Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Guide aux Menus-Plaisirs. Salon de 1853, par L. Boyeldieu d'Auvigny

De
107 pages
J. Dagneau (Paris). 1853. Salon (1853 ; Paris). Salon, 1853. In-18, 103 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

SALON
DE
1853
Poissy. - Typographie ARBIEU.
©yODI Aiyjx MÉMimS IPILAOSAHS
SALON
DE
1853
PAR L. BOYELDIEU D'AU VIGNY
Prix: 95 centimes
f
'- -
PARIS
JULES DAGNEAU, ÉDITEUR
RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 23
AU PREMIER
1853
1
INTRODUCTION.
COUP D'ŒIL GÉNÉRAI..
Nous ne savons trop s'il est fort nécessaire de
commencer notre revue par une description détail-
lée des galeries dans lesquelles a lieu, cette année,
l'exposition de peinture; rien, en effet, de plus
simple que la disposition adoptée. Les galeries
construites, il y a trois ans, dans la cour du Palais-
Royal, ont été transportées et réédifiées dans celles
des Menus-Plaisirs, attenant au Conservatoire de
musique. On y retrouve donc le grand salon carré
entouré de ses quatre galeries. Parallèlement à
Pune d'elles s'en trouve une autre débouchant sur
la rue Richer et par laquelle on entre. Dans cette
galerie s'ouvrent les salons de sculpture, au nom-
— 2 —
bre de trois, placés en crotx, de sorte que, en les
suivant, on se retrouve forcément à l'autre bout
de la galerie Richer. Ici s'ouvre devant nous un
long passage éclairé par un demi-jour, ménagé au
moyen de vitraux placés dans te renfoncement
des croisées, à une distance convenable pour en
faire bien apprécier les beautés. Ce passage, un peu
sombre, repose admirablement la vue, et nous
amène dans un autre salon carré long, où se re-
trouvent quelques-unes des toiles capitales du
salon et les dessins gigantesques de MM. Chéna-
vard et Maréchal. De ce salon, on retourne, par un
passage parallèle à celui des vitraux, dans les gale-
ries principales ; mais nous avons tort de mettre ce
dernier mot, car il n'y a pas, comme on le voit,
de galeries principales. Elles sont toutes sur le
même plan, toutes de plai&rpied, également im-
portantes, et toutes parfôit&j»ent éclairées- par un
jour venant d'eu haut. M est impossible, cette an-
née, de ne pas visiter toute l'exposition, il faudrait
y mettre de la mauvaise volonté, et l'on ne Ü
pas craindre,. comme naguère au Palais-Royal, de
laisser en arrière des œuvres remarquables, faute
de pouvoir découvrir la petite chambre rvulée et
le recoin solitaire oit elles avaient été enSonies.
Tout a été parfaitement calculé pour le plus grand
avantage de# artistes et le plus graed agrément
des. amateurs. On, peut ftoot veit commodément,
agréablement, g. loisir, Le publie et les artistes
-3-
doivent donc dès l'abord mille grâces au difecteur
qui a si bien suménager les intérêts des uns et les
plaisirs des autres. De plus, le jury a tant, si bien,
et si justement travaillé, qu'il a laissé aux ama-
teurs beaucoup à louer, peu à blâmer. Sur trois
mille objets d'art présentés, dix-sept cents seule-
ment ont été admis. La critique est forcée, quoi
qu'elle en ait, de rentrer ses sriSes, ou du moins
les pointes les plus acérées de ses griffes. Mais si
elle est privée du plaisir, si c'en est un, de mordre
à belles dents sur des prétentions exagérées, elle a
de bonnes choses à louer, de grands progrès à
constater, et ce plaisir-là en vaut bien un autre.
Cette année, nous ne rencontrons pas à l'expo-
sition, de ces tableaux caricatures qui nous fai-
saient pousser des cris énergiques de surprise et
d'ébahissement, de ces compositions grotesques,
résultats d'imaginations fourvoyées, en délire, qui
n'obtiennent même pas un succès d'hilarité; car,
s'il est vrai que l'on s'arrête en riant devant ces
toiles impossibles, c'est un rire triste et factice,
que l'esprit frappé d'abord envoie aux lèvres oii il
s'arrête en se contractant pour retomber en larmes
sur le coaur ; Fon se demande si l'artiste est en
démence, ou s'il cherche à se jouer du public.
Deux choses aussi tristes l'une que l'autre.
Cette espèce d'effronterie de l'imagination est le
défaut de beaucoup de jeunes artistes qui tendent à
l'originalité, prétendent, dès teurs- débuts, se poser
— 4 —
en maîtres, et semblent vouloir essayer jusqu'où
ira pour eux la longanimité du public. Or, celui-'
ci,, j'entends le public connaisseur, les traite en
enfants gâtés, parce qu'au milieu des élans d'une
imagination trop jeune et trop riche, au milieu de
cette exubérance d'un talent qui se sent plein de
séve et de vie, il découvre le sceau d'un véritable
génie, et attend avec patience le moment où, ayant
jeté au dehors le trop plein de la séve, le premier
feu de la jeunesse, l'artiste calmé, ayant appris à
réfléchir, aura enfin assoupli et pour ainsi dire
dompté son talent pour lui faire produire les chefs-
d'œuvre qu'on attend de lui et dont ses premiers
essais, malgré leur côté extravagant, renferment le
germe vivace. Voilà ce qui arrive pour la plupart
des grands artistes, sur le front desquels le génie
a imprimé son doigt de feu. Aussi, loin de les con-
damner à leur début, doit-on rechercher et encou-
rager en eux les qualités qu'ils annoncent et atten-
dre que leur imagination trop féconde ait appris à
se régler et à n'être pas toujours la folle maîtresse
du logis. N'en est-il pas ainsi dans l'ordre physique
pour les enfants très-forts et très-précoces, qui se
montrent tout d'abord bruyants, emportés, tapa-
geurs, pour devenir par la suite des hommes
d'action et d'énergie?
Voilà comme il arrive souvent que les peintres
qui, au début, nous avaient paru passer les bor-
nes d'une excentricité tolérable, sont devenus plus
-5-
tard, et après quelques années de lutte entre le
ben sens, et la fougue de leur imagination, des
artistes d'un ordre élevé, parce qu'ils ont su se
plier aux règles établies par les grands maîtres des
écoles, tout en conservant leur individualité et en
sachant rester eux-mêmes. Souvent ils font école,
et la réconciliation est si complète, que l'on se de-
mande de part et d'autre comment il a existé un
temps de lutte et de critique; l'artiste s'étonne d'a-
voir pu un instant mettre en doute la sagacité d'un
public qui sait si bien l'apprécier, et le public, à son
tour, est surpris d'avoir hésité à reconnaître comme
un grand maître, celui dont le talent fait si bien
vibrer les cordes les plus secrètes et les plus sen-
sibles de son âme.
