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Fruits d'hiver, loisirs poétiques de M. P. Desbordes

De
86 pages
impr. de Jules-Juteau (Paris). 1858. In-12, 90 p..
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A MA SOEUR
(!»»° EMILIE LAFONT)
Je t'offre ces fruits recueillis dans l'arrière-saison
et sue un terroir ingrat et peu cultivé : Puisse-tu, grâce à
notre amitié, leur trouver encore quelque saveur.
MON ODYSSÉE
l Coup - d'OEil rapide sur les événements auxquels
l'auteur a pris une part active, et embrassant les
phases diverses de sa carrière depuis l'année 1806
jusqu'en 18 56.)
« La vie est un voyage.
I.
(de 1806 à 1816)
Vers la fin du voyage et près de s'approcher
Du but que tout mortel est forcé de toucher,
Un pèlerin, assis sur les bords de la route,
Peu pressé d'arriver au terme qu'il redoute,
Malgré la lassitude et l'espoir du repos
Que promet un bon gîte après de longs travaux ,
—- 6 —
Reportait sa pensée aux jours de son jeune âge,
A ces tems où pour lui commença le voyage ;
Dans quelle circonstance il l'avait entrepris ;
Où pouvait le mener le chemin qu'il a pris,
Chemin rempli d'écueils, de périls et de gloire,
Sans fruits pour l'avenir, mais chers à sa mémoire.
Peut-être, pensait-il, je me suis égaré
En marchant au hasard et sans m'être assuré
D'un guide connaissantes détours de la route,
Où bien d'autres que moi se sont perdus sans doute
Faute d'expérience ou de force ou d'ardeur
Pour atteindre ce but qu'on nomme le bonheur?
Il s'accusait aussi, car il était sincère,
D'avoir dans certains cas manqué de caractère,
De constance et surtout de résolution,
Qualité nécessaire en toute occasion ;
Enfin de bien des torts il se trouvait coupable
Et regrettait du tems la perte irréparable.
En confessant ainsi les écarts, les erreurs,
Où tombent la plupart des jeunes voyageurs,
Mais qui n'en parlent pas avec même franchise,
Devait- il accuser la route qu'il a prise
De l'avoir égaré dans ses fréquens détours
Et d'obstacles sans nombre entravé son parcours?
Involontairement porté vers l'indulgence,
Sur les faits accomplis il basait sa défense,
Et pour justifier telle ou telle action
Il prenait à témoin sa bonne intention.
Évoquant le passé, présent à sa mémoire,
De sa première étape, il rappelait l'histoire,
Afin de s'assurer si dans quelque moment
Il aurait pu jadis se conduire autrement.
Car enfin, disait-il, en mainte circonstance,
J'ai bien pu, j'en conviens, négliger la prudence,
Mais j'ai toujours suivi le chemin de l'honneur ;
En nulle occasion je n'ai manqué de coeur.
Entré, bien jeune encor dans l'état militaire,
Des hommes de mon tems presque seule carrière,
Car alors, riche ou pauvre, ignorans ou lettrés
A porter l'uniforme étaient tous préparés,
J'ai largement payé ma dette à la patrie.
Dans les champs de Wagram, aux plaines d'Italie,
Des bords du Niémen à ceux de la Dwina,
De Moscow embrasée à la Bérésina,
Lieu fatal aux héros et deux fois mémorable
Par une catastrophe immense, irréparable,
Ecueil de Charles-Douze, inutile leçon
Qui dans ce grand péril frappa NAPOLÉON, *
J'ai pris part aux combats, aux travaux, aux misères
Qui nous ont éprouvés aux rives étrangères,
Alors que les rigueurs de ces aSreux climats
Décimaient nos guerriers échappés aux combats.
En proie à tous les maux noble et vaillante armée,
Dans les glaces du Nord, tu péris enfermée ;
Et ce sol tout couvert de tes débris errans
Offre un terrible exemple aux futurs conquérans !
De nouveaux bataillons le courage héroïque
Soutenait cependant cette lutte homérique.
Devant les murs de Dresde à nos aigles soumis,
La mort venait frapper dans les rangs ennemis
Un illustre proscrit, un enfant de la France
A qui l'ambition conseilla la vengeance ; 2
Et ce fut le signal à d'autres trahisons :
D'inconstans alliés, lâches défections!
On les vit, de nos rangs et dans le combat même,
Déserter nos drapeaux à cette heure suprême !
1. Napoléon au passage de la Bérésina, s'écria plusieurs fois :
Charles Xll ! Charles XII !
