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Fables polonaises de Krasicki, traduites par J.-B.-M. de Vienne

De
307 pages
F. Didot (Paris). 1828. In-12, 311 p..
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FABLES POLONAISES
BE KRASICKI.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
"IMPRIMEUR DU ROI,
IUIE JACOB , M° ?.4-
FABLES POLONAISES
DE
RRASICKI,
PRINCE ET ARCHEVEQUE DE GNESNE.
TRADUITES
PAR J. B. M. DE VIENNE.
FIRÎTTN DIDOT, LIBRAIRE,
RUE JACOB, s" 2/|.
1828.
PREFACE.
L'apologue est de tous les temps et de tous
les lieux. C'est un champ vaste et fécond,
qui, cultivé par des mains habiles, a produit
les récoltes les plus abondantes. Cette pensée
occupait La Fontaine au moment où son
crayon léger traçait des fables immortelles.
Il ajoutait cependant:
Mais ce champ ne se. peut tellement moissonner
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner :
La feinte est un pays plein de terres désertes :
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Cette pensée dut servir d'encouragement
à ceux qui furent assez hardis pour s'aven?
turer sur les traces du bon-homme. Aussi
avons-nous vu marcher derrière lui, quoi-
qu'à une assez grande distance, les LaMothe,
i.
II PtlEFACE.
lesFlorian, les Aubert, et plusieurs autres
encore, dont les ouvrages, non dépourvus
de mérite, rappellent quelquefois le grand
maître.
Si la France a le droit incontestable de se
glorifier de ses fabulistes, d'autres nations
peuvent aussi vanter ceux qu'elles ont vus
naître dans leur sein. Pour ne parler que de
l'Europe, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie,
la Russie même, nous en offrent un assez
grand nombre. La Pologne, enfin, dont la
littérature, comme celle du dernier empire
,\ que je viens de citer, est, pour ainsi dire,
.vierge encore, du moins à nos yeux, la
Pologne nommera avec avantage Krasicki
et Niemcewicz. Il ne m'appartient pas d'éta-
blir un parallèle entre ces deux fabulistes ;
c'est un soin que j'abandonne aux Polonais,
juges compétents en cette matière. J'ai tra-
PRÉFACE. III
duit le premier; ce ne sera pas une raison
pour moi de le placer au-dessus de son con-
current , dont je n'ai pas d'ailleurs étudié les
productions d'une manière aussi appro-
fondie. Néanmoins, on ne peut refuser au
prince Krasicki le mérite d'avoir le premier
ouvert la carrière.
Jeté en Lithuanie par les événements de
la guerre, j'ai charmé une pénible captivité
par l'étude de la langue polonaise. Les poé-
sies de Krasicki me sont tombées entre les
mains. Mettant toute mon attention à com-
prendre ce langage slavon, si nouveau pour f~
moi, j'ai lu ses fables, et j'ai trouvé dans
cette lecture le plaisir qu'éprouve un voya-
geur à la découverte de quelque région in-
connue. Ces fables m'ont paru originales,
séduisantes; j'ai bientôt senti le désir de les
faire connaître à mes compatriotes; car, sur
PREFACE.
la terre étrangère, l'idée de la patrie rem-
plissait mon coeur. J'ai pensé aussi que ce
serait rendre service aux Polonais, que ce
serait flatter leur amour-propre national,
que de reproduire une partie, quoique lé-
gère , des oeuvres de leur écrivain favori',
dans une langue dont la littérature, si riche
et si féconde, est devenue, pour ainsi dire,
européenne. J'ai voulu, enfin, acquitter, au-
tant qu'il était en moi, une dette sacrée,
dette de reconnaissance envers les généreux
Lithuaniens, pour les secours et les services
sans nombre qu'ils ont, à une époque mal-
heureuse , prodigués à un prisonnier fran-
çais.
Je commençai donc ma traduction.
De retour en France, je la continuai, y
employant les loisirs que me laissent des
occupations plus sérieuses. Pendant près de
PREFACE. V
douze années, je repris et j'abandonnai suc-
cessivement ce genre de travail; plus d'une
fois, je me laissai décourager et abattre par
les difficultés presque insurmontables quej'y
rencontrais; mais je m'y sentis ramener par
une sorte de charme irrésistible.
r"Te parle de difficultés; elles étaient
grandes en effet : la langue polonaise est
d'une concision remarquable; la pensée se
trouve renfermée dans un cadre si étroit,
qu'il n'est pas possible de la reproduire
en français sans l'étendre. Cette langue,
d'ailleurs, autorise de la manière la plus
large, les inversions, les licences, la trans-
position des mots, la division et la subdivi-
sion des verbes, quelquefois même leur
suppression totale ; elle a des diminutifs, des
augmentatifs, des fréquentatifs; elle a enfin
des déclinaisons, dont les désinences variées
PREFACE.
permettent d'employer le même mot à des
intervalles très-rapprochés, sans pour cela
choquer l'oreille. Aussi, souvent, très-sou-
vent, me suis-je permis de m'écarter un peu
de la traduction littérale, pour prendre le
rôle d'imitateur. /
Les fables dfrprince Krasicki se divisent
en deux parties : quatre livres de Fables et
Contes; quatre livres de Fables nouvelles.
