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Fablier des enfants. Choix de fables de La Fontaine, Florian, La Motte, Aubert,... etc. avec des notes explicatives, par un ami de l'enfance

146 pages
J. Delalain (Paris). 1863. In-18.
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^Klfùcr îtfs (Enfants.
CHOIX DE FABLES
DE LA FONTAINE, FLOR1AN, LAMOTTE, AUBERT,
LE BAILLY, ARNAULT, PERRAULT, ETC.,
AVEC DES NOTES EXPLICATIVES
PAR UN AMI DE L'ENFANCE.
SF.FTlfîSlE liOlTION.
PARIS.
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CLASSIQUES
DE JULES DELALAIN
IMPRIMEUR DE L'UNIVERSITÉ
lE DES KCOLi;S, nS-A-VIS DS LA SORUONNE.
I WHLIEB DES ENFANTS.
On trouve à la même librairie :
ABÉCÉDAIRE INSTRUCTIF ET INTÉRESSANT, orné de gravures
propres à captiver l'attention des enfants, par un ami
de l'enfance : cinquième édition; in-18.
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professeur de calligraphie à Paris; 10 cahiers in-41
oblong, format couronne ; chaque Cahier se vend sépa-
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LEÇONS CHOISIES DE LECTURE, à l'usage des écoles pri-
maires, par M. A. Mazure, ancien inspecteur d'acadé-
mie : sixième édition; ouvrage autorisé pour les écoles
publiques; in-t8.
LEÇONS INSTRUCTIVES ET MORALES SUR L'INDUSTRIE, à l'u-
sage des écoles primaires, par M. A. Mazure, ancien
inspecteur d'académie; in-18.
MAGASIN LITTÉRAIRE DES ENFANTS, Choix de fables, contes,
paraboles, etc., extraits de Fénelon, Berquin, Perrault,
Bonaventure, Saint-Lambert, Kératry, etc., avec des
notes, par un ami de l'enfance ; in-18.
PETITE MORALE EN ACTION, Choix d'anecdotes morales,
traits de dévouement et de patriotisme, etc., à l'usage
des écoles primaires, par M. E. Frémont : quatrième
édition; ouvrage autorisé pour les écoles publiques;
in-18.
PREMIÈRES CONNAISSANCES SUR TOUTES CHOSES, à l'usage des
enfants, par M. Adrien de Melcy, ancien professeur;
in-18.
PRINCIPES DE CIVILITÉ, à l'usage des enfants, par M. Adrien
de Melcy, ancien professeur; in-18.
©
tablier bts (Enfants.
CHOIX DE FABLES
DE LA FONTAINE FLORIAN, LAMOTTE, AUBERT
LE EAILU, ARNAULT, PERRAULT, ETC.,
,, A.VEC DES NOTES EXPLICATIVES
- PAR -m AMI DE L'ENFANCE.
SEPTIÈME ÉDITION.
PARIS,
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CLASSIQUES
DE JULES DELALAIN
IMPRIMEUR DE L'UNIVERSITÉ
IIUE DES ÉCOLES , VIS-À-VIS DE LÀ SORBONNE.
M DCCC LXIII.
Tout contrefacteur ou débitant de contrefaçons (le cei
Ouvrage sera poursuivi conformément aux loin ; tous les
exemplaires sont revêtus de ma griffe.
1. Fablier. 1
FABLIER DES ENFANTS.
1. Le Renard et les Raisins.
Certain renard gascon, d'autres disent normand,
lourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des raisins mûrs apparemment1 ,
Et couverts d'une peau vermeille.
je galant en eût fait volontiers son repas ;
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
( Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats JI
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
LA FONTAINE.
2. L'Enfant et la Noix.
'anfan vit une noix dans le fond d'une armoire :
Ce ce fruit il était friand;
Il s'en empare au même instant,
1. Apparemment, c'est-à-dire en apparence.
2. Goujats, valets d'armée.
2 FABLIER
1.
Comme il est aisé de le croire;
Mais en cassant la noix, ô fatal accident!
Mon drôle se casse une dent,
Et la maudite noix se trouve toute noire1.
LE BAILLY.
3. La Grenouille qui se veut faire aussi grosse
que le Bœuf.
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle et se travaille
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : cc Regardez bien, ma sœur;
Est-ce assez? dites-moi ; n'y suis-je point encore?
- Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout. -
[M'y voilà ! -
Vous n'en approchez pas. » La chétive pécore2
S'enfla si bien, qu'elle creva.
LA FONTAINE.
4. Le Rosier et le Lierre.
Un lierre, en serpentant au haut d'une muraille,
Voit un petit rosier et se rit de sa taille.
i. Elle était prâtée.
- 2. La chétive pécore, terme familier et dédaigneux pour
désigner la grenouille.
DES ENFANTS. ï
L'arbuste lui répond : « Apprends que sans appui
J'ai su m'élever par moi-même ;
Mais toi , dont l'orgueil est extrême,
Tu ramperais encor sans le secours d'autrui *. »
LE BAILLY.
