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Gare aux barbares ! la coalition russo-prussienne, par M. Charles de La Varenne

De
37 pages
Librairie centrale (Paris). 1867. In-8° , 39 p..
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GARE AUX BARBARES!
LA COALITION
RUSSO-PRUSSIENNE
PAR
M CHARLES DE LA VARENNE
Jamais, depuis 1815, la situation n'a été
aussi grave.
EMILE DE GIRARDIN.
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
24, boulevard des Italiens.
186 7
Paris.— Imprimerie VALLÉE, 15, rue Breda.
I
CRI D'ALARME
— Devant les preuves si multipliées de l'a-
veugle cupidité et de la perverse obstination
du gouvernement prussien, il y a tout lieu de
croire que le pacte serait accepté, si des évé-
nements intérieurs ou extérieurs n'y mettaient
obstacle.
On verrait donc alors la grande puissance
allemande coopérer docilement à détruire les
dernières entraves qui embarrassent la marche
de la Russie vers l'Occident, et la Prusse ache-
ver d'ouvrir les écluses au débordement tou-
ranien (tartare) qui la submergera la première.
HENRI MARTIN, La Russie et l'Europe.
— Quand il (M. de Bismark) affiche haute-
ment ses idées de conquête, et qu'il commence
à les mettre à exécution, la France doit avoir
l'oeil ouvert sur ses entreprises, et ce serait
une incroyable faiblesse de notre part, que
d'abdiquer par des paroles de renoncement
philosophique
JULES FA VRE, Discours.
De grands et tragiques événements s'apprêtent en Europe, consé-
quence naturelle et logique de ceux de 1866.
Le projet de réorganisation militaire de la France a suffisamment
-montré les inquiétudes du pouvoir, pris lui-même au dépourvu et
trompé dans ses calculs. Mais on n'a pas dit au pays toute la gravité
_ 4 —
de la situation. On cherche maintenant, au contraire, à rassurer outre
mesure cette foule, si volontiers aveugle, uniquement préoccupée de
ses gains et de ses plaisirs du jour, sans souci aucun des questions de
vie ou de mort qui s'agitent à nos portes (1).
Quiconque observe et pense doit réagir énergiquement contre cette
sécurité dangereuse. On reproche aux armées françaises en campagne
de ne savoir ni s'éclairer, ni se garder, comme choses au-dessous de
leur valeur. On en peut dire autant du pays tout entier. C'est là un
travers national qui peut nous coûter cher, avant, qu'il soit peu.
Un penseur illustre, un profond observateur sonnait hier même
l'alarme en ces termes :
« Avoir sous ses yeux, à sa porte, une race humaine qui se groupe en
faisceaux, et n'en rien soupçonner! Mieux que cela, prendre cette for-
mation militaire de quarante millions d'hommes pour une forêt qui
marche, destinée à vous abriter du vent du Nord, ou pour un troupeau
d'agneaux : le dire, le répéter, le publier chaque matin, jusqu'à ce que le
troupeau bêlant se change en une armée de neuf cent mille soldats postés
sur vos flancs, adossés à la Russie; et la France, à son réveil, qui en
croit à peine ses yeux !
De quel nom appeler ce prodigieux sommeil? Car c'est un sommeil, et
non pas une connivence, comme quelques-uns ont pu le croire.
Il y a pourtant quelque chose de pire que le sommeil : c'est l'égare-
ment. Se figurer, par exemple, que les Prussiens se sont donné la peine
(1) On lisait dans la Presse du 31 janvier :
« La chambre syndicale des agents de change a fait, il y a deux jours, au nou-
veau ministre des finances, la visite d'usage. Divers journaux assurent que, dans la
conversation à laquelle cette visite a donné lieu, M. Rouher aurait tenu le langage
lu plus explicite. Le ministre des finances aurait déclaré, de la façon la plus pé-
remptoire, qu'il n'était question ni de contracter un emprunt, ni de substituer
de nouveaux impôts aux anciens. Il aurait ajouté que les relations de la France avec
toutes les puissances, y compris la Prusse et la Russie, sont des plus cordiales. »
Alors, à quoi bon tripler notre effectif militaire, et faire de la France une grande
caserne? Si vous trouvez que tout est pour le mieux, restez tranquille, ne faites pas
retentir vos journaux de récits d'armements, de fusils Chassepot, etc. Si non, ayez
le courage de révéler au pays toute la vérité, c'est-à-dire que nous sommes mena-
cés gravement, et que déjà notre position en Europe, de prépondérante qu'elle était,
est devenue subalterne et précaire, en attendant pire !