Nous aurons plus d'une fois l'occasion de signa-
ler ces franches réconciliations entre les amateurs
et les artistes, et nous verrons que toutes seront
basées sur ceci :_d'un côté, le public amateur, qui a
étudié l'art et s'est formé le goût dans la contem-
plation des chefs-d'œuvre anciens, qui voulait, dans
le principe, faire passer toute toile sous "le niveau
égalitaire des principes mathématiques de Fécole
rectiligne, ce public sévère comprend enfin que l'art
peut progresser, et que si, pour être dignement
représenté,-le beau demande la pureté des con-
tours, il peut aussi admettre la magie des cou-
leurs et l'éclat de la lumière; que les rayons
du soleil en se jouant au travers des feuillages, et
-6-
BUl' de splendides étoffes, ont aussi une séduction
incontestable, qu'en un mot, si Raphaël est un
maître sans égal, on ne doit pas repousser ceux
qui marchent sous les drapeaux de Rubens, Rem-
brandt et Ruysdaël. D'un autre côté, si le public
fait quelques concessions aux progrès des lumières,
(nous avouons n'avoir pas cherché ce jeu de mots,)
les fantaisistes, les coloristes, veulent bien dessiner
quelquefois autrement qu'à la brosse ou au pin-
ceau, et consentent à reconnaître que si l'harmonie
des couleurs est pour beaucoup dans la vérité re-
présentative de la nature, la beauté des formes et
le bon agencement de la composition contribuent
puissampaent au perfectionnement d'une œuvre
plastique.
Il est, du reste, une observation à laquelle il a
bien fallu se rendre, c'est celle-ci : quelque presti-
gieuse que soit au premier abord une œuvre fan-
taisiste et de pur coloris, elle a, il faut l'avouer,
bien moins de chance de durée et d'avenir que
celle qui se distingue par des qualités plastiques,
et qui s'appuie sur la beauté des formes et des
contours, beaptés pour ainsi dire mathématiques,
et dont la beauté est une, et de tous les temps.
Revenons à notre salon.
Il n'y a pas cette année d'oeuvre bien capitale, ni
de ces grandes toiles qui occupent l'esprit de tons,
et font dire à ceux que l'on rencontre : L'avez-vous
vue 2. Rien de bien transcendant, mais rien non
-7-
plus de décidément mauvais, et somme toute,
l'exposition de cette année est riche dans le présent
et pleine d'espérance dans l'avenir. Elle nous
montre les heureux résultats de l'établissement
d'un jury réellement compétent. En effet nous
n'avons plus, comme autrefois, à déplorer les déci-
sions arbitraires de juges aveugles, qui ne savaient
pas deviner, dans la témérité de l'innovation, la
hardiesse du génie et l'idée éclatante, progressive,
cherchant à se faire jour. Alors les tableaux de
chic, les lartouillades, comme l'on dit en termes
-d'atelier, étaient impitoyablement repoussés et les
portes s'ouvraient à deux battants devant des oeu-
vres pâles, froides, qui ne parlaient ni à l'esprit ni
à Mme, mais dont l'exécution témoignait dans
l'artiste d'nin grand respect pour les traditions
routinières de la grande école, l'école du dessin
correct, qui est, il est vrai, à notre avis, le plus sûr
soutien de Fart sérieux. Mais nous ne crions pas
non plus à la décadence du bon goût et nous ne
portons pas le deuil de l'art, tout simplement
parce que l'essai un peu hardi de quelque terrible
oseur, aura trouvé place au salon et grâce devant
ses juges. Nous savons y découvrir le germe d'un
talent réel, mais encore un peu fougueux. Loin de
repousser les novateurs, nous les admettons avec
joie parce qu'ils font progresser, l'art.
Le peintre parfait est donc, selon nous, celui qui
sait allier la beauté des formes à la magie des cou-
— 8 —
leurs. La jeunesse est essentiellement coloriste,
capricieuse et d'humeur vagabonde; l'étude, l'ex-
périence, faut-il le dire, le désillusionnement, la ren-
dant pl us sérieuse, la ramènent aux règl es premières
d'abord méprisées : voilà comment il se fait que
des peintres qui semblaient d'abord par trop fan-
taisistes, je dis fantaisistes pour ne pas dire extra-
vagants ou excentriques, deviennent, après quel-
ques années d'études, des maîtres pleins de charmes
et de grâces ; de là viennent ces réconciliations
que nous signalions entre les artistes et le public,
qui les traite ensuite en enfants prodigues et bien-
aimés.
Il y a peu de peinture officielle, c'est un genre
naturellement froid, et qui intéresse peu. Il y a
peu aussi de peinture religieuse, et nous n'osons
nous en plaindre; en ces temps de foi tiède, et
quelque peu philosophique, la peinture se ressent
du laisser-aller de la croyance; on sent trop que
ce pinceau sceptique ne renferme ni enthousiasme,
ni croyance chaleureuse et naïve. Un peintre croit
avoir tout dit et produit une œuvre religieuse,
lorsqu'il a mis un nimbe d'or autour de la tête de
son principal personnage. Combien nous devons
regretter de voir les peintres comprendre si mal
la sublimité des sujets qu'ils traitent, et apporter,
je ne dirai pas seulement peu de talents, mais en-
core pour la plupart un manque complet d'intelli-
gence dans leur exécution ! Cependant quoi de
— 9 —
1.
phs beau, de plus poétique que ces simples et
naïves pages de la Bible? Quoi de plus capable de
parler à l'âme, à l'imagination d'un artiste sérieux
ei penseur que les touchants récits de l'Évangile ?
D'où tfemt donc qu'on les étudie si peu et qu'on les
Kad -si mal?. Cela ne dérive-t-il pas de notre
peu de foi, et n'est-il pas naturel alors, que la
croyance s'éteignant dans notre cœur le sentiment
ckrétien échappe à nos pinceaux?.
Nous sommes loin du temps où un artiste vouait
sa vie entière à l'accomplissement de son œuvre
religieuse, et où il n'osait saisir ses pinceaux ou son
ciseau, avant d'avoir sanctifié son travail par la
prière et demandé à Dieu de soutenir son courage
et de dirigerjsa main. Mais nous n'en sommes plus
là maiheureusement. Les peintres de l'art sacré ne
considèrent aujourd'hui leur art que comme un
métier auquel ils s'attacheront d'autant plus qu'il
leur rapportera davantage ; il faut faire vite et
beaucoup, et laisser au hasard le soin de faire bien.
La commande est arrivée, il faut remplir le pro-
gramme, et, que l'on nous pardonne ce blas-
phème !. ce sera toujours assez bon pour orner
une chapelle dans laquelle viendront s'agenouiller
de vieilles femmes et des enfants crédules !.
Aussi qu'arvive-t-il? c'est que le public passe froid
devant ces œuvres qui ne semblent point faites pouf
lui, qui ne parlent ni à son cœur, ni à ses instincts
artistiques. Aussi lorsqu'il s'en trouve quelques-
—10—
uns vraiment remarquables, est-ce à grand'peine
que Je critique ou l'amant des arts parvient à
attirer sur eux l'attention de la foule découragée.
