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Heures de loisir, ou Moments perdus, fantaisies rhythmiques, par l'abbé Gounelle

De
196 pages
Dupuy (Paris). 1872. In-8° , 192 p..
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HEURES DE LOISIR
ou
MOMENTS PERDUS
FANTAISIES MYTIMIQUES
i> A II
L'ABBE GOU N ELLE
3-:il vcnle au prolit des Victimes «le In Guerre
PARIS
D U P U Y, LIBIUÏRE-ÉDITEU R
21, RUE SA1NT-SUI.PICE, 24
187 2
HEURES DE LOISIR
ou
MOMENTS PERDUS
PAÏtl:*. — nW. SIMON RAÇON ET COMI'., RUE D'ËRFI'I.TII, 1.
HEURES DE LOISIR
ÛD
MOMENTS PERDUS
^ATKTAISIES RHYTHHIQUES
V A II
t'XB BÉ GOUNELLE
B:n vente an profit «les Victimes «le la Guerre
PARIS
DUPUY, LIBRAIRE-ÉMTEÙR
24, RUE SAÏNT-SULPICE, 24
1872
MOMENTS PERDUS
AUX CHEKS MIENS,
A MES AMIS,
A MES FRÈRES LES CHRÉTIENS.
Je ne suis point poëte ;
Je suis un amateur :
Rimer m'est une fête,
Un repos, un bonheur.
Depuis trois ans à peine
J'ai tâté du métier ;
Jusqu'alors dans la plaine
J'errais vil prosatier.
MOMENTS .PERDUS.
Un beau jour, pur caprice,
Je me pris à rimer,
Et ma muse novice
A su se faire aimer.
Comme le merle chante,
Comme la poule pond,
Quand d'écrire me tente,
Sans en chercher plus long,
Je laisse errer ma plume
Sur le papier bien blanc,
Tant pis si je m'allume
Et me brûle le sang.
Je rimaille à toule heure
Du jour, surtout la nuit;
Que je rie ou je pleure,
Le vers aussitôt luit.
Une terre malsaine
Produit des champignons,
Et chez moi la migraine
Des chants mauvais ou bons.
De celte source étrange
Mes vers se sentiront,
A moins que mon bon ange
Ne leur ait oint le front.
AUX CHERS MIENS.
11 l'aura fait peut-être;
J'y vais si simplement !
Je ne suis qu'un bon prêtre
Qui fredonne un moment.
De crainte de trop tendre
Et lasser ses esprits,
L'apôtre à l'âme tendre
Privait une perdrix.
Ainsi fais-je moi-même:
A mes graves sermons,
Pour me récréer, j'aime
A mêler mes chansons.
Prosodie et grammaire
Trouveront à blâmer ;
Jeune fille, enfant, mère,
Se laisseront charmer.
Au cercle des intimes
Je livre sans façon
De mes modestes rimes
L'humble et maigre moisson.
Ce ne sont que fleurettes
Sans parfum, sans éclat,
Liserons, pâquerettes,
D'un faire, et terne, et plat.
MOMENTS PERDUS.
Qu'importe le mérite
Où se trahit le coeur?
Chez l'humble marguerite
Cherche-t-on la splendeur?
CUISSY 1
SOUVENIRS ET REGRETS 2
0 rus, quando te adspiciam !
HORACE.
0 mon bon vieux Cuissy, tranquille et frais séjour,
Où j'ai, ces derniers ans, coulé plus d'un beau jour,
Je n'ai donc point l'espoir d'admirer cette année
Ton fleuve au vaste cours, ta digue gazonnée !
Je n'irai point m'asseoir à l'ombre de tes pins;
Des mélèzes, des houx, des thuyas, des sapins ;
Je ne goûterai pas le pénétrant arôme,
Si doux à la poitrine, un onguent, un vrai baume !
Grands arbres de ton parc, beaux fruits de ton verger,
Légumes succulents de ton gras potager,
Ne seront pas pour moi ! Cette chambre elle-même,
Modeste, solitaire et si commode, où j'aime
1 Près Sully-sur-Loire, Loiret.
2 Je croyais à tort ne pas aller à la campagne cette année-là.
6 MOMENTS PERDUS.
A,me réfugier, loin des gens, loin du bruit,
Qu'enserre la verdure, où le soleil ne luit,
Il m'y faut renoncer ! Et la cour de la ferme,
Le charme de mes yeux par tout ce qu'elle enferme
De rustique, de frais, d'animé, d'attachant,
Que j'aimais tant à voir, par le soleil couchant,
De la salle à manger, à travers porte et grille,
Comme en un cadre-vert, par-dessous la charmille,
Plus ne l'apercevrai, plus ne me ravira!
Oui-da, plaignons-nous bien, Paris me restera.
Paris me restera ! Mais, barbare, sauvage,
Je n'aime point Paris; j'aime mieux le feuillage
D'un chêne ou d'un noyer que l'ardoise des toits;
Je préfère à la ville, et les prés, et les bois.
Je reviens à la ferme où picore la poule,
Où grognent les cochons, où la bruyante foule
Des moutons effarés, des grands boeufs mugissants,
Des chevaux de labour, essoufflés et fumants,
Forme plaisant concert et pittoresque scène :
Ne plus ouïr ces bruits, ne rien voir, c'est ma peine.
Il est surtout une heure où vivre aux champs me plaît,
Où de ce cher Cuissy je goûte mieux l'attrait :
C'est, bien avant la nuit, même avant la soirée,
Ce temps moyen si doux, qui n'est point la vesprée,
Mais n'estplus le grand jour. Plus opulent, moins fort,
Le soleil au déclin verse à pleines mains l'or.
CUISSY. 7>
L'air est suave et sain; sereine est la nature;
La rose a plus d'odeur, plus d'éclat la verdure.
Chaque feuille, de l'ambre a le jaune reflet.
Aux ordres du zéphyr', capricieux follet,
Parfois de bonne humeur, quelquefois pris de bile,
L'ombre, sous les taillis, dessinatrice habile,
Esquisse, estompe, efface, et puis trace à nouveau,
De fantasques contours, jouets de son pinceau,
Du poëte adorés, mais désespoir des maîtres.