— 5 —
de vaincre à Sadowa pour nous protéger sur le Rhin; et contre qui?
contre les Mongols? Voilà, je pense, le dernier degré du vertige, Qu'a-
vons-nous fait au monde pour être frappés d'une pareille cécité de coeur
et d'esprit? Ne jouons pas, je vous prie, avec nous-mêmes. Non, l'Alle-
magne ne se constitue pas pour nous. Non, elle ne se tourne pas contre
la Russie.
«......
Quelle nation les a conquis et les a tenus sous le joug? La France, de 1800
à. 1813. Aussi est-ce toujours contre la France qu'ils s'arment et se met-
tent en défense, même quand ils n'en ont aucun sujet. Cette observation
est capitale pour nous. Il ne nous est pas permis de nous abuser un in-
stant sur ce point. Toute idée fausse à cet égard nous est, non pas nui-
sible, mais mortelle.
« Se persuader.... que la grande Allemagne se fait contre le czar, à
notre profit, pour nous garantir sur le Rhin, non, vous ne l'admettrez pas
un seul instant. Si une pareille pensée, sophistique, contraire à l'évi-
dence, maladive, néfaste, se produisait avec autorité, si elle gagnait les
intelligences, si elle entrait jamais dans l'esprit des Français, oh! alors,
je le dis avec la conscience d'un homme qui jusqu'ici n'a été trompé dans
aucun de ses pressentiments, malheur à nous ! Cette idée monstrueuse
serait un de ces aveuglements avant-coureurs qui précèdent la chute, non
pas seulement des rois, mais des peuples (1). »
II faut le dire, il faut le crier, une conspiration immense s'ourdit en
ce moment contre la France. Cet accord, si redouté de tous nos pen-
seurs, est fait et noué : on en sait les termes. Ces barbares, qu'il y a
dix ans, nous croyions si bien avoir réduits, se jouent de nous, et par-
tagent le monde à leur gré, comme si nous étions au lendemain d'un
nouveau Waterloo. — Précisons les faits.
Le complot est tramé entre la Russie et la Prusse.
La Russie veut se venger de Sébastopol, et en finir avec la question
d'Orient.
La Prusse veut prendre toute l'Allemagne, y compris les Provinces
(1) Edgar Quinet. — Journal le Temps, 5, 7 et 9 janvier 1800.
— 6 —
Autrichiennes, et devenir la Grande Puissance militaire de l'Occident,
devant laquelle tous les autres Etats ne seront plus que poussière.
La Russie la pousse et l'appuie ; heureuse de grandir son ancienne
vassale et complice, dont elle s'assurera d'ailleurs l'éternelle fidélité,
en saisissant les deux clés de l'Europe, le Bosphore et le Sund.
Le moyen, infaillible du reste, qu'emploie la Prusse pour réunir ce
qui lui manque de l'Allemagne, c'est la haine de la France, c'est la
perspective d'une croisade contre nous.
