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France et Russie, avantages d'une alliance entre ces deux nations, par Eug. Quesnet et A. de Santeul

De
138 pages
H.-L. Delloye (Paris). 1843. In-8° , IV-133 p..
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FRANCE ET RUSSIE.
Imprimerie de Félix LOCQUIN, 16, reu N.-D. des Victoires,
FRANCE ET RUSSIE.
AVANTAGES
D'UNE ALLIANCE
ENTRE
CES DEUX NATIONS;
PAR
M. QUESNET ET A, DE SANTEUL.
PARIS
H. L. DELLOYE, ÉDITEUR.
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES,
Palais-Royal, galerie d'Orléans.
1843
PRÉFACE.
Qu'on ne s'étonne pas de lire deux noms sur
un volume aussi mince. Ce livre est le résultat
de travaux communs; il présente le résumé de
discussions animées, de longues études sur
l'histoire ; il offre un examen impartial de faits
contemporains et cherche parfois à deviner
ceux de l'avenir. Ce n'est pas tout, ce livre, tel
que le voici, est en contradiction sur plusieurs
points avec les doctrines et les actes d'hommes
éminents pour lesquels nous professons la plus
haute estime. L'un de nous n'aurait donc pu
s'effacer sans laisser à l'autre une reponsabilité
dont chacun doit accepter loyalement sa part.
Un ouvrage sérieux, rempli de vues pro-
fondes, a été publié récemment sur le sujet
qui nous occuper. L'auteur, qui a voulu rester
inconnu, marche au même hut que nous, mais
par une voie différente. Se livrant à des consi-
dérations élevées sur la politique générale de
l'Europe, il ne s'impose pas ostensiblement
l'examen des faits, et fort de son propre fonds,
il s'affranchit du joug des citations historiques,
en supposant la généralité des lecteurs initiée
aux bases matérielles de sa polémique. Nous,
au contraire, nous avons recherché et exposer
les faits avec un soin scrupuleux, n'ayant d'autre
ambition que celle de faire surgir les consé-
quences morales de la nature des choses
mêmes, en un mot, d'appuyer nos théories sur
l'autorité de l'histoire, dont le texte est ici pour
le public un moyen de contrôle, et pour nous
une garantie. Notre publication serait donc, à
l'égard de l'ouvrage cité, une sorte de complé-
ment qui ne saurait en rien lui ôter de son im-
portance.
En résumé, nous ne doutons point que la
publication de cet aperçu ne nous suscite des
contradicteurs ; mais aussi nous espérons que
tout lecteur, quelles que soient ses opinions
— iij —
politiques, reconnaîtra la droiture de nos in-
tentions dans un travail inspiré par un sincère
amour du pays, dont le but est de détruire des
préjugés et rendre justice à qui de droit.
RELATIONS
DE
LA FRANCE AVEC LA RUSSIE
JUSQU'EN 1825
Quand Pierre Aléxéïévitch vint pour la première
fois rendre visite à Louis IV, la maison du roi était
sous les armes: on mena le jeune prince jusqu'au
carrosse du czar. Pierre, étonné et inquiété de la foule
qui se pressait autour de ce momnarque enfant, le prit
et le porta quelque temps dans ses bras . Plus tard,
il s'en fut contemples silencieusement madame de
Maintenon dans sa retraite de Saint-Cyr. Puis,
après avoir ainsi salué la monarchie de Louis IXV
qui n'était plus et celle de Louis XV qui n'était pas
encore, il reprit son rôle d'observateur, et se mit à
étudier cette France, qu'il ne voyait qu'après avoir
parcouru la moitié de l'Europe.
Ce n'était pas seulement l'homme curieux, opi-
niâtre, tout à tour soldat, charpentier, anatomiste et
1
pilote, jaloux de tout, apprendre, pour enseigner tout
à ses peuples; c'était le maître d'un nouvel empire,
le vainqueur de Charles XII, l'homme de génie dont
le monde admirait avec crainte les prodigieuses en-
treprises.
y. Pierre devait se souvenir que, le cabinet de Ver-
sailles avait appuyé les prétentions du prince de
Conti, concurrent de son protégé Auguste, au trône
de Pologne; il ne, pouyait, non plus, avoir oublié
qu'à Frauenstadt un régiment français au service de
la Saxe, en passant du côté des Suédois, avait attiré
sur ses troupes une sanglante défaite ; il avait d'ail-
leurs puisé dans ses voyages, particulièrement en
Angleterre, quelques préjugés contre la France. La
grance du jeune Louis XV, l'affabilité du régent,
l'empressement de la nation, changèrent ces mau-
vaises dispositions; et le czar, dévenu l'objet de la
plus brillante hospitalité, se prit à aimer sincère-
ment la France.
Ce qui se passait alors dans ce pays ressemblait
bein peu aux révolutions du palais de Moscou; le
czar s'étonnait que la régence pût sans danger rester
entre les mains d'un prince qui n'avait qu'un pas à
faire pour monter sur le trône, et l'admiration qu'il
conçut pour la personne du due l'Orléans, fut une
des premières causes des bons rapports qui s'établi-
rent aussitôt entre les deux peuples.
Avant de commencer; son second voyage , Pierre
s'était assuré que les Turcs seraient fidèles à la paix
du Pruth. Il avait reçu les ambassadeurs du shah de
Perse,, du khan des Usbeck et d'autres peuples, de
l'Asie, qui tous,venaient lui rendre hommage.
Il trouva la France épuisée par les dépenses d'une
longue guerre, et remplie de charlatans politiques
qui tous proposaient des moyens infaillibles de réta-
blir le crédit public. Le peuple, qui avait insulté aux
restes du grand roi, n'était point encore revenu des
illusions que fait toujours naître un règne nouveau.
En haine des courtisans de Louis XIV, il donnait sa
faveur aux roués du Palais Royal, et se complaisait au
spectacle des scandales que les grands étalaient avec
orgueil à ses yeux étonnés. On applaudissait au
triomphe que la maison d'Orléans avait remporté
sur les bâtards légitimés; l'on voyait avec confiance
le jeune roi sons la conduite d'un prince qui rappe-
lait le souvenir de Henri IV, par ses vices comme par
ses vertus.
L'Angleterre, profitant de la facilité du régent et
de la probité douteurse de son ministre Dubois, se
rapprochait de nous. Bien résolu d'ailleurs à con-
server la neutralité dans toutes les querelles conti-
nentales, le successeur de la reine Anne, Georger Ier,
avec l'aide de son ministère whig, s'appliquait uni-
quement à rétablir l'ordre dans les finances de son
royaume.
Philippe V, roi par la grace de la France s'effor-
çait de revenir sur les concessions que lui avait im-
posées le traité d'Utrecht. Son ministre Alberoni
s'occupait à troubler l'Europe par des intrigues, pour
donner la régence de Louis XV à son maître.
Tandis que l'occident et el midi de l'Europe
étaient égités par ces manoeuvres, un plénipoten-
taire secret du roi de Suède préparait le désordre
dans le nord, et tramait avec le favori de Philippe V
les plus audacieux projets. Le baron de Goertz vou-
lait réconcilier Charles XII avec le czar, afin de
rendre à Stanislas la couronne de Pologne et de dé-
trôner le roi d'Angleterre.
La Prusse, nouvellement constituée en royaume,
jetait les fondements de sa puissance, qui déjà don-
nait des craintes à l'Autriche. Frédéric Guillaume
prenait ses mésures pour profiter des dépouilles de la
Suède et de la Pologne dont les dissensions faisaient
présager les désastres.
L'année suivante (1718) la Providence, en frap-
pant Charles XII d'une mort inopinée, anéantit tous
ces projets criminiels qu'Alberoni alla expier dans
l'exil, et que Goertz paya de sa tête. En présence
de tant d'intérêts mis en jeu, de tant d'intrigues en
mouvement, le voyage de Pierre devait nécessaire-
ment avoir une signification politique.
Le czar comprenait parfaitement qu'il était devenu
par sa victoire sur Charles XII, un objet d'inquiétude
et d'envie pour ses rivaux comme pour ses alliés;
qu'ainsi tous allaient se réunir contre lui, sous le pre-
texte, de protéger le roi de Suède, qui n'était plus à
redouter pour personne. Dans la prévoyance d'une,
rupture avec les états duinord, l'Autriche et même
l'Angleterre, il voulait se rapprocher de la France.
