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Harald, ou Les scandinaves , tragédie en cinq actes, par Pierre Victor,... représentée pour la première fois sur le second Théâtre-français, le 4 février 1824, précédée et suivie d'observations historiques, littéraires et théâtrales...

De
194 pages
Barba (Paris). 1825. X-195 p. ; in-8.
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HARALD
ov
",'■" '. LES SCANDINAVES,
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES , "' ' " ,
PAR PIERRE VICTOR,
ACTEUR TRAGIQUE;
Repiésentee pour la première fois sur le second ThéAtie Fiançais, le 4 fevuer 1824,
PKtCrDtE
■J.
[Tune lettre à S M. CHARLES - JEAW , Roi de Suéde et de Norvège, et d'un
discours sur le sujet, la composition et la représentation de la pièce;
, 1 SUIVIE
Dii chant prophétique d'un Scalde, et de notes historiques, littéraires et
théâtrales ;
Qjarée»4|une gravure et de plusieurs vignettes d'après DEVERIA ;
/&*/■ ~^\'« IMPRIMEE PAR ÏUMIH DIDOT.
V '» /y, *f iln diurne in- 8°.
. ;':,:!;£BIÀ!î'ttES;::;:;:ï ~
DÈS I^INGÏPÂtFXî/PERSONiNA'GES'jrDE aE-jf; TRAGEDIE
;};■: ";; OTpf^NTO .
Lithographies et coloriés par FËÏLLET,
D'après les dessins de .M. GÉRARD,, premier peintre du Roi.
(i cahier de 8 planch., fig.de 5 pquc. ) r.
Ces deux ouvrages, publies par SOUSCRIPTION, se vendront séparément
et paraîtront à la fin de mars i8a5.^
i_jA Tragédie que nous-annonçons n'a pas été imprimée plus tôt, à cause des?
remarques-historiques que la nouveauté du, sujet prescrivait d'y ajouter,{Elle
sera lue avec d'autant plus d'intérêt qu'elle n'a pas été représentée depuis
que l'auteur, qui en remplissait le principal rôle, a quitté le théâtre -de
l'Odéon. L'histoire des Scandinaves est peu connue en France. Ce peuple,
îemarquable par le caractère neuf et poétique de ses moeurs, de sa religion
et de ses institutions, offre aux Lettres et aux Arts une mine précieuse à ex-
ploiter. M Victor, en osant le premier l'introduire sur notre scène, a donné
un exemple qui mérite d'être suivi Quel que soit le jugement qu'on porte de
sa pièce, cet essai n'est pas sans utilité; il a fravé la roule, et peut contribuer à
étendre le domaine de notre littérature dramatique.
La publication des' Costumes, dessines pour cette tragédie, n'est pàsJhioins
propre a intéresser les peintres que lés acteurs. Le petit nombre de monuments
qui 1 nous reste des anciens temps de la Scandinavie les feia sans douté recher-
cher avec" empressement Lithographies avec un soin particulier d'après les
esquisses de l'un de nos plus grands maîtres, ils réunissent a l'originalité que
'leur prêtent les historiens, le stvle à la fois gracieux et sévère qui caractérise
les moindres productions de M Géiard.
(Dit smtsmt, sein*, ptuja* îi'aimmf,
Chez BMTBA-, -Palais-Royal, derrière le Théâtre-Français,
— LADVOG« , Palais-Royal, Galerie de Bois, ~"°
— MARTINI/T lue du Coq-Saint-Honoïc;
—i L'AUTEUR; îue N euye-Samt-Roch, n° 10 ,
— FEIEXET, rue du Faubourg - Montmarti e, n° 4,
Et chez les principaux Libraires de la France et de l'Etiangei
c.
Le prix du premier ouvrage est de 4 francs pour les souscripteurs, et de
6 francs à dater du 3a mars, époque où la souscription sera feimee Le prix du
deuxième est de 8 francs-j il n'en sera tiré que ioo exemplaires
îaiPÏUMERI!! DE FlRMINiDIDOTi, RUE JACOB, N" 24.
ou
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES.
Prix de là Tragédie, avec les Observations, i vol. in-8°
de 13 feuilles 5 fr.
Prix des costumes des principaux personnages (litho-
graphies et coloriés ), i cahier de 8 planches, fig. de
.cinq pouces -;.... 8 fr.
1MPBIM.EME DE FIRMES D1D0T,
RUfi JACOB, K° 34-
ou
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES,
PAR PIERRE. VICTOR',
ACTEUR TRAGIQUE;
REPRESENTEE, POUR LA. PREMIERE FOIS, SUR LE . SECOND THEATRE-
FRANÇAIS , LE 4 FÉVRIER l824î ' ■
PRÉCÉDÉE ET SUIVIE
HISTORIQUES, LITTÉRAIRES ET THÉÂTRALES;
OHNEE DE PLUSIEIJfiS ^VIGNETTES D ÀPHES DEVEHTA-
« Après le courage, nul sentiment plus que l'amour
« n'avait d'empire sur le "coeur des Scandinaves » :
( GÀOLE; POÉTIQUE deM.de Marcliangy; )
PARIS.
BARBA, EDITEUR, COUR DES FONTAINES , N" 7.
LES PRINCIPAUX LIBRAIRES DU PALAIS-ROYAL.
L'AUTEUR, RUE NEUVE-SAINT-ROCII, N° 10.
i8a5.
A SI MAJESTE
. ROI DE SUÈDE ET DE NORVÈGE,
x A SA MAJESTÉ CHARLES-JEAN.
SIRE,
DE VOTRE MAJESTÉ,
OBSERVATIONS
PRÉLIMINAIRES.
J E ne sais ce qui est le plus hasardé, d'introduire
sur la scène,un peuple dont le caractère, les
moeurs et les usages sont à peine connus, ou de
se charger, à la première représentation, du prin-
cipal rôle de sa propre pièce. Si un sujet nouveau
offre des avantages, encore faut-il que le public
ait quelque notion de l'histoire d'où il est tiré, et
celle des Scandinaves est généralement ignorée en
France. La présence de l'auteur sur le théâtre
peut bien inspirer un certain intérêt ; mais c'est
mal connaître les hommes, que de les croire plus
portés à l'indulgence, en raison du plus d'efforts
qu'on fait pour leur plaire. Ils voient toujours
avec une secrète envie une tentative louable.
Moins touchés du danger qu'elle présente que
frappés de la prétention qu'elle décèle, ils consi-
dèrent dans l'auteur qui veut aussi mériter leurs
suffrages comme acteur, non pas la difficulté d'at-
teindre à ce double but, mais l'ambition d'obtenir
a OBSERVATIONS
une double palme; et plus sa tâche est pénible,
plus leur exigence est rigoureuse.
Aussi, ne m'étais-je point abusé sur les disposi-
tions du public. Je connaissais les préventions
attachées à mon état. Livré à l'exercice de l'art
théâtral, n'ayant pu consacrer à la littérature
qu'une faible partie de mon temps, je savais que
ce serait encore un motif d'être jugé plus sévère-
ment ; et c'est ce qui m'a donné la force nécessaire
pour soutenir mon entreprise. Les auteurs seuls
peuvent concevoir combien il faut de courage
pour subir une semblable épreuve, combien elle
est surtout pénible dans le genre tragique, qui
exige la réunion de toutes les ressources physi-
ques et morales.
La prudence me commandait peut-être de suivre
l'exemple de Lanoue, qui, avant la représentation
de sa Coquette corrigée, crut devoir implorer sur
la scène l'indulgence du public. Après avoir dit
que ses amis l'avaient persuadé que l'intérêt ins-
piré par sa position ne nuirait sûrement pas au
succès de son ouvrage : « Je l'avouerai, Messieurs,
« continue-t-il, j'ai pensé comme eux jusqu'à ce
«moment-ci; moment terrible, où toutes mes
« craintes se renouvellent, où toutes les sortes.de
« frayeurs m'assiègent et m'environnent. D'ordi-
« naire, tandis que l'auteur est sur la scène, tandis
« que son esprit y brille et vous occupe, l'homme
PRELIMINAIRES. 3
« se dérobe, se cache sous une grille impénétrable
«à vos regards; ses amis seuls sont admis au spec-
« tacle des différentes passions qu'il éprouve, pen-
ce dant que vous balancez le succès de son ouvrage.
