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Gerbes d'épis, poésies, par Louis Astouin

De
297 pages
Dentu (Paris). 1853. In-8°.
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Marseille. — Typ. et Lith. Barlatier-Foissat et Demonchy, place Royale, 7 A.
GERBES D'EPIS
POÉSIES
PAR.
LOUIS ASTOUIN.
Dans ce monde semé de vices et de roses,
Je ne cultive que deux choses :
La poésie et le travail.
PARIS.
CHEZ DENTU , LIBRAIRE ,
PALAIS ROYAL.
1853.
Il y a deux siècles environ, un menuisier,
Adam Billaut, publia quelques vers, et la
France entière poussa des cris d'étonnement et
d'admiration. Un ouvrier poète, comment pou-
vait-on concevoir pareille chose au milieu du
Grand siècle, alors qu'un paysan, au dire de
Labruyère, n'était pas un homme , qu'un
industriel l'était à peine; alors que les dons de
6
l'intelligence semblaient n'avoir été départis
qu'à ceux que favorisait ou la naissance ou la
fortune? La chose ne pouvait se concevoir;
aussi, ce préjugé se prolongea avec tout ce
qu'il avait d'absurde, d'injurieux, jusqu'à une
époque de rénovation sociale.
La Révolution de \ 789 reconnut enfin, après
tant de siècles, et proclama l'égalité parmi les
hommes pour lesquels, en effet, la nature et
la Providence n'ont créé aucune distinction.
Cette juste et tardive réparation porta bientôt
ses fruits. Du moment où il fut permis à tous
de prétendre aux positions qui exigent de la
bravoure ou des talents, du sein de cette majo-
rité si long-temps méconnue ou plutôt méprisée,
surgirent en foule des hommes qui se sont
illustrés dans tous les genres de mérites. Les
ateliers, les rudes travaux des champs donnè-
rent à la France étonnée et fière de tant de
7
richesses ignorées jusqu'alors, des orateurs,
des poètes, des artistes, des diplomates et ces
jeunes généraux qui ont porté si haut et si loin
la gloire de nos armes. Il faut le dire aussi :
peut-être si le calme eût suivi cette première
révolution, si les espérances qu'elle fit naître
n'eussent point été déçues, si de terribles et
longues luttes n'eussent tenté de l'arrêter dans
sa marche, peut-être de pareils résultats n'au-
raient point eu lieu. Mais ce long et merveilleux
drame, où parurent comme acteurs intéressés
tous les peuples, tous les princes de l'Europe,
ces guerres dont chaque campagne est une
épopée comme n'en présente l'histoire d'aucune
nation, et plus tard, après le retentissement
des batailles, le nouveau retentissement des
combats de la tribune, du journalisme et de ces
tentatives hardies pour obtenir l'exécution de
promesses solennellement jurées, constamment
8
violées, tout cela était bien fait pour faire
naître de sérieuses méditations, pour fournir
de précieux documents à la plume de l'historien
et du poète.
Aussi, voyez avec quelle fécondité, avec
quels succès, sur combien de sujets divers la
pensée s'est produite depuis un demi-siècle ;
mais surtout, voyez quels sont ceux qui ont
pris part à ces travaux de l'intelligence; ils
appartiennent, si non en majorité, du moins
en très-grande partie à la classe qui jadis ne
pouvait et ne devait s'occuper que de travaux
mécaniques. Je ne ferai point ici l'énumération
des ouvriers littérateurs. La plupart, insou-
cieux de renommée, ne voient dans leurs
oeuvres qu'un délassement aux fatigues de
l'atelier, et n'envient d'autre gloire que l'ap-
probation de quelques amis. Il en est cependant
qui, non moins modestes, ont vu leurs noms
9
proclamés, leurs productions lues, applaudies
par tous les hommes de goût et de savoir. Qui
ne connaît Reboul, et Poney, et Pierre Du-
rand, et Hegesippe Moreau, que j'aurais dû
citer le premier, et tant d'autres que je pourrais
mentionner encore?Tous sont ouvriers, tous
manient alternativement avec zèle l'instrument
du travail, avec amour la plume du littérateur
ou du poète. Et ce qui doit rassurer les hommes
qui craignent ou feignent de craindre que le
développement et la propagation de l'intelli-
gence chez la classe ouvrière peuvent amener
plus tard des perturbations sociales, c'est
qu'aucun de ceux que je viens de citer n'a cher-
ché à sortir de sa sphère. Reboul, après avoir
reçu la visite et les félicitations de Chateau-
briand et de Lamartine, est resté à son pétrin ;
Pierre Durand manie encore le rabot ; la main
de Poncy écrit alternativement de jolis vers
40
et manie la truelle, et Astouin, après avoir
rempli honorablement un des mandats les plus
flatteurs qui puissent être donnés à un citoyen,
celui de représentant du peuple, a repris ses
modestes et fatigants travaux. Croit-on qu'il
lui eût été difficile de se faire , comme tant
d'autres, une position non pas plus hono-
rable, mais selon les idées du jour plus élevée?
