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Faction orléaniste. Philippe-Égalité, Louis-Philippe Ier,... la Régence, la fusion

De
195 pages
Desloges (Paris). 1852. In-8° , 199 p..
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LA
FACTION ORLÉANISTE.
ALEXANDRE REMY.
LA
FACTION ORLEANISTE
PHILIPPE-ÉGALITÉ.
LOUIS-PHILIPPE Ier,
Roi des Français.
LA RÉGENCE. — LA FUSION.
PARIS.
CHEZ DESLOGES, LIBRAIRE,
4, rue Croix-des-Petits-Champs.
1852.
INTRODUCTION.
La Faction d'Orléans.
En 1789, cent soixante-dix ans s'étaient écou-
lés depuis la dernière convocation de la nation.
De cette longue désuétude d'une institution fon-
damentale était résulté dans les esprits une déplo-
rable confusion sur les principes constitutifs de la
société française : les hommes politiques eux-
mêmes, déshabitués de consulter les archives
6
nationales, en étaient venus à méconnaître la
véritable nature de la souveraineté et du pou-
voir, les droits de la royauté et du peuple, les con-
ditions de l'impôt et de la loi, les principes de
la liberté et de l'égalité politique ; et les idées qui
avaient présidé à la formation de notre unité na-
tionale, oubliées dans les monuments de notre
histoire, avaient fait place dans la discussion pu-
blique à des théories plus ou moins hétérogènes,
exhumées des républiques de Sparte et de Rome,
ou importées d'Angleterre et d'Amérique.
C'est dans cette situation qu'un cri général
réclama la convocation des États-Généraux :
Louis XVI obtempéra au voeu de la nation ; et une
assemblée, nommée par six millions d'électeurs,
reçut la mission de déterminer la constitution de
la France, c'est-à-dire de fixer d'une manière pré-
cise les droits des citoyens et les limites des divers
pouvoirs. La nation avait, du reste, pris soin d'in-
diquer elle-même dans des cahiers les principes
fondamentaux de cette constitution ; en sorte que
la mission de ses mandataires était nettement
7
tracée, et se renfermait dans des limites parfai-
tement définies.
Ces cahiers, résumés par M. de Clermont-Ton-
nere, portaient en substance : que le gouverne-
ment français, était un gouvernement monarchi-
que; que la personne du roi était inviolable et
sacrée ; que la couronne était héréditaire de mâle
en mâle, et par ordre de primogéniture, dans la
famille régnante ; que le roi était dépositaire
de la puissance executive; que la nation faisait la
loi avec la sanction royale, conformément à
cette ancienne maxime : Lex fit consensu populi
et constitutione regis; enfin, que le consente-
ment national était nécessaire à l'impôt et à l'em-
prunt.
Une déclaration royale accepta solennellement
ces cahiers, délibérés dans quarante-quatre mille
réunions primaires.
Il y avait donc accord parfait entre le roi et la
nation.
Or, c'est cet accord du peuple et du roi qui,
d'après les principes primordiaux de la société
8
française, constituait précisément la souveraineté
nationale. Aussi, est-ce à cette même souveraineté
nationale, dans sa double et indivisible représen-
tation héréditaire et élective, qu'il appartenait de
formuler où plutôt de proclamer la constitution
française, en y introduisant les améliorations na-
turellement indiquées par le progrès que les
institutions représentatives avaient pu faire dans
lés esprits depuis leur suspension arbitraire. En
d'àutres termes, l'oeuvre de la restauration des
libertés nationales ne devait et ne pouvait régu-
lièrement s'accomplir que par le concours des
deux principes constitutifs de la souveraineté pu-
blique, se traduisant par le consentement du
peuple et par la sanction royale.
Mais l'unité de la souveraineté nationale fut
rompue par les députés, qui s'érigèrent en pou-
voir constituant : de cette rupture naquit la
Révolution !
La Révolution naquit, en effet, le jour où
l'Assemblée se sépara de la royauté par le ser-
ment du Jeu-de-Paume, et de la nation par la
9
violation de ses mandats; et elle fut consommée,
le 14 juillet, quand cette même Assemblée di-
vorça avec le principe d'ordre, en sanctionnant
le droit d'insurrection inauguré par la prise de
la Bastille. Or, étant une fois passé en principe
que l'Assemblée représentait le peuple, que le
peuple était souverain, et que le roi n'était qu'un
fonctionnaire, un simple délégué, la logique vou-
lait que, dès-lors, tout procédât du peuple et
remontât au peuple ; c'est pourquoi cette logique
ôta bientôt la parole à Mirabeau et à Barnave qui,
après avoir, le 20 juin, nié le principe même
de la monarchie, voulaient néanmoins et fort
inconséquemment conserver celle-ci, pour don-
ner cette même parole à Pétion et à Robespierre
qui, conséquents avec le principe de la souve-
raineté du peuple inauguré par les actes du 20
juin, du 14 juillet et du 10 août, en déduisaient
rationnellement la République.
95 est donc l'opposé absolu de 89 : 89,
c'était le retour de la France à la monarchie
nationale, à la liberté politique et à l'égalité des
10
droits, c'est-à-dire au régime primitif même de
cette nation, tel que nous le montre notre his-
toire; 95, ce fut la violation ou plutôt l'anéan-
tissement de la constitution française au profit
d'un des deux éléments de la souveraineté na-
tionale , — anéantissement qui entraîna à sa suite
la guerre civile et la guerre étrangère, les insur-
rections, les échafauds, le pillage, les confisca-
tions; en un mot, cet effroyable cahos social
qu'on appelle la Terreur, et où faillit se perdre
le capital de civilisation accumulé par le travail
successif de quatorze siècles d'un progrès con-
tinu !