« Ici, l'homme et l'auteur, tout est sous vos yeux,
ce Privé de toutes les ressources de l'amour-prôpre >
ce j'ose, Messieurs, me livrer à vous à découvert,
ce et sans réserve ; j'ose vous fournir une de ces
ce situations intéressantes, du moins par leur ra*'
cerété, et plus capables, je l'espère, d'exciter votre
ce générosité que d'armer votre censure, etc. » Cette
précaution montre au public une crainte et une
soumission qui le flattent et qui peuvent adoucir
sa rigueur. Il regarde au contraire le silence comme
l'effet d'une présomption qui l'indispose. Je m'en
suis aperçu trop tard. Quelques mots non-seûle-
ment sur ma situation, mais encore sur le sujet
de ma pièce j n'auraient pas été inutiles.
Remplir le principal rôle dans son propre ou^
vrage,.c'est se faire un tort inévitable. L'émotion
de l'auteur nuit infailliblement au jeu de l'acteur;
il est impossible de conserver dans les facultés,de
l'âme et de l'esprit assez d'aisance et dé fermeté pour
faire valoir le rôle, pour lui consacrer le soin parti-
culier qu'il réclame, et se défendre de la préoccupa-
tion produite par la pièce entière. Placé aux répé-
titions parmi les autres personnages de son ta-
bleau, on est privé de le voir, et ce n'est que là
4 OBSERVATIONS
pourtant que l'ouvrage s'achève, qu'on en règle
l'ensemble, qu'on en juge l'effet. La représenta-
tion n'éclaire pas moins; elle fait ressortir tous les
défauts. Je n'ai pu jouir de cet avantage; et je ne
connais encore ma tragédie que d'une manière
très imparfaite.
D'autres causes devaient encore s'opposer à sa
réussite. Ce n'est qu'après avoir subi à trois re-
prises les mutilations de la censure, qu'elle a ob-
tenu l'autorisation d'être représentée. On préten-
dait que, dans la personne d'Harald,'j'avilissais la
royauté, parce que ce prince écoutait trop pa-
tiemment les discours offensans de son rival, et
qu'il se rendait ensuite coupable d'un meurtre.
J'avais encore à lutter contre la cabale occulte qui,
depuis quelque temps, poursuivait ce malheureux
Odéon. Le second Théâtre-Français allait dispa-
raître, remplacé par un théâtre d'opéra; et il était
alors abandonné à une administration dont l'in-
souciance m'a été plus nuisible peut-être que
l'intention de nuire. Sans le zèle des acteurs, sans
le désintéressement du décorateur, il est même
probable que ma pièce n'aurait point encore vu
le jour. Le départ de deux actrices* à qui je des-
tinais des rôles importons m'avait obligé de les
confier à des femmes'd?un genre de talent tout-à-
* Mesdemoiselles Georges et Wenzel.
PRÉLIMINAIRES. 5
fait opposé à celui qu'exigeait la nature des per-
sonnages. Enfin, étranger à.toute espèce de co-
terie, à celle des.romantiques comme à celle des
classiques, sans appui de journaux, sans protec-
tion de parti, je me trouvais entièrement aban-
donné à moi-même.
Malheur au poète dramatique qui se présente
de nos jours dans la lice avec le seul secours de
ses travaux! s'il n'a pas étudié avant tout les res^-
sorts de l'industrie littéraire, s'il n'a pas com-
mencé par s'entourer d'un cercle de preneurs
répandus dans le monde, et exercés aux manoeuvres
du théâtre, qu'il renonce à une carrière pour la-
quelle il n'est point fait; il pourra bien ne pas
essuyer de chute, mais il obtiendra difficilement
un succès. ;
Après tant d'inconvéniens, la seule chose qui
m'ait étonné, c'est d'avoir pu arriver au port, et
triompher de tous les moyens que la malveillance
avait à sa disposition pour me faire échouer.
Douze représentations consécutives m'ont permis
de braver les attaques auxquelles j'ai été en butte;
et, ce premier essai n'eût-il pas réussi, j'aurais pu
m'en consoler, en pensant que, soumis à l'exa-
men dû comité de lecture le plus éclairé de la
capitale, il ne lui avait point paru indigne d'être
admis, et qu'il avait obtenu les encouragemens
flatteurs de MM. Raynouard, Andrieux, Droz,
Picard, etc.
6 OBSERVATIONS
Je lé soumets aujourd'hui à l'épreuvenonimoins
redoutable de l'impression. Oiin'a encore jugé que
la représentation; on jugera maintenant l'ouvrage;
car tel est nôtre esprit de frivolité, qu'au théâtre, sur-
tout, nous Considérons plus les formes que le fond;
nous saisissons l'effet d'un vers; mais celui d'une
scène, qui demande une attention plus réfléchie,
nous échappé. On apprécie une pièce, non par
ïè ^mérité qu'elle renferme, mais par le talent
avec lequel on la joue; Qu'elle soit accompagnée
jusqu'à la fin d'applaudissemeiis non interrompus,
sa réussite est complète; on l'élèvera bien au-
dessus de Celle qui, malgré sa supériorité, aura
essuyé quelques murmures, dus au jeu des ac-
teurs ou à d'autres causes de cette nature. Ainsi
la tragédie la plus remarquable qu'on ait vue de-
puis long-temps, la Frédégonde de M. Letnercier,
n'a eu qu'un succès d'estime ; et d'autres très-in-
férieures ont obtenu des succès de vogué.
Il est bien difficile d'établir tin jugement sur
Une première représentation, lorsque, comme
celle-ci, elle réunit à la nouveauté du sujet celle
dés décorations et des costumes, lorsque l'af-
flùence des curieux attirés pour voir jouer l'au-
teur es;t telle, que les hommes seuls peuvent pé-
nétrer dans la salle, et que son enceinte n'offre
plus de toute part qu'un parterre tumultueux.
L'attention partagée entre ces divers intérêts, l'a-
PRELIMINAIRES. 7
gitation des spectateurs pressés les uns contre les
autres, tout ne s'oppose-t-il pas à ce qu'on puisse
seulement comprendre le fond de la pièce ? Et ce-
pendant, aussitôt, style, plan, caractères, tout est
jugé. Voilà ce qui explique la différence avec la-
quelle la mienne a été accueillie le premier et le
second jour, quoiqu'elle n'ait subi dans cet in-
tervalle , pour toute amélioration, qu'un retran-
chement de vingt-quatre vers.
Malgré le retard que sa publication a éprouvé,
je la fais paraître sans changemens notables. Je
voulais attendre que les moeurs des anciens peu-
ples du Nord nous fussent plus familières. J'avais
devancé l'époque où il convenait de la donner.
J'ai pensé qu'en- l'accompagnant d'observations
propres à fixer à cet égard l'opinion du lecteur, je
pourrais, sinon détruire, du moins diminuer l'in-
convénient de l'offrir aujourd'hui à son examen.
Il n'y a que six ans qu'il a paru pour la
première fois en France un ouvrage historique
Contenant des détails exacts sur les temps et les
lieux que j'ai retracés : Y Histoire des révolutions
de Norcvège, par Catteau-Calleville*. (Je ne parle pas
ici de XIntroduction à l'histoire de DanemarcA, par
Mallet, qui présente plutôt un tableau général des
moeurs et de la religion des Scandinaves, qu'une
Imprimée chez Pillet.
8 OBSERVATIONS
histoire particulière des hommes et des événemens
de cette époque. )
Quelques jours avant la représentation de ma
pièce, M. Capefigue a publié, sur les Invasions des
Normands dans les Gaules, un essai intéressant.
L'académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait
proposé, en 1820, cette matière pour sujet de
prix. Elle a couronné un ouvrage très-remar-
quable de M. Depping, qui doit être bientôt im-
primé. Non-seulement nous rie possédons dans
notre langue aucune histoire complète de la Scan-
dinavie, mais,parmi les auteurs qui en ont parlé,
bien peu l'ont vue sous son véritable aspect. Mal-
let même, qui n'avait pas encore eu le secours de
toutes les recherches faites depuis, est tombé, mal-
gré le mérite de son ouvrage, dans une erreur
grave, celle de juger les Scandinaves par les Ger-
mains, et d'appuyer toutes ses opinions à l'égard
des premiers, sur le rapport que Tacite nous a
transmis des seconds.