Il n'y a pas songé; l'ouvrier en général ne sait
ni flatter ni servir. En voici la preuve :
Arrière, courtisans! mon coeur incorruptible
A vos séductions ne fut point accessible :
De vos vaines grandeurs je ne suis point jaloux.
Quand vous sollicitiez ma pure conscience,
J'opposais à votre or ma fière indépendance :
Une pauvreté libre est un trésor si doux !
Et puis, quels sont les sujets qu'ont choisis
ces poètes populaires? Leurs inspirations sont
11
bien autre chose que celles qui conduisirent la
plume des Adam Billaut et de quelques rares
imitateurs qui ont suivi ses traces. Ceux-ci ne
connaissaient et ne pouvaient chanter que les
impressions des sens, les délassements de la
bouteille, les joies bachiques, les plaisirs ma-
tériels : ils ne savaient pas autre chose ; la part
que la société leur avait faite, la catégorie où
elle les avait parqués et d'où ils ne devaient
jamais sortir, étaient pour eux une rétine éten-
due sur leurs cerveaux qui ne leur permettait
pas de concevoir des idées plus nobles. Il n'en
est point ainsi des poètes à qui une émancipa-
tion sociale, tout imparfaite qu'elle est, a
montré un plus vaste horizon : leurs chants
respirent la poésie de l'âme, ne s'abaissent
guère jusqu'aux jouissances matérielles, et
surtout ne s'avilissent pas par la flatterie envers
les grands. Je voudrais que dans cette courte
12
notice il me fût donné assez d'espace pour
montrer, par de nombreuses citations, tout
ce que leur poésie révèle en grandeur d'âme
et en nobles idées. C'est toujours, et on le
reconnaîtra particulièrement chez Astouin,
Dieu, la description des grandes scènes de la
nature, l'espoir dans l'avenir, le travail, les
plaisirs du coeur, les douces jouissances de la
famille et du foyer domestique.
Ces réflexions en amènent une autre que le
lecteur aura faite sans doute : à ceux qui réu-
nissent aux dons de l'inspiration et de l'esprit
la quiétude et le repos que donne la fortune,
il est aisé, sur leurs moelleux coussins, de
traduire en prose harmonieuse ou en vers
élégants les pensées qu'ils ont eues dans un
moment heureux. Mais celui qui, pendant une
journée, sans relâche et sans repos, a frappé
du marteau, poussé la brouette ou scié des
13
planches, quel temps lui reste-t-il pour se
dédommager de ses fatigues avec les délasse-
ments de l'étude et des lettres? Quelques heures
à peine, dérobées au sommeil.
Il est des professions cependant dont le tra-
vail, entièrement mécanique, n'interdit pas
le travail de la pensée. Tout en accomplissant
certaines actions manuelles, on peut coordon-
ner des idées, composer même et retenir des
vers pour les écrire plus tard. Cette ressource
est refusée à Astouin : le genre de ses travaux
ne lui permet aucune distraction; tout le jour
en contact avec le nombreux personnel qui
tient au commerce et aux affaires, tout le joui-
occupé à discuter des questions fastidieuses
d'intérêt, à recevoir et à transmettre des ordres,
peut-il un seul instant sortir de ce cercle étroit
où son intelligence est renfermée? Non sans
doute, et ce n'est qu'aux heures du soir, quand
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son esprit est fatigué comme son corps, qu'il
peut enfin se livrer à de plus doux travaux.
Mais les préoccupations de la journée n'ont-
elles laissé aucun souvenir? ne viendront-elles
pas se mêler aux pensées du poète? On le
croira difficilement et on concevra toute la
valeur, tout le mérite des compositions faites
dans des conditions semblables. Cependant,
à l'élévation des pensées, à l'élégance des vers,
à la mélancolie qui respire dans toutes ses
oeuvres, on les croirait écrites au sein du calme
et du repos, si nécessaires aux travaux de
l'étude.
Mais j'en ai trop dit peut-être, l'éloge de
ces poésies m'est interdit : lié avec l'auteur par
sympathie, par une communauté d'idées et
d'espérances, cet éloge paraîtrait suspect sous
ma plume. Je puis cependant signaler, comme
ayant particulièrement attiré mon attention,
15
les pièces au bas desquelles j'ai vu le mot
interné, et cela ne m'a nullement surpris;
rien n'inspire mieux que les regrets causés par
l'éloignement de la patrie ou par la privation
de la liberté. C'est sous les plombs de Venise,
dans les cachots du Spielberg que Sylvio Pellico
traça d'avance ses récits les plus émouvants ;
c'est entre les murs de Sainte-Pélagie que
Béranger nous a donné ses chants les plus
suaves. De même que la vapeur comprimée
produit et accélère le mouvement, la com-
pression morale enflamme l'imagination, en-
fante les grandes et nobles pensées.
