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Herculanum et Pompeia / par Valentin Fréville

De
136 pages
Barbou (Limoges). 1872. Herculanum (ville ancienne). Pompéi (ville ancienne). 141 p. ; in-8.
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BIBLlOTHÈdUÈ
CHRÉTIENNE ET MORALE
APPROUVÉE PAR
MONSEIGNEUR L'EVÊQUE DE LIMOGES.,
2- SÉRIE.
1 HERCULANUM ET POMPÉI!
HERCULANUM
EX-^POMPEIA
PAR
VALENTIN FREVILLE
LIMOGES
DIRBOU FRÈRES, I M P R I M E U RS L I B R A I RBS
A MONSIEUR GUSTAVE PELLIER, A EGLARON
Comment on fut amené à connaître l'existence de villes enfoncées sons les laves et les
pouzzolanes du Vésuve. Descentedans le tuf de Résina pour y visiter lethéâtre d'Her-
culanum. Herculanum. Sa Basilique. Son Chalcidique. -Le Nundarium. La
villa des Papyrus et la Casa di Argo. Où l'on s'achemine vers les autres cités antiques.
La Favorita. Rue royale du Purgatoire. Coulées. de trachyte formant bourrelet
sur le golfe. Ruines de villas antiques dans les laves du rivage. Couvent dos Camaldules
du îlont-S<mt-Ângelo Oplonte jadis, Torre del Grœco actuelle. Revue des premiers
âges de l'ère chrétienne. La Campunie. Pompeïa dans les jours de sa-splendeur.-
Sa physionomie d'alors. Ses richesses, sa dissolution, ses -moeurs. Grands hommes
qui habitèrent Pompéïa. Fêtes de Pompéïa. Tremblements de terre précurseurs do
l'éruption de 79. Fléveil du volcan au mois d'août 79. Lettre de l'line-le-Jeune sur le
phénomène. -Mort de Pline l'Ancien. Tableau du drame. Autre lettre de Pline.-
Sa fuite de Misène. Suites du drame. Temps modernes. Révélation de l'existence de
Pompéia sous une couche de pouzzolane. Travaux exécutés pour la déblayer. Sur-
excitation de la curiosité à l'endroit de Pompéi. Apparition des terres retirées do Pom-
péïa qui la cachent par le bourrelet qu'elles forment à 'ontour. Déjeuner préliminaire.
Qarcaittoto di Santa Lucia,. Emotions. Entrée dans la cité morte et rendue à la
lumière du grand soleil. Impressions. Porte de la Marine Forum Civile,
Extase Photographie du Forum. Ses nombreux et beaux édifices. Les sept entrées
du Forum. Son arca. Ses stntues. Les rues qui y aboutissent. Illusions fantas-
tiques.
Pompéls, 21 septembre, 18».
Avec quel bonheur, jadis, nous nous entretenions des mer-
veilles que la Providence a semées dans le monde, mon cher
Gustave, et quelle insatiable avidité nous mettions à entendre
parler, à lire, à causer, jusque dans le silence des nuits, de ces
g
impénétrables mystères de la nature marche des sphères dans
l'espace soleil suffisant seul à éclairer et à féconder l'univers;
lune ceignant la terre de sa blanche orbite étoiles semant le
bleu pavillon du firmament de leurs innombrables diamants
volcans, trombes, marées, foudres, éclairs, tempêtes Que
nous étions heureux alors de nous enfoncer dans la profondeur
de la forêt du Der, pour y recueillir plus à l'aise, tremblants et
saisis d'une indicible émotion, mais attentifs et poètes sans le
savoir, ces bruits effrayants, ces voix lamentables et puissantes
des hauts arbres secoués avec rage, ébranlés par la rafale,
courbés par le vent, et, quelquefois, arrachés, couchés sur le
sol, comme des géants vaincus et mordant-la poussière 1 Plus
avancés en âge, comme déjà grandissait en nous l'amour de
l'art, quand sortis, au lever de l'aube, pour aller visiter les
ruines de quelque vieille abbaye, soit de notre Vallage, soit du
Perthois, nous ne rentrions que fort tard, le soir, après avoir
vu blanchir et prendre des formes fantastiques, sous les rayons
de la lune, les arceaux solitaires, les trèfles, les rosaces, les
gerbes d'élégantes colonnettes des moutiers de Sept-Fontaines,
de Haut-Villiers, de Boulancourt, de Haute-Fontaine et d'ail-
leurs encore 1
Aujourd'hui ce ne sont plus de ces souvenirs, plongés dans
l'ombre du passé, que je veux réveiller dans ton ame mais je
désire te faire partager mes impressions profondes en te par-
lant de ruines bien autrement grandioses, et de débris, moins
purs, mais plus fameux. Aucun saint n'a passé par là, certes I
9
mais que d'hommes célèbres, à tort ou à raison, jadis ont foulé
les lieux où je vais te conduire 1
A peine débarqué sur les dalles volcaniques qui forment le
pavé de Naples, il me semble que ce sol brûle mes pieds. Ce
n'est ni la Chiaja, ni la Via di Toledo, ni le Palazzo-Reale,
ni ceci, ni cela, qui convient mon regard. Je subis la fascina-
tion du Vésuve; je n'ai d'yeux que pour sa fumée, de jour, et sa
lave, de nuit. Qu'on ne me cherche nulle part ailleurs que sur le
pont du Château 1 C'est là que j'ai choisi mon domicilé; c'est là
que je demeure, le visage tourné vers le géant. Je rêve de vol-
cans j'évoque une éruption je la voudrais terrible, grandiose,
majestueuse, et. inoffensive.
En outre, dans mes causeries d'étudiant, et, plus tard, dans
mes lectures de jeune homme, j'ai appris tant de choses curieu-
ses sur Pompéï, sur Herculanum, sur Oplonte, sur Stabie,
quatre villes infortunées qui furent englouties par une éruption
formidable de ce volcan, qu'il me tarde de voir, d'étudier, de
parcourir ces villes antiques. Après avoir été oubliées pendant
des siècles, le hasard a conduit la pioche du paysan sur les deux
plus fameuses. Alors on s'est mis à déterrer l'une quant à
l'autre, elle ne livre qu'avec peine les trésors enveloppés dans
Je suaire de lave qui la recouvre. Evidemment le Vésuve et ces
villes devaient être pour nous, voyageurs en Italie, la plus at-
trayante des curiosités.
Nous avons gravi le Vésuve, et nous nous sommes livré
10
mes compagnons de voyage et moi, pendant de longues heures,
à l'étude des phénomènes dont il donne un spectacle incessant.
Puis, les yeux fatigués par le feu, et l'imagination pleine de
prodiges, nous sommes descendus au pied de la montagne où
la bourgade de Resina cache sous le tuf qui lui sert de fonda-
tion la vieille cité d'Herculanum, engloutie par l'éruption de
79 avant Jésus-Christ. Comment découvrit-on qu'une ville
morte dormait sous une ville vivante? Le voici
Un homme de Resina, un boulanger, je crois, creusant un
puits pour son usage, ramena, parmi les laves qu'il en tirait,
un bras en marbre d'une grande beauté de travail. Notre indi-
vidu, en homme sensé, ayant compris qu'il ne devait pas y
avoir de bras sans corps, descendit avec les plus grandes pré-
cautions dans la bouche béante du puits, et découvrit, à moitié
ensevelie encore, une statue admirable. Heureux de sa trou-
vaille, il en fit part au prince d'Elbeuf, qui explora les lieux,
paya fort cher la maison et commença des fouilles qui rappor-
tèrent des merveilles. Pendant l'espace de cinq ans, le prince
recueillit des objets d'art de toutes sortes mais, au lieu de les
collectionner, il en faisait don tantôt au prince Eugène de Sa-
voie, tantôt à notre roi de France, Louis XIV. Entre autres
objets expédiés au premier, se trouvaient deux statues en mar-
bre, représentant deux filles de Balbus, préteur et proconsul
romain à Herculanum, d'après l'histoire et ces deux merveil-
les sont, à cette heure encore, au Musée de Dresde.
Mais Charles III, qui régnait alors à Naples, c'était vers
il
1720, fit suspendre les recherches des particuliers et entreprit
lui-même des fouilles en 1738. Tous les trésors de l'antiquité
qui sortirent de terre, de ce moment, furent religieusement-
conservés dans les appartements royaux de Portici, et donnè-
rent ensuite origine au musée Bourbon, de Naples, où ils fa-
rent transportés et réunis pour former une collection unique en
son genre.
Une fois du Vésuve descendus à Resina, nous nous adres-
sons au guide le plus recommandé par les savants, et le voici,
nous munissant tous d'une torche, qui, par un escalier passa-
blement raide, nous fait descendre dans .les entrailles du tuf
vomi par le Vésuve en l'an 79, passer sous.l'orifice du fameux
puits du boulanger, et visiter le Thédtre de l'antiquc Hercula-
num. On avait trouvé ce théâtre enrichi avec profusion de co-
lonnes et de statues en marbre et en bronze, parmi lesquelles
figuraient quatre statues équestres, en bronze doré. Près de
l'oréhestre, était encore une lectisterne en bronze, et à chaque
extrémité se tenaient debout les statues en marbre d'Ap. Clau-
dius Pulcher, consul'et empereur, et de M. N. Balbus, pré-
teur et proconsul. Ces objets précieux se retrouvent tous au
musée Bourbon. Mais à l'inverse de Pompéï, cachée sous la
pouzzolane, mélange de lapilli et de boue, et que l'on a pu re-
mettre en plein jour et rendre à la lumière, le Théâtre d'Her-
culanum, enseveli dans une lave brûlante qui s'est refroidie et
est devenue pierre, ne peut être débarrassé entièrement sans
faire écrouler les rues de Resina qui se croisent au-dessus.