2. Le général Moreau.
0 remparts de Leipzick, Elster dont les eaux
A tant de nobles coeurs ont servi de tombeaux !
Vous vîtes en ce jour la sanglante retraite
Qui de nos légions consommait la défaite.
Échappé par miracle à ce désastre affreux
Je pleurai des amis, peut-être plus heureux,
Puisqu'ils ne virent pas les maux de la patrie
Qu'un million de soldats eut bientôt envahie.
L'histoire redira les hauts faits merveilleux,
Les efforts de génie accomplis sous nos yeux,
Et les derniers exploits de ce grand Capitaine
Que des rois conjurés a poursuivi la haine :
Brienne, Montmirail, Montereau, Champaubert,
Au milieu des lauriers dont son front est couvert,
Vos grands noms qu'illustra sa redoutable épée
Orneront du héros la sublime épopée.
Il brisa cette épée, et dans Fontainebleau
Il résigna l'Empire à son fils au berceau,
Et ses vaillans soldats ont expié leur gloire
En passant sous le joug aux rives de la Loire. l
1. L'année fui réduite de moitié en 1814 et licenciée complè-
tement en (RIS.
— 10 —
Après avoir deux fois subi de tels malheurs,
La France dans l'oubli laissa ses défenseurs,
Et ployant sous le faix de la sainte alliance,
Du vil nom de brigands vit flétrir leur vaillance,
Méconnaître leurs droits, et rendre à leurs foyers
Des héros que n'ont pu protéger les lauriers
Dont cinq lustres de gloire avaient orné leur tête.
Entraîné par ce flot, brisé par la tempête,
Il fallut renoncer au brillant avenir
Que nos fatals revers venaient d'anéantir ;
S'arrêter au milieu d'une noble carrière
Et si près d'arriver, retourner en arrière,
Éprouver les rigueurs d'un régime nouveau
Pour avoir jusqu'au bout défendu mon drapeau.
Je ne fus point alors coupable d'inconstance,
Et j'ai subi le joug qui pesait sur la France...
Tels étaient les pensers de notre pèlerin.
Il avait déjà fait un grand tiers du chemin
Marqué par la nature à son itinéraire.
Interrompu soudain par un destin contraire,
Il dut se résigner, bien qu'il fût un peu tard ,
D'une route nouvelle à courir le hasard.
— 11
Tel que le, matelot échappé du naufrage
Oublie et les éeueils et les vents et l'orage,
Il courut s'embarquer sur un autre élément
A ses yeux éblouis mirage décevant.
II.
(de 1816 è 1830)
Les premières lueurs de son intelligence
Avaient manifesté la plus vive tendance
Vers cet art séduisant qu'un ancien préjugé,
Par le tems et les moeurs aujourd'hui corrigé,
Vouait à l'infamie, et frappait d'anathème
L'auteur, son interprète et le drame lui-même :
Triste et dernier lambeau de superstition
Qui pesa si longtems sur notre nation.
Dans sa jeunesse encor le grand art de Corneille
Au Théâtre-Français étalait sa merveille ;
Aux oeuvres de Molière et de ses successeurs
On voyait affluer de nombreux spectateurs ;
Le goût régnait alors, et le vieux romantisme
Dans les lettres encor n'avait pu faire schisme,
.Ni produire au grand jour ces éclats scandaleux
Où Racine, immolé sur l'autel des faux dieux,
Subissait les affronts d'une horde insensée , *
Par l'envie impuissante et la haiHe amassée,
Obscurs littérateurs, écrivains incompris,
Plus dignes de pitié que de notre mépris,
Qui prétendaient en vain, pour parer leur idole,
Arracher de son front la brillante auréole !
Le tems qui fait justice a placé l'infini
Entre l'auteur de Phèdre et l'auteur d'Hernani.
Souveraines de l'art, Thalie et Melpomène
Avec le même éclat se partageaient la scène,
Et sans rivalité dispensaient leurs faveurs
Au cortège assidu de leurs admirateurs ;
Le public empressé se rendait à ces fêtes
Qu'embellissaient alors de dignes interprêtes,
La gloire et l'omement du Théâtre-Français,
Et dont les talens seuls assuraient les succès.
i. Première Représentation d'Hernani.
— 13 —
En aucun temps peut-être on n'a vu réunie
D'artistes émïnens plus noble compagnie ;
L'ensemble merveilleux de l'exécution
Avait porté cet art à la perfection ;
Entre tous ces rivaux la gloire partagée
Avait à cette époque atteint son apogée.