Ailleurs l'ombre repose au pied moussu des hêtres,
Et, grâce à cet abri, grandit tout en dormant,'
Mais grandit à coup sûr, et démesurément.
Pour fuir l'ardeur du jour, sous leurs toits de branchage
Les oiseaux ont fait sieste et cessé leur ramage.
Avant de s'endormir, pour tout de bon, ce coup,
Sans bouger, patte en l'air et l'aile sur le cou,
Toute une nuit durant, partout la gent ailée
S'éveille, et, pour souper, prend en choeur la volée.
Ici l'on entre en chasse, on court sus aux grillons;
On braconne, on capture, et vers, et papillons.
Plus loin, c'est la cueillette; on vendange, on grappille;
On lourrage ou l'on fauche; on maraude et l'on pille.
Partout le mouvement ; partout de gais ébats ;
Partout la vie, en l'air, sur lerre, en haut, en bas.
Dame Margot sautille et le ramier coquette;
Un bon gros merle siffle et la caille caquette :
Pour un instant partout recommencent les chants.
C'est cette heure qui marque à l'horloge des champs,
Où les vaches à robe, ou brune, ou blanche, ou noire,
S'en vont tranquillement s'abreuver à la Loire.
8 MOMENTS PERDUS.
Il me semble les voir, veaux, mères et taureau,
A la file marchant, s'acheminer vers l'eau,
S'émoucheter, flâner, en prendre tout à l'aise,
Gens sages, gens heureux sur qui souci ne pèse.
Quittant à ce moment ma chambre chaque jour,
J'allais dans le jardin dont je faisais le tour.
Mon chapelet en main, l'oeil sur mon bréviaire,
Je priais en marchant. 0 la douce prière !
Tout m'enchante en Cuissy : sa robuste structure,
Ses murs cyclopéens, son antique toiture;
Ses fossés, et son pont à présent disparu;
Le danger qu'il aurait un jour, dit-on, couru,
Pour avoir arboré l'étendard catholique
Et tenté d'arrêter Coligny l'hérétique ' ;
Ses souvenirs anciens, son grand air d'aujourd'hui,
Le fruste et simple aspect qui n'appartient qu'à lui ;
Cette salle à manger, mystérieuse et sombre,
Où l'esprit, vers le soir, croit voir revivre l'ombre
Des hôtes d'autrefois, jadis jeunes et beaux,
Dont les portraits vieillis recouvrent les panneaux;
Et jusqu'aux carreaux nus, humbles et froides dalles,
Qui pavent le plancher des spacieuses salles,
Jusqu'aux lourds soliveaux, si réguliers, si longs,
Gigantesque échiquier qui zèbre les plafonds ;
1 Ce n'est point le célèbre amiral, c'est son fils, le comte de Coligny,
sire de Châtillon, qui, au dire d'un chroniqueur contemporain, assiégea,
en 1591, Cuissy, alors au pouvoir de la Ligue.
CUISSY. 'à
Le lierre souple et dru, dont la noire verdure
Drape le portail gris d'une austère tenture ;
La cuisine et son puits, son horloge et son four,
Son tournebroche étrange et ses chenets à jour,
Artistement forgés, vigoureux, hauts de forme,
Dignes de l'âtre immense, où flamberait un orme,
Un chêne tout entier, où, quand sévit le froid,
Pourraient s'asseoir en rond, non certes à l'étroit,
Vingt personnes au moins se chauffant à la flamme
Qui réjouit les yeux et réconforte l'âme,
Où les guerriers d'Homère, héroïques gloutons,
Sans peine eussent rôti leurs boeufs et leurs moutons ;
Les obscurs souterrains, trous noirs, caves profondes;
Le grenier, paradis des chats-huants immondes ;
La cloche, dont le temps a consacré l'airain,
Et qui tinte toujours, quelle que soit la main
Qui l'agite et l'ébranlé ; un jour gaie et joyeuse,
Sombre le lendemain, plaintive et soucieuse,
Disant tantôt : « L'on dîne; ami, viens donc manger ! »
Tantôt sonnant l'alarme à l'heure du danger.
Que de coeurs remua sa voix retentissante !
Combien diversement !
J'aime encore et je chante
L'épais et vert rideau de ces hauts peupliers
Qui frémissent à l'ouest, par le grand vent plies ;
D'ardents géraniums la corbeille pourprée
Dont resplendit la cour et qui pare l'entrée;
Le cèdre, roi du parc, du règne végétal
Le colo se et l'honneur ; l'arbre patriarcal,
10 MOMENTS PERDUS.
Dit mûrier de Sully, l'enfant du grand ministre,
Si j'en crois, sur ce point, certain poudreux registre ;
Ces vieux saules pleureurs, aux longs cheveux pendants,
Qui voilent les fossés et qui trempent dedans ;
Et, longeant la maison, cette tranquille allée,
Couverte, herbée, ombreuse et surtout isolée,
Bas-côté naturel, aux arceaux verdoyants,
Propice aux longs pensers, plutôt qu'aux jeux bruyants ;
Puis, au fond du jardin, la double et longue ligne
De jeunes pommiers nains, qui borde et ceint la vigne,
Et, tout contre le mur, cet immense cordon
De ceps aux grains dorés, fort goûtés du bourdon,
De la guêpe, du rat, du frelon, de l'abeille
Et des enfants, amis, eux aussi, de la treille ;
Tout ce beau parc enfin, jardin tout à la fois
De luxe et de produit, prairie et petit bois ;
Mais beaucoup plus encor l'incomparable Loire,
De Cuissy la terreur, la richesse et la gloire,
La Loire dont l'éloge inaugure ces vers,
Tantôt sage et poussant ses flots pâles et verts
Dans ces paisibles creux où sommeille l'ablette,
Et pour cause si chers au héron qui la guette,
Tantôt mélancolique, étalant au soleil
Son large lit à sec et son sable vermeil,
Tantôt fleuve opulent, coulanL à pleines rives,
Torrent, hélas ! parfois, dont les eaux subversives
Yont inonder, détruire, et guérets, et maisons ;
Le plus souvent vrai Nil fécondant les moissons.
CUISSY. 11
Mais pourquoi raviver souvenirs qui m'émeuvent?