J'ai traduit ou imité toute la première partie,
mais quelques unes des pièces qu'elle ren-
ferme, m'ayant paru trop faibles pour soute-
nir l'épreuve de la publicité, je les ai écartées
sans pitié; je n'ai pris dans la seconde partie
que les fables qui m'ont paru originales : il en
estbeaucoup qui sont empruntées de Pilpay,
d'Ésope, de Phèdre, de LaFontaine, de
Lessing, Gcllert, etc.
Dans la première partie, l'auteur n'a suivi
PREFACE. VII
que son propre génie, il est lui-même. Dans
laseconde, il a eu évidemment l'intention de
copier le genre et même le style de notre
plus célèbre fabuliste. Peut-être cette der-
nière partie, par cette raison, plaira-t-elle
davantage au lecteur, habitué à la simplicité
et à l'aimable causerie de LaFontaine. Les
Fables et Contes de Krasicki ont cependant
un mérite remarquable, celui de la conci-
sion : point de réflexions, point de détails
accessoires; ils se présentent en quelque
sorte tout nus; mais par cela même on peut
dire qu'ils frappent plus vivement', et qu'ils
ouvrent un champ plus vaste à l'imagination.
Il eût été facile de les développer, de les
approprier davantage à notre goût et à nos
idées; je l'ai fait quelquefois, mais toujours
en m'efforçant de conserver, autant que
possible, l'originalité du poète polonais.
YHl PREFACE.
Il est de l'intérêt de mes lecteurs de faire
connaissance avec un auteur étranger, dont
r
! le nom, probablement, frappera leurs yeux
pour la première fois. J'ai puisé quelques
détails sur la vie et les nombreux ouvrages
de Krasicki, dans un éloge funèbre qu'un de
ses compatriotes, M. Dmochowski, membre
de la Société des amis des arts de Varsovie,
a prononcé devant cette société distinguée,
le 12 décembre 1801. Je voudrais pouvoir
reproduire cet éloge tout entier: ceux qui
me liront y prendraient une idée exacte de
la littérature polonaise, peu connue chez
nous. Mais ce serait m'écarter beaucoup de
mon objet : je me bornerai donc à ce qui me
paraîtra indispensable pour bien faire con-
naître l'archevêque de Gnesne.
NOTICE
SUR KRASICKI.
Krasicki est né en 1734. Dès son enfance,
il montra de la conception, de l'esprit dans
ses questions, de la vivacité et de l'à-propos
dans ses reparties. Ses parents, pleins de sol-
licitude, voyant en lui d'heureuses disposi-
tions, s'efforcèrent de les fortifier et de les
développer par une éducation aussi bonne
qu'elle pouvait l'être alors.
Ce fut à Léopol qu'il suivit le cours de ses
études classiques. C'était précisément à cette
époque que commençait la réforme de l'es-
prit humain. On ne connaissait pas encore
2
X NOTICE.
la vraie philosophie; les arts libéraux
n'étaient pas ce que plus tard ils devaient
être. Des pensées dépourvues de raison,
des expressions dures et barbares, passaient
pour des beautés et des ornements remar-
quables. Certainement Krasicki ne put beau-
coup profiter dans de semblables études.
Mais le génie se crée la lumière. D'une faible
étincelle il allume un fanal dont la lueur
éclaire non seulement lui-même, mais encore
tout ce qui l'entoure. La lecture des auteurs
classiques mit le jeune Polonais à portée
d'apprécier l'ignorance de ses professeurs,
qui, parlant une langue ampoulée et gros-
sière, ne regardaient Cicéron et Tite-Live
qu'avec une sorte de dédain et de pitié. Il
laissa bientôt ses condisciples en arrière, et
devint pour ses précepteurs mêmes un sujet
d'étonnement. Dès lors son talent remar-
quable jaillit avec éclat, et l'on put distin-
guer,!à travers les amusements d'un écolier,
les préludes de ce génie qui, plus tard, devait
faire les délices de la nation polonaise.
NOTICE. XI
Destiné à l'état ecclésiastique, il fut en-
voyé en Italie pour se perfectionner dans les
études propres à cette carrière. Mais l'esprit
de Krasicki ne se borna pas à ce genre de
travail. Il s'étendit à tout et,pour ainsi dire,
dévora tout. Dans cette riante contrée des
sciences et des arts, il se forma un goût dé-
licat, qui, dans son pays, où la réforme
philosophique a fait depuis sentir son in-
fluence, ne trouva rien qui lui fût compa-
rable. Là, de leurs tombeaux vénérés il
évoqua les ombres de Phèdre, d'Horace, de
Virgile, du Tasse, del'Arioste; là, il s'en-
richit l'imagination, en puisant aux sources
du vrai beau ; et sur les bords classiques
du Tibre, il se préparait à faire re-
vivre dans la langue de son pays ces génies
immortels.
De retour dans sa patrie, il parvint sur-
le-champ à une grande dignité. Elu par le
chapitre métropolitain deLéopol au tribunal
(le la Petite Pologne, il fut chargé de pré-
sider cette magistrature, et c'est là qu'il ap-
XII NOTICE.
pritàconnaître toutes ces ruses de la chicane,
qu'il peignit ensuite avec tant d'esprit et de
finesse dans un de ses ouvrages intitulé Dos-
wiaczynski. Si, d'un côté, cette charge lui
fut utile pour la connaissance d'abus nom-
breux et d'iniquités révoltantes , qui, en
Pologne, ont souillé l'administration de la
justice; d'un autre côté, elle lui fut hono-
rable en ce qu'il y fit preuve des hautes vertus
qui distinguent un bon magistrat.
