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BÉCENTEAiJSAriON LTEXÉRAIHE.
ÊTÇDE flîS MïiliS ill-|fSD M L'A 'FRANCE.
GENEYIÉVE
D'Â^ÈNELLES ' '
- •"- v- Edouard L'ilêie,
MEMES. Hr<
A. PLOEEXTJN UNE,.
Editeur
■"~"~ PARIS
F. SAETOHIUS,.
Libraire
1865.
GENEVIÈVE B'IYEiELiEf
Mareanss, imp i Florentin atné,
DÉCEXTR A USA ÏIOX LITTERAIRE.
ÉTUDE DES MOEURS Dti NORD DB LA FRANCE.
LxïL N hj Y IJcL V J±.
D'A VENELLES
PAR
Edouard L'Hôte.
ILAREKEES.
A. FLORENTIN AÎNÉ,
Editeur
PARiS
F, SARTOEIUS,
Libraire
186D.
AVANT-PROPOS.
La dispute dos classiques et des romantiques s'est
perpétuée de nos jours, mais les deux partis ont changé
de noms; au iien des classiques el des romantiques,
nous avons les idéalistes et les réalistes.
A quelle dénomination ancienne répond la dénomi-
nation nouvelle?
Les réalistes de 1864, sont-ils les classiquesde 1830,
et les idéalistes d'aujourd'hui représentent-ils les
romantiques d'autrefois:
— Thaï is llie question? —
Quant à savoir à quelle époque appartient plus
particulièrement le livre que nous offions au public?
c'est à ce dernier d'en décider.
Pour nous qui, en matière de romans, ne concevons
pas plus le réel sans l'idéal que l'idéal sans le réel,
nous avons tenté d'inaugurer ici Vidéo-réalisme.
Quelques payens frottés d'encens et de myrrhe
n'ont-ils pas inventé le néo-catholicisme, c'est-à-dire
une formule qui répond à ]a_ double face de leur esprit
et ans millë-couleurs de -leurs convictions ?-
Nous ne saurions admettre l'éclectisme en matière
de religion, de morale ou de philosophie., mais nous
croyons pouvoir nous le permettre en fait d'art.
Au fond il n'y a, pensons-nous, qu'un genre en
littérature — celui qui intéresse et captive le lecteur.
— Avons nous été assez heureux pour dénicher ce
merle blanc?
C'est ce que l'avenir nous apprendra.
GENEVIÈVE D'ÀVENELLES.
T
1.
LE BfiRBEfiU D'OR.
On était au coeur de l'été de l'année 1833. — Une épaisse
poussière eouvraitlesbeauxpommiersde la route et chamoi-
sait de gris-perlelachaussureaventurined'unegiosse maman
qui, appuyée au bras d'un jeune homme, gravissait pénible-
ment la colline derrière la quelle se caclie la jolie ville de
Guise en Yermandois. À quelques pas en arrière roulait pé-
niblement une massive diligence aux essieux criards autour
de la quelle se groupaient d'autres voyageurs, le poing sur
la hanche et la sueur au front. Le postillon était sorti de ses
b ottes ; le conducteur chemi irait en sifflant, la cravate dénouée ;
il ne restait plus dans l'intérieur delà voiturequ'une nourrice
obèse, en compagnie d'un pauvre soldat blessé dont la figure
mélancolique contrastait avec la gaîté du reste de la bande
qui se sentait en appétit et flairait de loin le dîner. — Allons
Ninette: allons, répétait de temps en temps la grosse femme
en se retournant: du courage, mignonne, nous arrivons ; —
voici là bas la vieille tour: on entend le bruit des fabriques.
Elle s'adressait à une jeune fille de 15 à 16 ans, qui s'était at-
tardée à cueillir dans les buissons des fruits sauvages et des
baies couleur de coi ail.
2
Le jeune homme dont madame Radiguet — la respectable
tante de Ninettc — a"\ ait pris le bras sans façon, mêlait aussi
son appel à celui de sa partenaire et souriait à la jeune fille
qui_accourait en rougissant.
Au bout d'un quart d'heure, toute la troupe entrait en co-
lonne d'alt.-.que au Barbeau d'or, la plus fameuse hôtellerie
de la ville: mais contre son attente, le dîner si ardemment
souhaité n'était pas prêt. 11 y avait eu disette au marché ce
ce jour là; l'office était àsec, la marmite renversée, et la foule
des gâte-sauces dût se mettre précipitamment en campagne,
mipourchos C) des piw isions. car la nombreuse fournée des
convhes sur la quelle pei sonne ne comptait menaçait d'aller
prendre gîte ailleurs et de déprécier Vaubcrge, si on ne lui ser-
vait au plus vite sa curée qu'elle réclamait à grands cris.
Cependant les marmitons ne tardèrent pas à revenir, les
uns chargés dejambons. de légumes et de salades fraîchement
coupées; les autres portant dans leurs bras d'un air paterne
de oies et des poules, dont les cris aigus et les gloussements
énergiques protestaient contre le sort qui leur était réservé.
L'hôtellier pris au dépourvu se donnait un mouvement in-
croyable et était curieux avoir. Il s'adressait aux voyageurs
et les exhortait à la patience avec l'empressement poli d'un
homme engagé dans unebonneafiaire.il allait, venait, appe-
lait et témoignait à chacun en particulier ses excuses sur le
retard qu'éprouvaient ses fricots, tout en s'efforcant de répa-
rer le temps perdu. Une sorte de courtoisie matoise, née de
l'intérêt personnel, avait subitement tempéré la nidesse 01-
dinaire de ses manières, et ce progrès de sociabilité chez le
maître n'échappait pas sans doute aux valets, car la plupart
le 1 egardaient ébahis. Ce qui ajoutait encore àl'empressement
et aux témoignages de déférence de l'aubergiste vis-à-vis de
ses hôte*, c'était la bonne opinion qu'il avait tout d'abord
conçue d'eux à la vue du beau jeune homme qui était entré
chez lui en tête delà compagnie. A sa mise d'un néglige élé-
gant et spirituel, à sou air libre etouveit, à ses allures d'une
(1) — Poiirsui'e — MPUX mnt crcoïc en WSZIJC fnns le licml
franchise mêlée de fine distinction et d'audace narquoise,
le maître d'hôtel du Barbeau d'or jugeait qu'il avait affaire à
un personnage. Rien en effet ne ressemble plus à un prince
russe que le parisien en villégiature. L'étudiant de première
année sait se donner, quand-il revient dans sa province, des
airs de secrétaire d'ambassade: le moindre folliculaire enva-
cance parle et professe avec l'aplomb d'une célébrité. Le
jeune étranger s'apercer ant de l'eilet qu'il produisait sur la
cheville ouvrière de l'établissement, ordonnait et pressait le
dîner avec d'auiant plus d'autorité. Son intervention directe
dans l'affaire imposait au commis voj ageur lui-même, qui
ne soufflait mot et se contentait de fumer tranquillement son
cigare; le ehamin, en attendant le rata delà garnison, se dé-
lectait dans un coin avec un verre de cognac : la nourrice
présentait à son mioche sa blanche gamelle pleine de lait, et
la tante Radiguet époussetait avec amour ses mules, en
égrenant tout un chapelet d'histoires de l'autre monde que
personne n'écoutait. Quant à la nièce, elle avait disparu et
s'en était allé caresser les agneaux dans la bergerie.
— Mais qu'est donc devenue Kinette, fit tout-à-coup la
tante en s'adressant au jeune homme?
— Elle était ici près, il n'y a qu'un instant, émiettant du
pain aux poules.
— Cette folle va se faire écharper par le dogue ' v oulez-
vousbien la prévenir. Monsieur, voici qu'on sert le potage?
— Madame, mettez-vous à table: je me charge de vous
ramener votre nièce.
Le jeune homme rencontra au milieu de la cour la
petite nièce qui s'en revenait les larmes aux jeux. Elle
se pencha précipitamment sur le bis s qu'il lui ofiraît,
car elle faiblissait et son front couvert de pâleur accusait une
profonde émotion.
— Que vous est-il donc arro é. Mademoiselle, vous étiez
si gaie tout-à-l'heure?
— Ils vont l'égorger, dit en sanglottant Kinette, et elle
montrait du doigt le lieu du supplice et la victime que le
bourreau emportait.
— Eh quoi! Toutes ces larmes pour un agneau? En vérité ,
si je n'étais heureux de pouvoir vous offrir une place à table,
âmes côtés, je voudrais partager le sort du pauvre animal
objet de tant de pitié, rien que pour voir pleurer sur moi vos
beaux yeux.
— Je n'ai plus faim reprit Ninette avec un soupir et en
s: appuyant plus fermement sur le bras de son cavalier comme
pour le remercier de sa galante hyperbole.
Quand ils entrèrent dans la salle la jeune fille était remise
de son chagrin, mais le jeune homme paraissait rêveur et on
l'entendit murmurer à demi-voix: — avec un aussi bon
coeur, charmante enfant, l'homme qui vous aura sera bien
heureux !
II.
COEOR VOLAGE £ RIOIILIK A VENT.
Mikaël n'était que le fils d'un meunier, bien que l'hôtellier
du Barbeau d'or l'eut pris pour un grand seigneur: mais
Mikaël revenait de Paris où il était allé prendre de la science
et se façonner aux belles manières. Son père qui l'avait vu
tout enfant rêver aux étoiles s'étaitdit: «. mon fils a du génie :
il faut en faire un avoué ! — » C'était là une conclusion pleine
de bon sens ; mais Mikaël en vrai poète n'était nullement de
cet avis. Il n'avait pas beaucoup étudié clans les livres et ne
s'était pas précisément attaché à tracer de pénibles sillons
dans le flanc des grimoires. Il avait mis Bartnoie en cigaret-
tes et Cujas en papillotes. En revanche, le drôle s'était rompu
aux usages du monde ; sa tournure s'était élégamment for-
mée : il savait charmer par son entrain les muses de l'Odéon
et luthier d'une main galante les nymphes du Luxembourg.
Aussi, pour beaucoup de gens, Mikaël était un homme ac-
compli, presque un demi-dieu.
Après quelques années d'absence, il avait voulu revoir la
Flandre, son pav-s natal, le village d Avenelies, où habitaient
— 6 —
son père et sa mère, qu'il aimait et qu'il était heureux d'em-
brasser. Les joies de ce letour se peignaient à son imagina-
tion sous les plus Hautes couleurs ; elles passaient devant lui
comme autant de gracieux fantômes et allaient bientôt pren-
dre pour l'enchanter une âme et un corps.
En quittant Paris, notre voyageur s'était trouvé par hasard
en diligence avec la tante et la nièce qui se rendaient à une
noce de province, et la connaissance avait été promptement
faite. A Senlis. ils semblaient déjà cousins, ou tout au moins
d'anciens amis. La tante Radiguet. comme toute bonne bour-
geoise frisant quelque peu sa race prolétaire, espèce qui
s'apprivoise aisément et ne se gêne pas pour manger, comme
on dit. dans la main du premier venu, la tante Radiguet
adorait les nouvelles figures. Dès qu'elle sut queMikacl était
mijjoys. voyant surtout qu'en garçon d'esprit, en Mosieu
comme il faut, il se montrait empressé pour elle et attentif
pour sa nièce, elle s'était emparée de lui. Comment de son
côté M kael eût-il pu résister aux avances de la tante quand
la nièce était si jolie, si avenante, avec des yeux si langou-
reusement baignes, une taille si fine, un si doux son de v oix?