La faute en est aux artistes religieux, qui ne savent
pas comprendre leur mission que nous appelons
sainte l. Pourquoi, comme les maîtres des
anciennes écoles, ne regardent-ils pas leurs tra-
vaux comme une sorte d'apostolat et leurs toiles
comme une prédication muette l Ce sont leurs pa-
ges religieuses qui ont amené jusqu'à nous les
noms des maîtres nos modèles ! Dans tous les
temps, chez tous les peuples, la. croyance reli-
gieuse, quelle qu'elle fût, s'est chargée de perpé-
tuer d'âge en 4ge, avec les noms de ses fidèles,
les qyivres sublimes créées pour elle!. Ainsi
donc, dans leur intérêt le plus intime, celui du
legs de leur nom à la postérité, les artistes du
genre sacré devraient s'appliquer à comprendre
Leurs divips sujets.
ii n'y a donc plus d'art religieux proprement
dit, c'est ce que nous nous répétions tristement à
nous-même, en passant en revue les nombreuses
pages étalées sous nos yeux» Voilà pourquoi nous
avons cru devoir renfermer dans le même chapitre
et pour ainsi dire sous la même rubrique, tous les
tableaux d'histoire profane ou sacrée.
CHAPITRE PREMIER.
TABLEAUX D'HISTOIRE ET SUJETS SACRÉS.
Avant toute louange, toute analyse, toute criti-
que, nous commencerons par faire à nos lecteurs
cette observation importante, c'est que nous ne pré-
tendons nullement nous poser en savant, ni nous
amuser à employer de grands mots, pour faire croire
que nous avons passé notre vie dans les ateliers,
et qu'au besoin nous pourrions très-bien, si tel
était notre bon plaisir, créer nous-mêmes et sans
aucun défaut, les œuvres que nous nous permet-
tons de juger. Oh! mon Dieu non!. Il n'en est
point ainsi, et le cas échéant nous nous trouverions
-12 -
fort empêchés, comme disent les bonnes gens Mais
nous observons l'art, et nous suivons ses progrès
parce que nous nous intéressons à tout ce qui est
grand et beau, nous l'aimons parce qu'il est la
consolation des mauvais jours; c'est donc seule-
ment par ce pur sentiment artistique, à l'aide de
notre instinct naturel, que nous disons que telle
œuvre nous semble bonne et telle autre mauvaise,
et c'est avec une sorte d'affectueuse reconnaissan-
ce que nous nous permettons de juger. Nous em-
ploierons donc fort peu de ces mots qui émaillent
le langage assez pittoresque des ateliers; les expres-
sions chic, empâtement, poncif, tartouillades, etc.
etc., se rencontreront peu sous notre plume. Sans
nuL doute les rapins trouveront que notre langage
est plat, mais les gens du monde nous compren-
dront mieux, et peut-être les artistes nous en sau-
ront-ils quelque gré ; car, après tout, s'il est très-
bon d'être jugé par ses pairs et apprécié en style
d'atelier, il n'est pas à dédaigner, non plus, de se
faire entendre aux amateurs, qui en réalité for-
ment la partie la plus importante et la plus impar-
tiale du public, la seule qui ne cède ni à l'influence
de la camaraderie, ni aux rivalités des écoles.
Ainsi donc, peut-être ne sera-t-on pas fâché de ren-
contrer à la suite des critiques savantes, une petite
causerie intime, sans prétention, qui poursuivra
tout doucettement sa course à travers le salon, fai-
sant part de ses impressions, de ses sentiments,
—d3—
et qui, s'arrêtant devant un tableau qui lui plaira,
dira tput bonnement qu'il est joli, sans s'inquiéter
s'il conviendrait mieux d'affirmer que les mouve-
ments ont du poncif, la couleur du chic et l'artiste
de la fougue.
Tout ceci posé, cher lecteur, commençons à tra-
vers les galeries, notre promenade critique, mais
autant que possible juste et bienveillante.
Ce que nous observons d'abord est le ton géné-
ralement bon et sage des toiles exposées. Point,
nous l'avons dit, de ces grotesques, de ces repré-
sentations exagérées d'une nature impossible ;
beaucoup à louer, voilà quelle est la tâche laissée
à la critique, tâche d'autant plus agréable qu'on a
rarement à la remplir. Il est possible que notre
revue y perde un peu sous le rapport de la gaieté,
car la satire est plus amusante que la louange,
mais Part sérieux y gagne et c'est le principal à
notre avis.
A notre entrée dans le salon carré le tableau qui
vient d'abord frapper notre vue, est la Charité de
M. Cibot. L'effet général est assez bon, l'allégorie
bien rendue, le coloris doux et harmonieux, et
tout l'ensemble d'une suavité extrême ; il y a des
têtes admirablement travaillées, mais la Charité
nous paraît entourée de bien grands fainéants, qui
ne prennent, il nous le semble, aucune part à l'ac-
tion générale. Otez-les, et l'allégorie n'en sera pas
moins complète : la charité créant l'abondance pour
-14 -
tous, et se présentant à nous avec son cortège
d'enfants, de faibles et de souffreteux.
A droite, c'est-à-dire à la droite du spectateur, se
trouve le tableau de M. Murât : Aimez-vous les uns
les autres; ici, comme dans le tableau précédent,
nous trouvons une trop grande abondance de figu-
res; pour exprimer cette pensée touchante, mais
simple, il semble qu'il ne faille qu'une grande sim-
plicité de détails, l'idée est bonne en soi, l'exécution
est mauvaise. Les figures se détachant en silhouet-
tes, et les tons un peu crus, donnent à ce tableau
de l'aridité ; c'est dommage, car il y a des parties
fort bien dessinées et des têtes expressives.
La mort de la Vierge, de M. Lazerges, est une
composition heureuse, et heureusement exécutée;
le dessin rappelle la sage et ancienne école, la cou-
leur est douce, ainsi qu'il convient au sujet, et à
un tableau qui sera vu dans le demi-jour d'une
chapelle. La Vierge est endormie de ce sommeil
doux et calme, qui est la mort du juste. M. La-
zerges a parfaitement compris et rendu son sujet ;
ici point de lutte, point de combat. «La divine
Vierge, dit Bossuet, rendit sans peine et sans vio-
lence, sa sainte et bienheureuse âme, entre les
mains de son Fils. Ainsi fut enlevée cette âme
bénie, pour être d'un seul coup transportée au
ciel. »
A côté, voici quelque chose que M. Laemlein
a intitulé La Muette ; j'avoue n'en pas compren-
—i8—
dre le sujet, malgré les facies-simïïe de nos grands
musiciens que j'aperçois dans un coin et les vers
de Métastase qui sont inscrits au livret ; voyons
donc si nous comprendrons mieux le dessin : point;
et les détails? pas davantage ! Quelle est cette jeu-
ne fille, toute blanche et qui se trouve mal dans
les bras d'une femme toute noire, à côté d'un mon-
sieur qui la bénit? Ma foi, je ne sais pas; tout ce
que je puis dire, c'est que cette toile me paraît te-
nir furieusement de place. Cependant il y a assez
de charme dans l'ensemble de la couleur ; et ré-
duite à la dimension d'un tableau de chevalet,
elle eut pu amener une œuvre moins ambitieuse
sans doute, mais beaucoup plus remplie d'harmo-
nie, ceci soit dit sans jeu de mots. Saint Pierre et
saint Paul marchant au supplice par M. Michel Du-
mas, élève de M. Ingres, est un tableau bien agen-
cé, on y reconnaît la manière du maître, et même
quelques réminiscences du saint St/mphortcn ; ce-
pendant je doute que M. Ingres approuve le per-
sonnage du bourreau, il nous paraît singulière-
ment dessiné. Le ton général est froid ainsi que
dans le tableau suivant, l'Adoration des Mages, de
M. Appert. Comme tout cela est compassé, arrangé,
comme tout est de convention. C'est de la peinture
sage, disent les uns; c'est le genre ennuyeux, di-
„ sent les autres, et je crois que ces derniers ont
raison. De pareilles œuvres sont nécessaires pour
rappeler les règles fondamentales de la plastique;
— 16 -
mais ce n'est pas gai à voir, et ce doit être peu
réjouissant à exécuter.