A. LARDIER.
MA BIOGRAPHIE.
Ci-git qui, quoi ? ma foi personne , rien !
I.
Le jour que je naquis les cieux étaient sereins ;
Un soleil tiède et pur éclairait la nature ;
Des dépouilles de leur parure.
Les bois , les Heurs et la verdure ,
Encombraient les gazons des rustiques chemins.
18 MA BIOGRAPHIE.
L'Angelus de midi sonnait la douzième heure.
Quand mes yeux s'ouvrirent au jour ;
De mes vagissements je remplis ma demeure
Et mon berceau reçut le fruit d'un chaste amour.
Ma couche ne vit point la gent courtisanesque
Saluer mes premiers souris ;
Le nom qu'on me donna ne fut point romanesque :
On m'appela tout simplement Louis.
Mon baptême fut gai, gais furent les convives.
Le prêtre desservant fut content du parrain ;
L'Église profita de ses prérogatives,
Et mon front fut lavé dans l'eau de son Jourdain.
Tout ce qui des enfants altère l'existence ,
Tout ce qui nous fait craindre une précoce mort,
Mon corps dut l'essuyer; mais, dans sa bienfaisance,
Le ciel me préparait un magnifique sort.
MA BIOGRAPHIE. 19
Bientôt, pressé d'éclore au langage, à la vie,
Je bégayai tout bas les mots : Mère, Jésus.
Je parlais et ma voix exprimant mon envie.
Du patois provençal harmonisait les us.
Tel le frêle arbrisseau qui croît au pied du chêne.
Voit fleurir ses rameaux sous l'abri paternel.
Et, joyeux de grandir où son amour l'enchaîne ,
Élève son feuillage et son front vers le ciel.
Je m'élevais ainsi sous l'heureuse tutelle
D'un père dont l'honneur fut toujours le seul lot ;
Et qui, simple ouvrier à sa tâche fidèle,
Me donna son amour et son travail pour dot.
A peine de leurs fleurs ornant ma tête blonde ,
Sept printemps à la vie avaient formé mon corps',
Que déjà ,daris mon coeur, une flamme féconde.
Pour Dieu, pour la nature, éveillait mes transports.
20 MA BIOGRAPHIE.
II
J'étais bien jeune encor que déjà ma pensée,
Dans les champs éthérés quelquefois élancée,
Me transportait vivant dans un monde enchanteur
Où l'être se révèle à son Dieu-Créateur ,
Où des vices impurs, esclave libérée,
De célestes parfums et d'amour enivrée ,
L'âme goûte en silence et dans la volupté,
Les précoces faveurs de sa félicité.
Il me souvient parfois, que, bien loin de l'école ,
Quand du soleil couchant la rougeâtre auréole .
Dore l'algue où la mer laisse endormir ses flots,
J'allais voir ses rayons scintiller sur les eaux;
J'allais pour contempler ces ravissants spectacles
Où le nocher souvent lit de sombres oracles.
Et, quand l'airain sacré, par ses pieux accents,
MA BIOGRAPHIE. 24
Réveillait de la mer les échos languissants,
Ivre d'illusions, de poétiques rêves ,
Pensif, je délaissais les solitaires grèves ,
J'abandonnais la mer en jetant un adieu
A la terre, au soleil, à la nature, à Dieu !
Puis le coeur obsédé d'une vague tristesse,
Évitant les ébats qui charment la jeunesse,
Je regagnais mon toit où l'amour maternel
Me prodiguait toujours ses caresses de miel ;
J'étais heureux ! en moi la douce poésie
Me versait largement sa divine ambroisie
Et changeait mes pensers en harmonieux sons,
En prière, en murmure, en soupirs, en chansons ;
Sur les bords de la mer, dans les champs, à l'église,
J'aimais les chants de l'orgue et les chants de la brise ;
Ils parlaient à mon coeur, mon coeur les chérissait,
Car ils semblaient toujours dire ce qu'il pensait.
22 MA BIOGRAPHIE.
III.
Mais après l'âge d'or s'ouvrit l'âge des peines.
Au bagne du travail, hélas ! chargé de chaînes,
Je fus jeté bien jeune ; et depuis, tous les jours,
Écrasé sous le poids des fardeaux les plus lourds ,
J'ai cherché, dans ce monde où tout n'est que matière.
Un éclair de bonheur, un rayon de lumière,
Sans que rien, dans ce gouffre où pleure le malheur,
Ait charmé mon ennui, ni consolé mon coeur.
L'horrible enfer du Dante et toutes ses tortures ,
Les limbes du Vésuve aux effrayants murmures,
Les cachots de Venise et le pont des soupirs,
La Bastille, tombeau de si nombreux martyrs,
A mes yeux dégoûtés, n'offrent point les supplices,
Que ma profession, cette usine des vices,
Offre au poète né pour vivre avec les fleurs...