Les Scandinaves n'avaient encore paru que
sur quelques théâtres étrangers. Ils ont été mis
en scène avec succès dans Rolfkrage, tragédie
danoise, traduite en allemand. Chez nous, per-
sonne n'avait même encore cherché à peindre la
nature du Nord, quoique nous ayons Hamlet,
Gustave, etc.; car rien ne s'oppose à Ce que les
personnages de ces deux pièces ne soient aussi
PRÉLIMINAIRES. 9
bien du Midi que du Nord, rien ne fait voir en
eux la physionomie et les moeurs de cette contrée.
Ozerof, poète russe, a composé, sous le titre de
Fingal, une'tragédie dans laquelle figurent des
Scandinaves, mais pour servir d'ombre à un ta-
bleau dont les Calédoniens sont les héros. Les
premiers n'y jouent qu'un rôle secondaire, et n'ont
même rien de Scandinave que le nom. L'un d'eux,
un poignard à la main, dissimule, pendant toute
la pièce, comme un tyran du Midi. Il n'y a de
local que quelques descriptions de sites et un
combat livré en l'honneur d'un mort auprès de son
tertre funéraire. M. Léopold, l'auteur tragique le
plus distingué de la Suède, a donné, une tragédie
d'Odin, où il serait encore plus difficile de re-
trouver les Scandinaves, vu qu'Odin y est repré-
senté avant son expédition en Scandinavie, et que
l'action se compose des événemens qui forcèrent
les Scythes à quitter leur pays pour se soustraire
à la domination des Romains.
J'ai puisé le fond de mon sujet dans un ouvrage
imité du Svéo-gothique par M. Montbron. Il est
douteux que tous les événemens qui y sont re-
traces soient authentiques; plusieurs sont proba-
blement sortis de l'imagination de l'auteur, mais
les principaux personnages sont historiques; et
je me suis conformé au caractère que l'histoire
leur donne.
io OBSERVATIONS
J Les Scandinaves peuvent être envisagés sous
deux rapports tout-à-fait distincts, dans leurs
excursions chez l'étranger, et au sein du pays
natal. Mais ce peuple loyal et hospitalier, bril-
lant de gloire et d'amour dans ses foyers, n'était
plus au dehors que des pirates avides de sang et
de pillage. J'ai préféré le premier point de vue.
Je me suis astreint à peindre les deux grandes
passions qui les caractérisent, comme les plus
propres à l'effet de la scène : l'amour des comr-
bats, et celui des femmes. J'ai évité de discourir
sur ses lois et sur son gouvernement, parce que
la politique est toujours froide au théâtre, et que
la censure, dans l'intérêt de l'art dramatique sans
doute, l'a très sagement défendue.
Je pouvais aussi attacher à mon sujet un intérêt
national, car on sait que nous descendons de ces
fils du Septentrion qui, après avoir saccagé la
France, l'ont habitée et repeuplée; ce mais, comme
ce il y a aujourd'hui parmi nous beaucoup plus
ce d'égoïsme que d'esprit national, (j'ai pensé avec
ce l'écrivain que je viens de citer) que le public
ec aimerait mieux un roman où il se retrouverait
ce lui-même, qu'une histoire où il retrouverait sa
ec patrie. »
En faisant particulièrement rouler mon action
sur des intérêts privés, je me suis d'ailleurs con-
formé à l'esprit distinctif des Scandinaves, ainsi
PRÉLIMINAIRES. n
qu'on le verra par cet extrait de l'ouvrage inédit
de M. Depping, qui explique en même temps
comment leurs rapports avec les autres peuples
ne sont pas plus connus, et comment ils ne tien-
nent pas dans l'histoire une place plus étendue et
plus importante. « Les Saga (traditions Scandi-
cc naves) ne sortent jamais du cercle étroit qu'elles
ce se sont tracé; et on dirait que le monde s'est
ec borné pour leurs auteurs aux provinces et "aux
ce mers que leurs héros ont parcourues. Les per-
ce sonnes sont tout pour eux; les espaces et les
ce temps ne leur paraissent que des accessoires in-
« signifians. Aussi, on y chercherait en vain un
ce mot sur l'émigration des peuples du Nord, qui
te pourtant ont dû vivement exciter l'attention des
ce habitans qui restaient dans le pays. Ce silence
ce doit paraître d'abord extraordinaire; mais ce
ce n'était pas l'importance des événemens qui dé-
« terminait les poètes à les chanter; ils s'atta-
«chaient uniquement à ce qu'il y avait de toti-
« chant pour le coeur des auditeurs. Ils ne s'occu-
ce paient point de la prospérité et de la décadence
ce des empires, ni des invasions et des émigrations
ce des peuples, parce que ces faits intéressaient
ce moins que le combat à outrance entre deux
ce héros. » .
L'idée qu'on se forme des Scandinaves a fait
croire que je leur donnerais une teinte Ossianique
i2 OBSERVATIONS
et nébuleuse, sans laquelle ils ne pouvaient être
fidèlement représentés. Mais les guerriers d'Odin
sont à ceux d'Ossian ce que l'histoire est à la fable.
Tout est positif chez les premiers, tout est vague
et douteux chez les seconds. Confinés dans leur
île de brouillards, armés de leurs lances de neige,
les Calédoniens (de Macpherson) n'ont laissé qu'un
souvenir aussi léger que les fantômes de leurs
héros. Les Scandinaves, répandus dans l'Europe
entière, ont exercé sur ses institutions et sur ses
moeurs une influence dont elle conserve encore
les traces. Ossian n'offre dans son athéisme que
des idées sombres et fantastiques. La religion
d'Odin se montre, dans tous ses principes, grande,
forte et morale.
Mon sujet prêtait néanmoins au genre vaporeux,
appelé romantique, et peut-être ai-je surmonté
une difficulté, en le traitant d'une manière clas-
sique, (je suppose qu'on entende par ce genre l'art
de décrire avec affectation les beautés pittoresques
de la nature physique, d'animer la matière, en
donnant une voix au désert, une passion au tor-
rent, et de mettre enfin en jeu toutes les idées
bizarres et romanesques que peuvent inspirer à
l'imagination les phénomènes de la terre et du
ciel); car je ne sais trop quelle signification atta-
cher à un terme que les sectateurs du roman-
tisme eux-mêmes n'ont pas encore pu définir.
PRELIMINAIRES. i3
Quelles ressources ne trouveraient-ils pas effective-
ment dans un peuple dont le langage figuré appelait
l'oeil le flambeau du visage; les fleuves, le sang
des vallées; les cheveux blancs, la neige du cer-
veau, etc. ! Avec des scènes d'élégies, des descrip-
tions d'épopée, des peintures de nuages et d'au-
rores boréales, j'aurais pu plaire à beaucoup de
gens; mais j'ai pensé aussi que quelques autres
m'applaudiraient de faire tenir à mes personnages
un langage simple et naturel, et de m'attacher à
ce que doit offrir la tragédie, l'histoire des pas-
sions et le tableau du coeur humain.
J'ai suivi le système classique, parce qu'il est
fondé sur la vérité et sur le goût qui ne peuvent
changer, et que les règles d'une tragédie, puisée
chez les peuples du Nord du moyen âge, ou chez
les nations méridionales de l'antiquité, m'ont paru
devoir toujours être les mêmes. Varier les sujets,
développer de nouvelles pensées en rapport avec
les moeurs, la politique et l'état social de notre
siècle, rien ne s'y oppose; tout, au contraire, le
commande. Mais prétendre donner aux passions
un autre langage, rejeter les principes consacrés
par les plus beaux génies anciens et modernes,
c'est une folie qui ne saurait avoir plus de durée
que les caprices de la mode. Les tragédies an-
glaises et allemandes, en ce moment l'objet de
notre admiration et le modèle de la plupart des
i4 OBSERVATIONS
auteurs,-n'en sont pas moins, malgré les beautés
qu'elles renferment, des productions informes,
que tous les efforts des imitateurs, tous les dis-
cours des traducteurs n'acclimateront jamais sur
le théâtre des Euripide et des Racine. Nos chefs-
d'oeuvre tragiques, quoique resserrés peut-être
dans un cadre trop étroit et trop uniforme, seront
toujours les plus conformes à la raison, les plus
rapprochés de la perfection. Les règles qui les
ont dictés sont immuables, en ce qu'elles ne
sont pas l'effet de conventions arbitraires, mais
qu'elles ont été fixées par les lois de la nature.
