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Frédéric Ozanam. Etude historique et biographique ; par Maxime de Montrond,... (Mai 1869.)

De
287 pages
J. Lefort (Lille ; Paris). 1869. Ozanam. In-18, 288 p..
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FRÉDÉRIC OZANAM
1
FRÉDÉRIC
OZANAM
ÉTUDE HISTORIQUE ET BIOGRAPHIQUE
PAR MAXIME DE MONTROND
'-/
Chevalier de l'Ordre de Saint - Grégoire le Grand,
Auteur de Fleurs monastiques, etc.
Il était dom pour tout le
monde , et juste envers l'er-
reur. (R. P. Lacordaire.)
LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR, ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart, 24
PARIS
rue des Saints-Pères, 30
Propriété et droit de traduction réservés.
AUX JEUNAS GENS
DU CERCLE CATHOLIQUE
DU LUXEMBOURG
HOMMAGE SYMPATHIQUE
I) UN VIEIL AMI D'OZANAM
INTRODUCTION
Le 8 septembre 1853, sur les bril-
lants rivages de Marseille, s'éteignait
prématurément l'une de ces chères exis-
tences qui laissent après elles d'unanimes
regrets, de beaux exemples, et des sou-
venirs durables dans le cœur d'un grand
nombre d'amis.
Frédéric Ozanam, à quarante ans à
peine, était enlevé à la science, aux.
lettres et à la religion, qu'il honorait
également et auxquelles il avait dé-
Vin INTRODUCTION
voué sa vie entière. Malade, épuisé de
fatigue, il avait regagné avec effort
les rives de la France, revenant une
dernière fois d'un pays qu'il avait pas-
sionnément aimé. Et là, au pied de la
colline de Notre-Dame de la Garde, le
jour de la Nativité de la très-sainte
Vierge, sa" céleste patronne, souvent
glorifiée dans ses travaux, notre pieux
ami rendait sa belle âme à Dieu.
Le devoir de l'amitié, comme l'une
de ses plus douces consolations, c'est
de parler de ces chers compagnons du
pèlerinage d'ici-bas qui nous ont pré-
cédés et nous attendent dans un monde
-meilleur. L'amitié n'a pas failli à ce
devoir à l'égard d'Ozanam. Les uns nous
ont révélé sa vie chrétienne, d'autres
INTRODUCTION IX
2
nous ont fait connaître ses travaux
Par la publication de ses Œuvres com-
plètes on a élevé le plus beau monu-
ment à sa mémoire. Enfin, la publica-
tion des Lettres d'Ozanam, par la digne
compagne de ses bons et mauvais
jours, est venue mettre en vive lu-
mière la partie la plus intéressante du
sujet : je veux dire l'âme d'Ozanam,
sa vie et sa foi dans le fond le plus
intime.
Je viens à mon tour, après seize
années écoulées, consacrer aussi quel-
ques pages à la chère mémoire de Fré-
déric Ozanam. Je suis de ceux qui l'ont
1 Voir les Notices du P. Lacordaire, de M. Ampère,
de M. Urbain Legeay, son professeur; de M. Caro,
son élève; de M. Ed. Dufresne, de M. l'abbé Per-
reyve, etc.
X INTRODUCTION
connu et beaucoup aimé ! Ensemble, et
souvent l'un près de l'autre, nous avons
traversé ces belles années d'études dans
la capitale, dont les souvenirs semblent
rajeunir l'âme au déclin de la vie. Ces
souvenirs d'un temps heureux et plein
d'espérance sont empreints d'un charme
particulier, et tels m'apparaissent ceux
que j'ai conservés de Frédéric Ozanam.
Ce nom me rappelle un homme dont
l'existence entière n'a été qu'un acte
de dévouement pour la manifestation
de la vérité et pour le soulagement des
pauvres. Modèle de l'étudiant à Paris,
type du professeur chrétien, Ozanam me
semble encore un modèle de cette ami-
tié vraie et forte, qui est l'un. des grands
biens de la vie. Je vois enfin et surtout
INTRODUCTION XI
en lui, avec le type d'une vie laborieuse
et utile, un de ces ardents amis de l'hu-
manité, trop rares dans le monde, dont
le cœur sympathique à toutes les mi-
sères se dévoue activement à les sou-
lager. De tels hommes succombent d'or-
dinaire avant le temps, sous les efforts
d'une âme dévorante qui brise une trop
frêle enveloppe; admirons-les, mais ne
les plaignons point. Ces amis de Dieu
et de leurs frères sont de la race sainte
des martyrs.
Quand mourut Ozanam, ses amis dé-
plorèrent d'abord la destinée du jeune
savant, ainsi enlevé au milieu de sa
carrière, au moment où il touchait au
but de ses plus légitimes espérances.
Quelques-uns peut-être furent tentés de
XII INTRODUCTION
défaillances et de murmures contre le
ciel. Mais bientôt notre foi vint nous
redire que Dieu a ses secrets desseins
dans ces fins prématurées, desseins tou-
jours adorables et riches en miséricorde.
Nous aimions à nous consoler dans la
pensée que le bon Maître, si libéral à
l'égard de l'ouvrier de la dernière heure,
ne l'est pas moins envers le laborieux
ouvrier de l'heure matinale rappelé vers
le midi pour recevoir déjà son salaire.
Notre pieux ami ne semblait-il pas se
consoler lui-même dans cette pensée,
lorsqu'à vingt ans il écrivait ces lignes,
comme pour reprendre courage en face
d'un avenir qu'il prévoyait déjà devoir
lui manquer : 1 -
« Nous ne sommes ici-bas que pour
INTRODUCTION XIII
accomplir la volonté de la Providence.
Cette volonté s'accomplit jour par jour,
et celui qui meurt laissant sa tâche
inachevée est aussi avancé aux yeux de
la suprême justice que celui qui a le
loisir de l'achever tout entière »
Ozanam disait encore : « Si quelque
chose me console de quitter la terre
avant d'y avoir fait ce que j'ai voulu,
c'est que je n'ai jamais travaillé pour
la louange des hommes, mais pour le
service de la vérité!. »
Heureux celui qui peut tenir ce lan-
gage ! A quelque heure du jour que
le Maître le rappelle, ce fidèle ouvrier
recevra le salaire de sa journée. Il
entendra cette parole : Allons, bon ser-
1 Lettres, t. u. (U avril 1834.)
XIV INTRODUCTION
viteur, entre dans la joie de ton Maître!