5. Le Geai paré des plumes du Paon.
Un paon muait : un geai prit son plumage,
Puis après se l'accommoda ,
Puis parmi d'autres paons tout fier se panada2,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte;
Même vers ses pareils s'étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
LA FONTAINE.
6. Le Buisson et la Rose.
« Comment! déjà sur le retours,
Ce matin même à peine éclose !
1. Sans le secours de la muraille qui te soutient.
2. Se panada, fit le paon, marcha fièrement.
3. Etre sur le retour, c'est avoir vieilli, avoir perdu de
sa fraîcheur.
4 FABLIER
Pauvre fleur, tu ne vis qu'un jour ! »
Disait le buisson à la rose.
cc Je n'ai pas vécu sans honneur,
Un parfum me métamorphose;
Je laisse après moi bonne odeur :
Puis-je regretter quelque chose? »
LE BAILLY.
7. Le Chien qui lâche sa proie pour Nombre.
Chacun se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre
Tant de fous, qu'on n'en sait pas,
La plupart du temps, le nombre.
Au chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce chien, voyant sa proie1 en l'eau représentée,
La quitta pour l'image, et pensa se noyer.
La rivière devint tout d'un coup agitée;
A toute peine il regagna les bords,
Et n'eut ni l'ombre ni le corps.
Lv FOUTAISE.
1. La proie qu'il tenait.
DES ENFANTS. 5
S. Le Roi de Perse et ses Vizirs.
Un roi de Perse, certain jour,
Chassait avec toute sa cour;
Il eut soif, et dans cette plaine
On ne trouvait point de fontaine.
Près de là seulement était un grand jardin
Rempli de beaux cédrats1, d'oranges, de raisin :
« A Dieu ne plaise que j'en mange !
Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger;
Si je me permettais d'y cueillir une orange,
Mes vizirs2 aussitôt mangeraient le verger. »
FLORIAN.
9. L'Alle vêtu de la peau du Lion.
De la peau du lion l'âne s'ét.ant vêtu
Était craint, partout à la ronde ;
Et, bien qu'animal sans vertu3,
Il faisait trembler tout le monde.
Un petit bout d'oreille échappé par malheur
Découvrit la fourbe et l'erreur :
4. Cédrats, fruil tenant de l'orange et du citron.
2. En Orient, Ils ministres du prince sont appelés vizirs.
3. Sans vertu, sans courage.
6 FABLIER
Martin4 fit alors son ofice.
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
S'étonnaient de voir que Martin
Chassât les lions au moulin.
Force gens font du bruit en France,
Par qui cet apologue est rendu familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.
LA FONTAINE.
10. Le Chien et le Chat.
Un chien vendu par son maître
Brisa sa chaîne, et revint
Au logis qui le vit naître.
Jugez de ce qu'il devint 2
Lorsque, pour prix de son zèle,
Il fut, de cette maison,
Reconduit par le bâton a
Yers sa demeure nouvelle.
Un vieux chat, son compagnon,
1. Nom donné ici au garçon meunier.
S. Quelle fut sa surprise.
'3. Reconduit à coups de bâton.
DES ENFANTS. 7
Voyant sa surprise extrême,
En passant lui dit ce mot :
« Tu croyais donc, pauvre sot,
Que c'est pour nous qu'on nous aime ! »
FLORIAN.
11. Le Lion devenu vieux.
Le lion y terreur des forêts,
Chargé d'ans, et pleurant son antique prouesse',
Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
Devenus forts par sa faiblesse.
Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied ;
Le loup, un coup de dent ; le bœuf, un coup de corne.
Le malheureux lion, languissant, triste et morne,
Peut à peine rugir, par l'àge estropié.
Il attend son destin sans faire aucunes plaintes,
Quand voyant l'âne même à son antre accourir :
« Ah ! c'est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ;
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. »
LA FONTAINE.
4. Prouesse, valeur, force.
Î5 FAn LIEll
.12. La Guenon, le Singe et la Noix.
Une jeune guenon cueillit
Une noix dans sa coque verte;
Elle y porte la dent, fait la grimace. « Ah! certe,
Dit-elle, ma mère mentit
Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes.
Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit! ,)
Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
Vite entre deux cailloux la casse,
L'épluche, la mange, et lui dit :
« Votre mère eut raison, ma mie,
Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Souvenez-vous que, dans la vie,
Sans un peu de travail on n'a point de plaisir. »
FLORIAN.
13. Le Corbeau et le Renard.
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard, par l'odeur alléché1,
Lui tint à peu près ce langage :
i. Alléché, attiré, séduit.
DES ENFANTS. 9
1.
« Il.é! bonjour, monsieur du corbeau.
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
Sais mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix1 des hôtes de ces bois. »
A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie :
Et, pour montrer sa belle voix,
Il onre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le renard s'en saisit, et dit : cc Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »
Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
LA FONTAINE.
14. Les deux Voyageurs.
Le compère Thomas et son ami Lubin
Allaient à pied tous deux à la ville prochaine 2.