L'Annonciation, de M. Jalabert, a de la grâce et
du charme. La vierge se recule par un mouve-
ment plein d'une naïveté charmante; un adorable
parfum d'innocence et de chasteté est répandu
sur tout l'ensemble de la toile, et peut-être même
cette nature de convention, un peu rosée, quel-
que peu diaphane, s'harmonise-t-elle assez bien
avec ces deux personnages angéliques. Mais que
M. Jalaberty prenne garde, son pinceau est gracieux
et délicat, mais il nous parait disposé à outrer ces
qualités, et dans son second tableau, petite toile de
chevalet placée dans le? galeries, les nymphes
écoutant les chants d'Orphée, les nymphes nous
semblent d'une nature un peu trop transparente,
elles ont des bras, des jambes de porcelaine, on
craindrait voir se briser ces fragiles beautés.
Revenons à notre grand salon.
Les premiers chrétiens surpris dans les cata-
combes, par M. Eugène Maison, est un tableau bien
composé, bien senti. On y reconnaît parfaitement
le calme que les premiers chrétiens déployaient à
l'approche du martyre, calme qui n'est point une
placidité insensible, mais une résignation pieuse.
La figure du diacre est fort belle, il montre un
grand mépris pour ses propres souffrances et la
volonté d'accomplir jusqu'au bout son saiut mi-
nistère. Mais le tableau a trop de jour, et c'est un
-17 -
grand tort, car le lieu de la scène est mal rendu.
Ce ne sont point des catacombes mais la première
chapelle venue.
Oh ! voici maintenant un tableau bien affreux,
bien horrible à regarder, et qui renferme cepen-
dant de grandes beautés. La vue en fait fris-
sonner et le cœur nous a failli plusieurs fois
en l'analysant, tant la représentation de ces
atroces souffrances est d'une vérité terrible. C'est
une œuvre de M. Matout; Ambroise Paré fait le
premier essai de la ligature des artères dans une
amputation. Vous voyez que le sujet est peu ré-
créatif. Ambroise Paré est un fort grand homme,
sans nul doute, et, nous voulons bien le croire sans
être tenté d'én faire l'essai, sa découverte doit être
d'une grande importance, mais le tableau, malgré
le mérite de son exécution, sera beaucoup mieux
placé à l'école de médecine, à laquelle il est des-
liné. Alors il sera à son véritable lieu et place. Le
regard plein de prière, de souffrance et de recon-
naissance que le pauvre amputé jette sur Ambroise
Paré, a dû être une des plus belles récompenses
de ce savant admirable. Il y a là tout un doulou-
reux poëme qui ne peut qu'encourager nos jeunes
chirurgiens. dans leur tâche laborieuse toute de
charité et de dévouement.
A côté se trouve un monsieur dans une position
bien gênante : on le cloue la tête en bas. C'est
saint Pierre, je crois : son supplice semble des
— 18 —
roses à côté d'Ambroise Raré. Près de moi, quel-
qu'up dit ; C'est le tableau de mon fils. — Ah 1
M. Dumaresq, je vous félicite, dit un ami, comme
c'est bien senti, comme c'est cela i. — ïl est bon
là ce monsieur ; senti. senti. tant qu'il voudra,
quant à nous, nous préférons, du même artiste,
le portrait de M. Provost de la Comédie-Française.
S'il n'est pas très-bon, il est du moins d'une
ressemblance parfaite.
La mort de Guillaume le Conquérant, de
M. Laugée, s'explique mal. Ce pauvre corps fut
abandonné il est vrai, mais il est probable cepen-
dant, que les religieux qui sinrent prier pour le
défunt, s'empressèrent d'abord de le mettre en
pne position plus respectueuse. Le tableau a une
tpintp verdâtre qui ne nous plaît point. Il s'agit
d'un mort, c'est vrai, mais ce, n'était pas une rai-
son, il nous semble, pour donner une couleur ca-
davéreuse à ces bons moines qui n'en peuventmais.
La Renaissance de M. Landelle nous prie de ne
pas l'oublier ; il y aurait en vérita cruanfi à le
faire, car elle a l'air de bien s'ennuyer et les deux
petits aussi; on voit bien qu'ils ne sont pas là de
leur pleip gré. Le tout est sans doute destiné à
quelque décor. de villa prétentieuse.
Le saint Augustin de M. Delaborde est une sin-
gulière composition. Le saint, très-long, très-blanc
et très-roide, a l'air de faire une prédication quel-
conque à des auditeurs placés deyant lui, tandis
—i9—
que, selon le livret, il parle à son fils ; celui-ci sem-
ble épouvanté, furieux, plutôt qu'attristé de la
mort de sa grand'mère, sainte Monique. Un person-
nage habillé en femme, mais portant une barbe
d'homme, retient Adéodat. Tout cela est piètre,
maniéré, et somme toute, fort mauvais; nous n'en
eussions pas parlé sans la tête de saint Augustin,
qui, prise à part et comme étude, est bien
dessinée.
La Martyre chrétienne de Jules Etex est fort
belle de composition, de dessin et de douleur. Élève
de M. Ingres, Etex a su conserver toutes les émi-
nentes qualités de son maître, en les animant d'un
coloris sage et vrai.
Nous terminerons notre grand salon par la
Vigne de Célestin Nantenil. Ce peintre n'a jamais
su ordonnancer un tableau, ni en harmoniser les
parties entre elles ; mais son pinceau a de la
verve, ses touches sont heureuses, c'est de la pein-
ture riche, si j'ose dire ainsi.
Mais n'allais-je pas oublier un gracieux petit
tableau de M. Benouville, tableau de chevalet
sans doute, mais qui, à caisse de son sujet, doit
trouver place ici. C'est le saint François d'Assise,
bénissant en mourant sa ville natale. Cette petite
-composition est d'une harmonie parfaite. Les tons
sont doux et tristes, les religieux d'un bon dessin
et le paysage rasissant. Somme toute, c'est une
composition heureuse et bien rendue.
