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Fragment d'un mémoire inédit sur cette question proposée en l'an VI par l'Institut : Quelles ont été les causes de l'excellence de la sculpture antique, et quels seraient les moyens d'y parvenir ? par L.-J. Le Clerc-Dupuy

De
74 pages
impr. de Mme Huzard (Paris). 1815. 75 p. ; in-8.
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LA RELIURE D'ART LIMOGES
2001
FRAGMENS
D'UN
MÉMOIRE INÉDIT
SUR CETTE QUESTION
PROPOSÉE
EN L'AN VI PAR L'INSTITUT:
Quelles ont été les causes de Vexcellence de
la Sculpture antique, et quels seroient les
moyens d'y parvenir?
FRAGMENS
D'UN
MÉMOIRE INÉDIT
SUR CETTE QUESTION
PROPOSÉE
EN L'AN VI PAR L'INSTITUT :
Quelles ont été les causes de l'excellence de
la Sculpture antique, et quels seroient les
moyens d'y parvenir
Tune nostri tenueni secli miserebere sortem,
Cum spes nulla fiet rediturœ cequalis in œvum.
DUFRESIVOY, de arte graphied.
Par L.J. LE CLERC DUPUY.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE MADAME HUZARD
(née VALLAT LA CHAPELLE),
rue de l'Eperon-Saint-André-des-Arts, N°, 7.
1 8 1 5.
AYANT-PROPOS.
LORSQUE l'Institut de France proposa en
l'an VI, il y a quatorze ou quinze ans,
et mit au concours cette intéressante ques-
tion : « quelles ont été les causes de
» l'excellence de la sculpture antique,
» et quels seroient les moyens d'y a t-
» teindre ? » il rendoit à Part grec un
hommage bien sincère. Les savans de ce
corps illustre firent preuve de bonne foi ?
et les artistes de beaucoup de modestie :
c'étoit reconnoître en effet la grande in-
fériorité de l'art moderne. Mais les uns
et les autres ne cherchoient que la vérité :
l'amour - propre se tut chez eux, et ils
donnèrent tout à l'amour de l'art. Cette
conduite les honore, et prouve combien
ils méritent de voir leurs constans efforts
couronnes par des succès.
L'auteur du mémoire dont on présente
ici quelques fragmens, a éprouvé et re-
VJ
connu mieux que-personne, combien cette
manière de voir avoit de noblesse et de
générosité , puisque nouvellement sorti
d'une école étrangère , dans laquelle il
avoit pendant dix années étudié les arts
de la manière la plus indépendante, jeune
encore ? il ne craignit pas de dire aux
artistes ses juges tout ce qu'il pensoit de
l'art moderne ; et ses juges , loin de lui
savoir mauvais gré de cette franchise ,
encouragèrent ses efforts en accordant à
son travail la mention honorable.
M. Giraud, sculpteur, non moins connu
par ses talens , son goût pur et son amour
pour l'art, que par la générosité avec la-
quelle il ouvrit au public une collection,
magnifique de plâtres antiques, lorsqu'on
ne possédoit pas encore les originaux,
composa, de concert avec M. Éméric-
David, homme de lettres distingué, un
mémoire considérable et plein d excel-
lentes choses. Le mérite de cet ouvrage
a été reconnu : l'Institut lui a décerné la
première palme; et, comme il est imprime
depuis plusieurs années sous le titre de
vij
Recherches sur l'art statuaire, chacun
peut en jouir et s'instruire à cette intéres-
sante école du bon goût. Nous avons lu
depuis d'autres mémoires qui ont égale-
ment concouru pour le même prix , et
qui ont été imprimés. Plusieurs renfer-
ment des vues saines et judicieuses ; et
prouvent que leurs auteurs ont été ins-
pirés par l'amour de l'art et le goût des
belles choses.