Thomas trouve sur son chemin
Une bourse de louis pleine;
Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'uu air content,
1. Phénix, oiseau fabuleux et unique dans son espèce.
2. Prochaine, voisine.
10 FABLIER
Lui dit : « Pour nous la bonne aubaine1 ! —
Non, répond Thomas froidement. [rent. »
Pour nous n'est pas bien dit; pour moi, c'est diffé-
Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine,
Ils trouvent îles voleurs cachés au bois voisin.
Thomas, tremblant, et non sans cause,
Dit : «Nous sommes perdus !-Non, lui répond Lubin,
Nous n'est pas le vrai mot; mais toi, c'est autre
Cela dit, il s'échappe à travers les taillis, [chose. »
Immobile de peur, Thomas est bientôt pris :
Il tire la bourse et la donne.
Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne,
Dans le malheur n'a point d'amis.
FLORIAN.
15. Le Lion et le Rat.
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un lion
Un rat sortit de terre assez à l'étourdie.
1. Bonne aubaine, tout avantage inattendu qui nous
arrive.
DES ENFANTS. 11
Le roi des animaux,, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un lion d'un rat eût affaire il
Cependant il avint2 qu'au sortir des forêts
Ce lion fut pris dans des rets3
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire rat accourut, et fit tant par ses dents,
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage4.
LA FONTArnE.
16. Le Devin*.
Un diseur de bonne aventure,
Au milieu d'un grand carrefour,
Disait à tout venant, comme une chose sûre,
Ce qui devait leur arriver un jour.
Un homme, en cette conjoncture,
Vint l'avertir, tout essoufflé,
Que chez lui des voleurs s'étant fait ouverture
Avaient tout pris et tout raflé.
1. Qu'un lion dût avoir besoin d'un rat.
2. Il avint, terme familier, il arriva.
3. Rets. filet.
k. Les filets.
5. Devin, diseur de bonne aventure, qui prétend fausse-
ment lire dans l'avenir.
12 FATILlER
«Ociel's'écrialeprophète,
Percé d'une vive douleur,
Qui pouvait deviner un si triste malheur? »
I! courut voir comment la chose s'était faite.
Un goguenard 1 en ce moment
Se mit à rire et lui dit plaisamment :
« Brave devin, dont le savoir suprême
IÇous prédit l'avenir sans jamais hésiter,
Vous deviez vous dire à vous-même
Ce fàcheux accident, afin de l'éviter.
Qui ne voit goutte en son affaire
Dans celles d'au-trui ne voit guère. »
PERRAULT..
17. La Colombe et la Fourmi.
Cet exemple est tiré d'animaux plus petits2.
Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe,
Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe;
Et dans cet océan a l'on eût vu la fourmis
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
1. Goguenard, mauvais plaisant.
2. Il est fait ici allusion à la fable 15, dont celle-ci est la
suile.
3. Ce ruisseau était pour la fourmi un océan, toute l'é-
tsuduedesmers.
DES EMFAUTS. li
Ce fut un promontoire1 où la fourmis arrive.
Elle se sauve. Et là-dessus
Passe un certain croquant2 qui marchait les pieds nus.
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus 3,
Il le croit en son pot et déjà lui fait fête.
Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête,
La fourmi le pique au talon.
Le vilain4 retourne la tête :
La colombe l'entend, part, et tire de long.
Le souper du croquant avec elle s'envole :
Point de pigeon pour une obole 5.
Là FOSTAINE.
18. Le Chat et le Miroir.
Sur ine table de toilette
Un chat aperçut un miroir;
Il y saule, regarde, et d'abord pense voir
d. Promontoire, pointe de terre qui s'avance dans la mer.
2. Croquant, terme de dédain donné autrefois aux
paysans.
3. La colombe, qui était consacrée à Vénus, selon les
croyances mythologiques des anciens.
i. Vilain, nom donné autrefois aux paysans.
5. L'obole était une petite monnaie de peu de valeur.
N'avoir pas de pigeon pour une obole, c'était n'en avoir pas
la plus petite partie.
14 FABLIER
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
Surpris, il juge alors la glace' transparente,
Et passe de l'autre côté,
Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
Il réfléchit un peu : de peur que l'animal,
Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,
Sur le haut du miroir il se met à cheval,
Une patte par-ci, l'autre par-là ; de sorte
Qu'il puisse partout le saisir.
Alors, croyant bien le tenir,
Doucement vers la glace il incline la tête,
Aperçoit une oreille, et puis deux. A l'instant
A droite, à gauche il va jetant
Sa griffe qu'il tient toute prête :
Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.
Alors, sans davantage attendre, [prendre,
Sans chercher plus longtemps ce qu'il ne peut com-
II laisse le miroir et retourne aux souris :
« Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?
Une chose que notre esprit,
Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
Ne nous est jamais nécessaire. »
- FLORIAN.
1. Le miroir.
DES ENFANTS. 15
19. Le Laboureur et ses Enfants,
Travaillez, prenez de la peine ;
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'eût * ;
Creusez, fouillez, bêchez : ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.
LA FONTAINE.
1. L'oût pour l'août, mois où l'on fait la moisson, mû;
ici pour la moisson même.