CHAPITRE Il.
SUITE DES TABLEAUX D'HISTOIRE.
Nous allons maintenant parcourir les galeries à
la recherche des sujets historiques et sacrés, sans
suhre précisément d'ordre bien systématique,
mais en analysant un peu à l'aventure et à mesure
que les tableaux se présenteront sous nos yeux et
les noms sous notre plume.
Voici d'abord YÉcole-d?Asile de sainte Éhsabeths
qui s'étale dans toute sa majesté. M. Glaise n'est
pas un coloriste, tant s'en faut, et Lafontaine l'a
dit : « Ne forçons pas notre talent nous ne ferions
rien avec grâce. » Or, c'est ce qui arrive à
— 2-1 —
M. Glaise, et ses efforts pour trouver des jeux de
couleur, nuisent à l'effet général de sa composi-
tion, assez bonne d'ailleurs, quand on prend la peine
de la regarder avec soin, et qu'on ne se laisse re-
buter ni par les ombres renforcées des premiers
plans, ni par les blancs outrés des lumières, ni par
les tons criards de l'ensemble. De loin surtout,
l'effet est pitoyable. C'est dommage, car M. Glaise
ne manque pas de talent. Son portrait d'homme,
le sien, je crois, le prouve assez. Par cela même
que M. Glaise n'est pas coloriste, ce genre calme
du portrait d'homme lui va mieux que tout ce qui
a besoin de mouvement et d'animation. -
La mort d'Agrippine de M. Duveau a de bonnes
qualités; il n'y a que quatre personnages mais qui
remplissent bien la toile. L'esclave cependant
est froide, et la pose d'Agrippine forcée. La
couleur générale serait assez bonne, sans quelques
tons un peu trop heurtés. M. Duveau avait paru
d'abord chercher le& coloristes, puis il a étudié les
lignes, puis il revient au coloris; il est, en un mot,
éclectique de sa nature ; tant mieux, tout nous fait
présager que de cette indécision même, naîtra un
grand peintre.
Le tableau de M. Picon est froid, apprêté, com-
passé ; il y a, sans doute, une grande pureté de lignes
et un dessin bien correct, mais tout cela n'empê-
che pas que l'on ne bâille en le regardant, malgré
les belles draperies vertes, rouges, jaunes, dont le
— 22-
peintre a paré ses personnages ; mais eet abandon
même est un défaut tellement éclatant, qu'un
amateur facétieux disait auprès de nous : «. C'est
sans doute une réclame de marchand d'étoffés. M Il
faut bien l'avouer, M. Picon, votre tableau a un peu
trop l'air d'une carte d'échantillons. Une chose est
belle cependant, c'est l'expression de dédain de la
figure d'Octave - César, que je vous demanderai la
permission d'appeler César-Auguste. Quant à la
tête de Cléopâtre, elle est fort jolie, sans doute,
mais point belle, et nous rappelle plutôt une femme
à la mode du quartier Bréda, que l'altière beauté
qui causa la ruine d'Antoine.
L'Antigone de M. Jobbé Duval est d'un beau
fini, la tête a du caractère, mais le tout est un peu
froid, et puis nous ferons à M. Jobbé Duval, une
critique assez singulière, c'est celle de la gran-
deur même de son tableau, dont la coupe est mal-
heureuse. Antigone se trouve sur un plan rétréci,
on dirait un panneau de porte.
Mais j'ai hâte d'arriver au Baiser de Judas de
M. Hébert, une des meilleures toiles de salon sans
contredit. Quelle majesté dans cette tête de Christ
quel calme, et en même temps, quel douloureux
mépris dans ce regard jeté sur Judas; ce regard
semble dire : « Je vous attends, Judas, car il est
nécessaire que le Christ meure pour entrer dans
si gloire ! mais vous!. » Et comme cette noble
et gâte ngute contraste habilement avec les visages
— 23-
rouges et abrutis qui l'entourent, visages qui sont
pourtant d'un naturel effrayant de vérité. Les dé-
tails, l'ensemble, la composition, la couleur, le
sentiment, tout est bien, tout est juste dans ce bon
et beau tableau, qui est, nous le répétons, une des
œuvres capitales de l'exposition de cette année.
M. Vinchon dans les Vierges chrétiennes, au mo-
ment du sacrifice, a parfaitement compris et ex-
primé les paroles du livret; toutes trois sont à l'in-
stant de la mort, saintement résignées et animées
selon leur âge de sentiments divers, de calme,
d'effroi, de bonheur. C'est de la peinture sage, mais
point ennuyeuse du tout, je vous assure, grâce à
une lumière sagement combinée, et à un excellent
coloris.
Je voudrais en pouvoir dire autant de la Judith
de M. Mottez, mais hélas !. Avouez cependant
qu'il y avait une certaine témérité à aborder un
pareil sujet après Horace Vernet; malheureuse-
ment on ne peut pas dire ici :
Audaces fortuna juvat.
Et puis, tout cela est si singulièrement groupé,
que la tête d'Holopherne a l'air de tenir elle-même
le sac ; les mains semblent lui appartenir bien
plus qu'au diable placé dans le fond du ta-
bleau.
Quant à la Vierge de pitié de M. Caminade, je
— 24-
vous répéterai ici ce que j'ai dit plus haut de la
peinture froide, sans vie, sans âme : la Vierge est
posée droite, roide, et toute sa douleur ne lui a
pas fait déranger un pli de ses draperies. Non loin
se trouve le Christ au tombeau de M. Signol; gé-
néralement on a fait des Christ qui ressemblent à
des pestiférés; M. Signol n'a pas eu ce tort-là; bien
au contraire, son Christ est d'une tranquillité ad-
mirable, il a l'air de dormir du sommeil le plus
calme, tout cela est un peu contre nature; le
peintre ne peut pas se rejeter sur la divinité de
son sujet, son Christ n'a rien ni de divin ni de très-
digne, c'est un personnage très-humain, qui dort,
et voilà tout, et non l'homme-Dieu qui vient de
mourir d'un affreux supplice, sur la figure duquel
on pouvait voir sans doute la beauté de son ori-
gine divine, mais dont la divinité s'était trouvée
vaincue dans le corps mortel par les souffrances de
l'humanité. Et puis, M. Signol a oublié une chose.
c'est que dès que la mort arrive le sang s'arrête.
Tout cela, en un mot, est de la peinture froide, pro-
prette, mais qui ne dit rien à l'àme; c'est pour cela
que, sous un certain rapport, nous préférons les
Législateurs de M. Signol, dont le pinceau con-
vient mieux à ces sortes d'allégories; le tout est
bien agencé.