Pour motiver jusqu'à un certain point
la publication de ces fragmens, nous ci-
terons ce que M. Giraud a dit dans son
appendice aux Recherches sur l'art sta-
tuaire; voici comment s'exprime cet ar-
tiste distingué : « Lorsqu'en un genre aussi
» difficile on ne se tient pas aux généra-
» lités et aux lieux communs rebattus , et
» lorsqu'on veut scruter des causes très-
» cachées, causes que l'exercice de l'art
» et la méditation tout ensemble peuvent
» seules révéler, on est convaincu que la
J> vie toute entière d'un homme ne seroit
» point de trop pour arriver au dévelop-
v pement de deux ou trois vérités. »
viij
Persuadé de la justesse de ces réflexions
qui annoncent l'artiste éclairé , l'artiste
penseur, nous espérons que le public nous
pardonnera de ne lui offrir pour le moment
qu'un ouvrage Inutilé; c'est en faveur
d'une vérité et d'un principe ou deux que
nous réclamons son indulgence.
Porté par un goût naturel , nous dirions
mieux, entraîné par sa passion pour les
arts, l'auteur veut désormais consacrer son
temps et ses peines à leur théorie, et éclairer
cette théorie par la pratique. Il sent com-
bien les lumières des artistes instruits peu-
vent contribuer aux succès de ses recher,
ches, et à ses propres progrès : son but est
de mériter leur estime, de recherchér et de
cultiver leur amitié ;,et il-prie ceux aux-
quels il prend la liberté d'adresser ces frag-*
mens, de jie les considérer que comme un
très-foible hommage rendu à leurs_ mé-
rites, et comme une sorte d'engagement
qu'il contracte de faire mieux à l'avenir.
FRAGMENS
D'UN
MÉMOIRE
SUR LES CAUSES DE L'EXCELLENCE
DE LA SCULPTURE ANTIQUE.
PREMIER FRAGMENT.
Le goût du beau considéré comme une des
causes de l'excellence de la Sculpture
antique.
UNE religion toute poétique et qui prêtoit
au pittoresque, une constitution libre , tels
sont les fondemens solides sur lesquels s'élevoit
chez les Grecs l'édifice majestueux de l'art. Le
goût du beau en ordonna et en embellit toutes
les parties. Soit que ce goût du beau fût chez
eux le résultat de remarques faites sur leur
propre configuration, soit que l'heureuse tem-
pérature du climat eût contribué à le déve-
lopper, toujours est-il certain que les Grecs
l'ont possédé dans le plus éminent degré. Non
contens d'étudier la beauté dans les êtres ani-
( IO)
més, de l'honorer, de témoigner pour elle
une-estime toute particulière, un respect même
qui sembloit quelquefois tenir de l'idolâtrie,
ils cherchèrent encore le beau morale ce beau
dont Cicéron dit : que si on pouvoit le contem-
pler des yeux, il exciteroit des amours admi-
rables. Leurs philosophes non moins fortunés
que leurs artistes en découvrirent l'essence j
Socrate en détermina les traits avec précision,
et le rendit visible aux yeux de ses disciples j
qui, épris à leur tour de ses charmes, en
consacrèrent l'utile et l'attrayante image dans
leurs immortels écrits. Le beau moral et le
beau physique dûrent agir et réagir mutuelle-
ment l'un sur l'autre : mais ce dernier gagna
sur-tout à sa liaison avec le premier. De cette
action et de cette réaction l'on vit naître la
grâce, qui n'est peut-être que le langage muet
du beau moral. Cette grâce imprimée aux
ouvrages de l'art devint une éloquence per-
suasive qui toucha les cœurs et enchaîna les
esprits ; et tel fut l'avantage que l'art des Grecs,
conduit, guidé par le goût du beau, retira
de son commerce avec la philosophie.
La beauté chez les modernes a été moins
connue et moins estimée ; elle semble même
n'avoir été sentie que par l'instinct de la vo-
( » )
lupté qui se l'est plus particulièrement appro-
priée, sans que l'art qui auroit dû la considérer
comme son bien propre, ait jamais fait de
grands efforts pour la revendiquer. Le beau
moral, il est vrai, a été moins négligé. Shaf-
tesbury est un des premiers qui, imbu de la
doctrine de Platon, a su nous en retracer tous
les charmes. Quelques - grands hommes dans
ces dernièrs temps se sont aussi distingués par
leur application à le chercher et à le rendre
pour ainsi dire palpable. Mais on ne voit pas
qu'il y ait eu jusqu'à présent une liaison sen-
sible par l'entremise de l'art entre le beau -
moral et le beau physique. L'artiste s'est con-
tenté d'exprimer ce dernier tel qu'il s'est ren-
contré dans les individus ; et le philosophe s'est
borné à l'étude du premier. Aussi nos gens
de lettres ont-ils été beaucoup moins connois-
seurs dans l'art que les anciens écrivains, dont
les ouvrages nous montrent qu'ils en connois-
soient l'essence et même les procédés. Les écrL.