16 FADLIER
20. Le Chien, le Coq et le Renard.
Le chien avec un coq entreprit un voyage.
D'abord dans un même arbre ils passèrent la nuit;
Le coq monta sur le plus haut branchage,
Le chien dans un tronc creux établit son réduit.
Dès le matin, le coq fit son ramage :
Aussitôt-un renard, de bonne heure éveillé,
Vint à lui, le pria de vouloir bien descendre,
Disant que de son chant surpris, émerveillé,
Un plus long temps il ne pouvait attendre;
Qu'il voulait embrasser l'aimable musicien
Qui venait de chanter, et de chanter si bien.
Le coq, qui reconnut sa louange traîtresse,
Lui dit avec la même adresse :
« Je n'ai pas de plus grand désir
Que de vous procurer cet innocent plaisir;
Mais, si vous voulez que je sorte,
Il faut éveiller le portier1
Afin qu'il nous ouvre la porte. ;
Oserais-je vous en prier? »
Le chien, au premier coup, sortit de sa demeure;
Le malheureux renard pensa mourir de peur;
i. Le chien qui dormait dans le tronc creux de l'arbre.
DES ENFANTS. 17
Il fuit, le chien le prit et l'étrangla sur l'heure.
C'est le vrai droit du jeu de tromper le trompeur.
PERRAULT.
21. Le Loup et la Cigogne.
Les loups mangent gloutonnement.
Un loup donc, étant de frairie f,
Se pressa, dit-on, tellement,
Qu'il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier
Près de là passe une cigogne.
Il lui fait signe, elle accourt.
Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.
« Votre salaire! dit le loup :
Vous riez, ma bonne commère!
Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup
L'avoir de mon gosier retiré votre cou!
Allez! vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »
LA FONTAINE.
i. Assistant ù un grand repas.
"18 FABLiER
22. Le Roi de Perse et le Courtisan.
Possesseur d'un trésor immense,
Mais plus riche encore en vertu,
Un monarque persan , émule de Titus1,
Signalait chaque jour son auguste puissance
Par mille traits de bienfaisance.
Instruit dans son conseil qu'un, mal contagieux
De ses États alors ravageait la frontière,
Il y vole soudain, veut voir tout par ses yeux.
Sa première visite est pour l'humble chaumière.
Combien d'infortunés il arrache au trépas!
Soulager le malheur est son unique affaire.
Il croit n'avoir rien fait tant qu'il lui reste à faire.
Aussi comme on bénit la trace de ses pas !
Au milieu de la nuit le roi veillait encore :
« Reposez-vous, enfin, seigneur, il en est temps,
Lui dit un de ses courtisans.
Demain, au lever de l'aurore,
Vous reviendrez. — Non pas, répond le souverain,
Ne différons jamais d'obliger le prochain,
Car on n'a pas toujours occasion pareille.
Le bien que l'on a fait la veille -
Fait le bonheur du lendemain. »
LE BAILLY.
1. Empereur romain célèbre par sa bonté.
DES ENFANTS. 19
23. La Cigale et la Fourmi.
La cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise1 fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau !
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
« Je vous paîrai, lui dit-elle,
Avant Tout2, foi d'animal,
Intérêt et principal. »
La fourmi n'est pas prêteuse î
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud? »
Dit-elle à cette emprunteuse.
« Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise. -
Vous chantiez! j'en suis fort aise.
Eh bien ! dansez maintenant. » 1
LA Font/une.
i. La bise, le vent du nord, pris ici pour l'hiver.
2. L'oûl, le mois d'août (voy. note 1, page 15).
29 FATILlEll
24. Le Chameau et le Bossu.
Au son du fifre et du tambour,
Dans les murs de Paris on promenait un leur
Un chameau du plus haut parage;
Il était fraîchement arrivé d £ Tunis4, ■
Et mille curieux, en cercle réunis,
Pour le voir de plus près lui fermaient le fassage.
Un riche, moins jaloux de compter des amis
Que de voir à ses pieds ramper un monde esclave,
Dans le chameau louait un air soumis;
Un magistrat aimait son maintien grave,
Tandis qu'un avare enchanté
Ne Cessait d'applaudir à sa sobriété.
Un bossu vint qui dit ensuite :
« Messieurs, voilà bien des propos;
Mais vous ne parlez pas de son plus grand mérite.
Voyez s'élever sur son dos
Cette gracieuse éminence;
Qu'il paraît léger sous ce poids !
Et combien sa figure en reçoit à la fois
Et de noblesse et d'élégance! »
1. Ville de l'Afrique, partie du monde où se trouvent des
chameaux.
DES ENFANTS. 21
En riant du bossu, nous faisons comme lui.
A sa conduite en rien la nôtre ne déroge,
Et l'homme tous les jours, dans l'éloge d'autrui,
Sans y songer fait son éloge.
LE BAILLY.
25. Le Cerf se voyant dans l'eau.
Dans le cristal1 d'une fontaine
Un cerf se mirant autrefois
Louait la beauté de son bois,
Et ne pouvait qu'avecque peine
Souffrir ses jambes de fuseaux 2
Dont il voyait l'objet se perdre dans les eaux.
« Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
Disait-il en voyant leur ombre avec douleur ;
Des taillis les plus hauts mon front attei-nt le [ailc :
Mes pieds ne me font point d'honneur. »
Tout en parlant de la sorte,
Un limier3 le fait partir.
Il tâche à se garantir;
Dans les forêts il s'emporte :
1. L'eau limpide d'une fontaine.
2. Ses jambes maigres et longues.
3. Limier, gros chien de chasse.
22 FABLIER
Son bois, dommageable ornement,
L'arrêtant à chaque moment,
Nuit à l'office que lui rendent
Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
Il se dédit alors, et maudit les présents
Que le ciel lui fait tous les ans.
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile ;
Et le beau souvent nous détruit.
Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile;
Il estime un bois qui lui nuit. -
LA FONTAINE.
26. Le Danseur de corde et le Balancier.
Sur 15 corde tendue un jeune voltigeur
Apprenait à danser;, et déjà son adresse,
Ses tours de force, de souplesse,
Faisaient venir maint spectateur.
Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
Le balancier1 en main, l'air libre, le corps droit,
Hardi, léger autant qu'adroit ;
Il s'élève, descend , va, vient, plus haut s'élance;
Retombe, remonte en cadence,
1. Balancier, long bâton, plombé aux deux bouts, qui
sert aux danseurs de corde à se tenir en équilibre.
DES ENFANTS. 23
Et, semblable à certains oiseaux
Qui rasent en volant la surface des eaux,
Son pied touche, sans qu'on le voie,
A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
Dit un jour : « A quoi bon ce balancier pesant
Qui me fatigue et m'embarrasse?
Si je dansais sans lui j'aurais bien plus de grâce.
De force et de légèreté. »
Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe.
Il se casse le nez, et tout le monde en rit.
Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas -dit
Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe?
La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine t
C'est le balancier qui vous gêne,
Mais qui fait votre sûreté.
FLORIAN.
- 27. Le Renard et la Cigogne..
Compère le renard se mit un jour en frais
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts i
Le galant, pour toute besogne,
"24 FÀBLIER
Avait un brouet1 clair; il vivait chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La cigogne au long bec n'en put attraper miette,
Et le drôle eut lapé2 le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de là, la cigogne le prie.
« Volontiers, lui dit-il ; car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie. «
A l'heure dite, il courut au logis
De la cigogne son hôtesse;
Loua très-fort sa politesse ;
Trouva le diner cuit à point :
Bon appétit surtout; renards n'en manquent point.
Il se réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.
On servit, pour l'embarrasser,
En un vase à long col et d'étroite embouchure.
Le bec de la cigogne y pouvait bien passer,
Mais le museau du sire était d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
Serrant la queue et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.
LA FONTAINE.
4. Brouet, sorte de bouillie.
2. Lapé, mangé, avalé.
DES ENFANTS. 25
2
28. La Mère, l'Enfant et les Sarigues.
« Maman, disait un jour à la plus tendre mère
Un enfant péruvien1 sur ses genoux assis,
Quel est cet animal qui, dans cette bruyère,
Se promène avec ses petits ?
Ill'essemble au renard. — Mon fils, répondit-elle,
Du sarigue c'est la femelle ;
Nulle mère pour ses enfants
N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilants.
La nature a voulu seconder sa tendresse,
Et lui fit près de l'estomac
Une poche profonde, une espèce de sac,
Où ses petits, quand un danger les presse,
Vont mettre à couvert leur faiblesse.
Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir. »
L'enfant frappe des mains : la sarigue attentive
Se dresse et, d'une voix plaintive,
Jette un cri ; les petits aussitôt d'accourir
Et de s'élancer vers la mère
En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire.
La poche s'ouvre les petits
En un moment y sont blottis,
4,. Habitant du Pérou, contrée de l'Amérique méridiqnale
où l'on trouve des sarigues.
26 FABLIER
Ils disparaissent tous; la mère avec vitesse
S'enfuit emportant sa richesse.
La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris :
« Si jamais le sort t'est contraire,
Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils :
L'asile le plus sûr est le sein d'une mère. »
Florian.
29. Le Rat de ville et le Rat des champs.
Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs,
D'une façon fort civile,
A des reliefs d'ortolans1.
Sur un tapis de Turquie 2
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête, - :
J Rien ne manquait au festin :
Mais quelqu'un troubla la fête,
Pendant qu'ils étaient en train.
t. Reliefs, ce qui reste d'un repas, quand on a desservi.
— Ortolan. petit oiseau très-recherché pour la table.
2. Turquie, contrée de l'Europe et de l'Asie, renommée
pour la beauté de ses tapis.
DES ENFANTS. 27
A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit :
Le rat de ville détale1 ;
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt ;
Et le citadin de dire :
« Achevons tout notre rôt. -
C'est assez, dit le rustique;
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi ;
Mais rien ne vient m'interrompre,
Je mange tout à loisir :
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre ! »
LA FONTAINE.