L'Allemand est un grand peuple, doué de hautes et solides
qualités, mais qui a le tort de regarder trop en arrière, et pas assez
en avant. Il est vrai que le premier Empire l'a abominablement foulé
et écorché. Mais ce n'est pas une raison pour se croire toujours au
lendemain de 1813, et vouloir venger sur les Français de 1867 les
excès de leurs grands-pères. Et cependant toute la politique dé
l'Allemand est là, gouvernements comme peuples. — Rendez-vous
compte autrement de l'incroyable abdication de la Bavière, pro-
chainement suivie de celle des derniers Etats du Sud. Qu'est venu
dire à la tribune le ministre bavarois Hohenlohe, aux applaudissements
des assistants? « qu'il était grandement temps, pour protéger la Ba-
vière et les autres Etats du Sud, » de fondre dès aujourd'hui les
forces bavaroises dans l'armée prussienne. Or, qui est-ce qui songe,
s'il vous plaît, à attaquer la Bavière (1)?
On ne sait pas généralement qu'après Sadowa, lorsque la Prusse
voulait absolument manger la Saxe, et que nous nous mettions en
(1) Dans son dernier numéro, la Revue de Berlin, feuille bismarkienne, explique
ouvertement les manoeuvres qui ont si bien réussi à son patron à l'endroit des Étals
du Sud :
« Un homme d'État habile sait faire tourner à son profit, à son avantage même,
ce qui paraît le plus périlleux. Les demandes de compensations adressées par la
France au cabinet de Berlin, lui ont servi à démontrer au Sud la nécessité d'une
union avec le Nord. Napoléon III, il est vrai, ne prétendait pas entamer le territoire
prussien; mais il réclamait la Bavière et la Hesse rhénane. »
La même feuille ajoute que, dès le mois d'août dernier, l'entente contre la France
était chose arrêtée.
- 7 —
travers, Guillaume l'Illuminé, agacé par cette chicane, dépêcha à ces
bons Confédérés du Sud, en armes pour défendre l'Autriche, qu'ils
n'avaient pas défendue du tout, leur offrant de tenter ensemble
une pointe dans nos Vosges. Cent cinquante mille Prussiens, de la
troisième armée, cent cinquante mille Confédérés : cela faisait une
assez jolie masse de trois cent mille hommes, tombant dans un pays
ouvert, peu préparé à leur visite; Dieu sait ce qui pouvait arriver! —
L'affaire, acceptée d'enthousiasme par les gens du Sud, manqua pour
des raisons que je ne puis dire encore.
Ces gens-là eussent été fous, dira-t-on. — Mais certainement l'Alle-
mand devient fou quand il est question de la France, fou de haine,
de crainte, de jalousie. — Expliquez donc autrement que par la folie
le mouvement qui précipite sous le dur joug de la Prusse ces monar-
chies du Sud, qui la détestaient si cordialement, et qui préludent
d'une façon si soudaine à leur absorption politique par leur abdica-
tion militaire?
La Prusse le fait dire fort nettement par ses journaux du dedans
et du dehors: l'Allemagne du Sud, qu'elle s'incorpore si aisément,
grâce à l'épouvantail français, ne lui suffit pas. Elle veut les provinces
allemandes de l'Autriche, y compris la Bohême, clé de la Saxe;
c'est-à-dire la destruction radicale de l'Empire Autrichien, qui
fixerait à jamais sous son joug 50 millions d'Allemands.
Dans cette combinaison, — on ne s'en cache aucunement, — la
Russie s'adjugerait la Gallicie, qui l'inquiète, et d'où le fantôme de la
révolution polonaise lui semble toujours prêt à surgir. Peut-être
comme l'appétit vient en mangeant, essayerait-elle, du même coup,
d'empoigner la Hongrie et ses dépendances.
La France laissera-t-elle paisiblement détruire l'Autriche, contre la-
quelle, depuis la restitution de la Vénétie, nous n'avons plus aucun
motif d'inimitié, et qui peut, au contraire, devenir désormais notre
boulevard dans le Nord? — Là commence déjà le conflit.