Mais en fait de Christ froid et humain, je ne
veux pas passer sous silence celui de M. Dauphin,
qui a eu, avouons-le, la plus singulière idée du
— 25-
2
monde. La Vierge interroge le cœur du Christ
mort, mais non pas comme nous pourrions le faire
auprès d'une personne aimée et dans le paroxysme
de la douleur, en pressant un peu fortement, un
peu convulsivement même, comme pour rappeler
de force un battement éteint. Non, la Vierge de
M. Dauphin est calme, placide; elle a posé délica-
mentle bout de ses doigts sur Fépiderme du Christ,
et comme le ferait un médecin bien appris en tâtant
le pouls d'une petite maîtresse ; il est impossible
de ne pas sourire devant cette peinture enfantine.
M- Job, dans sa Madeleine repentante, nous a
rappelé le même sujet traité il y a deux ans, mais
d'une manière bien supérieure, par un peintre
dont le nom nous échappe. Seulement pour diver-
sifier un peu, M. Job a jugé convenable de placer
son Christ sur un plan tellement éloigné qu'il est
matériellement impossible que la Madeleine puisse
entendre ce sermon qui doit la convertir.
Madame Verdé de l'Isle nous a donné une sainte
Geneviève, très-douce, très-suave, très-gracieuse,
mais qui sent un peu trop la peinture féminine,
cependant elle est de beaucoup supérieure à la
sainte Vierge de madame Brune, qui a l'air d'une
vierge païenne, très-païenne même.
Madame de Guizard nous a donné un Christ qui
est aussi un peu païen. et puis je le soupçonne
fort d'être en porcelaine, et très-fragile; que ma-
dame Guizard prenne alors bien garde à son bras :
-26 -
il est dans une si singulière position qu'il se cas-
sera, c'est sûr. Il nous est pénible ^adresser ces
reproches à madame de Guizard, qui peint, généra-
lement, d'une manière harmonieuse et naturelle.
La tête de la Vierge au prétoire, de M. Timbal,
est assez belle et assez douloureuse; mais en gé-
néral, c'est de la peinture trop léchée, trop pro-
prette, ce qui n'empêche pas quelques fautes
graves de dessin ; la main gauche par exemple."
Nous ne voudrions pas faire de peine à M. Timbal,
mais cette main a l'air d'un pied, et puis, en géné-
ral, nous n'aimons pas beaucoup la peinture d'his-
toire en portrait, et la peinture religieuse moins
que toute autre.
M. Bouet nous a donné un saint Sébastien, et
puis M. Dupuis un autre, et puis en voilà encore
un, et ici, et là !. Ah ! mon Dieu 1 que cfe saint
Sébas-tien - il paraît que ce martyr -là a bien des
charmes. pour ceiEqui le représentent Quel-
qu'un nous dit : c'est comme étude de torses. Ah! dans
4e cas, ces messieurs devraient étudier encore.
M. Bomnegrâce nous a donné un saint Laurent, à
laponne heure; il n'est pas meilleur que les au-
ttes, c'est vrai, mais au moins cela nous change.
Saint Laurent s'étend-là avec toute la complaisance
d'un Guatimozin, et le père Tom qui souffle te feu !..
c'est un tableau d'actualité.
Laissons toutes ces pauvretés et venons- aux ta-
bleaux de M. Louis Gallait : le Tasse dans sa pri-
— 27 -
son et les derniers moments du comte d'Egmont.
M. Gallait est le digne représentant de cette
bonne et pure école qui nous a donné Paul Dela-
roche et tant d'autres peintres qui feront époque.
Cette année, de même que les précédentes,
M. Gallait n'a failli, ni à sa réputation, ni à son
talent. Ses toiles se distinguent par une large et
savante facture ; une exécution irréprochable, une
couleur sage et naturelle ; en un mot, on retrouve
cette fois encore dans ses deux tableaux les quali-
tés de dessin, de composition et de sentiment, qui
ont placé M. Gallait au rang de nos meilleurs pein-
tres. Une bonne nouvelle qui intéressera le
monde artistique, c'est que la Tentation de M. Gal-
lait a été admirablement gravée par M. Bal.
Le Tasse, de M. Barrias, est une composition
heureuse et d'une bonne exécution; les enfants
pont adorables de finesse, de naïveté, mais la fi-
gure du Tasse, trop froide pour celle d'un fou,
n'est pas assez rêveuse pour celle d'un penseur, le
personnage entier est un peu roide, un peu froid ;
il n'entendait pas les propos des enfants qui pas-
saient près de lui, d'accord, mais s'il était distrait
du monde de la terre, il vivait avec celui des esprits,
et c'est principalement cette vie intérieure qui man-
que au Tasse de M. Barrias. Cependant cette com-
position est généralement bonne et une des plus re-
marquables du salon; cela nous étonne peu. M. Bar-
rias a fait ses preuves. La mort de Vittoria Colonna
- m -
par M. Léman, nous plaît; le dessin général est
bon, le tableau bien conçu, l'exécution sage et heu-
reuse ; les couleurs sont peut-être un peu crues,
un peu arrêtées, cependant l'effet de lumière qui
tombe sur le visage de la morte, fait assez bien. Il
y a beaucoup de douleur dans cette larme qui s'é-
chappe des yeux de Michel-Ange ; que l'on ne dise
pas que le personnage est froid, c'est une douleur
sourde, concentrée ; que l'on se rappelle le carac-
tère de Michel-Ange, et l'on trouvera que les cho-
ses ont dû être ainsi.
Je ne passerais pas sous silence le Ravissement de
sainte Catherine par M. Adolphe Brune, non point
peut-être à cause de la bonté du tableau, en lui-même,
bien qu'il y ait de bonnes choses et des personnages
bien groupés, mais parce que nous avons entendu fai-
re une critique qui n'est pas tout à fait juste, à notre
avis. On s'est plaint de sa couleur, généralement
terne et un peu cendrée; or, ce tableau est àla cire,
et ce mot explique tout; la peinture à la cire ne pos-
sède ni le brillant, ni l'éclat de la peinture à
l'huile, mais elle est quelquefois plus douce et
plus harmonieuse, et convient surtout aux ta-
bleaux d'église. Il faudra donc voir le Ravissement
de sainte Catherine dans l'église Saint-Roch, où ce
tableau doit être placé, et nous sommes persuadés
qu'alors il nous fera l'effet de ces belles peintures
qui ont reçu la sanction du temps.
2.
CHAPITRE III.
SUITE DES TABLEAUX. D'HISTOIRE. — VITRAUX. — DESSINS
- AU FUSAIN.
Traversons maintenant la galerie des vitraux, et
jetons en passant un coup doeil sur ceslconquêtes
nouvellement faites sur les temps anciens. N'est-il
pas clair pour nous à présent, que nous avons re-
trouvé les anciens procédés, ou tout au moins leur
équivalent? Reste à savoir maintenant si nos vi-
traux modernes pourront subir aussi glorieuse-
ment l'épreuve du temps; les arrières-petits-en-
fants de nos arrières-petits-neveux en décideront.
En attendant, bornons-nous à constater dans le
présent nn progrès réel et très-sensible.