30. Le Grillon2.
Un pauvre petit grillon,
Caché dans l'herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
i. S'enfuit.
2. Grillon, petit insecte qui a un cri aigu et perçant.
26 FABLIER
- L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs;
- L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
« Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents! Dame Nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n'ai point de talent, encor moins de figure ;
Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas :
Autant vaudrait n'exister pas. »
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
L'insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
Un troisième survient et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d'efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
« Oh ! oh! dit le grillon , je ne suis plus fâché;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux vivons caché. «
Florzan.
DES ENFANTS. 29
31. La Laitière et le Pot au lait.
Perrette1, sur sa tête ayant un pot au lait,
Bien posé-sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
Ayant mis ce jour-là, pour être plus asile,
Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait; en employait l'argent;
Achetait un cent d'œufs; faisait triple couvée :
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m'est, disait-elle, facile
1 D'élever des poulets autour de ma maison ;
Le renard sera bien habile
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
- Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable :
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau? »
d. Nom donné ici à la laitière.
30 FABLIER
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon , coûtée;
La dame de ces biens, quittant d'un œil marri1
Sa fortune ainsi répandue,
- Va s'excuser à son mari,
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait :
On l'appela le Pot au lait. -
LA FONTAINE.
32. L'Enfant et les Bulles de savon.
A l'âge où tout est jouissance,
A cet âge où l'on est heureux
Sans le secours de l'espérance,
Où tous les plaisirs sont des jeux;
Où l'on ne connaît pas encore
Les brûlants orages du cœur,
A l'âge où même l'on ignore
Le pressentiment du malheur ;
Un jeune enfant, souriant à la vie,
Aux jeux qui l'occupaient bornait son univers 1.
De bulles de savon quand il peuplait les airs,
Aux rois, qu'on dit heureux, il aurait fait envie.
1. Marri, fâché, triste.
2. Ses prélentious.
DES ENFANTS. 31
Armé d'un frêle chalumeau,
Voyez notre orgueilleux tout fier de sa puissance.
En soufflant dans un verre d'eau,
Il croit que, Jéhovah1 nouveau, ,
A des mondes sans nombre il a donné naissance.
Séduit par ces globes trompeurs
(Qu'Iris2 a nuancés de ses mille couleurs,
al bondit de plaisir, frémit d'impatience;
Le bonheur sur son front déjà s'épanouit;
Mais au moindre loucher, lorsque sa main s'avance,
La bulle en l'air s'évanouit.
Ce jeu de la vie est l'image :
Rêves de gloire, ambition ,
Bonheur, tout n'est qu'illusion;
Et, du plus fou jusqu'au plus sage,
L'homme nous rappelle à tout âge
L'enfant aux bulles de savon.
NAUDET.
1. Jéhovahy nom donné, dans l'Écriture sainte, à Dieu,
créateur de toutes choses.
2. Iris, messagère de la déesse Junon, selon les croyances
mythologiques des anciens; elle avait été métamorphosée
en arc-en-ciel aux brillantes couleurs.
32 FABLIER
33. Le LOllp et l'Agneau.
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure;
Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage1?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité. -
Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'elle;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson. —
Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle;
Et je snis que de moi tu médis l'an passé. -
Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?
1. L'eau courante dans laquelle le loup se désaltérait.
DES ENFANTS. 33
Reprit l'agneau; je tette encor ma mère. -
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère?
Je n'en ai point.—C'est donc quelqu'un des tiens ?
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge. »
Là-dessus, au fond des forêts
Le loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procèsi.
LA FONTAINE.
34. L'Orme et le Noyer.
Sur le penchant d'une montagne,
Haut et puissant seigneur de la campagne,
L'orme habitait près du noyer.
Bons voisins, ils jasaient pour se désennuyer.
L'orme disait à son compère :
cc En vérité, j'ai lieu de me plaindre du sort :
Je suis haut, verdoyant et fort ;
Stérile avec cela : point de fruit ; j'ai beau faire ,
Je suis ombre, et c'est tout. Cela me mortifie. *
1. Sans écouter d'autres raisons.
34 FABLIER
Voisin noyer le consolait :
« Il te fâche de voir comme je fructifie;
J'ai de trop ce qu'il te fallait :
Mais que veux-tu? le ciel répand ses grâces
, Comme il lui plaît, non pas comme nous l'entendons.
Plus élevé que moi, de vingt pieds tu me passes;
Il m'a fait à moi d'autres dons;
J'ai le meilleur lot à tout prendre.
Le fruit nous sied fort bien : arbre qui n'en peut rendre
N'est, à mon sens, un arbre qu'à demi;
Mais console-toi, mon ami :
Il ne l'en viendra pas à force de murmure ;
Il faut vouloir ce que veut la nature. n
Le noyer babillard continuait toujours,
Quand un essaim d'enfants interrompt son discours.
A coups de hâtons et de pierre,
Le bataillon lui livre une cruelle guerre.
Le pauvre arbre n'a point de noix
Qui ne lui coûte au moins une blessure ;
Il reçoit cent coups à la fois :
Adieu ses fruits et sa verdure.