Le jeune homme a\ ait pris sans peine le parti d'être aimable,
et plus d'une fois il en avait été récompensé par un sourire,
par un soupir ou un mot significatif. Du leste, en tout ceci
ÎSinette s'abandonnait bien plutôt à son penchant naturel
qu'à un désir de coquetterie. La petite sentait encore son bon
pays flamand. Elle s'était peu acclimatée sur le terroir pari-
sien, où elle avait été pourtant transplantée de bonne heure,
en sorte qu'au moment de se rompre, le fil invisible maisma-
gnét'que était si bien noué déjà au coeur de la douce enfant,
qu'il se tendait avec effoi t et iésistait à la traction.
Mais Mikaël était un roué qui ne flambaitpassi vite. Quoi-
qu'il ne fut pas tout-à-fait dépouivu de sensibilité, son ex-
périence savait rc's'ster aux séductions de l'amour qui voyage
en diligence, gardé à vue par une matrone de calibre comme
l'était la tante Radiguet.
— Comment: vous nous quittez sitôt, fit la commère, en
entendant le jeune homme réclamer sa valise au conducteur?
On était parvenu à l'embranchement de plusieurs chemins
et un domestique, une manière de garçon de ferme, attendait
son maître sous un arbre, avecdeux chevaux assez proprement
harnachés.
— Au moins promettez-nous devenir nous voir à Origny,
continua la tante, nous devons y passer la saison ; j'espère
bien aussi que l'on se rencontrera à Paris cet hiver : vous
avez été si complaisant pour nous !
— Si je n'avais eu l'avantage de voyager en votre compa-
gnie, mesdames, la route certainement m'eut semblé bien
longue: jefei ais ainsi volontiers le tour du monde, mais j'en-
tends la voix de mon pays et celle de ma mère: veuillez
croire que...
Un coup de fouet du postillon coupa court à la phrase qui
commençait à s'embrouiller ; — le fil était rompu !
L'équipage partit an triple galop, empoi ta t à travers un
touibillon de poussière, l'espérance et le souvenir. La
voiture dispamt bientôt dans un détour, et Mikaël enfourcha
sa monture brabançonne.
— Peut-être te reverrai-je un jour, délicieuse Ninette,
murmura-t-il ; mais alors tout sera changé pour nous ; tu
auras oublié cette liaison naissante qui ne demandait qu'a
grandir, tu en aimeras un autre et tu auras raison ; Mikaël
ne peut pas t'sppartenir ; c'était bon pour une heure de ha-
sard : va donc, colombe passagère, où t'appellent ton nid et
tes amours; vole vers le coeur qui doit répondre au tien:
celui de Mikaël est trop aride et trop souvent battu par de
sombn s tempêles : addio ! addio !
Et il fredonnait en chev auchant ce refrain d'une barcai olle
vénitienne.
Le soleil penchait à l'horizon ; l'air rafraîchi par le soir
s'épurait sur les hauteurs, et du sein de leurs sources cachées
les vapeurs descendaient pour s'étendre comme un léger
voile sur le fi ont de la nature prête à s'endormir. Bientôt
rien ne troubla plus son repos : seulement, de loin en loin le
son d'une clochette tombait dans le silence, comme une
goutte d'eau au fond d'un puits, ajoutant au calme de
— S —
l'heure les pieuses réminiscences que réveille l'angélus.
Mikaël ne tarda pas à apercevoir le clocher d'Avenelles que
coloraient encore d'un rouge vif les dernières lueurs du cou-
chant.
Il tressaillit et se découvrit avec respect.
— Tu disais donc, fit-il en s'adressant au paysan qui l'ac-
compagnait et qu'il avait laissé parler seul jusque là, que
mon père a encore v endu dernièrement un troupeau et des
razièresl (i).
— Dame ! lorsqu'on a un fieu (f) à Paris, il faut bien de
temps en temps puiser à la source : sans quoi le gousset du
citadin serait vite à sec.
-— Providence de père ! banquier fidèle donné par la nature,
que ton nom soit béni ! et ta bourse aussi...
— Allez, allez, il lui reste encore d'assez bons biens, Dieu
merci ! des champs et des prés au soleil ; sans compter le
moulin qui vaut pas mal d'argent, et les grands peupliers que
votre aïeul a plantés et qui seront bons l'an prochain à faire
des fagots ; oh ! c'est qu'il y en aura joliment !
Mais depuis un moment Mikaël n'écoutait plus ; rentré en
lui-même il se reprochaitles sacrifices dontil avait jusqu'alors
si mal profité.
— Et ma mère, reprit-il après une pause, comme pour
chasser une pensée qui l'importunait, ma mère chante-t-elle
encore en tournant son fuseau ?
— La pauvre femme est toujours triste depuis qu'elle a
perdu son fils; n'est-ce pas comme si vous étiez mort pour
elle ? Mais puisque vous voilà ne parlons plus d'absence ; tout
est oublié ; votre mère va être bien heureuse ! les pauvres
du village s'en ressentiront.
— Voyons : raconte moi des histoires, Frédéric, donne moi
des nouvelles du pays, afin que je ne sois pas comme un
étranger en arrivant ; parle moi de Monsieur le Maire et de
Monsieur le curé.
— Monsieur le Maire vit toujours, mais notre vieux curé
(1) Mesure de lKrïam — en usage dans la Flandre.
(2) Fils — ("-fart rsele — lamilier
est mort ; c'est un jeune qui a pris sa place, et c'est mafique
( 5) drôle comme on ne lui obéit guères : faut bien dire aussi
que c'est sa faute: n'a-t-ilpas défendu de danser le diman-
che ! Depuis ce temps-là, à peine si on l'écoute; plus personne
à l'Eglise ; tous les bancs sont vides ; le pasteur a fait fuir ses
ouailles, ni plus ni moins que si c'était le loup.
— Comment, on ne danse plus à Âvenelles ? et moi qui
venais exprès pour la fête S
— Ah ! pardienne : ( 2) il ferait beau voir qu'on ne dansât
pas à la fête. Les Kermesses, ça été de tout temps plus fort
que les défenses, et puisque déjà tout est préparé sur le préau,
faudra bien qu'on danse. D'abord, depuis trois jours le sol est
battu. On a coupé les branches folles des tilleuls et semé du
sable sur les chemins. Toutes les jeunes filles sont après leurs
robes. Il est venu des couturières de la ville avec des char-
retées de mousselines et des boisseaux de rubans : je crois
qu'on n'aura jamais vu à Avenelles une plus belle fête.
— Dis-moi, Frédéric, toutes les jeunesses de mon âge
sont-elles mariées ?
— Toutes, ou peu s'en faut. Premièrement : — Marguerite,
la fille aînée du fermier Toby : C'est elle qui a ouvert la mar-
che l'an passé , à la Saint-Jean ; sa cousine Estelle s'est en-
gagée dans la grande confrérie pour la Samt-Michel suivante;
Juliette Leriche s'est aussi mariée à la Noël, et Florinne
Thomé à Pâques dernière.
— Et Geneviève Maurice?
— Geneviève, répéta à voix basse le paysan devenu rouge
comme une cerise, — oh ! celle-là vous aime toujours...
\i i — ME ICI ' — espreî.ion vulj-irc
(îi — PsrWcu ' — idtm
ÎIÏ.
INSTINCTS ARISTOCRATIQUES.
P. est dans la vie de l'homme un instant d'immense bon-
heur: c'est lorsque les bourrasques de sa première jeunesse
apaisées, et cicatrisées les morsures que l'inconstance et les
en nuis ont faites à son âme. il échappe au fatal tourbillon pour
aborder lesrcgions sereines. Alors, pareil à l'alcyon qui plane
au-dessus des tempêtes, l'homme se sent courageux et fort,
puissant et calme, parce qu'il touche de plus près le ciel. Tout
spectacle affligeant a dispaiu; toute pensée amère s'envole.
Ce ne sont plus les ravins desséchés, les villes corrompues,
les races souffrantes qui désolent ses regards. Son oeil ne
contemple que plaines fécondes et riantes, florissantes cités,
créatures parfaites ; son esprit naguère envahi par le doute
se reprend à croire et à espérer : il se rattache à l'existence
par tous les liens de l'imagination et du sentiment.
Ce jour de bonheur luit pour le nauûagé qui, perdu au
milieu des flots, aperçoit une voile'amie, pour le malade qui
recouvre la santé, pour le fils longtemps absent, lorsqu'il re-
voit le toit paternel.
— 12 —
Le lendemain, à son réveil, bercé par les songes flottants
du passé, Mikaël éprouva ce bien-être inexprimable, cette
satisfaction pleine et entière de l'homme qui refuse d'ouvrir
sa conscience aux regrets, aux remords, aux réminiscences
poignantes. La fatigue de la v eille ne brisait plus ses os; il
s'était reposé ; il avait embrassé sa mère ; il se retrouvait en
pleine possession de lui-même dans la chambre où il était
né, couché dans le lit où, enfant, elle l'avait plus d'une fois
posé tout endormi : C'était-là une jouissance nouvelle et
pure pour ce coeur déjà vieux, pour ce blasé qui avait fui la
moderneBabylone, ses plaisirs, ses tourmentes et ses misères,
afin de se retremper dans le bain natal ; Mikaël se sentait
tout rajeuni.
La famille est ici-bas la terre promise de l'homme. Elle
cache dans son sein des sources de vie ou nos lèvres altérées
et mourantes, viennent s'abreuver d'un fortifiant élixir:
c'est l'oasis que Dieu a placée dans la solitude terrestre pour
rafraîchir l'éternel voyageur.
Ce jour là, un radieux soleil d'août resplendissait chaude-
ment à travers les vitres encore humectées des vapeurs du
matin. Des milliers d'atomes tourbillonnaient dans la chamr
bre comme des mondes dans l'espace, et gravitaient attirés
par les rayons d'or au milieu desquels les insectes bourdon-
nants de l'été, éveillés depuis l'aube. se poursuivaient en
mille sortes de jeux. A quelques pas, les maisons éparses du
village, à demi-voilées par la fumée de leurs toits de chaume,
se groupaient en amphithéâtre. Plus loin, les j-eux se repo-
saient sur la cîme des peupliers tremblant le long du coteau
ou cherchaient à suivre les sinuosités de lTIelpe, petite rivière
qui pi end sa source au fond du val. Sur la gauche se dres-
saient des jardins en quinconces, et au-dessus, veis le faîte
de la colline, tournait le moulin de famille à la fois sombre
et rapide, grave comme un philosophe et léger comme une
abeille ; le vieux moulin, héritage et fief des ancêtres,
monument simple et digne, illustré parle temps et la pro-
bité, que Mikaël avait dédaigné, enfant d'un siècle orgueil-
leux ! pour courir après de brillantes chimères et de men-
— 13 —
songères félicités. Il contempla pourtant avec amour ce
modeste édifice, et bien qu'une sotte vanité l'en eût quelque-
fois fait rougir, il se plut à recueillir en sa présence les naïfs
épisodes de ses jeunes années, le souvenir des jeux dont il
av ait été témoin ; et ces mille tableaux de la vie rurale où
revenait sans cesse comme la principale figure du drame, son
père, homme froid et laborieux, aimant son fils comme sa
farine, se consolant de l'un par l'autre ; de l'absence et des
équipées de son fils par le tic-tac de son moulin.