Dix ans plus tôt (1707), un envoyé de Louis XIV
en Saxe, Buzenval avait cherché à le réconcilier
avec Charles XII: Pierre pensa que le même rôle,
pourrait encore convenir au cabinet de Versailles.
Oubliant donc que, depuis cette époque, le ministère
Avait donné sa garantie au banquier Samuel Bernard,
pour qu'il prêtât à la régence de Stockholm l'argent
nécessaire pour solder les débris de l'armée sué-
doise, il proposa au duc d'Orléans la médiation
entre la Suède et la Russie, et de plus une alliance
défensive entre ces couronnes et, celle d'Espagne.
Ce traité aurait rendu la France arbitre de l'Europe,
mais il aurait alarmé l'Angleterre; on sacrifia l'in-
térêt et la gloire de la patrie au désir de ne point
choquer les susceptibilités de la Grande Bretagne;
les propositions de Pierre furent rejetées.
La guerre entre la Russie et la Suède continua
jusqu'en 1721. Alors cette médiation qu'on avait
refusée quatre ans auparavant, quand il y aurait eu
courage à l'accepter, on l'offrit, lorsque déjà l'An-
gleterre avait fait proposer la, sienne par l'amiral
Norris, commandant une,escadre dans la Baltique.
Le plénipotentiaire Campredon, alla, de Pétersbourg
— 6 —
à Stockholm, les conférences s'ouvrirent à Nystadt,
et la paix fut enfin proclamée (1722). Ce traité
donna à l'empiré Russe la Livonie, l'Esthonie, l'In-
grie, une portion de la Carélie et de la Finlande, et
plusieurs îles dans la Baltique.
Dans cette négociation importante, si le rôle de
la France ne fut pas aussi brillant que Pierre avait
voulu le lui donner, il fût encore plus digne qu'on
n'aurait pu l'attendre du peu d'énergie qu'avait pré-
cédemment montré le régent. Il est important de re-
marquer que les résultats de cette grande lutte dé-
passèrent les espérances du czar. " Si les Suédois,
« disait-il, m'avaient laissé l'arbitre de la paix, elle
« leur aurait été bien moins désavantageuse. »
Ainsi, la première fois que la France intervint direc-
tement dans les' affairés de la Russie, ce fut pour
augmenter la puissance de cet empire et faire con-
sacrer par un traité solennel les pllus belles conquêtes
de Pierre-le-Grand.
Il n'entre point dans le plan que nous nous
sommes assigné de suivre le czar dans l'accomplis-
sement de l'oeuvre prodigieuse à laquelle il s'était
voué: mais, le résumé rapide que nous sommes
obligé de tracer des relations anciennes de la
France avec la Russie, nous ne devons pas omettre
de dire la part qu'ont eue nos compatriotes à toutes
ces importations civilisatrices. Un Français fonda à
Saint-Pétesbourg une manufacture de glaces; un
autre fabriqua des tapisseries à l'instar de celles des
Gohelins; un, troisième enseigna l'art de filer l'or et
l'argent, et tous trouvèrent auprès du souverain en-
couragement et protection.
Après la mort de son époux (1725); l'impératrice
Catherine s'efforça de continuer la réforme. Pierre II
(1727) suivit aussi les mêmes errements sous la ré-
gence de Mentzikof. La disgrâce de ce favori fut le-
grand événement de ce règne ; le pouvoir tomba
aussitôt dans les mains des Dolgbrbuki, et la réac-
tion barbare apparut menaçante. Mais la Providence
ne permit point ces retours imprudents vers le passé.
Anne Ivanowna, nièce du grand homme, appelée au
trône (1730) par le parti oligarchique, trompa les
espérances des grands, et acheva-la ruine de la haute
aristocratie. Trois étrangers, Biren, Osterniann ,
Munich, gouvernèrent pendant ce règne, et, malgré
bien des fautes et des crimes, contribuèrent beau-
coup à la grandeur de l'empire, en mêlant le nom
et les armes de la Russie aux événements européens.
En faisant épouser à Louis XV la fille d'un roi de
Pologne détrôné, le duc de Bourbon avait consulté
seulement son intérêt personnel, et cette reine n'eut
pas même assez de pouvoir pour le maintenir au mi-
nistère. Cette union; ne donna aucun nouvel allié à la
France ; elle déplut à la Russie, et entraîna Louis XV
dans une guerre dispendieuse.
Le roi de Pologne étant mort (1733), l'occasion
-8-
parut, belle pour rendre à Stanislas le trône qu'il avait
occupé, mais la Russie fit marcher ses armées pour
soutenir les droits du fils d'Auguste; Stanislas; en-
core une fois vaincu, se retira chez son gendre.
Comme il était difficile d'attaquer l'impératrice Anne,
qui avait eu la plus grandepart à la défaite de Lesc-
zinski, le roi de France s'en prit à l'empereur Char-
les; VI, qui s'était allié avec elle, et, pour venger son
beau père, il se jeta sur PAllemagne et sur l'Italie.
Cette guerre setermina par le traité dé Vienne, qui
donna la souveraineté viagère de la Lorraine à : Sta-
nislas pour prix de sa renonciation au trône de Po-
logne.
N'oublions point un trait qui honore l'impératrice
Anne, et qui contribua beaucoup à changer en Eu-
rope l'opinion qu'on s'y était faite du gouvernement
Russe. Quinze cents Français avaient été envoyés en
Pologne par le timide Fleury au secours de Stanis-
las, le brigadier qui les commandait, ne croyant pas
sa mission sérieuse, alla relâcher en Danemarck. In-
digné de cette retraite, le comte de Peblo, ambas-
sadeur français en ce pays, se mit à la tête de ces
soldats, et courut au secours de Stanislas : il perdit
layie, et; sa troupe obtint une capitulation honorable.
Mais un navire russe ayant été pris en ce temps-là
même par un vaisseau du roi de France, les quinze
cents hommes furent retenus et transportés près de
Pétersbourg. Ils s'attendaient à un sort rigoureux, à
— 9 —
des traitements barbares, l'impératrice Anne accueil-
lit les officiers avec les plus grands égards, et fit don-
ner aux soldats les habits dont ils avaient besoin.
Quelques années plus tard ( 1740 ) les intérêts
français et russes se trouvèrent encore en opposition.
Après la mort de l'impératrice Anne, la couronne
fut déposée un instant sur le berceau d'un enfant de
deux mois, Ivan VI, et le sceptre confié aux mains
de Biren. Celui-ci, universellement haï, se vit bien-
tôt arracher le pouvoir, qui fut donné à la mère du
jeune czar, Anne de Mecklembourg.
Cependant de graves événements s'accomplissaient
en Europe. L'empereur Charles VI était mort et,
malgré sa pragmatique publiée en 1713, plusieurs
princes disputaient vivement à Marie-Thérèse l'hé-
ritage paternel. La France, la Prusse, l'Espagne, la
Pologne et la Sardaigne se déclarent contre la reine
de Hongrie. La régence de Saint-Pétersbourg, qui
d'abord avait hésité, semblé enfin vouloir prendre
parti pour la fille de Charles VI. Alors, l'ambassa-
deur de France en Russie, le marquis de la Chétar-
die, aidé du médecin l'Estocq, met à exécution un
complot qui place sur le trône impérial Elisabeth
Petrowna, fille de Pierre et de Catherine (1741).
Avant son avènement, la nouvelle czarine avait
elle-même, et dans l'intérêt de la France, excité les
Suédois à la guerre, elle les combattit; pour ne
point se laisser entraîner dans l'alliance française,
- 10 -
elle chassa la Chétardie de ses états, envoya l'Estocq
en Sibérie, et promit son secours à Marie-Thérèse.
Après de rapides avantagés remportés par la
France et ses alliées, la désunion soigneusement
fomentée par l'Angleterre, éclata dans leur armée,
et amena bientôt le traité de Breslaw qui rendit au
parti de Marie-Thérèse, la Sardaigne, la Hollande,
la Russie , l'Angleterre et la Saxe , tandis que la
France et la Prusse continuèrent à combattre. En
1748, le traité d'Aix-la-Chapelle mit fin à la guerre.
Frédéric conserva la Silésie , l'époux de Marie-
Thérèse lé titre d'Empereur, et Louis XV abandonna
toutes ses conquêtes.
Pendant la paix, le traité fameux de 1756 fut né-
gocié et conclu: la France se trouva enchaînée à la
fortune de l'Autriche, sa rivale depuis trois siècles;
tous les résultats de la politique de Henri IVet de
Richelieu furent anéantis.