-121
Aussi est-il impossible d'en voir l'ensemble d'un seul coup-
d'œil pour le saisir et l'étudier, nous sommes obligés, par
des couloirs pratiqués dans le tuf, d'aller et de venir, de gravir
les gradins, de descendre à l'orchestre, de monter sur la
scène, etc. De chaque côté de l'orchestre, on remarque les
deux grandes portes destinées aux citoyens qui avaient le pri-
vilège de prendre place sur les premiers gradins. L'enceinte
de l'hémicycle faisant face au théâtre, composé de cent vingt-
un degrés, pouvait contenir dix mille spectateurs. On retrouve
et nous voyons sur l'architrave de l'une des portes, les noms
du donateur, L. A. Mammianus Rufus, et eelui de l'archi-
tecte Numisius.
En sortant du Théâtre, se présente une rue qui descend
vers la mer et- qui conduit aux autres édifices découverts et
rendus à la curiosité des hommes. Ceux qui méritent d'être
observés sont les suivants
La Basilique, majestueux palais long de deux cent vingt-
huit pieds et large de cent trente-deux, ayant un portique de
quarante-deux colonnes et un pavé en dalles de marbre, et qui
était ornée de statues impériales en marbre et en bronze, ainsi
que de superbes peintures à fresque, parmi lesquelles nous ad-
mirons celles de Thésée et de Thélèphe, qui décorent deux ni-
ches principales.
En avant de ce somptueux édifice, s'ouvre une vaste place,
un forum, sur lequel s'élevaient deux statues équestres en
13
bronze de M. Nonius Balbus et de son fils M. Nonius, pro-
consul, qui construisit cette basilique à ses frais, ainsi que nous
l'apprend une inscription. Il nous sera donné de voir au musée
de Naples ces deux intéressantes statues, ainsi qiiç les débris
d'un char en bronze, avec des roues d'un diamètre de trois
palmes, un cheval complet, et mille autres dépouilles, le tout
trouvé dans le voisinage de la basilique.
Vient ensuite la Chalcidique, édifice dont on ignore l'usage.
Puis, succèdent la Schola, lieu public de repos et d'entretien
un autre Forum un Nundarium ou marché le Columbarium
de la famille Nonia et enfin une villa.
Cette villa, dite d'Aristide ou des Papyrus, est un des palais
les plus importants et les, plus* vastes de l'antiquité que nous
ait restitués le sol englouti par le volcan. En le parcourant, on
ne peut mettre en doute le goût et les richesses du propriétaire.
Ce devait être un philosophe épicurien, amateur des arts et des
lettres. On trouva dans une pièce, sorte de bibliothèque ou ca-
binet de travail, de nombreux papyrus, roulés comme c'était
l'usage, calcinés, mais que la patience et une adresse inimagi-
nables ont pu forcer à révéler ce qu'ils contenaient. En outre
de ces livres, on eut le bonheur de rencontrer les plus rares
mosaïques, et des trésors inestimablés de sculptures en bronze
et en marbre qui se conservent au musée Bourbon.
Les fouilles d'Herculanum furent interrompues par suite de
la révolution française de 1789, qui mit l'Europe en convul-
H h
sion. Mais dans les premiers jours de 1828, François Ier fitre-r
prendre les travaux, et ce fut alors que l'on découvrit une habi-
tation inconnue jusqu'alors, la Casa di Argo, un des plus
élégants édifices que l'imagination puisse se figurer. C'est un
véritable spécimen des édifices intermédiaires entre les petites
et élégantes maisons* de Pompéï et les somptueux édifices de
Rome.
Cependant, à la nouvelle des découvertes faites à Resina,
tous les savants, plus ou moins en Ms, s'émurent. On chercha,
on compulsa les livres et les bouquins de toutes sortes, et l'on
découvrit que, peu d'années après la venue de notre Seigneur,
deux, trois et quatre villes avaient été englouties par une érup-
tion du Vésuve. On en tenait une, on avait Herculanum, où
étaient les autres?
Telle était la question. Mais on s'orienta si bien, que nous
n'avons qu'à remonter en calèche pour aller retrouver les trois
autres.
D'abord, en passant, salut à la Favorita, délicieuse maison
de plaisance du prince de' Salerne. Au moins, cette demeure
royale, fièrement campée au milieu de Resina, regarde en face
le volcan elle y met de l'audace et semble le braver. Elle est
magnifiquement assise sur un courant de lave, celle de l'érup-
tion de 4 634 et on dirait qu'elle jette un regard de travers
sur un long cortège d'autres villas, gracieuses cependant, qui
45
forment son cortége et composent l'interminable rue de cette
cité.
Jadis Resina était beaucoup plus réduite, et sous le nom de
Retina, elle formait le port d'Herculanum, et se confondait avec
la ville, dont elle subit le sort. Mais la nouvelle Resina s'est
placée sur l'exhaussement de lave servant de tombe à Hercula-
num et à Retina aussi le sol sonne lé creux; on sent que les
carrosselles roulent sur la voûte d'un immense. tumulus. Le
cœur se serre et l'âme frissonne à la pensée de ces villes et de
leurs habitants ainsi tombés dans les profondeurs d'un abîme
infranchissable. Il semble que l'ouïe recueille encore des ac-
cents sinistres et des clameurs lamentables s'échappant des en-
trailles de la terre. Herculanum, ville d'Hercule, qui la fonda,
habitée par les Osques, occupée par les Tyrrhéniens, et aggré-
gée aux douze lucumonies qui avaient Capoue pour métropole,
était opulente et belle. En l'an de Rome 283, le consul S. Car-
vilius l'avait prise d'assaut, mais après que la valeur des habi-
tants eut, par deux fois, triomphé de la valeur romaine, elle
avait dû à sa puissance, et nonobstant ses révoltes contre le
joug de Rome, de posséder enfin le titre de Municipium et ses
privilèges. Donc combien nombreux durent être les citoyens
que le volcan ensevelit dans la fournaise dont il inonda ses
murs
Voici déjà la seconde de ces villes, victimes du Vésuve, et,
i&mme Herculanum, gisant sous un suaire de lave, sans qu'on
46
àit tenté de le soulever. Nous roulons surle tombeau d'Oplonte..
C'est Torre del Grœco qui la couvre de son réseau de maisons
alignées en une seule rue, mais brillante, animée. Sais-tu bien
le.nom'de cette rue? Strada Regia del Purgatorio I La rue
Royale du Purgatoire Pouvait-on mieux choisir l'appellation
d'une ville dont les habitants. peuvent, d'un jour à l'autre, se
réveiller dans les feux du Vésuve ?
Nous traversons de fort longues coulées de trachyte nous
remarquons, dans toute .la longueur.du, rivage, combien les
courants de lave ont élargi la plage au détriment de la mer for-
cée de reculer nous voyons même quantité de maisons placées
à califourchon sur des bancs de laves qui leur tiennent lieu de
fondations.
Quels beaux aspects de nature 1 Comme le golfe de Naplés
décrit une vaste courbe dont tous les points se découvrent à
l'œil, parce qu'on en occupe toujours le centre 1 A notre gau-
che, voici, sur un mamelon vert des plus gracieux, qui tient le
milieu de l'espace entre les rampes de la montagne et le bassin
du golfe, un gracieux Couvent de Camaldules, priant entre'
le ciel et la terre, entre l'abîme de feu et l'abîme des'eaux.
Enfance, un troisième exhaussement du- sol sur- une certaine
largeur, tout fleuri, comme le tombeau d'une jeune fille, révèle
la demeure souterraine de la troisième cité victime de la fu-
reur 'dû Vésuve.' C'est Stable, remplacée maintenant par Cas-
téllamare, assise un peu plus à l'écart, au pied de la chaîneides
Herculanum. 2
hautes collines de Sorrente. La, le rivage s'arrondit eh formait
une longue ellipse il est dominé par les crêtes aiguës de
cette chaîne de collines qui, sous les noms de Monlê-Capparicit
et de Monte Santo Angelb, longent la mer, de Castellamaré
au cap Campanella,, l'ancien cap de Minerve, et séparent le
golfe de Naples de celui de Salerne.
Alors, en marchant droit à Stabie, la route découvre bientôt,
à sa gauche, la plaine dont rien ne gêne plus la vue, et involon-
tairement les yeux s'arrêtent sur un vaste monticule aplati qui,
seul, accidente le sol. On pressent Pompéï on devine qu'on
approche de son curieux tumulus. Aussitôt le cœur se prend à
battre, l'impatience augmente, l'imagination s'allume. On se
dit que l'on est voisin de la plus grande curiosité du monde, de
la merveille par excellence, près de laquelle Thèbes, aux cent
portes, les ruines de Palmyre, celles d'Héliopolis, de Ninive,
de Babylone perdent leur intérêt. On se répète tout bas que
l'on va parcourir, toucher, étudier une ville telle, absolument
telle que la laissèrent, il y a deux mille ans, ceux qui l'habitaient
alors. On se demande si c'est dans les entrailles de la terre que
l'on va descendre, ou bien au beau soleil de la nature, au grand
air^ que l'on pourra errer dans ses rues, pénétrer dans ses mai-
sons, se promener dans ses jardins encore dessinés tels qu'ils
le furent jadis, arriver jusqu'aux pièces les plus secrètes, mon-
ter, descendre, connaître, examiner les moindres recoins, s'ar-
rêter devant les peintures et les fresques, retrouver partout la
demeure de l'homme, moins l'homme. absent pour jamais 1
18
lire les affiches appliquées aux murailles, s'égayer devant les
caricatures charbonnées par les gamins de la cité, se courber
sur les traces du char qui, tout à l'heure encore, sillonnait la
rue, se rafraîchir aux fontaines toujours debout dans les carre-
fours et les fora, et mettre ses lèvres aux amphores de la der-
nière récolte entassées dans les celliers des riches sybarites de
Pompéï.
Abordant un autre ordre d'idées, on se reporte à l'époque
où Pompéï brillait de toute sa gloire. Votre pensée franchit
deux mille ans.