La ressource qui reste est d'appliquer ces règles
à des temps et à des lieux nouveaux, et d'y appor-
ter les développemens et les modifications que la
raison peut admettre. C'est ce que j'ai essayé de
faire; mais, avec ce moyen terme, j'ai mécontenté
les deux partis opposés de la littérature : les clas-
siques, parce que je dédaignais leur éternelle his-
toire ancienne ; les romantiques, parce que j'avais
traité un sujet si favorable à leur genre, sans en
adopter la couleur. Qui sait si ces derniers, une
fois que leur ambition d'inventer sera calmée, et
qu'ils auront reconnu les abus produits par leurs
premiers accès d'innovation, ne seront pas tout
étonnés de n'être que des classiques, moins cir-
conscrits que les autres dans le choix des sujets ?
L'impuissance de faire beaucoup plus ne se mani-
PRÉLIMINAIRES. i5
feste-t-elle pas déjà? En effet, qu'est-ce qui dis-
tingue la plupart des ouvrages romantiques, si Ce
n'est une tendance visible à peindre des moeurs
nouvelles, et particulièrement celles du moyen
âge ?
Qu'on ne dise pas que les sujets manquent;
l'histoire du monde en fournira toujours d'assez
variés, pour réveiller l'intérêt et pour dispenser de
recourir à de nouvelles méthodes. Que de tragé-
dies notre époque ne prépare-t-èlle pas aux poè-
tes à venir! Que de chefs-d'oeuvre différents de
ceux que nous possédons, quoique composés d'a-
près les mêmes principes, ne seront pas inspirés
un jour par les révolutions de la France, par l'hé-
roïque régénération des Grecs modernes, et par la
sanglante civilisation du Nouveau-Monde!
Loin de m'être écarté des règles fondamentales
posées par les anciens, j'ai essayé de me rap-
procher d'eux sous des rapports négligés par
nos grands maîtres eux-mêmes. J'ai tâché de re-
produire cette pompe de spectacle, cette réunion
imposante de personnages, qui se remarquent dans
leur tragédie. J'ai pensé qu'une pièce , pour méri-
ter ce titre, devait, même en présentant des dé-
bats privés, y rattacher un intérêt public, et offrir
quelque grand tableau fait pour frapper à la fois
l'âme et les yeux. Il m'a semblé aussi qu'il y aurait
un milieu à saisir entre la complication des tragé-
i6 OBSERVATIONS
dies étrangères et la trop grande simplicité des
nôtres ; que le nombre des acteurs et la diversité
des incidens n'étaient pas incompatibles avec les
unités d'action et d'intérêt; que le spectacle, les
décorations potivaient s'allier à la vérité et à la
raison. On a trouvé mon intrigue confuse, parce
qu'on ne s'est pas donné la peine de la suivre,
comme on traite l'histoire du Nord d'obscure,
parce qu'on n'a pas pris soin de l'étudier. Sans
doute, les suppressions ordonnées par la cen-
sure , et celles que j'ai faites pour me renfermer
dans l'espace de temps accordé à nos représenta-
tions théâtrales, ont pu motiver ce reproche et
nuire à la liaison des scènes ; mais les spectateurs
attentifs ont dû voir néanmoins qu'il en résultait
plus de complication que d'obscurité. J'ai réuni
cinq acteurs importants; avec autant de ressorts,
il n'était guère possible qu'il en fût autrement.
Cet inconvénient tenait au sujet qui, ainsi que le
titre l'indique, retrace les moeurs de tout un peu-
ple; or, je ne pouvais peindre la masse, sans
mettre en évidence un certain nombre de per-
sonnages.
Ce qu'on examine aujourd'hui avec le plus de
soin, c'est le style; observez toutefois que l'on
n'entend plus par ce mot l'art d'approprier le
langage des acteurs à leur caractère et à leur si-
tuation, mais bien celui de mettre à la suite les
PRÉLIMINAIRES. 17
unes des autres des phrases harmonieuses, des
vers richement rimes, celui de revêtir les idées
les plus simples d'un luxe de poésie qui éblouisse.
Quant au plan et aux combinaisons, on paraît en
faire peu de cas. Il s'ensuit que la critique porte
plus sur les détails que sur l'ensemble, plus sur
l'accessoire que sur le principal. La poésie épique
se trouvant confondue avec celle du drame, la
science des vers est préférée à l'entente de la
scène. Tout ce qui est dit franchement paraît
trivial ; l'idée la plus ordinaire est rendue par
une.périphrase, et la vérité du dialogue sacrifiée
à l'éclat de la tirade. Qu'un écolier sache versi-
fier, il se croit appelé à faire une pièce; il ignore
qu'il faut avoir vécu parmi les hommes avant
de savoir les faire parler, que l'art des Corneille
et des Molière consiste dans quelque chose de
plus que dans le talent de tourner un vers. Voilà
pourquoi nous avons tant de poètes élégants et
si peu d'auteurs dramatiques, tant de coloristes
et si peu de dessinateurs. Une manière propre
et pointillée nous flatte ; une touche large et
franche blesse notre vue. Au théâtre comme au
salon, la peinture de genre a pris la place des
tableaux d'histoire. Aussi notre poésie a-t-elle
moins que jamais cette puissance de remuer les
âmes et d'inspirer de grandes actions, seule pro-
i.8 OBSERVATIONS
pre à la poésie des anciens et à celle des Scan-
dinaves.
Depuis que les sciences exactes se sont mêlées
dans l'enseignement public à toutes nos autres
études, il règne dans la littérature et dans les
arts d'imagination un système de raisonnement
et d'analyse, de calcul froid et symétrique qui
nous rend généralement sages et corrects, mais
qui ôte à l'âme toute sa chaleur, aux passions
tout leur élan, et qui, s'adressant plus à l'esprit
qu'au coeur, provoque plus d'applaudissements
qu'il n'excite d'émotions. On ne veut plus de liai-
sons, de préparations, de développements; vous
ne sauriez être trop court; il faut aller au but.
Le mérite et le succès de votre pièce sont réglés
par l'aiguille de votre montre.
Il est peu d'ouvrages qui aient donné lieu à
des critiques aussi fausses et aussi contradictoi-
res que celui-ci. Lorsque l'histoire du Nord sera
plus connue, le recueil des articles publiés dans
la plupart des journaux méritera d'être lu, pour
constater notre ignorance. Dans l'un, on m'a re-
proché d'être trop vague; dans l'autre, d'être trop
positif. Pour ceux-ci, mon style était trop simple;
pour ceux-là, trop pompeux. Je répondrai aux '
premiers que je n'ai pas cru devoir faire tenir
à mes acteurs le langage du poète, et aux se-
PRÉLIMINAIRES. . 19
conds que cette pompe n'eût peut-être pas été
déplacée, chez un peuple qui tirait de l'Orient ses
moeurs et son origine.
On s'empresse de, relever les défauts d'une
pièce; mais ne serait-il pas juste aussi de tenir
compte de ceux qui ne s'y trouvent pas? Parce
que je manquerai des qualités qui n'appartien-
nent qu'au génie ou à un talent mûri par les an-
nées, n'aurai-je pas quelque mérite d'avoir su me
préserver des vices où le simple bon sens empê-
che de tomber, mais qui n'en sont pas moins
communs de nos jours? Ne serait-il pas digne
d'être remarqué, l'ouvrage où l'on ne rencontre-
rait ni antithèses, ni sentences, ni autres défauts
de ce genre qui déparent les compositions les
plus estimables d'ailleurs?