Quand il parut à Varsovie, en 1782, il
devint l'aine et l'agrément des sociétés les
plus remarquables de cette époque. Ses
talents, les éloges qu'on s'accordait à leur
prodiguer, attirèrent l'attention du roi Sta-
nislas Auguste. Il reconnut en Krasicki un
de ces hommes qui peuvent ajouter beaucoup
à la gloire d'un règne : il s'efforça de l'attirer
à sa cour. Il lui accorda VIndigénat des pro-
vinces de la Prusse occidentale (VIndigénat
est le droit de posséder des terres et des
charges; il anoblit;) il lui conféra un cauo-
nicat dans la Warmic, et peu de temps après
NOTICE. XIII
le nomma coadjuteur de l'évêque du même
siège. Krasicki lui dut son prompt avance-
ment dansles dignités de l'Église; il l'a répété
plusieurs fois avec sensibilité, et quelques
uns de ses écrits offrent un immortel témoi-
gnage de sa reconnaissance.
A cette époque paraissait en Pologne un
ouvrage périodique, sous le titre de Moni-
teur, à l'instar du Spectateur anglais, dont
il était en grande partie la traduction. Cet
ouvrage moral, fort bien rédigé, surtout
dans les premières années, contribua beau-
coup à éclairer la nation polonaise. C'est là
que Krasicki fit paraître ses premières pro-
ductions. Quoique les articles du Moniteur
soient anonymes et qu'ils appartiennent à
beaucoup de plumes différentes, les Polonais
y reconnaissent facilement la sienne à la
grâce et à la légèreté qui la caractérisent.
Ainsi le véritable génie a son cachet; partout
il en appose l'empreinte, partout il est lui-
même.
La mort de Grabowski,en 1766, hâta
2.
XIV NÔTtCÉ.
pour Krasicki la prise de possession de l'c^
vèché de Warmie. Son nom termine digne-
ment la liste de tous les personnages célèbres
qui ont honoré ce siège épiscopal.
La carrière publique, dans laquelle le
citoyen se montre orné de tous ses talents;
où l'esprit, la vertu, la forced'ame, l'amour
de la patrie, se développent avec magnifi-
cence ; où paraît au grand jour ce que le
coeur humain peut avoir de plus noble, ce
que la pensée peut avoir de plus élevé ; cette
carrière, dis-jc, fut extrêmement courte pour
Krasicki. Il n'assista qu'aune seule diète,
celle de 1768, époque déplorable, où la
Pologne, après avoir vu violer sa représen-
tation nationale, fut chargée de chaînes,
que pourtant elle est parvenue à rompre-
avant le dernier soupir de la liberté. Kra-
sicki développa dans cette circonstance une
opinion généreuse, inébranlable, des sen-
timents nobles et une rare pénétration d'es-
prit. Il opina pour suspendre les séances de-
là diète, jusqu'au retour des membres exilés.
NOTICE. XV
Par le partage de 1773, l'évêché de.War-
mie passa sous'la domination des rois de
Prusse. Alors régnait le grand monarque.
Souverain habile, philosophe, héros et
homme de lettres, il réunit à la fois tous les
genres de gloire. Ce n'était pas assez pour
lui de l'éclat du trône, il rechercha celui
que donnent l'esprit et les sciences. Il était
uni d'intimité avec les premiers génies du
dix-huitième siècle : Voltaire, d'Alembert,
Helvétius, étaient de ses amis. Il jugea Kra-
sicki digne aussi d'en augmenter le nombre.
Si quelque chose pouvait adoucir pour ce
dernier la perte de sa patrie, c'était, sans
doute d'être rapproché de ce grand homme.
Un commerce intime et familier s'établit
entr'eux. C'est dans l'esprit aimable et enjoué
de l'écrivain que le monarque cherchait un
délassement à ses glorieux travaux, et une
distraction aux soucis inséparables de la vieil-
lesse. Il ne sera donc pas hors de propos de
consigner ici une anecdote qui mérite d'être
plus connue, afin que le temps n'en fasse
XVI NOTICE.
pas perdre le souvenir. Un jour, Frédéric
plaisantant avec Krasicki, le pria, en sa qua-
lité d'évêque, de lui faciliter l'entrée du
ciel en le prenant sous son manteau. « Je le
« ferais avec beaucoup de plaisir, répon-
« dit l'évèque, mais il serait difficile que je
« cachasse votre Majesté sous mon manteau :
« elle l'a terriblement rogné. » Le roi sentit
l'allusion, se mit à rire, et fit au prélat un
présent considérable.
Devenu étranger à sa patrie et ne pouvant
plus remplir les fonctions de sénateur, Kra-
sicki se consacra tout entier aux belles-
lettres. Il mit au jour successivement des
écrits qui attirèrent sur lui les yeux du pu-
blic, et devinrent le plus bel ornement de
la littérature polonaise. Jetons un coup-
d'ceil sur ses nombreux ouvrages : ils sont
la partie la plus importante de sa vie. On
oubliera peut-être qu'il aétéévêqne, arche-
vêque, prince; mais on ne cessera jamais de
lire et d'admirer l'écrivain et le poète.
Krasicki essaya ses forces dans presque '
NOTICE. XVII
tous les genres de littérature. Celui où il a
le mieux réussi est le genre poétique; et ce
qu'on y estime le plus, ce sont ses Fables
et ses Contes. Du sel et de la grâce, des
pensées heureuses, de la justesse dans les
tournures, de la simplicité et de la naïveté
dans les expressions, leur ont déjà fait ob-
tenir la sanction du temps; et ce recueil,
placé entre les mains de tous les Polonais,
lu et relu avec un plaisir infini, est unani-
mement regardé par eux comme uu chef-
d'oeuvre.