Toi, célèbre entre tous, ô sublimeTalma!
Que de son feu divin Melpomène anima,
Les accens de ta voix pathétique et puissante
Pénétraient l'assemblée émue et frémissante,
La vengeance, l'amour, la pitié, la terreur
Remplissaient tour à tour l'âme du spectateur.
Lafon, des chevaliers arborant la bannière,
Champion valeureux, parcourait la carrière,
Et marchant sur les pas de cet heureux rival,
Fut parfois son émule et jamais son égal.
Saint-Prix, avec orgueil ceignit le diadème,
Tout en lui respirait la dignité suprême.
Imposante Raucourt, touchante Duchénois,
Georges, dont la beauté captiva jusqu'aux rois ;
De vos heureux talens Melpomène entourée
Jamais de tant d'éclat ne se montra parée ,
Car vous aviez reçu ce feu sacré du ciel
Dont le plus pur rayon brille au front de Rachel.
Inimitable Mars, ton nom personnifie
Dans son plus vif éclat la noble comédie :
Fleury, Damas, Armand, Miehelot, Devigny,
Devienne, DemersoH, Monrose, Caartigny,
Firmin, Dupont, Le vert, et les frères Baptiste
De ces illustres noms viennent clore la liste. *
Ces dignes successeurs des Mole, des Brisard,
Des Clairon, des Goatat, Préville, Désessart,
Avaient de leurs aines conservé l'héritage
Et fait de leurs talens l'équitable partage ;
Les derniers détenteurs du domaine de l'art
Ont d'un legs: précieux aliéné leur part :
La haute comédie à périr condamnée,
Par des enfans ingrats se voit abandonnée.
Le talent du poète est ua don précieux
Qu'il reçoit en naissant à» la laveur des cieux ;
Mais celui qui consiste à peindre, à reproduire
Les oeuvres d© l'esprit que le génie inspire ,
Qui leur prête à la fois l'âme, le sentiment.
L'action, la couleur et la voix et l'accent,
): Personnel de la Comédie-Française en 1816.
— 1S —
Émane assurément d'une source aussi pure,
Et l'étude accomplit ce qu'a fait la nature.
De ce frère puiné de l'art Cornélien
Je devins le disciple et fus comédien.
Formé par les leçons des maîtres de la scène , *
Encouragé par eux, je descends dans l'arène
Plein de force et d'ardeur, et mes premiers essais
A ma témérité présageaient des succès.
Empressé de trouver sur Un plus vaste espace
La lutte et les périls qu'affrontait mon audace,
Dans ce nouveau Ghemin brûlant de m'engager,
Gonflant voyageur, j'en bravai le danger.
Du Temple des deux soeurs l'entrée était fermée
A tous les prétendans privés de renommée ;
Il fallait pour pouvoir mériter cet honneur ,
Des luttes du théâtre être sorti vainqueur ;
L'oracle consulté m'en donnait l'assurance 2
Et d'en franchir le seuil j'emportai l'espérance.
Cependant, j'en conviens, j'aurais dû plus prudent,
Sans sortir de Paris, attendre le moment ;
1. Fleury, talma, Lafon et Michelol.
2. Le Comité du Thcàtre-Français.
Mais sur ce terrain là, manquant d'expérience,
Je ne sus pas à tems saisir la circonstance ;
Je partis, satisfait d'être en possession
De la carrière ouverte à mon ambition ;
Je voulais à l'étude ajouter la pratique
Et perfectionner l'action dramatique.
Ici je m'aperçois que j'ai changé de ton,
Que j'ai du pèlerin déposé le bourdon,
J^e collier, la besace et la robe de bure ;
Que j'ai levé le masque et montré ma figure :
Je ne m'en repens pas , car mon identité
Est un garant de plus de ma sincérité ;
Et d'ailleurs ce voyage est un récit intime
Qui peut me dispenser de garder l'anonyme.
Cet état dont les soins m'occupaient tout entier
Est un art à Paris, en province un métier.
Là, c'est en s'écartant des règles les plus sages,
Que souvent du public on obtient les suffrages.
On a perdu le goût des classiques auteurs ;
La musique et la danse ont détrôné leurs soeurs ;
L'aimable Comédie abandonne la scène,
Et ce bel art enfin si cher à Melpomène
Commençait dès ce temps à tomber dans l'oubli ;
Il fut avec Talma bientôt enseveli.