Et nous, qui restons ici-bas, consolons-
nous, dans ces pensées, de la perte de
nos compagnons, de nos amis enlevés
avant l'heure!. Heureux aussi à notre
tour, si, reprenant courage et force à
leur exemple, nous continuons à tracer
notre pénible sillon, en faisant fructifier
entre nos mains, avec les précieux en-
seignements qu'ils nous ont laissés, l'hé-
ritage plus précieux encore de leurs
vertus !
Paris, mai 1869.
FRÉDÉRIC OZANAM
-=::. = .ze-
CHAPITRE PREMIER
Famille, naissance, premières études et premiers
travaux d'Ozanam.
Antoine Frédéric Ozanam descendait
originairement d'une famille juive de la
Bresse, convertie par saint Didier. Son
père, Jean Antoine François Ozanam,
fils de Benoit Ozanam, l'un des douze
châtelains des Dombes, était petit-neveu
de Jacques Ozanam, le célèbre mathé-
16 FRÉDÉRIC OZANAM
maticien, membre de l'Académie des
sciences, dont Fontenelle a écrit l'éloge.
Ce savant du XVIIe siècle était aussi un
chrétien fort droit. On a retenu ces
mots, que lui avaient inspirés les que-
relles théologiques de son temps. « Il
appartient aux docteurs de Sorbonne de
disputer, au Pape de prononcer, et au
mathématicien d'aller au paradis en ligne
perpendiculaire. »
Jean Antoine Ozanam, après avoir servi
quelques années sous les drapeaux, s'é-
tait marié à Lyon, en 1800, à Marie
Nantas, fille d'un riche et honorable
négociant. A la suite de diverses vicis-
situdes, il vint s'établir à Milan, où il
exerça la médecine pendant plusieurs
années. Lorsqu'en 1813 le typhus fit
d'effroyables ravages dans cette ville, le
docteur Ozanam alla s'établir dans l'hô-
pital militaire, dont les deux médecins
venaient de succomber, et seul il y soigna
trois cents malades jusqu'à la fin du
danger. L'empereur lui envoya à cette
CHAPITRE 1 17
occasion la décoration de la couronne
de fer 1.
Ce fut le 23 avril de cette même
année 1813, et à Milan, que naquit son
fils Frédéric.
Marie Nantas, sa digne compagne,
avait aussi connu dans son enfance les
chemins de l'étranger. Le flot de l'émi-
gration l'avait portée en Suisse au bourg
d'Echallens, à moitié route de Lausanne
et d'Iverdun, entre les deux beaux lacs
de Genève et de Neufchâtel. Cinquante
ans après, Frédéric, dans l'un de ses
voyages, y retrouvait les traces de sa
mère.
1 Le docteur Ozanam revint à Lyon en 1816; sa répu-
tation d'homme de bien l'y suivit. Peu après, il était
nommé, au concours, médecin de l'Hôtel-Dieu. Aimé,
estimé, il était connu par de nombreux mémoires, par
des découvertes curieuses et par un grand ouvrage sur
les épidémies. Ces études constantes et une clientèle consi-
dérable ne l'empêchèrent jamais de veiller avec une in-
fatigable activité à l'éducation de ses fils et de donner
toujours une bonne part de ses soins aux pauvres. Sa der-
nière visite fut pour eux. C'est en descendant l'escalier
d'un indigent qu'il tomba et mourut quelques heures
après, le 12 mai 1837. (Lettres d'Ozanam, t. i. p. 216.)
18 FRÉDÉRIC OZANAM
Mariée très-jeune, au retour de l'exil,
elle avait connu d'abord toutes les jouis-
sances du luxe. Mais elle ne faiblit pas
devant la pauvreté. Courageuse, elle sut
travailler de ses mains pendant quelque
temps pour venir en aide à sa petite
famille 1.
1 On trouve dans les Lettres d'Ozanam (t. n. p. 319)
la note suivante sur cette pieuse mère. « Elle avait reçu
une éducation très-soignée, dessinait à merveille, écri-
vait parfaitement sa langue (ce qui est plus rare qu'on
ne croit) et tournait fort joliment les vers : il n'y avait
pas de bonne fête de famille sans une joyeuse chanson
de cette aimable mère. Sa vie fut remplie de bien des
douleurs. Elle perdit une fille bien-aimée à l'âge de
dix-huit ans, douée d'une manière merveilleuse, et qui
fut la première institutrice de Frédéric. Unie à son mari
par la plus vive tendresse, Mœe Ozanam dirigea avec
lui l'éducation de ses fils. Ils se trouvaient heureux de
travailler à ses côtés, et elle les a suivis ainsi dans tous
leurs travaux. Quand ils n'eurent plus besoin de son
temps, elle le donna aux pauvres avec les restes d'une
santé très-affaiblie. On conserve d'elle les plans très-
remarquables d'instructions religieuses qu'elle adressait
à des gardes-malades. Elle imprima de bonne heure
dans le cœur de ses enfants les nobles sentiments et la
piété ardente qui étaient dans le sien. Elle gouvernait
ses fils avec une fermeté qui ne fléchit jamais, avec une
douceur et une tendresse qui en firent jusqu'à son der-
nier jour la plus obéie et la plus adorée des mères. »
CHAPITRE 1 19
C'est donc à Lyon, devenue sa patrie,
et dans ce milieu favorable d'une famille
éminemment chrétienne, que grandit le
jeune Frédéric 1. Il était le second de trois
fils, dont les deux survivants, l'un prêtre
et missionnaire apostolique, l'autre mé-
decin distingué, sont aujourd'hui apôtres
chacun dans sa sphère.