On est en l'an soixante-dix-neuf de notre ère. Il y a quelques
années à peine que le Christ est venu donner au monde, assis
dans les ténèbres, l'éclat de son divin flâmbeau. Rome est la
souveraine maîtresse de l'univers, maîtresse corrompue, dont
les vices affreux compromettent la gloire, et même l'existence.
Titus vient de succéder à Vespasien, à Vitellius, à Othon, à
Galba, à Néron. A cette époque terrible, la pourpre des empe-
reurs est comme la robe de Déjanire elle brûle vite et tue ceux
qui la portent.
Au sud-ouest de la belle province d'Italie que l'on nomme
Campanie, la fleur du jardin du monde, comme disent les poè-
tes assez près de l'embouchura du Sarnus, qui se jette dans
le Sinus Neapolis, non loin des collines qui de Stabie se pro-
longent jusqu'à la ville embaumée de Surrentum et au Pro-
montorium Minervœ, en enserrant ce golfe de ses magnifiques

contreforts, à quelque distance enfin des dernières ondulations
du Mont Vesuvius, sur les bords de la mer qu'elle domine,
brille une 'ville construite selon les prescriptions de Vitruve (1),
l'architecte latin.
Cette ville a nom Pompeïa, du mot syriaque ou Osque Pum
Peah, bouche d'un fourneau ardent, ou du mot grec
qui veut dire emporium, entrepôt. Elle se vante d'avoir.été
fondée par Hercule (2), en même temps que ce héros construi-
sait Herculanum, la cité voisine à laquelle il donna son nom
Mais; en réalité, Pompéïa ou Pompéi doit son origine aux Os-
ques, peuple indigène de la Lampanie. Elle appartint successi-
vement aux Pélasges, venus de Grèce, aux Tyrrhéniens ou
Etrusques, qui leur succédèrent, puis aux Samnites.
Pompéï est bâtie sur une éminence formée de produits vol-
caniques vomis jadis, dans les temps les plus reculés, par le
Vésuve, alors volcan, mais ensuite montagne inoffensive. Ces
(1) Àfarcus Vitruvius Pollio, architecte romain, né à Vérone ou Formies, flo-
rissait au I. siècle avant J.-C. et vécut très-vieux. On a do lui un célèbre traité
De Architectura) en dix livres, dédié à Auguste, et très-précieux, parce qn'i
constate l'état où en était l'architecture à Rome, de son temps. On y voit que Vi-
truvo possédait toutes les connaissances relatives à son art mais son style est peu
élégant et quelquefois obscur.
(2) Le plus célèbre des héros de l'antiquité, était, d'après la fable, fils de Jupi-
ter et d'Alcmènc, femme d'Amphitryon, roi de Thyrinte, dans l'Argolide, en
Grèce. Le grand nombre dos exploits que l'on prête à Hercule fait croire qu'il y a
eu plusieurs personnages de ce inom. Varon en compte 44. Diodore en reconnaît 3,
et Cicéron en distingue 6. Les Grecs ont cru retrouver leur Hercule dans tons
les pays qu'ils ont parcourus. Vingt villes anciennes prétendent devoit leur
origine à Hercule.
«0
laves antiques, accumulées, ont formé un vaste banc sur lequel
elle. est assise et qui lui permet de dominer la plaine verdoyante
qui l'entoure d'un côté, et la mer, qui, de l'autre, déferle au
pied des assises en amphithéâtre sur lesquelles reposent ses
remparts.
Car Pompéïa a des remparts osques, construits} d'énormes
pierres prises au Vésuve, quand il était volcan. Elle a des tours,
des glacis, de formidables terrasses qui la font respecter des
ennemis jaloux de son opulence et de ses succès. Huit portes
principales mettent la ville en communication avec la plaine et
la mer. Deux voies romaines, la voie Domilienne, allant' d'Her-
culanum et Oplonte à Nocera et à Salerne, et la voie Popidienne
de Pompèï,à Nola, la traversent en suivant les rues les plus im-
portantes, et assurent ses rapports avec les villes qui l'entou-
rent. On lui donne quatre milles de circuit. Dans ce vaste es-
pape, le goût de ses habitants, les sages inspirations de Vitruve,
le zèle des Ediles, et les usages romains ont peu à peu créé une
ville, miniature de Rome, microscome de la grande cité, qui a
tout à la fois de petits palais, des thermes, des théâtres, un
cirque, des boutiques élégantes, des rues droites et pleines de
jnouvement et de vie, et des Fora splendides. Le Forum civile,
spécialement, placé à,la pointe sud-ouest de la ville, c'est-à-
dire dans cette partie qui domine la mer, et qui, défendue par
celle, n'a pas de remparts, étale, comme un souverain, entre la
terre et les eaux, les splendeurs de sa cour. Aussi, tout en fou-
si
lant l'area (1) du Forum, tout en circulant sous les portiques
de son enceinte, le regard des promeneurs peut s'égarer sur la
surface du golfe et ses rivages. En face, il peut voir la pleine
mer semée des îles bleuâtres d'Ischia, de Procida, de Caprée. A
droite, lui apparaissent Néapolis et la chaîne du Pausilippe, avec
le golfe de Baïa, dont le port de Misène lui montre la silhouette
des agrès .de la flotte romaine surveillant ces parages. A gau-
che, il découvre Stabie, le port de Pompéï, à l'embouchure du
Sarnus, les galères dorées et les navires de transport que les
riches et les marchands de la ville entretiennent pour leurs
plaisirs et leur commerce. Enfin, du côté de la terre, il distingue
Herculanum, Resina, Oplonte, et le Vésuve qui porte vers les
cieux son large cône depuis longtemps couronné de pampres
sauvages. A ce premier forum, Pompéï joint d'autres Fora, des
casernes avec arcades, des temples sans nombre, des écoles de
gladiateurs, des arcs de triomphe, des portiques, des, fontaines
monumentales qui projettent dans l'air, pour le rafraîchir,
leurs flets gracieux d'eaux limpides, des palais splendides.
Une foule nombreuse se presse dans les rues. Des promeneurs
nonchalants, en longues toges, stationnent devant les plus at-
trayantes boutiques dont on peut voir des dehors les peintures
à fresques, fines et délicates, qui décorent élégamment les pan-
neaux de l'intérieur. Des femmes vêtues avec recherche, mais
voilées, vont et viennent, passant tour à tour des vases de vin
(1) Area, l'aire, le pavé d'un monument, et particulière ment d'un Forum.
22
et d'huile, rangés ici et là sur les tablettes de marbre d'un mar-
chand, aux montagnes de fruits et aux pyramides de fleurs, que
mettent en étalage, plus loin, de joyeuses filles des champs.
Partout des groupes se formént; partout on cause avec anima-
tion partout on parle de plaisirs et d'affaires, de plaisirs sur-
tout, car Pompéï est une ville opulente. Mais avec l'opulence,
la corruption a pénétré dans son enceinte. C'est pour les fêtes
voluptueuses que l'on y donne que, dans le port, se pressent
des nacelles resplendissantes d'or et de vermillon c'est pour
ses banquets, q e les colonnades de l'atrium de ses palais, et
les murailles de fer des triclinia sont enduites de stuc peint
au cinabre et offrant aux regards avides des scènes mythologi-
ques. C'est encore pour la satisfaction des sens énervés que les
thermes préparent leurs ablutions parfumées, dans des salles
que décorent des peintures bizarres, de blanches mosaïques, de
bas-reliefs étranges, des sièges de bronze, merveilleusement
ciselés, et que néanmoins on recouvre de riches toisons ou de
pourpre de Tyr de la plus grande valeur.
Ainsi, on le voit, Pompéï est grande, elle est forte, elle est
belle. Tacite et Sénèque l'honorent du titre de célèbre. Tite-
Live (1) et Florus nous disent que son port, établi dans une
(t) Corneliu, Tacitus, célèbre historien, né ù Interammo, en Orabria, vers 54
depuis J.-C. Il fut d'abord avocat, entra dans la carrière des honneurs, sous Ves-
pasien, en 79 épousa la fille d'Agricola, passa quatre ans dans un gouvernement de
province, fut consul subrogé en 97, et mourut octogénaire en 130 ou 134.
Seneca L. Annœus, philosopho, fils du rhéteur, né à Cordoue, en l'an 5 de J.-C,
suivit d'abord le barreau, mais son talent ayant donné de l'ombrage à Galigula, il
-23-
baie unie comme une glace, est magnifique, et peut recevoir
tout une armée navale, et révèle une cité des plus florissantes.
Centre du commercé de Nola, de Nocera et d'Astella, villes
riches alors, Pompéï fut réunie aux villes étrusques dont
Capoue se glorifie d'être la métropole.
Elle se soumit à Annibal, lorsque le général carthaginois fait
la conquête de l'Italie et vient perdre sa puissance et sa force
dans les délices de la Campanie.
Mais Pompéï prend de la consistance dans la Guerre Sociale
qui, en 9'1, avant l'ère chrétienne, divise la république ro-
maine en deux camps, celui de Marius et celui de Sylla (1).
ee fit philosophe. De la secte du Portique, il ouvrit une école. Sous Claude, Mes-
saline l'accusa d'intrigue avec Julia, fille de Germanicus. Il fut exilé en Corse, et y
resta huit ans, malgré ses prières à Polybe, favori de Claude. Àgrippine, la nou-
velle impératrice, lui confia l'éducation de Néron, son fils. Empereur, Néron garda
Senèque pour ministre. Senèque se fit très-riche mais comme il réprimandait sans
cesse son ancien élève, Néron lui envoya l'ordre de mourir. Sénèque alla s'en-
fermer dans sa maison de campagne, sur la voie Appienne, et s'y ouvrit les
veines.