Paris offrait encore au sein du sanctuaire
A la Muse éplorée un abri tutélaire ;
Vers ce but désiré je marchais à grands pas;
Un travail incessant ne me rebuta pas,
Résolu de franchir, quelqu'effort qu'il m'en coûte,
Les obstacles nombreux assemblés sur ma route.
Mais pour en triompher, ai-je bien procédé?
Le destin contre moi semble avoir décidé.
Le doute, à cet égard, admet bien l'hypothèse :
Sans vouloir prononcer, je reviens à ma thèse.
L'amour-propre parfois fausse le jugement :
On a bien ou mal fait selon l'événement.
Tel qui pense devoir à sa seule conduite
Les heureux résultats qu'il obtient dans la suite,
Se flatte assurément s'il ne fait pas la part
Que dans notre fortune a toujours le hasard.
D'honorables succès soutenaient mon courage.
Mais le ciel le plus pur est-il exempt d'orage?
Un bruit sinistre, aigu, semblable à l'aquilon
Peut arrêter l'essor à'Alceste ou de Néron;
Le soleil a bientôt dissipé la tempête
Et faH^&rottre^in laurier pour abriter sa tête,,
18
Un poète fameux a dit qu'en l'art des vers
Il faut pour réussir essuyer des revers : *
L'acteur mal inspiré subit la même chance,
Et c'est encore entre eux un trait de ressemblance.
L'art dramatique en France alors se transformait :
L'ère du Romantisme avec bruit s'annonçait,
Et le Drame nouveau couvert de son armure,
Prenant du mélodrame et la voix et l'allure,
Se montra dans la lice aux acclamations
De ceux qui recherchant d'autres émotions,
Couraient s'extasier au style germanique
De ce genre grotesque enté sur le tragique ;
Défia le bon sens, l'esprit et la raison,
Des règles et du goût affecta l'abandon ;
Au langage divin de Racine et Voltaire,
Préféra de Ronsard le vieux vocabulaire,
Parodia Shakspeare en croyant l'imiter,
Et novateur obscur ne sut rien inventer.
Que dis-je? Il prétendit, ô comble de démence,
De l'art rendu parfait remonter à l'enfance !
Apôtre intolérant de ce dogme nouveau,
i. firon LA MÉïao»\:<iF..
— 19 —
De la rébellion il porta le drapeau ;
Et nous vînaes alors dans l'ordre dramatique
Ce que l'on vit depuis dans l'ordre politique :
La nation soumise au joug des factions,
Subir et propager les révolutions.
Soit goût, soit préjugé, je voyais avec peine
De nos auteurs chéris envahir le domaine ;
Fidèle à mon principe, à mes premiers amours,
Je ne pus consentir à prêter mon concours
A ces oeuvres sans nom, et charger ma mémoire
Des excentricités d'un pareil répertoire ;
A cet abaissement certes je préférais
Renoncer au théâtre et n'y monter jamais.
D'un culte qu'on abjure on proscrit les ministres :
Accueillis en tous lieux par des clameurs sinistres,
L'ostracisme éloigna ceux dont le zèle pieux
Refusait son encens à l'autel des faux dieux *
D'un seul refuge encor je gardais l'espérance,
Je me flattais, pour prix de dix ans de constance,
De pouvoir être admis au Théâtre-Français :
Les temps, l'âge et l'oubli m'en fermèrent l'accès :
1. Les interprètes du genre classique étaient alors fort mal
accueillis sur les théâtres de province.
Mon faible esquif sombra près d'atteindre au rivage
Et mon plus cher espoir périt dans ce naufrage,
III.
(de 1830 à 1848)
Huit lustres sur ma tête avaient déjà passé ,
Et le but qu'au départ je m'étais proposé
Semblait fuir devant moi. La fortune cruelle
A me persécuter avait été fidèle,
Trahissant par deux fois mon espoir et mes voeux,
Et vingt ans de travaux restés infructueux.
Un changement d'état devenait nécessaire.
Le choix en pareil cas est difficile à faire.
L'embarras était grand, mais pressé d'en finir,
Sur ma décision craignant de revenir,
Et pour fixer enfin mon esprit en balance
Le commerce, à son tour obtint la préférence.
J'espérais réussir par mon activité,
Un peu d'intelligence et de la probité.
Mais comment l'entreprendre?,... Une soeur, une amie
Qui dans ce long voyage était mon bon génie,
Qui, jusques au déclin où je suis parvenu
M'a constamment aimé, protégé, soutenu,
Vint encore à mon aide en cette circonstance :
Ses droits sont infinis à ma reconnaissance,
J'en dépose en mes vers le bien juste tribut.