Les satires de Krasicki ne sont pas moins
estimées. Tout en imitant les grands maîtres,
il resta toujours fidèle aux règles de modé-
ration qu'il s'était prescrites : il a tonné
contre la corruption des moeurs, attaqué les
fautes et les écarts, raillé les ridicules; enfin,
il a beaucoup de la fine plaisanterie d'Horace,
et quelquefois il rappelle la vigueur de Ju-
vénal. Ses satires les plus remarquables sont
celles intitulées, la corruption du siècle, la
considération , l'ivrognerie , l'économie et
l'épouse a la mode.
XVIlI NOTICE.
Il a laissé des Épures en vers qui peuvent
servir de modèle ; et dans ses Pièces jugi-
t'wes, il a donné à sa langue une légèreté et
une flexibilité dont elle ne semblait pas
susceptible. Ses Épiires en prose parsemées
de vers, son Voyage à Bilgoray, sont écrits
avec esprit, naturel et vivacité, et sont de-
venus, pour ses compatriotes, ce que sont
pour nous le Voyage de Chapelle et Ba-
chaumont et les Poésies légères de Voltaire.
Venons à ses poèmes, qui ne lui ont pas
acquis moins de gloire. Le premier dans
l'édition de ses oeuvres est la Myszéide (la
guerre des souris). Il semble avoir pris
pour modèle la Batrachomiomachia ( la
guerre des souris et des grenouilles ), com-
munément attribuée à Homère. On ne sait
pas si ce petit poème de l'auteur grec, est
seulement le produit d'une imagination ba-
dine, ou bien s'il avait la secrète pensée de
tourner en ridicule les altercations de quel-
ques cités. On voit évidemment dans la Mys-
zéide des allusions aux défauts de la nation
NOTICE. XIX
polonaise. La dispute des rats et des souris
sur la préséance, représente les disputes
élevées entre le sénat et l'ordre équestre. Le
conseil des ministres à la cour de Popiel, et
principalement l'arrêté qui y fut pris, in-
diquent les actes du gouvernement avant la
diète de 1768. Dans le caractère des souris
des différents pays sont dépeints les carac-
tères des différentes provinces. La biblio-
thèque changée en garde-manger, est une
fiction heureuse et bien appliquée au sujet.
Dans tout le poème, les pensées sont fines
et gracieuses. Les chants, comme dans l'A-
rioste, commencent par une introduction
morale; on sait combien ont de charme ces
réflexions profondes tirées de choses frivoles.
La peinture de Filusia, chatte favorite de la
princesse Duchna, est très-belle; celle de
l'Usurier n'est pas moins parfaite. L'apos-
trophe sur l'amour de la patrie est devenue,
en quelque sorte, une tirade sacrée. Il est
vraisemblable que ce poème fut commencé
dans un esprit de critique ; qu'ensuite l'au-
j
i
XX NOTICE.
teur changea d'avis, et n'en fit plus que le
jouet d'une imagination badine. ;
Sa Guerre des moines (Monachomachia)
fait sourire aujourd'hui ceux même qu'elle
semblait attaquer. Voici quelle est l'origine
de ce poème : Frédéric donna à l'auteur,
dans son palais de Sans=Souci, l'appartement
qu'avait occupé Voltaire, en lui disant que:
sans doute il y serait inspiré. Il le fut en effet
et produisit la Guerre des moines. Ce poème
est regardé comme parfait en son genre. Le
dialogue, il est vrai, y est quelquefois sac-
cadé; mais la gaieté des pensées, la vérité des
tableaux, la fidélité dans la peinture des
moeurs, jointes à l'élégante facilité de la
versification, le rendent extrêmement recom-
mandable, et le feront lire toujours avec
plaisir. Tous les Polonais le savent par coeur,
et il suffit d'en citer quelque passage, pour
exciter le rire et l'hilarité dans la société la
plus morose. :
L'auteur , pour apaiser quelques esprits
irrités, que ses innocentes plaisanteries au-
NOTICE. XXI
raient dû faire sourire, écrivit F'Antimona-
chomachia. Ce second poème ne le cède en
rien au premier pour le ton et la méthode,
mais il y a moins d'action: l'auteur suppose
une conférence des personnes choquées ; par
ce moyen, en caressant les offensés et leur
faisant sentir l'inconvenance de leur empor-
tement, il étouffa les murmures et se fit
pardonner son premier ouvrage.
Après avoir montré, dans la Myszéide et
la Monachomachia, son talent pour les
poèmes comiques, Krasicki voulut l'essayer
dans une matière grave, et enrichir la langue
polonaise d'une épopée qui lui manquait: il
écrivit la Guerre de Chocim. Mais on convient
que cet ouvrage renferme de grands défauts",
que la matière elle même-n'est pas celle d'une
épopée, et que c'est moins-un poème qu'une
histoire en vers embellie de quelques fictions.
Cependant on y trouve des passages admi-
rables, de grands tableaux, des sentiments
sublimes. Tels sont la description de la
guerre, la Diète, la mort de Zawisza, le dis-
3
XXII NOTICE.
cours de Chodhiewicz, l'apostrophe à la
Liberté; enfin, lapeinture de l'orgueil d'Os-
man à la vue de ses armées innombrables,
est digne d'être rangée au nombre de celles
que Longin cite comme exemple du plus
haut sublime.