Tilua-Livius, historien fameux, né à Padcic, en 59 avant J.-C. vécut à Rome et
à Naples, fut dans les amitiés d'Auguste, qui lui confia l'éducation de Claude, et,
après la mort du premier, revint ii Padoue, où il mourut en 18 ou 19 après J.-C.
Florus Annœus Julius, historien, née en Espagne, et de la famille de Sénèque
et de Lucain, vivait sous Adrien. Il a écrit l'Histoire Romaine depuis Romulus
jusqu'à Auguste
(1). Caïus Marins, général romain, né en 153 avant J.-C. près d'Arpinum, d'une
famille obscure, se distingua au siégo do Numanco, fut tribun 119, puis préteu
11G, se fit un parti dans l'armée, termina la guerre do Jugurtha, idole du peuple,
fut consul cinq années do suite, défit en 102 les Teutons Il Aix, et extermina les
Cimbres, Il Yercoil, entra en lutte avec Sylla, qui le chassa de Rome, fut réduit à
se cacher dans les marais do Minturnes, fut nis en prison, s'enfuit en Afrique,
urra dant les ruines de Carthage, revint en Italie, avec 1000 hommes, entra en
M-
Ce dernier s'emparant de Stabie, pour la punir d'avoir suivi le
parti de Marius, la met à feu et à sang. Alors, inspirée parla
haine et la colère, notre cité prend les armes; met à la tête de
ses troupes le plus brave de ses habitants, Cluentius, et sou-
tient le siège que fait de ses murs le dictateur romain. Hélas 1
Cluentius est tué, la ville es,t prise, et Sylla triomphe. Pillage,
dévastation, démantèlement des murs. Un décret porte qu'à
l'avenir Poinpéï ne sera plus qu'une simple Colonia Militaris
en effet, unie petite armée vient s'y établir sous la conduite de
P-. Sylla, neveu du dictateur. D'abord les Pompéïens refusent
à ces soldats le droit de cité mais, en outre, ils accusent
P. Sylla d'exciter des troubles dans leur ville.
A cette époque, Cicéron, orateur fameux déjà, possède une
villa dans la partie de Pompéi voisine de la Porte d'Hercù-
lanum, au nord. Il y a reçu Balbas un espagnol de Gadès,
qui consul en l'an 40 avant Jésus-Christ mérita d'être nom-
maitre dans Rome, se fit nommer consul, assouvit sa vengeance par mille près-)
criptions sanglantes, et finit par se donner la mort en 82.
Lucius Cornelius Sylla, né en 137 avant J.-C. issu de l'antique famille des
Cornélius, servit en Afrique sous Marius, se fit livrer Jugurtha, et dès lors devint
onnnemi du général en chef. Préteur en 92, comme propréteur, en 9t, il alla en
Asie. A son retour, guerre sociale avec Marius. Il prend Pompeia, en 89, réduit lo
Sammium et met fin à la guerre. Consul en 88, il commande la guerre contre Mi-,
thridate. Marius le contrecarre. Sylla met à prix la tête de Marius. Parti pour
Athènes, Sylla s'empare de cette ville triomphe 6 Orchomèno à Chéronée, en.
Asie, partout. 11 retrouve Marins à Rome, le chasse, égorge treize des généraux do
Marius, détruit, dans le Cirque, 7000 prisonniers, met à mort 5000 citoyens, se
fait nommer dictateur, et enfin meurt de débauche à Pouzzoles, après être rentrés
dj^ng la yio civile.
6>K
mé citoyen romain et pour lequel l'orateur prononça un dis-
cours que nous possédons. Il y a donné l'hospitalité à Hirtius
général romain son ami ami da César qui avait pris a coeur
de réconcilier et qui réconcilia l'homme de plume avec l'homme
d'épée. Dans cette villa et sous ses ombrages, Cicéron a com-
posé son traité De Offrais Après la bataille de Pharsale (1) il
est venu y chercher le calme et le repos dont il avait, besoin.
Or, l'illustre orateur voyant.?. Sylla attaqué par les Pompéiens,
prend sa défense plaide et gagne sa cause au tribunal du dic-
tateur lui-même. J'imagine que cet acte courageux ne dut pas
flatter beaucoup les Pompéiens.
Auguste alors qu'il n'est encore qu'Octave lui aussi vint à
Pompéi visiter Cicéron et lui demander sa protection contre
Antoine avec lequel il est en guerre après la mort de César.
Cicéron se range au parti d'Octave et l'appuie de tout son crédit
près du Sénat romain et du peuple mais quand Octave com-
pose un triumvirat avec ce même Antoine et Lépide, dans l'île
du Reno. près de Bologne (2), Cicéron est sacrifié à Antoine
qui demande sa tête à Octave, pour sa femme Fulvie dont
l'orateur a profondément blessé l'amour-propre, en publiant
que cette pauvre femme n'a que de faux cheveuxl A quoi tien-
nent les destinées? Ainsi, avant l'âge, le prince des orateurs
latins perd la vie pour une satire. Cependant combien Cicéron
(1) Pharsale, en Thessalie, ,César sur Pompée, en 48 avant J.-C.
(2) Voir dans mon Voyage Il Bologne, ce qui se passe dans l'Ile du Rono.
§6
devait tenir à l'existence lui que son talent avait enrichi à ce
point qu'il possédait des villas dans toute l'Italie à Antinm,
à Cumes à Pouzzoles à Gaëte à Tusculum et à Pompéi et
ailleurs encore Mais, de toutes ces villas, les plus chères à son
cœur étaient ses résidences de Tusculum et de Pompéi. Tuscu-
lum et Pompeïanumvaldè me delectant. dit-il quelque part.
En effet, la situation de Pompéi lui donnait une vue délicieuse
qui s'étendait jusqu'à sa villa de Cumes par-dessus la mer et
le golfe de Baïa. Mais il ne pouvait le distinguer facilement.
dit-il ailleurs encore, propter oculorum tenuitatem.
Auguste, monté sur le trône, cinquante ans après la Guerre
Sociale, déclare Pompeï Municipium c'est-à-dire ville libre
faisant jouir ses habitants du titre de citoyens romains, et cepen-
dant se gouvernant par ses propres lois. En ceci, les villes
libres ou municipes du mot munus présent présent fait
parla métropole, et rappelé sans fin par le nom même, dif-
féraient de la Colonia qui restait dans une étroite dépendance
de la métropole. Il envoie ensuite une colonie qui pour s'ins-
taller à Pompéi construit un faubourg, Pagus Augustus
Felix, à la porte d'Herculanum à l'entour des tombeaux qui
selon l'usage romain, bordent la voie'Domitienne, .au-dehors
de la ville.
L'empereur Claude, lui aussi, se laisse éprendre par le site
et les beautés de Pompéi. Il y séjourne chaque été mais quand
la mort y frappe Drusus, son fils bien-aimé ce prince la quitte
pour jamais.
27
D'autres personnages fameux donnent leurs affections à
Pompei. Sénèque, à peine débarqué de l'Espagne, sa patrie
vient y passer les belles années de sa jeunesse. Il y prend même
la robe du philosophe, alors que Messaline lui offre certaines
intrigues de cour, et que Caligula lui fait un crime de ses suc-
cès au barreau. Une école de philosophie la philosophie du
Portique, est même ouverte par cet adepte de la science, et y
compte de nombreux auditeurs, quand, Messaline étant morte,
Agrippine la nouvelle impératrice le fait venir à Rome, pour
lui confier l'éducation de son fils Néron.
Phèdre (1), le fabuliste, venu à Rome comme esclave, affran-
chi par Auguste, officier du palais- impérial, devenu le séjour
de Séjan, le farouche ministre de Tibère, vient à son tour cher-
cher un asile à Pompéi, Là, le poète brûle de l'encens sur
l'autel des muses, et jouit du calme et du repos que lui donne
la ville qu'il a choisi et où il meurt.
Enfin, Néron, une fois maître de l'empire, tout en venant à
Baïa, méditer ses crimes étudier ces rôles d'acteur, et se
donner aux joies de cette baie délicieuse, songe à Pompéi,
qu'il voit facilement du palais des Césars. Sous son inspiration,
(1) Phèdre fabulisto latin, naquit .YPiiSrie, en Macédoine, vers l'an 30 avant
J.-C. Esclave d'abord, il fut affranchi par Auguste, devint officier du palais, perdit
sa fortune pour avoir froissé un grand personnage, qu'on croit avoir été Séjnn, et
mourut à Pompéi, dans un âge avancé vers l'an 44 de J.-C. sous le règne de
Uai-.rV. ̃<*« « de lui cinq livres de Fables.
m
de nouvelles colonies viennent s'y fixer, et, le nombre de
citoyens s'accroissant, la ville devient bientôt plus grande et
plus. florissante que jamais.
Anssi, je le répète, Pompéi se livre au farniente que don-
nent les succès d'un commerce heureux et aux plaisirs que
procurent les richesses. Comme la vie des peuples d'alors est
surtout extérieure et publique à l'exception de la nuit et de
l'heure consacrée au principal repas, qui se fait vers le soir',
les Pompéiens passent presque toute leur journée sur le forum,
sous les portiques dans les écoles de gladiateurs, aux Thér*-
mes, et dans les gymaases. Les théâtres l'Odéon surtout' les
convient sans fin à leurs spectacles. Toutefois, une mortification
cruelle leur est imposée, en l'an 59 de notre ère.
Un matin les peintres employés d'Ordinaire à ces sortes de
travaux traçaient, au pinceau, sur les murs, à l'entrée de
l'amphithéâtre, dans les carrefours de la ville, et sur les album,
appliqués sur divers points des rues ou des portes de la cité
de grandes lettres rougies, qui semblaient réjouir les curieux.
Ces affiches étaient ainsi conçues
L1VINEI REGVLI
FAMILIA GLADIATORIA PVGNA.
PVGNA. XVI K. IVN. VENAT. VELA.
