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Heures de recueillement, poésies, par Octave Ducros,...

De
193 pages
Vrayet de Surcy (Paris). 1860. In-32, 219 p..
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HEURES
DE
RECUEILLEMENT
POESIES
PAR
OCTAVE DU GROS (DE SIXT).
lïipc recordalussum, et «!$
nie aiiininm meiim. -,
(P.-. -SL.1, 5.)'i
PARIS
YBATEI DE SDBCT, ÉDITEUR,
Ituc de Sèvres, 19.'
i st;o
HEURES
RECUEILLEMENT.
HEURES
- DE
RECUEILLEMENT
POESIES
i>m
DÇHVE DUCROS (DE SIXT).
Hoec reeurdalus sut», el effudi in
me animant raeam.
(Ps. xi.l, S.)
PARIS
VBAÏET DE SDRCY, EDITEUR,
Rue de Sèvres, 19-
1860
LIVRE PREMIER.
AU DIEU CO.Wl'.
Un autel s'élevait sur la place publique.
Ni Paros, ni le Pentélique
N"avaient fourni le dieu qu'il fallait adorer.
La main de Phidias, celle de Praxitèle
N'avaient point placé là de figure immortelle
Qu'un barbare en passant dût lui-même admirer.
Quelqu'un avait jadis, sur l'autel solitaire,
Écrit deux mots pleins de mystère.
L'étranger s'approchait; il les lisait tout bas
Pensif, puis s'éloignait, trop souvent sans comprendre.
Cet autel, qui semblait attendre,
Était celui du dieu qu'on ne connaissait pas.
Les temples, tout autour, se dressaient dans leur gloire.
L'encens en parfumait l'or, le marbre et l'ivoire.
Les victimes tombaient; les choeurs mélodieux,
Des beaux vers et du chant mêlant les deux ivresses,
Célébraient les grands dieux et les grandes déesses ;
Mais on laissait désert l'autel mystérieux !
Depuis lors, tu t'es fait connaître,
Dieu caché ! Dès le jour où l'on te vit paraître,
Tous ces dieux autrefois connus
Autour de ton autel tombèrent dans la poudre:.
Sans que ta main lançât la foudre,
Ils sentirent qu'ils n'étaient plus!
Tu n'es point de ceux-là qui souffrent un partage]!
Quand ta main façonne un ouvrage,
C'est pour toi seul que tu le fais.
Tu veux tout l'univers et tout le coeur de l'homme ;
Tu veux que celui qui te nomme,
Sans rien garder de lui, t'appartienne à jamais!.
Il nous plaît, comme à toi, qu'il en soit de la sorte.
Qui te connaît, se donne aussitôt : il t'apporte
Joyeusement tout ce qu'il a.
L'un s'élance, il franchit les degrés, le portique;
Debout, devant l'autel unique,
11 dit : —Veux-tu, Seigneur, la victime ? Prends-la!
L'autre : —Voici l'encens ; -l'autre : —Voici la flamme
Que tu m'as mise au fond de l'âme ! —
Et celui dont le coeur a moins à t'apporter,
Dieu connu, Dieu d'amour, dans sa pauvreté même,
Veut du moins te montrer qu'il t'aime :
11 se tient à ta porte et cherche à te chanter!
AIX PETITES SOEURS DES FAUVKES.'
.Mourez jeunes, nies Soeurs : il ne faut point laiss. r
Ceux qui touchent au jour suprême,
Ceux qui n'ont point d'enfants, mourir sansembrasser
Quelqu'un qui les serve et les aime.
Vous savez à quel prix s'accomplit ce devoir :
Bientôt, parmi cette vieillesse,
Confondant le matin de la vie et le soir,
La mort prendra votre jeunesse.
- S —
Elle no souffre point contre elle ces combats ;
Le corps qui les tente, succombe;
Jlais vous leur demandez votre joie ici-bas,
Le bonheur par delà la tombe.
Le monde répétait : « Voyez mourir la foi
« Que l'on prétendait immortelle.