La moisson faite, on veut encor glaner.
Sans respect du noyer, sur lui la troupe monte ;
On lerompt, on l'ébranche; il crie, on n'en tient compte
Tant qu'il n'ait plus rien à donner.
Enfin, chargés de noix , c'est sous l'orme tranquille
Que les enfants vont les manger ;
DES ENFANTS. 35
Et l'orme dit en les voyant gruger1 :
« C'est souvent un malheur que d'être trop utile. »
LAMOTTE.
35. Le petit Poisson et le Pêcheur.
• Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie;
Mais le lâcher en attendant,
Je tiens , pour moi, que c'est folie :
Car de le rattraper il n'est pas trop certain.
Un carpeau, qui n'était encore que fretin2,
Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière.
« Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin.
Voilà commencement de chère et de festin :
Mettons-le en notre gibecière. »
Le pauvre carpillon lui dit en sa manière :
« Que ferez-vous de moi? je ne saurais fournir
Au plus qu'une demi-bouchée.
Laissez-moi carpe devenir,
Je serai par vous repêchée ;
Quelque gros partisan a m'achètera bien cher :
Au lieu qu'il vous en faut chercher
1. Gruger, briser avec les dents quelque chose de dur. -
2. Fretin, petit poisson.
3. l'artisan : on appelait ainsi autrefois ceux qui trai-
taient avec le gouvernement pour affaires de finances.
36 FABLIER
Peut-être encor cent de ma taille [vaille. —
Pour faire un plat : quel plat! croyez-moi, rien qui
Rien qui vaille ! eh bien, soit, repartit le pêcheur :
Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,
Vous irez dans la poêle; et vous avez beau dire,
Dès 00 soir on vous fera frire. »
Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras :
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.
LA FONTAINE.
36. La Fable et la Vérité.
La Vérité toute nue
Sortit un jour de son puits1.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits.
Jeunes et vieux fuyaient sa vue.
La pauvre Vérité restait là morfondue,
Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
A ses yeux vient se présenter
La Fable richement vêtue,
Portant plumes et diamants, r
La plupart faux, mais très-brillants.
1. Suivant les fictions mythologiques des anciens, quand
l'âge d'or disparut de la terre, la Vérité, pour échapper à
l'inimitié des hommes, se cacha au fond d'un puits.
DES ENFANTS. 37
2. Fablicr. 3
(e Eh! vous voilà ! bonjour, dit-elle :
fue faites-vois ici seule sur ce chemin ? «
La Vérité répond : « Vous le voyez, je gèle.
Aux passants je demande en vain
'.e me donner une retraite ;
Je leur fais peur à tous. Hélas ! je le vois bien,
Vieille femme n'obtient plus rien. -
Vous êtes pourtant ma cadette,
Dit la Fable; et, sans vanité,
Partout je suis fort bien reçue.
Mais aussi, dame Vérité,
Pourquoi TOUS montrer toute nue?
Cela n'est pas adroit. Tenez, arrangeons-nous;
Qu'un même intérêt nous rassemble :
Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
Chez le sage , à cause de vous,
Je ne serai point rebutée;
A cause de moi, chez les fous
Vous ne serez point maltraitée.
Servant, par ce moyen, chacun selon son goût,
Grâce à votre raison et grâce à ma folie,
Vous verrez, ma sœur, que partout
Nous passerons de compagnie. u
FLOIWAS.
38 FABLIER
2.
37. Le Loup et le Chien maigre.
Autrefois carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire :
Je fis voir que lâcher ce qu'on a dans la main,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eut raison ; carpillon n'eut pas tort :
Chacun dit ce qu'il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j'appuie
Ce que j'avançais lors de quelque trait encor.
Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
Trouvant un chien hors du village,
S'en allait l'emporter. Le chien représenta
Sa maigreur : « Jà ! ne plaise à votre seigneurie
De me prendre en cet état-là ;
Attendez : mon maître marie
Sa fille unique; et vous jugez
Qu'étant de noce il faut, malgré moi, que j'engraisse. «
Le loup le croit, le loup le laisse.
Le loup, quelques jours écoulés,
1. Jà, vieux terme, pour déjà.
DES ENFANTS. 3U
Reyient voir si son chien n'est point meilleur à pren-
Mais Le drôle était au logis. [dre.
Il dit au loup par un treillis :
K Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre.
Le portier du logis etœoi
Nous serons tout à l'heure à toi. »
Ce portier du logis était un chien énorme,
Expédiant les loups en forme1.
Celui-ci s'en douta. « Serviteur au portier, »
Dit-il; et de courir. Il était fort agile ,
Mais il n'était pas fort habile :
Ce loup ne savait pas encor bien son métier.
LA FONTAINE.
38. Le Sage et le Conquérant.
Sorti vainqueur de cent combats,
Et fier d'avoir porté le deuil et les alarmes
Jusques aux plus lointains climats,
Un nouveau Tamerlan2 visitait les États
Soumis au pouvoir de ses armes.
Un sage, par hasard, accompagnait ses pas :
Sage qui ne le flattait pas ;
■1. Étranglant comme il faut.