Ce qui veut dire La troupe de gladiateurs de Livinei Re-
29
yuius combattra à Pompéi le 16, des kalendes de juin. Il y
aura chasse combat. Le velarium sera tendu (1).
De semblables affiches avaient été peintes à NeapoliS, à Nola,'
à Capoue à Nocera à Herculanum, à Stabie, etc. Et, comme
à cette époque, c'était une passion pour le peuple de voir ré-
pandre le sang des hommes et des bêtes féroces sur les arènes
de toutes ces villes au jour dit l'affluence fut énorme pour
assister aux chasses des animaux et aux luttes sanglantes des
gladiateurs. La fête était donnée par un certain Livineius Re-
gulus, homme suspect, expulsé du sénat de Rome, et qui
pour se bien faire venir des habitants de Pompéi, chez lesquels
il s'était retiré, leur offrait le spectacle en question-. L'amphi-
théâtre, placé à l'orient de la ville, près de la Porte du Sarnus,
pouvait à peine contenir vingt mille curieux et cependant,
au jour et à l'heure fixés, plus de trente mille spectateurs,
empressés, ardents assiégeaient ses portiques ses caveœ et
ses vomitoires. Il advint alors que les habitants de Nocera,
trop nombreux et arrivés mal à propos, se voyant sans places,
adressèrent aux Pompéiens quelques lazzis piquants. Des mots,
l'on passa promptement aux actes. La rixe devint générale et fut
sanglante. Les citoyens de Pompéï ayant des armes sous la
main, triomphèrent, et bon nombre de Nucériens mordirent
(1) Pour empêcher les spectateurs do souffrir do l'ardeur du soleil, on avait ima-
giné de tondre des toiles immenses, velum, velarium, au-dessus des amphithéà-
tre8.
30
la poussière. Humiliés, leurs frères et amis portent plainte
Rome. Néron défère la chose au Sénat. Celui-ci envoie Livi-
neius en exil et un décret ferme pour dix ans l'amphithéâtre
de Pompéï.
Tacite, dans ses Annales, nous raconte cette aventure mais
l'esprit des gamins de Pompéï s'en empare également. On
trouve, sur lés murailles des portiques et des rues de la ville,
la caricature de ce fait, caricature qui devait nous arriver deux
mille ans plus tard, et dont la teneur est aussi défavorable aux
vainqueurs qu'aux vaincus. Elle représente deux personnages
dont l'un sans place sur le gradin de l'amphithéâtre, veut
faire déguerpir celui qui se trouve en bonne position. Survient
un gladiateur, bardé de fer, le casque en tête, et porteur de
deux palmes, destinées l'une au spectateur heureux, et l'autre
au curieux sans place. La légende suivaute accompagne et
explique le dessin fait à la pointe d'nn stylet
Camp&ni, vicloriâ unâ cum Nùcerinis periistis 1
Pompéïens votre victoire a causé votre perle et celle
des Nucériens 1
Cependant les années s'écoulent. A Néron succède Titus
et l'amphithéâtre est rendu aux plaisirs de Pompeïa. Aussi,
quelle n'est pas la joie de ses habitants, quand ils voient paraître
31
et peuvent lire sur les murs et les album cette nouvelle an-
nonce de nouveaux jeux tant regrettés, si désirés et enfin
rendus
A. SVETTII CERII
AEDILIS FAMILIA GLADIATORIA PVGNABIT
POMPEIS PR. K. AVGVST. VENATIO ET VELA
ERVNT.
Ce qui signifie La troupe de gladiateurs de l'Edile A. Svel-
tius Cerius combattra ci Pompéi la veille des kalendes
d'août il y aura chasse et velarium.
Cette fois pour s'assurer des places, sans désordre, tout
chacun se procure à l'avance les billets numérotés, que l'on
nomme tessères et qui ne sont que des contre-marques en
cuivre, en terre cuite, ou en os sur lesquelles sont gravées
en grec ou en latin ces mots expressifs Hémicycle XI, ou
Cavea III, Cuneus IV, Gradus VII, Casina Tullii (2).
(1) Album. On appelle ainsi un ponnoau do muraille, enduit de stnc blanc, sur
lequel on peignait au pinceau, avec une couleur rouge, les actes de l'autorité, et
les annonces particulières.
(1). Il y a trois Caveæ dans les amphithéâtres, 1* Cavea ima du bas au mi
lieu, 2° Cavea media, les gradins du milieu, et summa Cavea, les gradins supé-
rieurs.
Cuneus, était le coin qui correspondait a chaque escalier ou vomitoire. Gradus
était un gradin, et Caaina, une sorte de loge appartenant à un ou plusieurs ci-
toyens.
3z
Alors la foule s'y porte avec empressement et bonheur elle s'y
entasse avec cette ardeur qu'une longue privation a rendu plus
grande. Là, pendant que l'on tend le velum, à l'aide d'un
système de cordages qui le rend uni comme un plafond, et le
fait aboutir à des madriers portant, à leur extrémité supérieure
des anneaux recevant les cordes, et appuyés sur des modillons
de pierre qui les tient fixés à la muraille de l'enceinte, tous
ceux qui occupent les parties hautes de l'amphithéâtre, et sur-
tout les femmes placées, selon l'ordre d'Auguste, sur la Sum-
ma Cavea, portent au loin leurs regards sur la plaine, sur la
mer, sur le Vésuve. La plaine verdoie plus splendide que
jamais la mer leur laisse voir les navires de la flotte romaine,
dont les banderoles s'agitent au vent, dans le port de Misène,
où Pline l'Ancien commande. Enfin, la montagne sourit au
travers des vapeurs légères, dont elle semble s'entourer, comme
une jeune fille coquette se cacherait sous son voile, pour accroî-
tre la.curiosité de ceux qui l'admirent.
Le spectacle commence. blais à peine a-t-on donné aux
bêtes féroces la liberté dans l'arène à peine celui qui doit les
combattre a-t-il paru sortant des carceres et saluant de son
glaive les édiles les sénateurs et le peuple, qu'une sourde
explosion se fait entendre, le sol s'agite sous les pas de la foule,
les murailles de l'amphithéâtre font entendre un long craque-
ment. En même temps les vapeurs, légères d'abord, qui voi-
lent tamontagne s'étendent en forme de nappe noire obscur-
cissent le soleil et jettent sur toute la contrée comme un crêpe
33
Herculanum.. 3
de deuil. Par Jupiter! que se passe-t-il au-dehors? Serait-ce
un nouveau tremblement de terre qui menace la Campanie?
Déjà, en 63, de nombreuses oscillations du sol ont jeté
l'épouvante et causé de cruels ravages à Herculanum et à
Pompéïa.
En 64, un jour qu'il y avait fête au théâtre de Neapolis et que
l'acteur qui chantait sur la scène, en préseuce d'une foule
immense applaudissant par ordre, n'était autre que Néron
l'empereur de Rome se faisant vil histrion un second trem-
blement de terre avait agité. la Campanie toute entière. Mais
Néron ne voulut quitter la scène, couverte de lauriers, qu'après
avoir achevé son air favori. Il était bien temps, car la violence
souterraine de la secousse fit écrouler l'enceinte au moment
même où l'empereur et le peuple quittaient le théâtre de sa
gloire et de sa. folie.
Serait-ce le Vésuve qui s'agiterait sur sa base? Mais non,
car le Vésuve n'est plus un volcan. Depuis longtemps'il a
éteint ses feux, de toutes parts il montre des rampes bien cul-
tivées, fertiles. Son sommet, presque plat, est à peu près sté-
rile il est vrai :'on y trouve la bouche de profondes cavernes
qui s'ouvrent dans tous les sens on y reconnaît, à la nature et
à la couleur dés pierres qu'elles ont été jadis brûlées par le
feu, de telle sorte qu'il est facile de juger que dans une anti-
quité fort reculée la' montagne- eut un cratère •qiii vomissait
34
feu, laves et scories. Mais, à cette heure ce n'est plus qu'un
site sauvage. Pour preuve. que ce cratère est fermé, froid, sans
danger tout récemment, en 73 dans la Guerre des Esclaves
contre Rome, Spartacus se réfugia sur la plate-forme de ce
paisible Vésuve. Il avait avec lui soixante-dix esclaves échappés
à leurs maîtres et armés. Là ce chef de rébellion se retrancha
dans le creux du cratère, entouré, formé d'une muraille natu-
relle, taillée à pic. Clodius Glober envoyé à sa poursuite
avise l'aire du vautour il gravit le Vésuve va saisir sa proie.
Mais Spartacus, avec les lianes de vigne sauvage qui croissent
sur les flancs de la muraille d'antiques scories, fait une sorte
d'échelle de cordes, pousse ses soldats par cette voie nouvelle,
s'échappe, tombe sur Clodius extermine ses troupes et force
leur général à porter à Rome la nouvelle que de pauvres escla-
ves ont triompbé de toute une armée romaine.
Cependant en ce jour du 23 août 79 de notre ère que se
passe-t-il, encore une fois, dans le pourtour du Vésuve? Les
Pompéiens en sont effrayés, car voici que le velarium de leur
amphithéâtre se déchire en lambeaux, secoué qu'il est par un
vent furieux qui s'élève par des pierres énormes qui tombent
par une grêle de feu qui vole dans l'air et couvre la campagne
comme de charbons ardents 1
Pline-le-Jeune va répondre à la question. Lis cette lettre,
bon cousin, lis cette lettre qu'il écrit à Tacite, l'un des écri-
vains du temps, comme lui-même
35
« Mon oncle (Pline l'Ancien commandant la flotte romaine,
toujours en observation à Misène), était à Misène où il com-
mandait la flotte. Le 23 aoùt, environ une heure après midi
ma mère l'avertit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et
d'une figure extraordinaires. Après avoir été quelque temps
couché au soleil, selon sa coutume, et avoir pris un bain d'eau
froide il s'était jeté sur un lit, 'où il étudait. Il se lève et monté
en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce prodige. Il était
difficile de reconnaître de loin de quelle montagne sortait ce
nuage l'événement a prouvé plus tard que c'était du Vésuve.