Pourquoi donc me donner des regrets qui ne peuvent
Que m'attristcr? Adieu, Cuissy, sol adoré;
Doux paysage, adieu ! Ton site tempéré
Est agreste, serein, d'un horizon sans borne;
Là point de mont abrupt ; là point de désert morne.
L'oeil qu'au loin rien ne gêne, embrasse tout le val,
Et ravi, ne découvre, en amont, en aval,
Que champs d'or qu'envierait la Beauce ou la Limagne.
Adieu donc derechef, plantureuse campagne !
Et pourtant convient-il que je m'arrête ici ?
Je n'ai point dit encore, ô cher et doux Cuissy,
Ce qui rend, loin de toi, ma douleur plus amère,
Ce qui fait qu'en restant, j'offre à ma vieille mère
Un sacrifice aussi méritoire que doux.
Amis, je veux parler de la chapelle, où tous,
En commun, dès l'aurore, ouvrant la matinée,
Revenions, sur le tard, achever la journée.
Ah ! bien heureux alors s'écoulaient les instants ;
Tous ensemble à genoux, le bon, l'aimable temps!
Frais, modeste, propret, le pieux sanctuaire,
Paré, fleuri par nous, dispose à la prière.
Éclatant certains jours, jours de solennité,
Comme l'Assomption ou la Nativité,
Il déploie aux regards sa pompe et sa richesse.
Oh! comme en ces jours-là je disais bien la messe !
Par un heureux contraste, ingénieux, charmant,
Du prêtre et de l'autel divers est l'ornement.
12 MOMENTS PERDUS.
Or, dentelle, velours, riche tapisserie,
Des vêtements du prêtre ornent la draperie :
Pour le Dieu du Thabor tous les trésors de l'art !
Mais aussi pour le Dieu des moissons large part
Dans les trésors des champs : fleurs, lumière, verdure,
Des gradins blancs et nets sont l'aimable parure.
Que dis-je? cet été, nul cierge, nulle fleur :
On verra l'autel nu, le saint lieu sans honneur,
Le tabernacle vide et Cuissy sans office;
Point de prêtre, partant ni chant, ni sacrifice.
Puisque ainsi Dieu le veut, sanctuaire chéri,
A toi mon dernier vers, à toi mon dernier cri !
Paris. 1" août 1868.
JE N'AIME PAS DIEU!
Quand mille et mille objets me charment ici-bas
Et que mon faible coeur, toujours prêt à se rendre,
Palpite pour un rien, mon Dieu, comment comprendre
Que, tiède pour vous seul, je ne vous aime pas ?
Pour mon pays, les miens, je fais fi du trépas ;
J'irais même au-devant, peu content de l'attendre,
Si je croyais pouvoir à ce prix les défendre.
Quand il s'agit de vous, je compte tous mes pas.
J'aime, j'aime les arts et la littérature ;
J'aime l'oiseau, la fleur, j'adore la nature,
Et le Créateur même est pour moi sans appas !
Et cependant, Seigneur, seul bon, seul tout aimable,
N'êtes-vous pas de plus seul grand, seul adorable ?
Pourquoi donc, ah ! pourquoi ne vous aimé-je pas ?
Paris, 15 août 1868.
LE GRILLON ET LE PAPILLON.
Savez-vous, mes amis, ce que le papillon
Bourdonne en voltigeant sur l'oeillet, sur la rose,
Ce que, dans son doux chant, toutes les fois qu'il cause,
Dit au fond de son trou le bon petit grillon ?
J'entendis l'autre jour leur charmant babillage
Et crois avoir saisi le sens de leur langage.
Us conversaient entre eux : le grillon, du foyer,
Parlait au papillon par la fenêtre ouverte ;
L'autre, dans le jardin, sur une feuille verle
A son tour répondait. Le grillon, le premier
Disait, il m'en souvient : « Je suis le bon génie,
Le gardien des maisons, et je tiens compagnie
Au maître qui tisonne, à la femme qui coud ;
Ma joyeuse chanson charme leur solitude,
Et sait même adoucir chez eux l'inquiétude.
Je murmure tout bas, tandis que le pot bout,
Aimez-vous, bonnes gens ; aimez votre cottage ;
Aimez l'obscurité, la vie, et calme et sage:
LE GRILLON ET.LE PAPILLON. 15
Aimez le saint labeur et surtout aimez Dieu.
Non, le bonheur n'est pas dans le bruit, dans les fêtes ;
Le bonheur, croyez-moi, c'est vous qui vous le faites ;
Si votre âme est en paix, il réside en ce lieu. »
C'est ainsi que parlait l'aimable bestiole,
De l'obscure vertu gentil et doux symbole,
Des familles l'ami, le bon petit grillon.
« Que je te plains, mon cher, reprit d'une voix haute
Et d'un ton dédaigneux, le papillon, cet hôte
Des jardins et des champs. Le sort de Cendrillon
N'était guère plus dur, ni guère moins aimable
Que celui qui te semble être si désirable.
Eh quoi ! ne jamais voir, ni les bois, ni les champs !
Quoi ! ne pouvoir jamais, dans sa course volage,
Boire le suc des fleurs, respirer du feuillage
L'enivrante senteur ! Toujours les mêmes chants
Redits sous le manteau, dans le coin du même âtre !
Etre toujours tenu ! de son humeur folâtre
Réprimer les élans ! Ah ! si la liberté,
Si la vie au grand air, les courses vagabondes
Dans les prés, sur les monts, dans les forêts profondes,
Si ce bonheur t'avait, pour une fois, tenté,
Tu laisserais, pour sûr, ta morose cachette,
Tes ennuyeux sermons, ta fade chansonnette,
El, fuyant à toujours les vieux toits enfumés,
Au-dessus du devoir, de la sotte prudence,
Tu placerais enfin la chère indépendance. »
Le grillon repartit à ces propos gourmés :
« Papillon, mon ami, ta carrière est brillante,
Tes jours sont tissus d'or, ta vie est séduisante,
16 MOMENTS PERDUS.
Mais point sûre du tout. Des ennemis nombreux,
L'oiseau, l'enfant, le froid te livrent rude guerre,
Et pauvres papillons ne leur échappent guère.
Pour être moins tentant, mon sort est plus heureux.'