L'anné précédente (1755), le roi de Prusse
voyant qu'une nouvelle guerre était chaque jour
plus; imminente , avait proposé une alliance à la;
France; sur le refus du cabinet de Versailles il s'é-
tait ligué avec l'Agnleterre. Toute la politique de
l'Europe se trouva ainsi changée: le roi de France
devint l'ennemi de son ancien allié le roi de Prusse,
et l'Impératrice Reine eut pour soutiens la Russe,
la Suède et la France.
— 11—
En 1745, l'héritier présomptif de l'Impératrice
Elisabeth épousa la tille du prince d'Anhalt, maré-
chal des armées prussiennes et ami de Frédéric. Si
Pierre devint amoureux de la jeune princesse aussitôt
qu'il la vit, il fut loin de produire le même effet sur
elle. Son visage insignifiant, la nullité de son jugé-
ment, et plus tard sa laideur extrême, causée par la
petite vérole , ne pouvaient qu'éloigner de lui une
femme placée au dessus de toutes celles dé son
temps, par sa beauté remarquable et son esprit
supérieur.
Ce fut donc avec résignation et comme pour
obéir a la destinée, que Catherine se laissa conduire
à l'autel. Les commencements de cette union firent
espérer à la jeune épouse qu'elle pourrait au moins
s'accoutumer au grand duc. Celui-ci, en effet , re-
cherchait l'occasion de lui prouver sa passion par
les soins les plus empressés. Mais le naturel, plus
fort que la raison, l'emportant bientôt, on le vit re-
tomber dans tous les excès auxquels il avait paru
renoncer, et Catherine qui avait mérité l'amour du
peuple par ses libéralités et sa conduite habile, devint
pour ce prince un objet de haine.
Empereur, Pierre III n'agit pas avec plus de
réserve; la nation lui reprochait son extravagant
enthousiasme pour le roi de Prusse qui l'avait en-
trainé à signer un traité de paix contraire aux inté-
rêts de la Russie, alors que Frédéric avait perdu
Colberg, son dernier boulevart. Elle l'accusait aussi
de méditer des projets hostiles à la religion. On
conspirait de tous côtés : Orlorf, jeune officier, qui
s'était fait distinguer de l'Impératrice, excitait la
noblesse et l'armée en leur représentant l'état d'a-
vilissement où elles étaient réduites sous un prince
qui préférait une nation étrangère à celle qu'il gou-
vernait; d'autres cherchaient à soulever le peuple en
le menaçant des plus grands dangers, s'il conservait
pour monarque un homme qui ne respectaitrien, pas
même la religion.
L'Impératrice, fatiguée des persécutions de son
mari, craignant qu'il ne voulût attenter à ses jours et
à ceux de son fils Paul , dont il contestait la légiti-
mité, se joignit aux mécontents. Enfin, le 9 juillet
1762 éclata la révolution qui mit fin au règne de
Pierre III et qui donna la couronne à Catherine.
L'ambassadeur de France, le baron de Breleuil,
était en route pour Paris quand il apprit ces événe-
ments. On lui avait fait part de la conjuration,
Catherine lui avait même demandé une modique
somme qui lui était nécessaire; mais ce ministre, peu
jaloux d'imiter la Chétardie, et ne pouvant croire
au succès d'un complot tramé par des jeunes gens in-
discrets, avait refusé l'argent.
Après avoir calmé l'agitation, suite inévitable d'une
révolution, Catherine donna tous ses soins au gou-
vernement de ses états. Elle créa des banques pu-
— 13 —
bliques, un grand nombre de manufactures, une
académie; elle attira à Pérersbour tous les hommes
éminents qu'elle put décider à quitter leur patrie, et
entama une correspondance avec ceux qui ne vou-
lurent pas céder à ses instances. L'ordre des Jésuites,
condamné par Ganganelli et chassé de l'Europe
entière,trouva un asyle auprès de Catherine qui l'em-
ploya à répandre l'instruction dans l'Empire et le
réconcilia plus tard avec le saint siège.
Mais l'attrait qui s'attache à toutes les actions de
cette femme illustre, ne doit point nous faire oublier
l'objet principal de notre travail, c'est assez parler de
sa personne et de son gouvernement général, voyons
dans ce règne si bien rempli, quels sont les évèn-
ment dont nous devons nous occuper à cause de
leurs rapports avec la France.
Peu de temps après son avènement (1764) l'Im-
pératrice sollicitée par une partie de al noblesse
polonaise, donna le trône de Pologne à Stanislas
Pomotowski. Le peu de fermeté de ce prince et les
vues ambitieuses de Frédéric précipitèrent le premier
démembrement de ce royaume; mais les causes de
cet évènement étaient anciennes et dérivaient d'une
longue série de guerres, de fautes et de malheurs.
La Pologne , divisée par les factions, avait depuis
longtemps le tort d'être ingouvernable. Ce n'était
pas elle qui nommait ses rois, et chaque élection
amenait des troubles sans fin. Une aristocratie sans
— 14 —
autre peuple que des esclaves, ne pomait constituer
une nation puissante, et selon l'expression de Mon-
tesquieu, dans cet infortuné pays, grace au droit
absurde du liberum veto, l'indépendance de chaque
particulier était l'objet de la loi, et ce qui en résul-
tait, l'oppression de tous.
Frédéric , comme nous l'avons déjà dit, fut le
principal auteur du démembrement de la Pologne.
La Russie en guerre avec la Turquie demandait la
Moldavie et la Valachie, l'Autriche ne pouvait con-
sentir à être tournée par la Russie vers les bouches
du Danube. La guerre était sur le point d'éclater
entre Vienne et Saint-Pétersbourg. Le roi de Prusse,
comprenant que la Pologne ne serait jamais qu'un
état soumis à l'influence russe qui couvrirait très
peu l'Allemagne , pensa qu'il valait mieux prendre
lui-même la ligne de la Vistule, que de laisser la
Russie s'emparer des bouches du Danube. Il pro-
posa donc à Catherine d'accepter une portion de la
Pologne au lieu d'exiger la Moldavie et la Valachie,
pour prix de la guerre contre les Turcs, à condition
que lui, Frédéric , aurait la ligne de la Vistule, et
l'Autriche la Gallicie. Kaunitz fut de cet avis. Ainsi
donc, les deux plus grands politiques de ce temps
pensèrent que l'Europe était bien mieux comerte
contre la Russie par la possession de la Vistule
et des bords du Danube , que par l'existence de la
Pologne.
— 15 —
Par une fatalité singulière, ce fut le prince Henri
de Prusse, qui lui-même avait failli devenir roi de
Pologne, qui le premier conçut l'idée de ce partage
et le proposa à Catherie. Celle-ci fixant à chacun
son rôle dans ce drame politique avait répondu:« J'é-
« pouvanterai la Turquie, je flatterai l'Angleterre,
"chargez-vous de ganger l'Autriche pour qu'elle
" endorme la France."
L'Autriche, au contraire, s'éfforça, mais en vai
de réveiller la France. Marie-Thérèse, contraire-
ment aux avis de son ministre Kaunitz, avertit
Louis XV du projet, et lui proposa de s'allier avec
elle pour en empêcher l'exécution, mais Louis XV
resta fidèle à sa politique de laisser faire. Peut-être
se regardait-il comme désintéressé dans la question
depuis la mort de son beau-père (1766). Peut-être
aussi, son inertie ne fut-elle que l'expression d'un
consentement promis d'avance, ou du désir d'être
agréable à la Russie, afin de conclure avec elle une
alliance commerciale que méditait déjà le cabinet de
Versailles.
Quoi qu'il en soit, Le premier partage eut lieu
(1772), et fut bientôt suivi des deux autres (1793-
4795), motivés par les mêmes désordres intérieurs
et par la nécessité d'opposer une barrière aux pro-
grès de la propagande révolutionnaire.
Malgré le voyage de Pierre Ier à Paris, malgré
l'envoi d'ambassadeurs à Saint-Pétersbourg, la nation
—16 —
Russe était toujours regardée en France comme un
peuple de barbares, et nos rapports avec elle étaient
fort diminués depuis qu'ils n'avaient plus le prestige
de la nouveauté. D'un autre côté le peuple Moscovite
avait perdu beaucoup de sa sympathie pour la France,
depuis qu'il avait vu s'abattre sur son pays une foule
avide , d'aventuriers français. Ces hommes, sans
moeurs, triste avant-garde de la civilisation , qui,
sans cesse à la recherche des peuples nouveaux,
s'emparent de leurs richesses et leur laissent en
échange leur dépravation et leurs vices, bien loin
d'être les missionnaires du progrès, n'ont jamais
servi qu'à le retarder et à faire naître la haine entre
les nations.