Sa forme était celle d'un arbre, d'un pin (1) plus que d'aucun
autre car, après s'être élevé fort haut en forme de tronc il
étendait une espèce de feuillage. Je m'imagine qu'un-vent sou-
terrain, violent, le poussait d'abord avec impétuosité et le sou-
tenait mais, soit que l'impulsion diminuât peu à peu, soit que
ce nuage fût affaissé par son propre poids, on le voyait se dila-
ter et se répandre. Il paraissait tant6t blanc tantôt noirâtre,
et tantôt de diverses couleurs, selon qu'il était plus chargé ou
de éendre ou de terre. Ce prodige surprit mon oncle, qui était
très-savant, et il le crut digne d'être examiné de plus près. Il
commanda donc qu'on lui apprêtât sa frégate légère et mé
laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux
étudier et, par hasard il m'avait lui-même donné quelque
(1) Le pin parasol. Aussitôt que la fumëe du Vésuve prend cette forme, do nos
jours encore, on s'attend à Naples, et dans la contrée, a une violente éruption du
volcan.
36
chose à écrire. Il sortait de chez lui ses tablettes à la main
orsque. les troupes de sa flotte, qui étaient à Résina, effrayées
par la grandeur du danger ( car ce bourg est précisément en
face de Misène de l'autre côté du golfe de Naples et on ne s'en
pouvait sauver qu'en traversant tout le golfe) vinrent le con-
jurer de vouloir bien les garantir d'un si affreux péril. Il ne
changera pas de dessein. et poursuivit avec un courage héroï-
que ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par curiosité. Il fait
ye.nir ses, galères, inonde dessus et part pour voir quels secopts
on pouvait donner, non-seulement à Résina mais à tous les
autres bourg de cette côte, qui sont en très-grand nombre à
causée de. sa beauté. Il se presse d'arriver au lieu d'où tout le
moijd.e fujt et où le péril paraît le plus grand mais avec une
telle liberté d'esprit, qu'à mesure qu'il apercevait quelque
phose mouvement ou figure extraordinaires il signalait ce
prodige, faisait et dictait ses observations. Déjà sur ses vais-
seaux volait la cendre, plus épaisse et plus chaude à mesure
qu'ils approchaient; déjà tombaient autour d'eux des pierres
palcinées et des cailloux noirs, tout brûlés tout pulvérisés par
la violence du feu; déjà la mer semblait refluer et le rivage deve-
nir inaccessible par des morceaux entiers de montagnes doqt ils
se couvrait, lorsque, après s'être arrêté quelques moments,
incertain s'il retournerait, il dit à son pilote, qui lui conseillait
de gagner la pleine mer
« La fortune favorise le courage Tournez du côté de
Pomponiaaus.
37
» Pomponianus était à Stable, en un endroit séparé par nu
petit golfe que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui
se courbent. Pomponianus, son ami, à la vue du péril qui était
encore éloigné mais qui semblait s'approcher toujours, avait
retiré tous ses meubles sur ses galères et n'attendait pour
s'éloigner, qu'un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce
même vent venait d'être favorable l'aborde, le trouve tout
tremblant, l'embrasse, le rassuré, l'encourage, et, pour dis-
siper, par sa sécurité la crainte de son ami se fait porter au
bain. Après s'être baigné, il se met à table et soupe avec toute
Sà gaîté, ou (ce qui n'est pas moins surprenant) avec toutes lès
apparences de sa gaîté ordinaire. Cependant on voyait luire, de
plusieurs endroits du Mont Vésuve, de grandes flammés et dés
embrasements dont les ténèbres augmentaient l'éclat. Mon on-
cle, pour rassurer ceux qui l'accompagnaient, leur dit que ce
qu'ils voyaient brûler n'était autre chose que des villages aban-
donnés et laissés sans secours par des paysans alarmés. Ensuite
il se coucha et dormit d'un profond sommeil car, il était fort
gros on l'entendait ronfler de l'antichambre. Mais enfin la cour,
par où l'on entrait dans son appartement, commençait à se
remplir si fort de cendres que, pour peu qu'il fut resté plus
longtemps. il ne lui aurait plus été libre de sortir. On l'éveille
dont il soit et Va rejoindre Pomponianus et les autres qui
avaient veillé. Ils tiennent conseil et délibèrent s'ils se renfér-
meront dans la maison, ou s'ils iront eri rase campagne car feâ
maisons étaient tellement ébranlées par lés fréquentes commo-
tions du sol, que l'on aurait dit qu'elles étaient arrachées dé
38-
leurs fondements et remises à leurs places incontinent. Hors de
la ville la chute des pierres quoique légères et desséchées par
le feu, étaient à craindre. Entre ces périls, on choisit le moin-
dre. Chez ceux de la suite de mon oncle, une crainte surmonta
l'autre chez lui la raison la plus forte l'emporta sur la plus
faible. Ils sortirent donc en se couvrant la tête avec des oreil-
lers attachés par des mouchoirs ce fut toute. la précaution
qu'ils prirent contre ce qui tombait d'en haut. Le jour recom-
mençait ailleurs, à ce moment; mais dans le lieu où ils étaient,
continuait la nuit, la nuit la plus sombre, la plus affreuse de
toutes les nuits, et qui n'était un peu dissipée que par la lueur
d'un grand nombre de flambeaux et d'autres lumières. On
trouva bon de s'approcher du rivage et d'examiner de près ce
que la mer permettait de tenter; mais on la trouva toujours fort
grosse et'très-agitée d'un vent contraire. Là, mon'oncle ayant
demandé de l'eau et bu deux fois, se coucha sur un drap qu'il
fit étendre. Ensuite des flammes qui parurent plus grandes, et
une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout
le monde en fuite. Ils se lève alors, appuyé sur deux esclaves
et dans le moment même retombe. mort. Je m'imagine qu'une
fumée trop épaisse le suffoqua d'autant plus facilement qu'il
avait la poitrine faible et souvent la respiration embarrassée.
Lorsqu'on recommença à revoir la lumière, ce qui n'arriva que
trois jours après on retrouva au même endroit son corps en-
tier, couvert de la même robe qu'il avait quand il mourut, et
dans la posture d'un homme qui repose plutôt que dans celle
d'un homme qui est mort. »
39
Il n'est que trop vrai c'est le Vésuve qui cause le phéin,
mène dont il est question. Endormi depuis des siècles, le vol-
can se réveille plus fort, plus violent que jamais. Il ouvre de
nouveau son cratère, et après s'être dépouillé des pampres
et de la verdure dont il avait couronné ses abords il lance ses
feux dans les airs obscurcis il fait entendre dans ses cavités de
formidables détonations, il répand de toutes parts des matières
incandescentes, qui, roulant comme d'immenses cataractes
flamboyantes inondent ses rampes, descéndent dans la plaine
qu'elles enflamment glissent vers la mer qu'elles forcent à re-
culer, et sillonnent tous les talus pour aller remplir les vallpns
et les campagnes. Puis, s'élevant en gerbes éblouissantes, il
lance à des hauteurs prodigieuses des masses énormes de pier-
res rougies dans ses fournàises et les faisant décrire dans sa
fureur des courbes immenses, il les envoie tomber en pluie de
feu en grêle de cailloux ardents, en cendres dévorantes sur
les toitures des maisons, les terrasses des édifices, les plates-
formes des palais, les frontons des temples, les galeries des
portiques de toutes les cités qui l'entourent. Il allume un vaste
incendie, un océan de flammes qui saisirait la contrée toute
entière dans ses horribles étreintes s'il ne se chargeait lui-
même de l'éteindre par la chute des voûtes des toits, des ter-
rasses surchargés d'un poids impossible à porter. Aux feux, le
volcan fait succéder alors des masses effrayantes de lapilli
pierres ponces légères mais si nombreuses qu'elles engloutis-
sent, cachent et surmontent tous les lieux qu'elles atteignent.
En même temps par vingt cratères subitement et violemmen
40
ouverts autour de son cône, la fournaise fait couler des torrents'
de trachyte liquide et brûlante, des' fleuves de lave, véritable
granit mis en fusion comme du métal, dans les profondeurs
de l'abîme'. Fleuves et torrents, grêle et pluie, se précipitent
sur les bourgades et les villes jusqu'alors tranquillement assises
an pied de la montagne. Ils pénètrent dans les rues, envahis-
sent les maisons montent, montent sans relâche, remplissent
les divers étages et submergent tout dans cet indescriptible dé-
luge. Puis lave et trachyte, cendres et pouzzolanes se figent à
dix et quinze pieds au-dessus des constructions, et prenant à
l'air la consistance et la dureté du grès, les premières matières,
les secondes se condensant en un ciment, elles deviennent leur
prison fatale, prison qui jamais plus ne rendra ses victimes.