_ 8 -
L'Autriche une fois démolie, que serons-nous devant ces deux for-
midables empires complices, nos ennemis acharnés, de race, de reli-
gion, d'intérêts et de souvenirs? — « Que pourrait, dit fort bien M. de
Girardin, que pourrait la France avec trente-huit millions d'habitants
contre CENT TREIZE MILLIONS de Russes et d'Allemands protégés par le
Rhin, qu'ils auraient devant eux, tandis que nous l'aurions derrière? »
Donc, après l'Autriche, c'est le tour de la France de recevoir l'as-
saut. On sait les revendications de l'Allemagne à notre endroit, dont
l'Allemand nourrit sa cervelle creuse et féodale dans les Université ;
— La Lorraine, l'Alsace, les trois Evêchés, Toul, Metz et Verdun; la
Flandre, parce que le Flamand est un dialecte dérivé de l'Allemand ;
l'Artois, parce qu'il eut jadis un lien quelconque avec le Saint-Empire :
et que sais-je encore? — Le joli morcellement de la France, proposé
par les Prussiens en 181 5, ne les établissait-il pas au coeur de la Cham-
pagne ?
Après la France, vous pouvez bien penser que viendrait l'Italie, à
laquelle le cabinet de Berlin prodique en ce moment ses plus flatteuses
caresses. L'Italie, vache à lait des Allemands depuis la chute de Rome,
est le fief par excellence de l'Empire. Tout barbare du Nord rêve, dès
le berceau, son soleil, ses vins capiteux, ses brunes filles, son argent
si facile à récolter. La suprématie allemande sur l'Italie est un article
de foi pour les braves Teutons, qu'on leur inculque au berceau. Imagi-
nez la France abaissée, impuissante, les Italiens livrés à leurs propres
forces ; toute l'Allemagne, hommes, vieillards et enfants, fondra sur
l'Italie en immense avalanche. Rappelez-vous les démocrates de Franc-
fort, en 1848, votant des subsides et des secours d'hommes à l'Autri-
che pour dompter la révolution italienne, pour sauver la proie commune !
. De l'Italie, on trouvera bien un prétexte pour chercher noise à l'Es-
pagne, et la vassaliser : tout notre monde latin y passera (1).
( 1) Je lis dans une correspondance d'Espagne du Temps, 1er février, un passage
— 9 —
On me dira que je compte sans l'Angleterre. D'abord l'Angleterre,
enchantée de nous voir diminuer, donnera parfaitement de l'argent,
s'il le faut, à la coalition russo-prussienne pour nous abîmer. Puis
l'Angleterre n'a pas d'armée, et sa politique paraît être désormais de
se désintéresser de tout ce qui se passe sur le continent (1).
Et ce ne sont pas des prévisions lointaines que je trace ici ; ce n'est
pas dans dix ans, dans cinq ans, que cette sinistre mêlée commencera,
que ces chocs auront lieu. — C'est cette année, demain, tout de suite
peut-être, aussitôt que La Voix aura dit au vieux Guillaume de marcher,
aussitôt que la Russie verra ses trames en Orient près d'aboutir, et se
sentira assez puissamment outillée pour entrer dans la lice.
A-t-on suffisament fait attention à ces paroles du roi de Prusse, dans
le banquet donné, il y a un mois environ, aux chefs de son armée :
significatif, qui prouve que les bons esprits de ce pays comprennent le danger qui
les menace après nous :
« En terminant, dit le correspondant, j'appelle l'attention de vos lecteurs sur une
brochure que vient de publier M. do Campuzano, ancien homme d'État. Dans cet
ouvrage, il cherche à prouver la nécessité qui oblige la France, l'Italie, l'Espagne,
le Portugal, l'Autriche et l'Angleterre, à former une alliance offensive et défensive
contre la Russie, la Prusse et les États-Unis. »
(1) Un paragraphe du rapport adressé en décembre dernier par le prince Gor-
tschakoff à son maître, rend parfaitement celte situation:
« Je viens seulement, sire, de nommer l'Angleterre. C'est que cet Etat semble en
effet se désintéresser do plus en plus do ce qui se passe sur le continent. Un de ses
premiers ministres ne proclamait-il pas dernièrement le caractère cosmopolite et
plus colonial qu'européen de la puissance britannique? Les intérêts de sa richesse
et l'inquiétude de la France, voilà tout ce qui paraît en ce moment survivre de son
amour séculaire pour la politique querelleuse. — L'inquiétude de la France prin-
cipalement. On peut s'en apercevoir aux démonstrations dont l'intégrité belge est
l'objet à Londres, et encore plus à ce qui a eu lieu pendant la campagne d'Alle-
magne.