En montant sur le trône, Catherine partageait les
préjugés défavorables de son peuple, mais elle les
perdit bientôt. Ses correspondances avec Voltaire ,
d'Alembert, le prince de Ligne , et plus tard l'arrivée
à sa cour du comte de Ségur, digne représentant de
la France par la noblesse de son caractère, achevè-
rent de détruire ses mauvaises dispositions. Les An-
glais ayant mécontenté l'Impératrice par un acte de
mauvaise foi, M. de Ségur profita de cette cir-
constance pour proposer au ministre Potemkin
un traité de commerce entre la France et la Russie.
Bien que les premières ouvertures de ce projet
eussent été reçues par le prince et même par Ca-
therine , beaucoup mieux que notre ambassadeur ne
— 47 —
l'avait pensé, il se passa fort long temps avant qu'il
pût être entièrement réalisé. Il est même probable
que, sans la conduite ferme et prudente de M. de
Ségur, le traité n'eût jamais été signé, tant il y
avait de mauvais vouloir de la part des ministres
russes chargés de sa rédaction, qui tous obéissaient à
l'influence anglaise.
Tantôt ils affectaient une grande roideur afin d'in-
disposer notre ministre et d'amener une rupture ,
d'autres fois ils prétextaient des occupations telle-
ment importantes que le temps leur manquait pour
s'occuper d'une chose secondaire. La rupture entre
la Chine et la Russie leur servait encore d'excuse.
Plus tard , ils objectaient le tort que ferait à l'Es-
pagne et au Portugal l'importation de nos vins. Ces
deux pays, disaient-ils, versaient beaucoup d'ar-
gent en Russie et en tiraient peu , tandis que nos
marchandises de luxe, fort à la mode dans l'empire,
en feraient exporter une grande quantité d'or aussitôt
que le traité serait conclu. Enfin , malgré toutes ces
lenteurs, la bonne foi de Catherine, l'estime fondée
du prince Potemkin pour le comte de Ségur, et plus
encore le zèle de ce dernier à déjouer les intrigues
anglaises, parvinrent à surmonter toutes les diffi-
cultés, et le traité fut signé ( 11 janvier 1787.)
Deux ans plus tard, M. de Ségur quittait la
cour de Saint-Pétershourg pour retourner en Franee,
où venait d'éclater une révolution qui proclamait des
2
— 18 —
principes pour lesquels il éprouvait une généreuse
sympathie. C'était encore le moment des espérances.
Catherine le vit partir avec regret, et lui parla beau-
coup des affaires de la France. « Dites au roi, ajou-
« ta-t-elle, combien je fais de voeux pour son bon-
« heur. Je souhaite que sa bonté soit récompensée
« comme elle le mérite, que ses plans réussissent,
« qu'il voie cesser les maux dont son coeur est affligé,
« et que la France recouvre bientôt sa tranquillité ,
« sa force et sa prépondérance. Je suis bien sûre que
« celle-ci me sera favorable et ne le deviendra ja-
« mais pour mes ennemis. »
Cependant l'Europe entière était dans l'incerti-
tude, les cabinets ne savaient quelle conduite adop-
ter à l'égard de la France. Un seul souverain , Gus-
tave III, roi de Suède, se déclara hautement contre
la révolution. Quant à Catherine, aristocrate par
métier, selon son expression, elle se contenta de
montrer des sentiments hostiles aux ennemis de la
monarchie sans interrompre la guerre contre les
Turcs, qui absorbait toutes ses ressources en hommes
et en argent. Les émigrés trouvaient partout un ac-
cueil empressé , mais nulle part les secours efficaces
qu'ils sollicitaient. Une politique un peu ferme de la
part des puissances européennes aurait pu sauver la
vie de l'infortuné Louis XVI et assurer le triomphe
du parti modéré ; mais aucune ne prit à propos l'i-
nitiative.
— 19 —
L'impératrice manifesta d'abord son opposition en
rompant le traité de commerce et en exigeant que
tous les Français qui résidaient dans ses états prê-
tassent un nouveau serment au roi Louis XVI. Puis
elle encouragea la coalition contre la France, fournit
quelques vaisseaux aux Anglais, et offrit aux compa-
gnons du prince de Condé un asyle en Crimée.
La guerre avec les Turcs étant terminée et le sort
de la Pologne enfin fixé, elle se préparait à prendre
une part plus active aux affaires de l'occident quand
la mort vint la surprendre (9 novembre 1796.)
Trois objets devaient seuls nous occuper dans ce
règne, les partages de la Pologne, le traité de 4787,
la politique à l'égard de la révolution ; notre examen
ne s'est point étendu davantage. Nous n'avons donc
point de jugement à porter sur Catherine. Pour elle
peut-être l'heure de l'impartialité n'est pas encore
venue ; son nom se trouve mêlé à des principes et à
des doctrines qui divisent encore les hommes; l'éloge
peut sembler de la flatterie, la censure de la haine ;
mais, parmi les contemporains de cette femme cé-
lèbre, un seul, M. le comte de Ségur, a su parler
d'elle en homme libre.
Catherine en tenant sans cesse éloigné de sa per-
sonne et des affaires son fils le grand duc Paul, n'avait
agi ni en mère tendre, ni en souveraine prudente,
Devenu empereur, ce prince n'était nullement pré-
— 20 —
paré aux devoirs qu'il avait à remplir ; son règne
qui commençait au milieu d'une révolution et devait
finir par un complot, passa rapidement, mais non
sans profit pour la Russie!
Afin d'éviter à l'avenir les catastrophes qui avaient
tant de fois ensanglanté le trône des czars, Paul 1er
établit comme loi fondamentale de l'empire, la suc-
cession de mâle en mâle, par ordre de primogéni-
lure (16 avril 1797). Auparavant , tout dépendait
de la volonté du dernier czar ou des intrigues des
principaux seigneurs. Fixer par une loi l'ordre de
transmission de la couronne, c'était européaniser
complètement la monarchie moscovite, et flétrir ces
révolutions de palais qui jusque là avaient remplacé
la légitimité du droit par la brutalité du fait.
Un des premiers soins du nouveau monarque fut
de faire déposer les restes de son père dans le tom-
beau destiné aux empereurs. Ce témoignage de piété
filiale servit de prélude à beaucoup d'autres répara-
tions, La réforme qu'il apporta aux abus qui s'étaient
introduits dans l'administration, sa conduite à l'égard
de ses enfants, sa générosité envers Kosciuszko, au-
quel il donna la liberté et voulut faire accepter une
pension que celui-ci refusa, enfin ses nombreux actes
de justice lui méritèrent l'estime des nations, voisines
et l'amour de ses peuples.
Paul 1er partageait sincèrement la haine que sa
mère portait à la révolution : trouvant donc des pré-
— 21 —
paratifs tout faits pour la guerre, on devait s'attendre
à le voir attaquer la France, il n'en fut rien. Au lieu
d'aller tenter aussi loin la fortune, il se hâta de con-
clure la paix avec la Perse, et s'occupa uniquement
de l'administration de ses états.
Cependant la république ne pouvait se méprendre
sur ses intentions, car il accueillait les émigrés avec
une généreuse bienveillance et se plaisait à encou-
rager leur espoir. Après l'armistice de Leoben, les
royalistes français placés sous le commandement du
prince de Condé passèrent au service de la Russie.
L'empereur voulut traiter lui-même avec le prince
de toutes les affaires des émigrés ; il lui fit présent à
Saint-Pétersbourg d'un hôtel magnifique où il venait
souvent lui rendre visite ; il n'oublia enfin aucun des
soins délicats qui pouvaient rappeler à son hôte il-
lustre les grandeurs de Chantilly.
À la cour de Paul Ier, ie prince de Condé se lia
d'amitié avec le roi de Pologne, Stanislas Poniatovvski,
qui s'était retiré en Russie depuis l'anéantissement de
son royaume. Catherine avait relégué à Grodno. le
monarque détrôné; mais Paul l'avait rappelé dans sa
capitale, où. il vivait royalement entouré d'un luxe
bien plus brillant qu'à Varsovie.