Devant cette nature dont la tranquille éloquence l'éveillait
en lui les échos assoupis des anciens jours, Mikaël demeura
longtemps rêveur. Les indéfinissables appels du pays rem-
plissaient son coeur de tendresse: c'était la résurrection de
son âme qui, retenue captive dans les combats d'une existence
inquiète et factice, dans les liens étroits et artificiels des
conventions , semblait retrouver ses aîles comme un oiseau
ou s'épanouir comme une fleur.
Mikaël eut la pensée de Dieu et tomba à genoux. Dieu n'a
pas-d" adoration plus touchante que l'élan spontanéqui échappe
à l'homme devant ce magnifique autel qu'on nomme la créa-
tion, d'encens plus parfumé que le culte silencieux d'une âme
qui communie par l'extase avec son auteur. En cet instant,
où l'ivresse déborde, l'impie se sent une religion, le méchant
un remords, l'innocent devient un ange ; la pire des créatu-
res se fait meilleure en s'idéalisant, et ses larmes sincères la-
vent jusqu'aux dernières souillures du mal.
Mikaël vint s'asseoir devant une petite table en chêne
sculpté, ancien débris du mobilier aristocratique des sei-
gneursdel'endroit, surlaquelleétaientéparsquelquespapiers,
des fragments de manuscrits et des poésies qu'en ses heures
oisives il écrivait pour la postérité. Car Mikaël poursuivait la
gloire après avoir poursuivi l'amour ; ou plutôt, il les cher-
chait et les appelait sans-cesse l'une et l'autre ; c'étaient son
rêve et son espoir, sa sagesse et sa folie 1
Au-dessus de la table pendait une glace d'une eau ver-
dâtre , qui réfléchissait le paysage extérieur introduit par la
fenêtre à laquelle il tournait le dos. Dans cette position,
— 14 —
Mikaël pouvait voir, sans être aperçu, tout ce qui se passait
dans la campagne er sur la route. Une nuée de ramiers rou-
coulants s'était abattue sur le toit vqisin.Le poète s'appiê-
tait à saisir la plume pour fixer sur son albuin ce gracieux
motif d'élégie, lorsqu'un bouquet de fleurs, fraîchement
cueilli et lancé d'une main sûre, vint s'épanouir autour de la
table et joncher la terre à ses pieds... — Oh ! oh ! fit-il tout
surpris : et. se retournant brusquement, il se pencha sur
l'appui de la croisée pour reconnaître l'auteur de cette déli-
cate apostrophe. Mais Geneviève avait disparu, laissant un
pli de sa robe flotter à l'angle du mur.
— Voilà qui est charmant ! des av enturcs... cela commence
bien. Comment ! je viens ici pour me reposer de mes travaux
d'Hercule, pour méditer, pour composer-des ballades à la
lune, et déjà le pet t Cupido m'entreprend, mais que diront
les Muses au chaste front, si dès le premier jour je leur suis
infidèle? au diable les Neuf Soeurs ! Livrons-nous aux appels
de la nymphe dont j'aperçois d'ici le sayon plus ou moins
mythologique. Nul cloute que ces fleurs ne renferment à la
fois le secret aveu de quelque Daphné comprom'se, de quel-
que timide Egérie dont un bûcheron sauvage aura sans pitié
fendu le bois sacré... Je vois dans ce bouquet — la pensée,
image du souvenir— le bluet. svmbole d'amour —et le
souci, signal des larmes. Pourquoi ce sombre présage au
milieu de si doux emblèmes? ô ma beauté ! Déesse que je
poursuis et que j'implore : je ne veux plus aimer. — Si tu es
le fantôme delà gloire et de la fortune, à la bonne heuie:
laisse-toi saisir et je te ferai, si tu l'exiges, une hécatombe
des débris de mon coeur; mais il y a lontemps, plaintive
Amarvllis ! que je n'immole plus de colombes sur l'aukl de
Vénus...
Ainsi parlait le fils du meunier. Romanesque et railleur, il
sacrifiait volontiers la réalité à l'impossible : il saisissait avec
ardeur la fiction et embrassait l'ombre à outrance. Combien
d'autres à sa place, oubliant en cet instant leurs projets am-
bitieux, eussent tout simplement reconnu Geneviève et re-
mercié la douce paysanne, l'amie des jours heureux, qui
— 15 —
revenait fidèle et tendre, son bouquet à la main, apportant,
comme la colombe de l'arche après le déluge, l'espérance
avec le rameau béni !
Mikaël éloigna de lui cette pensée trop vulgaire ; il repoussa
la réalité, bien qu'elle ne fût dépourvue ni de poésie ni de
charme. Laissant caracoler à toutes brides son imagination
dans les champs delà fantaisie, il aima mieux s'abandonner
à ses instincts de grandeur, vastes et grossissants à mesure
qu'il envisageait plus froidement la vie, et leur donner pour
but la recherche de cette magicienne au coeur sec —■ la
vanité.— dont le philtre amer l'enivrait !
— Vous alle'z v oir, murmura-1—il bravement, que la châ-
telaine de céans me sachant arrivé de Paris et me voyant
hier galoper avec grâce à cheval, se sera pris soudain pour
ma personne d'un arnour inextinguible. Je suis le fils d'un
paysan : c'est vrai ; mais manant d'origine, j'ai l'âme noble
fière. D'ailleurs, le soleil de' juillet n'a-t-il pas fondu les
vieux écussons, effacé les armoiries, et donné à la gent rotu-
rière, avec le mérite et l'illustration , l'audace ? hourrah !
donc, paladin de la croisade nouvelle 1 Et toi, fugitive et
fantastique beauté, quertu te caches ou que tu paraisses ,
je saurai bien te découvrir, te reconnaître dans la foule, et
me posant un jour devant toi, te dire crânement : — me
voilà !
2.
IV.
LE CHATEAU DE ROSEKDfiEL.
Le jour de la Kermesse arriva. Le soleil se leva plus pur
pour éclairer la fête. Dès le matin , les fils de la vierge flot-
taient dans l'air, et, suspendus aux branches des arbres,"aux
toits des maisons, semblaient autant de blancs panaches ar-
borés en signe de joie par les anges protecteurs du bourg et
de ses plaisirs. Le carillon de la petite église gothique se
réjouissait dans son clocheton annonçant les saints offices, et
les ménétriers parcouraient les rues, un bouquet au côté et
des rubans au chapeau, excitant devant les portes de joyeu-
ses sarabandes de pav sans, auxquels se joignaient des troupes
d'enfants armés débranches d'épines rouges et de crécelles.
De toutes parts les fours s'allumaient, et la fumée sortait par.
flocons des cheminées du village, enseveli sous ce léger lin-
ceul pour ressusciter au bout d'une heure sous un rayon
plus pénétrant.
Tandis que ces scènes rustiques se passaient à Aven elles, le
Château de Rosendaël, situé à quelques pas de la commune
dontil était une dépendance, s'agitait aussi pour la Kermesse.
Il s'y faisait un grand mouvement d'allées et de venues.
— 18 —
Madame la marquise Béatrix de Rosendàël devait donner le
soir une fête dans son jparc, et quêter à la messe paroissiale
du jour. __^„____^^„_„_„___^.
Pour présider à sa toilette et lui servir d'acolytes pendant
la cérémonie, la marquise avait ajipeléprès d'elle deux jeunes
femmes des environs, ses intimes amies, deux lionnes folles
de nouveautés, de bals et de plaisirs. Les tissus, les soieries,
les dentelles, les fleurs jonchaient le parquet de la chambre
à coucher, où dames et caméristes l'entouraient comme une
reine à son petit lever.
Madame de Rosendàël était, quoique jeune encore, une
marquise de l'ancien régime. Par sesprineipes, sesmanières,
son éducation, et disons-le, par la tournure de son esprit et
. les travers de son caractère, elle-offrait un de ces types de
plus en plus rares, dont le XIXe siècle verra s'éteindre com-
plètement les derniers représentants. La marquise descen-
dait des Espagnols. Le sang du due d'Albe coulait dans ses
veines. Elle ne l'avouait pas, mais sans feuilleter sa généalo-
gie : à l'éclair de ses yeux pers, à la fierté de ses poses, aux
malices de son humeur, on devinait son origine.
Madame de Rosendàël était restée veuve à 30 ans, et son
mari lui avait laissé une fille, héritière d'une belle fortune
dont la marquise ne devait posséder que l'usufruit. Aux ter-
mes du testament, la'mère d'Isabelle— c'était le nom de la
jeune fille — <c instituée dans la gérance de ces biens jusqu'à
« l'époque du mariage del'héritièrerentrerait, passé ce temps,
« dans la médiocrité de ses acquêts personnels. » C'était,
disait-on, une petite vengeance du défunt, lequel de son
vivant s'était montré fort jaloux de sa femme, qu'il n'avait
du reste épousée qu'à cause de sa naissance et de sa beauté.
On disait aussi que Madame de Rosendàël n'avait jamais
pardonné à sa fille la niche que lui avait jouée le marquis, et
que la jeune Isabelle n'était pas fort tendrement aimée de
sa mère.
Celle-ci n'en menait pas moins un train considérable et
dépensait magnifiquement l'argent.
Après juillet 1830, Béatrix abandonnant Paris et son hôtel
— 19 —
du quai d'Orsay, était venue bouder à Rosendàël une cour
bourgeoise et un ordre de choses qu'elle ne pouvait manquer
de détester, elle la femme princièrepar excellence, issue de
haute souche, elle du sang des Rois ! Cependant, les pre-
mières années de la panique révolutionnaire passées, l'en-
traînement démocratique avait peu-à-peu gagné la noble
dame ; ou plutôt, afin de satisfaire ses penchants de souve-
raineté, ses ambitions d'éclat et de suprématie, elle avait
politiquement tendu la main à la roture et s'était popularisée
dans le pays. Femme d'esprit avant tout, la marquise n'avait
pas tardé à comprendre que— du train dont les vieilles choses
avaieiit été emportées dans le dernier mouvement, il n'était,
plus possible de les vouloir absolues et dominantes comme
autrefois, que l'unique moyen pour se grandir encore après
la défaite, c'était de se reconstruire une puissance et une au-
torité avec d'anciens débris entés sur les principes du jour.