On me respecte ; on m'aime ; on veille sur ma vie ;
On me tient pour sacré; je suis digne d'envie. »
Maître grillon se tut ; le papillon sourit,
Fit une pirouette et partit branlant l'aile ;
Mais le pauvret comptait sans traîtresse hirondelle ;
L'hirondelle le vit, courut sus et le prit.
Cuissy, 30 août 1868.
MONSIEUR LE MAIRE!
CANTATE EN L'HONNEUR DE
M. HENRI-DIEUDONNÉ-LOUIS-PHILIPPE-BRUTUS-NAPOLÉON-JEAN MESLE
MAIRE,
PROMU, PAU DÉCRET BU 15 AOUT DERMER, AU GRADE DE CHEVALIER
DAXS L'ORDRE IMPÉRIAL DE LA LÉGION D'HONNEUR.
Orgues, jouez; cloches, sonnez;
Bourdon, chantez, carillonnez ;
Allons, clochettes,
Timbres, sonnettes,
Serpents, tromblons,
Harpes, violons,
Hautbois, musettes,
Cors et trompettes,
Tintez, tonnez, retentissez;
Gué! clarinettes,
Gué ! castagnettes,
Vibrez, soufflez et frémissez.
18 MOMENTS PERDUS.
Je veux en vers dignes de lui,
Je veux célébrer aujourd'hui,
Des maires le digne modèle,
Le corpulent Monsieur Jean Mesle.
Magistrat pendant, quarante ans,
Il a prêté force serments,
A chacun tour à tour fidèle ;
Ah ! l'honnête Monsieur Jean Mesle !
De nos anarchistes l'effroi,
Comme il criait : Vive le roi !
Sous Polignac ou sous Villèle,
Le bien pensant Monsieur Jean Mesle !
Charles X est tombé. — Fort bien :
Vive notre roi citoyen !
Vocifère alors de plus belle
Le libéral Monsieur Jean Mesle.
Qu'elle change ou non de couleur,
Se teigne en rouge, en blanc, d'honneur !
L'écharpe galonnée a-t-elle
Moins d'éclat, dit Monsieur Jean Mesle ?
A son tour, Philippe a passé ;
La Bépublique l'a chassé ;
Il fait volte-face nouvelle,
Le radical Monsieur Jean Mesle.
MONSIEUR LE MAIRE! 19
Mais quoi ! notre Caméléon,
Aujourd'hui pour Napoléon,
Sert l'empereur et fait du zèle.
Fort bien en cour, Monsieur Jean Mesle !
De ses erreurs dûment contrit,
Le césarisme lui sourit ;
Il traite lui-même en rebelle
Tout opposant, Monsieur Jean Mesle.
Il administre en potentat
Régis ad instar, son Étal,
Et la commune est en tutelle
Sous le sceptre du dit Jean Mesle.
Toujours calquant le souverain,
Le contrefaisant même un brin,
Il fait, défait, arrange, emmêle,
L'autocrate Monsieur Jean Mesle.
Pour cause, assez humble au foyer,
A la mairie il faut ployer
Devant lui, sinon il grommelle
Et tempête, Monsieur Jean Mesle.
L'aspect de l'élole l'émeut ;
Insigne rival, il ne peut
La souffrir et souvent querelle
Son bon curé, Monsieur Jean Mesle;
20 MOMENTS PERDUS.
Mais à sa paroisse au quinze aoûl,
Chaque année il entend debout,
La mine fière et solennelle,
Le Te Deum, Monsieur Jean Mesle.
Assourdissons de nos hourras
Ce parangon des magistrats,
Ce cavalier si ferme en selle,
Le tenace Monsieur Jean Mesle.
Qui mieux a mérité la croix 1?
Chantons d'une commune voix,
Chantons honneur, gloire immortelle
Au noble chevalier Jean Mesle.
Orgues, jouez ; cloches, sonnez ;
Bourdon, chantez, carillonnez;
Allons, clochettes,
Timbres, sonnettes,
Serpents, tromblons,
Harpes, violons,
Hautbois, musettes,
Cors et trompettes,
1 Deux ans, jour pour jour, après la composition de cette glorieuse
cantate, la fortune condamnait l'honorable Jean Mesle, que tout le inonde
d'ailleurs a connu, à une cinquième évolution, encore plus promptemeul
exécutée que les autres. Toujours chevalier et, ce qui est plus fort, tou-
jours maire, il n'est actuellement personne pour dire aussi vertement que
lui son fait au traître de Sedan.
MONSIEUR LE MAIRE! 21
Tintez, tonnez, retentissez ;
Gué ! clarinettes,
Gué! castagnettes,
Vibrez, soufflez et frémissez.
Cuissy, A septembre 1868=
UNE FAMILLE AMIE.
Quorum filii, sicut novellai plantationes,
in juventute sua : filire eorum compositaî,
eircumornatai ut similitude templi.
(Ps. cxr.m, 16 et 11.)
Changeons de ton : j'aborde un sujet plein de grâce
Et qui me sourit fort : muse, allons, ne le lasse
Et nous peins cette fois avec coeur, avec goût,
Une famille amie et chai'mante surtout,
Mais nombreuse et qui compte autant et plus de membres
Que ce vaste château ne renferme de chambres
Ou ce parc sinueux, d'abris et de recoins.
Le travail sera long : commençons néanmoins.
Ils sont huit à cette heure, huit sans compter le père
Que je lais par respect, aussi bien que la mère.
Il ne peut convenir que mes vers offensants,
Même pour les louer, fassent brûler l'encens ;
Tendres parents, chrétiens pieux, plus qu'honorables,
Je n'oserais vanter leurs vertus admirables.
Mais à moi les enfants ; et tilles, et garçons,
Devront, bon gré mal gré, défrayer mes chansons.
UNE FAMILLE AMIE. 25
Ne craignez point pourtant, ô joyeuse jeunesse,
Propos hors de saison, sévérité qui blesse :
Vous connaissez mon coeur ; il vous est tout acquis;
L'éloge fournira matière à mes croquis
Plus d'une fois du moins.
Grâce à son droit d'aînesse,
Victor vient le premier : esprit plein de finesse,
Coeur capable d'aimer ; toujours prêt à servir,
Pour peu qu'on ait besoin de le faire courir ;
Bon enfant, s'il en fut ; tendre mère nourrice
Pour ses frères bébés, mais, ainsi que Maurice
Et la séquelle entière, inconstant, sans souci,
Léger, sans soin, sans ordre et paresseux aussi.