Mis de bonne heure comme externe
au lycée, Frédéric révéla presque aussi-
tôt l'une de ces natures d'élite auxquelles
l'avenir semble promettre les plus bril-
lantes destinées. Tout ce que ce jeune
homme montrait déjà d'élan poétique et
de maturité précoce étonnait ses maîtres
et ses condisciples. Encore sur les bancs
du collège, il s'était jeté dans les hazards
de la publicité. A seize ans, il écrivait
1 Mentionnons ici pour mémoire une vieille bonne qui
avait vu naître, et qui éleva Ozanam : Marie erzi.t,
surnommé Guigni, type bien rare et presque inconnu
aujourd'hui du serviteur identifié à la maison de son
maître. Cette humble fille mourut à quatre-vingt-huit
ans, après soixante-seize ans de bons services et après
avoir bercé la quatrième génération de ses vieux maîtres
(Lettres d'Ozanam, t. n. )
20 FRÉDÉRIC OZANAM
dans l'Abeille française, recueil pério-
dique de Lyon, et son jeune front de
rhétoricien se couronnait de poétiques
lauriers. L'un des professeurs du lycée,
qui dirigea ses premiers efforts dès sa
classe de grammaire et qui l'eut encore
dans son cours pendant ses humanités,
conservait précieusement des pièces de
vers latins échappés à sa fécondité bril-
lante d'écolier. « Rien ne souriait autant
à son esprit, dit ce professeur, que la
poésie. Il trouvait un charme extraor-
dinaire à imiter tous les rhythmes dont
les poètes de l'antiquité nous ont laissé
des exemples. Sensibilité du cœur, vi-
vacité de l'imagination, activité de l'in-
telligence, finesse et pénétration de l'es-
prit, mémoire fidèle, bon sens admirable,
raison précoce, Ozanam possédait tout ce
qui peut faire espérer d'un jeune homme
d'éclatants succès dans les carrières libé-
rales. Mais n'hésitons pas à le dire,
après avoir fait la part légitimement due
aux heureuses inspirations de la nature
CHAPITRE 1 21
et aux bons exemples de la maison pa-
ternelle, disons-le bien haut, ce que
nous admirons dans cet homme d'un si
éminent mérite, il le dut surtout à ses
bonnes et solides études littéraires. Si
Ozanam avait habituellement un style
très-coulant, très-clair, très-heureuse-
ment figuré; s'il trouve toujours des
formes si variées et si vives pour rendre
ce qui s'éloigne le plus des idées pos-
sibles, n'en doutons pas, il en fut sur-
tout redevable aux exercices poétiques
de sa jeunesse 1. »
Un autre maître, son professeur de
philosophie, lui a toujours gardé une
place spéciale dans son cœur. C'est ce
savant et modeste prêtre qu'Ozanam ai-
mait lui-même et vénérait comme un
père. « Quel ami que ce bon M. Noirot !
* Urbain Legeay : Elude biographique sur Ozanam. 1854.
On lit avec un vif intérêt cette étude sur Ozanam par
son premier maître au lycée de Lyon. Outre les consi-
dérations très-justes qu'elle présente sur l'importance
des études littéraires et classiques, elle cite les princi-
pales compositions de son jeune disciple, soit au lycée,
soit dans l'Abeille française.
22 FRÉDÉRIC OZANAM
à lui reconnaissance éternelle! » s'écriait-
il dans une lettre écrite à dix-sept ans.
C'était justice; jamais, peut-être, entre
maître et disciple ne brillèrent plus, vifs
et plus purs les rayons d'une amitié
utile et sainte.
« Tous ceux qui ont étudié sous
M. l'abbé Noirot, dit M. Ampère, s'ac-
cordent à reconnaître dans ce maître
chéri un don particulier pour diriger et
développer chacun dans sa vocation.
M. Noirot procédait avec les jeunes gens
par la méthode socratique. Lorsqu'il voyait
arriver dans sa classe de philosophie un
rhétoricien bouffi de ses succès et aussi
plein de son importance que pouvait l'être
Eutydème ou Gorgias, le Socrate chré-
tien commençait par amener, lui aussi,
son jeune rhéteur à convenir qu'il ne
savait rien; puis, quand il l'avait, pour
son bien, écrasé sous sa faiblesse, il le
relevait en cherchant avec lui et en lui
montrant ce qu'il pouvait faire. L'in-
fluence que ce maître habile exerça sur
CHAPITRE 1 23
le jeune Ozanam décida de toute la di-
rection de ses pensées. »
« Son professeur de philosophie, ajoute
le R. P. Lacordaire, aimait à le prendre
pour compagnon de ses promenades dans
les sentiers solitaires et escarpés qui en-
tourent Lyon de toutes parts et rendent
cette ville si chère aux esprits touchés
d'un peu de mélancolie méditative. Pour-
quoi ne nommerai-je pas le maître qui
conviait ainsi à sa familiarité un obscur
adolescent ? Pourquoi ne rappellerais-je
pas ces amitiés et ces conversations fa-
meuses qui, au temps de Socrate, ras-
semblaient à une école volontaire l'élite
de la jeunesse athénienne? Il est vrai,
tant de gloire n'a pas consacré le sou-
venir qui me préoccupe ; mais si la gloire
n'y était pas, la vérité s'y trouvait, telle
que Socrate et Platon ne la connurent
jamais. Pendant vingt ans, à une époque
où la philosophie chrétienne avait si peu
d'organes, un homme modeste et qui n'a
rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait
24 FRÉDÉRIC OZANAM
dans les chemins sérieux de la raison
une foule de jeunes esprits dont Ozanam
a été le plus grand, mais dont plusieurs
ont atteint comme lui la célébrité, et qui
tous, à des points divers de la vie, rap-
portent à leur maître commun l'inébran-
lable lucidité de leur foi »
Ozanam, à dix-sept ans, avait terminé
ses études classiques. On ne se pressait
point de l'envoyer à Paris. On n'avait
pas voulu le lancer si jeune dans la
pleine mer. Son temps n'était point perdu
cependant : à quinze ans, il avait déjà
conçu la pensée d'un grand ouvrage qui
devait avoir pour titre : Démonstration
de la vérité de' la religion chrétienne
par Vantiquité des croyances histo-
riques, religieuses et morales; de nom-
breux cahiers sont restés de ce travail.