Le corps des émigrés forma une division particu-
lière de l'armée russe, et fut partagée en cinq régi-
ments qui reçurent des drapeaux où brillait l'écussoa
de France uni à celui de l'empire. Tous prêtèrent
— 22 —
un long serment dont la formule rappelait les devoirs
du gentilhomme et du soldat. L'empereur cependant
attachait peu d'importance à cette formalité. « Avec
" des gens comme les émigrés, disait-il, on n'a pas
« besoin de serment, je le sais ; ils en ont fait un à
« l'honneur qui comprend tous les autres. »
Quand cette organisation fut terminée, le duc
d'Enghien quitta l'armée qui resta cantonnée dans la
Volhinie à Dubno, à Lucko, et vint rejoindre son aïeul
à Saint-Pétersbourg. Paul Ier se préparait à donner
des fêtes à cette occasion, lorsque le roi de Pologne
mourut (12 février 1798). Peu de temps après les
princes français quittèrent la cour pour aller retrou-
ver leurs compagnons d'exil.
L'empereur montra bientôt sa haine contre la ré-
volution par des actes plus significatifs encore, en
prenant part à la seconde coalition européenne con-
tre la France. L'Angleterre, l'Autriche, l'Allemagne,
la Porte et les petits princes, d'Italie entrèrent dans
cette ligue ; seules la Prusse et l'Espagne ne partici-
pèrent point à la guerre.
Les armées russes commandées en Italie par Sou-
varbw, en Suisse par Korsakow, en Hollande par
Herman, se montaient à plus de cent mille hommes,
et, par leur expérience, leur bonne tenue, leur par-
faite discipline, formaient la principale force des
ennemis de la République. Aussi les alliés obtinrent-
ils d'abord de véritables succès. Mais bientôt le
— 23 —
général Brune en Hollande, Masséna à Zurich, ven-
gèrent nos armes de ces défaites, et la chute du Di-
rectoire, en mettant fin à l'anarchie intérieure, acheva
de rétablir la fortune de la France.
Aussitôt après la bataille de Zurich où il avait
perdu une grande partie de ses soldats, Paul, mécon-
tent de ses alliés, rappela toutes, ses troupes et rom-
pit avec les émigrés qui n'avaient point voulu suivre
Souvarow dans sa retraite.
Le premier consul profita habilement des cir-
constances pour détacher tout à fait l'empereur de
la coalition. Il y avait en France un grand nombre
de prisonniers russes provenant de la campagne du
général Brune en Hollande, et de celle de Masséna
en Suisse ; Bonaparte les fit habiller à neuf, chacun
avec l'uniforme de son régiment, et les renvoya tous
en Russie, en payant les frais du voyage et sans au-
cune proposition d'échange. Ce trait de générosité,
qui rappelait celui de l'impératrice Anne à l'égard
des soldats de Louis XV, faits prisonniers en Polo-
gne, toucha vivement Paul Ier. Malgré les conseils de
Dumouriez, le czar se sépara ouvertement de l'An-
gleterre, et ne voulut plus prendre part à aucune en-
treprise contre la république. Bien plus, après la
bataille de Marengo (juin 1800), acceptant l'alliance
que lui offrait le premier consul, il s'occupa de
réunir à la Russie, par un traité, la Prusse, la
Suède et le Danemarck. La neutralité armée de ces
— 24 —
quatre puissances fut proclamée (juin 1801 ), et l'An-
gleterre vit sa prépondérance maritime sérieuse-
ment menacée.
Bonaparte et Paul Ier méditaient alors de concert
un projet immense, un partage du monde entre la
France et la Russie, dont le résultat eût été l'anéan-
tissement de la puissance anglaise. Le premier con-
sul devait se charger de poursuivre l'ennemi com-
mun en Egypte, et de le ruiner en Europe, en forçant
toutes les nations à lui fermerleurs ports. L'em-
pereur devait profiter de son influence en Perse
pour attaquer les établissements anglais de l'Asie.
Enfin les deux flottes réunies auraient soutenu la
guerre sur l'Océan et provoqué les colonies d'Amé-
rique à briser le joug de la métropole.
Ces plans ne pouvaient rester secrets et, tout en
les déclarait chimériques, la Grande Bretagne re-
doutait même l'essai qu'on pouvait en faire. Un
parti anglais existait à Saint-Pétersbourg ; il s'aug-
menta de tous ceux que la sévérité de l'empereur
avait mécontentés, enfin l'apparition d'une escadre
anglaise envoyée dans la Baltique pour surveiller la
flotte des quatre puissances neutres, donna aux en-
nemis du czar le courage d'agir. Le 23 mars 1801,
Paul périt assassiné, et cette mort funeste, en pri-
vant la France de son plus sincère allié, rejeta
pour longtemps le monde dans tous les hasards
d'une guerre universelle.
— 25 —
Peu de jours après la mort de Paul on publia
ces vers qui donnent une juste appréciation de son
caractère :
« On le connut trop peu, lui ne connut personne :
« Actif, toujours pressé, bouillant, impérieux,
« Aimable, séduisant, même sans la couronne.
« Voulant gouverner seul, tout voir, tout faire mieux,
« Il fit beaucoup d'ingrats et mourut malheureux (1).
Le nom du successeur de Paul Ier se trouve
mêlé aux plus grands événements dû monde mo-
derne ; il occupe une place glorieuse parmi ceux
des héros qui, sous des drapeaux divers, ont pris
part à ces luttes qu'avait soulevées la France, et qui
devaient, se terminer par le rétablissement de la mai-
son de Bourbon.
Des acteurs de ce long drame politique et guer-
rier beaucoup vivent encore ; les faits accomplis par
eux sont dans la mémoire de tous ; chacun les juge
selon ses intérêts ou ses espérances , personne ne
peut avoir encore le langage que tiendra un jour
l'histoire. Tant que les hommes et les choses sont
debout, les principes en présence, il n'est ni pos-
sible de rester impartial, ni permis de rester neu-
tre. Nous parlerons donc de cette époque si voi-
sine en peu de mots pour ne point redire ce que
(1) Mémoires de Kotzebue.
— 26 -
tout le monde sait, mais librement, sans haine et
sans crainte, comme sans réticence et sans flat-
terie.
Les trois premières années du règne d'Alexandre
s'écoulèrent dans une paix dont le jeune monarque
sut profiter pour achever l'oeuvre entreprise par
Pierre Ier, et suivie par son aïeule l'impératrice
Catherine. Sa vigilance s'étendit à toutes les bran-
ches de l'administration. On peut ici se dispenser de
donner aucun détail en disant simplement, sans
craindre d'exagérer la vérité : tout ce qu'il était
possible de faire, il le fit ; ce que le temps devait
amener plus tard, il le prépara.
Tandis qu'Alexandre commençait ainsi son rôle,
Bonaparte continuait le sien et refaisait une France
civilisée, morale, religieuse, avec la France barbare,
corrompue, impie, que lui avaient léguée la conven-
tion et le directoire..
On admirait comment cet homme, si grand à la
tête des armées, savait ployer son génie aux oc-
cupations de la paix. On recevait de lui le concor-
dat, le traité d'Amiens, l'amnistie des émigrés,
comme autant de bienfaits destinés à réconcilier la
France avec Dieu, avec l'Europe, avec ses enfants
exilés. Jamais la gloire d'un homme n'avait été plus
grande, plus légitime, plus complète. La nation
éblouie se plaisait à se livrer à lui avec confiance,
en prolongeant d'abord de dix ans la durée de son
— 27 —
pouvoir, et, peu de temps après, en proclamant le
consulat à vie d'un consentement unanime.
Cependant, au milieu de ce triomphe sans égal
dans l'histoire, quelques immondes débris du parti
de la terreur fermentaient encore parmi le peuple.
Ces hommes perfides s'efforçaient de salir le grand
homme de leurs lâches calomnies, après avoir vai-
nement essayé de lui arracher la vie en conspi-
rant contre sa personne avec les ennemis du gou-
vernement populaire. Le premier consul, disait-on
tout bas, trahit la république; il veut ramener les
Bourbons ; le chiffre de leur reconnaissance est
arrêté déjà; le rétablissement de la monarchie doit
venir après la restauration du culte ; on n'attend
plus que le moment favorable.
Afin d'étouffer ces rumeurs accusatrices, Bona-
parte qui veut devenir Napoléon, n'hésite point à se
souiller d'un crime. Pour rassurer la conscience
des jacobins, il leur jette, comme gage de sa
bonne foi, le corps sanglant du dernier Condé
assassiné dans le fossé de Vincennes (18 mars 1804).