Nous croyons avoir assez clairement indiqué
comment le mouvement de réformation de 1789,
si essentiellement national à son origine, — car
il était exclusivement dirigé contre le despotisme
ministériel, les parlements et l'ancien régime, et
il impliquait le concours de la nation et du roi,
— comment ce mouvement fut, par le fait d'une
assemblée usurpatrice et infidèle à son mandat,
tourné contre la souveraineté nationale, résidant
11
dans ce même concours du roi et du peuple (ce
dernier, représenté par ses députés). Est-ce à
dire que la logique révolutionnaire découlant des
actes du 20 juin, du 14 juillet et du 10 août,
n'eût pu être arrêtée dans ses développements
par la force même de cet esprit public qui avait
donné naissance à ce mouvement réformiste ?
Non, certes ; mais une pensée d'usurpation, née
sur les marches mêmes du trône, et qui ne pou-
vait se réaliser que par la disparition violente du
monarque légitime, vint fausser cet essor général
des idées dirigé vers un progrès pacifique et
régulier des institutions, en le corrompant par
son or, et en précipitant la logique révolution-
naire vers le régicide et la perturbation radicale
de la société.
Cette pensée d'usurpation, dont la trace et
l'action dans chacune des journées de la Révo-
lution a été constatée et recueillie par l'histoire,
— cette pensée d'usurpation, conçue par Phi-
lippe ÉGALITÉ, se nomma la faction d'Orléans.
On sait comment , en ce qui concerne Philippe
12
ÉGALITÉ, elle réussit et échoua tout à la fois dans
cette tâche subversive de la constitution fran-
çaise : elle fit rouler la tête de Louis XVI sur
l'échafaud; mais elle y porta aussi celle de son
chef.
Malheureusement, elle ne périt point avec le
prince dont l'ambition n'avait pas reculé devant
l'abandon de son nom, ni devant le meurtre de
son roi et de son parent : le fils en hérita de son
père ; et la conspiration de Philippe ÉGALITÉ con-
tre la branche aînée, reprise et continuée avec
un hypocrite acharnement par le duc d'Orléans,
fut cette fois menée jusqu'à sa fin complète,
c'est-à-dire jusqu'au renversement du trône légi-
time et l'intronisation de l'usurpation.
Ainsi la pensée d'usurpation qui vicia le travail
de restauration nationale dont l'Edit de convoca-
tion de Louis XVI et les cahiers de la nation avaient
donné le signal, vicia pareillement le travail de
liberté et de progrès dont la charte de Louis XVIII
avait marqué l'ère, comme plus tard, après. 1848,
elle vicia encore le travail d'ordre monarchique
13
qu'avait déterminé dans les esprits la réaction
contre les idées constituantes d'où procédait la
République proclamée par le gouvernement pro-
visoire !
En présence de ces faits, pleinement acquis à
l'histoire, qui donc pourrait nier l'existence d'une
faction orléaniste ? Cette faction se manifesta, en
1792, par la défection de Philippe ÉGALITÉ à la
cause de la monarchie légitime , — défection qui,
ayant pour mobile une pensée d'usurpation, pour-
suivit la réalisation de cette pensée jusqu'à l'as-
sassinat de Louis XVI ; elle se manifesta, en 1830,
par la défection du duc d'Orléans à la cause de
cette même monarchie légitime, — défection qui,
procédant de la même pensée d'usurpation, alla
jusqu'au renversement de la branche aînée, et
de plus jusqu'à l'intronisation effective de la
branche cadette ; enfin elle s'est manifestée, depuis
1848, par la persistance des princes d'Orléans à
se maintenir en état de scission et d'antagonisme
avec le chef de la maison de Bourbon, — scission
et antagonisme qui ne firent que recevoir une con-
14
formation nouvelle de l'échec même de la fusion,
cette loyale et trop généreuse avance faite par
l'auguste représentant du principe de la légitimité
à une famille dont l'ambition s'est établie en de-
hors des institutions fondamentales et tradition-
nelles du pays !
Depuis 1789, il existe donc une faction Orléa-
niste ; il y a plus, l'action néfaste de cette fac-
tion, depuis cette époque jusqu'à celle où nous
sommes, s'est développée dans un parallélisme
si rigoureux avec celle de la Révolution, que la
Révolution et la faction d'Orléans s'identifient,
en quelque sorte, aux yeux de l'historien, et
qu'un illustre publiciste , M. de Lourdoueix, a
pu récemment, dans un travail aussi lumineux
que substantiel, exprimer et formuler ainsi ce
parallélisme : « La Révolution, c'est l'Orléa-
nisme ! »
Il nous a paru que ce ne serait peut-être pas une
oeuvre sans utilité politique que de remettre sous
les yeux de la France les divers faits qui consti-
tuent la conspiration orléaniste, et qui en démon-
45
trent historiquement l'existence, depuis 1789 jus-
qu'à ce jour. C'est dans cette pensée que nous allons
présenter au lecteur, dans un résumé aussi
rapide que possible, l'histoire de Philippe ÉGA-
LITÉ , celle du duc d'Orléans, qui fut roi des
français, ainsi que celle de la régence et de la
fusion.
Nous donnerons ensuite une conclusion poli-
tique, fondée sur les principes de notre droit
national.
LIVRE PREMIER.
Philippe-Egalité.