Outre ces nombreux ouvrages originaux,
on doit à Krasicki une traduction de la plus
grande partie des chants du barde écossais,
Ossian.
Sa plume , féconde en vers, ne le fut pas
moins en prose. En 1776, il publia les Aven-
tures de NicolasDostviaczins/à. Cet ouvrage
est une critique des vices de l'ancienne édu-
cation. L'auteur signale d'abord la rigueur
avec laquelle on traitait les jeunes gens. Rien
de ce qu'il dit à ce sujet n'est exagéré : en
effet, à une époquequi n'est pas encore très-
éloignée, on regardait en Pologne, de même
qu'en France, la sévérité comme une chose
essentielle clans l'éducation. Il critique, en
second lieu, la manie si commune alors de
prendre des étrangers inconnus pour diriger
NOTICE. XXÏÏÏ
la jeunesse : M. Damon, valet de chambre
en son pays, se qualifiant de comte en Po-
logne, et y passant pour tel; M., Damon ,
dépourvu de toute espèce de connaissances,
prescrit des principes d'éducation, donne
le ton à toute la contrée, ettermineson rôle
par une fourberie honteuse. Les cabales des
tribunaux, là vénalité des juges, le genre
d'éloquence des avocats, y sont peints à
merveille; c'est le meilleur morceau de l'ou-
vrage. Après cela, les Aventures de Doswiac-
zinshi deviennent trop romanesques. Néan-
moins la fin de l'ouvrage est digne du com-
mencement: la tenue des petites Diètes,
l'éloquence de M. le Chambellan, les cabales
des Députés, y sont parfaitement décrites.
Dans celui intitulé M. Podsloli, l'auteur
a eu pour but de peindre un bon économe,
un citoyen vertueux et sensé, et en même
temps de signaler les défauts et les travers
qui caractérisent sa nation. Dans tout ce
que dit et faitM. Podstoli, on remarque une
grande connaissance de l'économie, des idées
XXIV NOTICE.
saines et des sentiments patriotiques. Le ton
qui règne dans cette production est si bien
adapté aux usages nationaux , qu'il est dif-
ficile de mieux représenter un Polonais. La
seconde partie de l'ouvrage, publiée plus
tard par l'auteur, n'a pas uu rapport bien
direct avec la première; mais pour le ton et
le style, elle a le môme mérite. Il a fait une
troisième partie , restée manuscrite; enfin,
il en méditait encore une quatrième; la mort
ne lui laissa pas le temps d'exécuter ce projet.
Son roman intitulé l'Histoire renferme une
critique ingénieuse sur ce genre de produc-
tion. Il y représente un homme qui, doué
du privilège de vivre toujours, avait trouvé
le moyen de se rajeunir à l'aide de certain
élixir. Celui-ci, comme témoin oculaire,
raconte les faits, signale les erreurs des his-
toriens, fait des réflexions sur le caractère
des hommes. C'est une idée très-heureuse,
mais qui demandait en même temps une
grande connaissance de l'histoire, et une
profonde critique; qualités que Barthélémy
NOTICE. XXV
a réunies dans son Voyage du jeune Ana-
charsis. Le génie de Krasicki se montra avec
beaucoup d'éclat dans cet ouvrage : ses ob-
servations sont justes; les époques sur les-
quelles il s'arrête, choisies avec discerne-
ment. Il est loin cependant d'avoir tiré tout
le parti possible d'un plan aussi bien conçu.
On a encore de lui : i° un Recueil des
connaissances nécessaires ; c'est un diction-
naire dans le genre de l'Encyclopédie. 2°Un
Traité sur la poésie et sur les poètes. 3° Une
Vie des hommes illustres de Plutarque, dans
laquelle se trouve conservé , dans un cadre
étroit, ce qui caractérise les grands hommes,
c'est-à-dire, leurs discours et leurs actions.
4° Une Vie des illustres Contemporains.
5° Enfin, des Dialogues dès hommes célèbres,
à l'imitation de ceux de Lucien, Fonlenelle,
Montesquieu et Fénélon.
Ce génie actif et fécond travailla jusqu'au
terme de la vio. Il mourut au sein des muses,
et, pour ainsi dire, la plume à la main. En
effet, quelques jours avant sa mort, arrivée
3.
XXVI NOTICE.
le i/( mars 1801, il termina des Epures sur
les jardins, épîtres dans lesquelles, et sur-
tout dans la dernière, son génie répand encore
un doux éclat.
On convient généralement que Krasicki
a été l'homme le plus spirituel que la Pologne
ait produit. Son style est clair, coulant, na-
turel; son imagination est vive, son génie
fécond, ses tournures heureuses. Ses ou-
vrages lui assurent une place distinguée
parmi les poètes et les prosateurs. Mais ce
qui donne le plus de prix à ses productions,
c'est cette grâce enchanteresse, qui orne
tout en paraissant se cacher; cette grâce in-
définissable, qui nous attache malgré nous à
la lecture d'Homère, d'Anacréon, de Virgile,
de LaFontaine, deFénélon et de l'Arioste.
Krasicki n'est pas exempt de défauts, mais il
les rachète par tant de qualités brillantes,
qu'il ôte en quelque sorte, au lecteur, le
moyen de les apercevoir. Ces brillantes
qualités, cet esprit, ce talent de plaire, lui
donnèrent la plus grande influence sur l'opi*
NOTICE. XXVII
nion de son siècle. Personne n'instruisit
mieux en amusant; chaque âge, chaque état,
trouve chez lui instruction et délassement.