« Cette œuvre, dit M. Ampère, fut l'oo-
i Frédéric Ozanam, par le R. P. Lacordaire. M. Noi-
rot, dans sa verte vieillesse, perpétue aujourd'hui encore
son enseignement dans les salons du Cercle catholique
du Luxembourg.
CHAPITRE 1 25
3
cupation et le but de sa vie tout entière.
A dix-huit ans, l'étudiant ignoré pour-
suivait déjà ce but vers lequel le profes-
seur applaudi devait, vingt ans plus tard,
faire le dernier pas. Déjà il méditait et
commençait les études qui devaient abou-
tir à F Histoire de la civilisation aux
temps barbares. La forme de son dessein
a changé, le dessein a toujours été le
même : c'était de montrer la religion glo-
rifiée par l'histoire »
En attendant, Frédéric, qu'on desti-
nait d'abord au notariat, restait sous le
toit paternel attaché à l'ingrat labeur
d'une étude d'avoué. Il porta cette chaîne
avec une simplicité toute filiale, ne lais-
sant pas d'entremêler la poésie aux études
de procédure, et d'ajouter aux langues
anciennes, qu'il possédait déjà, quelque
teinture de l'hébreu et du sanscrit. Une
joie ineffable inondait d'ailleurs son âme.
Il avait retrouvé, précisément par les
forces de sa raison, ce catholicisme qui
1 Préface aux Œuvres d'Ozanam.
26 FRÉDÉRIC OZANAM
lui avait été enseigné par la bouche d'une
excellente mère, ce catholicisme si cher
à son enfance, et qui avait nourri si sou-
vent son esprit et son cœur de ses beaux
souvenirs et de ses espérances plus belles
encore; le catholicisme enfin avec toutes
ses grandeurs, avec toutes ses délices.
« Ebranlé quelque temps par le doute,
écrit-il à deux amis, je sentais un besoin
invincible de m'attacher de toutes mes
forces à la colonne du temple, dût-elle
m'écraser dans sa chute; et voilà qu'au-
jourd'hui je la retrouve, cette colonne,
appuyée sur la science lumineuse des
rayons de la sagesse, de la gloire et de
la beauté; je la retrouve, je l'embrasse
avec enthousiasme, avec amour. Je de-
meurerai auprès d'elle, et de là j'étendrai
mon bras, je la montrerai comme un
phare de délivrance à ceux qui flottent
sur la mer de la vie. Heureux si quelques
amis viennent se grouper auprès de moi !
Alors nous joindrions nos efforts, nous
créerions une œuvre ensemble, d'autres
CHAPITRE 1 27
se réuniraient à nous, et peut-être un
jour la société se rassemblerait-elle tout
entière sous cette ombre protectrice; le
catholicisme, plein de jeunesse et de
force, s'élèverait tout à coup sur le
monde, il se mettrait à la tête du siècle
renaissant pour le conduire à la civili-
sation, au bonheur! Oh! mes amis, je
me sens ému en vous parlant, je suis
tout plein de plaisir intellectuel : car
l'oeuvre est magnifique, et je suis jeune;
j'ai beaucoup d'espoir, et je crois que le
temps viendra où j'aurai nourri, fortifié
ma pensée, où je pourrai l'exprimer
dignement 1. »
On est ému aussi en lisant ces lignes
écrites par un jeune homme de dix-huit
ans, au lendemain d'une révolution qui
venait d'ébranler la société. Elles nous
révèlent déjà l'âme d'Ozanam, et, dans
, ce programme, nous avons toute l'his-
toire de sa vie. Il y sera fidèle jusqu'à
la fin, et s'il ne lui est point donné de
1 Lettres, t. i. p. 7. (15 janvier 1831.)
28 FRÉDÉRIC OZANAM
voir l'accomplissement de ses vœux, il
aura du moins le mérite et la gloire d'a-
voir travaillé de tout son pouvoir à pré-
parer ce magnifique avenir.
Déjà, cette même année, nous le voyons
prendre la plume et publier son premier
ouvrage. C'est une brochure pleine d'es-
prit et de raison contre le saint-simo-
nisme, qui lui valut une lettre très-flat-
teuse de M. de Lamartine et un rapport
très-honorable du journal r Univers l.
« Ozanam, dit M. Ampère, opposait
à cette doctrine antichrétienne et nou-
velle à la fois l'Evangile et l'antiquité,
cherchant dès lors, d'une main novice
encore, mais d'une main déjà résolue, à
saisir l'enchaînement des traditions du
genre humain. C'était comme une pré-
face du livre auquel il devait travailler
jusqu'à son dernier jour. Cet écrit est
encore remarquable en ce qu'on y trouve
déjà en germe la plupart des qualités qui
se sont depuis développées chez Ozanam :
1 Réflexions sur les doctrines de Saint-Simon (avril 1831).
CHAPITRE 1 29
a*
un goût vif pour l'érudition puisée aux
sources les plus variées, de la chaleur,
de l'élan, et, avec une conviction très-
arrêtée sur les choses, une grande mo-
dération envers les personnes. J'aime à
signaler cette libéralité de vues qui lui
faisait réconnaître des sympathies même
hors du camp dans lequel il combattait,
et trouver généreuses, par exemple, dans
ce livre catholique s'il en fut, les luttes
que la philosophie spiritualiste soutenait
contre le matérialisme. »
Enfin, le jeune clerc d'avoué à Lyon a
quitté l'étroite atmosphère de son étude.
Aux derniers mois de 1831, Ozanam,
délié de sa chaîne, vint à Paris, appor-
tant un triple trésor prêt à fructifier :
les souvenirs de son enfance, une édu-
cation solide et forte, et l'ardeur de ses
dix-huit ans,
CHAPITRE II
Ozanam étudiant à Paris.
Transplanté à Paris, le jeune étudiant
de Lyon éprouva bientôt, au milieu de la
foule, un sentiment pénible d'isolement et
de vide. Sa première lettre à sa mère
nous le montre triste. Habitué jusqu'alors
aux causeries familières, lui qui trouvait
tant de plaisir et de douceur à revoir
chaque jour réunis tous ceux qui lui sont
chers, lui qui avait tant besoin de conseils
et d'encouragements, le « voilà jeté sans
appui, sans point de ralliement dans
cette capitale de l'égoïsme, dans ce
tourbillon des passions et des erreurs
humaines. Qui se met en peine de moi ?