— 30-
Le saint Jean de M. Didron est fort beau , la
tête du saint n'est pas magnifique, mais les cou-
leurs sont claires sans être trop éclatantes, et les
teintes générales sont harmonieuses. Nous aimons
moins la sainte Rosalie et la Vierge, qui sont
mal dessinées et dont les couleurs nous semblent
moins heureusement réussies.
M. Lobin a donné à sa Notre-Dame une auréole
un peu trop éclatante; il en est de même de cer-
taines parties, où les tons sont tellement criards et
étourdissants qu'ils nuisent à une œuvre, du reste,
consciencieuse.
Mais ce qui nous paraît supérieur en tout et pour
tout, sont les deux saintes de M. Maréchal. Le
blanc des vêtements est surtout bien 'venu. Nous
avons encore vu de M. Maréchal, dans une des ga-
leries, une tête d'étude au pastel, le Légiste, dont
la couleur est bonne, mais les contours un peu an-
guleux. *
Entrons maintenant dans le grand salon oblong.
On beaucoup du tableau de Verdier, la
Dernière Jacquerie i ici, comme auprès d'Ambroise
Pare, nous ayops détourné les yeux, mais dans un
sentiment le dégoû^ et d'horreur ^oul différent;
la représentation de ces cruels épisodes de nos guer-
res civiles nous parait peu nécessaire, lorsque leur
pensée seule nous fait frissonner. Mais enfin, quel
que so^t son sujet, le tableau, de M. Verdier a du
mérite, et Ig tout est aussi bien ordonnance que
— 31-
pouvait le permettre une pareille scène de carnage ;
nous avons surtout remarqué la femme qui, sur
l'arrière-plan, se défend de l'ignoble baiser dont un
des héros du jour veut la flétrir. A quelques pas
est un tableau de M. Ronot, le général Bonaparte
ef les Fellahs ; les personnages sont bien groupés,
le dessin est bon, mais la figure du général Bona-
parte nous paraît manquer d'expression; elle est
trop courte, trop ramassée, et on y cherche en vain
ce coup d'oeil, cette vivacité et cette force d'intel-
ligence presque surhumaine qui caractérisaient la
belle figure du grand homme. Nous préférons de
beaucoup le Premier Consul descendant le grand
Saint-Bernard, en Italie, par M. Yvon. La tête est
d'une beauté incontestable, on y sent la vie, la
pensée, on sent éclore sous ce front rêveur les
grands projets qui doivent changer la face du
monde ; on voit que le corps de l'homme est là,
mais que son intelligence et tous ses vœux sont
là bas, de l'autre côté des monts. Le cheval est
bien posé, marche bien ; l'intelligente bête semble
comprendre qu'elle porte César et la fortune du
monde ; ou plutôt, et poésie à part, son instinct Ja
guide, la conduit ; contraste frappant entre la tran-
quille insouciance de la brute et les soucis rêveurs de
l'homme, tout intelligence. L'Eurydice,de M. Etex,
est d'une pureté de dessin irréprochable; on voit
qu'elle est l'œuvre d'une main habituée à manier
le ciseau, et à le faire d'une manière remarquable.
— 32-
La mort de Bailly, de M. Doehr, est une bonne et
sage composition, la couleur générale nous plaît
et les personnages se détachent bien.
Passons vite devant l'Apothéose de saint André,
de M. Pilliard; nous n'aimons pas ces tableaux à
compartiments, pas plus que les images de car-
ton et les bons hommes de bois. Dans ce genre
nous préférons de beaucoup les saints naïfs de
l'art gothique.
- Je voudrais que l'on pût me dire pourquoi
M. Traviés des Villers a coiffé d'un si vilain bonnet,
son Jésus causant avec la Samaritaine. Je dis cau-
sant, quoique ce mot, au premier abord, paraisse
un peu trop sans façon, c'est que causant est l'ex-
pression propre. Jésus a l'air de faire à la Samari-
taine, une longue explication sur un vase étrus-
que. Au-dessus se trouve le saint Jérôme de M. Po-
pelin Ducarre, il n'est pas meilleur, au contraire.
Mon Dieu ! comme il est anguleux et taillé dans du
bois de sapin ! je sais très-bien quele régime de saint
Jérôme ne pouvait pas l'engraisser, loin de là; il
est permis d'être maigre, mais ce n'est pas une
raison pour être taillé à l'équerre.
Regardons le tableau de M. Heim ! il nous en a
été parlé. Eh! mais 1 qu'est-ce que c'est que cela?
c'est un tourbillon, un ouragan, une bataille, tout
ce que vous voudrez, je le veux bien ; je vois même
de belles grappes de belles femmes descendant la
tête en bas dans un précipice. Prrrou' une
— 33-
seule, une petite blonde, a eu le bon esprit de se
servir de ses pieds, et elle en paraît si contente
-qu'elle danse une très-jolie petite polka sur le de-
vant du tableau; ce qui fait pleurer son enfant. Ma
ibi- explique qui Voudra toutes ces merveilles,
moi j'y renonce. Voyons'de fautre côté. -
Air! bon Dieu ; mais je n'ai pas gagné auchange,
au contraire! Comment, M. Gigoux, c'est de la
-peintnre cela? quels raisins! Quels enfants. Quels
hommes, quelles femmes 1 Ce sont des vendanges,
je le veux bien, il y a d'assez gros raisins pour que
je de croie, mais dans quoi avez-vous donc trempé
Totre pinceau, dans la lie! Oh ! non, quoique ce
soit lilas. Mais c'est mauvais, froid, maniéré, mal
■dessiné. Oh 1 M. Gigoux, -n'êtes-vous donc plus ce
peintre de talent et d'avenir que nous savons ?
TOUS avez fait ce tableau après boire, bien sûr vous
avez réré vendanges et vous avez eu le cauche-
mar : à l'an prochain votre revanche.
La Paix d'Amiens de M. Ziégler a de bonnes qua-
lités de dessin, et autant d'animation que peut en
-avoir une peinture officielle, genre toujours si
jdéplorablement froid. M. Ziégler est un de nos bons
peintres, et c'est avec plaisir que nous rappelons
ici, su Pasteurs, du salon de 1850-51. Il n'était
rien déplus admirable.
Il y a de réelles beautés dans la Résurrection dé
M. Paget. Les gardes sont parfaitement dessinés,
leurs poses naturelles, leur effroi bien rendu;
— 34-
mais nous nous demandons pourquoi le Christ s'en-
vole avec sa croix; c'est une innovation peu heu-
reuse, et qui gâte une œuvre consciencieuse d'ail-
leurs.
La Brunehaut de Tabar est fort belle, la figure
admirable de terreur et toute la femme bien dessi-
née ; mais trop jeune selon l'histoire. Quant aux
deux bourreaux, ils ne nous paraissent pas bien fé-
roces, celui de gauche surtout a l'air d'attacher
des rosettes de ruban rose, sur le cou d'un car-
lin.
Il. Hénaff a fait un tableau en trois parties : la
Vallée de Josaphat, le Purgatoire et l'Enfer. Le
peintre a cherché sans doute la couleur locale.