MA BIOGRAPHIE. 23
Mais ne rappelons pas ces cruelles douleurs ,
Dont mon coeur ulcéré saigne encore à cette heure,
Car c'est dans cet enfer qu'il faudra que je meure !
Fuyez de mon esprit souvenirs dégoûtants !
Fuyez, envolez-vous sur les ailes du temps !
En pensant à mes maux que votre voix réveille,
Un blasphème incessant bourdonne à mon oreille.
Un déluge d'horreurs, d'injures et de cris ,
Comme un terrible songe inonde mes esprits ;
J'entends, j'entends toujours l'épithète choisie,
Que lançait à mon nom la noire jalousie
De vils sots contre moi par l'orgueil ameutés.
Ameutés contre quoi? contre mes facultés !
Contre ce noble instinct qui porte vers l'étude
Et qui fait oublier la vile servitude !
Oh ! te voilà bien tel que tes maîtres t'ont fait,
Peuple, que j'ai toujours couvert de mon bienfait,
Te voilà déchaînant contre un futur poète
24 MA BIOGRAPHIE.
Des sarcasmes amers l'odieuse tempête.
Qu'importe, il saura vaincre et tes cris et tes coups;
Tu le verras grandir et plus sage et plus doux,
Par ses douceurs l'étude engendre la sagesse !
Et lui, le coeur rempli d'une calme allégresse,
Couronnant son front pur d'un éclatant rayon,
Et de gloire et d'amour ennoblira son nom.
IV.
Du travail, du travail : pour moi que tout soit lucres.
Cotons, laines, cafés, campêches, blés et sucres,
Encombrez notre port, nos provisoires docks !
Moissons de tout pays alignez-vous en blocs !
Sur nos quais spacieux, que vos masses splendides
S'élèvent à nos yeux comme des pyramides.
Du travail, du travail : venez, châteaux ailés,
MA BIOGRAPHIE. 25
Qui vers des bords lointains vous étiez envolés,
Venez aux portefaix confier vos richesses !
Chez eux n'existe point de craintes, de mollesses.
Ils sont là mille Ajax, avec leurs bras nerveux,
Si les cieux s'écroulaient, ils soutiendraient les cieux !
Moi, je suis jeune, mais, pour bien remplir ma tâche,
Je me porte partout et, courbé sans relâche,
Sous de légers fardeaux que je puis soulever,
Quoique affublé du bât je me plais à rêver. ;
Je pense à l'Éternel, à ses oeuvres divines ,
A Palmyre, à Memphis, à toutes les ruines,
Que sa main dispersa sur les mondes détruits.
Pour moi tout est désert et les quais sont sans bruits ;
Partout je vois des fleurs, des vallons, des prairies,
Des bosquets, des béals, des oasis fleuries.
La mer s'offre à mes yeux calme comme un miroir,
Folle comme un joueur réduit au désespoir ;
Les étoiles du ciel éblouissent ma vue ,
26 MA BIOGRAPHIE.
Je passe Lamartine ou Buffon en revue,
Je me transporte ainsi loin de mon atelier ,
Et j'oublie en chantant les sots et mon métier.
V.
Puis le soir vient, le soir ; ah ! quel moment suprême
Le soir je vais rêver aux mystères que j'aime :
Tantôt, sur le sommet d'un solitaire mont,
Tantôt, suivant, pensif, de l'aval à l'amont,
Quelques ruisseaux fangeux où les crapauds coassent.
Souvent sur le rivage où les sables s'entassent,
En pesant un atôme, en interrogeant Dieu,
Entre la terre et lui je me cherche un milieu,
Je me bâtis un monde, un Eden , loin des hommes,
Loin de cet antre obscur où nous vivons en gnomes.
Afin de respirer et de vivre un moment
De cet air qui, la nuit, tombe du firmament.
MA BIOGRAPHIE. 27
VI.
J'avais seize ans ; soudain se glissa dans mon âme
Un reptile, un poison, un terrible amalgame
De feux, de passions, de peines , de bonheur .
L'aiguillon de l'amour avait piqué mon coeur !
J'aimais, je chérissais une vierge divine :
C'était la chaste rose et la blanche aubépine ,
C'était un doux génie, une étoile des cieux,
Une colombe errante en ces terrestres lieux,
Hélas ! la nostalgie éteignit ses prunelles ;
Au souffle du Seigneur livrant ses blanches ailes,
Elle reprit son vol vers le ciel des élus,
En vain je l'attendis : elle ne revint plus !
De ce funeste jour commencent mes alarmes.
Oh ! que de fois les yeux mouillés de douces larmes.
28 MA BIOGRAPHIE.
Que de fois, quand l'amour vint me sourire encor,
J'ai regretté Laurence avec nos projets d'or.
Temps heureux ! jours sereins coulés dans l'espérance
Pourquoi m'avez-vous fui ? Pourquoi dans l'ignorance
Où je vivais alors ne suis-je pas resté ?