CHAPITRE II 31
Je n'ai pour épancher mon âme que vous,
ma mère, vous et le bon Dieu. Mais
ces deux là en] valent bien d'autres ! »
La vue du Panthéon dans son voisinage
l'attristait encore. « Singulier monument
que ce temple païen au milieu d'une ville
chrétienne, avec sa coupole magnifique,
veuve de la croix qui la couronnait si bien !
Que signifie un tombeau sans croix, une
sépulture sans pensée religieuse qui y pré-
side? Si la mort n'est qu'un phénomène
matériel qui ne laisse après lui aucune
espérance, que veulent dire ces honneurs
rendus à des os desséchés et à une chair
qui tombe en pourriture ? Le culte du Pan-
théon est une véritable comédie comme
celui de la Raison et de la Liberté 1. »
Ozanam éprouvait déjà le besoin de
réunir autour de lui quelques amis pour
travailler et faire le bien en commun. Il
écrivait à l'un d'entre eux, resté à Lyon,
qu'il espérait parvenir bientôt à fonder la
réunion dont il lui avait parlé, et qu'il
1 Lettres, t. i. (7 Dovembre 1831.)
32 FRÉDÉRIC OZANAM
avait déjà des données pour cela. - La
Providence le tira bientôt de son isolement
en lui ménageant la bonne fortune d'avoir
pour première demeure, à Paris, un toit
qui abritait tout ensemble la vieillesse,
la science, la renommée et la religion.
« M. Ampère, dit le P. Lacordaire, était
en France comme le patriarche des ma-
thématiques. Il était de plus chrétien, et
jamais, dans un temps si périlleux, il
n'avait abusé de la science contre la vé-
rité. Je ne dis pas assez : il était chrétien
comme Kepler, Newton ou Leibnitz t;
et qui l'eût rencontré sur les dalles de
Saint-Etienne-du-Mont, agenouillé de-
vant Dieu, n'eût pas vu de prière plus
capable d'inspirer la foi en désarmant
l'orgueil. J'ignore comment Ozanam était
devenu l'hôte d'un si grand et si rare
esprit, soit qu'il le dut à son père, soit
à d'autres circonstances ménagées par
Celui qui rapproche l'hysope du cèdre,
1 Il l'était plus encore, puisqu'il professait hautement
la foi catholique.
CHAPITRE II 33
et qui permettait aux petits enfants de
jouer avec la main du Christ. M. Am-
père se prit d'estime et d'affection pour
le jeune étudiant que la Providence lui
avait envoyé; il conversait souvent avec
lui, le prenait à part dans son cabi-
net et lui exposait sa philosophie des
sciences ; il le faisait même travailler sous
ses yeux, et l'on a conservé des pages
écrites à moitié par l'un et par l'autre.
Ces entretiens amenaient dans l'âme du
savant, à propos des merveilles de la na-
ture, des élans d'admiration pour leur
auteur; quelquefois, mettant sa large tête
entre ses deux mains , il s'écriait tout
transporté : « Que Dieu est grand! Oza-
» nam, que Dieu est grand ! 1. »
1 Ozanam, dans une lettre à son père, donne les dé-
tails de cette hospitalité. Etant allé rendre une visite
à M Ampère, qu'il avait vu à Lyon avec M. Périsse,
il en reçut un accueil très-cordial. Puis, après diverses
questions, M. Ampère, se levant tout à coup, le con-
duisit dans une chambre très-agréable, jusqu'alors oc-
cupée par son fils, et lui dit : « Je vous offre la table
et le logement chez moi au même prix que dans votre
pension; vos goûts et vos sentiments sont analogues
34 FRÉDÉRIC OZANAM
Ozanam, installé chez M. Ampère, ha-
bitait « une belle et bonne chambre plan-
chéiée et boisée, ayant deux portes sur le
jardin, une bibliothèque pleine de livres
allemands, italiens, voire même suédois
et espagnols. c'est la bibliothèque de
M. Ampère fils. J'ai, mandait-il à son
père, un bon poèle de faïence où je ne fais
que peu de feu par économie, une che-
minée en marbre, ornée d'une amphore
antique, mais vide depuis bien des siècles
de ce bon falerne mousseux dont--parle
mon ami Horace. Je vous envoie le plan
géométrique de ma chambre.
> Et maintenant, que me manque-
t-il ? Vous , mon bon père, vous et toute
ma famille, oh I voilà ce qui me manque
aux miens, je serai bien aise d'avoir occasion de cau-
ser avec vous. Vous ferez connaissance avec mon fils,
qui s'est beaucoup occupé de littérature allemande; sa
bibliothèque sera à votre disposition. Vous faites maigre,
nous aussi; ma sœur, ma fille et mon fils dinent avec
moi; ce vous sera une société agréable : qu'en pensez-
vous? » Ozanam répondit qu'un pareil arrangement l'a-
gréerait fort, et qu'il allait écrire à son père pour avoir
son avis.
CHAPITRE Il * 35
et que je brûle de revoir. Comme il fera
bon nous embrasser dans huit mois d'ici !
Pendant que j'écris, minuit approche, je
ne saurai bientôt plus si c'est le bonjour ou
le bonsoir qu'il faut vous dire. Que vou-
lez-vous? quand le cœur et la main sont
en train, comment les arrêter?. »
Cette cohabitation avec M. Ampère,, qui
dura deux années, donna au jeune étu-
diant l'occasion de connaître et d'entendre,
dans le salon de l'illustre savant, des
hommes éminents. M. Ballanche, son
compatriote, fut celui qui le toucha da-
vantage. M. 'Ampère lui-même le char-
mait par ses entretiens. « M. Ampère est
causeur, écrivait Ozanam; sa conversa-
tion est amusante et fort instructive ; j'ai
déjà appris bien des choses.depuis que je
suis avec lui. » C'est durant ces deux
années qu'Ozanam vit se nouer entre lui
et le fils de son hôte illustre, l'une de ces
amitiés fortes et charmantes, dont les
liens rivés par des goûts sympathiques et
une estime réciproques résistent aux se-
36 "FRÉDÉRIC OZANAM
cousses du temps et des révolutions. Doué
lui-même d'une riche et belle nature,
M, Ampère fils avait su apprécier la valeur
de cette jeune plante qu'abritait le toit
hospitalier de sa famille, et quand elle
eut grandi et porté ses fruits , il voulut la
cultiver lui-même et s'enrichir de ses tré-
sors. Ozanam, de son côté, par une ami-
tié presque fraternelle, utile à tous les
deux, payait au fils la dette de l'hospitalité
contractée envers le père.