» Par tous ses organes, l'opinion publique anglaise, d'abord hostile à la Prusse,
s'est empressée de témoigner sa satisfaction, dès qu'elle a pu découvrir dans la
marche dus événements une déconvenue pour la France. Celle-ci l'importune sur
le continent; et la prépondérance de tout autre pays lui semble préférable. Dési-
reuse, pour les nécessités de sa politique, de conserver disponible l'amitié d'un
gouvernement militaire, elle a dû tolérer longtemps les progrès de sa voisine; mais
elle voit avec d'autant plus de joie surgir en Europe une autre nation capable de
devenir son alliée. C'est donc à Berlin qu'elle songe à s'adresser maintenant, quand
elle aura besoin d'une armée pour appuyer sa marine. »
- 16 -
« Au milieu de tous, je salue la nouvelle année, et la fin d'une des
plus mémorables pour la Prusse.
" Les années suivantes doivent produire la moisson do la semence
sanglante que nous avons jetée.
» Pour cela NOUS AURONS BESOIN DE TOUTES NOS FORCES... »
— Contre qui toutes ces forces ?
Qu'est-ce que cette moisson ? — N'est-ce pas là la claire et précise-
déclaration que la Prusse ne s'arrêtera pas avant d'avoir atteint son but:
l'absorption de toute l'Allemagne, la ruine totale de l'Autriche, la subal-
ternisation de la France ?
Savez-vous ce que l'annexion militaire des quatre Etats du Sud va
ajouter en ce moment môme, et sans coup férir, aux douze cent mille
soldats du Nord, déjà groupés sous la main de la Prusse ? Un journal
nous l'apprend :
« D'après la réorganisation militaire, l'armée active de la Bavière com-
prendrait 150 à 160,000 hommes, celle de Wurtemberg 42 à 48,000, celle de
Bade 36 à 40,000, et celle de Hesse 30,000, ce qui donne un total de 275,000
hommes. »
Lisez ce que disait récemment la Gazette du Weser :
« Divers indices prouvent indubitablement que le gouvernement prus-
sien fait en silence ses préparatifs pour ne pas être surpris par les éven-
tualités guerrières que pourrait susciter la question orientale (!). On vient
d'ordonner que les compagnies d'ouvriers des divers corps de troupes
conserveront leur effectif supérieur au pied de paix jusqu'au 1er avril pro-
chain, afin de remonter les magasins. De même les fabriques d'armes
continuent à déployer une grande activité pour armer, dans le plus bref
délai possible, toute l'armée prussienne et l'armée de la confédération du
Nord de fusils à aiguilles, et on pense en avoir fabriqué assez au com-
mencement de mai prochain pour pouvoir en donner aussi aux régiments
dé la landwehr qui n'en avaient pas encore. On travaille beaucoup aussi
à pourvoir toute l'artillerie de nouvelle pièces rayées de quatre, les pièces
de six ne devant plus être employées qu'au services des forteresses. »
- 11 -
Enfin, la Liberté, du 24 janvier, donnait cette information par-
ticulière :
« L'interdiction de la frontière prussienne à Nachod, entre la Bohême
et la Silésie, sous prétexte de peste bovine, n'est pas la seule mesure qui
prête aux interprétations. En effet, on mande aujourd'hui de Prague, que
le gouvernement prussien ramasse des quantités de chaux, de tuiles et de
sable entre la forteresse de Glatz et la ville de Reinerz, pour construire
des mines dans le défilé qui mène de la Bohême à la Silésie. »
Le monde militaire prussien, les agents répandus par M. de Bismark
dans toute l'Europe, disent tous que la France, absorbée par son expo-
sition universelle, laisse carte blanche à la Prusse pendant toute l'an-
née 1867, et qu'on saura mettre ce temps à profit. —Je le crois sans
peine !