Juger, surtout en matière de théâtre., paraît
avoir toujours été, pour les journalistes comme
pour le public, une chose fort délicate. On sait
qu'à la première représentation, Adélaïde du
Guesclin ne reçut pas, un accueil très-favorable,
ce Je donnai, quelques années après, la même tra-
ce gédie (écrivait Voltaire ), mais je l'affaiblis beau-
té coup par respect pour le ridicule. Cette pièce,
ce devenue plus mauvaise, réussit assez:... Les en-
te droits qui avaient été le plus siffles ont été ceux
ee qui ont excité le plus de battemens de mains....
ce Les opinions ont ainsi flotté dans les affaires
ao OBSERVATIONS
« sérieuses, comme dans les beaux-arts et dans
ce les sciences.... La vérité et le bon goût n'ont
ce remis leur sceau que dans la main du temps.
ce Cette réflexion doit retenir les auteurs des jour-
ec naux dans les bornes d'une grande circonspec-
te tion. Ceux qui rendent compte des ouvrages
ce doivent rarement s'empresser de les juger; ils.
« ne savent pas si le public à la longue jugera
ce comme eux; et puisqu'il n'a un sentiment dé-
ce cidé et irrévocable qu'au bout de quelques an-
ce nées, que penser de ceux qui jugent de tout
ce sur une lecture précipitée?»
On m'a généralement reproché de n'avoir pas.
donné à mes Scandinaves un caractère plus âpre
et plus sauvage, parce qu'on est porté à regarder
comme plus barbare qu'il ne l'a été un peuple
qu'on ne connaît pas, et qui est éloigné.de nous
par la distance des temps ou par celle des lieux.
C'est ainsi qu'on s'étonne tous les jours des pro-
duits d'industrie et des monumens de civilisation
qui nous parviennent des pays lointains, et même
de ceux qui nous restent des temps les plus illus-
tres-de l'antiquité. L'existence des Scandinaves
embrasse, depuis leur arrivée de l'Asie sous les
ordres d'Odin (voyez les notes) jusqu'à l'abolie
tion de l'odinisme par le christianisme, un inter-
valle de plus de dix siècles. C'est à la fin du neu-
vième qu'appartiennent les héros de ma pièce ;
PRÉLIMINAIRES. 21
et, en admettant qu'ils avaient à cette époque la
barbarie des premiers temps, la scène ne me
commandait-elle pas de la modifier et de l'adou-
cir? Aurait-on voulu les voir (selon l'expression
de Walter-Scott ) se fardant le visage avec le
sang des vaincus, ou, tels que d'anciennes chroni-
ques les dépeignent, s'enivrant dllydromel daiis
le crâne de leurs ennemis? Encore est-il fort dou-
teux que le mot Scandinave qu'on a traduit par
crâiie, et qui signifie corne ou ossement, n'ait pas
donné lieu à une erreur.
C'est à tort qu'on a dit et répété qu'ils ne
connaissaient d'autre vertu que la valeur, d'autre
crime que la lâcheté. Il suffit de parcourir leurs
annales et de considérer leur religion, pour se
convaincre qu'ils appréciaient aussi l'équité, la
probité, et autres vertus plus méconnues dans
d'autres pays plus policés. Les hommes à qui Odin
avait adressé son Havamaal, ou Discours sublime,
ne pouvaient être tout-à-fait barbares. Ils l'étaient
envers leurs ennemis, jusqu'au moment de la vic-
toire. Ainsi, après avoir envahi la Neustrie, on
les voit, de soldats féroces; devenir tout à coup
des hommes justes et bienfaisans. Comme les
couvens leur offraient les meilleures captures,
c'était sur eux que se dirigeaient leurs premières
attaques ; ils épargnaient le peuple qui était pauvre,
mais ils égorgeaient les moines sans pitié ; ces
22 OBSERVATIONS
derniers, possédant seuls l'art d'écrire, ont dû les
peindre sous dés couleurs peu favorables; de là
cette barbarie que l'histoire leur a prêtée.
On a trouvé à mes personnages une attitude
trop-chevaleresque, et c'est parmi eux qu'est née
la chevalerie. Ce sont les Scandinaves qui ont
apporté en France, en Italie, cette foule de rites
et d'usages guerriers, cet esprit de galanterie, per-
pétués jusqu'à nous. C'est à eux que les tournois,
les devises d'amour et d'honneur, les combats
judiciaires ou duels doivent leur origine. Voilà,
du moins, ce que tous les monumens historiques
attestent, et ce dont peuvent facilement se con-
vaincre ceux qui se sont écriés en voyant HaYald
et Adelstan: Ce sont des chevaliers français, des
Vendôme, des Tancrèdel Je conviens de la res-
semblance; mais il faut distinguer le modèle de
la copie.
J'ai commis une faute , c'est de n'avoir pas
songé que le public ne connaissait ni Harald, ni
Gidda, et de les avoir dès lors présentés sur la
scène sans faire connaître suffisamment leur ca-
ractère et leurs actions, comme j'y aurais présenté
César, Cléopâtre, et autres personnages telle-
ment connus, qu'il est inutile de dire qui ils sont
et ce qu'ils ont fait; mais les bornes dramatiques
rendaient ces développemens difficiles. Je compo-
sais une tragédie, et je n'écrivais pas l'histoire.
PRÉLIMINAIRES. >3
Tel est le degré de notre érudition à l'égard des
anciens peuples duNord, qu'un de nos critiques les,
plus éclairés et les plus judicieux, dans le compte
qu'il a rendu de ma pièce, comparait les Scan-
dinaves aux Illinois et aux Eskimaux, les traitant
de peuplade sauvage , qui n'a laissé aucun sou-
venir historique, et qui, sous tous les rapports,
est indigne de la scène (voyez le feuilleton du
Journal des Débats, du 6 février 1824). 11 faut
avouer qu'en matière de beaux-arts, comme en
politique, nous ne savons trop ce que nous vou-
lons. Il est de fait que nous commençons à nous
lasser des Grecs et des Romains; mais jusqu'à ce
qu'un grand poète ait accrédité sur la scène une
nouvelle race de héros, nous aurons de la peine
à nous y accoutumer.
L'opinion que je viens de citer n'est cependant
pas celle de tous nos écrivains : ce C'étaient des
te sauvages, soit (dit le savant Malte-Brun), mais
« des sauvages tels qu'Homère nous peint Achille
ce et Hector. Même férocité, même grandeur d'âme,
ce peu de distinctions sociales, la valeur, c'est-à-
« dire la force physique, regardée comme la pre-
ce mière des vertus, la fidélité des amis sans bornes,
« Comme la haine des ennemis; voilà le caractère
« commun de l'âge héroïque de la Grèce et de la
« Scandinavie ; mais les Scandinaves montrèrent
te un mépris stoïque pour la vie, auquel les hé-
24 OBSERVATIONS
« ros d'Homère ne s'élevèrent jamais. Que d'il-
« lustres faits, (ajoute l'auteur de l'histoire des
ec révolutions de Norvège), que de noms fameux
ec ce pays offre à l'admiration des siècles ! L'histo-
ce rien peut-il retracer de plus grandes entreprises
ce que celles des héros de la Scandinavie; et peut-
cc il invoquer des mânes plus imposants que ceux
cèdes Harald, des Olaûs, des Magnus, des Sté-
cc non , etc. ?»
Montesquieu met les peuples de cette contrée
au-dessus de tous les autres, en ce quelle a été
la ressource de la liberté de l'Europe, et que
c'est de là que sont sorties ces légions terribles
qui ont détruit les tyrans et les; esclaves. Ce sont
eux qui ont concouru avec les nations de la
Germanie à renverser l'empire des Césars, qui
ont fondé sur ses ruines la plupart des états
modernes. Toujours indépendants, ces belliqueux
enfants du Nord ont envahi tous les pays, ont
changé la face de l'Europe entière. Vainqueurs de
Rome, ils sont aussi les fondateurs de l'empire
russe, les conquérants de l'Angleterre, dé la
Neustrie et de la Sicile. Ils ont porté leurs armes
aux deux extrémités de notre continent et sur
les côtes d'Afrique; ils ont même découvert l'Is-
lande et poussé leurs courses jusqu'aux plages du
Nouveau-Monde. Voilà le peuple qui passe encore
aujourd'hui en France pour ne laisser aucun sou-
venir historique.
PRÉLIMINAIRES. a5-
■■ Les: Scandinaves sont non-seulement dignes
de la scène par le rôle qu'ils jouent. dans l'his-
toire , ils le sont encore par la nature de leurs
moeurs, en prenant ce mot dans toute■ l'étendue^
de l'acception que les maîtres de l'art y attachent.