« Je ne crois pas, dit Cicéron, dans un passage
« de son oraison contre Claudius, qu'il ait jamais
« existé sur la terre un pareil monstre. Fut-il ja-
« mais un homme plus lié que lui avec les gens
« les plus décriés?... Cette ville eut-elle jamais
« un ennemi plus farouche?... Quelle vie plus
« dissolue que la sienne?... Qui jamais poussa
18
« plus loin l'avarice dans ses rapines, la prodiga-
« lité dans ses largesses?... Il avait rassemblé de
« toutes parts tout ce qu'il y avait d'hommes per-
« vers et audacieux... »
Si Claudius avait : père, livré l'éducation de ses
enfants à une femme qui fût notoirement sa maî-
tresse ; gentilhomme, coiffé lâchement le bonnet
rouge; prince du sang, renié solennellement le
nom de ses aïeux; fils, revendiqué publiquement
le déshonneur de sa mère, et signé ainsi comme
homme son propre avilissement; sujet, envoyé
son roi à l'échafaud... Si Claudius, disons-nous,
avait poussé le crime et l'ignominie jusque-là,
l'orateur romain aurait laissé à la postérité le por-
trait hideusement complet de Philippe-Egalité.
Philippe-Égalité a., en effet, été tout cela, c'est-
à-dire ce père immoral, ce lâche gentilhomme, ce
prince de sang royal descendu volontairement au-
dessous du niveau d'un valet, ce fils qui atteste et
invoque la prostitution de sa mère, cet homme
qui se pare de son propre avilissement, ce sujet
qui porte la hache sur la tête de son roi !
19
Mais s'il a été tout cela, Dieu, de son côté, ne
lui a pas ménagé sa justice. Voyez ! c'est inutile-
ment que, pour séduire la révolution et se faire
adopter par elle, il livre l'éducation de ses fils à
une dépravation systématique ; inutilement qu'il
se dégrade de ses propres mains comme gentil-
homme, comme prince du sang, comme fils ; inu-
tilement qu'il se fait régicide, — oui, inutilement
tout cela; car la révolution le dévore lui-même
sans pitié, et l'échafaud du 6 novembre est l'ex-
piation de celui du 21 janvier !
I.
Un père qui avait, en quelque sorte, érigé la
débauche en divinité domestique, car il la fit as-
seoir à son foyer même; une mère dont les moeurs
avaient été assez dissolues, au milieu de la disso-
lution de l'époque, pour lui mériter la qualification
de nouvelle Messaline : voilà pour la naissance de
Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, nommé plus
tard ÉGALITÉ!
A sept ans, telle était déjà la dépravation de
cet enfant, élevé dans cette impure atmosphère du
Palais-Royal, que l'âge seul lui faisait défaut; et
cet âge, il ne l'avait même pas encore, que déjà
son père l'avait livré aux courtisanes !
21
Quand ses vingt ans sonnèrent, il avait épuisé
toutes les jouissances ; et, dans l'abjection où il
était tombé, incapable de se livrer à un goût tant
soit peu noble, il faisait ses plaisirs les plus inno-
cents de la table, du jeu, des coulisses, de la
chasse, des chiens, des chevaux, des traîneaux et
des voitures. Toute étude sérieuse effrayait son
esprit, à ce point qu'il ne pouvait ouvrir un li-
vre, fût-ce un roman !
A ce train de vie, et malgré sa fortune, il eut
bientôt assez, de créanciers pour devoir songer à
se marier. Il épousa Mademoiselle de Penthièvre,
non pour elle, mais pour les immenses biens du
duc de Penthièvre, et dans l'espoir de succéder à
celui-ci dans la charge de grand-amiral de
France.
Mademoiselle de Penthièvre avait un frère, le
prince de Lamballe, lequel, à peine âgé de vingt
ans, avait lui-même épousé une princesse de Sa-
voie. Or, cette existence d'un beau-frère contra-
riait la cupidité du duc de Chartres. Il eut bientôt
trouvé un moyen de rendre sa femme unique hé-
22
ritière : ce fut de s'attacher ce jeune prince
comme compagnon de plaisirs, et de l'user par la
débauche. Le prince de Lamballe ne tarda pas,
en effet, à succomber aux excès de tous genres
dans lesquels son beau-frère l'avait habilement en-
traîné.
Pour remplir le vide qu'une débauche savam-
ment variée laissait encore parfois dans sa vie, le
duc de Chartres imagina de se faire donner par
Cornus, le célèbre joueur de gobelets, des leçons
d'escamotage. Il paraît qu'il acquit une grande
habileté dans cet art.
Si la génération actuelle n'a pu juger des ta-
lents du père en ce genre, du moins lui a-t-il été
donné d'apprécier de visu ceux du fils : 1830 est
un de ces tours de gobelets qui marquent dans
l'histoire!
Le duc de Chartres avait réussi à écarter le co-
partageant que la nature avait donné à sa femme
dans la succession du duc de Penthièvre, cela
était bien; mais il fallait aussi faire quelque
chose pour s'assurer la survivance de la charge de
23
grand-amiral qu'on ne convoitait pas moins. Pour
cela, le duc de Chartres songea à faire une campa-
gne sur mer.
Donc, le 29 juin 1775, il partit du Palais-Royal
pour aller s'embarquer sur l'escadre d'évolutions
destinée à soutenir la cause de l'indépendance
américaine.
Mais, au bout de trois mois à peine, il était
déjà dé retour à Paris : l'aspirant grand-amiral
avait fui devant le mal de mer, en rapportant pour
tout trophée l'humble grade de brigadier de ma-
rine. On peut être fort ambitieux et pas du tout
brave.
Il fut indemnisé de son fiasco maritime par
l'offre de la grande-maîtrise de l'ordre des Francs-
Maçons, qu'il accepta avec empressement. Serait-
il trop hasardeux de faire dater de son affiliation à
cette société cette pensée d'usurpation qui mar-
qua ultérieurement chacun de ses actes jusqu'à
l'échafaud ? On sait que cette société professait,
avec la haine des rois, le culte de la liberté et de
l'égalité entendues dans l'acception révolution-
naire.