Est-ce qu'en ce moment même on devrait souffrir cette réunion du
Sud de l'Allemagne à la Prusse, en violation flagrante du traité de
Prague ?
— Faut-il rappeler les paroles si vraies de M. Thiers :
« Vous avez le droit de résister à cette politique au nom de l'intérêt de
la France, car la France est trop considérable dans le monde pour qu'une
révolution pareille ne la menace pas gravement. Et lorsqu'elle a lutté
deux siècles, depuis la grande journée de Marignan en 1515, jusqu'à celles
de Villaviciosa et d'Almanza en 1707 et 1710, pour séparer en deux la
couronne de Charles-Quint, lorsqu'elle a lutté deux siècles pour détruire
ce colosse, elle se prêterait à le voir réédifier sous ses yeux ! Non, non,
Messieurs, ce serait trahir indignement les intérêts de la France (1). »
Ecoutez encore M. Jules Favre :
« Même sous la monarchie absolue, même lorsqu'elle s'appelait
Richelieu et Louis XIV, la France combattait les puissances qui avaient
la prétention d'asservir l'Europe ; et il ne nous est pas possible d'oublier
cette parole de Richelieu à ses plénipotentiaires : « suspection constante
de l'Angleterre. — Abaissement permanent de la maison d'Autriche. »
(1) Discours du 3 mai 1860.
— 12 —
« Les temps ont marché, tout a changé autour de nous; ce qui inquié-
tait Richelieu n'existe plus ; ce colosse qui portait la double couronne de
l'Empire d'Allemagne, de l'Espagne et des Alpes a été brisé ; mais la-
France ne doit pas permettre que sur ses assises un autre géant vienne
appeler l'Allemagne à une sorte de guerre sainte contre elle, et elle doit
pour cela veiller sans cesse !... (1) »
Remarquez que l'Allemagne proprement dite ne suffit pas encore à
l'avidité prussienne. Le cabinet de Berlin réclame actuellement du
roi de Hollande le Luxembourg et le Limbourg, deux provinces géo-
graphiquement françaises, en attendant de réclamer la Hollande elle-
même, comme peuple d'origine germanique, ce qui ne saurait tarder,
et ce qui réjouit fort peu comme perspective les pauvres Hollandais.
— Une brochure en français baroque, imprimée à Berlin, en janvier
1867, sous l'inspiration officielle, avec ce titre : La Prusse, et la France
devant les frontières du Rhin, et remplie de sales injures contre la
presse française, déclare :
« — Que l'histoire prouve l'autonomie de la nationalité allemande desdits
duchés. Il est donc naturel qu'ils ne puissent rester soumis à la puissance
non allemande, la Hollande.
» Mais qui devrait donc prendre sous sa protection le grand-duché de
(1) Discours du 2 mars 1860.
Un journal belge publiait récemment l'anecdote suivante qui, si elle n'est pas
exacte, prouve au moins combien on se fait' peu d'illusion dans toute l'Europe sur
l'issue forcée du complot russo-prussien :
« L'ambassadeur de Prusse à Paris, M. le comte de Goltz, disait dernièrement à
un de ses collègues, qui lui signalait avec chaleur le mouvement d'opinion si géné-
ral en France contre la politique prussienne : « Je ne me dissimule pas que devant
» un pareil courant, il sera difficile à l'Empereur de ne pas nous faire la guerre;
» aussi mon gouvernement s'y attend-il et s'y prépare-t-il. Tous les jours, la com-
» mission militaire chargée d'examiner les projets qui peuvent avoir pour résultat
» d'améliorer l'organisation de l'armée se réunit à Berlin, et tous les jours le roi
» lit avec la plus grande attention les rapports qui lui sont adressés sur ce sujet.