Cet effort généreux n'atteignit point au but :
Trompé dans mes calculs et dans ma confiance,
Je payai chèrement ma fatale imprudence ;
Mon nouvel édifice en cinq ans s'écroula,
Et je tombais encor de Charybde en Scylla !
Dieu ne fait pas toujours ce que l'homme propose.
On n'est jamais bon juge envers sa propre cause :
Je ne m'en prendrais pas à la fatalité
D'un revers imprévu que j'aurais mérité,
Si les événements qui survinrent en France
Ne venaient sur ce point appuyer ma défense.
C'était un temps de trouble et d'agitation ;
Un trône s'écroulait ; la Révolution
Achevait en trois jours de célèbre mémoire
Cette oeuvre de juillet que jugera l'histoire
La crise qui suivit ce grand événement,
Sur l'intérêt privé porta diversement.
— 22 —
Des révolutions c'est l'effet ordinaire :
L'un se voit ruiné ; lorsque l'autre, au contraire,
Trouve de s'enrichir l'heureuse occasion
Ou suit la voie ouverte à son ambition.
Le premier de ces lots, hélas ! fut mon partage.
D'incidents désastreux le funeste assemblage,
Des troubles, des conflits, un horrible fléau *
Qui transformait Paris en un vaste tombeau
Et frappait de terreur la ville consternée,
De tous les étrangers soudain abandonnée,
Au commerce ébranlé portant un coup fatal,
Je vis s'anéantir mon faible capital.
Vainqueur dans les trois jours, le peuple en sa colère
Avait tranché le noeud du droit héréditaire
Et placé sur le trône un Prince citoyen,
Observateur des lois, vraiment homme de bien,
De qui l'avènement permettait à la France
De conserver ses droits et son indépendance,
Droits chèrement acquis et toujours contestés,
Qu'un aveugle Pouvoir n'avait pas respectés 2
1. Le choléra nn 1832.
2. Les Ordonnances de Charles X.
— 23 —
De nos deux derniers Rois étrange destinée !
Le viol de la Charte exclut la branche aînée,
Et la branche cadette un jour succombera
Pour avoir respecté la loi qu'elle jura.
Étranger jusqu'alors aux affaires publiques,
Je suivis le drapeau des hommes politiques
Qui voulaient franchement l'ordre et la liberté
Que semblait renfermer la Charte-Vérité.
D'un élan spontané, la Garde citoyenne
Avait repris ses rangs, et la Parisienne
Unissant ses accords à l'hymne marseillais,
A leur indépendance appelait les Français.
L'ordre et la liberté formèrent sa devise,
La garde de nos lois en ses mains fut remise ;
Elle fut du Pouvoir l'orgueil et le soutien
Et la garde d'honneur de son Roi citoyen.
Je fus incorporé dans la noble milice
Et d'Adjudant-Major on m'accorda l'office ;
Emploi fort honorable et très peu lucratif,
Mais qui seul composait alors tout mon actif,
Venu bien à propos pour couvrir la détresse
Où m'avait amené mon essai du commerce.
A l'ascendant moral bornant son action,
Cette Garde eût rempli sa noble mission ;
Mais elle voulut prendre un rôle politique,
Et loin de l'assurer, troubla la paix publique.
Son concours partiel en ces temps orageux,
Utile quelquefois, fut souvent dangereux.
Quels services peut rendre un corps sans discipline
Divisé d'intérêts, où la crainte domine ?
Qui n'obéit jamais qu'à ses impressions,
Discute, délibère et suit ses passions,
Laisse, au bruit du danger, sa famille en alarmes
Et ne sait même pas se servir de ses armes ?
Son courage à mes yeux ne fait pas question ;
Le vice est tout entier dans l'institution
Qui par l'expérience aujourd'hui condamnée,
Fut fatale au pouvoir dont elle est émanée. *
Liberté, mot sacré ! qui pourra définir
Le degré politique où tu dois parvenir ?
Que de pleurs et de sang il a fallu répandre
Sans jamais sur ce mot réussir à s'entendre !
La France, après Juillet, fut en possession
Des droits qu'avait promis la Constitution.
Désormais plus d'entrave au vote populaire,
l. Une des causes principales de la Révolution de Févrir
A l'exercice entier du droit parlementaire ;
La Presse triomphait et sa puissante voix
Dictait l'opinion et dirigeait les choix
Du peuple et du pouvoir, formait les ministères,
Excluait du mandat tous les fonctionnaires;
Aucun, quelle que fût d'ailleurs sa probité,
N'était plus assez pur pour être député.