Les événements et la marche des affaires justifiaient alors
parfaitement les prévisions de sa diplomatie. Madame de
Rosendàël accueillait tout le monde. Elle aimait à donner
des fêtes et beaucoup de gens qui, de leur vie, n'eussent
_songé à mettre les pieds sur le tapis de son salon, étaient
admis aie fouler tous les soirs. Ce sacrifice une fois fait à
l'empire des circonstances bientôt ne lui coûta plus; au con-
traire, elle s'en amusa, et comme elle était douée d'une
légèreté malicieuse, que ses courtisans avaient le bon goût
d'appeler philosophique, elle sut complaire à tous en sauvant
les apparences, et il lui en revint un bon renom.
Le choix qui avait été fait de la marquise pour tenir la
quête un pareil jour l'avait doucement chatouillée. Cepen-
dant , il semblait trop que sa grandeur voulût bien s'abais-
ser à accepter l'invitation, pour né pas dépasser la taille des
petites gens dont elle daignait agréer ce témoignage de dé-
férence ; au fond elle en était flattée, mais elle eut l'air,
auxjreux des aigrefins, de n'obéir qu'aune sorte de condes-
cendance régalienne.
On verra tout à l'heure quel tour ce double caprice devait
jouer à ses opinions et à ses sympathies.
— 20 —
— Franchement. Comtesses, disait Béatrix en s'adressant
aux deux jeunes femmes nonchalamment penchées sur un
divan en face de sa psyché, je me surprends d'une admirable
-complaisanee-pour ces-braves gens d'Avenelles: convenez
qu'il y a de ma part quelque générosité à parader dans leur
église, pour l'honneur d'entendre dire par mille bouches
sauvages : madame la marquise vient d'arriver ! — Aroici
madame la marquise! — Voyons pourtant, attifons-nous,
et assez décemment pour ne pas trop choquer le puritanisme
de cet honnête doyen, qui est bien le plus fieffé séminariste du
diocèse. — Et notre bonhomme de Maire, va-t-il être en-
chanté! Ravissante figure de bourgmestre: je te vénère!
niais, chères, il me vient une plaisante idée: si un liseré de
ruban vert se glissait, petit serpent politique, sousles noeuds
blancs de cette pèlerine traîtresse"? Voyez-vous d'ici la mine
piteuse de l'autorité? apercevez-vous la teinte tricolore de ce
visage, bouleversé par une colère d'autant plus amusante
pour nous qu'elle serait subite et contrainte, — prévue d'un
côté — concentrée de l'autre ? Oh ! le plaisant contraste !
— L'idée est excellente — marquise — c'est charmant !
La cour de Prague trouvera le tour délicieux, — disait Tune;
— j'ignore quel homme c'est que votre Maire , chère amie,
disait l'autre, mais vous avez un notaire bien caricature.
— Oh ! un furieux de libéralisme, —reprenaitlamarquise
— un homme avancé — un buveur de sang — un républi-
cain frotté de Directoire, qui appelle sa femme Sa fidèle
compagne et qui commande l'exeicice en douze temps à son
gage d'amour !
•— Et le percepteur ?
— Juste milieu enragé — chair d'épicier confite dans du
vinaigre! Sa femme est jolie; mais sotte et d'une vanité
ridicule. Depuis que son mari, délégué par la commune, a
dîné aux Tuileries à la droite d'un pair de France de nouvelle
fabrique, la pauvre femme a perdu l'appétit. Elle rêve les
grandeurs de la cour citoyenne et des croix-d'honneur av ec
des ailes passent dans son sommeil". Madame la perceptricc
se voit déjà pourvue d'une Recette particulière, voire même
— 21 —
générale. Son époux — titulaire — n'est plus qu'un fondé
de pouvoir ; elle dit ma, caisse, et pour recruter l'arrière ban
de ses soirées dansantes , elle invite ses surnuméraires : c'est
à mourir de rire ! — Au surplus, j'aurai ce beau monde là ce
soir: nous verrons tous ces orignaux, sur le préau d'abord,
et ensuite chez moi ; la partie sera complète et amusante, je
v ous le promets ; nous danserons aveclesfils, les cousins, les
oncles et les neveux.
— Avez-vous étendu vos invitations, marquise?
—Si l'on me tient parole j'aurai du monde : les d'Hescart,
les dTvry, les Ribérolles, les Van-Pradt, les Santa-Flamma;
sans compter la foule des gentilshommes campagnards, des
fonctionnaires et des bourgeois que j'ai convoqués à dix lieues
à la ronde pour cette fête « dont on parlera dans Landerneau.»
Mais je doute que le brave colonel Rupert soit des nôtres ; il
a fait, ces jours-ci, une chute de cheval en passant la revue
de son régiment, et je crains qu'il ne soitencoretropsouflrant;
s'il nous manque, il nous enverra du moins ses plus jolis
officiers ; l'uniforme fait si bien aux lumières !
— Le bal qu'offrait hier le 20e léger aux habitants de
Maubeuge était fort brillant— dit une de ces dames.
— Une fête superbe ! — assure-t-on — Les étrangers y
affluaient : on y était venu de Mons, de Charleroi, et même
de Paris et de Bruxelles ; un jeune homme d'Àvenelles, un
original, homme d'esprit, du reste, arrivé de Paris la veille,
paraît y av oir fait sensation : on remarquait surtout sa mise
d'un romantisme extravagant ; toutes les femmes en raffo-
lent, et je compte bien l'inviter, car je suis curieuse de le
connaître: ainsi, mesdames, tenez-vous sur vos gardes;
vous voilà prévenues.
— Ce jeune homme est déjà passé plusieurs fois à cheval
devant le Château, interrompit la femme de chambre ; je
l'ai fait remarquer à Mademoiselle.
— C'est un joli cavalier, avança naïvement la jeune fille.
Madame de Rosendàël feignit de ne pas avoir entendu.
Elle continua :
— C'est un poète, un artiste : ou assure que ses vers sont
22
charmants ; on dit ici de lui mille choses étranges ; on ra-
conte ses aventures et ses succès, si bien qu'une auréole
commence à ceindre son front ; s'il continue il pourra faire
sa fortune après avoir dissipé celle de ses parents : les grands
hommes n'en font jamais a'autres.
— Oh ! vraiment — un poète ! un poète flamand ! un
portrait à la Van-Dyck, s'écrièrent les lionnes avec un rire
qui lançait l'ironie comme un trait; ce doit être mie espèce
rare: cela mérite d'être vu.
— Le fait est qu'il s'habille drôlement, interrompit de
nouveau la chambrière , duègne sur le retour qui avait son
franc-paiier pendant la toilette de sa maîtresse.
— A la mode des pages ou des étudiants du temps passé ?
c'est le genre aujourd'hui, dit Béatrix.
—- Ma mère, je suis sûre que sa mise vous plaira, hasarda
Isabelle, et que vous trouverez dans la forme de sa barbe
moyen-âge et dans la coupe mérovingienne de ses cheveux,
quelque chose de chevaleresque et de tout-à-fait séduisant.
— Ma fille cherchez votre ceinture et apprêtez-vous pour
la messe, répondit sèchement Béatrix.
Isabelle obéit avec empressement et ne proféra plus un
mot.
Les jeunes femmes passèrent à leur tour par les mains de
la camériste qui mit plus d'une heure à les habiller : Isabelle
fut prête en cinq minutes. La pauvre enfant n'était ni gâtée
ni coquette. Madame de Rosendàël avait eu soin de la sou-
mettre de bonne heure à un perpétuel sacrifice de sa personne,
et cette simplicité, cette abnégation d'elle-même qui devait
servir à faire briller la mère, rehaussait encore mieux les
charmes de la fille.
Isabelle ouvrit une fenêtre qui donnait sur la campagne,
et bientôt l'odeur des sorbiers arrivant par bouffées, mêla
dans l'appartement son parfum sauvage à l'ambre factice de
Demarson.
— Oh ! le beau soleil et la bonne odeur, fit-elle, et comme
les papillons voltigent gaîment là-bas sur la lisière du bois !
— Voici le dernier coup qui sonne: —Justine, faites atteler.
— 23 —
La femme de chambre soi tit pour transmettre au cocher
les ordres de sa maîtresse.
•— La fête sera charmante ! s'écrièrent toutes ensemble
les trois amies : nous n'avons pas eu de tout l'été un plus
beau jour.
— Et ce beau jour sera l'aurore d'un beau soir, ajouta la
marquise, eu jetant sur sa glace un long regard.
V.
UN BOUTON DE ROSE SOUS UN LOUIS D'OR.
De son côté, avec son habit à queue d'hirondelle, son
chapeau en forme de pain de sucre renversé, ses gants vert-
pomme et ses bas chinés, Frédéric le garçon^de ferme était
entré comme un tourbillon dans la chambre de son maître,
et plutôt en camarade qu'en domestique, il lui tenait fami-
lièrement ce langage :
— Comment, Monsieur Mikaël, vous n'êtes pas encore
prêt— un jour comme aujourd'hui? il est dix heures! n'en-
tendez-vous pas sonner les cloches? voici tous les villages
qui accourent ; la messe va commencer.
Et le paysan se penchait en dehors, pour mieux regarder
les passants ; au même instant Mikaël entrevit sur la route
une calèche pleine de femmes en toilettes élégantes, dont les
voix semblaient venir du ciel.
— Sais-tu qui sont ces dames, demanda-t-il à Frédéric?
— C'est le beau monde du Château ; c'est madame la
marquise qui se rend au prône pourlaquête: J'espère qu'elle
est joliment habillée madame la marquise ; quasiment comme
pour aller à la noce !
— 26 —
— Ah ! c'est madame la marquise ? Est-elle jeune ? Est-
elle belle ? reprit avec empressement Mikaël, en enfilant sa
jambe dans un pantalon de coutil russe.
_— Jeune, si l'on veut,iquelque part trente-cinçq ans. Pour
belle, oui : d'ailleurs, vous la verrez tout-à-1'heure à la
messe, et ce soir à la danse. Pour moi, je sais bien que si
l'on me donnait à choisir entre madame la marquise ou sa
fille, mademoiselle Isabelle:
— Tu les prendrais toutes deux, n'est-ce pas ? ■— mauvais
sujet.
— Qu'est-ce que vous dites-là ! vous voulez rire : nenni,
la fille seulement.
— Tu n'es pas dégoûté.
— Oh! c'est qu'elle est si gentille, mademoiselle Isabelle!
si jolie, un vrai bijou, et si bonne ! donnant tout ce qu'elle
a aux pauvres. Mais madame la marquise est malicieuse et
lière, elle ; ses grands yeux verts me font peur.
— Niais ! fit Mikaël avec un sourire où perçait un trait
de moquerie et de fatuité, tu as encore peur des femmes, toi ?
— Ah ! c'est que celle-là n'est pas aimable tous les jours ;
— sévère pour sa fille, dure avec ses "gens ; sans compter que
les bourgeois d'Avenelles reçoivent d'elle de fameux coups
de langue : oh! elle n'est pas facile, allez ; c'est une vipère
dont la peau est bien douce et bien satinée, mais la vipère a
du venin, mon maître : Eh ! Eh ! si elle s'acharnait après
vous, peut-être auriez-vous peur aussi ?