Le jeune étudiant faisait avec ardeur à
Paris ce que sa famille avait souhaité de
lui. Fils obéissant, il était assidu sur les
bancs de l'Ecole de droit, où il portait
une intelligence docile, malgré tous ses
instincts qui l'entraînaient vers les vastes
champs de l'histoire, de la poésie, de l'é-
rudition littéraire et philosophique. Il li-
sait les anciens et les modernes, et,
comme une distraction, il jetait à son
esprit la connaissance de l'italien, de l'es-
pagnol, de l'anglais et de l'allemand. Il
fait connaître ainsi à un ami de Lyon le
CHAPITRE II 37
4
monde dans lequel il vit et dans lequel il
aura, lui aussi, à vivre : « Comme avo-
cat, comme homme, j'aurais dans le
monde trois missions à remplir ; et je de-
vrais être, pour arriver à mon but, juris-
consulte, homme de lettres, homme de
société. Ici donc commence mon appren-
tissage , et la jurisprudence, les sciences
morales, et quelque connaissance du
monde envisagé sous le point de vue chré-
tien, doivent être l'objet de nos études.
Plusieurs moyens nous sont donnés en ce
moment par la Providence pour nous es-
sayer dans cette triple carrière : ce sont
les conférences de droit, celles d'histoire
et les réunions chez M. de Montalem-
bert. »
Le P. Lacordaire a raconté avec le
charme de son langage la visite d'Ozanam
à M. de Chateaubriand au premier jour de
l'an 1832. On connaît les paroles de l'au-
teur du Génie du Christianisme au jeune
étudiant qui, interrogé s'il se proposait
d'aller au spectacle, venait de répondre,
1 38 FRÉDÉRIC OZANAM
après quelque temps d'hésitation : « J'ai
promis à ma mère de ne pas mettre le
pied au théâtre. » Se penchant vers Oza-
nam pour l'embrasser, l'illustre écrivain
lui dit affectueusement : « Je vous conjure
de suivre le conseil de votre mère ; vous
ne gagneriez rien au théâtre, et vous
pourriez y perdre beaucoup. »
« Cette parole, ajoute le P. Lacordaire,
demeura comme un éclair dans la pensée
d'Ozanam, et lorsque quelques-uns de ses
camarades, moins scrupuleux que lui,
l'engageaient à les accompagner au spec-
tacle, il s'en défendait par cette phrase
décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit
qu'il n'était pas bon d'y aller. » Il y fut
pour la première fois en 1840, à l'âge de
vingt-sept ans, pour entendre Polyeucte.
Son impression fut froide. Il avait éprouvé,
comme tous ceux dont le goût est sûr et
l'imagination vive, que rien n'égale la re-
présentation que l'esprit se donne à soi-
même dans une lecture silencieuse et
solitaire des grands maîtres. »
CHAPITRE II 39
Une autre visite, racontée par le P. La-
cordaire avec sa grâce originale, retrace
un portrait trop saisissant de notre jeune
ami, pour que nous résistions au désir de
le rappeler. Pour la première fois, Oza-
nom était venu frapper au seuil de la
demeure du futur dominicain.
« Que me voulait-il? Ce n'était
pas la lumière de la foi qu'il avait à me
demander. Le souffle d'un doute réel
n'avait. en aucun temps terni la clarté
de son âme. Enfant de la France par
le sang qu'il avait reçu, il l'était encore
de l'Italie par son berceau, et ce n'était
pas en vain que la ville de saint Am-
broise et celle de saint Irénée avaient
uni pour le baptiser les grâces de leurs
traditions. Il avait en lui l'influence de
deux écoles et de deux sanctuaires. Lyon
lui avait donné l'onction d'une piété
grave ; Milan quelque chose d'une flamme
plus vive; et ces deux sources d'ardeur,
loin de s'affaiblir avec l'âge, s'étaient
grossies en chemin de la sève d'une forte
40 FRÉDÉRIC OZANAM
éducation. Ozanam avait eu ce bonheur,
de rencontrer au terme de ses études
littéraires un maître capable d'éveiller sa
raison. Une philosophie élevée, en lui
ouvrant sur l'homme les mêmes points
de vue que la foi, avait produit dans
son intelligence cet accord tout-puissant
des révélations et des facultés, qui agran-
dit et fortifie les unes par les autres,
fait du chrétien un sage, du sage une
créature qui ne s'enorgueillit ni de la
science ni de la vertu. Tel était Oza-
nam lorsqu'il entra dans ma chambre et
s'assit près de mon feu pour la première
fois. C'était dans l'hiver qui liait 1833
à 1834. Il devait avoir vingt ans.
» Je ne me rappelle rien qui m'ait
frappé dans sa personne. Il n'avait pas
la beauté de la jeunesse. Pâle comme
les Lyonnais, d'une taille médiocre et
sans élégance, sa physionomie jetait des
éclairs par les yeux, et gardait néan-
moins dans le reste une expression de
douceur. Il portait, sur un front qui ne
CHAPITRE II 41
manquait pas de noblesse, une chevelure
noire, épaisse et longue, qui lui donnait
cet air un peu sauvage que les Latins
rendaient, si je ne me trompe, par le mot
d'incomp tus. Sa parole ne m'a point laissé
de souvenir. Mais, soit qu'on me l'eût fait
remarquer comme un jeune homme d'es-
pérance , soit que la renommée ait depuis
ranimé ma mémoire, je le vois très-bien
au lieu où il était et tel qu'il était.