Je ne connaissais point votre méchanceté,
Hommes vils, qui n'avez d'autre Dieu sur la terre
Que l'argent et l'orgueil ! En proie à la matière,
Vous vivez d'une vie où tout n'est que douleurs,
Où le serpent du mal se cache sous des fleurs,
Où l'immonde égoïsme aiguillonne les âmes ,
Où l'enfer de l'envie a transporté ses flammes,
Où tout n'est que mensonge et que rapacité.
Où tout est tolérable, hormis la vérité ! !...
VIL
Et l'on donne à cela le doux nom d'existence !
Revenez, revenez , jour de l'adolescence !
MA BIOGRAPHIE. 29
Heures où je goûtais des plaisirs enfantins,
Où d'espoir et d'amour je tressais mes destins.
Revenez , voluptés avec l'âge envolées !
Par vous , par vos douceurs, les âmes consolées
Retrouvent, ici bas, cette félicité,
Qui transporte vivant à l'immortalité.
Mais, hélas! tout s'enfuit, tout passe comme l'ombre ;
A peine de seize ans, atteint-on le pénombre ,
Que déjà , dans le coeur, le vice s'est glissé.
Adieu , l'adolescence et son joyeux passé!
Adieu , toutes les fleurs ! Adieu, tous nos beaux rêves !
Comme ces pèlerins qui, de grèves en grèves,
Cherchent dans les déserts quelque verte oasis,
Nous foulons tristement, non des sentiers choisis,
Mais des chemins couverts de ronces et d'épines
Qu'encombrent les débris des humaines ruines,
Que termine toujours l'abîme du tombeau !
30 MA BIOGRAPHIE.
VIII.
Et de nos jours avant de quitter le fardeau ,
Que de déceptions l'avenir nous prépare !...
Pour moi, de ses trésors , Dieu ne fut point avare ;
Si mon berceau n'eut point de glorieux flatteurs,
Si, dès mes premiers ans, je connus les douleurs ,
J'ai pu, du moins, toujours guidé par l'espérance .
Recueillir les doux fruits de mon intelligence ,
Nourrir mes jours d'étude et mon esprit de bien,
Epeler mes devoirs au livre du chrétien,
Et, dans les vastes champs de la littérature,
Comme dans un miroir , contempler ma nature.
Hélas ! dès ce moment je n'ai pu contenter
Mon coeur né pour aimer, pour croire et pour chanter.
Semblable à l'oiseau roi qu'en cage l'on enchaîne ,
Je trouvais trop étroit le terrestre domaine ;
MA BIOGRAPHIE. 31
Pour mon esprit, le monde était une prison;
Un ciel sombre, borné par un double horizon ,
Semblait ensevelir dans un noir mausolée,
Mes jours sans avenir, mon âme désolée :
« Pleure, pauvre captif, » me disais-je souvent.
« Au culte du vrai bien, ouvre ton coeur fervent.
« L'auréole de feu qui couronne ta tête,
« A transformé ton âme en âme de poète ;
« La gloire et la douleur s'incarneront en toi,
« Car un jour tu seras l'élu du peuple roi ! »
Et l'étude allégeait mes peines convulsives ;
Fêtes , jours de repos et minutes oisives.
Nuits que Dieu désigna pour reposer le corps,
En aiguisant mes goûts, enivraient mes transports;
Byron, lorsque minuit répandait ses ténèbres,
Remplissait mes pensers de ses pensers funèbres ;
Racine quelquefois effaçait mes ennuis ;
Gilbert, le grand Gilbert, poétisait mes nuits ;
32 MA BIOGRAPHIE.
Le Cygne de Mâcon, dorant mes insomnies,
Prêtait à mes soupirs ses vives harmonies ;
Moreau, Poncy, Reboul excitaient mes penchants,
Et le ciel dirigeait mes mystérieux chants ;
Mon vers, qui, jusqu'alors, s'exhalait en murmure.
Sur le papier glissant, déploya sa mesure ,
J'écrivis ; sous ma main, mon verbe prit un corps,
Et mes premiers essais furent des chants de morts.
Cependant, de mes jours, la trame prolongée
Atteignit de vingt ans l'éphémère apogée ;
En moi, le feu sacré centupla ses ardeurs ;
Le monde m'apparut comme un berceau de fleurs,
Je voulus le connaître et cultiver l'envie...
Mais, à peine mon coeur eut-il connu la vie ,
Que des illusions le charme s'envola.
Hélas ! semblable alors à l'abeille d'Hybla,
De plaisirs en plaisirs et de peines en peines ,
Fasciné par l'attrait des chimères mondaines,
MA BIOGRAPHIE. 33
Harcelé par l'erreur de mille préjugés,
Je devins le moteur de mes sens insurgés ;
Mon esprit déréglé ne connut plus de maître ;
Tout être harmonieux électrisait mon être !