— C'est mal, Frédéric, de parler ainsi de Madame la
Marquise. En ce moment le venin coule de vos lèvres, Mon-
sieur -, vous êtes un médisant ; taisez-vous.
Le paysan fut un peu déconcerté de l'apostrophe, mais se
remettant bientôt il continua sur un autre sujet son loquace
entretien :
— Sainte Vierge! que vois-je ici? comme nous voilà fleuri
dès le matin ! un vrai bouquet de fiancé : peut-on savoir
quelles mains l'ont cueilli ?
— Tu es bien curieux, drôle ; .si je te le disais tu en sau-
rais autant que moi, et tu en serais trop émerveillé ; —
voyons : ta bouche est-elle discrète ?
— Oh ! comme la bouche du four qui laisse brûler les
flans (*) plutôt que de parler.
— Eh ! bien, ce sont des mains de femme qui ont cueilli
ces fleurs ; elles sont charmantes, n'est-il pas vrai ?
— Je l'aurais deviné !
— Et devines-tu aussi quelle-est la femme?
— Ah ! Geneviève, vous n'aimez que lui, murmura inté-
rieurement Frédéric devenu rêveur... ■— Je ne devine pas,
ajouta-t-il tout haut, en cherchant à dissimuler son trouble.
— Ecoute, mon petit Frédéric, ce secret je ne veux le
confier qu'à toi ; mais tu me promets de le bien garder ? La
femme qui m'a fait présent de ce joli bouquet, c'est...
— Geneviève... allait ajouter Frédéric, mais il lui en coû-
tait trop; son coeur saignait; il n'osa prononcer le nom de -
celle qu'il aimait et il attendit en silence que Mikaël voulût
bien achever.
— C'est Madame la Marquise, ajouta mystérieusement
celui-ci eu se penchant à l'oreille du paysan.
— En vérité! exclama Frédéric avec le soupir d'un
homme qu'on soulage d'un fardeau : — croyez-eela et soyez
heureux, cher maître, se pensa-t-il — ; puis, le rusé compère
jugeant qu'il était dans l'intérêt de ses amours d'entretenir
une flatteuse espérance chez celui qu'il regardait comme
son rival, il ajouta : — Je sais que Madame la Marquise dis-
tingue les gens d'esprit ; vous lui aurez plu déjà, cela ne
m'étonne pas, et puisqu'elle vous a laissé prendre son bou-
quet, c'est un signe que vous irez loin dans ses faveurs.
— Tu vois donc bien, marouffle, qu'elle n'est pas aussi
rebelle que tu le dis, et que la vipère peut s'apprivoiser : au
surplus, entre mes mains, la plus vipère devient toujours une
femme aimable; ah ! c'est que je m'y connais, vois-tu, pour
dresser les chevaux et les femmes, continua Mikaël en ca-
ressant complaisamment les poils de la barbe ; mais chut !
(1) Petite tarte lr^s goûtée en Flandre.
— 28 —
silence sur tout ce que tu sais : donne moi mes bottes, et
tiens loi prêt à porter mes lettres d'ainom.
— .Perle de cette solitude ! exclama Mikaël. dès qu'il fut
seul, en jetant un regard contemplatif sur les tours du châ-
teau de Rosendàël à demi voilées par un rideau de peupliers,
je sais maintenant au fond de quelle coquille nacrée repose
le trésor de ta beauté. Lys de ce vallon ! je sais au cristal de
quelles fontaines tu mires ton front noble et fier. Blanche
colombe ! tou nid n'est pas loin ; c'est lui que j'entrevois
là bas parmi la feuillée verte. Oh ! je saurai m'y blottir un
jour, dût le vertige troubler nia tète. dût la pointe de tes
aîles me cingler le coeur ! — Avec quelles délices je vais dé-
sormais parcourir ces lieux tout pleins de toi. y poursuivre
ton image, et me repaître des passions que tu sais allu-
mer !
Tout en débitant sa prose poétique. Mikaël s'affublait d'un
costume bizarre, car il voulait attirer sur lui l'attention du
public, et particulièrement celle de la Marquise. Sa toilette
était un mélange spirituellement ridicule des modes du XVIe
siècle et de la Convention, un accoutrement malicieusement
grotesque, qui devait faire panier les paysannes et exciter
au plus haut point la curiosité des dames de hautparage.
Ainsi vêtu, et au risque de passer pour un fou et de se
faire mettre à la porte par le suisse, Mikaël se rendit à l'é-
glise.
La Marquise, reçue avec cérémonie par le Maire qui
se piquait de savoir son monde, avait-été conduite au fond
du choeur à une place réservée, devant un prie-dieu de ve-
lours.
En ce moment, la foule contentait son avide curiosité, —
car tout est spectacle pour la fouie. -— Madame de Rosen-
dàël devenait un point de mire d'autant plus intéressant
que, dans les circonstances politiques où l'on se trouvait, sa
présence était une véritable fraternisation. Sa démarche
paraissait donc couronnée d'un plein succès, approuvée
qu'elle était par cette touchante bienveillance des masses
qu'on appelle la popularité.
— 29 —
Mais tandis que les masses oublient et pardonnent, les
partis qui s'agitent sans cesse nourrissent dans leur sein le
serpent de la haine; un fiel moqueur et jaloux aigrit leur
parole et fait loucher leur sourire. Les partis sont irrécon-
ciliables ; quand une grande colère ne les agite plus, ils de-
viennent mesquins et tracassiers.
Le Maire, homme rusé et fort chatouilleux sur la question
politique, avait prévu d'instinct le petit tour que lui jouait
la marquise ; il avait deviné le méchant liseré v crt et blanc,
déjà consacré comme l'emblème le plus séditieux du légiti-
misme, et pour prendre d'avance sa revanche en malice,
usant de son mandat municipal, il avait fait apposer sur
la muraille , au dessus du prie-dieu de la châtelaine, la
légende officielle du moment : Domine salvum fac regem
Philippum ! écrite en lettres d'or et surmontée d'une su-
perbe panoplie de rubans tricolores.
Madame de Rosendàël ignorait tout.
On avait eu soiu de dissimuler le texte liturgique entre les
colonnettes d'une ogive et de placer le prie-dieu perpendi-
culairement dans l'axe, en sorte que cette supercherie resta
quelque temps sans effet. Mais quand le moment de la quête
fut venu, la Marquise en parcourant la nef lev a les yeux
par hasard et s'aperçut de l'espièglerie de monsieur le
Maire. Peu s'en fallut alors qu'elle ne terminât le draine,
qui jusque là s'était joué sourdement entre eux, par quel-
que péripétie scandaleuse; car la bourse qu'elle tenait
pensa lui échapper des mains, et le rose mat de ses joues
disparut subitement sous un torrent de glace fondante tein-
tée de reflets bilieux.
Mais au moment de ce paroxisme le jeune homme entrait
clans l'église.
Madame de Rosendàël se ravisa.
Mikaël placé à l'improviste sous l'éclair foudroyant de ce
regard boréal, dont un dédaigneux pincement de lèvres était
loin de tempérer la vivacité, en demeura comme ébloui. —
Dans sa fuite électrique, l'étincelle redevenue brûlante se
communiqua promptement des yeux à l'âme. Pour ces deux
— 30 —
êtres ainsi rapprochés par le hasard, ce fut la révélation
soudaine, irrésistible, d'une destinée commune ; ils s'étaient
compris ! Les choses aussitôt changèrent de face. Béatrix
-ressentit une immense satisfaction intérieure en présence
de cette originalité si pleine de hardiesse, à la vue de cet
homme qui, abordant sans crainte l'extravagance, affrontait
sous un costume étrange les risées de la foule et se posait
ainsi en quelque sorte comme le champion de sa cause,
comme un instrument de vengeance. Cette démonstration
lui plut; un regard singulièrement adouci sembla l'en re-
mercier. Alors Mikaël enhardi s'avança et laissa tomber
dans la bourse de la belle quêteuse un bouton de rose sous
une pièce d'or...
Ce petit coup d'état produisit son effet; les deux offran-
des parties de la même main furent accueillies comme la
plus délicate manifestation de deux sentiments frères, tou-
jours si fiers d'être accouplés ! — la vanité et l'amour —,
et cette fois ce ne fut plus un regard, mais un divin sourire
qui inonda d'une lumière radieuse l'aventureux Mikaël.
VI.
UNE PARENTHÈSE DRAMATIQUE.
Tandis que, parisiens sensuels et blasés, nous courons
chaque soir aux théâtres attirés par la réputation des maî-
tres inhabiles à rallumer le feu de l'art dramatique à l'en-
thousiasme éteint des spectateurs, et qu'avec indolence nous
décernons une pâle couronne à ces artistes ingénieux qui
tentent pour nos plaisirs mille créations nouvelles, mille
prodigieuses combinaisons de la parole, de l'harmonie et des
décors ; tandis que nous pouvons admirer à notre aise, ap-
plaudir et encourager dans leurs brillantes spécialités cette
foule de talents rivaux, obéissante à nos goûts et courtisane
de nos caprices ; qu'il n'est pas un soleil qui n'apporte sur
ses plus purs rayons l'espérance d'une merveille inconnue ,
pas une heure qui ne renferme une joie dans son sein, pas
un lustre qui n'éclaire une fête, nous arrive-t-il souvent,
privilégiés et égoïstes que nous sommes, de songer à ces
innombrables populations, à ces multitudes d'hommes nos
voisins qui, à quelques lieues de Paris, se trament dans une
complète ignorance de ces chefs-d'oeuvre, pour nous sujet
— 32 —
éternel de gloire et de vanité? Quimporte à nos oreilles
mollement chatouillées si d'autres oreilles ne doivent jamais
entendre lessublimeseqiupositions des maîtres? Qu'importe
à nos yeux s'il en est par milliers, des plus beaux et des
plus tendres, qui ne se sentiront jamais mouillés aux re-
muantes péripéties de nos drames ? Qu'importe s'il existe en
France des hommes autant que nous sensibles et impres-
sionnables, condamnés à mourir sans avoir été initiés aux
délicieuses émotions des arts? En vérité ! serait-ce pour ces
créatures que chantent nos poètes ? Augier a-t-il assez de
talent pour leur arracher seulement un sourire ? Est-ce pour
■eux que pleure Bellini ? Est-ce pour exciter leur rire que
Rossini et Scribe ont marié leur verve et leur esprit? nous
ne le pensons pas. Ces.gens là, disons-nous, forment une
classe à part: ce sont les ilotes de la civilisation.
Et dans notre superbe fatuité, nous nous pavanons à l'om-
bre de nos trésors ; notre plus douce jouissance est d'en
faire étalage et d'en parler sans cesse ; nous déployons à
froid dans nos journaux toutes les pompes du style ; nous
affectons un luxe inoui de paroles emphatiques à la vulga-
risation des talents parisiens, persuadés qu'il suffit à la
gloire des artistes comme aux plaisirs de la France d'en-
voyer insolemment chaque matin par la poste, à ces popu-
lations déshéritées, le superflu de notre enthousiasme de
commande, le récit journalier de nos conquêtes intellectuel-
les , récit pour elles aussi merveilleux que les contes de fées
avec lesquels on endort les enfants dans des rêves qui ne se
réalisent jamais.
Les gouvernements qui se sont succédé en France depuis
soixante ans, si libéraux envers Paris qu'ils ont doté de plus
de vingt théâtres, ont peu fait, il faut le dire, pour le déve-
loppement de l'art dramatique en province. Le pouvoir a
trop longtemps négligé la direction des plaisirs publics ;
mais il comprendra un jour que le théâtre, placé sous le
contrôle de l'administration supérieure, doit être sinon une
chaire de philosophie et de morale, au moins une école de
perfectionnement pour le goût des masses et mie voie ou-
verte aux études littéraires de la jeunesse.
— 33 —
A ne parler que du nord de la France, n'y voyons nous
pas la plupart clés centres populeux s'étioler dans les dis-
tractions les plus triviales, et nos petites villes et nos
communes perdre incessamment la pureté de leurs moeurs,
faute d'un aliment intellectuel capable de les moraliser et de
les intéresser' 1 C'est qu'en effet, rien d'élevé ne saurait mar-
quer la vie d'un peuple si l'éducation de son esprit est né-
gligée, si ce peuple n'est parfois remué dans tout son être
par quelque poétique fiction qui fasse remonter vers l'idéal
le cours ordinaire de ses pensées. A notre avis, il convien-
drait de régulariser le théâtre comme on a régularisé la presse
et le colportage. En inaugurant une réforme complète sous
ce rapport, l'état s'emparerait des rênes de la comédie, de
même qu'il tient en mains celles de la diplomatie et de la
politique; il rattacherait admmistrativement les directions
éparses des départements à un centre commun, d'où émane-
raient l'impulsion, le caractère et les tendances des ouvrages
représentés. Sans doute il est bien que la pensée soit libre;
il faut laisser à l'esprit, à l'imagination, à l'invention dra-
matique des auteurs la carrière largement ouverte. Mais les
doctrines, mais les principes sociaux et littéraires, n'est-il
pas indispensable aussi de les sauvegarder? n'est-il pas
nécessaire qu'avant d'être offerte à un public encore vierge
d'impressions scèniques. chaque oeuvre enfantée dans l'in-
dépendance, — nous allions dire dans le désordre de l'ins-
piration, — soit purgée de l'impur limon ? Le breuvage de
la scène, actif comme un toxique, doit selon nous ressem-
bler à cette potion limpide, qui ne sort de l'officine qu'après
avoir été revêtue du cachet de confiance destiné à en assurer
le salutaire effet.
Dans la plupart des petites villes du nord, les spectacles sont
généralement détestables comme choix et comme expression.
Il est même assez difficile de .préciser à quel répertoire ils ap-
partiennent. Il n'y a pas dix ans que, dans une bourgade de
Champagne dont nous pourrions citer le nom, une troupe
brevetée — Dugazons — jeunes premiers — Marions et
comparses — donnait pour ses débuts : Camille ou le sou-
terrain; c'est-à-dire un conte d'almanach. une niaiserie où
— 34 —
tout est invraisemblance, faute de français et faute de goût.
Pourtant, ce soir là, la salle était comble. Les premières loges
étaient garnies de jeunes et jolies femmes en toilettes élé-
gantes —"robes de soie —"chapeaux"empanachés — binocles
comme à l'opéra italien — éventails comme à la Scala de
Milan ; et vraiment, tout ce monde là ne paraissait pas trop
s'ennuyer. Assurément, la cause n'en pouvait être dans le
mérite et la distinction de la pièce, encore moins dans le
talent des acteurs ; mais en province, où les occasions de
plaisirs sont rares et où tout devient occasion de plaisir, il
faut bien en profiter. Les femmes étaient venues à ce spec-
tacle, parées comme au bal, pour se faire voir et attirer
l'attention; les hommes, pour y quêter les regards et les
sourires des femmes ; c'était un rendez-vous général, rien
de plus.
L'art en effet ne saurait devenir une question intéressante
s'il n'est purement exprimé et compris comme art, et dans
beaucoup de petites localités, le but des représentations
théâtrales a été simplement, jusqu'ici, de mettre en relief
les amours-propres provinciaux et les vanités locales.
A quelques lieues de là, c'est bien pis : on fait de Fart
dramatique avec une naïveté digne du moyen-âge; on en est
encore aux mystères. Voici la fête de l'endroit — la Ker-
messe — comme il l'appellent dans ce bon pays de Flandre.
L'heure des réjouissances publiques a sonné; le théâtre am-
bulant est ouvert: pendant huit jours, le croiriez-vous? c'est
le Christ qui fera les frais du programme. Oui! durant toute
une semaine, le divin martyr va panteler sur d'ignobles
planches : ô scandale ! on va jouer la Passion!—Certes, c'est
là sans doute un grand drame ; jamais victime ne fut plus
héroïque, jamais-sujet ne-fut plus-lamentable-; mais au-
jourd'hui n'en pourrait-on offrir d'autres à la grossière et
ironique curiosité de la foule? car voyez : comme il faut de
l'émotion et du plaisir pour chacun; comme les larmes ne
vont pas aux yeux de tous, et que d'ailleurs tous ne peuvent
pas pénétrer dans l'enceinte où l'on paie plus cher; comme
parmi cette masse compacte, attirée là par une fête et bien
décidée à se divertir, les uns préfèrent le rire épanoui aux
— 35 —
touchantes componctions de la tristesse, — Polichinelle, le
bouffon, le facétieux, le jovial compère. — polichinelle se
chargera d'annoncer le spectacle et d'attirer le public au
bruit de ses sabots, aux pasquinades de son prologue. Ad-
mirez ces baladins sans foi ! ne voilà-t-il pas qu'ils sont de-
venus sans le vouloir de véritables artistes, de mauvais goût,
— il faut en convenir — mais qui font preuve de génie dans
leur amalgame, en mettant en scène, dos à dos, par un
scandaleux et spirituel contraste, les deux natures les plus
opposées, les deux caractères les plus dissemblables, les deux
figures les plus antipathiques : Jésus-Christ et Polichinelle !
c'est-à-dire la vie prise au sérieux — la vie qui n'est qu'une
farce — les deux principes les plus contraires en présence ;
celui qui prêche la souffrance, la résignation et la patience
■— celui qui rit et qui nargue la douleur — la joie et les
larmes — la pitié et l'ironie — le sublime et le bouffon !
Vous voulez des spectacles à la taille de vos esprits et calqués
sur votre humeur — Eh ! hien : à l'homme religieux et
mélancolique une place est réservée dans l'enceinte ; il y
verra en douze tableaux le héros divin, le fils de l'Homme,
se traîner nu et sanglant; il assistera comme à l'heure sa-
crée des ténèbres, à ses souffrances et à son agonie. — A
l'homme sans croyances, au voltairien frivole, à l'impie
insouciant et moqueur, le spectacle de la rue conviendra
sans nul doute : tandis qu'au dedans le Christ monte le cal-
vaire, au dehors Polichinelle fait des gambades ! Et mainte-
nant, av ez-vous saisi le côté philosophique de cette allégorie
profane? n'est-ce point là une image indécente et vraie de
la vie humaine, toujours si amèrement mêlée de pleurs et
de rires ? Ne nous étonnons donc pas du succès de cette in-
digne mascarade, mais déplorons-le, nous qui voulons avant
tout faire marcher le bon goût d'accord avec le respect des
choses révérées.
Au temps où nous sommes, la représentation d'un mys-
tère est une anomalie, un pas rétrograde en tout sens ; elle
accuse la malice des gens qui exploitent la curiosité popu-
laire ; elle témoigne de la légèreté, si non de l'incrédulité
publique: c'est un mal auquel il importe de remédier.
Nous nous sommes souvent demandé, api es avoir été té-
moin de pareilles scènes, s'il ne serait pas à propos que le
gouvernement instituât une intendance des.menus plaisirs
du peuple, comme il en existait une jadis pour les réjouis-
sances royales? Cette intendance, chargée d'administrer
tous les théâtres de France, aurait notamment pour mis-
sion de fixer le répertoire de chaque division départementale,
de réprimer les écarts et les abus, de nommer les directeurs
en leur allouant d'abord, soit sur les fonds de la commune ou
d'un budjet spécial, soit au moyen de ressources créées par
une société d'actionnaires , un traitement fixe auquel pour-
rait s'adjoindre une part déterminée dans les bénéfices éven-
tuels de l'exploitation.
L'administration assureraitainsi une position, une carrière
sinon brillante et lucrative, du moins certaine, à chacun de
ces agents provinciaux, dont l'aptitude et les talents seraient
en outre îémtmérés au prorata des succès de la troupe.
Nous pensons que les théâtres et le public se trouveraient
bien de cette organisation qui répondrait à celle du Théâtre
Français, et dont le principe comme le résultat serait de
vulgariser les saines traditions, d'élaguer les médiocrités,
les parasites qui obstruent les planches, de n'admettre en
un mot à la cour de Thalie et de Melpomène que les plus
dignes et les meilleurs interprètes de l'art.
La représentation d'un mystère est d'autant plus déplacée
aujourd'hui, que la foule se compose à la fois de croyants et
d'incrédules. Il serait donc convenable d'interdire cette sorte
de spectacle qui peut à chaque instant mettre aux prises les
opinions contradictoires de toute une population , sous l'ap-
parence d'un plaisir. Cependant, suivant les lieux et les cir-
constances l'intendance générale pourrait, comme mesure
rentrant spécialement dans ses attributions, tolérer ces re-
présentations ou en prononcer l'interdiction absolue.
Au mo3-en-âge, elles étaient dans les moeurs car les
camps n'étaient pas séparés comme aujourd'hui : il n'exis-
tait alors en pareille matière aucun élément frondeur : cha-
cun croyait et gardait saintement sa foi. Tous, grands et
petits, nobles et vilains, assistaient aux mystères et se si-
— 37 —
gnaieni dévotement au lever du rideau. Le nombre des mé-
créants l'emporte à présent. Polichinelle compte dans la
foule plus de partisans que son sublime antagoniste : —
Polichinelle ! n'est-ce pas l'esprit incarné de la plus détes-
table moitié du XTXe siècle ?