Des partis opposés l'ardente polémique
Amenait chaque jour sur la place publique
Du peuple inoccupé les groupes turbulens *
Provoquant le désordre ou des conflits sanglans.
Il le faut avouer, de sinistres journées
De l'ère libérale ont marqué les années 1
Par de grands attentats et des séditions
Qu'un aveugle délire inspire aux factions.
Est-ce la liberté tant promise à la France
Par nos grands orateurs ! Leur superbe éloquence
Se faisant admirer, couvrait l'ambition
D'étendre sur l'État leur domination.
Au sein du Parlement des ligues se formèrent,
Ministres, députés à d'autres succédèrent ;
C'est le jeu des États constitutionnels !
t. Attentats sur la personne du roi Louis-Philippe.
Le pays attentif aux débats solennels,
Agité tour à tour de crainte et d'espérance,
Mais dans son propre appui plaçant sa confiance,
Attendait du scrutin ses lois, sa liberté,
Sa force, sa grandeur et sa prospérité.
Des hommes animés d'un vrai patriotisme, *
Malgré le faux brillant de leur libéralisme,
Avec honneur, sans doute, ont gouverné l'État,
Mais de tous leurs efforts quel fut le résultat?
Aussitôt que l'un d'eux formait un ministère.
Dans l'autre il rencontrait son plus rude adversaire ;
, Posséder le pouvoir semblait à chacun d'eux
Du bonheur de la France être un présage heureux ;
Le Roi ne put jamais, nonobstant sa prudence,
Entre ces fiers rivaux maintenir la balance.
Le spectacle affligeant de leurs divisions
Donna bientôt naissance aux coalitions,
Et de ces prétendans l'interminable lutte
De ce gouvernement avait marqué la chute.
Un complot réformiste en France organisé ,
Sous le nom de banquets à peine déguisé,
Propageait dans les rangs de la garde civique
l. MM. Mole, Tliicrs, Guizot.
L'esprit de faction, la fureur anarchique ;
La loi fut impuissante à donner au Pouvoir
La force nécessaire à remplir.son devoir.
Cette milice enfin, souillant son uniforme,
Les armes à la main demanda la Réforme ;
Surpris dans son palais, le Roi fut détrôné
Par ces mêmes bourgeois qui l'avaient couronné.
IV.
(de .1848 à 1856)
La Réforme en effet, profonde, radicale,
Renvoya dans l'exil la famille royale,
Aux mains des factieux mit le Gouvernement,
Avec indignité chassa le Parlement ;
Affront bien mérité par sa lâche conduite
Principe des malheurs qui en furent la suite.
La vile multitude envahit les palais *
f. Les Tuileries, le Palais-Royal, Ni uilly, etc.
— 28 —
Dont les lambris souillés vont servir désormais
D'hôpital et de club, d'asile et de caserne
Où ces bandits armés ont élu leur caverne,
Et qui n'en sortiront gorgés d'or et de vin
Que pliant sous le faix d'un criminel butin.
Effrayés du péril, les chefs parlementaires
Se flattaient d'apaiser les fureurs populaires,
Mais il était trop tard; confus, désabusés,
Ils déploraient les maux qu'eux seuls avaient causés
Par cette ambition qui les portait naguère
A faire à leurs amis la plus funeste guerre.
Un immense désordre épouvantait Paris :
Le tumulte partout, des menaces, des cris;
Le peuple se pressait sur les places publiques
Pour venir applaudir les discours anarchiques
De ces obscurs tribuns, turbulens orateurs,
De la démagogie ardens instigateurs.
La ville avec terreur voyait sortir l'armée
Que le conseil suprême en avait éloignée.
Dans ce pressant danger tous les bons citoyens
De l'ordre menacé furent seuls les soutiens,
Et s'imposant le poids d'un pénible service,
Ils tinrent lieu longtemps de garde et de poliee,
Peu confians, d'ailleurs, aux gens de Février
— 29 —
Commandés par Pornin, Barbés, et Sobrier, *
Et généralement on ne se louait guère
De l'ordre à la façon du préfet Çaussidière. -
De l'État, cependant, le destin se réglait
Par dix-huit délégués, et le peuple attendait
De ces grands citoyens la juste récompense
Promise à ses vertus, à sa longue souffrance.