24
Trois ans après, il voulut tenter une nouvelle
campagne maritime : cette fois, il obtint le com-
mandement d'une frégate. Il assista au combat
d'Ouessant ; nous disons assista, car le bruit cou-
rut alors que, pendant le feu, il s'était tenu caché
à fond de cale, et qu'un capitaine de vaisseau,
M. de la Mothe-Piquet, lui avait adressé cette apos-
trophe : « Mon prince, si j'avais été assez lâche
pour me conduire comme votre altesse, je me brû-
lerais la cervelle. »
Le duc de Chartres ne se brûla point la cer-
velle. Si la charge de grand-amiral devait lui
échapper, eh bien ! il se contenterait d'une royauté
usurpée, et il ne perdrait pas au change !
En attendant, il se consola des brocards que son
expédition lui valut, de la part de la cour et de la
ville, par une faveur du roi, qui, dans sa bonté,
créa pour lui la charge de lieutenant-général des
hussards et troupes légères, avec un régiment
colonel-général. Il partit donc, en qualité de colo-
nel-général, pour le camp de Saint-Omer, où il ne
resta que quelques jours ; toutefois, il y resta en-
25
core assez pour révolter les troupes elles-mêmes
des scandales de sa débauche et de ses habitudes
d'ivrognerie.
C'est à lui que le Long-Champs de cette année
dut l'exhibition d'une voiture sans roues, qu'il
conduisait lui-même. A ce même Long-Champs, la
foule scandalisée put le voir accompagner la voi-
ture d'une fille fort connue sous le nom de la
Beaupré.
Au milieu de tout cela, ses dettes avaient fait
une brêche assez considérable à sa fortune : pour
y faire face, il s'arrêta à l'idée de tirer parti du
jardin de son palais, en l'entourant de construc-
tions brillantes qu'il mettrait en location.
L'exécution de ce projet déchaîna sur lui une
grêle de brocards.
— Il a beau, disait-on, faire arracher les arbres
de son jardin, il y restera toujours le platane (le
plat âne).
Il reçut une lettre dans laquelle il n'y avait que
cette phrase du psaume IN EXITU : Mare vidit et
fugit...
26
L'épigramme suivante courut dans les salons :
Pourquoi de ces chênes altiers
Déplorer si fort le ravage ?
Le vainqueur d'Ouessant, pour ombrage,
Nous laisse encore ses lauriers.
La caricature s'en mêla aussi.
On publia une gravure qui le représentait fouil-
lant avec un crochet dans les ordures, et cher-
chant des loques à terre (des locataires).
Comme ces locataires ne" se présentaient pas
avec empressement, le duc d'Orléans lui-même fit
aussi son mot sur son fils : « Je ne sais pas, disait-
il, d'où vient l'acharnement du public contre le
duc de Chartres ; j'y vois de plus près que les au-
tres, et je puis affirmer que tout est à louer en
lui. " Quel père que celui qui pouvait ainsi ne
voir dans la déconsidération où était tombé son
fils qu'un texte à calembours !
Treize ans après son mariage, le duc de Char-
tres, toujours en proie à des besoins d'argent, se
27
rappela tout d'un coup que le roi, au mariage des
princes, leur accordait pour présent de noces une
somme de 150 mille livres. Immédiatement, et
sans désemparer, il fit réclamer cette somme à
son père. Celui-ci lui répondit qu'ayant dépensé
800 mille livres pour les fêtes de son mariage, il
croyait avoir amplement satisfait aux intentions
de Louis XV. Sur ce refus, assignation au duc
d'Orléans, à la requête du duc de Chartres. Ma-
dame de Montesson, afin d'étouffer une procédure
aussi honteuse pour le fils que nécessairement dé-
sagréable pour le père, s'empressa d'envoyer au
premier ses diamants pour gage de la somme
qu'il réclamait. Le duc de Chartres fit d'abord
quelques difficultés pour les accepter ; mais il les
garda fort bien, et ne les rendit que contre les
150 mille livres que son père lui fit remettre aus-
sitôt qu'il eut appris la démarche de sa femme.
M. le duc de Chartres faisait du chantage, sans
le savoir, comme M. Jourdan de la prose!
Le moment était venu pour le duc de Chartres
de donner un gouverneur à son jeune fils, le duc
28
de Valois. Son choix s'arrêta sur Madame de Gen-
lis, sa maîtresse. Quand il se présenta devant le
roi pour lui soumettre ce choix, Sa Majesté, la
première surprise passée, et après réflexion, lui
répondit : « J'ai un dauphin, Madame pourrait-
« être grosse; M. le comte d'Artois a plusieurs
« princes... Vous pouvez faire ce que vous vou-
« drez. " Et elle lui tourna le dos.
En 1785, le duc d'Orléans mourut, laissant à
son fils, avec le titre de premier prince dû sang,
cette immense fortune apanagère et patrimoniale
qui devait servir tout à la fois à satisfaire les plus
viles passions et à subventionner le crime !
II.
C'est en 1787 qu'apparaît pour la première fois
dans les faits, en ce qui concerne Philippe d'Or-
léans, cette pensée d'usurpation dont l'histoire a
constaté le développement héréditaire dans la
branche dont il était devenu le chef.
Le déficit dévoilé par M. de Calonne : tel fut le
premier événement exploité par la faction d'Or-
léans. Cette faction, qui tenait au Palais-Royal ses
conciliabules secrets, s'occupa activement de pro-
pager et d'augmenter l'inquiétude que la révéla-
tion de ce déficit avait excitée dans les esprits, en
s'attachant à en faire sortir la ruine de la famille
royale ; aussi, s'appliqua-t-elle dès ce moment
50
à répandre et accréditer dans le public cette idée
que Necker était seul capable de restaurer nos
finances, et cela uniquement parce qu'elle con-
naissait l'antipathie de la cour pour ce personnage !
Le nouveau ministre, M. de Brienne, ayant pré-
senté au parlement l'édit du timbre, cette cour re-
fusa de l'enregistrer, sous le prétexte de l'intérêt
des négociants et des marchands. Delà, une agita-
tion qui, soudoyée par l'or du Palais-Royal, prit
bientôt des proportions menaçantes contre la cour.