C'était bien rompre à jamais avec les partisans
d'une contrerévolution, mais c'était rompre aussi
avec l'Europe justement indignée.
Deux mois plus tard (18 mai 1804), l'empire
était proclamé, et une troisième coalition, jusque
là préparée en secret par l'Angleterre, se formait
ouvertement contre la France.
— 28 —
Une grande partie de l'Europe refusa de recon-
naître le nouveau souverain. Le roi de Suède se
mit à parcourir l'Allemagne pour créer partout
des ennemis à l'Empire. Alexandre, le Sultan,
l'Autriche, s'unirent avec l'Angleterre qui venait de
replacer Pitt à la tête de son gouvernement. Les
motifs ne manquaient point pour prendre les armes.
Les soldats de Napoléon occupaient la Hollande,
le Hanovre, la Suisse, le Piémont et l'Italie, enfin
le territoire Badois avait été violé pour arrêter le
duc d'Enghien. L'Angleterre n'avait pas mieux que
la France respecté les conditions de la paix d'A-
miens. La guerre devenait donc indispensable ; elle
était également désirée des deux côtés. Le traité
qui liait les puissances coalisées fut signé à Saint-
Pétersbourg , le 11 avril 1805 ; deux mois plus
tard l'Autriche y joignait son adhésion.
Lé 2 décembre. la victoire d'Austerlitz humilia
l'Autriche et la força d'accepter la paix aux con-
ditions du vainqueur. L'année suivante , Napoléon
vint demander compte à la Prusse des menaces
téméraires qui avaient accompagné la publication de
là quatrième coalition. Les batailles d'Iena et d'Ey-
lau détruisirent une grande partie de l'armée de
Frédéric Guillaume, et le reste alla succomber à
Friedland, malgré l'aide de l'armée russe que l'em-
pereur Alexandre avait conduite lui-même au se-
cours du roi de Prusse, son ami. Après cette vic-
— 29 —
toire eut lieu sur le Niemen l'entrevue des deux em-
pereurs qui décida bientôt le traité de Tilsitt ( 9
juillet 1807).
Ce pacte fameux reconstituait aux dépens de la
Prusse une nouvelle Pologne composée des pro-
vinces qui faisaient partie de ce royaume au 1er jan-
vier 1772. Elle fut donnée sous le titre de grand-
duché de Varsovie au roi de Saxe auquel on accorda
un droit de passage sur le territoire prussien, pour
communiquer avec ses nouvelles possessions La Po-
logne fut alors dotée par Napoléon d'une consti-
tution qui ne reçut jamais qu'un simulacre d'exécu-
tion , et qui n'en a pas moins plus tard été invoquée
par les Polonais comme étant la base de leur droit
public national.
On a souvent reproché à Napoléon de n'avoir
point rétabli la nationalité polonaise. Sans doute, si
la réalisation de ce rêve politique a jamais été pos-
sible, ce dut être au moment où le conquérant dictait
partout ses lois. Cependant des projets lui furent
soumis, et il ne les accepta pas. Est-ce que lui aussi,
même dans la prévision d'une rupture avec la Russie,
jugeait que l'existence d'une Pologne n'était point
nécessaire pour protéger l'Occident. Est-ce que lui
aussi partageait l'opinion de Frédéric et de Kaunitz?
Dans leurs longues et intimes conférences sur le
Niemen, Alexandre défendit les intérêts de la Prusse,
Napoléon ceux de la Turquie, et il ne fut question
— 30 —
de la Pologne que pour lui donner un nouveau
maître.
Les empereurs se séparèrent (9 juillet 1807)
pleins d'estime l'un pour l'autre et projetant les grands
résultats que devait produire leur alliance. Les plans
de domination formés quelques années auparavant
avec Paul Ier furent remis à l'examen. On en commença
même l'exécution en adoptant contre l'ennemi commun
le système de blocus continental, qui jusqu'alors n'a-
vait été qu'une menace presque sans effet.
Dès 4806, le cabinet de Saint-James avait aboli
la liberté des mers en soumettant à ses lois les vais-
seaux de toutes les nations, même les neutres, afin
de priver la France de tout commerce maritime.
Napoléon avait répoadu de Berlin par un décret qui
frappait de blocus l'empire anglais tout entier, in-
terdisait tout rapport avec cette nation mise au ban
de l'univers. Mais pour que cette mesure fût efficace,
il fallait qu'elle devînt générale. Napoléon était en
mesure de contraindre par les armes une grande
partie de l'Europe à l'adopter, la paix de Tilsitt
compléta ses desseins, en leur assuraat la coopéra-
tion de la Russie.
Cette époque est la plus brillante de l'empire,
comme celle du concordat a été l'apogée de la
puissance consulaire. Ainsi deux fois en dix ans l'al-
liance avec la Russie devint pour la France la con-
— 31 —
sécratioa de sa gloire militaire , la garaatie de sa
prospérité intérieure.
Sans doute , le blocus continental porta d'abord
au commerce un coup funeste, puisqu'il eut pour
effet immédiat d'augmenter démesurémeat le prix
d'une foule d'objets que la civilisation rend indis-
pensables. Et, comme on ne sent que les maux dont
on est frappé, ce système, tout national qu'il était,
rencontra en France une immense opposition, et y
a laissé de douloureux souvenirs. Mais les maux qu'il
causa au commerce anglais furent énormes : on a
porté la perte des négociants de cette nation, pen-
dant l'espace de dix-huit mois, à soixante-trois mil-
lions de livres sterling. L'empereur pensait que le
besoin stimulerait l'industrie française et que l'ab-
sence de concurrence favoriserait l'accroissement des
produits. Mais bientôt le principe du blocus reçut
partout des atteintes ; l'expédition de Portugal entre-
prise pour le faire respecter et celle d'Espagne qui
suivit, inspirèrent de nouvelles et légitimes inquié-
tudes à l'Europe.
Nos revers en Espagne ayant détruit le prestige
qui jusque là avait entouré la personne de Napoléon,
une cinquième coalition se forma. La Russie n'y en-
tra point, et les deux empereurs se réunirent à Erfurth
(septembre 1808). Là, tout ce qu'avait fait Bonaparte
depuis le traité de Tilsitt fut ratifié par Alexandre, qui
profita des circonstances pour s'assurer la possession
— 32 —
de la Finlande et prendre une position plus favorable à
l'égard de la Turquie. Par le conseil du czar, le roi
de Prusse ne prit point non plus les armes. L'Autri-
che resta donc seule exposée à la vengeance de
Napoléon, qui vit une armée russe marcher avec la
sienne. Les batailles d'Eckmulh, d'Esling et de Wa-
gram (1809) imposèrent à l'Autriche la paix de
Vienne, et à son empereur l'obligation de donner sa
fille au soldat couronné.
Cependant l'union des empereurs n'est plus la
même. Napoléon reproche à Alexandre de l'avoir
mal secondé dans la guerre contre l'Autriche et de
ne pas maintenir le blocus continental. Alexandre
voit l'ambition personnelle de l'homme percer sous
le voile des intérêts de la France dont s'enveloppe
son formidable allié ; sa coafiance diminue tous les
jours; ses sujets d'ailleurs répugnent à supporter
plus longtemps, pour une cause qui n'est point la
leur, la gène qu'ils éprouvent de la cessation du com-
merce avec l'Angleterre. La rupture éclate enfin, les
ports de la Russie sont ouverts aux ennemis de la
France, et Napoléon appelle ses soldats pour les
conduire à Moscou.
Un fils de l'ambassadeur français auprès de Ca-
therine, a peint ces deux nations, luttant ensemble
des extrémités de l'Europe dont elles balancent les
destinées. L'intrépidité, la patience, la résignation
de nos troupes, n'ont pu être égalées que par le cou-
— 33 —
rage, l'exaltation, le patriotisme du peuple russe.
Napoléon s'étonnait de cette résistance capable de
tous les sacrifices; Alexandre admirait l'héroïsme
de ces vieilles cohortes jusque là partout victorieuses.
La campagne de 1812 fut un immense malheur pour
les deux pays : à peine s'ils ont aujourd'hui réparé
leurs désastres ; qu'elle soit donc aussi un grand en-
seignement pour l'avenir, un motif d'amitié et d'u-
nion.
Dans ce duel terrible, il y a eu place pour tous les
sentiments qu'excitent l'amour de la patrie et la soif
du triomphe; mais il n'y a point eu de place pour la
haine, et les deux nations, fidèles à leurs sympathies
premières, se sont estimées davantage après le com-
bat.