Occupé jour et nuit de ces grands intérêts,
Le sénat plébéien promulgua des décrets
Dont la rédaction toute démocratique
Nous faisait pressentir l'auguste République :
Au peuple impatient il promit des travaux,
Sur toutes les boissons supprima les impôts,
Et pour réaliser des voeux si légitimes,
Il rendit le décret : quarante-cinq centimes.
Le pays envoya neuf cents représentans,
Vivante expression des partis militans,
Elus pour consacrer le pouvoir politique
Que devait exercer la jeune République.
A l'oeuvre on put juger ces fiers législateurs,
1. Ces trois hommes commandaient une bande de sacri;
chargés de garder l'Hôtel-Je-Ville et la Préfecture de Police.
2. 11 prétendait avoir fait « de l'ordre avec du désordre, ;
— 30 —
Des erreurs du passé sages réformateurs,
Qui de leurs devanciers signalant l'incurie,
Prétendaient réparer les maux de la patrie :
Ces maux n'existaient pas avant qu'entre vos mains
La France, alors trompée, eût remis ses destins.
La discorde bientôt troubla l'aréopage
Qui d'une autre Babel nous présenta l'image
Dans le dédale obscur de constitution,
Ce modèle achevé de la confusion
De l'esprit des partis, et dont la prévoyance
Ajournait à quatre ans les malheurs de la France,
En faisant expirer dans le même moment
Les pouvoirs de la Chambre et ceux du président ;
Ingénieux moyen, aussi sage qu'habile
Et gage trop certain de la guerre civile.
Pour éclater terrible, elle n'attendit pas
Le tems prescrit d'avance à de sanglans débats.
Exalté dans les clubs, l'esprit démagogique
Voulut faire adopter son plan de république,
Et choisit, dans ce but, trois des séditieux
Connus par leurs excès entre les factieux. '
Ce trio forcené que le peuple accompagne,
1. Albert, Ilaibcs (t Blanqui.
31
Invoquant à grands cris l'appui de la Montagne,
Veut forcer l'Assemblée, en proie à la terreur,
A rendre des décrets dictés par la fureur.
Contraint d'abandonner la tribune envahie,
11 court, en s'écriant que la France est trahie,
Dans Ja foule assemblée aux portes du palais,
De la rébellion fomenter les progrès.
Ainsi, par ces clameurs les masses entraînées
Préparèrent de Juin les sanglantes journées. *
Paris, en ce moment privé de garnison,
Offrait un libre champ à la sédition ;
Habile à pratiquer la guerre d'embuscades,
Elle éleva soudain d'immenses barricades,
Recruta ses soldats, ses chefs, ses généraux
Dans tous ces ateliers nommés nationaux
Dont le Gouyernement, soit crainte, soit prudence
Entretenait la grève au sein de l'abondance. 2
L'ordre public troublé jusqu'en ses fondemens,
N'avait pour défenseurs que quelques régimens
Appuyés du concours aussi prompt qu'énergique
Des meilleurs citoyens de la garde civique,
1. 22, 23 Cl 24 juin 1848.
2. Ces ouvriers recevaient I, 2 et 3 f. par jour pour des travaux
qu'ils ne faisaient pas.
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Animés et conduits par d'illustres guerriers
Redevenus soldats pour sauver nos foyers ;4
De courageux enfants dont la ville s'honore,
Élevés dans ses murs, et qui la veille encore
Prenaient part aux excès des groupes mutinés ;
Spontanément formés, armés, disciplinés,
Combattaient vaillamment, et leur jeune courage
Préservait la cité du meurtre et du pillage,
Du démon de la guerre enchaînait la fureur,
Et la palme civique est due à leur valeur. 2
Que de sang répandu, que d'illustres victimes,
D'odieux attentats, de vengeances, de crimes!
Un vertueux Prélat, au coeur vraiment chrétien,
Au milieu des dangers et l'olive à la main,
De ce peuple égaré veut calmer la furie,
Et la mort des martyrs a couronné sa vie
Ton destin fut le même, ô malheureux Bréa !
Ils ont tranché tes jours par un assassinat!
Ces lâches meurtriers ont assouvi leur rage
Sans pouvoir un instant ébranler ton courage
1. Un grand nombre do généraux commandaient ou s'étaient
placés dans les rang» de la garde Nationale.
2. La garde nationale mobile composée exclusivement | de
J jeunes gens de quinze à vingt ans.
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Alors que dans leur camp, seul, tu leur apportais,
Pour épargner leurs jours, des paroles de paix.....
Généraux, citoyens, dans des combats sans gloire,
Vous avez de vos noms illustré la mémoire ;
Damesne, Négrier, Gharbonnel, Duvivier,
Tombaient au premier rang sous un plomb meurtrier.