vains modernes, à peu d'exceptions près, quand
ils ont parlé de l'art, l'ont fait ordinairement
en termes si généraux et si vagues , que l'on
sent tout de suite qu'ils ont été peu initiés à
ses mystères. D'un autre côté, les artistes mo-
dernes- ont eu en général trop peu de connois-
( 12 )
sance du beau moral, et l'on s'aperçoit égale-
ment à la première vue, que les êtres humains
qu'ont produits et le ciseau et le pinceau , ont
rarement été à l'école du philosophe. Ce com-
merce réciproque entre l'artiste et l'homme de
lettres seroit cependant à leur avantage mu-
tuel : ils s'entr'aideroient dans la recherche
.du beau. L'homme de lettres auroit souvent
la satisfaction de voir réaliser par le secours
de l'art des idées et des pensées que toute la
force de l'élocution ne peut rendre ; quelque-
fois même il feroit passer dans ses écrits ces
images sensibles et frappantes, qui décrivent
à l'entendement avec non moins de force que
les types originaux, effets surprenans de l'art,
ne parlent aux yeux. Cette action et cette réac-
tion de l'art sur les lettres et sur la philosophie,
et de ces deux dernières sur l'art, avoit indu-
bitablement lieu chez les anciens; leurs ora-
teurs , leurs philosophes font de fréquentes
allusions aux beaux arts ; et, comme l'a re-
marqué Webb , les poëtes en ont souvent em-
prunté leurs plus belles comparaisons, et il
est tels de leurs tableaux et de leurs images,
qui paroissent autant de .descriptions des ou-
vrages de l'art qu'ils avoient sous les yeux.
Le goût du beau fortifié chez les artistes
( 13 )
grecs par leur commerce avec tous les grands
hommes, avec les premiers de l'état, les phi-
losophes et les personnes lettrées, fit qu'ils ne
s'en tinrent pas seulement à l'expression du
beau naturel, animé même par le beau moral,
mais que par un généreux effort ils s'élevèrent i
encore jusqu'au beau sublime ; c'est-à-dire f i
ce beau qui, dégagé et épuré en quelque sort< ;
des affections et des formes humaines, en em -
prunte (suivant l'ingénieuse remarque de Winc >
kelmann, dans sa description de l'Apollon .)
seulement ce qu'il faut pour se rendre se) i-
sible.
Ce beau, qu'on peut regarder comn oe
l'exaltation de ce que la nature comporte de
mieux, soit au physique, soit au moral, adaf )té
en outre à de grandes circonstances, fut il m-
primé de bonne heure aux ouvrages de l'ai rt ;
et les divinités du premier ordre en fur eut
généralement revêtues. C'est ainsi que le fu-
piter de Phidias parut un être infiniment gra nd,
infiniment puissant, infiniment auguste , i nfi-
niment bon et sage. L'artiste, qui connoif isoit
son symbole à fond , chercha dans la créa turc
les traits épars et caractéristiques de ces d iffé-
rentes qualités. Il est certain que plus ces qua-
lités se manifestent dans l'homme, plus elles
( 14 )
nous paroissent avoir quelque chose de sur,
naturel et de divin, qui imprime le respect et
inspire l'amour. Par une sage combinaison, la
juste proportion et l'exagération quelquefois
^nécessaire de ces différens traits, l'art offrit
enfin la merveille d'un Dieu créé par la main
de l'homme. Ce beau sublime fut réparti aux
autres divinités en raison de leur rang, de leur
génération et de leurs attributs; mais aucune
ne le posséda aussi pleinement que le père des
dieux. Quand on compare les têtes et les statues
de Jupiter à celles des autres divinités, ce dieu
nous paroît comme un maître, comme un père
de famille dont le regard auguste et plein de
bonté s'étend avec complaisance sur tous ses
enfans. Les autres divinités nous offrent à
peine les nuances légères des passions hu-
maines. Ainsi Pallas, sa fille chérie, le verbe
ou la sagesse , qu'il a engendrée de lui-même,
paroît jouir de ce calme et de ce repos intel-
lectuel (i) qui est l'apanage de la divinité et
le fruit d'une connoissance souveraine. Ce
(1) Virgile nous représente Pallas privée de ce repos
ou (le ce calme :
Agidaque horrificam turbatœ Palladis arma.