Plaise à Dieu que Victor, comprenant l'importance
D'un travail sérieux, 1 s'adonne à la science!
Sa grand'mère, qui l'aime avec un coeur si chaud,
Verrait avec bonheur qu'il montrât ce qu'il vaut.
Je n'ai guère à blâmer chez sa soeur Gabrielle,
Jeune fille, à son âge, avant tout d'être belle
A souci. Gabrielle, à la vaine beauté,
Préfère, et je l'en loue, une simplicité
Qui la rend moins coquette, et non pas moins aimable.
Salut, simplicité, vertu rare, adorable !
J'entendais certain jour satirique censeur
Te dire, il m'en souvient, en style peu flatteur,
Sans miracle, impossible aux jeunes filles d'Eve :
— Que celle dont je parle avec ardeur se lève
Tous les matins au jour; qu'elle aime le travail,
Piano, chant, couture, et s'applique au détail
24 MOMENTS PERDUS.
Ennuyeux du ménage; enfin,- qu'avec son aide,
Pour sa chère maman, que la fatigue excède,
S'allègent les labeurs de la maternité,
Et, comme dans son sein, déjà la piété
Et l'aimable candeur marchent de compagnie,
Elle ne peut manquer d'être du Ciel bénie.
C'est le tour de Maurice, un écureuil malin,
Fervent ami du jeu, mais fort peu du latin,
Qui pourrait si bien faire ! Ah ! n'est-ce pas dommage
De voir se gaspiller en des farces de page
De la vivacité^ de l'esprit, de l'ardeur,
Mémoire, intelligence, on dit même un bon coeur.
De stature petit et petit en science,
Notre espiègle lutin, j'en ai la confiance,
Grandira quelque jour en vertus, en savoir ;
Si tendrement aimé, pour lui c'est un devoir.
Bobert, l'enfant gâté d'une bonne grand'mère
Et son hôte dans Chartre, est le troisième frère,
Le quatrième enfant. Formé par les leçons
De demoiselle Ichard à de nobles façons,
Il a — quand il se mouche — assez digne tenue.
Pas mal poltron d'ailleurs, surtout la nuit venue,
Je ne lui crois nul goût pour l'état de soldat,
Ni le moindre désir de marcher au combat ;
Il craint tout, les voleurs, les revenants, son ombre,
Et devient prévenant, doux, bon, quand il fait sombre.
Mais je ne devrais pas mal parler des absents ;
Robert ne peut m'entendre. Et puis l'un des présents
UNE FAMILLE AMIE. 25
Les plus beaux dont le Ciel-puisse doter une âme,
Une vocation qui pour Dieu même enflamme
D'amour, de gratitude, échut au cher enfant.
0 trop heureux Robert, pieux et triomphant
Des défauts du jeune âge, un jour vous serez prêtre!
Et Marie aux yeux doux, que peut-elle bien être
Dans la suite des temps? Peut-être le Seigneur
— C'est aussi mon espoir — lui fera-t-il l'honneur
De se la réserver et de l'admettre au nombre
Des vierges au coeur pur qui le servent dans l'ombre.
Douée, en attendant, de rares facultés,
Elle a pour le travail mille facilités ;
Mais elle est lente, et molle, et lambine, et rêveuse,
Quand il s'agit d'étude. Au contraire, joueuse
Et des jeux de garçons aimant le mouvement,
Elle a jambes en l'air, tête en bas fréquemment,
Ou bien, grimpant à l'arbre aux frais de sa toilette,
Met sa robe en lambeaux. La mouvante fillette,
Mince, svelte, élancée et fluette, cordons
Mal noués, jupe étroite et bas sur les talons,
Rappelle la cigale, au moment de la bise,
Maigrotte, mal pourvue et d'assez pauvre mise.
Cigale, si l'on veut ; je dois dire en faveur
De petite Marie — et c'est de bien grand coeur —
Qu'elle a fait, presque en tout, des progrès ces vacances
Et confirmé par là nos hautes espérances.
Vit sous le même toit prévoyante fourmi.
C'est Béberthe qui tient ce surnom d'un ami ;
26 MOMENTS PERDUS.
Berthe, grasse commère, à la face joufflue,
Tient bien sa place à table et n'est point si dodue
Sans cause assurément. Si son gros ventre est dur,
Croyez-le, ce n'est pas d'avoir léché le mur.
Elle aime les bonbons, ses amis plus encore,
Ses maîtresses surtout ; ce qui certes l'honore :
Prix de bonne amitié lui revenait de droit ;
Béberthe l'a reçu justement, comme on voit.
Avec cela, soigneuse, ordonnée et gentille,
OEil pur, gracieux traits, bonne petite fille.
Enfin, sont deux bébés, deux anges au doux front ;
Le premier est Joseph, vif et gai petit blond,
Qui, pour faire du bruit, ne le cède à personne ;
D'un naturel heureux, l'idole de sa bonne.
Georges est le second, délicieux poulot,
Charmant enfant déjà, mais encore au maillot;
Tous deux dernières fleurs du cher et doux parterre,
Que j'ai chanté, je crois, en chroniqueur sincère.
Chaque fleur d'un jardin possède et tient du ciel
Son parfum, sa vertu, son coloris, son miel:
Tels nos enfants chéris. Puissent ces jeunes plantes
Germer, s'épanouir, et toujours florissantes,
En arôme, en éclat croître de plus en plus,
Puis embellir un jour le jardin des élus !
Cuissy, 7 septembre 1868.
LE CLAIR DE LUNE.
Temps pur, ce soir, encor, firmament radieux :
La lune au front nacré vient de s'asseoir aux cieux ;
Elle éclaire les champs, le jardin, la rivière;
Elle répand partout sa sereine lumière
Et son calme enchanteur. Doux flambeau de la nuit,
L'ombre fuit devant elle et l'obscurité luit ;
Elle tremble sur l'onde ; elle dort sur la mousse ;
Elle revêt les troncs d'une opulente housse,
Diamante la feuille, argenté les rameaux;
Elle change en miroir le cours uni des eaux,
Ou fait de chaque flot cyprin d'or qui sautille,
Écaille qui reluit ou perle qui scintille,
Selon que l'air est calme ou que souffle le vent,
Le vent, être inquiet, esprit toujours mouvant.
Aimable chasteté, cet astre est ton image ;
Rien ne trouble, tout charme en son brillant visage.
Cuissy, 8 septembre 1868.
PRIÈRE.
0 Dieu bon, Dieu juste,
Que tous les chers miens
Aient santé robuste
Et soient bons chrétiens.
C'est là ma prière ;
C'est l'unique bien
Qu'ici-bas j'espère;
Bien pour moi, non rien.
Si voire.justice
Béclame des droits,
Que seul je subisse
Ses amères lois.
De paratonnerre
Puissé-je servir,
PRIERE. 29
Quand, pris de colère,
Vous voudrez sévir !
Mais gardez mon frère,
Mes soeurs, mes neveux,
Et surtout ma mère
D'accidents fâcheux.
Que votre amour veille
Sur tous mes amis
Et prête l'oreille
A leurs moindres cris.
Que les uns, les autres,
Soient bons, vivent vieux
Et que, toujours vôtres,
Ils régnent aux cieux.
Cuissy, 2 octobre 1868, fête des SS. Anges Gardiens.
SI J'ETAIS RICHE!
Si le Seigneur m'avait départi la richesse,
— Je n'y tiens pas au moins et n'ai nulle tristesse
D'en être dépourvu — mais enfin si le Ciel
Avait doré ma coupe en l'emplissant de miel,
Je n'aurais point voulu, moi seul, l'épuiser toute,
Et j'en aurais, pour sûr, versé plus d'une goutte
Sur les lèvres à sec de tant de pauvres gens,
Mes frères, après tout, affamés, indigents.
Puis voici du surplus quel eût été l'usage :
J'aurais agi, je crois, en philosophe, en sage.
Il est dans la Bretagne, aux rives de l'Ellc,
Une petite ville au doux nom, Quimperlé.
Quiconque la voit, l'aime, et qui l'aime, s'y fixe;
Je l'ai vue et je l'aime, et, sans discours prolixe,
Tout d'abord je dirai que de tous les séjours,
Celui-là me plairait, pour y couler mes jours,
Plus qu'aucun autre au monde. Il est frais et rustique,
Verdoyant et tranquille^ et d'un aspect antique.
SI J'ETAIS RICHE! 31
Là le noirâtre Elle s'étend nonchalamment
Sous le vert ciel de lit d'un ombrage charmant ;
Là, pur et clair cristal, sa blanche soeur l'Izôle
S'enfuit joyeusement entre l'aune et le saule.
C'est là, près de ces eaux qui répandent partout
La vie et la fraîcheur, que je vivrais en loup,
Mais en loup bienfaisant et nullement terrible.
Je choisirais pour antre un cottage paisible,
Etroit, rangé, riant, et non loin des grands bois,
Sans nul faste, ni luxe, assez grand toutefois
Pour loger au besoin une famille entière ;
Car, tout loup que je sois, ma mère la première,
Mes soeurs, mes chers neveux, leur oncle, mes amis,
Seraient de droit chez eux en mon propre logis.
Le toit hospitalier aurait dès dépendances
Vastes assurément, non cependant immenses :
Un grand parc, une source, un étang, un verger,
De beaux arbres touffus, un riche potager.
J'aurais, pour me traîner, une bonne voilure,
Qu'on pourrait, à son gré, fermer, ouvrir, et sûre,
Confortable et légère, un fort et beau cheval,
Mais doux et sans danger, pacifique animal.
On le voit, je serais modéré, quoique riche,
Tout en me gardant bien d'être réputé chiche.
J'aurais un personnel de choix, mais peu nombreux :
Un jardiuier, sa femme, un serviteur ou deux,
Un valet pour soigner la maison, l'écurie,
Maître Jacque à tout faire, et pour la vacherie,
32 MOMENTS PERDUS.
Le poulailler, l'office, un vaillant cordon bleu
Qui brossât mes habits, pût allumer mon feu,
Docile Madelon, mais non point gouvernante.
J'aurais une chapelle embaumée, avenante
Et richement parée, à peu près comme ici ;
Mais, plus heureux chez moi, plus heureux qu'à Cuissy,
Offrant chaque matin la précieuse hostie,
Je garderais encor la sainte Eucharistie
Au fond du tabernacle où mon amour constant
S'en irait l'adorer le jour à tout instant.
Malgré son simple aspect, mon champêtre ermitage
N'en offrirait pas moins plus d'un doux avantage,
Plus d'un trésor de prix à mes chers visiteurs,
A moi-même leur hôte, à tous les amateurs.
Brillantes oeuvres d'art, tableaux, dessins, gravures,
Bronzes, ivoires, bois, statuettes, sculptures,
S'y presseraient en foule ; aux curiosités
Lointaines j'unirais d'antiques raretés :
Riches meubles anciens, belles tapisseries,
Vieilles armes, vieux grès et vieilles poteries.
Mes chers livres surtout seraient nombreux, choisis :
Ouvrages d'autrefois, sur vélin, manuscrits,
Livres d'heures charmants, gothiques, introuvables,
Editions princeps, elzévirs, incunables.
Pour les livres nouveaux, rien que la fine fleur
De ce que le génie a produit de meilleur.
SI J'ETAIS RICHE! 33
Pas n'est besoin de dire, — au moins je l'imagine,
Que mon joli Tibur, solitaire chaumine,
Ne s'accoterait pas aux toits des citadins,
Et, sans prétendre fuir tout à fait les voisins,
Gages de sûreté, verrait de préférence
Une ferme et son pré lui servir d'attenance.
Quoique les habitants de ce vieux Quimperlé,
Demeurés bons et saints, n'aient point encor mêlé
A leur pur sang breton le virus détestable
De notre siècle impur, maudit, abominable,
J'aimerais mieux pourtant un recoin bien feuillu,
D'où mon regard pût voir, sans moi-même être vu,
Les poules picorer, les porcs, les vaches paître,
Et les moutons brouter, le berger sous le hêtre,
Tout cet ensemble enfin, pittoresque, mouvant,
Qui fait de la campagne un spectacle vivant.