Aussi ai-je cru pouvoir me borner à les présenter
sous ce point de vue. ec Combien plus poétique et
ce plus intéressant doit paraître chez eux l'amour
ce que chez les Orientaux , dont l'exaltation n'est
ce.que: le résultat physique du climat. C'est aux
« flammes de leur soleil, et non point au feu pur
ce et sacré du sentiment que cet amour, allume
«pour ces derniers son flambeau!.... Pour les
« Scandinaves, l'amour était une douce supersti-
« tion et une idolâtrie. Les guerriers les plus bar-
<e bares tombaient aux genoux des femmes , et leur
te adressaient des voeux et des prières comme aux
ce arbitres de leurs destinées. C'est, parmi eux que
ce naquirent ces préceptes de galanterie dont notre
ce vieille France hérita, et dont s'embellit Je code
«de la chevalerie. » (Gaule poétique, de M... de
Marchangy. )
En effet, on est surpris, lorsqu'on parcourt
leurs chroniques, de voir à quelle violence, à
quel délire cette passion a été portée, dans leurs
frimats. L'amour était à la.fois l'origine et le but
de toutes les grandes entreprises. Son pouvoir
n'était balancé que par celui de la valeur. L'un
a6 OBSERVATIONS
était la conséquence de l'autre, ou plutôt ils se
devaient un mutuel soutien. La véhémence de l'a-
mour produisait un fanatisme de courage dont
on ne trouve d'exemple chez aucun autre peuple
du monde. Ce goût de la gloire et des conquêtes
devait faire naître celui d'un art qui les célèbre
et les perpétue. Aussi dans aucun pays et dans
aucun temps la poésie n'a joui d'une faveur plus
éclatante , n'a exercé une plus sublime influence.
Après l'autorité des femmes, il n'en était point de
comparable à celle des Scaldes. Leurs chants élec-
trisaiént les armées, et opéraient des prodiges. Cet
empire des beaux-arts, à leur naissance', sur un
peuple à demi civilisé, est peut-être son plus
beau titre de gloire.
Plus on observe les Scandinaves, plus on cher-
che ce qui leur manque pour constituer un peu-
ple éminemment dramatique. La noblesse de leur
caractère, l'héroïsme de leurs moeurs et de leurs
actions, leur donnent autant de dignité que nos
poétiques les plus sévères peuvent exiger des hé-
ros tragiques. Lents à s'irriter, mais terribles lors-
que leurs passions sont une fois allumées, non
moins portés à la générosité qu'à la vengeance^
nés avec les deux seritimens les plus capables d'é-
lever et d'attendrir les coeurs, la mélancolie et
la fierté, ils réunissent les oppositions les plus
propres à inspirer à la fois la pitié, la terreur et
PRÉLIMINAIRES. 27
l'admiration. Enflammés d'amour pour la. gloire ,
idolâtres d'un sexe regardé comme l'image de la
divinité, volant pour lui à la victoire aux accens
de leurs Scaldes chéris , souriant à l'approche
de la mort de voir s'ouvrir pour eux le palais
d'Odin , ils joignent encore à toutes les qualités
théâtrales tout ce qui peut les embellir aux yeux
de l'imagination, et les faire^ briller du charme
de la poésie.
Quel parti ne peut-on pas tirer d'une nation si
guerrière et si passionnée, d'une mythologie si
neuve et si poétique? De quels effets n'est pas
susceptible le contraste de leur climat glacé et de
leur caractère bouillant? L'aspect imposant-du
pays, le style élégant des costumes, tout con-
court à rendre les Scandinaves aussi digues de
la scène que les peuples les plus célèbres de l'an*
tiquité. Ils tiennent le milieu entre les modernes
et les anciens, et nous intéressent bien plus que
ceux-ci, par les rapports qu'ils ont eus avec
nos pères dans le moyen âge. Ils présentent dans
leurs moeurs et dans leurs habitudes cette no-
blesse et cette sévérité qui nous attachent aux
personnages antiques; et ils ont ce charme de
nouveauté qui nous attire vers les sujets mo-
dernes, en y joignant l'avantagé de ne point offrir
comme eux un rapprochement de temps et de lieu
toujours nuisible au prestige et a la majesté de
28 OBSERVATIONS
la scène tragique. Leurs annales sont pleines d'é-
vénements qui, par leur nombre et par leur diver-
sité , sont propres à nous montrer ce peuple
étonnant sous des formes toujours nouvelles. Soit
qu'on le prenne à l'époque reculée où il reçoit
d'Odin ses institutions religieuses, soit qu'on l'en-
visage dans des temps plus modernes , donnant
naissance à la chevalerie, ou s'élançant sur les
nations du Midi pour anéantir les tyrans, ou
fondant sur le sol glacé de l'Islande une répu-
blique digne de Sparte, partout il présente des
sujets également variés, également dramatiques.
Le héros que j'ai choisi mérilait particulière-
ment une plus grande célébrité. Tous les histo-
riens s'accordent à reconnaître en lui Un homme
supérieur à son siècle. A peine parvenu à l'âgé de
l'adolescence^ déjà il gouverne en chef habile le
petit royaume que son père lui a laissé. Aidé du
seul appui d'un ministre presque aussi jeune que
lui, il repousse plusieurs princes qui, dédaignant
sou âge, essaient de le dépouiller de l'héritage
paternel. Le Danemarck jusqu'alors divisé, ainsi
que le reste du Nord, en une foule d'états indé-
pendants, venait d'être soumis à un seul roi. Cet
exemple enflamme l'imagination du fils d'Haldan,
quoique des difficultés plus grandes s'opposent
en Norvège à l'accomplissement d'une sembla-
ble entreprise. Mais une jeune beauté dont son
PRÉLIMINAIRES. 29
coeur est épris ne lui accordera sa main que
lorsqu'il régnera sur la Norvège entière. Les
obstacles disparaissent à ses yeux. Il jure de
triompher et de ses ennemis et de l'altière Gidda;
il lève une armée, équipe des flottes , et par-
vient bientôt à réduire sous sa puissance toute
la partie méridionale. Les provinces du nord
couvertes de roches escarpées, sillonnées d'abîmes
profonds, offraient encore à combattre une réu-
nion de tribus indépendantes dans le coeur des-
quelles plusieurs siècles avaient fortifié l'amour
de la liberté. Harald franchit les cimes des mon-
tagnes, brave les torrents, et, après plusieurs
luttes sanglantes et prolongées, porte ses armes
victorieuses jusqu'aux contrées voisines du pôle.
En vain les chefs du Nord et du Midi s'arment à
plusieurs reprises; il les poursuit sur terre et sur
mer; chaque expédition amène une conquête. En
quelques années, non-seulement toute la Nor-
vège, mais la plupart des îles de l'Océan obéissent
aux lois de Gidda.
S'il avait assez fait pour l'amour, il ne crut pas
avoir fait assez pour la gloire; son génie lui sug-
gère que c'est, aux lois d'achever une révolution
commencée par les armes. Un système de gou-
vernement jusqu'alors inconnu dans le Nord est
créé. Des Jarles sont chargés de rendre la justice
et de percevoir des impôts; des ports s'ouvrent au
3o OBSERVATIONS
commerce; le pillage et la piraterie sont sévère-
ment défendus, Harald devient le fondateur d'une
monarchie qui s'est perpétuée jusqu'à nos jotirs,
le chef d'une dynastie alliée pendant cinq siècles
à la plupart des maisons régnantes de l'Europe.
D'autres titres recommandent encore ce prince
à l'intérêt de la postérité. Doué de cette sensir
bilité, et de cette imagination qui inspirent les
conceptions grandes et fortes, les idées nobles et
généreuses, il aimait la poésie et honorait les
poètes. Passionné pour la gloire, pouvait-il n'eu
pas chérir les dispensateurs? Aussi les Scaldes
tenaient-ils à sa cour le premier rang. Mais ce qui
achève de caractériser le Charlemagne du Nord,
c'est son amour effréné pour les femmes. Cette
passion était portée en lui à un degré d'exaltation
extraordinaire. Aussi habile à séduire qu'à com-
battre, jaloux de soumettre toutes les belles,
comme de dompter tous les rois, il n'a pas laissé
dans l'histoire un nom moins fameux par ses
bonnes fortunes que célèbre par ses conquêtes,
Tel est l'homme que j'ai voulu présenter sur
la scène. Je l'ai considéré sous les rapports qui
m'ont paru les plus dramatiques. Quoi qu'en puis-
sent dire les novateurs, l'amour sera toujours au
théâtre le plus puissant mobile d'intérêt:
De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au coeur la route la, plus sûre.