VIRG. AEneid,
( 15 )
'calme et ce repos, comme l'a remarqué Winc1
kelmann, est singulièrement propre àlabeauté ;
mais je le crois plus nécessaire dans le visage,
qui est le miroir de l'âme, que dans les autres
parties du corps qui peuvent être mises en
action, et conserver néanmoins tous les ca-
ractères de la plus sublime beauté. Voilà une
distinction que je ne sache pas avoir été faite
par cet habile homme, qui insiste beaucoup
sur la nécessité de ce repos et cette décence
de maintien, qui paroît même douter que des
figures en action soient susceptibles de la
haute beauté. Il est vrai que le Jupiter de
Phidias étoit assis; mais ne voyons-nous pas
en pierre gravée le fragment d'un Jupiter
àuTépomiT^; ou fulminant, qui, armé de la
foudre et les bras étendus, paroît fendre l'es-
pace avec la vitesse de la pensée-? L'action ne
nuit aucunement à la beauté frappante dont
il est revêtu. Ce fragment admirable est sans
contredit une des plus sublimes conceptions
du génie gî-ec.
Quant à la décence de maintien à laquelle
dérogent les jambes croisées ( suivant Winc-
kelmann ), je remarquerai que l'on voit dans
la composition d'un bas-relief qui a tous les
caractères de l'antique, un Jupiter représenté
( 16 )
les jambes croisées , assis à côté de Junon et
recevant les supplications d'un mortel. Je ne
puis m'empêcher de citer ici le camée d'Athé-
uaion, dont l'inspection seule nous montre
combien le goût du beau chez les Grecs étoit
relevé. En effet si le sublime, suivant Longin,
est ce qui nous frappe, nous étonne et nous
ravit; cette composition y a plus d'un titre.
Le père des dieux, tenant son sceptre d'une
main , s'incline modérément pour lancer de
l'autre et diriger son tonnerre. Il est monté
sur un char attelé de quatre chevaux fou-
gueux : rien ne peut résister à ce tourbillon
de force divine, qui renverse dans son cours
tout ce que la terre a enfanté de plus terrible.
L'un des monstres, déjà vaincu, roule et ex-
pire sur l'arène; l'autre, grinçant des dents
et écumant de rage, tente une résistance inu-
tile. Le premier des coursiers immortels, ef-
frayé à l'aspect du monstre et de ses serpens,
se cabre : les deux qui se trouvent au milieu,
poussés d'une fougue étonnante, se précipi-
tent en avant; le quatrième semble vouloir,
d'un bond prodigieux, s'élancer jusqu'au pôle
du monde. Il n'y a rien d'étroit ni de borné
dans cet ouvrage ; tout y est pris au large;
l'échelle en est Immense ; tout s'y meut avec
( 17)
2
une force irrésistible. L'exécution en parolt
âpre et rude, mais savante pour ce qui con*
cerne les plans- Des figures sans mouvement,
<ou du moins qui n'en ont que peu, sont plus
susceptibles d'être travaillées dans le style de
Dioscoride ; mais dans des corps poussés d'une
grande vitesse , on doit moins s'attendre à dis-
tinguer le poli et le fondu des formes et des
surfaces.
Par de semblables élans l'art avoit pénétré
jusque dans l'Olympe : il en dévoila toutes les
merveilles. La beauté sublime devint l'étude
principale des artistes du temps de Phidias.
Le caractère et les formes de toutes les divi-
nités furent plus exactement déterminés ; mais
comme Jupiter lui-même quitte souvent le
séjour céleste et la compagnie des dieux pour
descendre sur la terre , où , déguisé sous di-
verses formes, il cherche à tromper et -à sé-
duire les beautés mortelles, de même Part,
après avoir entretenu commerce avec les
dieux, redesçendit parmi les hommes, et passa
de l'étude du beau sublime et sévère à celle
du beau naturel, du beau attrayant. Cette ré-
volution dans l'art ne doit pas être attribuée
seulement à une réforme projetée par les ar-
tistes; elle fut une suite de celle arrivée dans
( 18 )
la façon de penser des - Grecs , qui avoit déjà
beaucoup dégénéré.