Enfin, sans faire tort à mon goût pour l'idylle,
Je me conserverais pied à terre à la ville :
Aussi bien, je suis prêtre et je dois m'appliquer
Au ministère saint, sous peine de manquer
Au plus strict des devoirs; je donnerais aux âmes
Bonne part de mon temps ; j'attiserais les flammes
De la foi, de l'amour, dans la grande cité
Incrédule et frivole, autant que ma santé
Du moins le permeltrait ; mais pour ma solitude
J'aurais soin de garder la lecture et l'étude.
N'est-ce pas bien fâcheux, mes amis, dites-moi,
Qu'un sort qui me rendrait plus fortuné qu'un roi
U MOMENTS PERDUS.
Ne soit échafaudé que sur un charmant rêve,
Poussière du chemin que le zéphyr enlève ?
Richesses et villa, lant emporte le vent,
Et je suis, aussi moi, Gros-Jean comme devant.
Cuissy, 11 octobre 1868.
FOLLE JEUNESSE!
0 jeunesse, heureux âge !
Cet âge est sans souci.
Est-ce si grand dommage?
Non vraiment, Dieu merci.
Innocentes folies,
Rêves, illusions,
Dotent les jeunes vies
D'aimables visions.
Sur les bords de la coupe
Toute pleine de fiel,
Où boit l'humaine troupe,
Il faut un peu de miel.
56 MOMENTS PERDUS.
Trop tôt l'Expérience
Vient tarir dans le coeur
Gaîté, douce espérance
Et téméraire ardeur.
Cette dure maîtresse,
Aux austères leçons,
Matera la jeunesse,
Et sans tant de façons.
La sage Providence
Ménage à chaque jour
Son mal et sa pitance :
Jeunes auront, leur tour.
En attendant qu'ils plient
Sous le fardeau des ans,
Qu'ils s'amusent et rient,
Nos folâtres enfants.
Qu'ils s'amusent sans doute,
Mais sous l'oeil du Seigneur ;
Trop cher le plaisir coûte,
Qui nous ravit l'honneur.
Et quand l'âpre vieillesse
Aura courbé leur front,
Souvenirs de jeunesse
En foule revivront.
FOLLE JEUNESSE!
De leur joyeuse enfance,
De ses naïfs ébats,
L'heureuse souvenance
Charmera leur trépas.
Cuissy, 18 octobre 1868
sous
L'INFLUENCE DE LA FIÈVRE.
PROPOS DE MALADE.
Ego dixi : In dimidio dierum mcorum
vadam ad portas inferi... Domine, salvum
me fac, et psalmos nostros cantabimus cun-
ctis diebus vitoenostrio in domo Domini. (Isa.,
xxxvin, '10... 22; cantic. Ezecliioe.)
Il est de tristes jours, il est surtout des nuits,
Où, malade, enfiévré, délirant, je poursuis
Assez sombres pensers, mélancolique rêve;
Je me dis : C'en est fait ; mal sans merci, ni trêve,
La souffrance l'emporte ; il m'y faut succomber ;
Sous les coups de la mort je dois bientôt tomber;
La fièvre me dévore, et me ronge, et me mine ;
Mon corps épuisé s'use en dépit de ma mine
Qui, jouant la santé, me fait encore honneur ;
Mais je m'abuse fort, ou son air est trompeur.
Dieu voudrait-il déjà m'appeler à la gloire?
Ma vie a-t-elle été tellement méritoire,
SOUS L'INFLUENCE DE LA FIÈVRE. 39
Malgré son peu de jours, que je puisse espérer
Voir sitôt le Seigneur et sitôt admirer
Les divines splendeurs de la cité céleste?
Je n'ai rien fait, mon Dieu, rien de bon; il me reste
Toute une longue tâche à remplir ici-bas.
Ce n'est pas que je craigne un précoce trépas :
Si j'écoutais mes voeux, je verrais avec joie
La mort, la douce mort faire de moi sa proie.
Depuis longtemps déjà, je languis impuissant ;
La mort, pour moi du moins, n'a rien de repoussant ;
C'est le soulagement, c'est la fin des misères
Dont ce monde regorge et que je sais amères ;
La mort, c'est le repos, et c'est, la guérison !
Et puis pour le chrétien c'est fâcheuse saison
Que ce qu'on nomme vie. Ici souvent l'Église
Doit braver des fureurs que l'enfer même attise ;
Ici, sous mille assauts, sous la force du choc,
Semble parfois trembler l'inébranlable roc.
Pour celui qui n'est plus l'avenir se dévoile
Et, sous son oeil ravi, la barque, ouvrant sa toile
Au souffle de la brise, entre vainqueur au port :
La barque, c'est l'Église, et Pierre est à son bord !
Enfin, sans m'arrêter aux chagrins que me cause
Une âme trop ardente et qui ne se repose
Jamais, comme il faudrait, dans le sein du Seigneur,
Sans dire aussi jusqu'où me font souffrir l'humeur,
40 MOMENTS PERDUS.
Les soucis, les défauts, la santé, les tristesses
De ceux à qui mon coeur prodigue ses caresses,
Combien d'amis, combien de parents bien-aimés
M'ont précédé là-haut, aux lieux si bien nommés
Le séjour du bonheur ! Je les vois qui me tendent
Par avance les bras ; oui, bien sûr, ils m'attendent;
Retrouver ceux qu'on aime, ah ! ce n'est pas mourir!
Et cependant, Seigneur, je ne veux point partir,
Et voudrais vivre encore. Au service des âmes,
Depuis près de quinze ans, je redoute vos blâmes :
J'en ai sauvé si peu! Le temps m'a fait défaut,
Ou peut-être le zèle, et, pour bien faire, il faut
Que, pasteur négligent, ou du moins malhabile,
Je puisse racheter une vie inutile
Par des soins assidus prodigués au bercail,
Et que, longtemps encore esclave du travail,
Je mène aux champs sacrés mes brebis, mes agnelles,
Enfants fervents et purs, âmes bonnes et belles.
Ma famille, à son tour, ose élever la voix,
Et sur des jours trop chers faire valoir ses droits.
Ne pourrai-je donc pas, ô mission bénie
Bien que dure, assister ma mère à l'agonie,
Et de mes tristes mains clore ses pauvres yeux,
Tout en priant les saints de l'accueillir aux cieux?