Aussi, du côté du purgatoire, ce sont de belles ro-
bes blanches, roses, pour ceux qui sont enlevés par
l'ange de miséricorde, tandis que Satan, avec ses
mains crochues, attire de pauvres gens bien piètre-
ment habillés. Dans la vallée de Josaphat, les cou-
leurs sont un peu indécises cela se comprend, mais
tous ces gens-là ont bien envie de ressusciter; il y a
sur le devant du tableau une pauvre femme inhu-
mainement foulée aux pieds ; ce n'est pas juste !.
j'ai bien envie d'appeler l'envoyé de l'armée cé-
leste. Oui, mais s'il allait condamner M. Hénaff
à regarder son tableau pendant toute l'éternité, ce
serait trop dur aussi.
Maintenant aux tableaux de genre : Ah ! de grâce,
pourquoi passez-vous si méchamment, M. Courbet?
— 35-
C'est que. c'est bien laid, mais si vous y tenez,
voici : je vais vous raconter une petite histoire :
« On prétend, disait-on à Courbet, le peintre che-
velu et fougueux, que vous n'avez si vilainement
depuis deux ans habillé tous vos personnages, que
parce que vous ne savez pas faire le:" nus ! — Ah!
je ne sais pas faire les nus, riposta le peintre du
progrès. dans le laid, ah 1 je ne sais pas faire les
nus 1 Eh bien! ils verront.» Et voici ce que nous
voyons hein!. Qu'en pensez-vous? - Dame,
que M. Courbet sait faire les nus, mais qu'il les
fait bien mal et bien laids. — Oui, mais - cela s'ap-
pelle de la peinture réaliste. — Ah ! je ne savais
pas ; alors j'aime mieux autre chose : par exem-
ple que ces dames ne se montrent à nous qu'après
le bain. ou même qu'elles ne se montrent pas du
tout. — Et ces Gladiateurs? Regardez donc leurs
jambes, on dirait les quatre pieds de ces vieux
meubles à griffons. Puisqu'on voulait faire des gla-
diateurs, ne pouvait-on leur choisir une pose plus.
moins repoussante?.. pourquoi chercher l'ignoble?
— Ah ! c'est que vous n'y entendez rien : Le beau
c'est le laid. —Ah! c'est différent. Alors je retour-
neàma première idée, j'aime mieux autre chose.
Cependant il faut avouer que parmi les réalis-
tes, il y a de charmantes créations. Voyez Antigua,
mais ceci nous ramène à nos tableaux de chevalet
et nous allons leur consacrer un autre chapitre.
Auparavant, nous dirons comme vous ; et nous
— 36-
nous demandons si la reproduction et l'exagéra-
tion de la laideur peuvent être nécessaire, lors-
qu'au contraire nous nous appliquons à l'effacer,
à la dissimuler. -Ne vaut-il" pas mieux chercher le
beau plastique, qui élève l'esprit, en épurant le
goût. Ne regardez donc ni la Baigneuse, ni les Lut-
teurs de Courbet, mais arrêtez-vous devant sa Fi-
leuse; il est impossible de n'y pas reconnaître le
cachet d'un talent réel : la pose est simple, natu-
relle, abandonnée, le cou et les mains bien des-
sinés, mais tout le monde sait que le dessin est
une qualité réelle de M. Courbet, la seule qui
fasse excuser son excentricité.
Avant de quitter cette galerie, nous devons exa-
miner aussi les dessins de MM. Chenavard et Ma-
réchal, qui par leur dimension et les sujets qu'ils
représentent doivent être classés dans les tableaux
d'histoire.
M. Cbenavard a donné trois grands dessins, qui
étaient destinés autrefois à la décoration du Pan-
théon. Auguste fermant les portes du temple de
- Janus. Attila, et le commencement de la réforme.
Le premier de ces trois dessins est le meilleur, les
groupes sont bien disposés, et quelques têtes fort
belles. Dans le tableau de Luther, il y a encore des
parties assez bien traitées; mais malheureusement
les fusains de M. Maréchal, placés immédiatement
au-dessous de l'Attila, en font ressortir les imper-
fections; le crayon simple, élégant et moelleux de
- 3i-
3
M. Maréchal, forme un grand contraste avec les
contours un peu anguleux des personnages de
M. Chenavard, c'est un dessin mural, il est vrai, mais
il n'était pas nécessaire d'y mettre tant de roideur ;
les personnages sont plats, et de plus la perspec-
tive n'est pas parfaitement ménagée. Quant aux
dessins de M. Maréchal, il n'y a que des éloges à
en faire, le dessin est large, plein et facile, le tout
ressort bien, est bien mouvementé, les personnages
font relief. Ces compositions, en un mot, sont fort
bonnes, on voit que le tout est l'œuvre d'une main
hardie. Nous conseillerons cependant à M. Maréchal
de regarder dans le Simoun la jambe droite repliée
du chameau accroupi.
CHAPITRE IV.
TABLEAUX DE CHEVALET.
Nous ne chercherons pas à établir, pourquoi
depuis quelques années, les peintres de chevalet
sont devenus si nombreux et les tableaux de geitre
si abondants. Serait-ce, d'après les uns, parce que
l'art se fait petit, qu'il tombe en décadence et que
les artistes n'ont plus ni assez de foi en eux-mê-
mes, pour entreprendre de grandes pages, nLassez
de courage pour les exécuter? Ou plutôt, et n<uB
avouons pencher très-fort pour cette opinion, se-
rait-ce au contraire parce que l'art, répandw da-
vantage, devient accessible à tous, et que les pro-
— ad-
ductions de nos artistes ne sont plus exclusivement
destinées à orner les musées et les châteaux, mais
que bien au contraire il nous est permis à tous
d'tspirer à posséder chez nous quelques toiles de
modeste dimension, il est vrai, mais qui, bien que
petites, lilliputiennes même, n'en sont pas moins
ullcairayon du soleil de l'intelligence, -venant jus-
que dans nos veillées solitaires, nous apporter,
avec l'image des grandes œuvres de Dieu, le sou-
venir du doit le plus précieux qu'il a fait aux hom-
mes le pouvoir de les représenter. Non, ce n'est
pas un signe de décadence, bien loin de là, et lors-
que tous nous désirons quelques-unes de ces belles
créatloms, l'art doit se faire petit et mignon pour
cadrer avec nos appartements petits et coquets,
mais Jim ne l'empêche de rester grand et majes-
inc.uY lorsqu'il s'agit de représenter quelque beau
fait de notre histoire, ou de peindre le magnifique
spectacle de la nature.
A propw de la peinture sacrée nous regrettions
que la foi fût mains me que jadis, et n'enfantât
plus de ces pages sublimes et grandioses que nous
ont léguées les temps anciens ; mais bien loin de
les condamner, nous croyons qu'au contraire les
peintres de genre et de chevalet ne peuvent que
raviver cette foi dans nos coeurs, ta répandant
parttut le goût des arts, l'appréciation du beau,
l'amoiir de la nature, qui mène par la rsconnai*-
llliCe à MW. du créateur.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin