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Fables nouvelles et contes en vers / par M. de Blanche,...

De
287 pages
V. Sarlit (Paris). 1864. 1 vol. (IV-278 p.) ; in-12.
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FABLES
NOUVELLES
ET CONTES EN VERS
PAR
M- DE BLANCHE
AUTEUR DE PLUSIEURS RECUEILS DE CANTIQUES
V. s.
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE CLASSIQUE
VICTOR SARLIT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
ME SAINT-SDLPICE, 25
FABLES
NOUVELLES
Tout exemplaire non revêtu de la signature de l'Édi-
teur sera réputé contrefait et poursuivi conformément aux
lois.
DU MEME AUTEUR.
Mois DE MARIE EN MUSIQUE, nouveaux chants pieux en
l'honneur de la Sainte Vierge, les paroles seules,
in-18 » 40
— LES PAROLES ET LA MUSIQUE, à une ou plusieurs voix avec
accompagnement très-facile d'orgue ou de piano de
M. A. Cholet, maître de Chapelle à Paris, in-8. 3 »
CANTIQUES POUR LES PAROISSES ET LES CATÉCHISMES, avec
approbation de Mgr l'évêque de Saint-Brieuc, les pa-
roles seules, in-18 D 40
— LES PAROLES ET LA MUSIQUE de M. EIwart professeur au
conservatoire à Paris et B'", in-8 3 D
CANTIQUKS POUR LES PRINCIPALES FÊTES DE L'ANNÉE, les
paroles seules, in-18 B 40
— LES PAROLES ET LA MUSIQUE de M. Ehvart, in-8. 3 »
CANTIQUES AU SAINT-SACREMENT, les paroles seules, in-
18 » 40
— LES PAROLES ET LA MUSIQUE de M. EIwart, in-8. 3 »
WASSY. 1MP. DE M0UG1N-DALLEMAGNE.
FABLES
NOUVELLES
ET
PITES EN VERS
PAR
I. DE BLANCHE
AlTI'.lll DE PLUSIEURS RECUEILS DE CASTIQl'ES
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE CLASSIQUE
VICTOR SARIilT, MBKAIEtE-ÉM'ffEÏJR
RUE SA1NT-SULP1CE, 25
1864.
PRÉFACE.
Le Progrès, dont nous sommes l'ami sincère et le
zélateur enthousiaste, mais désintéressé, se trouve, à
notre avis, dans la science du vrai, du bien et du
beau ; dans la pratique des solides vertus, dans l'appli-
cation au travail, dans l'ardeur des passions géné-
reuses, qui placent le devoir et même le sacrifice
avant le plaisir égoïste et grossier. Or, c'est seule-
ment dans le Christianisme, que l'on trouve ces prin-
11
cipes agissant dans toute leur expansion, leur force
et leur vitalité. En dehors de cette religion sainte, la
vertu a quelque chose d'indécis, de mesquin, de faux.
Une sorte de morale froide et calculée peut se trouver
au sein de la famille, mais elle n'en passe guère le
seuil ; les remparts de la cité sont les extrêmes limites
qu'elle ne franchit jamais, si ce n'est en paroles. Aussi
parmi les Sages de l'antiquité, l'on a pu compter quel-
ques déclamateurs célèbres, mais pas un seul bien-
faiteur de l'humanité.
II en est de même dans les temps modernes. Les
adversaires de la religion, qu'ont-ils produit ? Des
tempêtes, des ruines, et puis rien, absolument rien.
Chacun sait combien il est essentiel de détourner de
bonne heure la jeunesse, si facile à séduire, d'une voie
qui conduit à l'égoïsme. à la lâcheté pratique, ce fléau
de notre époque, combien au contraire il est important
de choisir, dès le jeune âge, le chemin d'abord un peu
pénible du devoir, afin d'éviter ces chutes déplorables
dont on est trop souvent témoin, ou même cette vie
terre à terre, qui fait de l'homme une sorte d'animal
ni
n'agissant plus qu'en vue de ses instincts grossiers
et d'une déplorable personnalité.
Qu'il nous soit permis d'espérer que l'on respirera
dans ce Recueil de Fables comme un suave parfum de
la morale douce et tolérante de l'Evangile. A tort s'in-
quiéterait-on de certaines expressions mythologiques,
qui se sont naturellement présentées sous la plume de
l'auteur; en les employant, il n'a fait que suivre les
exemples donnés de tout temps par les écrivains les
plus orthodoxes. Les choses saintes sont à ce point
respectables, qu'on ne les présente aux yeux des pro-
fanes que recouvertes d'un voile plus ou moins trans-
parent: si le voile est mondain et brodé par le caprice,
la pensée reste au fond toujours morale et chrétienne.
Nos Fables, n'étant ni traduites, ni imitées, sont bien
réellement nouvelles. Sans doute certains sujets par
nous traités ont dû l'être précédemment par nos devan-
ciers. Le champ de l'apologue est trop restreint pour
que i'on ne soit pas exposé à de pareils rapproche-
ments ; mais s'ils sont inévitables, ils ne. sont pas sans
compensations ; et cette lutte entre rivaux parcourant
IV
la même carrière offre bien son intérêt. Toutefois nous
affirmons que ces rapprochements, en ce qui nous con-
cerne, sont purement accidentais Ceci soit dit pour
couper court à toute réclamation intempestive et peu
fondée.
Puisse ce nouveau Recueil de Fables être classé
parmi les bons livres, qu'on remet avec confiance entre
les mains de la jeunesse studieuse. S'il en devait être
ainsi, notre tâche se trouverait remplie, et notre mo-
deste ambition serait satisfaite.
Paris, le 15 novembre 4863.
A. DE BLANCHE.
FABLES NOUVELLES
liIVRE PREMIER
FABLE PREMIÈRE.
L'HERMIKE.
Une Hermine blanche et proprette
Aperçut un Renard rôdeur.
Hélas ! par un premier malheur,
Elle était loin de sa cachette.
Un sale et noir bourbier,' par un malheur plus grand,
Se présentait pour seul asile :
Il fallait s'y plonger, sans doute en s'y vautrant,
La fuite devenait facile.
Mais l'Hermine ne put se résoudre à salir
Su blanche, sa belle fourrure ;
Sous la dent du Renard, elle aima mieux mourir,
Toujours sans tache, toujours pure.
Dans un faible animal quel noble instinct d'honneur.
Rappelle-toi, mon cher lecteur,
Ma blanche Hermine, et dis, en plaignant son malheur,
1
2
FABLES ■XOUVIiLLES
Plutôt la mort que la souillure,
C'est la devise d'un grand coeur.
FABLE IL
LE POULET SORTANT DE SA COQUE.
Un Poulet encore en sa coque,
Etre informe, et germe équivoque,
Un avorton
Sans nom,
Déjà pensait, il faut le croire,
Puisqu'il rêvait de liberté, de gloire.
Ma mère n'est donc point lasse de me couver?
Chez elle c'est une manie;
Et cependant en moi surabonde la vie ;
Je me crois de force à braver
Le froid, et la grêle, et la pluie.
Dans ma prison, que je m'ennuie.
Un choc arrive à point, et brise la maison,
Qui protégeait notre Avorton.
La mère veut couvrir, garantir de son aile
Son Poussin ; il s'éloigne d'elle.
Mais il n'eut pas fait quatre pas
Qu'il se pâme, et qu'il meurt, hélas!
Faute d'avoir voulu demeurer en sa coque.
Tel qui de mon Poussin se moque,
L'\HE PREMIElt 3
Peut-être bien en fait autant;
De nos jours, qui se croit enfant!
LE FRELON ET L ABEILLE.
FABLE III.
Le méchant méchamment conseille.
Le Frelon disait à l'Abeille :
Je vous admire en vérité ;
Vous n'avez point votre pareille;
Quelle ardeur, quelle activité !
Quelle merveilleuse industrie !
Mais, par malheur, ma chère amie,
Hélas !
Vous n'en profitez pas.-
Je suis fâché de vous le dire,
Ni ce doux miel, ni cette cire, "
Voisine, ne seront pour vous.
— De mes droits vous êtes jaloux,
Répondit l'Ouvrière et, soit dit entre nous,
Vous les défendez à merveille.
Vous pensez en frelon ; moi, j'agis en abeille.
Et je sens un bien vif plaisir
A servir de mon mieux qui daigne me servir.
Cette cire si parfumée
Un jour doit être consumée,
Sur les autels
4
FABLES NOUVELLES
De nos Dieux immortels.
Mais bien loin d'en être alarmée,
J'en suis au fond du coeur charmée
De leur offrir ce modeste tribut,
De ma faible reconnaissance :
Peut-il être un plus noble but,
Que d'honorer leur suprême puissance,
Lorsque leur sainte Providence
Me prodigue au printemps l'éclat pur d'un beau ciel,
Et le nectar des fleurs dont je forme mon miel !
Mon hôte de ce miel s'empare ;
Mais en hiver qui me prépare,
Contre le froid,
Mon humble toit ?
Qui peuple cet enclos de ces roses vermeilles,
Où vont butiner les abeilles ?
Frelon, vous ne comprenez rien
Au plaisir qu'on éprouve à faire un peu de bien.
Quand de mes bienfaiteurs vous prétendez médire,
C'est pour me dérober mon doux miel et ma cire.
Si jamais Frelon paresseux,
Dans son intérêt vous conseille,
Sans l'écouter, coeurs généreux,
Répondez-lui comme l'Abeille.
LIVRE PB.EM1ER
FABLE IV.
LA GOUTTE D EAU.
Un Atome liquide, une humble Goutte d'eau,
(Humble ? non : ma fable le prouve,
Et l'orgueil en tout lieu se trouve.
Même s,ans doute en mon étroit cerveau)
Donc une Goutte d'eau, dans l'Océan perdue.
Se disait : quel malheur de se voir méconnue !
Je vis cachée au sein des mers,
Pour moi que les flots sont amers !
Que cette existence commune,
Et sans gloire m'est importune,
Au gré de l'injuste fortune.
J'erre en tout lieu dans l'univers.
D'un sort aussi fatal à bon droit je m'irrite;
Moi qui pourrais briller de mon propre mérite,
Refléter seul à part les rayons du soleil,
Ou perle reposer au calice vermeil
Du lis si pur et de la rose.
Or, pendant qu'elle rêve à sa métamorphose,
Survient un doux zéphir, il soulève, il dépose
La Goutte d'eau, précisément
Sur un chèvre-feuille grimpant.
Après s'être à longs traits de parfums cuivrée,
Elle veut briller au soleil,
6 FABLES NOUVELLES
Montrer son éclat sans pareil,
L'ardeur du soleil la dévore,
Dans les airs elle s'évapore.
Heureux d'un sort obscur qui se plaît à jouir !
On se perd aisément en voulant éblouir.
FABLE V.
LE TALISMAN.
On prétend qu'une fée, à la fille d'un roi,
Fit don d'un Talisman d'un prix inestimable.
Talisman, selon moi,
A tous les autres préférable,
Puisque, par ses charmes vainqueurs,
Il attire, il enchaîne, il gagne tous les coeurs.
Ce Talisman incomparable
Est-il de nos jours introuvable?
Je mentrrais si je vous disais, non :•
De mon beau Talisman, la douceur est le nom.
LIVRE PREMIER
FABLE VI.
LA FRANCHISE DU RENARD.
" Un Renard, plus rusé qu'on ne saurait le croire,
Ayant l'air ouvert, sans détour ;
Avant d'arriver à la cour,
Avait sans doute lu la véridique histoire
De ce ministre adulateur,
Qui, devant un puissant monarque,
Faisait toujours quelque sotte remarque,
Pour que le monarque eût l'honneur
De corriger son humble serviteur.
Pour mieux flatter, prenant cette route nouvelle,
Notre prudent Renard, sous le masque imposteur
De prétendu contradicteur,
Au Monarque Lion faisait la chance belle.
Le Roi parlait-il d'or, le Renard objectait,
Présentait un contre-projet,
Dont le rejet,
Bien assuré d'avance,
Faisait du Roi-Lion ressortir la prudence.
Le Prince avait-il tort, le Renard se taisait,
Ou de son côté se rangeait,
Tous deux étaient battus ensemble :
Bonne ruse... que vous en semble ?
Maître Renard avait le fil,
Vraiment le tour était subtil.
8 FABLES NOUVELLES
Que la flatterie est exquise,
Quand sous un air frondeur sa fourbe se déguise
Avec tant de finesse et d'art !
Dieu nous garde de la franchise,
De la franchise du renard !
FABLE VII.
LA CHANDELLE ROMAINE.
Une Chandelle Romaine,
Pièce d'artifice pleine,
Disait, d'un ton par trop vain,
« Vienne la fêle prochaine,
Pour moi quel brillant destin !
Alors la mèche allumée,
Au bruit des bravos joyeux,
Je monterai dans les cieux,
La foule sera charmée
De voir ma gerbe enflammée. »
— Tais-toi, pétard vaniteux,
Reprit la voix enrhumée
Du garde-magasin, vieux rat des plus quinteux ;
Ton sort sera celui de tous les orgueilleux,
Un peu de bruit et de fumée.
LIVRE PREMIER
FABLE VHI.
L ENFANT ET LE MOINEAU.
Un jeune Enfant élevait un Moineau,
Il en prenait un soin extrême,
Le nourrissant de biscuit, de gâteau ;
Toujours on flatte un peu ceux que l'on aime,
Il arriva ce qu'on voit trop* souvent,
Le favori devint très-insolent.
On pourrait dire cruel même,
De son bienfaiteur que de fois,
Jusqu'au sang il mordit les doigts.
Or un jour que la chose arrive,
La douleur se montre si vive,
Que l'Enfant se sauve en pleurant,
Il oubliait la cage ouverte.
Un vieux chat de longtemps avait juré la perte
De l'oiseau favori ; l'occasion offerte
Est bonne; il en profite et d'un seul coup de dent,
Il met à mort le Moineau turbulent ;
En disant : « C'est le prix de ton ingratitude. »
Votre punition, non jamais ne s'élude,
Coeurs ingrats, tôt ou tard le destin vous punit :
Ah ! ne blessons jamais la main qui nous nourrit!
i.
•10 FABLES NOUVELLES
FABLE IX.
LA CHATTE ET LA JATTE AU LAIT.
Un chat, ou plutôt une chatte,
Sur le buffet,
Vit une jatte,
Pleine de lait
Minette, sans larcin d'abord, trempa la patte,
Et la moustache un tantinet
Dans ce surplus qui débordait.
La liqueur excita d'autant sa convoitise,
Cédant à ses instincts secrets,
. Pour mieux flairer la jatte elle approche de près,
Pourtant sans y toucher. La Friande est surprise,
Par un commensal du logis,
Qui n'était point de ses amis.
Notre Chatte de fuir... Azor jappe et l'accuse.
Minette, hélas ! proteste en vain ;
Sur ses intentions prétend que l'on s'abuse
Le lait qu'à sa moustache on voit, de son larcin
Est, dit-on, le signe certain.
Contre elle, elle avait l'évidence,
On la condamne à tort malgré son innocence.
C'est ainsi que chacun est plus ou moins enclin
A juger en mal du prochain.
LIVRE PREMIER M
FABLE X.
L'ENFANT A LA FONTAINE.
Un Enfant se mirait dans l'eau d'une fontaine,
L'onde était pure et calme, aussi l'Enfant, sans peine,
Y voyait,
Trait pour trait,
Son portrait.
Un coup de vent survient, soudain l'onde s'agite,
Et vite
Aux regards de l'Enfant l'image se soustrait.
Quand par les passions l'homme n'est point distrait,
Il peut descendre dans son âme.
En bien examiner la trame.
La passion sèment, l'image disparait,
Loin de voir à quel point le vice le rend laid,
L'homme se croit alors à l'abri de tout blâme.
FABLE XI.
LE VIEUX CIIÈ.NE ET SON REJETON.
Le Rejeton d'un superbe et vieux Chêne,
Rejeton gros de quatre doigts à peine,
En méprisant son vénérable Aïeul,
12 FABLES NOUVELLES
D'un air railleur; disait en son orgueil :
Hélas ! qu'est-ce de nous, quand nous venons sur l'âge !
Moi je grandis,
Moi je verdis,
Je me couvre au printemps du plus charmant feuillage,
Tandis que mon Aïeul, avec son tronc noueux,
Me fait l'effet d'un vieux goutteux,
Il est cacochyme et malade,
Eii lui tout est laid et maussade.
Cet indigne Avorton, comme'un enfant ingrat,
Agissait et parlait, c'était un jeune fat,
Sans savoir, sans expérience,
Et tout bouffi de suffisance.
Il continuait sur ce ton :
Il craque à la moindre secousse,
On dirait un vieillard qui tousse ;
Il s'est fait un habit de mousse,
Pour remplacer le molleton.
C'est triste pour un Rejeton,
Rempli de vigueur et de force,
Moi végéter sur une écorce,
Ainsi" qu'un mauvais champignon !
Dans cet état je ne puis vivre ;
Il faut qu'enfin je m'en délivre ;
Plutôt le malheur et la mort !
Le jeune Rejeton se tord.
Vingt fois se plie et se replie,
Pour briser le noeud qui le lie,
Et qui l'attache à son support.
Enfin par un dernier effort,
LIVRE PREMIER 13
De son antique Aïeul, son appui tutélaire
Il se détache ; il roule à terre.
Au inême instant survient un tourbillon,
Qui brise en cent morceaux cet ingrat Avorton.
Aux champs, comme à la ville,
Combien nous voyons aujourd'hui
De Rejetons ingrats, par centaines, par mille
Se séparer de leur appui.
FABLE Xïï.
LA MOUCHE NOIRE.
Gardez-vous de la Mouche noire !
On a de la peine à le- croire,
Quand elle pique, ou qu'elle mord,
Cet insecte donne la mort.
Savez-vous pourquoi sa piqûre
Cause une mortelle blessure ?
Elle vit de corruption ;
De chairs en putréfaction
Se nourrit ce hideux insecte,
Tout objet qu'il touche, il l'infecte,
Et son venin
Attaque le corps le plus sain.
Gardez-vous de la Mouche noire !
On a de la peine à le croire,
u
FABLES NOUVELLES
Quand elle pique, qu'elle mord,
Cette mouche donne la mort.
•Sapiqûre se voit à peine,
Mais dans ce point noir la gangrène
Viendra plus tard.
Ici tout le secret de l'art
Consiste à borner le ravage.
Il vous faut donc avec courage,
Sur-le-champ employer le fer,
Ou porter le feu dans la chair.
Enfants, cette Mouche est l'image
Du vice : il vient vif et léger,
Qui pourrait prévoir le danger?
Pareil au papillon volage.
Parmi les fleurs on le voit voltiger ;
Mais, en secret, ces mêmes vices
Se nourrissent tous d'immondices ;
Bientôt leurs venins corrupteurs
Porteraient la mort en vos coeurs.
Gardez-vous de la Mouche noire :
On a de la peine à le croire,
Quand ellepique, qu'elle mord,
Cette mouche donne la mort.
LIVRE PREMIER 15
FABLE XIH.
LA CIGOGNE ET LES ECOLIERS.
De jeunes écoliers, engeance sans vergogne,
Chassaient et poursuivaient une vieille Cigogne,
A coups de pierre, à grands coups de bâton.
L'oiseau protecteur du canton
Appelait en vain à son aide.
Est-elle vieille, est-elle laide !
Attrapons-la, puis vite autour du cou,
Pour l'étrangler, passons-lui ce licou.
— La Cigogne demandant grâce,
Leur dit : que vous ai-jedonc fait,
Pour encourir votre disgrâce?
Pouvez-vous m'accuser du plus léger méfait ?
Cruels, vous le savez mes soins vous sont utiles.
Je vous délivre des reptiles,
Je poursuis partout les serpents;
Je fais rude guérie aux méchants.
■— Aux méchants elle fait la guerre,
Exterminons celte mégère.
Hélas! il est donc vrai, toujours cela s'est vu,
Les méchants poursuivront san6 pitié la vertu.
-16 FABLES NOUVELLES
FABLE XIV.
LE BEC DE GAZ.
Un Bec de Gaz flamboyant.
Ebloui de sa lumière,
Disait, tout en s'admirant :
Le soleil en sa carrière
Varie, et quand vient la nuit
Honteusement il s'enfuit.
Quant à moi, c'est le contraire,
C'est dans la nuit que j'éclaire;
Plus sombre est l'obscurité,
D'autant vive est ma clarté.
Je me moque des nuages,
Des brouillards et des orages ;
Je suis l'astre sans pareil,
Je vaux au moins le soleil.
Brodant encor sur ce thème.
Ce bec plein de vanité
Ajoutait, c'est de moi-même
Que je tire ma clarté.
Dans sa sotte suffisance,
Notre Blanc-bec oubliait
Le réservoir vaste, immense, .
D'où tout le gaz lui venait,
Or, donc pendant qu'il s'encense,
M
LIVRE PBEM1ER
Voici qu'un homme s'avance,
Et d'un tour de clef bien sec
ISet il éteint notre Bec.
La plupart, parmi les hommes,
Ou grands ou petits nous sommes
Ce Bec de Gaz ; nous pensons
Que de nous seuls nous tenons
Esprit, talents et lumière.
Que notre erreur
Est grossière !
Quand de Dieu son Créateur
L'homme orgueileux se sépare,
Le néant de lui s'empare :
La mort ferme un robinet
Et le bec s'éteint tout net.
FABLE XV.
L\ POULE ET LES JEUNES CANARDS.
Une Poule couvait, du matin jusqu'au soir,
Du soir jusqu'au matin, elle couvait sans cesse
Ses oeufs, son doux espoir;
Mais une main traîtresse,
Sut tromper sa tendresse.
En substituant avec art,
A ses oeufs, des oeufs de canard.
A peine éclos, notre couvée
•18 FABLES NOUVELLES
De cannetons s'élance à l'eau.
La Poule, de sur la levée,
Les voit plonger dans le ruisseau.
Que son inquiétude est vive ;
Sa voix les rappelle à la rive.
Les jeunes Canards restent sourds,
Dans l'étang barbottent toujours.
Il est tant de sujets de larmes !
A quoi bon se créer de fictives alarmes.
L'amitié doit savoir se faire,une raison.
Nous ne sommes pas tous taillés sur un patron,
Ni coulés dans un même moule,
Nous ressemblons à notre Poule ;
Nous ne trouvons bons et parfaits,
Que ceux qui comme nous sont faits.
Faut-il donc que tout sympathise
A la façon de voir de notre étroit cerveau?
Laissons chacun vivre à sa guise,
Et les canards courir dans l'eau.
FABLE XVI.
L'OISON.
Un Oison de bon parentage,
Fit paraître, dès son jeune âge,
Tant d'esprit,
Que la maman dit
19
LIVRE PREMIER
A son époux : ah ! quel dommage
De laisser croupir au village,
Et barboter dans les étangs
Le phénix de tous les enfants.
Il faut conduire notre espiègle
Dans un collège à cette fin
Qu'il apprenne à parler latin ;
Que notre Oison devienne un aigle ;
Parmi les animaux savants,
Il brillera sous peu de temps.
Ensuite nous en pourrons faire
Un médecin, voire un notaire :
Notre voisin, monsieur Dindon,
En a fait un de son garçon.
Tu sais à quel point son épouse
Se montre envieuse et jalouse :
Je veux rabattre son caquet.
Ainsi qu'il fut dit, il fut fait.
Voilà notre Oison mis en cage,
Dirigé vers le grand village,
Dans un collège de Paris,
Où dindons, oisons sont admis.
Dindodinct, rien moins que bête,
Fit les plus rapides progrès,
De latin se farcit la tète ;
Chaque jour vit nouveaux succès,
Le gentil moineau de Lesbie
Parlait moins couramment le grec.
Le proviseur monsieur Lesec,
Distingua ce rare génie ;
20 FABLES NOUVELLES
Fit si bien qu'en philosophie,
Quel bonheur
Pour un proviseur!
L'Oison obtint le prix d'honneur.
Le Papa, la bonne mère Oie
Pensèrent en mourir de joie :
Leur sac d'écus était à sec.
Mais leur Oison savait le grec.
Son savoir ne lui servit guère :
Faute d'avoir un bon métier,
L'Oison, chez Grippard maître huissier,
Entra pour un maigre salaire ;
Et plus tard le petit Oison
Devint, dit-on,
Un grand fripon.
0 siècle ! faut-il que tu voies,
Partout tant d'oisons et tant d'oies !
Puisse J'hiçtoire d'un Oison
Rendre aux bons parents la raison.
FABLE XVII.
L'ENFANT ET LA LUNE.
Si viser trop bas est le fait d'un lâche
Trop lent à la tâche,
Viser par trop haut
Est le fait d'un sot.
LIVRE PREMIER 21
Or pareille erreur, n est que trop commune,
Qui sait parmi nous régler sa fortune !
Dans un seau,
Plein d'eau,
Un méchant Marmot aperçut la lune,
Il prétend l'avoir.
Vouloir c'est pouvoir !
II croit qu'il l'attrape,
Mais dix et vingt fois
Le disque s'échappe,
Passe entre ses doigts.
L'Enfant se dépite,
A tort il s'irrite.
Cet Enfant qui veut
Tenter l'impossible, •
Nous semble visible :
Pour ce qu'on ne peut, <.
s Dès que l'on s'émeut.
C'est au fond vouloir attraper la lune.
Evite, lecteur, cette erreur commune;
Règle tes désirs selon ta fortune.
Bovner son vouloir,
Selon son pouvoir,
C'est sagesse et plus, puisque c'est devoir.
22 FABLES NOUVELLES
FABLE XVLTI.
LA COURSE AU CLOCHER.
A la croix de Berny, si j'en ai souvenance,
Aux premiersjours de mai, suivant l'accoutumance,
Pour la course au clocher fut donné rendez-vous,
Je pourrais dire aux cerfs, aux biches, aux gazelles,
Laissant là ces vieilles ficelles,
Du moment qu'il s'agit de fous.
.. A l'humanité je m'adresse,
Des fous!... il en vint de partout.
La course au clocher est du goût
De ces gens désireux de montrer leur adresse,
Ainsi que la souplesse
De leurs chevaux pur-sang, au jeu de casse-cou.
La lice est ouverte : on assigne
Leur rang aux concurrents, Friedland et Bijou,
Larirette, Enfer, Acajou
Vont chacun se placer en ligne.
Le signal est donné, l'on part.
Dans cette course échevelée,
On les suit longtemps du regard.
Tout marche bien dans la vallée.
Viennent les monts et les ravins,
Maint coursier demeure en arrière ;
Tel autre se casse les reins,
LIVRE PREMIER 23
Celui-ci tombe en la rivière.
Au but, de plus de vingt rivaux,
Un seul put arriver dispos.
Il dut le prix à la prudence
Du Maître qui d'avance,
Prit soin de tout prévoir et de tout calculer :
Ne rencontrant aucun obstacle,
Qui put le faire reculer,
Ce n'est donc pas si grand miracle,
Si notre vigoureux coursier
Au but arriva le premier.
Faut-il choisir une carrière,
N'abandonnons rien au hasard :
C'est souvent du point du départ
Que dépend une vie entière...
FABLE XIX.
YE MOUTON -OBSERVATEUR.
Meilleur observateur qu'on ne saurait le croire,
Un vieux Mouton reconnut à la foire.
Coupés, dépecés par morceaux,
Quartiers de moutons et d'agneaux.
Il dit en flairant les étaux,
Eh! vraiment je l'échappe belle :
Je dois à mon patron une grosse chandelle,
Il m'a tiré d'un mauvais pas ;
24 FABLES NOUVELLES
On ne m'y rattrapera pas.
Lorsque vint la saison nouvelle,
Et qu'on voulut le tondre, à l'aspect des ciseaux,
Notre Mouton enfile la venelle ;
Il prend la clef des champs, courant par monts par- vaux.
En vain le berger le rappelle.
Je dois, dit le Mouton, malgré leurs compliments,
Me défier de pareils gens,
Depuis que j'ai vu, tout saignants,
Des quartiers de mouton, appendus sous le porche.
Laissez-vous tondre, on vous écorche.
FABLE XX.
I.E MAITRE b'UN JARDIN ET LES PETITS OISEAUX.
Le Maître d'un jardin, plein des fruits les plus beaux,
Voyait, avec dépit, en été les Oiseaux
Prélever sur son bien la dîme.
De ces tours d'écoliers à tous il fit un crime.
Il monte ses traquets, il dresse ses engins,
Pour les punir de leurs larcins.
Dans son humeur atrabilaire,
Le Jardinier-propriétaire
Aux Oiseaux déclare la guerre;
Guerre d'extermination,
Pour détruire la nation
Des bouvreuils, Jinois et fauvettes.
LIVRE PREMIER 25
Plus d'amour, plus de chansonnettes.
Afin d'échapper au trépas,
Loin de ces ombreuses retraites,
Nos Oiseaux exilés durent porter leurs pas.
Le Maître du jardin, disait : pour cet automne,
Je jouirai des dons de la chaste Pomone.
J'aurai les plus beaux fruits, et nul n'y touchera,-
Nul, sinon moi, n'y tâtera ;
Et pourtant sans son hôte il comptait le cher homme,
Il rêvait comme on rêve au milieu d'uu long somme.
Car les Oiseaux chassés, les guêpes d'arriver
Par troupe, par essaim, comme pour le braver,
Avec des millions d'insectes;
La Réforme en son sein, renferme moins de sectes :
Bref, par le fléau destructeur,
Tout fruit fut flétri dans sa fleur,
Se vit altéré dans son germe ;
A peine un seul parvint à terme.
Notre avare et quinteux Vieillard
Ouvrit les yeux et vit sa faute,
Mais il la reconnut trop tard :
Il avait traité de pillard
L'Oiseau qui se faisait son hôte ;
Préservait ses jardins de terribles fléaux,
Echenillait son vaste enclos :
Autre part les petits Oiseaux
Mangeaient les graines parasites,
Pucerons, cloportes et mites,
En joignant à ces soins touchants
Les doux agréments de leurs chants.
2
26* FABLES NOUVELLES
Dans la grande famille humaine,
Dieu permet que dans tous les rangs
Les petits ainsi que les grands,
L'artisan et l'homme de peine,
Tout aussi bien que le savant,
Au bonheur commun contribuent.
Certains orgueilleux s'attribuent
Le monopole du talent,
Talent dangereux, ou futile.
Combien souvent est plus utile
Le pénible travail de l'obscur ouvrier :
Il est de sottes gens, et pas de sot métier.
Le métier qui nourrit son homme
Le rend libre et l'égal du plus gros majordome.
De l'honnête artisan le rang n'est point abject
Il est utile à tous, tous lui doivent respect.
FABLE XXI.
LE BUCHERON BIENFAISANT.
Un Bûcheron avait grande famille
On sait bien qu'en toute saison
Le seuil de la maison
De pauvres gens, d'enfants fourmille.
Il en était ainsi,
Ici.
LIVRE PHEM1EU ' 27
Douze enfants bien portants attendaient le treizième :
Une douzaine, avec l'appoint.
Plus on en a, plus on les aime,
Le Père ne se plaignait point.
Son travail suffisait : non qu'il connût l'aisance,
Tous vivaient de ce peu qui soutient l'existence;
Du pain, du lait en abondance.
Or un frère mourut, laissant quatre garçons
Ayant encore besoin d'assistance et d'asile.
A plus riche, la tâche eut semblé difficile :
Pour ne point l'accepter que de bonnes raisons ;
Mars finissait à peine, et la grange était vide.
Il en eut fallu moins à certaine âme avide.
La sienne était chrétienne, et ses pauvres haillons
Réchauffaient en son coeur de nobles passions.
Le soir le Bûcheron, causant avec sa Femme,
Lui dit : Le frère est mort, c'est à déchirer l'âme.
Les enfants sont sans pain; il faut te dépêcher,
Dès demain allons les chercher.
La bonne ménagère allègue, pour la forme,
Qu'un tel surcroit de dépense est énorme.
Quand la charge est trop lourde, il faut ployer dessous;
A peine parvient-elle à nouer les deux bouts.
Contre tous ces motifs le Bûcheron tient ferme :
C'est ce qu'elle espérait. — Le ciel nous aidera,
Continua l'Epoux : notre Pierre entrera
Chez le voisin comme garçon de ferme.
Il est fort, courageux ; il aura vingt écus,
Pour ses gages, peut-être plus.
« De tes gages tu peux abandonner un terme
28 FABLES NOUVELLES
Mon cher fils, à nos orphelins.
— Père je veux laisser l'année
Toute entière à mes bons cousins.
— Toi, Louise, ma fille aînée.
A Pâques tu devais, avoir, en bon Elbeuf,
Un bel habit de drap tout neuf :
C'est dû, car c'est chose promise.
— Bon père c'est chose remise ;
Je suis en deuil, et ne puis être mise
Comme une grande dame, et voir tendre la main
A nos parents chez le voisin.
— Pierre, mon fils, va seller l'âne ;
Je me mets bien vite en chemin :
Pourquoi remettre au lendemain
Le peu de bien qu'on fait. » Le soir la caravane,
Grands et petits
Rentraient, dormaient tous au logis.
Où la vertu modeste habite,
L'infortune aisément s'abrite.
Il est si doux de faire des heureux,
Qu'un coeur honnête et généreux
Ne sent plus le poids de ses peines.
Tendre pitié, tu rassérènes
Un ciel noir et brumeux, par ton regard d'azur :
Tout bon coeur, au malheur, offre un asile sûr.
LIVRE DEUXIÈME 29
lilVKE DEUXIÈME
FABLE PREMIÈRE.
LE VER ET LA CRYSALIDE.
Un Ver, rampant dans la fange,
Et grouillant dans le bourbier,
Disait : il me semble étrange
Qu'on n'aime point le fumier :
Plus une mare est infecte,
Plus aussi je m'y délecte.
Chacun devrait, par .ma foi.
Faire et penser comme moi.
Cette pauvre Crysalide
Est simple est par trop candide ;
Comme moi ce n'est qu'un ver,
Depuis trois longs mois d'hiver,
Elle travaille sans trêve.
Ah! le singulier travers!
Vouloir voler dans les airs,
Mais c'est poursuivre un vain rêve.
La Crysalide entendit,
Et reprit :
Mon sort n'est point tant à plaindre,
Que vous paraissez le craindre.
30 FABLES NOUVELLES
Certaine que mon labeur
Obtiendra sa récompense,
Je travaille avec ardeur,
La foi soutient ma constance,
Me montre un destin meilleur.
Quand viendront les fleurs nouvelles,
Au dos me poindront des ailes.
Alors, sort délicieux,
Le Ver éclos de la fange,
Mystère vraiment étrange,
S'élancera dans les cieux.
FABLE II.
LE DRAGON.
Un horrible Dragon, né de deux hyppogrifles,
Armé d'épouvantables griffes.
Avait conquis des monceaux d'or.
Dans une caverne profonde,
Séparé du reste du monde,
Il gardait son riche trésor.
Les terribles soupçons, autour de sa demeure,
Faisaient garde à ton te heure.
Malheur à l'imprudent approchant de son fort,
Soudain il était mis à mort.
Aux alentours de la caverne,
LIVRE DEUXIÈME 34
On voyait des débris, des membres palpitants,
On entendait la nuit de longs gémissements.
Le vieux Dragon, de son oeil terne,
Voyait tous ces maux froidement
Saus penser qu'il en fut la cause,
Et le trop fatal instrument.
Eh ! de quel profit sont les trésors du Potose,
Quand on ne sait pas s'en servir,
Et que l'on se laisse assemir
Par une avarice sordide :
Le coffre est plein, le coeur est vide.
Je sais bien qu'un franc Arpagon
N'a pas toujours l'air d'un dragon,
Mais il n'en-est que plus perfide.
FABLE III.
LE COLIBRI.
Aux jardins du sérail un charmant Colibri,
Se nourrissait du suc des roses.
Du jour il exigeait qu'elles fussent écloses,
Et des fleurs du matin, le soir il faisait fi.
Pour préparer la nourriture
D'une aussi faible créature,
Il fallait que dame nature,
Avec un soin continuel,
Fit régner en ces lieux un printemps éternel.
32 FABLES NOUVELLES
On ne sait par quelle aventure,
Le plus gentil des colibris
Fut exilé de ce vrai paradis.
Conduit dans un lointain pays,
Les roses s'y trouvaient moins belles,
Moins odorantes, moins nouvelles ;
Dès ce moment, bien qu'on en fit ;
Le Petit Oiseau dépérit,
Au sein de l'abondance, il mourut de famine.
Une tendresse outrée à cette fin destine.
Pour les avoir dans leurs désirs flattés,
La foule des enfants gâtés,
Qu'un mets mal apprêté chagrine.
Témoin de ce triste trépas.
» Un jeune moineau gros et gras,
Mangeant du chicotin à ses quatre repas,
Disait, que l'on vit bien à grossière cuisine :
En voyant face d'Auvergnats
Jusrer du conseil sur la mine.
FABLE IV.
LE MARBRE ANTIQUE.
Un Bloc de marbre brut, au Palais-des-Beaux-Arts,
Au fond de l'atelier, gisait dans la poussière.
Il se plaignait, à sa manière,
De n'être point mis en lumière,
LIVRE DEUXIÈME 33
De ne point fixer les regards ;
Bien qu'il fut d'une espèce rare,
De lui le public faisait fi.
— Au fait, sois Marbre antique, et même de Carrare,
On te laisse au rebut, tu n'es pas dégrossi.
Selon moi, l'on fit bien de lui répondre ainsi.
On en peut dire autant à ces hommes qui pensent
Que la naissance les dispensent
De tout autre mérite : apprend donc, mon Ami,
Que pour plaire au public, il faut être poli.
FABLE V.
LE VASE FÊLÉ.
Un Vase au flanc portait une fêlure,
Le traversant du haut en bas ;
Si légère pourtant qu'on n'apercevait pas.
Sous le brillant vernis, la plus faible éraillure.
Or le marchand se dit,
Avec un peu d'esprit.
Je pourrai tromper la pratique :
C'est ainsi trop souvent que cela se pratique.
Survient un chaland,
Le marchand
Lui présente, émiellant sa phrase,
Le Vase.
Il croit avoir vendu son pot;
2.
31 FABLES NOUVELLES
Mais le chaland n'est pas un sot :
Il frappe avec le doigt, le Vase qui murmure,
Et dont le son plaintif révèle la blessure.
Ne jugeons point des gens, sur le premier abord ;
Une aimable et douce figure
Trop souvent sert de passe-port
A l'âme pleine d'imposture.
Surtout défions-nous des protestations
D'amitié faîtes sans mesure ;
Juger les gens d'après leurs actions,
C'est la méthode la plus sûre.
FABLE VI.
L'OISELEUR ET LE SANSONNET.
Par un jour de printemps, un jeune Sansonnet
Chantait parmi les fleurs, alerte et guilleret ;
Un Oiseleur survient et lui tient ce langage :
Petit oiseau, viens dans ma cage.
Je te prépare un sort brillant,
Et de toi je prétends faire un oiseau savant.
Avant peu tu seras l'idole de la ville,
Tu siffleras un vaudeville,
Une ariette, un grand air d'opéra ;
Tu deviendras maître d'escrime habile,
Danseur, jongleur, et coetera.
Ah! Monsieur, l'Oiseleur, épargnez-moi le reste.
LIVRE DEUXIÈME 35
Reprit le Sansonnet, quand de son rang l'on sort,
On se prépare un triste sort,
Un avenir souvent funeste :
Né dans les champs, aux champs je reste.
Le petit sansonnet fit bien :
A devenir savant, qu'aurait-il gagné? rien.
FABLE VII.
LA LICE ECONDUITE.
Combien de mots heureux sont en désuétude,
Tombés on ne sait trop pourquoi :
L'usage en ce point fait la loi
J'en conviens, mais la loi se commente, s'élude
A la barbe des gens du roi,
La phrase qui suit en fait foi.
Une Lice était en gésine ;
Survient un terrible recors
Qui la pousse et la met dehors.
Econduite par la voisine
A bon droit défiante et craintive à l'excès,
Combien pour se loger d'infructueux essais :
Toutes les.portes sont fermées,
Tant on craint ventres creux et bouches affamées.
Avec ses six Petits, prête à mourir de faim,
La Lice pour, maison n'a plus que le chemin ;
36 FABLES NOUVELLES
Quand souvenir lui vient d'un cousin de province,
Concierge de château, menant le train
D'un prince.
Enfants levons le pied, vite partons d'ici,
Et chez le cousin, Dieu merci.
Après de longs jours d'abstinence,
Vous allez tons.faire bombance.
On part, chacun fait diligence.
Le surlendemain, vers le soir,
On aperçoit le vieux manoir.
On frappe, on heurte, on crie, on sonne ;
A l'espérance on s'abandonne.
Espoir déçu... Passez, gens sans aveu,
Dit le cousin, ou sur vous je fais feu.
Ah ! dit,, en gémissant la Lice,
La pauvreté partout est vice :
Soit avarice, soit orgueil,
A parents pauvres triste accueil.
FABLE VIII.
LE VILLAGEOIS ET SON PROVERBE.
Il est des esprits superbes
Qui méprisent les proverbes,
Or, Lecteur, je me fais fort
De vous prouver qu'ils ont tort.
LIVRE DEUXIÈME 37-
Je vais, selon mon usage.
Chercher ma preuve au village.
Les proverbes !... un homme sage
Sut saisir l'occasion
D'en mettre un en action,
Au profit de sa famille.
Entouré de notnbreux enfants,
Un bon Vieillard le soir, causait sous la charmille
Attenant au verger : Là se trouvaient des plants,-
Les uns encor petits, les autres déjà grands :
Les uns droits, bien venus, sans aucune courbure,
L'art avait corrigé l'écart de la nature;
Les autres contournés, tortus.