Un des résultats de l'entrevue d'Erfurth avait été
la reprise des hostilités entre la Turquie et la Russie ,
celle-ci ayant profité du consentement donné par Na-
poléon pour occuper militairement les provinces danu-
biennes. La rupture entre les deux empereurs amena
la paix de Bukarest (28 mai 1812). Ce traité déter-
mine les frontières des deux états en Asie et en Eu-
rope; il donne, à la Russie une partie de la Molda-
vie, la Bessarabie entière, les places de Kilia, de
Bender, d'Ismaïl, de Koczim, et restitue à la Porte
la souveraineté de la Servie à des conditions déter-
minées. Débarrassé ainsi d'un ennemi qui détournait
une partie de ses forces, Alexandre les réunit toutes
3
— 34 —
contre Napoléon, et l'armée du Danube remontant
vers le nord vint achever la déroute des Français au
passage de la Bérésina.
Alexandre se trouva naturellement placé à la tête
de la coalition qui devait briser enfin le sceptre de
Napoléon. Nous passons sur cette histoire d'hier qui
a fait le monde d'aujourd'hui, pour insister seule-
ment sur quelques points qu'il est important pour
nous de bien fixer.
Après la capitulation de Paris (31 mars 1814),
Alexandre régna dans nos murs, et l'usage qu'il fit
de son pouvoir, exerça sur le peuple une véritable
séduction. Il voulut que Napoléon fût traité en sou-
veraia ; ce fut lui qui dicta les termes de cette pro-
clamation des alliés qui promettait une constitution
aux Français et déclarait que les puissances ne trai-
teraient avec aucun ennemi de leur liberté. Ce fut
lui qui le premier approuva hautement le voeu ex-
primé par le conseil municipal de rendre le trône à
la maison de Bourbon. Enfin poussant la délicatesse
jusqu'à ménager notre orgueil national, on l'entendit
blâmer les insultes dont les monuments de nos vic-
toires avaient été l'objet. Plus tard quand des
royalistes incorrigibles dans leurs préjugés, préten-
dirent restaurer avec la dynastie tous les abus dé
l'ancien régime, le monarque absolu prit la défense
de la révolution, et soutint les principes de la liberté
légale. Tant de modération et de sagesse furent ré-
— 35 —
compensées par les triomphes d'une popularité dont
Louis XVIII était jaloux.
Au congrès de Vienne, Alexandre continua le rôle
glorieux qu'il avait su prendre à Paris. Il se présenta
en personne avec le confident de sa politique, le
comte de Nesselrode, et, s'il ne réussit pas toujours
à faire adopter ses plans, il se montra du moins con-
stamment habile et loyal négociateur. La Russie pro-
posait la formation de la confédération germanique,
le partage de la Pologne, la cession de la Saxe en-
tière à la Prusse. La résistance imprudente de la
France à ce dernier projet, fut la cause de difficultés
qui se résolurent par le don fait à la Prusse d'une
partie de la rive gauche du Rhin.
De longues discussions eurent aussi lieu à l'occa-
sion de la Pologne. Le grand-duché de Varsovie fut
réuni à l'empire russe. « Il y sera, dit le texte officiel,
« lié irrévocablement par sa constitution pour être
« possédé par S. M. l'empereur de toutes les Russies,
« ses héritiers et ses successeurs à perpétuité. Sa
« Majesté impériale se réserve de donner à cet état,
« jouissant d'une administration distincte, l'extension
« intérieure qu'il jugera convenable. Elle prendra
« avec ses autres titres celui de czar roi de Pologne,
« conformément au protocole usité et consacré pour
« les titres attachés à ses autres possessions. »
Les traités de Vienne fixèrent les bases de la con-
fédération, germanique, et restituèrent à l'Autriche ses
— 36 —
états d'Italie. L'on créa, sous le nom de royaume
des Pays-Bas, un nouvel état composé de la Bel-
gique, de la Hollande, du Luxembourg, et la maison
d'Orange-Nassau fut appelée à régner sur ces pro-
vinces.. Enfin on décida que la Grande-Bretagne
conserverait Malte, Helgoland, quelques colonies
contestées, et qu'elle aurait en outre le protectorat
des îles loniennes.
Placé sous l'influence de la terreur qu'inspirait
encore la France, malgré là victoire de la coalition,
le congrès se laissa entraîner à prendre contre elle
des précautions peu généreuses qui n'étaient point
nécessaires au maintien du principe de la légitimité.
Mais un événement imprévu vint donner raison aux
craintes des plénipotentiaires assemblés. Napoléon
débarqua à Cannes, et lé congrès fulmina une décla-
ration solennelle pour appeler encore une fois sur lui
la vengeance de l'Europe.
Alexandre prit peu de part à la campagne de
1815. A son arrivée, l'Angleterre avait déjà ren-
versé le colosse ; mais ce fut lui encore qui nous pro-
tégea contre les projets hostiles des alliés. Il s'op-
posa à tout morcellement dû territoire, et ne voulut
pas permettre qu'on frappât la France d'une contri-
bution au dessus de ses ressources financières. Aussi
lors de son entrée à Paris, reçut-il des Français
l'accueil que lui avaient mérité ses bienfaits ; mais il
resta peu de temps, et partit pour Bruxelles d'où il se
— 37 —
rendit à Varsovie. Pendant son séjour dans cette
ville, l'empereur fit publier la constitution qu'il avait
rédigée pour la Pologne, conformément aux pre-
scriptions du traité de Vienne.
La paix européenne enfin rétablie, Alexandre re-
prit les travaux paisibles des premières années de son
règne. La littérature , l'instruction publique, furent
surtout l'objet de sa sollicitude. Son amour pour la
paix lui fit désapprouver l'insurrection grecque de
1820, malgré ses sympathies religieuses pour cette
nation opprimée. A cette époque les révolutions
d'Espagne et d'Italie rendaient aux rois la liberté
suspecte sous quelque forme qu'elle apparût ; mais
plus tard les sentiments d'Alexandre changèrent, et il
se montra mieux disposé pour les Hellènes.
En 1824 la couronne de France passa de
Louis XVIII à son frère. On sait quels furent les
premiers actes du nouveau règne, et les espérances
qu'ils firent naître. Les partis un instant ralliés par
Charles X commençaient à reprendre leurs discus-
sions irritantes (1825), quand arriva du nord une
nouvelle affligeante pour tous les hommes qui n'a-
vaient point oublié les bienfaits d'un ennemi géné-
reux. Le Moniteur en annonçant qu'Alexandre était
mort sur les rives de la mer Noire, ne fit point l'é-
loge du prince, il cita seulement ces quelques phrases
d'un discours prononcé en 1814 et que la postérité
semble avoir ratifiées.
— 38 —
« La magnanimité d'Alexandre reproduit à nos
« yeux une de ces ames antiques passionnées pour
« la gloire. Sa puissance et sa jeunesse garantissent
« la longue paix de l'Europe. Son héroïsme épuré
« par toutes les lumières de la civilisation semble
« digne d'en perpétuer l'empire, digne de renou-
« veler, d'embellir encore l'image du monarque. phi—
«lesophe présentée par Marc-Aurèle, et de montrer
« enfin sur le trône la sagesse armée d'un pouvoir
« aussi grand que les voeux qu'il forme pour le bon-
« heur du monde » (1).
Quand la nouvelle de la mort d'Alexandre parvint
à Pétersbourg, le grand duc Nicolas fit aussitôt pro-
clamer empereur son frère aîné le grand duc Con-
stantin qui était alors à Varsovie, et reçut en son nom
le serment des troupes. Cependant le conseil d'état
était dépositaire depuis 1823 d'un paquet cacheté
qui ne devait être ouvert qu'après la mort de l'em-
pereur. Ce paquet renfermait une déclaration datée
du 14 janvier 1822 par laquelle Constantin renonçait
formellement à la couronne.
Le grand due Nicolas n'en persista pas moins à
reconnaître son frère pour souverain, ne voulant
pas se prévaloir d'un titré qui pouvait n'être pas l'ex-
(1) Discours de M. Villemain, en 1814. Moniteur du 20 dé-
cembre 1825.