Étude , poésie, amours, émotions,
Rêves nés de l'amour, pivot des passions.
Chagrins que l'âme seule en secret sait comprendre ,
Transports, échos du coeur que rien ne saurait rendre,
Charmes dont le vulgaire ignore les douceurs ,
Larmes où le sourire étoile les douleurs,
Tout prêta son délire à mes jeunes années,
Mais seule la raison guida mes destinées !
IX.
Chrétien, pour m'affermir, j'eus recours à la foi ;
Comme un spectre, la mort se dressait devant moi;
3
34 MA BIOGRAPHIE.
« Mourir si jeune, hélas ! » soupirais-je en moi-même,
« Mourir, sans que du ciel, la lumière suprême
« N'ait fait luire à mes yeux sa divine clarté,
« Sans donner à mon nom quelque célébrité !
« Oh ! voilà ce qui tue et torture ma vie !
Et l'amour de la gloire attisait mon envie ,
Et du matin au soir répétant ces discours,
A mes tristes pensers je donnais libre cours
Jours bénis où le ciel souriait à mes songes,
Où l'esprit tout peuplé de gracieux mensonges,
En épurant mes jours , j'attiédissais mes sens :
D'un val semé de fleurs les rustiques encens,
Un lézard se glissant à travers des décombres ,
Le soleil de juillet dégagé de ses ombres ,
Un papillon errant sur les bords des ruisseaux,
L'arc-en-ciel réfléchi par le miroir des eaux,
L'hirondelle effleurant les falaises fleuries ,
Me suggéraient toujours de vagues rêveries;
MA BIOGRAPHIE. 35
L'orage me plaisait : dans l'orchestre des vents,
Dans les soupirs du saule aux longs rameaux mouvants,
Dans la foudre tombant sur la flèche gothique ,
Enlaçant de Franklin la spirale électrique ,
Dans la lune glissant à travers le ciel bleu,
J'aimais la poésie et j'étudiais Dieu !
X.
Mais sous l'âge de fer de ce siècle égoïste ,
Quand tout passe au compas de l'aride algébriste,
Quand du positivisme exaltant les bontés ,
L'homme vit pour l'argent et pour les voluptés,
L'art de chanter en vers est trop passé de mode ,
S'ériger en Zoïle est chose plus commode !
Un poète : allons-donc ! c'est un esprit fêlé ,
Un fils de Némésis qu'on a démuselé ,
Qui fouettant sans pitié , les vices et le monde
36 MA BIOGRAPHIE.
Joint aux chants de son luth une lourde faconde.
Hantez-vous les lambris de quelque estaminet?
Jouez-vous les échecs ou bien le lansquenet?
Etes-vous dans le monde un courtisan volage?
Comme un geai, savez-vous changer votre plumage?
Brodez-vous de bons mots sur les Guêpes de Karr ?
A Mabile, au théâtre ou bien au lupanar,
Conduisez-vous parfois quelque folle lorette ?
Fumez-vous, en lion, le musc, la cigarette?
Montez-vous un coursier? on vante vos talents,
Vous êtes renommé pour le roi des galants,
D'un monde corrompu vous faites les délices
Et la fortune alors seconde vos caprices.
XI.
De ce siècle d'argent voilà les beaux esprits !
Semblables à ces fats que Gilbert a décrits
MA BIOGRAPHIE 37
Prodiguant leurs dédains et l'insulte aux poètes,
Eux, n'ont d'autre talent que d'entasser des dettes.
Par ces sots, un Mécène est de même abhorré;
Oh, que de fois, le coeur de dégoût ulcéré,
Que de fois sous le faix d'une longue amertume,
J'ai brisé sous mes doigts mon ouvrière plume !...
Mais le public comprit le poète et ses chants,
Et sa voix effaça les sarcasmes méchants
Dont m'avaient abreuvé pendant plusieurs années,
De mes vils détracteurs les meutes combinées ,
Et depuis je travaille, et Guttemberg parfois
Se fait le juste écho de ma biblique voix ;
Rien ne peut arrêter ma verve continue :
Le travail vivifie et l'oisiveté tue!
A défaut d'un Mecène encourageant mes vers,
L'amour, l'amour des arts dirige mes concerts.
Le jour, quand l'ouvrier aux fatigues s'exerce,
Aux bruits de l'industrie, au milieu du commerce,
38 MA BIOGRAPHIE.
Au contact d'un langage âpre, blasphémateur.
Je chante des quatrains que module mon coeur.
Et, dans ce grand concert de rauques harmonies,
Où les cris ; gare ! hola ! les vives ironies,
Traduisent du travail les peines, les rigueurs ,
Du jardin de Sapho je cultive les fleurs ;
Je pleure sur le peuple et sur son ignorance ;
Je me penche souvent sur le sein de la France
Pour l'appeler ma mère ! et mes émotions
Se traduisent toujours en lamentations.