Le parlement, fort des sympathies populaires,
refusa aussi d'enregistrer l'édit de la subvention
territoriale.
Louis XVI dut tenir un lit de justice pour faire
enregistrer, en sa présence, ces deux édits.
Vaincue sur ce terrain, la faction chercha à se
venger en organisant contre le comte d'Artois, à
la suite de cette cérémonie, une manifestation qui,
d'après ses plans, devait avoir pour résultat de la
débarrasser de ce prince. Elle avait amassé sur le
passage du comte d'Artois une certaine quantité
d'individus, chargés d'accueillir le frère du roi de
31
huées et de menaces : elle supposait que le prince
répondrait à cette manifestation par l'ordre donné
à ses gardes de lui en faire raison par les armes.
Or, dans le désordre qui serait résulté d'un pareil
conflit, il n'était pas impossible que le comte d'Ar-
tois fût mortellement frappé ; et sa mort, dimi-
nuait pour le duc d'Orléans le nombre des mar-
ches du trône où il voulait s'asseoir. La modéra-
tion du comte d'Artois déjoua cette conjuration.
Mais vient se placer, à cette même date, un au-
tre complot qui avait pour objet d'obtenir du par-
lement la proclamation du due d'Orléans, soit
comme lieutenant-général, soit comme régent du
royaume. L'exécution en était fixée au 15 août,
immédiatement après la procession à laquelle as-
sistait le parlement : à l'issue de cette procession,
la population des faubourgs, soulevée à prix d'ar-
gent, aurait triomphalement ramené au palais les
membres du parlement; et, après les avoir pro-
clamés les pères du peuple, elle aurait exigé qu'ils
décrétassent le rappel de Necker et l'élévation du
premier prince du sang à un poste qui lui donnât
52
toute autorité sur les ministres. Heureusement, la
cour eut connaissance de ce qui se tramait, et elle
exila aussitôt le parlement à Troyes.
C'est dans la séance royale relative à l'enregistre-
ment de l'édit qui créait un emprunt successif de
420 millions, que le duc d'Orléans se mit ouverte-
ment à la tête des mécontents, en protestant con-
tre ce qu'il appelait l'illégalité de cet enregistre-
ment. Quant au mobile qui le dirigea en cette cir-
constance, il ne fut pas exclusivement politique :
l'avarice peut le revendiquer pour moitié. Le duc
d'Orléans avait accaparé tous les effets d'un pré-
cédent emprunt de 125 millions ; or, la réalisation
d'un nouvel emprunt aurait été pour lui la cause
d'une perte énorme ! Chez ce prince, la cupidité
ne laissait jamais le pas à l'ambition, ou, pour
mieux dire, l'ambition et la cupidité se talonnaient,
en quelque sorte, réciproquement.
Le roi exila son cousin dans son château de
Villers-Cotterets.
Cet exil ne fit qu'augmenter la haine que le duc
d'Orléans avait vouée à la famille royale. « Eh bien!
33
« dussé je y périr, disait-il hautement, je périrai
" content si j'entraîne dans ma perte le roi, et
« surtout la reine ! Et je le jure, je les y entraîne-
« rai; je les rendrai aussi malheureux que des
« créatures vivantes peuvent l'être; j'y dépense-
« rai toute ma fortune; j'y perdrai la vie même,
« s'il le faut! " Mais, en même temps qu'il se livrait
à ces menaces, il faisait solliciter du roi, par sa
femme, son prompt retour, en autorisant celle-ci
à promettre solennellement pour lui qu'il ne s'oc-
cuperait plus en aucune façon des affaires publi-
ques, et qu'il ne s'appliquerait plus désormais qu'à
prouver au roi tout son regret de s'être privé de
ses bonnes grâces, ainsi que son désir de les re-
couvrer.. Le roi se laissa gagner par ces protesta-
tions, et promit de rappeler bientôt son cousin.
Dans l'histoire de la branche aînée et de la bran-
che cadette, on voit toujours en présence, d'une
part, cette bonté poussée jusqu'aux limites de la
plus aveugle confiance, et de l'autre cette ingrati-
tude, en quelque sorte chronique, qui n'attend
qu'un pardon toujours accordé pour se mettre im-
3
34
médiatement dans le cas d'en provoquer et d'en
recevoir un nouveau !
Comment, en effet, le duc d'Orléans songea-t-il
à reconnaître l'indulgence de Louis XVI ? ce fut
en concevant un projet dont l'exécution devait
plonger le pays dans les plus effroyables maux. Il
résolut d'accaparer tout le blé qui existait en
France, afin de déterminer à son gré une disette
générale, dont ses partisans s'appliqueraient à
faire remonter la responsabilité ait roi seul ; cette
combinaison ne devait pas seulement être pour lui
la source de bénéfices considérables, mais elle
avait une portée politique non moins immense :
elle pousserait nécessairement les populations
au désespoir, et du désespoir il ne serait
pas difficile de les entraîner à l'insurrection;
or , de l'insurrection à l'usurpation , il n'y à
qu'un pas; que s'il était assez heureux pour fran-
chir ce pas, il avait le moyen de faire cesser
comme par miracle la disette qu'il avait organi-
sée, et, dès lors, la reconnaissance des popula-
tions s'accroissait pour lui de toute leur haine
35
pour ceux qui auraient été impuissants à les
nourrir.
Le ciel sembla se faire complice de cette odieuse
conspiration : le 13 juillet 1788, il tomba une
grêle qui détruisit complétement les moissons.