PRELIMINAIRES. 3i
Le guerrier amoureux m'a semblé préférable au
fondateur d'une monarchie. A quoi bon d'ailleurs
montrer le personnage historique dans un héros
que l'on ne connaît pas? En le représentant comme
législateur et conquérant, j'en faisais pour le
public français un personnage d'invention; en
montrant l'homme passionné, j'offrais la copie
d'un modèle que tout le monde pouvait connaître.
Épris d'amour pour la fille d'un roi fugitif, qui
est venu réclamer dans son palais les droits de
l'hospitalité, il se résout à répudier cette même
Gidda à qui il est redevable de sa puissance. En
proie aux tourments que lui fait éprouver la ré-
sistance du nouvel objet de ses voeux, il a oublié
le soin de sa gloire et abandonné à son ministre
les rênes de l'état. Les Vandales ont profité de son
trouble pour pénétrer dans la Norvège. Égaré pour
la première fois par la jalousie, il fuit son armée
au milieu du combat, et se porte au plus violent
attentat, à l'instant même de présider l'assemblée
nationale où il est appelé pour rendre la justice
à ses sujets. Mais ce même homme que la fougue
de la passion entraîne jusqu'à compromettre le
sabit de sa patrie, jusqu'à violer les lois de l'hos-
pitalité , prodigue à des infortunés les secours les
plus généreux, adopte son rival pour frère d'ar-
mes, conserve dans ses transports sa loyauté et
sa grandeur d'âme, et, triomphant de son: amour,
32 OBSERVATIONS
en répare les coupables effets par les plus ma-
gnanimes sacrifices.
On doit voir dans cet exposé des données suf-
fisantes pour imprimer aux hommes que j'ai
voulu peindre une physionomie distinctive: L'a-
l'amour porté dans un climat froid à ce degré
brûlant d'exaltation qui produit les grands crimes
et les grandes vertus, la loyauté conservée jusque
dans l'assouvissement de la vengeance, la répu-
diation des femmes en usage chez un peuple où
elles jouissent d'une considération presque di-
vine, les fraternités d'armes contractées sans di-
stinction de rangs, l'institution des assemblées
judiciaires présidées par le monarque lui-même,
offrent autant de traits caractéristiques, dont la
réunion n'appartient qu'aux seuls Scandinaves,
et à l'aide desquels il m'était possible de donner
à ma pièce ce qu'on appelle une couleur locale,
sans être obligé de recourir aux peintures de
sites et aux vues de paysage qu'on introduit main-
tenant dans la poésie dramatique (j'ai laissé cette
partie à traiter au décorateur). Je sais qu'une
main plus habile que la mienne était nécessaire
pour mettre en oeuvre ces matériaux, et pour en
tirer tout lé parti dont ils sont susceptibles; mais
du moins m'est-il permis de croire que je ne me
suis pas entièrement borné, comme on l'a pré-
tendu j à transporter sur le sol de la Scandinavie
PRÉLIMINAIRES. 33
de la Scandinavie/ des figures communes à tous
les. pays de la terre qu'on voudra choisir.
Une jeune fille qui gouverne le vainqueur du
Nord, qui règle la destinée des farouches guerriers.
d'Odin par le pouvoir de ses charmes et par l'in-
fluence de son patriotisme ; une reine altière et
outragée, moins jalouse du coeur d'Harald que
de la possession de son trône , soutenant avec
fierté la cause des épouses Scandinaves; un sim-
ple guerrier, qui n'a pour combattre un rival
puissant et plein de gloire que son courage et sa
générosité; un vieillard détrôné, calme dans l'ad-
versité , ému du seul intérêt de sa fille, opposant
l'empire de la sagesse et de la raison à la force
du pouvoir et à la violence de la passion ; un
Scalde, ennemi des perfides, dont les accents em-
brasent tous les coeurs de l'amour de la patrie;
auprès de lui, un homme souple et artificieux, né
sous un ciel étranger, devenu maître de l'esprit
et du trône de son roi, ourdissant, par sa dis-
simulation et par son adresse , les fils d'une in-
trigue difficile à lier entre des hommes francs et
ouverts ; tels sont les personnages que j'ai grou-
pés autour du héros de ma tragédie, et qui m'ont
paru à la fois les plus propres à former une ac-
tion dramatique $ et à composer le tableau que
j'ai voulu présenter.
J'ai choisi l'amour pour passion dominante de
34 OBSERVATIONS
ma pièce, parce qu'il est la source de la puissance
de l'époux de Gidda, parce que ce mobile deloutes
les actions des Scandinaves formait aussi le fond
de leur mythologie, et qu'il est le plus sublime
des sentimens, lorsqu'il inspire celui de la gloire
et de la liberté. Il m'amenait ensuite à retracer
leur passion pour la guerre, qui en était insépa-
rable, et qui les portait à décider tous leurs dé^
bats par la force des armes. J'ai dû reproduire en
même temps leur amour de la renommée, inspiré
par les chants et les poésies des Sealdes, et j'ai
indiqué l'empire de ces hommes privilégiés dans
le crédit qu'ils ont sur l'esprit d'Harald, et dans
les adoucissemens que leur société apporte à l'in-
fortune de Suénon. Il m'a semblé que, des divers
incidéns sur lesquels j'ai fondé ma fable, pouvait
résulter, une péripétie assez théâtrale. Je crois
avoir offert une leçon imposante dans le spec-
tacle d'un roi puissant monté sur son trône pour
écouter les plaintes de son peuple, et se voyant
lui-même accusé^ par le père de sa victime d'avoir
immolé la femme qu'il adore. Peut-être les spec-
tateurs qui connaissent ces temps reculés n'ont-
ils pas vu sans intérêt le fondateur de la mo-
narchie norvégienne luttant entre le système
d'équité que son génie le porte à faire régner
dans le Nord et la violence primitive de son na-
turel passionné, persistant, malgré les angoisses'
; PRELIMINAIRES. C" : 35
qui dévorent son âmei, à présider le tribunal qu'il
a recréé, et n'ayant pu se défendre du crime,
lui;qui veut faire justice des;criminels.
Exposer les dangers du-souverain qui s'aban^
donne aveuglément aux perfides avis d'un cour-
tisan, • et la •■ faiblesse du héros qui, pour • avoir
su résister au choc des combats, n'en succombe
pas moins sous- l'attaque des passions; montrer
les guerres que les peuples soutiennent comme
allumées presque toujours par les intérêts privés
des princes; faire voir enfin des hommes avides
de sang, combattus par les principes pacifiques
d'un d'entre eux, et l'empire de la force près de
fléchir sous celui de la justice; tel est le but mo-
ral que j'ai voulu offrir , but qui, à cause de
l'obscurité dont :se Couvre «encore à nos yeux
l'histoire du Nord, n'a peut-être pas paru assez
déterminé, mais qui, après les éclaircissemens que
je viens de donner, le paraîtra sans doute suffi-
samment.
Je me suis simplement proposé dans ces ob-
servations , et dans les notes qui suivent, de mo-
tiver mes intentions. L'exécution y répond-telle?
Voilà la question importante ; et bien des raisons
s'opposent à ce que je puisse la résoudre affirma-
tivement. Il n'est guère possible d'introduire sur la
scène un peuple qui nous est aussi étranger, sans
prendre des ménagemens non moins contraires à
3.
ou
TRAGEDIE.
AVERTISSEMENT.
Les vers changés par la Censure sont imprimés en
caractères italiques.
Des points indiquent ceux qu'elle a supprimés, et
qu'il a été défendu de rétablir à l'impression, pour que
la pièce pût être représentée en province.
Les passages marqués par des astérisques ont été re-
tranchés à la scène, afin de rendre l'action plus rapide.