Vous aussi, Changarnier, Bedeau, Lamoricicre,
Jetés par les partis sur la terre étrangère,
Jamais votre valeur, vos services passés
De notre souvenir ne seront effacés.
Tant de lauriers cueillis sur la rive africaine
Embelliront les lieux où l'honneur vous enchaîne ;
Sur vous la politique exerçant ses rigueurs
Ne vous a pas du moins exilé de nos coeurs.
La révolte vaincue, alors la République,
Dont l'esprit à nos moeurs est fort peu sympathique,
Tenta de s'établir avec stabilité
En rassurant les droits de la société,
Par ce terrible choc sur sa base ébranlée.
Au milieu des partis formés dans l'Assemblée,
Deux principes alors ensemble dominaient ;
Dans de fréquents débats ils se reproduisaient ;
Luttant l'un contre l'autre avec persévérance
Semblaient se disputer l'avenir de la France :
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L'un, invoquait les droits de la société
Fondés sur la famille et la propriété ;
Et l'autre prétendait, dans sa stupide haine,
Briser le noeud sacré dont la loi les enchaîne.
Le député Proudhon, écrivain novateur
Ou plutôt de Babeuf le triste imitateur,
A propos du budget, formula son système
Qui du bonheur public résolvait le problème,
Et devait aboutir au partage des biens,
Produit honteux du vol, entre les citoyens.
Ce fut le bon principe en cette circonstance
Qui devait triompher de cette extravagance.
La proposition, la maxime et l'auteur
Succombaient sous l'effort du savant rapporteur ;
Et ces mortels poisons dont le peuple s'enivre
A l'illustre écrivain inspiraient un beau livre. *
Le voeu national s'était manifesté
En faveur d'un grand nom des peuples respecté ;
Ce choix inattendu, fruit d'un concours immense,
Des partis exaltés confondit l'espérance,
Et se voyant vaincus dans cette élection,
1. M. Thiers fut le rapporteur de la proposition Troudlion et
publia un livre sur la propriété.
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En appelaient encore à l'insurrection ;
Pour célébrer de Juin l'affreux anniversaire,
Ils soulevaient le peuple et déclaraient la guerre. *
Les haines de partis, l'ambition, l'orgueil,
Pendant plus de vingt ans ont mis la France en deuil,
Suspendu les pi ogres des arts, de l'industrie,
Jusqu'au jour mémorable où sauvant la patrie,
Le Neveu d'un grand homme et son digne héritier
Ferma le gouffre immense ouvert en Février. J
L'Etat respire enfin sous sa puissante égide ;
Abandonnons son char à la main qui le guide,
Et voyant refleurir le commerce et les arts,
De nos malheurs passés détournons les regards.
Toutn'estpaspourle mieux, hélas! dans ce bas monde;
Sur l'humaine justice imprudent qui se fonde ;
Ce fait peu consolant n'est pas nouveau pour moi :
Pour prix du sang versé je perdis mon emploi ; 3
Heureusement encor que dans un ministère
i. 13 juin 1849.
2. 2 décembre 1851.
3- Blessé gravement le 23 juin 1818
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J'avais, pour le présent, abrité ma misère;
Et d'ailleurs, mon voyage étant près de finir,
A la grâce de Dieu je livre l'avenir.
Parvenu maintenant au terme de sa course,
Si jamais du Pactole il n'a connu la source,
Au moins il évita sur l'aride chemin
La pente qui conduit aux sources du chagrin.
Enclin par sa nature à la philosophie,
Il choisit pour compagne une sincère amie,
Epouse dévouée et d'agréable humeur,
De qui l'affection lui fit croire au bonheur;
Exempt d'ambition, d'envie et de rancune,
Sans plainte il supporta sa mauvaise fortune,
Et quand viendra le jour marqué par le destin,
Que Dieu veuille accueillir le pauvre pèlerin.
LA PROMENADE
--oo—
A MA FEMME.
SOMMAIRE.
Plaisirs de la Promenade. — Promenades a Bade,
sur les bords du Rhin, en Suisse, en Italie.—
Promenades dans Paris. — Ses embellissements
au XIXe siècle.
I.
La Promenade est le plaisir du sage :
Pour en goûter le charme et l'avantage,
C'est, à mon sens, lorsque sur le déclin,
Aux passions le tems a mis un frein.
Dans la jeunesse on ne songe qu'à plaire ;
L'amour alors est notre grande affaire ;