Il faut convenir cependant que l'expression
du caractère de la beauté sublime avoit été
en quelque sorte épuisée, et qu'elle ne pou-
voit tout au plus être que nouvellement mo-
difiée , comme dans l'Alexandre tonnant d'Ap-
pelle. Aussi les artistes, entraînés par de pareils
motifs , et sur-tout par les circonstances, s'atta,
chèrent-ils particulièrement à rendre la beauté
- attrayante. Ils ne réussirent pas moins dans
cette dernière que leurs prédécesseurs n'a-
voient fait dans la première; et Praxitèle,
Lysippe et Purgotèle, enfantèrent de nouveaux
miracles. Mais l'art nouveau fut à l'art ancien
ce que la volupté est à la sagesse; aussi peut-on
dire que l'art offrit en quelque sorte l'état des
moeurs de la Grèce.
Dès les temps les plus reculés le goût du
beau s'étoit manifesté chez les Grecs par le
vif intérêt .que prirent à la beauté tous les
grands hommes. Dans les temps héroïques
même on voit qu'elle devint le lien sympathique
qui unit plusieurs héros. Théocrite , dans sou
Idylle XIII, intitulée Hylas, s'écrie : « Nous
ne sommes pas les premiers à qui les belles
choses ont paru telles. Le fils d'Amphitryon ,
( 19 )
i *
Hercule au cœur d'airain, qui combattit le
lion de Némée, aima aussi le jeune Hylas à la
belle chevelure : il lui montra tout, comme
un père à un fils chéri, pour qu'il pût retirer
de ses instructions et profit et gloire. Il ne le
quittoit jamais, afin qu'instruit suivant sa
pensée , et pratiquant auprès de lui des leçons
de sagesse, il pût devenir un jour un homme
fort et vertueux. » Ces grands hommes, pré-
venus en faveur de la beauté, cherchèrent à
lui donner plus de lustre en y joignant le
beau moral. Ainsi le goût du beau semble
avoir été antérieur à l'art. Beaucoup de per-
sonnes cependant l'ont regardé comme une de
ses conséquences; mais c'est faute d'avoir re-
marqué qu'il date, chez les C,,recs., de la plus
haute antiquité. Il se range donc naturelle-
ment au nombre des causes qui ont contribué
à la perfection de la sculpture antique.
( 20 )
SECOND FRAGMENT.
Partie d'un plan d'étude à Suivre dans
l'art moderne.
A l'aide des établissemens dont nous venons
de parler, l'art ne pourroit manquer d'atteindre
à un degré de perfection inconnu jusqu'à cette
lieure; et ses progrès seroient d'autant plus
solides 3 que le plan d'étude et le genre d'ins-
truction adoptés dans les écoles seroient plus
raisonnables. Il est peu d'artistes qui n'aient
à regretter des mois et des années perdus en
de faux plans d'étude. Ce ne seroit pas rendre
un service médiocre à ceux qui entrent dans
la carrière de l'art, que de leur tracer une
route à l'aide de laquelle ils pussent moins
s'égarer 3 et parvenir plus tôt au but qu'ils se
proposent : ce seroit en rendre un plus grand
encore à l'art moderne en général, et au
peuple qui veut le cultiver, que de déterminer
un plan d'étude qui tendît moins encore aux
progrès individuels des artistes qu'à ceux de
( 21 )
l'art même. Cette distinction est délicate, et
mérite le plus sérieux examen.
Si, en se pénétrant bien de toutes les diffi-
cultés de l'art, et en prenant la ferme réso-
lution de les vaincre , on vient à sentir que,
pour arriver à une imitation exacte et savante
de la belle nature, il faut nécessairement ana-
lyser l'objet à imiter, et faire passer cette mé-
thode analytique dans l'exécution , on aura
trouvé en quelque façon la clef de l'art , et on
ne tardera pas à s'apercevoir que plus l'analyse
sera exacte et déterminée dans ses moindres
parties , plus la connoissance sera claire et
distincte, et plus l'imitation, se ressentant de
cette qualité , s'assimilera au type original.