On a inscrit les personnages dans l'ordre où. ils sont
placés à la représentation, en commençant par la. gauche
des spectateurs (la droite des acteurs). Les change-
mens de places qui ont lieu dans le cours des scènes
sont indiqués au bas des pages.
PERSONNAGES. ACTEURS.
HARALD, premier roi de Norvège. MM. VICTOR.
SUÉNON, roi de Scanie. ÉRIC-BERNARD.
AD EL TAN, guerrier scanien. DAVID.
EDOLFE, Scalde, ami de Suénon. AUGUSTE.
OLVAR, ministre d'Harald. PROVOST.
EYVIND, Scalde de la cour d'Harald. DELAUNAY.
GIDDA, épouse d'Harald. ' Mmes GROS.
ALPAIS, fille de Suénon. DUPONT.
ÉLÏZÈNE, compagne d'Alpaïs. CHATET.
FIGURANTS.
SCALDES ET IARLES NORVÉGIENS.
CHEFS ET SOLDATS NORVÉGIENS.
GUERRIERS SCANIENS.
AMBASSADEUR ET GUERRIERS VANDALES.
FEMMES DE LA SUITE DÉ GIDDA.
PRÊTRESSES.
PEUPLE.
La scène se passe à Tona, en Norvège, vers la fin du neuvième siècle.
INOTA. Les costumes de lous les personnages, excepté celui de Suénon, doivent
se distinguer par leur caractère guerrier. Leur style, comme celui de l'architec-
ture, doit tenir le milieu entre l'antique et le gothique.
ACTE PREMIER.
Pendant les quatre premiers actes, le théâtre représente un péristyle du
palais d'Harald. Des trophées où l'on remarque des haches et des
harpes sont suspendus aux colonnes. Dans le fond, on aperçoit le
port de Tona couvert de navires, un bras de mer bordé de rochers,
des forêts, des neiges, des torrens, et tout ce qui caractérise la nature'
du jiord.
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SCENE PREMIERE.
ADELTAN, en scène au leverdu rideau; GUERRIERS
SCANIENS, l'entourant.
ADELTAN, dans l'attitude de l'abattement, un bouclier ah bras.
ARBITRE des combats qui trahis la valeur,
Que n'as-tu terminé ma vie et ma douleur!
Dans les murs de Tona quel espoir nous attire !
Malheureux, nous vivons, et la patrie expire!
Peut-être Suénon , sans secours, sans états,
Lui-même dans l'exil a trouvé le trépas.
Et toi, qu'à mon amour promettait l'hyraénée,
4a • LES SCANDINAVES.-
O fille de mon roi, quelle est ta destinée?
Depuis trois mois, errant de pays en pays,
En vain nous t'appelons, ô ma chère Alpaïs !
Au milieu des déserts de la sombre Norvège, 1
S'accroît, à chaque pas, la terreur qui^m'assiège.
Dans le silence affreux des rochers et des bois,
L'écho lugubre et sourd répond seul à ma voix...
Adeltan, que fais-tu?... Quoi! tu verses des larmes!
(Avec un accent plus animé.)
Cesse de te livrer à d'indignes alarmes.
Tremble, lâche Vandale, exécrable Buris : 2
Adelric vit encor, tremble, il vit dans son fils!
Compagnons de mon sort, amis constans et braves,
Restes infortunés des héros Scandinaves, 3
Armons-nous d'espérance et d'intrépidité;
Luttons avec ardeur contre l'adversité.
Monarque tout-puissant et guerrier magnanime,
Vengeur des fils du Nord que l'injustice opprime,
Harald, de la Norvège heureux dominateur,
Promet à notre cause un glaive protecteur.
SCÈNE il.
ADELTAN, ÉDOLFE, une harpe au côté; GUERRIERS
SCANIENS.
ADELTAH, sur le devant de la scène.
Qui vient à nous ?
ACTE L, SCENE II. 43
É D O L F E , dans le fond.
C'est lui!., j'en ai donc l'assurance.
ADELTAN, se jetant dans "ses bras, après avoir, remis son:bouclier à
un de ses compagnons.
Scalde, chéri du ciel, soutien de mon enfance, 4
Des exploits de mon roi chantre mélodieux,
Comment, depuis quel temps, habites-tu ces lieux?
Qu'as-tu fait d'Alpaïs?... Ah! parle.
ÉDOLFE, d'un ton austère.
Est-ce une femme
Qui, dans, ces tristes jours, occuperait ton âme?
Quel dessein, réponds-moi, sur ces bords t'a conduit?
ADELTAN. ■ „ ';' ...
Je ne te cache point l'espoir qui me séduit...;
.'- , •-, , EDOLFE. '•':'.■' ':■!.-■■:.
Je verrais à l'amour Ha jeunesse asservie!
Réponds: en quel état laisses-tùità patrie?
ADELTAN.''-
C'en est fait!;... Sous lé: nombre a fléchi: la valeur.
1 J »r' " -ÉDOLFÉ. ■■ ;'V • ■
Et;ton père?... . ;
ADELTAN.
Il n'est plus ! ■
EDOLFE. ^
Il n'est plus?... ô douleur!
:; ' ADELTAN.
Les dieux nous l'ont ravi dans cette nuit fatale
Où Lundèn fut surpris par le fourbe Vandale, "■'
44 LES SCANDINAVES.
Où dix mille guerriers dans le sommeil plongés,
Sans avoir combattu, périrent égorgés !
Dans nos murs renversés déjà portant, sa rage,
Buris y répandait la flamme et le carnage.
De toutes parts la mort planait sur Alpaïs,
Tandis que le sommeil abusant mes esprits
Me présentait sa main à la mienne enchaînée.
Les Scaldes célébraient cet heureux hyménée.
Transporté,. je m'éveille... O surprise ! ô terreur !
Juge du trouble affreux qui pénètre mon coeur!
Tousmes secours sont vains... D'innombrables cohortes
Du palais sans défense avaient brisé les portes.
Je parviens à l'asile où reposait mon roi;
Quel désert effrayant!... quel spectacle d'effroi!
Paré des attributs de la grandeur royale,
Mon père, dans son sang, tombé sous le Vandale!
Ce héros, à ma voix, se ranime soudain,
Respire, se soulève, et me tendant la main :
« J'ai contraint, me dit-il, Suénon à la fuite,
« Et, de ses ennemis arrêtant la poursuite,
« Ceint du bandeau des rois, j'ai trompé leur fureur;
« Je triomphe... la mort couronne ma valeur!
« Prends de mes longs travaux la noble récompense,
(En montrant le bracelet qu'il porte.)
« Ce.bracelet sacré, gage de l'alliance
« Qu'avec nous Suénon jura de contracter.
« Rends-toi par tes hauts faits digne de le porter,
«Mon fils... et quà ton roi rappelant sa promesse,
ACTE I, SCENE II. 45
« Il unisse à ton sort l'objet de ta tendresse !
«Va... nous nous reverroris à la table des Dieux! 5 »
A ces mots qu'animait un regard radieux,
Il expire!
« ÉDOLFE.
O destin!.., ô bonheur que j'envie!
Puissions-nous, Adeltan, quitter ainsi la vie!
Ranime-toi, ma harpe, et trouve des accords
Dignes d'éterniser la plus belle des niorts !
ADELTAN.
J'appris que Suénon, cédant à ta prière,
Aux dangers de sa fille, aux conseils de mon père,
Venait de se résoudre,à fuir de ses états;
Qu'il m'était défendu d'accompagner ses pas,
Et qu'Alpaïs, comptant sur mon obéissance,
Confiait la patrie aux soins de ma vaillance.
De nos soldats épars rassemblant les débris,
J'arrêtai quelque temps les progrès de Buris;
Mais enfin la fortune a trahi mon courage...
Hier, nous avons su, d'un pâtre du rivage,
Que, trois mois écoulés, un vieillard fugitif,
Abordé vers ces lieux sur son léger esquif,
Etait suivi d'un Scalde et d'une jeune fille.
A ces mots, dans mon âme un rayon d'espoir brille;
Impatient, je brave, au milieu des déserts,
La nuit, et les écueils par la neige couverts;
J'arrive... Que penser de ton affreux silence?
Ne me déguise rien... n'est-il plus d'espérance?