D'Orléans fit acheter aussitôt tout le blé qu'il put
ramasser, et l'expédia en Angleterre; quant à cette
expédition en elle-même, ses partisans eurent soin
de la rattacher à une prétendue spéculation ayant
son siégé à Londres, et qui aurait été déterminée
par la prévision d'une disette inévitable pour la
France. Ainsi, le duc d'Orléans se cachait en An-
gleterre derrière de prétendus négociants anglais ;
en France, il se dissimula derrière un nommé Pi-
net, de qui il fit un agent de change, et qui se
servit des facilités que lui donnait cette charge
pour organiser l'accaparement sur les bases finan-
cières les plus vastes. Pendant ce temps-là, des
émissaires actifs s'efforçaient de pousser la multi-
tude à piller les grains, en imputant perfidement
a la cour les effets et la responsabilité d'une di-
sette qui effrayait, au contraire, d'autant plus
36
celle-ci, qu'elle ne voyait pas la main qui s'était
saisie de la clé de tous les greniers.
Necker était rentré au ministère.
Le rappel de ce ministre fut considéré, par la
faction, comme un triomphe personnel ; aussi ne
manqua-t-elle pas de provoquer des démonstra-
tions populaires pour fêter cet événement : des
rassemblements, soldés par elle, brûlèrent, sur la
place Dauphine, un mannequin décoré des insi-
gnes de l'épiscopat, c'est-à-dire représentant
Brienne, et se livrèrent à des excès qui nécessitè-
rent l'intervention de la force armée. En même
temps, la faction avait soin d'expliquer ces excès
par l'exaspération trop légitime où la privation de
sa subsistance jetait le peuple ; et des hommes par-
couraient les places publiques, en demandant aux
groupes qui y stationnaient si le roi prétendait les
nourrir avec des baïonnettes, et en établissant,en-
tre lui et son aïeul Henri IV un parallèle qui ne
faisait naturellement qu'aiguiser le mécontente-
ment général. Chaque soir, des individus mal vê-
tus, postés devant la statue équestre de ce dernier
57
sur le Pont-Neuf, contraignaient les passants à
s'arrêter pour saluer cette statue. Une pareille
ovation en faveur de l'effigie du roi mort était une
censure indirecte, mais cruelle, contre le roi ré-
gnant. Cette circonstance servit merveilleusement
à d'Orléans pour retremper sa popularité ; dix fois
par jour, il passait et repassait en voiture sur ce
pont, faisait arrêter devant la grille, et, mettant
sa tête à la portière, entonnait la chanson si po-
pulaire : Vive Henri IV ! vive ce roi vaillant !
Des voix enrouées, dociles au mot d'ordre, lui ré-
pondaient par le cri de vive d'Orléans ! vive le
successeur du bon Henri IV !
La faction ne reculait devant rien de ce qui
pouvait frayer à son chef le chemin du trône :
c'étaient des libelles odieux contre la reine, dis-
tribués publiquement; c'étaient des orateurs à
gages pérorant contre le gouvernement, du matin
au soir, sous les galeries et dans le jardin du Pa-
lais-Royal ; c'étaient tous les vauriens, tous les
fripons, toutes les prostituées de la capitale, mis
au service du désordre, et faisant, du palais du
38
premier prince du sang, le centre et le foyer d'une
conspiration permanente contre l'autorité !
Ainsi, tous les moyens étaient bons pour d'Or-
léans; mais il faut lui rendre cette justice, qu'il
recourait de. préférence aux plus monstrueux et
aux plus vils.
III.
Un hiver excessivement rigoureux était venu
ajouter encore aux horreurs de la disette. Hâ-
tons-nous de dire qu'il y eut émulation parmi les
classes riches pour venir en aide aux artisans, aux
ouvriers et aux pauvres !
D'Orléans participa à cette émulation, mais
plutôt par l'ostentation que par des libéralités ef-
fectives. Dans tous les hôtels, il y avait journelle-
ment des tables dressées où étaient admis tous
ceux qui se présentaient : d'Orléans fit louer,
dans l'un des quartiers les plus populeux, deux
remises dans lesquelles des gens à sa livrée éta-
blirent des cuisines pour le peuple; mais, pour
40
frapper un plus grand coup, il fit insérer dans les
feuilles publiques une lettre qu'il avait adressée
au curé de Saint-Eustache, et par laquelle il pro-
mettait à ce dernier des secours considérables à
distribuer aux malheureux. Les fastueuses aumô-
nes annoncées dans cette lettre se réduisirent à
un don de 3,000 livres ; mais l'effet était produit,
et le prince eut, aux yeux du public, les honneurs
d'une immense bienfaisance.
Le roi avait accordé au tiers-état une représen-
tation double de celle des deux autres ordres.
D'Orléans, comprenant que le tiers-état allait être
tout, crut le moment venu où il pouvait impuné-
ment se départir de tout ménagement vis-à-vis
de la cour, et se séparer d'une manière définitive
des deux premiers ordres avec lesquels il avait
jusque là paru faire cause commune. En consé-
quence, ses libellistes reçurent l'ordre d'attaquer
indifféremment, ou plutôt collectivement, la no-
blesse, le clergé et la cour.
Indépendamment d'une presse stipendiée, il vou-
lut avoir à ses ordres une armée insurrectionnelle,
41
qui lui fût inféodée par ses chefs, et dont il pût
disposer comme bon lui semblerait : il forma les
cadres de cette armée de tous les bandits en dis-
ponibilité qu'on put ramasser sur le pavé de Pa-
ris, et en fit proposer le commandement, d'abord
au chef d'une manufacture de papiers peints, nom-
mé Réveillon, qui le refusa, et ensuite à un autre
industriel, appelé Henriot, qui le refusa aussi.