Mais comme dans un objet très-compliqué,
tel que le corps humain , cette analyse doit
être fort longue pour être bien faite , il arrive
qu'on se dégoûte aisément d'une méthode fas-
tidieuse , et qu'on cherche à généraliser sur-
tout dans l'exécution; et c'est là ce qui arrête
les progrès de l'art, quoique , par ces mé-
thodes incomplètes, certains artistes se fassent
une manière facile et brillante. Il seroit aisé
de donner un plan d'étude, par lequel les élèves
parviendroient (à leur exemple) à exécuter
avec rapidité des ouvrages d'une force rela-
( 22 )
iive, mais qui seroient toujours fort éloignes
du degré de perfection auquel ils doivent
tendre. Ce plan est malheureusement celui
qui a été le mieux connu et le plus suivi. Le
défaut d'analyse exacte a fait naître ces ma-
ni ères larges, ces traits hardis, et toutes les
particularités qui ont distingué certains maîtres
et certaines écoles de l'art moderne. Comme
on envisage plutôt le profit qu'on peut retirer
de, ses ouvrages que la perfection de l'art, on
s'attache sur-tout à trouver des méthodes ex-
péditives ; l'analyse se fait moins bien, et l'art
reste toujours en arrière.
L'art moderne ressemble en ce point à l'art
antique dans sa décadence. Les premiers
maîtres, chez les Grecs, sentirent toutes les
difficultés attachées à la pratique de l'art ; et,
ne perdant pas de vue sa perfection , ils éta-
blirent a pour l'exécution) des règles et des
maximes calquées en quelqué sorte, sur les
procédés mêmes de la nature. Ils se persua-
dèrent, avec raison, que plus l'art définit
exactement son modèle, plus la ressemblance
doit être juste : l'art dut 3 en conséquence,
embrasser plus de parties dans l'exécution, et
l'exécution elle-même devenir plus difficile. Ils
ne se contentèrent pas d'une méthode synthé-
( 23 )
tique, qui , en embrassant le tout sans la re-
cherche pénible des parties, leur auroit donné
des résultats semblables à ceux que présentoi t
l'art chez les Egyptiens, qui se contentoient de
masser. Ils furent heureux, peut-être , de n'a-
voir pas sous les yeux des ouvrages supérieurs,
qu'ils auroient cherché à imiter sans trop con-
noitre les raisons secrètes de leur excellence,
et dont la vue (en supposant même qu'ils
eussent persisté dans leur premier plan d'é-
tude ) , les auroit infailliblement découragés de
la poursuite de principes qui , tout solides
qu'ils pussent être , ne les auroient pas im-
médiatement fait parvenir au même degré de
perfection.
Les premiers essais de l'art, chez les Grecs,
furent durs, secs et trop ressentis. Cette du-
reté n'étoit pas dans la nature ; elle fut seule-
ment l'cfft t d'une méthode solide, par laquelle
les artistes cherchoient à se rendre raison de
tout, en accusant chaque partie, et en les pro-
nonçant fortement. Ils ne voyoient pas les ob-
jets moins beaux que les modernes ne les
voient; mais, ayant une théorie plus profonde,
ils la faisoient toujours concorder avec la pra-
tique, et, ne se contentant pas, comme ces'
derniers, d'une représentation brillante, mais
(»4)
foible , vague et peu correcte, ils préférèrent
être durs en commençant, pour être savans
par la suite.
Dans un siècle. de décadence, le fardeau de
l'étude devenant trop pesant pour de foibles gé-
nies , on chercha, comme chez nous, des mé-
thodes abrégées, et l'art périt. C'est dans ce
sens , je crois, qu'on devroit entendre ce pas-
sage de Pétrone, si peu compris des commen-
tateurs , et dont Winckelmann a donné une
explication plus ingénieuse que solide : Pic*
tura quoque non alium exitum fecit, cùm
JEgyptiorum audctpia 1àm magnœ artzs cornr
pendiariam invenit. Et la peinture n'eut pas
un meilleur sort, quand l'audace, présomp-
tueuse des Égyptiens eut înyenté une méthode
abrégée pour la pratique d'un art aussi grand.
