suivants. — Mais le bruit se
CHAPITRE PREMIER. 45
répandit que Masséna arrivait à Rivoli pour soute-
nir Vaubois : — différents rapports affirmaient que
l'on avait vu sur le lac de Garda grand nombre de
barques chargées de Français; ils allaient sans doute
opérer un débarquement sur la rive septentrionale :
- d'autres enfin racontaient que les Républicains
se montraient aussi dans les environs de Bergame
et de Lovère, sur le lac d'Isco, et qu'ils projetaient de
faire une pointe sur la route la plus proche des fron-
tières tyroliennes.
Davidowich était un peu crédule, ce semble : il
ajouta foi à toutes ces nouvelles, et elles lui inspi-
rèrent de si vives inquiétudes, qu'il n'hésita point à
suspendre l'exécution des ordres d'Alvintzy, pour
employer toutes ses forces à couvrir l'entrée du
Tyrol: à cet effet, il les dissémina sur une ligne im-
mense , et se mit dans l'impossibilité de tenter au-
cune opération importante.
Vaubois, arrivé le 18 (8) à Ferrara et à la Corona,
y fut renforcé par la 4e légère, tirée de Legnago, et
par deux bataillons de la 40e de ligne, qui venait de
l'armée des Côtes de l'Océan. — Il put s'établir dans
ces positions si essentielles avec la plus parfaite
tranquillité.
Le parti que Davidowich avait pris était le seul
qui pût sauver l'armée française d'une entière
destruction.
CHAPITRE DEUXIÈME.
I. Combats de Fontahiva et de Scalda-Ferro. — Retraite de l'armée française sur
Vérone. — Combat de Vago. — II. Combat de Galdiere. — 111. Situation cri-
tique de l'armée française. — Projets de Bonaparte.
1
Nous avons laissé Bonaparte et Alvintzy prêts à en
venir aux mains sur les bords de la Brenta.
Le 14 brumaire (4 novembre), Alvintzy ordonna
à Provera de franchir la rivière près de Fontaniva
avec une partie de sa division, et de se lier aux
troupes qui occupaient Bassano.
Vis-à-vis de Fontaniva s'élève une île qui sépare
la Brenta en deux bras dont l'un, moins large que
l'autre et guéable en plusieurs endroits, est désigné
sous le nom de Vieille Brenta; par ce bras, on peut
passer assez facilement de l'île sur la rive droite. —
48 - CAMPAGNE D'ARCOLE.
Ce fut dans cette position que Provera fit travailler à
un pont de bateaux.
Le 15 (5), aussitôt après l'établissement du pont,
Liptay traversa la rivière avec toute sa brigade et se
posta dans l'île, le front tourné vers la Vieille
Brenta.
Sur les quatre heures de l'après-midi, on vit dé-
boucher de San-Pietro d'Engu l'avant-garde de la
division Masséna : — elle attaqua les avant-postes de
Liptay à Carmignano et à Ospital di Brenta; elle les
en chassa. Liptay lui-même, sur l'ordre de Provera,
regagna le camp de Fontaniva, et ne laissa que
quelques éclaireurs sur la rive droite.
Provera avait grande envie de faire sauter le pont
pendant la nuit; mais l'attitude paisible des Fran-
çais le détermina à suspendre l'exécution de ce
projet. Il chargea Schubirz de soutenir, au besoin,
Liptay, et plaça Brabeck, comme réserve, entre Fon-
taniva et Cittadella : — ces deux brigades de Schubirz
et de Brabeck présentaient ensemble une force de
8,084 fantassins et de 195 cavaliers.
Vers le soir, Alvintzy envoya l'ordre au prince de
• Hohenzollern de passer le pont de Bassano avec
toutes les troupes de l'avant-garde, et d'aller prendre
position sur le Monte-Grado.
Ce mouvement fut exécuté le 16 (6) au matin.
L'avant-garde fut immédiatement suivie par tout le
CHAPITRE DEUXIÈME. 49
4
corps de Quosdanowich. - Les patrouilles, en ren-
trant, avaient annoncé l'approche des Français : une
forte canonnade, qu'on entendit bientôt du côté de
Fontaniva, donna la certitude qu'ils avaient com-
mencé leur attaque et se dirigeaient sur Bassano. —
On se mit en défense : la droite de Quosdanowich s'ap-
puya au Monte-Grado, sa gauche à la Brenta ; son
centre occupait Marostica, le Nove et Marchesane.
L'armée républicaine avait en effet quitté Vicence
au point du jour. Masséna se dirigeait à droite ,
pour arriver à Cittadella par Fontaniva; Augereau
marchait un peu à gauche, sur Bassano : - Bona-
parte était avec lui.
Liptay avait repris sa position de la veille, c'est-
à-dire qu'il occupait l'île, et tenait, par ses avant-
postes, Carmignano et Ospital di Brenta : seulement,
pour rendre le passage de la rivière plus difficile, il
avait fait rompre la portion du pont établie sur la
Vieille Brenta.
A sept heures, Masséna parut, et donna aussitôt
le signal de l'attaque. — Après avoir promptement
refoulé les avant-postes autrichiens, il essaya de dé-
loger Liptay par un feu épouvantable de canon et de
mousqueterie ; il envoya en même temps plusieurs
colonnes au-dessus et au-dessous de l'île pour me-
nacer de la tourner. Ces démonstrations retinrent
50 CAMPAGNE D'AKCOLL.
Schubirz et Brabeck, et empêchèrent Provera de se-
courir Liptay. Celui-ci néanmoins sut repousser
toutes les tentatives de Masséna, et l'occupa même
par des contre-attaques plus ou moins heureuses.
Vers trois heures de l'après-midi, Provera vint à
penser que Masséna, découragé par l'inutilité de ses
efforts pour enlever l'île, n'entreprendrait rien de
sérieux sur un autre point, et qu'on pouvait sou-
tenir Liptay sans se compromettre ; il s'y décida, et
il était temps, car cette brigade était épuisée; le ré-
giment de Splény, qui était entré en ligne avec
2,200 hommes, n'en comptait plus que 1,534 au
moment où arrivèrent les trois bataillons de renfort
envoyés par Provera. A leur tête, Liptay put con-
tinuer à se défendre contre les vives agressions de
Masséna.
La nuit mit fin à ce combat opiniâtre. — Les Au-
trichiens y perdirent 1,188 hommes, mais conser-
vèrent leur position.
Tandis qu'ils repoussaient ainsi nos attaques con-
tre leur gauche , ils ne déployaient pas moins de vi-
gueur à leur droite : ils avaient pour eux, il est vrai,
l'avantage du nombre.
Bassano, avec son pont, était alors le point de
mire de Bonaparte : s'il s'emparait de cette ville, s'il
forçait le corps du Frioul à une prompte retraite sur la
Piave et sur le Tagliamento, il pourrait marcher vers

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