2. Tamerlan, célèbre conquérant Lartare au moyen âge.
40 FABLIER
Mais on vantait son talent oratoire,
Et l'adroit conquérant l'admettait à sa cour,
Espérant le charger un jour
Du soin d'écrire son histoire.
Épuisés de fatigue, ils arrivent tous deux
Au sommet d'un roc sourcilleux,
Où le Tartare1 enfin s'arrête,
Jaloux de contempler sa dernière conquête.
C'était jadis une vaste cité
Qu'embellissaient les arts, enfants de l'opulence;
Mais, en proie au pillage, à la férocité,
Ce n'était plus alors qu'une ruine immense.
Le sage, à cet aspect, se sent glacé d'horreur. -
n C'est là que j'ai livré dix assauts, vingt batailles,
Là que des ennemis surpris
M'ont abandonné leurs murailles ;
Ici que, par milliers, des soldats aguerris
Ont rencontré leurs funérailles 2.
Quels beaux titres de gloire ! ils sont partout écrits.
- Ah ! lui répond le sage, osez-vous bien le croire?
Non, je ne vois autour de ces remparts
Que cendres, que débris et qu'ossements épars;
Vainement j'y cherche la gloire. »
LE BAILLY.
1. Tari are, habitant de la Tartane, vaste pays de l'Asie.
2. Ont rencontré la mort.
DES ENFANTS. 41
39. Le Renard et le Bouc.
Capitaine renard allait de compagnie
Avec son ami bouc, des plus haut encornés1 ;
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;
L'autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits :
Là, chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le renard dit au bouc : a Qae ferons-nous, compère?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;
Mets-les contre le mur : le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai;
Après quoi, je t'en tirerai. -
Par ma barbe! dit l'autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue. )j
Le renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
1. Ayant de hautes cornes.
1
42 FAB LlE Il
Pour l'exhorter à patience.
« Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas, à la légèrel,
Descendu dans ce puits. Or adieu; j'en suis hors:
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts;
Car, pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. «
En toute chose il faut considérer la fin.
LA FONTAINE.
40. L'Ours, le Renard et l'Ane.
Un ours mal léché, mal appris,
Comme le sont, je crois, les ours de tous pays,
Balançant sa pesante masse
A l'aigre son d'un galoubet2,
Sur ses deux larges pieds contrefaisait la grâce :
On assure, enfin, qu'il dansait.
Un renard le regardait faire :
« Eh bien! franchement, mon compère,
Lui dit-il d'un air satisfait,
Qu'en pensez-vous? comment trouvez-vous que je
Par prudence, on avait muselé l'animal : [danse? »
1. Sans réflexion.
2. Galoubet, petite flûte.
DES EEFAKTS. 43
On ne flatte point l'impuissance.
Le Renard, sans façon, lui répondit : « Fort mal! —
Bien rigoureuse est la sentence,
Reprend l'ours ; contre moi je vous crois prévenu :
J'ai beaucoup voyagé, partout j'ai fait merveilles.
Un âne aux deux longues oreilles,
Dans l'entrefaite survenu,
De l'ours prit chaudement la cause :
« Monseigneur a raison ; c'est moi qui me propose
De soutenir à tout venant
Que, pour la grâce, le talent,
La légèreté, la souplesse,
Pareil danseur jamais ne se verra,
Et qu'il peut même en gentillesse
Le disputer aux zéphyrs d'opéra *. »
Fier de son beau. discours, notre âne se redresse ;
Mais l'ours, honteux de l'adulation,
A fait, en l'écoutant, cette réflexion,
Dont on sentira la sagesse :
« Je condamnais le goût du renard, mon censeur ;
Mais, hélas! quand l'âne me loue, -
Il faut, malgré moi, que j'avoue
Que je suis un mauvais danseur. »
NAUDET.
1. Zéphyrs d'opéra, les meilleurs danseurs de théâtre.
44 FABLIEB
41. Le Coche et la Mouche.
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.
L'attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient et des chevaux s'approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment
Qu'elle fait aller la machine ;
S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.
Aussitôt que le char chemine
Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l'empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin ;
Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.
Le moine disait son bréviaire1 :
Il prenait bien son temps ! une femme chantait :
C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!
1. Récitait ses prières.
DES ENFANTS. 45
a.
lame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail le coche arrive au haut.
« Respirois maintenant 1 dit la mouche aussitôt :
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. »
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S'introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.
LA FONTAINE.
42. Les Blés et les Fleurs.
Plus galant que sensé, Colin voulut jadis
Réunir dans son champ l'agréable à l'utile
Et cultiver les fleurs au milieu des épis. ,
Rien n'était, à son gré, plus sage et plus facile.
Parmi les blés, dans la saison ,
U va donc, semant à foison ,
Bluets, coquelicots, et mainte fleur pareille
Qu'on voit égayer nos guérets
Quand Flore1, en passant chezCérès2,
A laissé pencher sa corbeille.
1. Flore, déesse des fleurs.
2. Cérès, déesse des moissons.

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