Il semble que , par compendiariam, on pour-
ront entendre une méthode abrégée d'étudier
et de pratiquer l'art, méthode qui , en évitant
aux artistes-des études longues et pénibles, leur
facilitoit l'exécution de leursouvragesn,
Winckelmann, qui avoit hésité long-temps
sur le sens de ce passage , se détermina enfin,
d'après la découverte qui fut, faite- à Hercu-
lanum d'un certain genre de peintures d'or-
nemen^ à-croire que ce mot de compendia -
( 25 )
riant exprimoit cette espèce de peinture, ou
les figures distribuées en grand nombre, et
réduites à de petites proportions, offroient
comme un abrégé de cet art. Cette explica-
tion est fort recherchée. La première est plus
simple et plus naturelle 3 et paroit même s'ac-
corder avec le génie de la sculpture égyp-
tienne , qui étoit aussi une espèce de com-
pendium ou d'abrégé de l'art , puisque les
statuaires égyptiens ne travailloient guère que
les masses y sans traiter les détails de leurs
figure^
Ces méthodes abrégées sont pernicieuses
aux progrès de l'art, qui étant une imitation
de la nature, doit être en quelque sorte in-
fini comme elle. Il ne faut pas espérer de le
voir parvenir jamais au degré d'excellence où
les Grecs l'ont porté , tant que ces méthodes
seront en vogue, et que les artistes cherche-
ront moins la perfection de l'art que leur in-
iérêt particulier. Il en est peu auxquels une
voix secrète n'ait dit souvent : qu'ils devoient
suivre un plan d'étude plus raisonné. Mais les
difficultés les ont rebutés ; ils ont été super-
ficiels. Quelques autres, pour avoir étudié
l'antique, ont cru avoir tout fait. La facilité
qu'une grande habitude 4e modeler-, ou de
( 26 )
dessiner d'après l'antique, leur avoit acquise ,
leur a tenu lieu de science ; ceux-ci sont de-
venus imitateurs.
Tel est précisément l'état de l'art parmi
nous. Dans l'étranger on a assez plaisamment
nommé notre manière de traiter l'art , le
goût français-grec; ce n'est pas que les autres
nations ne soient plus ou moins tombées dans
le même défaut, et qu'on ne puisse, par
exemple, qualifier de goût anglo-grec la ma-
nière anglaise de pratiquer l'art. Mais il se
peut qu'une teinte de génie national plus for-
tement prononcée chez nous que chez d'autres
peuples , et qui se sera conservée dans nos
imitations de l'antique, ait provoqué de leur
part cette définition satirique. Au reste,
comme elle importe une remarque judicieuse
et vraie, nous ne devons pas savoir mauvais
gré à ceux qui l'ont faite ; elle doit nous faire
sentir combien nous avons jusqu'ici fait peu
de progrès,- et combien nous sommes infé-
rieurs à l'art grec que nous avons pris à tàche
d'imiter. En effet, si nos productions dans l'art
venoient à subir le sort des ouvrages grecs, et
s'il arrivoit qu'après avoir demeuré ensevelies
avec ces derniers pendant des siècles, elles
reparussent avec eux à la lumière en fragmens
( 27 )
ou en entier chez quelque peuple nouveau
avide de connoissances, et doué du goût des
belles choses, croit-on qu'il ne sauroit pas
faire une différence de l'antique français-grec,
anglo-grec , ou de tout autre? Il la feroit sans
doute cette différence, et plus aisément en-
core que les connoisseurs de nos jours n'ont
fait celle des imitations du siècle d'Hadrien
d'avec les ouvrages des temps antérieurs.
Mais, dira-t-on, l'antique étant, de l'aveu gé-
néral, la règle du beau et pour la forme et
pour le caractère, ne- doit-on pas chercher à
l'imiter, et à faire entrer cette étude dans un
plan d'instruction pour les élèves? Il n'est pas
douteux qu'il ne faille étudier l'antique , et
l'étudier même sérieusement. Il est inutile à
présent de poser en question lequel est pré-
férable d'étudier l'antique ou la nature : il
faut étudier l'un et l'autre ; mais c'est la na-
ture qu'il faut plus particulièrement et plus
strictement imiter, et c'est en profitant des
travaux de nos prédécesseurs , des maximes
qu'ils ont établies , en suppléant même par
de nouveaux moyens aux ressources qu'ils
avoient pour cette étude, et qui nous man-
quent , que nous devons parvenir à cette imi-
tation.