— 39 —
pression d'une libre volonté ; mais celui-ci ayant en-
core refusé de régner malgré cette généreuse insis-
tance , il publia un manifeste ( 24 décembre 1825)
pour annoncer à l'empire et cette résolution défini-
tive et son avènement. Cette pièce remarquable après
avoir rappelé les grandes actions d'Alexandre, se
termine ainsi: « Puisse notre règne n'être qu'une
« continuation du sien, et puissions-nous remplir
« tous les voeux que formait pour la prospérité de la
" Russie, celui dont le souvenir sacré nous soutien-
« dra dans nos efforts et dans l'espérance de mé-
« riter les bénédictions du ciel et l'amour de nos
« peuples » (1).
Le commencement du nouveau règne fut marqué
par un événement terrible. Le 26 décembre , jour
fixé pour le serment des troupes, quelques régiments,
sous le prétexte qu'ils étaient déjà liés par un pre-
mier serment à l'empereur Constantin, se révoltent ;
la populace partage la sédition, le gouverneur mili-
taire de Saint-Pétersbourg est assassiné. Les insurgés
font feu sur les troupes fidèles. Envahi, l'empereur
et son frère le grand duc Michel parcourent la
ville , se mêlent à tous les groupes , cherchent à
ramener au devoir cette multitude égarée, leurs ef-
forts sont impuissants , le danger augmente à chaque
instant ; le pillage, l'incendie, vont commencer, si
(1) Moniteur du 12 janvier 1826.
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la force ne fait justice de cette insurrection. Le prince
permet enfin d'avoir recours aux armes, et le châti-
ment des révoltés vient ensanglanter les dernières
heures d'un jour de fête.
Les magistrats découvrirent que celte émeute
était la manifestation d'un complot depuis longtemps
organisé. Dès 1815 des associations secrètes , for-
mées dans un but apparent de bienfaisance, nourris-
saient des projets révolutionnaires. Plusieurs fois le
meurtrede l'empereur avait été décidé, et l'impossibi-
lité de se mettre d'accord sur le gouvernement des-
tiné à remplacer le sien, avait seule empêché de
commettre le crime. Les uns demandaient un dé-
membrement de l'empire, la reconstitution de l'an-
cien royaume de Pologne, la création de plusieurs
républiques ; d'autres voulaient donner le pouvoir à
l'aristocratie. On parlait aussi d'un triumvirat, un
petit nombre enfin voulait avant tout assassiner l'em-
pereur. Ces associations avaient des affiliés dans
toutes les provinces, en Bessarabie , en Pologne, en
Ukraine ; elles correspondaient avec les sociétés
secrètes d'Allemagne. Une tentative d'insurrection
avait été faite aux environs de Kiew, peu de temps
après les événements de Saint-Pétersbourg ; le danger
était sérieux et menaçant, il était du devoir d'un sou-
verain de frapper énergiquement pour rendre la sé-
curité à ses états.
La justice fut sans faiblesse, mais non pas sans
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clémence ; les coupables reconnus étaient au nombre
de cent soixante, cinq seulement perdirent la vie,
les autres obtinrent des commutations de peine.
L'empereur fit sagement la part du crime et de l'er-
reur : les chefs de la révolte furent seuls punis ; tous
ceux qui n'avaient fait que céder à l'entraînement
d'un moment, furent traités avec indulgence. On ren-
dit leurs drapeaux aux régiments, et l'on incorpora
les soldats rebelles dans les bataillons destinés à châ-
tier les peuplades insoumises du Caucase.
Ces sanglants débuts firent une profonde impres-
sion sur l'esprit du jeune czar ; c'était commencer
bien tôt à sentir le poids d'une couronne qu'il n'avait
point recherchée. Jusqu'à la mort d'Alexandre , le
grand duc Nicolas, connu seulement des troupes
placées sous son commandement, s'était volontaire-
ment imposé un rôle modeste, pour laisser l'affection
et le respect des peuples tout entiers à ses frères
l'empereur et le grand duc Constantin. Cette con-
duite, remplie de convenance et de dignité, dont la
France a vu naguère un autre exemple, honore tou-
jours le prince qui l'adopte, et le rend plus digne
d'occuper le premier rang quand les événements l'y
appellent.
L'empereur Nicolas est mal apprécié parmi nous;
l'esprit de parti s'est attaché à rendre sa personne
odieuse, en calomniant son caractère, ses actes, ses
intentions. On a prodigué à son nom les plus outra-
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géantes épithètes ; une sympathie imprudente pour
des malheurs que nous respectons, a conduit quel-
ques hommes à porter contre lui des accusations
atroces, mais heureusement absurdes. Nous avons
sous les yeux un livre (1) où l'on fait remarquer la
coïncidence de l'attentat Fieschi avec la réunion de
l'arméerusse sur la frontière occidentale de l'em-
pire , au camp de Kalizch, et l'auteur de s'écrier :
« Il est impossible à l'aspect de ce rapprochement
de ne pas réfléchir et de ne pas s'épouvanter. » Com-
ment, en effet, ne pas s'épouvanter en voyant la
haine politique pousser aussi loin l'extravagance de
ses calomnies.
C'est par les actes de leur gouvernement que la
postérité juge les souverains; et si les contempo-
rains ne peuvent être impartiaux comme elle, ils
doivent éviter au moins d'être injustes. Voyons donc
ce qu'a fait l'empereur pour la prospérité de ses
états, nous examinerons ensuite quelle a été la direc-
tion de sa politique extérieure.
Le grand duc Nicolas fut élevé par le général
Lamsdorf, sous la direction immédiate de l'impé-
ratrice sa mère. Son instruction fut complète, il
s'adonna surtout aux sciences mathématiques qu'il
applique avec succès à l'art des fortifications ; il
(1) La Pologne dans ses anciennes limites, etc. ; par Glu-
chowski, 1837. Paris.
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montra de bonne heure un goût prononcé pour les
arts. Après avoir visité l'Angleterre etplusieurs con-
trées du continent, il parcourut les plus importantes
provinces de l'empire, et en 1817 fut marié avec
une fille du roi de Prusse.
Depuis son avènement, l'empereur Nicolas suit,
ainsi qu'il l'avait promis, les traces de son frère
Alexandre. Il s'attache à introduire l'ordre et l'éco-
nomie dans les finances, à simplifier l'administration,
à perfectionner les lois.
Pierre-le-Grand avait conçu le projet de réunir en
un seul code tous les ukases impériaux, celte grande
entreprise continuée faiblement, quoiqu'à grands
frais, par ses successeurs est enfin exécutée. De 1827
à 1830, la collection officielle de toutes les lois pro-
mulguées depuis 1649 jusqu'à 1825 a été publiée
en quarante-huit volumes. Cette collection est suivie
de celle des actes émanés de l'empereur Nicolas ;
un ukase du 31 janvier 1833 a imprimé à ces re-
cueils un caractère officiel. Par ses soins la législa-
tion pénale de la Finlande a été modifiée, et le sort
des Juifs sensiblement amélioré.
Toutes les religions sont librement professées ; le
culte grec les domine toutes, et l'empereur, joignant
le pouvoir spirituel au pouvoir temporel, domine lui-
même tous les ministres du culte grec. Des difficul-
tés sérieuses existent aujourd'hui entre le ezar et le
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saint siège, on comprend qu'il ne serait ni conve-
nable, ni utile, de traiter ici ce sujet.
La marine russe n'a pris un véritable développe-
ment que sous le règne actuel. « Nous avons assez
« de terre, disait Pierre Ier, ce sont des mers qu'il
« nous faut. » L'empereur Nicolas a compris la pen-
sée du grand homme ; il veut que ses forces navales
soient imposantes, que son peuple soit un peuple
marin ; pour arriver à ce but, il n'épargne ni les tré-
sors de l'état, ni les encouragements, et le succès
répond glorieusement à ses efforts.
La protection impériale s'exerce aussi sur l'in-
struction publique; de nouvelles universités ont été
créées. En 1835 on fonda, sous le patronage du
prince d'Oldenbourg, une école de droit pour la
jeune noblesse. Les sociétés savantes reçoivent des
allocations ; l'observatoire de Pétersbourg est devenu
un des plus beaux de l'Europe; des expéditions scien-
tifiques sont entreprises, enfin, en 1833, une aca-
démie catholique romaine a été établie à Vilna.
L'université de cette ville et celle de Varsovie ont
été supprimées après l'insurrection polonaise. Cette
mesure a fait accuser l'empereur de vouloir perpé-
tuer l'ignorance dans ses états; mais, sans parler
des motifs politiques, qui ne permettaient pas de
laisser subsister des écoles où l'insurrection avait
trouvé ses plus intrépides soldats, il suffit pour faire
tomber cette imputation, de donner le chiffre des