Qui dira jamais les drames intimes, les cruelles tragédies,-
les scènes déchirantes, les horribles tressaillements, les déchi-
rements affèeng dont les villes, successivement dévorées par le
monstre, sont le sanglant théâtre? Heureusement les habitants
dePompéisontàl'amphitréâtre, en plein air Ils peuvent échap-
per à la tourmente, à la mort. Aussi se précipitent-ils dans la
campagne, le plus loin possible. Quelques-uns tentent de pé-
nétrer dans leurs maisons, en perçant les murailles pour en
sauver les objets les plus précieux d'autres profitent de l'af-
freux désordre qui règne pour voler les caisses et les trésors
des riches. Beaucoup périssent même'dans cette œuvre de cu-
pidité. Mais tous ceux qui sont restés dans leurs demeures
S0nt inévitablement la proie du feu, de l'inondation de cen-
41-
dres, et sont engloutis dans les boues incandescentes qui ont.
pris leur cours sur Pompéi spécialement. Aussi qui pourra
peindre l'inexprimable épouvante qui saisit les habitants éper^
dus quand ils reconnaissent, à ne pouvoir plus s'y mépren-
dre, que le Vésuve rompant ses digues, ouvrant les arsenaux
de sa colère, faisant sauter le sommet de la montagne, dans les
tiraillements et les soubressauts de ses groufires souterrains,
rejette ses entrailles qu'il ne peut plus contenir, vomit des ca-
taractes de feux, retombe de toutes parts sur ses talus en cas-
cades rutilantes, et, comme jadis à Gomorrhe, à Sodômé, à
Séboïm et à Segor, répand la destruction, la ruine, les tortures
et la mort sur toute la contrée qu'il domine? Qui pourra se re-
présenter les femmes, blanches de terreur, cherchant, appe-
lant leurs maris qu'elles ne trouvent plus, leurs filles qui ne
répondent pas à leurs voix lamentables, les fils groupés autour
de leurs pères et d'un œil hagard contemplant le supplice qui
s'avance; les sœurs enlaçant dans leurs bras leurs frères muets*
d'effroi, et ne trouvant plus une parole pour leur rendre le
courage? Loin de prier les dieux, ils maudissent les cieux et
les enfers, l'olympe et le tartare. Ils maudissent Jupiter qui
arrache les entrailles de la montagne, les soulève jusques au
firmament, et les fait retomber au loin avec fracas, sur leurs
villes, leurs demeures leurs familles 1
Quel dut être l'aspect de cette côte fortunée, jusqu'alors si
pittoresque, si verdoyante, si riche encore quelques jours au-
paravant, quand le regard effrayé des habitants qui s'étaient
42
enfuis, osant enfin revenir près de leurs villes, reconnut avec
effroi que Stabie, Pompéïa, Oplonte, Herculanum et Ré-
sina, noyées, enfoncées, dévorées par le volcan, n'existaient
plus 1
Certes 1 bien intéressantes sont les histoires, et bien curieu-
ses les lettres de Pline-le-Jeune, qui traite de cette catastrophe
dont il fut le témoin oculaire; mais, pour le touriste qui foule
aux pieds cette côte du golfe de Naples si cruellement éprouvée,
qui se trouve sur le théâtre de ces drames uniques dans les an-
nales du monde, qui contemple tous les aspects de leur mise
en scène, qui veut d'un œil avide en sonder les mystères, quel
bien plus grand intérêt ne lui inspirent-elles pas, même après
deux mille ans
Permets-moi, cher cousin, de citer ici une autre page du
même Pline que j'ai bonheur à lire tout haut en approchant de
Pompéï, ét en franchissant les laves du Vésuve.
Après que mon oncle fut parti, je continuai l'étude qui
m'avait empêché de le suivre. Je pris le bain, je soupai, je me
couchai, mais je dormis peu et d'un sommeil fort interrompu.
Pendant plusieurs jours un tremblement de terre s'était fait sen-
tir et nous avait d'autant moins étonnés, que les bourgades et
les villes de la Campanie y sont fort sujettes. Il redoubla, pen-
dant cette nuit, avec une violence telle que l'on eût dit que tou-
tes choses étaient, non pas agitées, mais renversées. Il était
déjà sept heures du matin, et il ne paraissait encore qu:une
43
faible lumière, comme une espèce de crépuscule. Alors les bâ-
timents furent ébranlés par de si fortes secousses qu'il n'y eut
plus de sureté à demeurer dans un lieu, découvert à la vérité,
mais fort étroit. Aussi prenons-nous le parti de quitter Misène.
Le peuple de la ville, épouvanté, «nous suit en foule, nous pres-
se, nous pousse; et, ce qui dans la frayeur tient lieu de pru-
dence, chacun ne croit rien de plus sûr que ce qu'il voit faire
aux autres. Après que nous fûmes sortis de la ville, nous nous
arrêtâmes et là, nouveaux prodiges, nouvelles terreurs. Les
voitures que nous avions amenées avec nous étaient à tout
moment si fort agitées, quoique en pleine campagne, qu'on ne
pouvait, même en les appuyant avec de grosses pierres, les
faire rester en place. La mer semblait se renverser sur elle-
même, et être comme chassée du rivage par l'ébranlement de
la terre. Le rivage, en effet, était devenu plus spacieux et se
trouvait couvert de toutes sortes de poissons demeurés à sec sur
le stable. A l'opposite, du côté du Vésuve, une nue noire et hor-
rible, crevée par des feux qui s'élançaient en serpentant, s'ou-
vrait et laissait échapper de longs jets de flammes semblables à
des éclairs, mais qui étaient beaucomp plus grands. La cen-
dre commençait à tomber sur nous quoique en petite quantité.
Je tourne la tête, et j'aperçois derrière nous une épaisse fu-
mée qui nous suit, en rampant sur la terre comme un torrent.
« Pendant que nous y voyons encore, quittons le grand
chemin, dis-je à ma mère, de peur qu'en le suivant, la foule de
peux qui marchent sur nos pas ne nous étouffe dans les ténèbres.
il
À peine étions-nous écartés qu'elles augmentèrent de telle
sorte qu'on eût cru être, non pas dans une de ces nuits noires
ei sans luné, mais dans une chambre où toutes les lumières
auraient été éteintes 1. Il parut alors une lueur qui nous an-
nonçait, non le retour du jour, mais l'approche du feu qui nous
menaçait il s'arrêta pourtant loin de nous. L'obscurité revint,
et là plüie de cendres recommença plus forte et plus épaisse.
Nous en étions réduits nous lever de temps en temps pour se-
couer nos habits, car, sans cela, elle nous eût accablés et en-
gloutis. Enfin, cette épaisse et noire vapeur se dissipa peu à
peu et se perdit tout-à-fait, comme une fumée on comme un
nuage. Bientôt après parurent le jour et même le soleil, jau-
nâtre toutefois, et tel qu'il a coutume de luire dans une éclipse.
Mais tout se montrait changé à nos yeux encore troublés, et
nous ne trouvions rien qui ne fût caché sous des monceaux de
cendres, comme sous une neige. »
• Éri effet, puis-je ajouter, quand il devient possible de revoir
lé Vésuve, rendu à la lumière et débarrassé de ses nuages de
fumée, quel n'est pas l'étohnement de la contrée 1 Dans leur
effort pour s'ouvrir un passage, les feux souterrains du volcan
ont fait sauter l'énorme calette de la montagne (1), qui roula,'
.(1) De nos jours, on distingue parfaitement la déchirure et les supports de cette
vaste calotte, tombée alors. Los immenses parois' ou murailles delà Somma ac-
tuelle ne sont autre chose que cette déchirure et les supports du sommet enlevé
par l'éruption de 79.
45
liquéfiée en lave brûlante, sur les villes précitées et jusques à la,
mer, dont elle recula le rivage. Telle fut la violence de cette
commotion volcanique que la cendre de l'éruption fut portée.
par les vents à Byzance, dans quelques villes de la Syrie, à Jé-
rusalem et en Egypte, où l'on supposa que le monde avait à
enregistrer quelque grande calamité. A Rome, quand on.sut
que des villes entières avaient péri, englouties par la lave eq,
fusion, on n'en fut pas étonné,-car le 23 août 79, et les jours
suivants, la ville des Césars avait été long-temps plopgée dans
l'obscurité.
Depuis ce fatal événement, près de deug mille ans se sont
écoulés. Les habitants de Pompéï, avec ce qu'ils purent sauver.
de leur ville construisirent un pauvre village qu'ils appelèrent
aussi Pompéï, mais qui disparut à son tour. Néanmoins, on se
demande comment des villes citées par tant d'auteurs de l'an-
tiquité, Strabon, Diodore de Sicile, Pline, et beaucoup d'au-
tres, purent rester ainsi enfouies pendant dix-huit siècles, quand
la cendre cachait à peine le sommet de leurs édifices? Cela es;
cependant. Au moins chercha-t-on à réparer le. temps perdu,.
Les fouilles commencées en 1736, par Charles Hï, ayant ét$
arrêtées, le général Championnet, pendant l'occupation fran-
çaise du royaume de Naples, en 1799, les fit reprendre avec
une ardeur toute nouvelle et sous la direction là plus éclairée.
Elles ne furent pas interrompues et continuent enclore.
Je te laisse à deviner, à comprendre, à juger, mqn cousin,
46-
les réflexions, l'impatience, l'ardeur, le besoin de voir qui saiJ
sit le voyageur, lorsque laissant derrière lui l'ancienne Oplonte
remplacée parla turbulente rue de Torre delGreco, il traverse,
dépasse Torre dell'Annunziata, le dernier village avant Pom-
péï, le long de la côte, et que sa voiture, quittant subitement
le rivage, tourne à gauche, le met bientôt en face de hauts et
immenses bourrelets de pouzzolanes fraîchement remuées, as-
sez semblables à des remparts de terre, et qui ne sont, en effet;
que des décombres delapilli et de cendres exhumées, et qu'a-
lors le guide lui dit
Signor Francese, ecco le rovine di Pompéïa
Vous l'embrasseriez volontiers, le digne homme, s'il n'était..
Napolitain 1 Mais vous vous contentez de sauter vivement à
terre, et peu importe devant quel albergo s'arrête votre voi-
ture, vous vous hâtez soudain de courir à.
Hélas! on m'arrête dans mon essor, moi, pauvre curieux
trop empressé. On me rappelle que je ne suis pas seul.
Moins désireux de se jeter à corps perdu dans les rues de Pom-
péï, mes amis crient à la faim 1 L'air frais du matin, les brises
du golfe, deux heures de course rapide au pied du Vésuve leur
ont donné un appétit formidable, et messire gaster réclame ses
droits. D'ailleurs ne faut-il pas des forcés pour parcourir toute
une ville, pénétrer dans ses maisons, visiter ses temples, etc.?