C'est à la suite de ces deux refus successifs qu'il
s'adressa au fameux Santerre, qui était brasseur
dans le faubourg Saint-Antoine, et qui se montra
moins scrupuleux; car il accepta avec joie ce
commandement contre une somme de 50 mille
écus, qui lui fut payée comptant. Le complice de
d'Orléans vécut dès lors avec celui-ci dans la plus
grande intimité : il avait en tout temps son cou-
vert mis au Palais-Royal ; et, d'un autre côté, la
table du brasseur reçut aussi fréquemment le pre-
mier prince du sang.
Une presse et une armée, c'était quelque chose ;
mais il importait à d'Orléans d'avoir aussi, dans
le tiers-état, un parti à lui, qui dirigeât cet ordre
42
dans le sens de son intérêt d'usurpation : il s'as-
sura donc du concours d'un certain nombre de
membres, parmi lesquels Mirabeau, Laclos, l'abbé
Seyes, le marquis de Sillery. Ces quatre person-
nages formèrent le noyau de son conseil révolu-
tionnaire. On sait que ce conseil, qui tint d'abord
ses séances au Palais-Royal, fut ultérieurement
transporté à Passy.
D'Orléans était donc désormais en mesure de
faire face aux événements : il avait une presse, il
avait une armée, il avait des partisans assurés dans
le tiers, il avait sous la main un comité d'insur-
rection ; il n'avait plus qu'à donner le signal !
Cependant, la famine faisait des progrès : les
boulangers, menacés du pillage par le peuple, se
résolurent à dénoncer hautement le véritable au-
teur de la disette; ils présentèrent, en consé-
quence, un mémoire au parlement. Mais le parle-
ment, qui connaissait la puissance de la faction
d'Orléans, au lieu d'accueillir ce mémoire, y ré-
pondit par une mercuriale. Les boulangers en
adressèrent alors un second à Necker, qui ne
43
s'empressa pas davantage d'y faire justice. Ils du-
rent se résigner à faire imprimer ces deux mé-
moires; toutefois, ils en adressèrent au même mi-
nistre un troisième, mais manuscrit, et signé
seulement de leur syndic. Quelques jours après la
présentation de ce dernier mémoire, ce syndic,
en rentrant chez lui un soir, fut laissé pour mort
sur le pavé par des individus postés sur son che-
min. La voix publique n'hésita pas à désigner
d'Orléans comme le véritable assassin, de même
que celui-ci, de son côté, ne manqua pas d'accu-
ser hautement la cour de cette tentative de meur-
tre.
IV.
Sur les instances de Necker, qui savait à quoi
s'en tenir relativement au moyen de faire cesser
la disette, Louis XVI avait consenti à se rappro-
cher d'Orléans.
Ce rapprochement fut pour ce monarque une
occasion de donner à son indigne cousin de nou-
velles marques de sa trop généreuse bienveillance.
C'est ainsi qu'il voulut bien lui promettre de res-
serrer encore les liens de parenté des deux bran-
ches, en mariant le duc d'Angoulême, fils aîné du
comte d'Artois, et alors âgé de quatorze ans,
avec la princesse sa fille, qui n'avait pas encore
atteint sa onzième année, et de négocier en outre
45
avec le roi de Naple un mariage entre le duc de
Chartres, son fils aîné, et l'une des princesses de
cette cour.
Plus tard, nous verrons cette idée d'une al-
liance plus intime entre les deux branches re-
prise par le roi Charles X au profit d'un autre
prince de la maison d'Orléans; mais nous ver-
rons pareillement la même ingratitude répondre
à la même générosité : tant il est vrai qu'entre ces
deux branches il y a toujours, et comme fatale-
ment, un bienfait en regard d'une trahison !
La bonté de Louis XVI eut-elle pour effet de
ramener d'Orléans à de meilleurs sentiments ?
Loin de là ; il ne vit dans la confiance que lui
montrait son roi qu'une plus grande facilité de le
tromper, et n'en revint qu'avec plus d'ardeur à
ses criminels projets.
C'était à l'époque de l'élection des députés aux
États-généraux : d'Orléans, pour fixer sur lui les
yeux du tiers-État et gagner les sympathies de la
multitude, publia sous son nom un écrit, dont la
46
rédaction fut alors attribuée à Seyès, et qui con-
cluait à l'introduction du divorce en France. Ses
partisans inondèrent de ce pamphlet Paris et les
provinces ; et son auteur nominal fut élu par deux
baillages.
La présence des autres princes du sang dans
l'assemblée des états-généraux eût pu balancer
utilement l'influence que le duc d'Orléans devait
y avoir; mais le roi leur ayant exprimé le désir
qu'ils se tinssent à l'écart, ces princes obéirent :
c'est ainsi que le duc d'Orléans arriva aux états-
généraux sans avoir à redouter aucune influence
rivale de la sienne. Toutefois, les nouvelles menées
de ce prince, à propos des élections, avaient assez
éveillé l'attention de la cour, pour que le roi lui
retirât irrévocablement sa bienveillance, et lui fît
connaître qu'il n'eût plus à compter sur le double
mariage projeté.
D'Orléans, croyant sa popularité suffisamment
établie, se résolut à frapper un grand coup, dans
le double but de porter la cour à abandonner la
47
partie, et de forcer les Parisiens à se jeter dans
ses bras. Il prépara donc la journée du 28 avril.
Il est remarquable que la première insurrection
sérieuse provoquée par ce prince fut dirigée con-
tre la propriété; on sait, en effet, que le résultat
de celte journée fut l'incendie et le pillage de
la manufacture de Réveillon. Ainsi, le socialisme
se montre dans les prémisses de l'Orléanisme,
comme, en 1848, il en est sorti par voie de con-
clusion logique !
Que la faction d'Orléans eût soudoyé cet atten-
tat à la propriété, cela ne fit doute pour personne.