Krasicki joignait à l'amour des lettres un .
goût bien prononcé pour les beaux-arts.
Aux premières il consacra une bibliothèque
choisie; aux autres, une collection de ta-
bleaux et de gravures amassée à grands frais.
On y voit les portraits de tous les hommes
célèbres, et sur chacun d'eux une légende .
particulière de sa plume ; et auprès de beau-
coup d'entr'eux, surtout des personnages
qui ont appartenu à sa nation, des lettres
autographes ; on y trouve enfin des re-
marques , des réflexions ou des circonstances
arrachées à l'oubli, et dont cet homme
éclairé enrichissait non seulement ses pré-
cieuses collections, mais encore la littérature
elle-même. Voilà les nobles travaux par ■
lesquels il aimait à se distraire.
Les brillantes qualités de son esprit exci-
taient l'admiration, mais n'auraient pas
commandé l'estime si elles avaient été sépa-
XXVIII NOTICE.
rées de celles dont le sentiment est la source.
Son excellent coeur lui attira l'amour et l'at-
tachement de ses compatriotes. Il avait
toutes les vertus de son état: une religion,
dont l'austérité chez lui était tempérée par
une douce philosophie; une piété pure,
éloignée de la moindre apparence d'hypo-
crisie; une tendre sollicitude pour le clergé
subalterne, dont il s'efforça constamment
d'améliorer la situation. Il avait toutes les
vertus de l'homme privé : agréable, poli, il
savait apprécier les talents dans les autres,
parce qu'il les possédait tous; il aimait à obli-
ger, car son coeur était véritablement noble,
et il eût éprouvé plus souvent les jouissances
que procure la bienfaisance, s'il eût voulu
mettre un peu plus de calcul dans l'emploi
de ses revenus. Il semble que ce soit le
propre des esprits élevés de ne pas attacher
à l'or plus de prix qu'il n'en a. Cette espèce
d'indifférence, Krasicki la portait au plus
haut degré. Ceux qui l'entouraient savaient
s'enrichir, et lui-même se trouvait, presque
NOTICE. XXIX
dans le besoin. Malgré cela, aucune bassesse
ne souilla sa vie, et ce fut lui qui souffrit le
plus de ne pas toujours être en état de suivre
l'élan de son coeur généreux.
Séparé de sa patrie, il conserva pour elle
le plus tendre attachement. C'est pour elle
qu'il travaillait; il s'efforçait par ses écrits
de lui former de bons citoyens. Elevé aux
plus hautes dignités, comblé de faveurs,
honoré de l'amitié des rois, il fut toujours
éloigné de cet orgueil que la prospérité en-
gendre communément dans les petites âmes.
Il se sentait au-dessus de la vanité, et par
cela même il se montra toujours prévenant
et accessible à tous : sa maison pouvait s'ap-
peler celle de l'hospitalité. Malgré la di-
vergence d'opinion sur les matières poli-
tiques, il témoigna de l'intérêt à tous ceux
qui en payant leur dette comme citoyens,
étaient tombés dans l'infortune. Il employait
en leur faveur le crédit et la considération
dont ilétait depuis long-temps en possession.
Enfin, à toutes les vertus, l'archevêque de
ftfric&te.
AUX ENFANTS.
Vous qui, libres de soins, de soucis et d'égards,
Courez d'une ardeur sans pareille
Pour atteindre un joujou qui flatte vos regards;
Vous qui pour te travail faites la sourde oreille,
De l'amour du plaisir épris ;
Lisez, Enfants, lisez , c'est pour vous que j'écris.
Vous que l'on voit courir après des bagatelles
Qu'embellit à vos yeux l'aveugle vanité;
Et vous, dont l'élément est la légèreté;
Vous, enfin, qui suivez et la gloire et les belles
XXXII DEDICACE,
Pour les conquérir à tout prix:
Lisez, Enfants, Usez, c'est pour 'vous que j'écris.
Vous qu'on 'voit revêtir cfes couleurs du mensonge
Des contes créés à plaisir,
Pour bercer les humains et charnier leur loisir,
Des contes légers comme un songe „
Passé élans les jeux et les ris :
Lisez, Enfants, lisez, c'est pour 'vous que j'écris.
FABLES
LIVRE PREMIER.
Un Jeune Homme parut, que sagesse guidait;
Un Vieillard, qui jamais n'ordonnait, ne grondait;
Un Riche, qui du pauvre assistait la misère;
Un Auteur, jouissant des succès d'un confrère;
Un Mari prévenant; un Soldat non hâbleur ;
Uu Douanier courtois; un honnête Voleur ;
Un Brigand généreux; un Courtisan sincère;
Un vieux Ménétrier, qui buvait de l'eau claire;
Un Serviteur fidèle et sans aucuns défauts;
Un Chasseur, qui jamais ne dit un mot de faux;
34 FABLES ET CONTES.
Un Ministre, pour soi ne formant aucun songe;
Un Poète, toujours ennemi du mensonge
Que venez-vous donc nous conter ?
Est-ce une fable ? — Non : cela peut exister;
Je veux que cela soit dans les choses probables
Et cependant je le mets dans les fables.
LIVRE I. 35
I.
ABU-ZÉYD ET THAÏE.