( 28 )
Tout le monde sait qu'une des principales
causes de l'excellence des Grecs dans l'exécu-
tion j a été l'occasion fréquente qu'ils avoient
de voir et d'étudier le nu. dans les gymnases
et tous les lieux publics où les athlètes 3 les
lutteurs et la jeunesse s'exerçait. En rentrant
dans leur atelier, où ils avoient encore des
modèles choisis, ils faisoient plus aisément
passer sur leurs ouvrages des mouvemens, des
traits de beauté et des formes qu'on ne peut
saisir que dans la nature agissante. Nos mo-
dèles gagés ne peuvent- suppléer que foible-
ment aux avantages que devoit leur procurer
la vue constante de figures de tous les tempé-
ramens et de tous les âges, toujours variées
dans leurs attitudes et leurs actions., et dé-
voilant sans cesse par leurs mouvemens divers,
le jeu des muscles. Les modernes , privés de
pareils avantages, ne doivent pas se flatter de
pouvoir jamais les égaler dans la représenta-
tion d'une nature qui ne se découvre point à
eux comme elle se découvroit aux Grecs : ils
se trompent s'ils croient y parvenir par l'imi-
tation seulement; elle les laissera toujours fort
au-dessous de leurs modèles. L'art des Grecs
porte une empreinte et un caractère pour 1 exé-
cution et pour la composition, que l'art mo-
( 29 )
tlerne ne revêtira jamais avec succès, tant que
nos mœurs, nos opinions, nos habitudes se-
ront différentes des leurs. Ce n'est donc pas
à imiter les Grecs purement et simplement j
que doivent tendre les efforts de nos artistes;
mais c'est à donner à l'art moderne un carac-
tère original qui lui convienne. Léonard de
Vinci et Michel-Ange avoient soupçonné la
possibilité de créer ce nouveau style : la ma-
nière dont ils ont traité l'art nous engage à le
croire. Si les écoles d Italie avoient marché sur
leurs traces , et su profiter des idées et des
découvertes de ces grands hommes, l'art mo-
derne auroit pris un caractère marqué , un
style qui lui auroit été propre, au lieu qu'il
en a manqué jusqu'à présent, ou du moins
n'en a pas eu d'autre que celui de l'imitation
qui est le plus suivi.
L'étude approfondie du corps humain et la
géométrie peuvent seules nous faire parvenir à
ce style nouveau dans l'exécution. Les belles-
lettres et le commerce des artistes avec les sa-
vans, pourront les aider pour l'idéal de l'art et la
composition. Cette étude du corps humain est
d'autant plus n écessa ire aux modernes, qu'elle
doit remplacer pour eux les avantages qu'a-
voient les anciens dans l'étude du nu , et dont
(30)
ils sont privée. La géométrie sera d'un grand
secours à l'art, parce qu'une science qui ac-
çoutume l'esprit à ne se point contenter d'une
connoissance superficielle des choses , et lui
fait désirer une démonstration en tout, doit
avoir un rapport merveilleux avec des arts tels
que la peinture et la sculpture, qui sont comme
Une démonstration continuelle des objets, et
dans lesquels la démonstration doit être si
palpable et si frappante. Les artistes grecs
étoiènt géomètres : nous savons que l'un-d'eux,
Pamphyle , disoit : qu'il n'étoit guère possible
de faire des progrès solides dans l'art sans le
secours de la géométrie. Quant à l'anatomie,
je doute qu'elle ait été généralement pratiquée
par les artistes grecs ; il n'y a rien de bien au-
thentique qui puisse nous confirmer qu'ils aient
disséqué des corps. Les auteurs qui font des
allusions si fréquentes aux ouvrages de l'art j
souvent même aux procédés suivis dans leur
exécution, n'auroient pas manqué de nous ins-
truire d'un point aussi important. Winckel-
mann, qui étoit plus à portée que personne,
par sa vaste érudition, de faire les recherches
nécessaires à ce sujet, n'en dit rien dans son
histoire de l'art. Il conjecture seulement que
Lysippe ayant amené une réforme dans l'art,

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