C'est assez, c'en est trop pour cette tendre mère
D'avoir déjà pleuré son fils aîné, mon frère ;
Épargnez-lui l'horreur de ce deuxième deuil
Et laissez-moi près d'elle, un bras sur son fauteuil,
SOUS L'INFLUENCE DE LA FIÈVRE. 41
Consoler son veuvage, adoucir sa vieillesse. ,
Il est deux coeurs surtout, objets de ma tendresse,-
Qui me font implorer la vie avec ardeur :
Il faut aux orphelins un père, un protecteur.
Un père? Eh ! n'est-ce point mes enfants, ceux que j'aime
Tout comme si vraiment j'étais leur père même?
Que, sous les yeux de l'oncle, ils croissent donc tous deux
En grâce, âge, science et vertu, mes neveux.
Daignez, daignez permettre, ô Seigneur, que je voie,
En un jour bien heureux, Joseph goûter la joie
De recevoir son Dieu pour la première fois.
Je voudrais — dernier voeu; doux Sauveur, à ma voix
Prêtez clémente oreille — unir en mariage
Ces pupilles chéris, et, si c'est juste et sage,
Voir naître leurs enfants, guider leurs premiers pas,
Les voir croître à leur tour et mourir en leurs bras.
Que dis-je? je nourris de plus hautes pensées
Et mes ambitions sont certes plus osées.
Si le Ciel exauçait mon voeu le plus sacré,
Joseph, mon cher Joseph, mon filleul adoré,
Devenu, comme moi, l'homme de la prière,
Gravirait, aussi lui, les pas du sanctuaire.
Oh ! quel ravissement pour mon coeur paternel
De conduire l'enfant moi-même au saint autel !
Tandis que, sous l'ardeur d'une fièvre brûlante,
Je composais ces vers, l'action douce et lente
42 MOMENTS PERDUS.
Des remèdes sauveurs que Dieu daignait bénir,
Se faisait sur mon corps visiblement sentir ;
La mort se retirait et lâchait sa victime;
Je renaissais ainsi, bonheur vraiment sublime,
Au travail, à la joie, aux miens, à la santé.
Mon voeu donc, grâce au Ciel, sera réalité.
Cuissy, nuit du 21 au 22 octobre 1868,
L'AUTOMNE.
J'aimais, aux jours de mon enfance,
Ce qui bourgeonne, et non ce qui jaunit;
J'aimais, tout à la confiance,
Ce qui commence, et non ce qui finit.
Comme un oiseau qui vient d'éclore,
Je tressaillais, je chantais, j'espérais ;
Au printemps de la vie encore,
Aux autres mois, avril je préférais.
J'aimais à voir naître les roses ;
J'aimais à voir, au souffle du printemps,
S'ouvrir les gousses demi-closes,
Les prés verdir, frissonner les étangs,
Les bois se ceindre de violettes.
Mais aujourd'hui que ma vie au déclin
N'est plus à l'âge des fleurettes,
Et que mon coeur, hélas ! jadis si plein,
S'est vu ravir tant d'espérances,
A vu surtout fuir tant d'illusions,
4i MOMENTS PERDUS.
Avril n'a plus mes préférences ;
U a perdu de ses séductions.
J'aime mieux les teintes magiques
Et les splendeurs de l'arrière-saison,
Et ses plaintes mélancoliques,
Et son grand vent au sourd diapason.
Brillant- et féerique feuillage,
Riche manteau, vêtement bigarré
Dont se drape le paysage,
Incarnat, pourpre, or au ton mordoré,
Gris, brun, violet, safran, garance,
Vous ravissez et mes yeux, et mon coeur.
Je le murmure en confidence,
Ce soleil pâle, avec peine vainqueur
Du noir brouillard qui l'emprisonne,
Je m'intéresse à son triomphe, et fais
Des voeux pour lui. Dieu me pardonne !
La brume même a pour moi des attraits;
C'est une gaze, et molle, et fine,
Qui pare tout, sans pourtant rien cacher ;
Enveloppe de mousseline, ,
Qui laisse à l'oeil le plaisir de chercher
Ce que la transparente toile
Montre à demi : de lumière baigné,
Le site sourit sous son voile.
J'aime aussi, moi, très-noble Sévigné,
Ces jours de cristal, frais, limpides,
Qui te faisaient rester si tard aux champs,
Jours dont l'azur n'a point de rides,
Jours couronnés de splendides couchants.
L'AUTOMNE. 45
Auxquels succède nuit sereine.
J'aime ces fils que l'enfant dans les prés
Poursuit, capture, non sans peine,
Fils si moelleux qu'on les croirait tirés
Du fuseau de la Vierge même,
Flocons légers, ou de soie, ou d'argent,
Que sur ses pas octobre sème
Et dont il va tous les buissons chargeant.
Poêle, j'aime encor le givre
Qui, chaque nuit, s'en vient poudrer à blanc
Fleurs qui voudraient en vain revivre,
Gazon vieilli, demi-mort, sur le flanc ;
J'aime la limaille brillante
Dont le grésil argenté le jardin,
Duvet, parure chatoyante,
Qu'emporte l'aube et que fond au matin
Du doux soleil la tiède haleine.
J'aime le bruit que produit en tombant
La feuille dérobée au chêne ;
J'aime à m'asseoir, dans le bois, sur le banc,
Pour contempler le blanc nuage
Qui semble fuir sous les verges du vent,
Ou la brindille, exacte image
De nos amours, si fragiles souvent,
Que la brise emporte et disperse ;
J'aime à marcher sur le jaune tapis,
Non point certes tapis de Perse,
Mais qui, pour moi, n'en a pas moins de prix,
Que l'automne étend sur la terre ;
J'aime le doux, l'étrange craquement,
46 MOMENTS PERDUS.
Qu'en avançant avec mystère,
Font mes pas sourds sur ce tapis charmant.
J'aime enfin la senteur amère,
Qu'exhale au loin le feuillage pâli,
Saine odeur, parfum salutaire,
Et qui vaut mieux que musc et patchouli ;
Et si l'automne a quelques larmes
Sous ces cils gris — en vain je le nierais —
Ces pleurs-là mêmes ont leurs charmes
Et ne sont pas ses moins piquants attraits.
Cuissy, 26 octobre 1868.