« Au! félicitez-moi de mon destin prospère,
Dit un jour Thaïr à sou père :
Enfin près du Sultan je vais être en faveur ;
Aujourd'hui de la chasse il m'accorde l'honneur;
El dans peu, je l'espère,
Je serai son beau-frère :
Il permet que j'aspire à la main de sa soeur ! »
— « Mon plaisir en est grand; oui,je vous félicite,
Répond Abn-Zéyd : vous voilà près du port;
Mais songez cependant, malgré voire mérite,
Que rien n'est plus soumis aux caprices du sort,
Que la faveur d'iin prince, et le goût d'une belle,
El les beaux jours de l'arrière-saison. »
36 FABLES ET CONTES.
Le Vieillard avait bien raison :
L'espoir qui de Thaïr enflammait la cervelle
Se trouva renversé par un destin jaloux :
Le Sultan à sa soeur choisit un autre époux,
La chasse même enfin dut être abandonnée,
Car il plut toute la journée ! (i)
IL
LE TORRENT ET LA RIVIERE.
ROULANT du haut d'un roc ses flots avec fracas,
Un Torrent méprisait la modeste Rivière
Qui suivait lentement sa tranquille carrière;
Mais cet orgueil ne dura pas :
Aussitôt que le calme eut remplacé l'orage,
Ce Torrent si fougueux, si bruyant et si beau,
Devint un filet d'eau,
Et s'en alla se perdre au fond d'un marécage. (2)
LIVRE I. 37
III.
LE PERROQUET ET L ECUREUIL.
UH Perroquet, jeune, beau, sémillant,
Nuit et jour allait babillant
Bien plus encor que sa maîtresse.
Aussi caquets pleuvaient sans cesse :
Qu'un pauvre valet, par hasard,
Vînt à faire une maladresse,
Qu'il dérobât du vin et le bût à l'écart,
Il était dénoncé par la langue traîtresse.
Un Écureuil, autre animal,
Ami du Perroquet, son compagnon d'enfance,
Gai, modeste, bénin, ne songeant point à mal,
Sautillait dans sa cage et tournait en cadence.
3S FABLES ET CONTES.
Tous deux assez long-temps d'abord
Vécurent en fort bon accord,
S'aimant, quoique rivaux (la chose est peu commune!).
Ils n'avaient pas, pourtant, même fortune :
Madame aimait l'oiseau, les valets l'Écureuil.
Le Perroquet, jaloux de ce mince avantage,
De ceux-ci vainement convoitait le suffrage;
Il ne put l'obtenir. Piqué dans son orgueil,
Un beau jour à son confrère
Il en fit sa plainte amère.
« Qu'importe? répondit l'Écureuil en sautant;
Qu'as-tu besoin d'en connaître la cause?
L'amitié des valets tient à fort peu de chose,
Et ne vaut pas, ami, qu'on se chagrine autant :
Ton destin n'est-il pas assez digne d'envie,
Et te faut-il encore être jaloux du mien ?
Entre nous, cela prouve bien
Que nul n'est heureux dans la vie !
Veux-tu l'être ? fais comme moi :
Amuse la maîtresse, et si tu peux, tais-loi..,."
LIVRE I. 39
IV.
LE JEUNE ET LE VIEUX RENARn.
UN Renard, jeune encore, ignorant les chasseurs,
Voyait avec orgueil s'arrondir sa fourrure.
« Ne vous flattez pas tant: cette vaine parure ,
Lui dit un vieux matois, cause tous nos malheurs ! :
V.
LE BOITEUX ET L AVEUGLE.
UN Aveugle portait sur son dos un Boiteux,
fis voyageaient ainsi sur la machine ronde,
L'un regardant,l'autre marchant pourdeux ,
La chose allait le mieux du monde.
40 FABLES' ET CONTES.
L'Aveugle,par malheur,ne put s'accommoder
De toujours obéir, sans jamais commander.
" Sans cesse à vos conseils faudra-t-il donc me rendre ?
Dit-il à l'impotent ; ce bâton, dans ma main,
N'est-il pas un guide certain ?
C'en est fait, de vos yeux je ne veux plus dépendre;
Sans eux je saurai bien éviter le danger. »
Le Boiteux gémit en silence
De tant d'orgueil et d'imprudence;
Mais, soit par habitude, ou bien par indolence,
Il ne veut pas se dégager.
L'Aveugle sur son dos l'emporte,
Et dans l'ardeur qui le transporte,
Tâtonnant, trébuchant, se met à voyager.
En vain son Compagnon lui crie":-
«Allez à gauche...! » Il ne l'écoute pas,
Et se sent la tête meurtrie
Par un arbre qu'il trouve au-devant de ses pas.
Ils vont plus loin. Bientôt une rivière
LIVRE I, 41
Frappe les yeux
Du Boiteux.
Tremblant, il prévient son confrère;
L'avis est méprisé : les voilà dans les flots,
Bien empêchés et mouillés jusqu'aux os.
Ils s'en tirent pourtant, mais non pas sans dommage.
L'Aveugle suit sa route et n'en est pas plus sage :
En vain on lui signale un précipice affreux ;
Il avance, il y tombe, ils y meurent tous deux
Tous deux le méritaient: et le fou qui se fie
Au vain secours de'son bâton;
Et le fou qui commet sa vie
Au caprice imprudent de son sot compagnon.(3)
VI.
L AIGLE ET L AUTOUR.
SUIE Aigle, dédaignant de chasser par lui-même,
( Il pensait avilir la majesté suprême ),
42 FABLES ET CONTES.
Donna l'ordre à l'Autour de lui prendre un moineau.