» Nous aimerions mieux, à coup sûr, rester tranquilles et être les amis de la
» France, mais je necrois pas que ce soit possible. Avant la guerre, M. de Bismark
» pouvait faire de larges concessions au gouvernement français; aujourd'hui que
» la victoire a couronné ses témérités, il ne dépend plus de lui de donner à l'Em-
» pereur Napoléon les satisfactions qu'il désire. J'en suis désolé, mais j'avoue que je
" ne vois pas comment la Prusse pourra éviter une guerre avec la France. »
— 13 —
Luxembourg et le duché de Limbourg? Nous répondons : la Prusse ; parce
que comme nous l'avons déjà dit, le traité de Prague lui en fait un devoir
comme chef de la confédération allemande, etc. »
Voici pour un des complices. — Les manoeuvres de l'autre ne sont
pas moins publiques et à ciel ouvert. On ne prend plus la peine
de dissimuler. La Russie proclame ouvertement qu'elle entend déchi-
rer le traité'de 1836, que du reste elle n'a cessé de violer, dès le len-
demain de sa signature. L'Orient soulevé par son or et par ses pro-
messes, menace d'une conflagration prochaine et générale. On assure
que le mot d'ordre est donné pour le printemps.
L'attitude de la Grèce, ce petit satellite de la Russie, dont le roi est
devenu beau-frère du czarewitch, la mobilisation décrétée de toutes ses
forces, indiquent de quel côté commencera le branle.— La France, dupe
d'une grotesque comédie prusso-russe, a laissé établir en Roumanie
un prussien, qui ne sera pas le dernier à jouer son rôle dans la disso-
lution de l'empire turc.
L'ancienne et déterminée protectrice de la Porte, l'Angleterre,
semble avoir pris son parti de cette ruine, moyennant une fiche de
consolation, comme l'Egypte par exemple. On promet à l'Italie Tunis,
Tripoli, Malte peut-être, pour laisser faire.
La Russie, dit-on encore, en bon lieu, voulant réunir sous sa main
toute la race polonaise, afin d'en finir d'un seul coup avec cet indomp-
table peuple, aurait résolu d'obtenir le duché de Posen de la Prusse,
par accord mutuel, et la Gallicie de l'Autriche, en la lui arrachant.
On bat monnaie à Pétersbourg; on arme sans désemparer. L'Inva-
lide russe nous détaille (16 janvier) ces préparatifs formidables:
300,000 fusils se chargeant par la culasse, 300 canons rayés vont
être livrés à l'armée. Il y a un million d'hommes sur pied : par de
nouvelles mesures, en un mois, un autre million pourra être mobilisé.
— Nous voici revenus à ces migrations sauvages qui précipitaient
— 14 —
l'Asie du Nord sur l'Europe latine. La Tartarie frémit dans ses pro-
fondeurs en songeant à ces pays du soleil, à ces grasses campagnes, à
cette magique capitale dont les hommes de 1818 ont raconté les délices!
Que l'on y songe bien ! Tout ceci n'est pas une fantasmagorie, de
simples mots en l'air. Les choses impossibles ou très-difficiles, il n'y a
encore que quelques années, sont maintenant, avec les inventions mo-
dernes, un véritable jeu. Les chemins de fer russes, soudés aux che-
mins prussiens, peuvent amener en quinze jours au coeur de l'Alle-
magne, sur le Rhin, une immense armée. Deux cent mille Russes,
massés sourdement en Pologne, arriveraient à nos portes avant la nou-
velle de leur départ. Nous vivons trop sur cette vieille idée de l'incom-
mensurable éloignement de la Russie. Avec le télégraphe et les che-
mins de fer, il n'y a plus de distance. Ces agents si commodes pour
nos voyages et nos affaires, nous placent sous le coup de dangers
jadis inconnus, et dont il faut tenir compte, en dépit de toutes les ro-
domontades de notre chauvinisme.
J'ai dit l'ensemble du complot. — Un mot maintenant sur chacun
des complices, pour montrer, d'après le passé, ce que nous devons at-
tendre d'eux dans l'avenir.