» Que me voulait-il donc? c'est une
grande chose pour un jeune homme que
ses premières visites à des hommes qui ne
sont pas de son âge, qui l'ont précédé dans
la vie, et dont il espère, sans qu'il sache
bien pourquoi, un accueil bienveillant.
Jusque-là il n'a vécu que des caresses de
sa famille et des familiarités de ses cama-
rades; il n'a pas vu l'homme, il n'a pas
abordé cette plage douloureuse où tant de
flots déposent des plantes amères et creu-
sent d'âpres sillons. Il ignore, et il croit.
Ozanam ignorait aussi, et il croyait. Je
n'étais pas, d'ailleurs, un homme pour lui,
42 FRÉDÉRIC OZANAM
j'étais un prêtre. L'enfant qui s'est ouvert
au prêtre en conserve un instinct de rap-
prochement , et ce que la femme est pour
le cœur qu'agitent les passions, le prêtre
l'est pour le cœur qui travaille à devenir
pur. Ozanam venait donc à moi parce qu'il
était chrétien, et parce que j'étais un mi-
nistre et un représentant de sa foi dont il
avait ouï parler. Mais il y venait aussi,
peut-être, par une sympathie d'un autre
ordre, sympathie qui se liait dans son es-
prit à tout ce qu'il avait de plus cher au
monde, sa foi, sa patrie, la vérité, le
bien, l'avenir du christianisme et l'avenir
de la vérité »
Sous l'honorable toit qui l'avait accueilli
au milieu de ses études et de quelques
amis dont il commençait à s'entourer,
Ozanam n'était point heureux encore. Il
éprouvait un grand malaise. Séparé de
ceux qu'il aimait, il sentait chez lui je ne
sais quoi d'enfantin qui a besoin de vivre
au foyer domestique, à l'ombre du père et
1 Frédéric Ozanam, par le R. P. Lacordaire.
CHAPITRE II 43
de la mère, quelque chose d'une indicible
délicatesse qui se flétrit à l'air de la capi-
tale. A ses heures tristes, il traçait de
Paris ce sombre tableau plus vrai alors
qu'aujourd'hui. « Paris me déplaît,
écrivait-il. C'est vraiment au milieu de
ce désert moral que l'on comprènd bien et
que l'on répète avec amour ces cris du
Prophète : Habitavi cum habitantibus
Cedar, multum incola fuit anima mea.
Si oblitus ruero tui, Jerusalem, adhæ-
reat lingua mea faucibus meis ! Ces
accents de poésie éternelle retentissent
souvent dans mon âme; et, pour moi,
cette ville sans bornes où je me trouve
perdu, c'est Cédar, c'est Babylone, c'est
le lieu d'exil et de pèlerinage ; et Sion ,
c'est ma ville natale, avec ceux que j'y
ai laissés, avec la provinciale bonhomie,
avec la charité de ses habitants, avec ses
autels debout et ses croyances respectées.
La science et le catholicisme, voilà mes
seules consolations, et certes cette part
est belle ; mais là encore, espérances dé-
44 FRÉDÉRIC OZANAM
eues, difficultés à surmonter, obstacles
à vaincre. »
Un coup d'oeil jeté sur l'état des esprits
et ce qu'il appelle « les puissances belli-
gérantes » avait confirmé Ozanam dans
son dessein primitif, en le convainquant
mieux encore que le vrai champ de ba-
taille entre la vérité et l'erreur c'était
l'histoire. Pourquoi l'homme est-il fait?
Quel est le but, la loi de l'humanité?.
C'était en ces termes, lui semblait-il,
que la raison humaine, résumant tous ses
doutes en un seul, avait posé la question
du problème général. A la philosophie
de l'histoire il appartenait donc de la ré-
soudre.
Ozanam comprenait, dès lors, l'impor-
tance donnée de nos jours aux études
historiques. Mais son âme s'indignait
contre ces demi-savants, ces instituteurs
officiels de la jeunesse, qui, renouvelant
Rousseau, Dupuy et Voltaire, regardant
le fétichisme comme l'origine des reli-
1 Lettres, t. i. p. 37.
CHAPITRE II 45
gions, s'en allaient discourant sur la loi
du progrès, en célébrant les funérailles
du christianisme et annonçant l'avène-
ment prochain d'une religion nouvelle;
« Voilà, s'écriait Ozanam avec tristesse,
ce que nous a prêché M. Jouffroy, pro-
fesseur de philosophie à la Sorbonne.
cette antique Sorbonne que le christia-
nisme a fondée et dont le dôme est encore
couronné du signe de la croix i. »
A l'époque de l'arrivée d'Ozanam à
Paris, la foi était plus rare dans notre
capitale qu'elle ne l'est aujourd'hui. On
sortait de la guerre terrible que l'oppo-
sition politique avait faite à la religion
au nom de la liberté. Sous la main de •
ce parti, tout était transformé en arme
contre le christianisme : la tribune, la
presse, l'enseignement public, la poésie.
« Condamnées à un enseignement qui ne
dissimulait même plus son hostilité, les
jeunes générations sortaient de l'enfance
en méprisant l'Evangile, et la liberté,
1 Lettres, t. i. p. 39.
46 FRÉDÉRIC OZANAM
accourant au-devant d'elles, couvrait de
son image généreuse l'impiété qui les
dévorait'. » Il y avait donc alors plus
qu'aujourd'hdi courage et mérite à ré-
sister au flot de la tempête soulevée
contre le Christ. C'est ce qu'entreprit
Ozanam dans la mesure de ses forces,
avec l'aide de quelques amis de son âge,
presque tous de son pays, groupés autour
de lui.