Décembre 1847.
PRELUDES.
La méditation rend l'homme heureux et juste !
L. ASTOUIX.
Méditer, c'est savoir remplir
Ses loisirs fortunés, ses solitaires heures ;
C'est s'élever vivant vers les saintes demeures ;
C'est vider chaque jour la coupe du plaisir !
La feuille que le vent détache du vieux chêne,
Le hibou qui gémit dans la forêt prochaine,
Le rossignol amant des roses et des nuits,
L'hirondelle abritant son nid à nos tourelles,
40 PRÉLUDES.
Les bruyères cachant les grises sauterelles,
Les vignes ombrageant de champêtres réduits ;
Le ver qui dans la fange étale sa paresse,
La rosée où l'oiseau s'abreuve avec ivresse,
Le soleil dont les feux jaunissent les moissons,
Le doux gazouillement des fauvettes timides,
Les saules effleurant l'azur des eaux limpides ,
Le ramage incessant des orgueilleux pinsons ;
Les buissons épineux où courent les mésanges,
Des ramiers voyageurs les rapides phalanges,
L'yeuse que les vents balancent sur les monts,
Des vagues feux-follets la lumière indécise,
Les ombres de la nuit que dissipe la brise,
Et l'aube colorant les airs de ses rayons ;
La mer avec ses flots et ses nombreux rivages,
Les cieux qui, dans leurs flancs, cachent de noirs orages.
PRÉLUDES. 44
La terre où l'homme en vain cherche la liberté,
Le temps qui couche tout sous sa faux meurtrière,
La mort qui des humains disperse la poussière,
Et la gloire promise à l'immortalité ;
Tout cela n'a-t-il pas sa vague poésie?
Quand de tous ces objets la pensée est saisie ;
Quand l'âme va cherchant sur l'aile des désirs,
L'invisible secret qui lie à toutes choses ;
Des fleurs de la pensée et du parfum des roses,
Quel être n'a jamais embaumé ses loisirs?
Tout homme sait sentir : tout corps a besoin d'être !
L'âme ne reconnaît que Dieu seul pour son maître !
Dès qu'elle peut briser son cachot et ses fers,
Elle aime à se mirer dans les fleuves célestes ;
A s'enivrer d'amour dans les sites agrestes
Et, libre, à respirer au sein de l'univers.
42 PRÉLUDES.
C'est pourquoi, tout ce qui colore nos idées :
Les vertes oasis par les eaux inondées,
Les ruisseaux vagabonds sillonnant un coteau,
Les troupeaux bondissant dans de gras pâturages,
Les lacs réfléchissant de bizarres nuages ,
Nous font aimer la vie en sortant du berceau.
On aime à comparer les effets et les causes ;
A cueillir dans leurs nids les fauvettes écloses ;
A chasser dans les champs les moineaux maraudeurs;
A suivre Galatée errante sous les saules ;
A voir l'horizon teint de douces auréoles ;
Et du printemps des jours à cultiver les fleurs.
Puis l'âge vient où l'homme a besoin de connaître
Combien le vice, hélas ! est fatal à notre être,
Et comment la vertu s'oppose aux passions.
Heureux, alors, heureux, qui sait, exempt d'envie,
PRÉLUDES. 43
Pour se dédommager des chagrins de la vie,
Unir la poésie aux méditations !
Méditer , c'est savoir remplir
Ses loisirs fortunés , ses solitaires heures ;
C'est s'élever vivant vers les saintes demeures ;
C'est vider chaque jour la coupe du plaisir !
Marseille, le 15 Mai 1847.
INVOCATION.
IMITE DE LAMARTINE.
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,
Souviens-toi de moi dans les cieux.
LAMARTINE.
Blanche reine des nuits , céleste messagère !
Toi, dont le sombre éclat console mes douleurs ;
Astre mélodieux, dont la vague lumière
Répand sa clarté sur mes fleurs ;
De ton char élancé des sphères éternelles ,
Détache sur mon front un doux rayon d'amour ;
Viens briser mes chaînes corporelles
Et m'enlever dans ton séjour.
46 INVOCATION.
Est-il, dans l'infini de ton immense empire ,
Une oasis de paix où l'âme humaine aspire ?
Retrouve-t-elle là le calme du Léthé?
Ah ! si près du Seigneur tout doit être allégresse ,
Si tout doit réfléchir des cieux la pureté,
Laisse , laisse , à mon coeur flétri par la tristesse,
L'espoir de l'immortalité.
Astre, qui me berças de ta mélancolie,
Cache aux yeux des méchants mes pleurs, mes repentirs
Reprends les doux parfums de mon âme affaiblie ;
Emporte vers les cieux l'espoir de mes soupirs.
Hélas ! si de mes chants tu comprends les désirs,
Sur la terre d'exil où doit finir ma vie ,
Recueille au moins mes souvenirs !