Le prince n'avait-il pas été assez imprudent pour
se montrer de sa propre personne sur le théâtre
même de l'action ? Quoiqu'il en soit, un député fit
une motion tendant à ce que les auteurs de cette
journée fussent recherchés pour être punis. A ce
mot de punis, d'Orléans, qui était présent à la
séance, parut effrayé.— Punis ! s'écria-t-il ; com-
ment?— Comment ? répondit le député; d'abord
par la honte, monseigneur, et puis par la justice
48
du roi ! — D'Orléans perdit toute contenance, pâlit,
et sortit avec précipitation de la salle.
Comme d'habitude, d'Orléans publia dans les
journaux une apologie de sa conduite, et, comme
d'habitude aussi, accusa la cour.
V.
Cependant arrriva l'époque de l'ouverture des
états-généraux.
La séance d'ouverture marqua d'une manière
solennelle la rupture de d'Orléans avec la cour.
Quand les trois ordres eurent pris leur place selon
les formes antiques de la monarchie, le roi cher-
cha en vain autour de lui le premier prince du
sang : le duc d'Orléans, faisant publiquement
scission avec les membres de la famille royale,
s'était assis au milieu des députés de son baillage.
Le roi voulut bien le faire prier d'approcher de
sa personne, pour lui exprimer la douleur que lui
causait cette scission publique ; d'Orléans, après
50
avoir sèchement répondu qu'il avait pris la place
que son devoir lui marquait, retourna à son banc.
Le tiers-état lui sut un gré infini de cette con-
duite. C'est qu'une pareille conduite équivalait,
en effet, à l'abandon de son titre de premier
prince du sang !
La faction avait fixé pour la séance du 17 juin
l'exécution d'un plan qui, avec la jonction des
trois ordres, devait amener l'interdiction du roi
et la mort de la reine. Le signal du mouvement
devait être donné par d'Orléans, au moment où
il apprendrait dans la chambre de la noblesse que
le tiers-état s'était constitué en assemblée natio-
nale ; ce signal consistait dans la lecture d'un dis-
cours qu'on lui avait préparé, et qui était calculé
pour produire une grande agitation parmi les dé-
putés de la noblesse. Les conjurés étaient répan-
dus dans la foule que l'importance des débats du
jour avait attirée de Paris à Versailles. Au mo-
ment indiqué, il tira donc son discours de sa po-
che, et en commença la lecture avec assez d'as-
surance, Malgré la chaleur qu'il faisait, on avait
51
laissé les fenêtres fermées ; à peine d'Orléans en
était-il à sa troisième phrase, que le marquis de
Montrevel, n'y pouvant plus tenir, s'écria : « On
étouffe !... qu'on ouvre les fenêtres! » D'Orléans,
ainsi interrompu, s'imagina que la conspiration
était découverte, et que ces paroles de son col-
lègue était un signal convenu pour le jeter par
les fenêtres. Sous l'impression de cette pensée, il
tremble, il pâlit; son manuscrit lui échappe des
mains, et lui-même s'évanouit. Il est transporté
dans le vestibule de la salle, où on lui fait respi-
rer des sels ; puis l'on déboutonne sa veste pour
donner du jeu à sa respiration. Mais quel ne fut
pas l'étonnement de tout le monde de le voir cui-
rassé de quatre gilets superposés, dont un en peau
de renne !
C'est ainsi que, grâce à la couardise du chef, le
complot échoua, en ce qui concerne du moins
la mort de la reine et l'interdiction du roi.
Cet échec ne découragea pas la faction, qui pas-
sait d'un complot à un autre comme le joueur
passe d'une partie perdue à une nouvelle partie
52
qu'il espère toujours gagner. Elle arrêta, dans lui
conciliabule tenu à Passy, que le parti organise-
rait, pour le 13 juillet, une insurrection géné-
rale, à l'aide de laquelle on s'efforcerait de faire
proclamer d'Orléans lieutenant-général ou ré-
gent du royaume ; que pour ôter aux royalistes
les chefs autour desquels ils pourraient se rallier,
on se déferait par le poignard du comte d'Artois,
du prince de Condé et du prince de Conti ; qu'on
se déferait pareillement du maréchal de Broglie,
du baron de Bezenval, du prince de Lambsec, de
Blesselles, de Berthier, de Foulon, du baron de
Breteuil, du président d'Aligre et de Lefebvre
d'Ammicourt, qui ne se faisaient pas faute de ma-
nifester leur indignation contre la société d'acca-
pareurs dont d'Orléans était le chef; qu'on se dé-
barrasserait, par la même occasion, de Pinel, dont
on était venu à suspecter le dévouement, et de
tous ceux qui étaient connus pour apporter des
entraves à l'accaparement des grains ; enfin que,
comme moyen de succès, on pratiquerait sur la
plus vaste échelle possible l'embauchage des trou-
53
pes, et qu'on agirait sur. l'esprit de la bourgeoisie
par la terreur au moyen d'écrits anonymes que
des affidés glisseraient sous les portes pendant la
nuit. Le signal de l'insurrection devait être l'in-
cendie du Palais-Bourbon.
Le renvoi des ministres parut à la faction une
circonstance favorable pour motiver le mouve-
ment dont nous venons d'exposer le programme.
En conséquence, le 12, dès la pointe du jour,
des individus se répandirent par les galeries et le
jardin du Palais-Royal, criant que la cour faisait
enlever et égorger les députés à Versailles, que le
duc d'Orléans surtout courait les plus grands dan-
gers, et que Paris allait être mis à feu et à sang. A
midi, des bandits armés de torches sortent du Pa-
lais-Royal, et vont incendier les barrières : la
sédition se propage par la ville ; les gardes-françai-
ses se mettent à la tête de la populace : l'insur-
rection n'attend plus que son chef; que d'Orléans
se montre, et il est acclamé roi ! Mais d'Orléans
ne se montre point... Alors la fouie va prendre
chez le sculpteur Curtius le buste du prince, ainsi