Auditeur des cours les plus célèbres
de la Sorbonne et du Collége de France,
il était fort attentif à la parole du
maître. Chaque fois donc qu'un profes-
seur rationaliste élevait la voix contre
• la révélation, des voix catholiques lui
répondaient. Ozanam, ses notes prises,
rentrait chez lui, recherchait les faits à
leur source, les rectifiait, puis, seul, ou
bien avec des amis, parfois même avec
des jeunes gens inconnus dont il sollici-
tait la signature, il adressait au profes-
seur une lettre grave et raisonnée, où
1 Le R. P. Lacordaire.
CHAPITRE II 47
il l'avertissait de ses torts, et le conju-
rait de réparer le dommage qu'il avait
fait à des intelligences auxquelles il de-
vait la lumière. « Nous sommes unis
plusieurs dans ce but, écrivait-il; deux
fois déjà j'ai pris ma part de ce noble
labeur, en adressant mes objections
écrites à ces messieurs. Mais c'est prin-
cipalement au cours de M. X., que
nous avons réussi. Deux fois il avait at-
taqué l'Eglise, la première fois en trai-
tant la papauté d'institution passagère,
née sous Charlemagne, mourante aujour-
d'hui; la seconde, en accusant le clergé
d'avoir constamment favorisé le despo-
tisme. Nos réponses lues publiquement
ont produit le meilleur effet, et sur le
professeur, qui s'est presque rétracté, et
sur les auditeurs, qui ont applaudi. Ce
qu'il y a de plus utile dans cette œuvre,
c'est de montrer à la jeunesse étudiante
qu'on peut être catholique et avoir'le
sens commun, qu'on peut aimer la re-
ligion et la liberté. Enfin, c'est de la
48 FRÉDÉRIC OZANAM.
tirer de l'indifférence religieuse et de
l'accoutumer à de graves et sérieuses
réflexions »
Après ces « premières escarmouches, »
voici un plus sérieux combat. La chaire
de philosophie, le cours de Jouffroy fut,
cette fois, le champ de bataille. Jouffroy,
l'un des plus illustres rationalistes de ces
derniers temps, s'était permis d'attaquer
la révélation, la possibilité de la révéla-
tion même. Un jeune catholique lui
adressa quelques observations par écrit.
Le philosophe, malgré sa promesse d'y
répondre, attendit quinze jours, au bout
desquels, sans lire la lettre, il se con-
tenta de l'analyser à sa manière en es-
sayant de la réfuter. Se voyant mal com-
pris , le catholique présenta au professeur
une seconde lettre, dont on ne tint pas
compte; le philosophe, continuant ses
attaques, soutenait que le catholicisme
répudiait la science et la liberté. Oza-
nam et ses amis se réunirent alors et
1 Lettre du 10 février 1832.
CHAPITRE II 49
dressèrent une protestation où étaient
énoncés leurs vrais sentiments; elle fut
revétue à la hâte de quinze signatures
et adressée à M. Jouffroy, qui ne put se
dispenser de la lire. Le nombreux au-
ditoire, composé de plus de deux cents
personnes, écouta avec respect cette pro-
fession de foi. Le philosophe s'agita en
vain pour y répondre ; il se confondit en
excuses, assurant qu'il n'avait point voulu
attaquer le christianisme en particulier,
qu'il avait pour lui une haute vénéra-
tion, qu'il s'efforcerait à l'avenir de ne
plus blesser les croyances. « Messieurs,
ajouta-t-il enfin, il y a cinq ans, je ne
recevais que des objections dictées par
le matérialisme; les doctrines spiritua-
listes éprouvaient la plus vive résis-
tance : aujourd'hui les esprits ont bien
changé, l'opposition est toute catho-
lique. »
On sentait le besoin de diriger cette
tendance et de la ramener dans le plein
courant de la vérité, par un enseignement
50 FRÉDÉRIC OZANAM
spécial de nature à détruire les mauvais
effets du cours de M. Jouffroy et d'autres
professeurs rationalistes. En attendant les
conférences de Notre-Dame, qui devaient
bientôt atteindre ce but, Ozanam assistait
avec bonheur à des conférences établies à
la demande d'étudiants catholiques, par
M. l'abbé Gerbet'. « C'est maintenant,
écrivait-il, qu'on peut dire que la lumière
luit dans les ténèbres : Lux in tenebris
lucet. Tous les quinze jours, il fait une
leçon de philosophie de l'histoire ; jamais
ne retentit à nos oreilles une parole plus
pénétrante, une doctrine plus profonde. »
Il suivait également un cours d'écono-
mie politique de M. de Coux, plein de
profondeur et d'intérêt. Il trouvait dans
ses leçons la vérité et la vie, une grande
connaissance de la plaie qui ronge la so-
ciété , et un remède qui seul peut la gué-
rir. Il poursuivait en même temps l'étude
de l'hébreu, traduisait de l'allemand un
1 Depuis évêque de Perpignan, éminent écrivain dont
la religion et les lettres déplorent encore la perte.
CHAPITRE II 51
opuscule curieux de Bergmann sur la re-
ligion du Thibet, et un livre thibétain tra-
duit en allemand. Il lisait avec plaisir et
fruit les ouvrages de M. Ballanche et du
célèbre Vico. Voilà quelles étaient les
occupations d'un jeune étudiant de dix-
neuf ans 1 « Mais, comme dit le P. Lacor-
daire, les joies de l'amitié ni celles de
l'étude et de la religion ne parvenaient pas
à le défendre d'une teinte de mélancolie,
car, si riche qu'il fut par ses dons, il en
avait le contre-poids dans une santé faible
et dans une tendance à s'inquiéter de
l'avenir. Quel homme fut heureux d'ail-
leurs avec de grands dons ? Quel vase ha-
bité par une âme d'élite n'a pas reçu du
Ciel la goutte d'absinthe qui doit la puri-
fier? Ozanam, tout jeune encore, sentait
vivement les misères de son siècle. S'il
l'eût haï et méprisé, il eût pu demander
à l'orgueil l'insouciance de la destinée
commune; mais il aimait cet âge tour-
menté du bien et du mal ; il en espérait
beaucoup, il Je portait dans son sein
52 FRÉDÉRIC OZANAM
comme un malade faisant effort vers la
vie, et tout ce qui tendait à l'avilir ou à
le détourner de sa route lui causait une
sensible affliction. Aussi, à peine âgé de
vingt ans, Dieu, qui l'avait prédestiné à
une existence courte et remplie, lui inspi-
ra-t-il un dessein qu'on n'eût pas même
attendu d'un homme consommé, et qui
devait prendre place parmi les œuvres les
plus fécondes et les plus mémorables de
ce temps 1. »
l Le R. P. Lacordaire.