Enfin, l'Hôtel de Diomède fait si bien le beau dans la personne
de son patron, qui, la serviette au bras, nous convie à entrer
47
dans sa demeure, que cela mérite bien un déjeuner. Donc oui
le commande. Mais pendant qu'il se prépare, aiguillonné par
le désir, je m'adresse à Emile
Ami, lui dis-je, tu as l'amour du beau, l'intelligence du
sublime 1 Tu aspires vers l'inconnu, n'est-ce pas? A l'assaut
donc, en vrais soldats de l'étude!. Escaladons ce bourrelet de
terre.qui nous cache Pompéïa, et, d'un coup-d'œil rapide,
mais de notre regard le plus curieux, voyons ce que renferme
cette vieille cité des Osques 1
Aussitôt dit, aussitôt fait. Toutefois je me tais, cousin, sur
cette excursion préliminaire c'est une préface que je joindrai
au corps de l'ouvrage. Pour le moment, permets-nous de dé-
jeûner. Mais afin que tu ne trouves pas trop long notre repas,
accepte, en guise de passe-temps, ce descendant des Pom-
péïens, jeune blondin de dix ans que je te présente. 11 veut sans
doute te faire apprécier la douceur et la mélodie du dialecte na-
politain, car, assis sur les ruines de son antique patrie, le voici
qui accorde sa guitare. Ecoute le chanter
IL BARCAIUOLO DI SANTA LUC1A (1),
Canzone marinaresca, in italiano, et in dialetto Nàpolitano
Sul mare il lucido
Disco d'argonto
Infunde all'anime
(1) Sur la mer brillante le disque d'argent de la lune inspire à l'âmo un doux
contentement. Ma barque est neuve et solide. Sainte Luéie, protège-moi 1
48
Dolce contente
É nuova e sbli'dà
La barca mia.
Sancta Lucia, etc:
Yento propizio
Bacia le sponde
E fa con giubilo
Solear per l'onde
Scaccia da timidi
La ritrosia.
Santa Lucia etc.
0. dame amabili
0 cavalieri
Bandite i torbidi
Tristi pensieri
0 Silfi o veneri
Di leggiadria.
Sancta Lucia etc.
Un vent favorable caresse le rivage et fat voluptueusement rider la surface des
flots il chasse le noir chagrin de l'homme amigé. S. L.
Flemmes aimables, gracieux cavaliers, bannissez les pensées tristes et confuses.
0 sylphes, inspirez l'amour do la beauté du golfe do Naples. S. L.
Allons, profitez de ces moments rapides comme les brises le calme sera votre
guide dans la traversée. S. L.
Ma petite barque ressemble à une gondolé plus elle est chargée, plus elle pré-
cipite sa course, habile toujours à silloiler la surface des vagues. S. L.
J'ai Il vous offrir toutes sortes de fruits de mer (.nrore vivants et qui sortent de
la nasse qui les captivait je ne mens pas croyez-moi, je mérite cetto courtoi-
sie. S. L.
L'écho est favorable aux sons délicieux des instruments do musique les brises
en porteront au loin les doux accords L'harmonie guérit les cœurs malades. S. L.
0 charmante Napoli, sol enchanté, vive lumière du ciel constellé, tu es la sour-
ce de 1,'aJlégTes.se. S. L.
49
lt Tkuvc. 4
Deh proflittatcfi
Di tai^moinenti
Che son volubili
AI par de venti
La calma e nnnzia
Di traversia.
Santa lucia, etc.
Sembra una gondola
La mia barchetta
Fra se pia carica..
Pin il corso affretta
Equal de fendere
L'equorea via.
Santa Lucia, etc. 1
Ho d'ogni genere
Frutti di mare
Che vivi anelano
Lo nasse urtare
Non mento, el creder mi
E cortesia.
Santa Lucia, etc.
Il suon di musici
Grati atrumenti,
Eco dolcissimo
Faranno il venti
Ristoro aglianimi
Da l'armonia.
SiHtnLucia, etc.
50
0 bella Napoli
Suolo incantate
Luce piu vivida..
Del ciel stcllato
Sei tu l'emporia
Dell'allegria.
Santa Lucia, etc.
Povero Bambinello 1 avec quel enthousiasme il nous dit les
détiens de Naples et de son golfe 1 Aussi, en échange de sa mu-
sique, je fais sonner à ses oreilles la douce harmonie de quel-
ques piécettes d'argent.
Nous partons. L'Hôtel de Diomède, maison moderne, éle-
vée par la spéculation, est situé en face du golfe, juste au-des-
sous de la porte de la mer qui, de Pompéï descendait au rivage,
et appuyé au plateau qu'occupe la ville exhumée. En le quit-
tant, on tourne à gauche, et on se trouve immédiatement en
présence d'un corps-de-garde. Car Pompéï est gardée à vue,
ne vous déplaise, tout comme la nièce de Bartholo. Ce corps-
de-garpe est occupé par des soldats vêtus d'une petite veste de
coton bleu mise en liaison trop intime avec un pantalon de même
étoffe, ce qui leur donne une certaine ressemblance avec ces
grands moutards que des ménagères économes habillent à peu
de frais. C'est, du reste, le costume de l'armée napolitaine pen-
dant la saison des chaleurs. Or, avant notre déjeuner, ces hom-
mes de garde, en nous voyant, Emile et moi, escalader avec
.une furia toute franeesc les hauts talus de pouzzolanes, s'é-
taientmisànotrepoursuite, effarés, n'en pouvant mais. Puis, bon
M
gré malgré, ils nous avaient accompagnés, comme gens suspects
et bien capables de leur enlever Pompéï. Alors, tout en jetant
des oh l et des ah 1 d'étonnement; de surprise et d'admiration,
j'avais fait la convention avec ces braves gens que, l'un d'eux
nous servant de guide, deux autres se tiendraient à notre dis-
position, avec un siège quelconque, pour porter une dame dans
la longue promenade à travers la ville. La consigne est fidèle-
ment exécutée un palanquin présente ses coussins à ma-
dame D. et notre caravane s'avance. Il suffit de deux minutes
pour gravir l'allée tortueuse et raide qui conduit sur le plateau
de Pompéi.
Nous remarquons tout d'abord que, de ce côté, la ville n'a.
pas de remparts. La raison en est simple. La mer, jadis, dé-
ferlait au pied même du rocher de lave sur lequel Pompéï est
assise, et la défendait suffisamment. Aussi voit-on avec éton-
nement combien la plage s'est élargie depuis lors.
Après avoir franchi quelques broussailles, nous nous trou-
vons en face de la .Porte de la Marine ou de la mer. C'est un
simple passage, voûté, pavé d'antiques polygones de lave, long
de vingt-quatre mètres peut-être et large à peu près de six.
Il occupe le milieu de vastes magasins, rangés à droite et à
gauche, qui devaient servir d'entrepôt au commerce. Décou-
ronnée par l'éruption de 79, cette porte est maladroitement
coiffée d'une maisonnette destinée sans doute à quelque sur-
varllant.
52
Eq la quittant, on pénètre dans une rue étroite, inaccessible
aux chars, qui longe un premier édifice splendide, la Baszli-
que. Mais toui-à-coup, quelle splendide vision 1 C'est à res-
ter cloué sur place, bouche béante, incertain. Que voit-on d'a-
bord ? on l'ignore. Il faut que le jour se fasse dans le cerveau
et que l'on sorte peu à peu du saisissement, de l'éblouissement
qui vous domine.
Voici donc unForum dont l'histoire parle si fréquemment
Voici le Forum Civile de Pompéï, fait àl'image du Forum de
la maîtresse du monde; voici la place publique, où, comme
dans l'Agora des Grecs, les assemblées populaires faisaient en-
tondre leurs grandes voix et souvent dominaient celle des em-
pereurs
Sur l'angle du plateau qu'occupe Pompeï, à 40 pieds peut-
être au-dessus de la mer et du golfe, dont les moindres sites
charment les yeux et sont distincts de ce point, vaste parallélo-
gramme de 157 pieds de long, sur 37 de large.
Au nord, avec le Vésuve pour toile de fond, sanctuaire et au-
tels du Temple de Jupiter.
A la gauche du temple, Arc-de-Triomphe, composé d'une
seule 'arcade, avec pilastres cannelés, le tout en marbre blanc.
A sa droite, autre Arc-de-Triomphe, reposant sur un sou-
bassement de pierres calcaires, orné de quatre colonnes can-
&
nélëès, décoré de statues placées dans des nichés profond
revêtues de stuc, dont la base faisait jâillir l'eau d'us réâier-
voir cache dans le monument, et n'ayant" non plus qu'une- sente
porte.
Au sud, avec la mer et ses rivages pour horizon, Portique
formé d'un double rang de colonnes.
Au levant et au couchant, c'est-à-dire sur les deux côtés
longs du Forum, autres Portiques dont Tes colonne d'ordre do-
rique romain, sveltes, cannelées dans leur partie supérieure,
polygonales dans le dernier tiers, supportent un second Por-
tique aérien, auquel on arrive par des escaliers étroits dont
l'entrée se trouve au dehors.
Au centre du Forum, immense Area pavée de dalles en tra-
vertin, cette pierre grise du Vésuve si fréquemment employée,
et portant ici, là, un peu partout, mais surtout dans le pour-
tour des portiques, de nombreux piédestaux dont les statues,
absentes, étaient celles des plus illustres citoyens de la cité, les
Pansa, les Lucretius, etc, et un Salluste qui, pour plus d^hon-
neur sans doute, est à l'écart, dans l'angle sud-est, sur un
énorme dé de marbre africain encore décoré de corniches et de
plinthes en marbre blanc.
En outre, vingt monuments consacrés au culte mythologique,
à l'éducation de la jeunesse, au commerce, aux exercices du
corps, aux réunions populaires, etc., sont là, debout, tout au-

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