La faveur dont jouit encore dans certaines provinces cette
sorte de spectacles s'explique facilement; c'est qu'ils s'a-
dressent, comme nous l'avons dit, d'un côté aux croyants, de
l'autre aux sceptiques; deux classes d'hommes qui se dessi-
nent là plus nettement qu'ailleurs. En effet, tandis qu'une
partie de la population subit encore l'influence des tradi-
tions orthodoxes et locales, l'autre partie émancipée est en-
trée à pleines voiles dans la région du libre-examen, où elle
prétend avoir jeté l'ancre pour toujours, ignorant qu'une
halte dans les mauvais chemins n'est pas saine et ne saurait
durer. Et pour preuve : c'est que tandis que la ville prime le
village, la capitale domine la ville ; tandis que le ver maté-
rialiste se blottit au fond du coeur provincial, une réaction
spiritualiste s'opère parmi la jeunesse de Paris. Mais la
province n'a pas F air de s'en douter. Là, l'insouciance des
jeunes gens pour tout ce qui touche au noble culte des arts
ou des lettres est honteuse. Pour la plupart, la vie se ré-
sume encore dans la satisfaction des appétits et des sens. Le
développement des facultés intellectuelles s'est brusque-
ment arrêté chez eux après le collège comme le mouvement
de cette merveilleuse horloge cle Strasbourg, à la quelle une
main habile vient de rendre la vie. Cette vie, cette impul-
sion heureuse, le théâtre pourrait sans doute la communi-
quer à ces esprits languissants, à ces coeurs endormis; mais,
il faut le dire, l'art dramatique est peu en faveur en pro-
vince, parce que personne n'y professe ni considération ni
estime pour l'acteur, quelque soit son talent. Les représen-
tants d'un art si digne d'être mis en honneur y sont géné-
ralement fort peu honorés. Le plus souvent le mépris et le
ridicule les poursuivent. Là les moqueurs se souviennent en-
core de l'épithète insultante inventée pour les flétrir. Et
comment aurait-on quelques égards pour ces hommes lors-
que, dans une boutade de mauvaise humeur ou de caprice,
— 38 —
le premier venu peut leur jeter à la face l'outrage et l'af-
front? Cet usage — aussi malséant que celui des billets de
faveurs qui ne favorisent personne — devrait bien être
aboli. (')"il est cruel": il est indigne de notre époque civili-
sée; il est en opposition flagrante avec le respect dû à la
dignité humaine. Pi est vrai que ce mépris général pour la
personne de l'acteur a eu longtemps sa raison d'être dans
les moeurs dissolues, dans l'ostracisme religieux et social
où vivaient les gens de théâtre, mais leur position vis-à-vis
du publie n'est plus la même, aujourd'hui que l'Eglise ne
les inaudit plus, qu'ils remplissent leurs devoirs de citoyens
comme des épiciers ou des notaires, qu'ils tirent à la cons-
cription et paient l'impôt, aujourd'hui que Fleury et Baron
montent leur garde et que la Guimard a son prie-dieu à
notie Dame-de-Lorette.
Les théâtres de province n'en sont pas moins presque
partout déserts. Du nord au midi, dans l'ouest comme à
l'est, les hautes classes les abandonnent parce que le choix
des pièces n'est pas sûr; les masses ne les abordent pas
parceque le prix des places est trop élevé.
Evidemment, tout ceci appelle la réforme : — Panem et
Circenses — « le pain et le cirque » disaient les anciens.
Alors, le peuple pouvait jouir de l'un et de l'autre, tandis
qu'aujourd'hui il faut que l'homme peu aisé se prive du né-
cessaire s'il veut se donner le plaisir du théâtre. Il en ré-
sulte que les salles sont vides, et qu'en province particu-
lièrement, si l'on n'y met ordre au plus tôt, l'art dramati-
que se meurt — l'art dramatique est mort !
D'un autre côté, la plupart des acteurs qui exploitent les
départements n'ont ni entrain, ni goût, ni chaleur. Ils
remplissent tristement les devoirs d'une profession, ce n'est
point un art qu'ils cultivent avec amour. Cela se conçoit,
du reste : commenUchanter et rire, et provoquer les bra-
vos, avec un coeur gros de honte, un estomac qui crie la
faim ? La situation du plus grand nombre est donc déplo-
rable, si Ton songe surtout qu'ils manquent peut-être encore
(11 L'abolition du snflet au Hiêatre est une question pendant" et frrt controversée, la solution en est
difficile — mais die es! plus que jamais a 1 ordre du jour.
— 39 —
moins d'encouragements que de talent et de vocation; car
beaucoup se précipitent de la coulisse sur la scène sans ré-
flexion, sans études, comme s'il s'agissait d'une carrière
ordinaire, d'une place dans un ministère ou chez un ban-
quier. Ce sont ces causes et bien d'autres qui, depuis vingt-
cinq ans, ont contribué à l'abaissement continu du théâtre
en France et à l'indifférence du public.
Une anecdote pour terminer cette digression. —
Dans une ville du nord, populeuse mais positive comme
le sont tous les centres industriels, le propriétaire de la
salle de spectacle étant venu à mourir, le conseil municipal
agita la question de savon" si la ville enchérirait sur les
prétentions des nombreux amateurs de l'immeuble, conve-
nable en tout points à sa destination particulière : on pérora,
on discuta; on ne s'entendit pas. Le conseil peu encouragé
sans doute par l'attrait des représentations que lui offraient
les comédiens ordinaires, guidé plutôt encore par une pen-
sée d'économie, s'en tint à quelques centaines de francs ; ce
fût un riche fabricant de clous qui se rendit adjudicataire
du bâtiment.
Depuis ce jour, la ville n'a plus de salle de spectacle;
mais en revanche, le gros fabricant qui possède hôtel à Pa-
ris et loge aux Bouffes, satisfait de son acquisition, se frotte
les mains et dit aux mécontents, en roulant avec malice en-
tre ses doigts grassouillets une magnifique tabatière à mo-
saïque que lui a léguée par testament son ami Lablache — :
« De quoi vous plaignez-vous? la destination du monument
« n'a pas changé : on y faisait des calembours ; on y fera
« des pointes ! » Ce bon mot a mis les rieurs de son côté;
mais suffira-t-il pour consoler à tout jamais la pauvre ville
déshéritée de son théâtre ?
— Revenons à la Kermesse d'Avenelles. —
- VII.
LA KERMESSE M VILLAGE.
Dès la -veille le préau qui s'étend .devant l'église avait été
orné de girandoles, planté de mai vert, et coquettement
disposé pour la fête. Les marchand forains, les bateleurs,
les devins étaient venus s'installer sous les arbres, et les
villageois accourus en foule erraient à la sortie des specta-
cles autour des boutiques resplendissantes, en attendant les
ménétriers. Ceux-ci arrivèrent enfin, et sitôt qu'ils eurent
pris place sur les tréteaux, sitôt qu'ils eurent ajusté les cor-
des de leurs violons aigre-doux et accordé leurs galoubets
nazillards, la danse commença.
Puis successivent parurent les riches fermieis des envi-
rons entourés de leurs blondes familles, les élégants des
villes voisines et les bourgeois du lieu, gens carrés et bien
nourris dont les joues purpurines attestaient de chaudes
libations, prélude obligé de toutes saturnales depuis les
fêtes de Bacchus.
Mikaël s'avança au milieu d'un groupe de paysans en-
dimanchés. Son allure aisée et singulièrement excentrique
contrastait d'une manière piquante avec la tenue empesée
— 42 —
des villageois qui, à son approche, ouvrirent leurs rangs
pour le laisser passer. Il les traversa sous un feu roulant de
regards et de quolibets auxquels il ne_fit aucune ..attention,
tant son impatience était grande de se mêler aux danseurs
qui formaient déjà leurs quadrilles.
Cependant, au moment où Mikaël formulait selon les rè-
gles de l'étiquette provinciale une invitation convenable à
une jolie brune qu'il avait connue jadis et qu'il retrouvait là
toute pimpante, une sourde rumeur se fit à quelque dis-
tance, et comme il s'enquérait du motif, il aperçut Gene-
viève, pâle et défaite, que Frédéric emportait dans ses
bras.
— Bah ! c'est la fille à Maurice qui se trouve mal,
grommela _un vieillard à figure, sournoise-; c'est la belle
Genevièv e qui se mêle d'avoir des vapeurs comme une du-
chesse : excusez !
Mikaël n'entendit qu'à demi ces paroles, mais assez clai-
rement pour comprendre le degré de curiosité ou d'indiffé-
rence que cette scène allait exciter parmi ses compatriotes.
— Je parierais que cet homme est jardinier, pensa-t-il.
-Il ne se trompait pas; le vieux était un concurrent de
Maurice.
Il y avait là une atroce jalousie de métier.
— Affreux égoïste ! murmura Mikaël en passant près du
campagnard.
Et il se dirigea vers l'auberge où l'on avait déposé la ma-
lade. Il s'approcha d'elle avec intérêt. Geneviève lui tendit
la main.
— Voulez-vous danser avec moi? lui demanda Mikaël.
— Avec vous? fit Geneviève, d'un ton interrogatif auquel
se mêlait un air de doute extrêmement touchant. Pourquoi
pas : je vais mieux, continua-t-elle en se levant et en sai-
sissant avec un tendre empressement le bras de son cava-
lier : — c'est la chaleur qui m'a fait mal; maintenant je
suis rafraîchie, partons.
Et pendant que Mikaël entraînait Geneviève, Frédéric
s'éloignait et" courait cacher ses pleurs derrières les hal-
liers.
Depuis longtemps Frédéric aimait Geneviève; celle-ci l'a-
vait toujours repoussé. Elle l'accueillait plus mal encore
depuis que Mikaël son ami d'enfance était revenu si grand,
si fier et si beau. Le charme des premières impressions de
la vie recèle je ne sais quelle attraction qui, chez les âmes
douées, se transforme avec l'âge en une adoration immense,
éternelle; c'est une sorte de logique enthousiaste dont le
coeur enfant a posé les prémisses, et dont il s'acharne à
poursuivre jusqu'au bout les conséquences, aurisque de ren-
contrer l'erreur. Geneviève était encore sous l'empire de ce
sentiment primitif, et bien qu'elle cherchât à le dissimuler
à elle-même et aux autres, son trouble le révélait assez.
Depuis le bonjour fleuri qu'elle a\ ait osé envoyer à Mikaël
par la fenêtre de la ferme, Geneviève ne dormait plus.
Quand elle l'avait vu s'approcher de ses compagnes et choisir
une autre qu'elle sans daigner l'inviter, son sang avait re-
flué. L'émotion dominant son cotuage avait lassé en un
instant ses facultés patientes; et soit dépit, soit jalousie,
soit amère inquiétude, ne possédant plus assez d'énergie ou
de dissimulation pour se contraindre, une défaillance subite
avait trahi son coeur.
Maintenant le masque était tombé : que lui importaient les
chuchottements du village bourdonnant à ses oreilles, les
caquets de ses compagnes et le malin sourire des vieillards?
elle tenait à son bras celui qu'elle aimait : pour elle le monde
n'existait plus.
— Ah! Mikaël, disait la jeune fille, en fixant sur lui
toute la profondeur de son regard humide de bonheur :
est-il possible que ce soit vous? Oui : je devais vous revoii;
je le sentais là. Dans ces derniers temps surtout, je me
disais : — il reviendra —■ voici les blés mûrs et la Kermesse
d'Avenelles — il reviendra et je le reverrai — il faut que je
le revoie. — J'ai toujours cru aux pressentiments; celui-là ne
m'a pas trompée; Mikaël ! c'est vous; c'est bien vous... mais
on diiait que la danse ne vous sourit plus comme autrefois :
vos goûts ont bien changé n'est-ce pas?
Et la jeune fille portait à ses lèvres l'anneau d'or qu'il
avait passé lui-même à son doigt, au début de leurs amours.