LE RETOUR DES FLEURS.
Viens, doux printemps. Dieu d'amour et de vie,
Descends du ciel sur l'aile du zéphir.
(Chanson.)
I.
Le sombre hiver a fui ; le ciel dore nos plaines ;
Le printemps aux riches couleurs,
De sa captivité brisant les froides chaînes,
Sur l'aile des zéphirs aux célestes haleines ,
Annonce le retour des fleurs.
Les champs, les bois, les mers , les cimes isolées,
Chantent l'hymne de son réveil.
48 LE RETOUR DES FLEURS.
L'aurore de ses pleurs rafraîchit nos vallées ,
Et de son char couvert de roses étoilées,
Tombent des perles de vermeil.
II.
Mai se couronne,
Son front rayonne,
Son char sillonne
Les prés fleuris.
Douces bergères,
Nymphes légères,
Sur les bruyères,
Chantez les ris.
Quand la Nature,
Par sa parure,
Rend la verdure
A notre Eden ;
LE RETOUR DES FLEURS. 49
Le Ciel, la Terre,
Que régénère
Un grand mystère,
Chantent l'hymen.
Oiseaux sauvages.
Brises volages,
Vos doux langages
Charment ces lieux ;
Voix infinies,
Vos harmonies
Montent bénies
Vers d'autres cieux.
III.
Quand le Ciel et la Terre ont repris leur parure
Et renouvelé leurs amours ;
Quand tout s'épanouit au sein de la nature ;
4
50 LE RETOUR DES FLEURS.
Quand tout est embaumé de fleurs et de verdure
Et chante l'éclat des beaux jours ;
Que ne peux-tu, Printemps, sur la terre où nous somme
Par un sublime effort de ton pouvoir divin,
En pures fleurs des champs changeant le coeur des homme
Régénérer le genre humain !
Et, tandis que ta main nous verse avec largesse
Les dons de ta fécondité ;
Que ne peut-elle aussi, ta voix enchanteresse
Consoler sur nos bords , l'amour et la sagesse
Et rappeler la liberté ?
Mais je m'abuse, hélas ! quand tout nous violente ;
Quand l'Égoïsme règne et triomphe en tous lieux ;
Quand, comme un ouragan, dont le souffle épouvante.
Il éteint dans les coeurs la flamme incandescente
Que la Vertu reçoit des cieux ;
LE RETOUR DES FLEURS. 51
Quand on voit, chaque jour, l'Iniquité, le Vice,
De l'encens de la honte outrager les autels ;
Quand Job est à Crésus offert en sacrifice ;
Quand l'or, sous sa puissance, étouffe la justice
Et déshonore les mortels ;
Qui pourrait, hormis Dieu, comprimer les tempêtes
Que couve dans son sein l'infâme Impiété ?
Hélas ! lorsqu'à la voix de tes sages prophètes,
Les peuples restent sourds au fond de leurs retraites,
Seigneur , laisse là ta bonté !
Lève-toi, Jéhova ! que ta force féconde
Retire tes enfants engloutis dans les fers ;
Gronde , frappe, il est temps de châtier le monde ;
Qu'un nouveau fiat lux, de ce chaos immonde,
Ressuscite un autre univers !
52 LE RETOUR DES FLEURS.
Le sombre hiver a fui, le ciel dore nos plaines :
Le printemps aux riches couleurs,
De sa captivité brisant les froides chaînes ,
Sur l'aile des zéphirs aux célestes haleines,
Annonce le retour des fleurs.
LA FORTUNE
Il est une déesse aveugle, indifférente ,
Fidèle quelquefois, souvent trop inconstante ,
Qui, des pauvres humains déjouant les projets,
Chez les riches s'en va déposer ses bienfaits ;
L'avare, sur son or, ardemment l'idolâtre ;
Le philosophe en rit ; la bergère folâtre,
Que l'amour, dans les champs, en silence conduit.
Au détour d'un buisson, la cherche ou la poursuit.
54 LA FORTUNE.
Sincères dans leurs voeux, les sages de la Grèce
Lui préféraient des dieux l'immuable sagesse ;
Sophronime à ses coups opposait des chansons ;
L'humble Aristonoüs fut comblé de ses dons ;
Long-temps elle sourit au tyran Polycrate,
Et ses vaines splendeurs n'ébranlaient point Socrate,
Mais du siècle présent les rapaces mortels ,
Au mépris des vertus , lui dressent, des autels ;
Ivre de noirs désirs que rien ne peut éteindre,
Mercure la poursuit et croit toujours l'atteindre ;
Elle enfante l'orgueil, elle insulte à l'honneur ;
Ce n'est pas dans son sein qu'on trouve un vrai bonheur,
Elle couvre de fleurs l'homme avide et frivole ,
Lui montre ses trésors, et sans pitié l'immole,
Elle sème l'envie et la rapacité,
Fait abaisser le riche à la mendicité ,