Le Père à ses enfants dit : voyez, je néglige
A tort ces jeunes plants ; que de soins assidus
Leur culture de nous exige.
Sans plus remettre au lendemain,
Dès ce soir, mettons-y la main.
Redressons ce pommier ; il penche vers terre,
Je dois le diriger en un sens tout contraire.
Il ne veut point céder ; dès lors
Que du tronc déjà vieux les fibres me résistent,
Venez, enfants, que les plus forts
Dans ce rude travail m'assistent.
Vingt bras au même instant unissent leurs efforts.
Loin de plier de bonne grâce,
Bien loin de céder, l'arbre casse.
Vouloir le redresser, dit alors le Vieillard,
Quand l'arbre a pris son pli, c'est aviser trop tard.
Mais ce plant, jeune encor. sans qu'on vienne à mon aide,
38 FABLES NOUVELLES
Je vais le rendre droit, au moindre effort il cède,
Je lui donne un appui, je lui prête un tuteur,
Pour cela besoin n'est de force, ni d'adresse.
Le proverbe n'est point menteur,
Quand l'arbre est jeune, il fau t qu'on le redresse.
FABLE IX.
LE JEUNE PRINCE ET SON GOUVERNEUR.
Il n'est personnage si mince
Qui n'ait son petit brin d'orgueil, au fond du coeur
Faut-il donc s'étonner de voir un jeune prince
Affecter par moments certains airs de hauteur.
Son Altesse avait, par bonheur,
Un sage et prudent Gouverneur.
Le prince recevait les hommages qu'on donne
Avec raison à toute majesté,
Comme s'ils étaient dûs à sa mince personne,
Et non point à sa dignité.
Il exigeait que tout fléchisse.
Sous sa petite volonté ;
Qu'autour de lui tout obéisse.
Du Gouverneur l'austère probité
S'opposait à tous ses caprices.
Il savait à quel point l'orgueil fausse l'esprit ;
C'est le germe de mille vices.
LIVRE DEUXIÈME 39
Pour dompter cet orgueil de bonne heure il s'y prit.
Il exigea que son Altesse
Pour respects rendit politesse :
Quand on lui disait, Monseigneur!
Qu'il répondit, votre humble serviteur...
L'Enfant, suffoquant de colère,
S'en fut trouver le roi, son père ;
Et lui dit : mon vieux Gouverneur
Prétend que de mes gens je suis le serviteur :
Un pareil pareil propos m'exaspère;
Chasse ce méchant, petit père.
— Chasser ton Gouverneur? Eh! mon pauvre garçon!
Ton vieux Gouverneur a raison,
Serviteur!., un tel mot déplaît à ton oreille;
Cependant il est vrai ;... qui le sait mieux que moi.
Pendant que tout ici sommeille,
Moi le roi,
Rongé d'ennuis, je veille,
Seul esclave en ma cour.
Après moi tu sauras un jour
De quel poids pèse une couronne!
Tu naquis, cher enfant, sur les marches du trône,
C'est ta naissance qui te donne
Droit à tant de respects, part à tant de trésors ;
Mais il faut les gagner, ces biens, par des efforts
Généreux et constants. A la chose publique
Je me dois tout entier : or ce devoir t'explique
Pourquoi monsieur le Gouverneur
T'engage quand quelqu'un t'appelle, Monseigneur !
A répondre à l'instant, votre humble serviteur.
40 FABLES NOUVELLES
Le devoir d'obliger, mon fils, loin d'être austère,
Loin de te sembler vigoureux,
Doit plaire,
A ton coeur généreux :
Oh ! quel bonheur on trouve à faire des heureux ! »
Le jeune Prince, en écoutant son père,
Réfléchissait, il avait de l'esprit,
Il comprit :
Que fut-on prince de naissance,
On n'est pas pour cela parfait ;
On est moins grand parla puissance,
Que par l'usage qu'on en fait.
FABLE X.
LE MILAN ET LE HÉRISSON.
Un hérisson tapis sous l'herbe,
Montrait à peine son museau
Imberbe.
Or, un milan vit le morceau.
Le sort m'envoie
Enfin ma proie ;
J'ai faim, elle vient à propos;
Je la croquerai jusqu'aux
Os.
Il dit. Du haut des airs, il fond avec vitesse.
LIVRE DEUXIÈME 41
Le hérisson le voit, d'épouvante il redresse
Ses aiguillons crochus ;
Le fier milan s'enferre en ses dards si pointus.
Alors qu'il croit pouvoir accabler la faiblesse,
Justes représailles du sort,
A mort
Le fort
Plus d'une fois ainsi se blesse.
FABLE XI.
L'ENFANT ET SON OJiBRE.
Un Enfant, vers le soir, gravit une colline :
Là, se tenant debout, bien droit sur le sommet,
Il remarqua ce singulier effet :
Son Ombre au loin couvrait la campagne voisine.
Dans son naïf étonnement,
Peu s'en fallut que cet Enfant
Ne se crut, se voyant si grand,
Transformé soudain en géant.
L'image disparut quand la nuit devint sombre :
La grandeur humaine est une Ombre.
42 FABLES NOUVELLES
FABLE XII.
LE CHENE ET LA FOURMI.
Pour les grands, il n'est pas de petit ennemi :
On les méprise à tort, l'histoire nous le prouve ;
A chaque page l'on y trouve
La preuve de ce fait. Une faible Fourmi
Se vit insulter par un Chêne.
Tout affront engendre la haine.
Le Chêne a donc un ennemi,
Bien petit, il est vrai, rampant dans la poussière,
L insecte veut et cherche une vengeance entière.
Une ligue se forme, afin de terrasser
Le Chêne dont l'orgueil osa la menacer.
Vite en avant la sape, et qu'en secret la mine
Jour par jour lentement chemine.
Grâce à ce travail obstiné,
Le Chêne au bout d'un an était déraciné.
Pareille chute est familière,
Et la plus petite Fourmi
Peut se venger de son fier ennemi,
En ameutant la fourmilière.

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