— Ne croyez pas cela, répondait Mikaël, que cette situa-
tion commençait à embarrasser : si j'ai changé, assurément
ce n'est pas pour vous, chère enfant.
En disant ces mots, il tirait de son gilet à la Robespierre
un bouquet de fleurs qu'il effeuillait avec la nonchalante
distraction d'un fat.
Geneviève reconnut ses fleurs et pâlit.
— Je ne vivais à Paris que du souvenir de nos amours.
Il y a pourtant cinq ans de cela ! Eh ! bien ; elles sont tou-
jours belles au fond, de mon âme. Comme nos arbres, nos
champs et nos toits, tout est resté à la même place dans
mon coeur. J'entends encore le crillon et l'alouette de nos
printemps. L'été, je vois les bluets dont nous faisions en-
semble des couronnes.-et pendant les soirs d'automne, la
brise de la vallée semble toujours me dire : aimez-vous —
mais d'une sainte et chaste union, à la quelle les désirs im-
purs de la terre n'oseraient pas toucher...
La jeune fille interdite ne comprenait rien.
Sa main était restée dans la main de Mikaël ; elle la lui
serra naïvement.
Il continua :
— Vous entendez cette musique, Geneviève, et peut-être
n'y êtes-vous plus sensible : l'habitude émousse nos impres-
sions. Pour moi, son prestige dure encore. Je sens qu'elle
me tire des larmes, car c'est la même que j'entendais au-
trefois du moulin de mon pèie. quand les ménétriers tra-
versaient le village entraînant après eux toute la jeunesse
du pays. A cet appel, je quittais l'ouvrage comme les autres,
et j'accourais sur le préau où j'étais heureux près de vous.
0 souvenirs du passé embellis par la félicité présente, vous
êtes étemels ! Sans eux, Geneviève, la vie serait un obscur
tombeau, un enfer sans espoir et sans Gammes; sans eux il
faudrait mourir.
— Et il achevait d'effeuiller le bouquet de Geneviève,
comme pour faire entendre à la jeune fille qu'il lui fallait
aussi vivre de souvenirs.
La paysanne ignorait que chez l'enfant de la civilisation
la parole est un art funeste, une arme inventée pour défigu-
rer la nature.
Lorsque son coeur s'ouvrait avec une joie sincère aux il-
lusions de l'amour partagé, elle ne pouvait concevoir, jeune
femme devenue mûre pour de plus doux combats, que Mi-
kaël, grandi en expérience et en mâle beauté, s'en tint en-
core aux vaporeux élans de l'amour idéal, et qu'il hésitât à
se jeter "dans des bras qu'elle lui tendait si volontiers.
Mais Mikaël „en homme prév oyant ne voulait pas se créer
d'embarras. Il avait lu Adolphe et Werther, et il n'était
nullement jaloux de commencer comme le premier pour fi-
nir comme le second. Mikaël aimait mieux étouffer en lui
toute ardeur sentimentale et se mettre à la poursuite d'une
chimère de boudoir. Il repoussait une boune nature, une
âme tendre, pour adorer une fière idole, aux pieds d'argile
et au coeur d'airain.
Elastique et malléable, mélange de vertu et de faiblesse,
conduisant ses penchants et ses actes par des chemins con-
traires, Mikaël aloutissait pourtant à une individualité forte
et peu commune ; honnête et loyal au fond, mais visant à
l'originalité : sacrifiant tour-à-tour pour atteindre son but
aux divinités faciles ou sévères, aux dieux de la terre ou du
ciel, il 3- avait à la fois chez lui du pav san, de l'homme du
monde et de l'artiste. Candide et généreux à ses heures,
parfois ironique et rusé, il pratiquait en amour les plus du-
res maximes. 11 était de ceux qui disent, l'orsqu'il s'agit des
femmes :
— « L'ingratitude est l'indépendance du coeur. »
Le lendemain, prenant le contre-pied de cette philosophie
malsaine, il inscrivait sur ses tablettes cette pensée subli-
me :
— «• Des ingrats ! Quel grand coeur n'en a fait et n'en veut
faire encore ? »
Aine vaillante, mais de peu d'austérité dans les moeurs,
parce que ses passions au lieu de s'user se retrempaient
dans les désenchantements, ses traits rappelaient ceux de
Byron ou d'Alcibiade. Pour l'imagination, c'était Pindare
tempéré par Tïbulle ; pour les principes, Machiavel corrigé
— m —
par Rousseau. Homme d'esprit et d'un tact sûr, on eut été
quelque fois tenté de lui refuser du coeur. Il eu avait pour-
tant, ainsi qu'on l'apuvoir; mais chez lui, ce viscère enveloppé
" de je ne~sais~quelle"amère ~écorce"que la v ie et la souffrance
devaient adoucir, ressemblait à un fruit d'hiver qui ne de-
vient parfaitement savoureux que lorsque la bise l'a long-
temps secoué et violemment mis à nu sur le sol.
Un pareil caractère explique comment aucune méchante
pensée ne s'était introduite dans l'étrange discours qu'il ve-
nait de tenir à Geneviève ; c'est que, dans son rôle et son
attitude vis-à-vis d'elle Mikaël était de bonne foi. Il pou-
vait bien se résoudre à mentir ; il ne voulait pas la tromper.
11 tenait comme à un cas de conscience, comme à une sorte
de point d'honneur, de ne pas bercer la paysanne des illu-
sions que pour son compte il avait perdues. Renonçant à une
liaison qui l'eût peut-être entraîné trop loin, il jugeait pru-
dent de s'en tenir avec elle aux chastes fleurs du platonisme,
aux serrements de mains, aux protestations lyriques qui n'en-
gagent à rien. D'ailleurs, tout entier à ses nouveaux pro-
jets ; tout plein de la marquise et des succès que lui pro-
mettait cette savante conquête, il ne pouvait, sans risquer
la réalisation d'aussi belles espérances, mener dans le pays
deux intrigues de front.
Pour le moment, il n'y avait dans son âme qu'une seule
corde sonore et vibrante — l'orgueil ! devant laquelle tout
autre voix se taisait.
Sur ces entrefaites, la nuit était descendue. Bientôt les
torches s'allumèrent ; les quadrilles devinrent plus pressés ;
l'élan de la joie populaire fut plus général. Le bruit de la
foule, les rires, les cris, le cliquetis des bouteilles et des
verres donnaient à~là pétulance des campagnards une viva-
cité nouvelle, un entrain plus communicatrf.
Au coup d'archet final, Mikaël ramena Geneviève rougis-
sante vers une rangée de jeunes filles folles, qui riaient à
clochettes en se tenant toutes par le bras.
— Ne partez pas sans moi, lui glissa-t-il à l'oreille ; je.
veux être ce soir votre cavalier.
— m —
Pour toute réponse, Geneviève risqua un petit signe de
tête affirmatif.
Le conquérant s'éloignait, cherchant à épanouir ses grâces
dans un autre coin du préau, lorsqu'il entendit près de lui
le frôlement d'une robe de soie: il se retourna, mais il
ne vit pas la robe de soie ; seulement, deux grands yeux
bleus, transparents comme l'onyx, étaient fixés sur lui avec
pénétration.
Sans perdre mie minute il franchit d'un bond la distance
qui le séparait de Madame de Rosendàël et vint lui de-
mander respectueusement — si elle ne lui accorderait pas
une contredanse?
— Vous arrivez bien tard, lui répondit la marquise d'un
ton qui frisait le reproche ; j'ai plus d'engagements que je
n'eu pourrai tenir ici. Puis elle se détourna lentement, avec
une nonchalance toute langoureuse, pour répondre aux
billevesées d'un élégant jeune homme avec qui elle allait
valser.
— Mikaël n'insista pas et se retira'un peu piqué.
— Cette femme est peut-être une vertueuse coquette,
pensa-t-il ; ce serait dommage : elle vaut la peine d'être ado-
rée. — Nous reviendrons à la charge tantôt : vov;ons; cher-
chons notre pâture ailleurs ; et il se remit tout maussade à
la poursuite de Geneviève qu'il n'eut pas de peine à retrou-
ver.
Elle valsait avee Frédéric.
— Allons, murmura le poète avec humeur, il est écrit
que je serai dupé partout : voici une grande dame qui me
préfère un sot, et un varlet (*) qui marche sur mes brisées
■— cela est gracieux.
Et comme beaucoup d'enfants lutins l'entouraient, curieux
de son costume, et lui demandaient des croquignoles, il fit
pour eux l'acquisition d'une boutique entière dont il entassa
les produits dans leurs pochettes : ce dont ces enfants fu-
rent grandement émerveillés.
Après cette équipée qui le posait en homme généreux
(1) Le Tarlet d'aujourd'hui n'est point le »ao.c d'autreîois — dans le Nord, ou ce nom est encore
emploie — c'est un garçon de feinte — miens. qu*un domestique.
4.
— 48 —
paimi ses pairs et flattait son ostentation, Mikaël allait
quitter le préau, lorsqu'un bras de femme vint s'enrouler
amicalement autour du sien.
— Méchant, fit Geneviève, vous partiez sans moi? Il est
- minuit ;~ si je tardais la lampe seraitTéteihte au logis": vou-
lez-vous me reconduire jusque là ?
— Coquette ! répondit sournoisement Mikaël, je ne
comptais plus sur vous et j'allais bien certainement retour-
ner tout seul au village, quand enfin vous voici : je suis
flatté de la préférence, Mademoiselle, mais avez-vous
songé aux nombreux jaloux que je vais faire; en vérité, j'ai
conscience de troubler le repos de vos adorateurs ; où donc
est Frédéric, et comment ne vous suit-il pas?
Geneviève s'arrêta troublée. Les reproches de Mikaël la
frappaient au coeur. Au village une femme danse sans
honte avec tout le monde, même avec un varlet, celui-ci se
permettrait-il de l'aimer; — c'est le dernier soupir de cette
bienveillante sociabilité du v ieux temps qui se meurt ; —
mais les paroles amères que venait de prononcer Mikaël
révêlaient des soupçons outrageants; Geneviève en était
cruellement blessée.
— Ingrat, reprit-elle avec une soi te de surprise mêlée
d'appréhension muette, comme vous êtes devenu pervers !
Cependant, au milieu de ces émotions vraies et de ces ja-
lousies feintes, de ces péripéties et de ces récriminations, le
couple continuait sa marche. Il s'avançait à travers sillons
et ravins, et s'égarait parmi les dernières moissons en des
sentiers frayés à peine, en des chemins obscurs et sans is-
sue, dangereux pour la vertu de celle qui s'y confiait à une
pareille heure et en pareille compagnie. Mais l'homme qui
entraînait ainsi Genevivève ne songeait même pas alors à.
lui baiser le bout des doigts. Sûr d'elle comme de lui, son
amour-propre était satisfait: il n'en demandait pas plus.
Que lui importaient d'ailleurs les langueurs d'une pauvre fille,
à lui devenu homme du monde, homme de caprice et de
loisir, à lui qui briguait les faveurs d'une marquise et qui
se sentait assez d'audace et de persévérance pour les obte-
nir? Geneviève n'était plus pour lui qu'un hochet, un

Un pour Un
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