Semblable à la flèche légère
L'Autour vole, il fond sur l'oiseau,
S'empare du pauvret, en sa griffe l'enserre,
Et l'apporte à son Roi, qui n'en fait qu'un morceau.
La faim vient en mangeant, le sire l'avait grande :
Un peu plus tard,sa Majesté gourmande,
Qui n'avait fait qu'un mince déjeuner,
Mangea l'Autour pour son dîner.
Messieurs les Courtisans, vos lâches complaisances
Reçoivent quelquefois de telles récompenses;
Le Roi se serl de vous; et puis vient le moment,
Qu'il vous brise à son gré comme un vil instrument.
VII. .
I.E PÈRE AVARE ET LE FILS PRODIGUE.
L'EXCÈS en tout csl un défaut;
Répétons-le, puisqu'il le faut:
LIVRE I. 43
Le précepte est commun, mais le suivre est fort rare.
Sur son Fils dissipé pleurait un Père avare :
L'un toujours économisait;
L'autre à mesure dépensait.
Ils fournirent tous deux une courte carrière,
Et moururent bientôt de faim et de misère;
L'un abusant de tout, l'autre n'usant de rien
L'excès est un défaut, souvenez-vous en-bien !
VIII.
LE RAT ET LE CHAT.
« C'EST moi que l'on encense.... » Ainsi parlait un Rat,
Tapi sur un autel, à l'écart, en arrière,
Dans le moment de la prière.
« On m'encense vraiment !» répète le béat....
44 FABLES ET CONTES.
Vanité, vanité des choses de la terre !
Tandis que de parfums il s'enivre, un gros Chat,
Dévotement accroupi dans un angle,
L'aperçoit, fond sur lui, le saisit et l'étrangle.
IX.
L OCEAN ET LE TAGE.
L'OCÉAN, glorieux de son immensité,
En vint un jour à ce point de fierté
De mépriser les fleuves de la terre,
Qui versent dans son sein leur onde tributaire.
« Cessez, leur disait-il, d'aller vous épuisant;
Sans vous je suis assez puissant;
Votre secours m'est inutile. »
Du fond de ses roseaux levant un front tranquille,
Le Tage répondit à ces mots orgueilleux :
« Océan, Océan, tu ferais beaucoup mieux
LIVRE I. 4i>
De nous laisser couler en paix et de te taire :
Car si nous parcourons la terre,
C'est pour ton bien,
Et sans nous tu ne serais rien ! »
Ainsi l'on voit souvent du sein de l'opulence
Le riche vaniteux traiter avec hauteur,
Dédaigner, mépriser l'honnête laboureur,
Qui sous les vêlements de la triste indigence,
Courbé sur la charrue et couvert de sueur,
Consacre au dur travail toute son existence.
Ne peut-il pas aussi dire à ces orgueilleux :
Messieursles grands seigneurs, vous feriez beaucoup mieux
De nous laisser en paix et de vous taire;
Car si nous cultivons la terre,
C'est pour vous, c'est pour votre bien,
Et sans nous que seriez-vous ? Rien !
46 FABLES ET CONTES.
X.
LE POULAIN ET LE VIEUX CHEVAL.
UN Poulain, méprisant les conseils de son père,
S'avise de quitter le doux séjour des champs;
Il veut, jeune insensé, suivre une autre carrière,
Il brûle de hanter les palais éclatants.
Chez un riche seigneur il obtient un asile;
Tout lui paraît d'abord riant, aimable et beau :
Bien nourri, bien pansé, satisfait et tranquille,
A peine il se souvient de son humble hameau.
Mais son bonheur, hélas ! ne fut pas de durée:
Quand un lourd cavalier vint s'asseoir sur son dos,
Qu'on eut bridé sa bouche et ferré ses sabots,
Qu'il eut senti sa peau meurtrie et déchirée,
Il se plaignit aux dieux de son rigoureux sort.
Un jour, par le, hasard conduit près de la ville,
LIVRE I.
Son Père, le voyant, lui dit : <• Fils indocile,
Tu pleures aujourd'hui, tu gémis; c'est à tort :
Il n'est plus temps; ta plainte est inutile:
Quand ton Père a parlé, ses conseils t'ont déplu,
Souffre: c'est toi qui l'as voulu...! » (4)
XI.
LES DEUX TORTUES.
UNE Torlue et sa commère,
Au corps massif et lourd, à la tète légère,
Se provoquaient un jour d'un air audacieux,
Disant : « Voyons, ma soeur, qui de nous court le mieux ? •
Les juges sont assis ; on ouvre la barrière :
Elles commence!) t leur carrière
Entre deux rangs de curieux.
Au bout de quelques pas, nos pesantes Tortues
Eucor bien loin du but s'arrêtent abattues.
48 FABLES ET CONTES.
Les spectateurs de s'en aller,
Et les arbitres de ronfler....
« Mesdames, dit une hirondelle,
Vraiment vous nous la donnez belle!
Avec de l'ellébore il faudrait vous guérir ;
Apprenez à marcher avant que de courir...! »
XII.
L'ABEILLE ET LE FAUX-BOURDON. ( 5)
« LOIN de nous,fainéant indigne de la vie! ■>
Disait l'Abeille au Faux-bourdon,
En lui dardant son aiguillon.
<• Permets, répondit-il, que je me justifie :
Je suis fainéant, oui, du sort telle est la loi;
Mais cependant te convient-il à loi,
Si le destin l'a fait bonne ouvrier';,

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