« Quelle vertu chrétienne échappe à cette loi?
<( La charité même chancelle.
« Jadis la Gaule a vu partager le manteau.
« Jadis, dans l'ardente Italie,
(c Comme l'antique foi le fut à son berceau,
« La charité devint folie.
« Plus sage, d'un saint prêtre elle instruisit la main
« A guérir ici nos misères :
« Pour la France affamée elle trouva du paiij,
« Pour l'enfant sans mère, des mères !
« Mais à peine elle marche, elle qui prit son vol.
« Fatiguée, elle s'est assise,
« L'oeil tristement tourné vers les Vincent de Paul.
« Plus loin, vers les François d'Assise. »
Vous, vous n'entendiez pas, mes Soeurs : Dieu vous disait :
« Voici la tâche la plus dure;
« Voici le sacriQce auquel nul ne songeait,
« Et qui révolte la nature.
« Rien pour vous consoler; rien pour vous soutenir :
« Au lieu du regard de l'enfance,
« L'oeil morne des vieillards; la misère à servir,
« La misère sans espérance.
« Point d'heures de relâche : il faut prendre chez soi
« Le pauvre pour hôte et pour maître. »
Vous avez, ô mes Soeurs, voulu ce saint emploi :
Heureux le temps qui vous voit naître !
Mourez jeunes ! allez raconter dans les cieux
Ce qu'on fait encor sur la terre.
Dites au Christ : «Le monde a beau fermer les yeux,
« Ce globe a toujours la lumière! »
POUR DEUX" NOUVEAUX EPOUX.
Regardez-les tous deux, l'un à côté de l'autre;
Que votre oeil, ainsi que le nôtre,
Les suive au pied de votre autel.
Ils apportent leur joie au sein du sanctuaire :
Seigneur, à la fleur éphémère
Donnez son parfum immortel !
Sondez, soudez ces coeurs, vous qui lisez sans peine
Tous les secrets de l'âme humaine.
Les eaux pures du ciel, tombant sur un sommet,
Se mêlent, en suivant plus bas la même pente.
Ces coeurs, que pour toujours unit l'heure présente,
Se sont bien vite aimés : chacun d'eux vous aimait !
Aussi, quel saint espoir sur ces deux fronts rayonne !
Ils veulent le bonheur; pour savoir qui le donne,
Ils n'ont eu qu'à se souvenir.
Sous vos yeux paternels, ô divine tendresse,
De quel ton confiant ils se font la promesse
Que nul mortel ne peut tenir !
Se promettre de rendre une autre vie heureuse !
Une seule est si douloureuse !
Comment, seul, oser de deux coeurs
Prendre la tristesse et la joie,
Quand la joie est si rare, et quand notre coeur ploie
Sous son propre fardeau tout baigné de nos pleurs?
lis ont compté sur vous, Bonté toute-puissante !
Que le bonheur de l'un, l'autre en entier le sente !
Et quand l'un d'eux, Seigneur, aura besoin d'appui,
— 13 —
Si la force humaine chancelle,
Soyez le protecteur pour elle,
La consolation pour lui !
C'est trop peu demander : vous ferez davantage.
En accroissant leur tâche, accroissez leur courage.
A l'épouse, à l'époux, bientôt, sur le chemin,
La force d'avancer cessera de suffire :
Où marcher est pénible, ils auront à condu
D'autres qui leur tendront la main !
Soutenez les enfants dans les bras de la mère ;
Guidez-les par la main du père.
Pour vous servir, hélas ! combien peu sommes-nous !
Seigneur, de ceux qui naîtront d'elle,
Formez une race fidèle :
Jusqu'au dernier, qu'ils soient à vous!
Non, vous ne laissez point tarir dans la vallée
L'eau limpide au penchant des grands monts rassemblée;
Un fleuve, en reflétant les cieux,
Dans la plaine poursuit sa course,
Alors que l'eau du ciel, dont se forma la source,
Est reprise, à ses flots par le ciel radieux !
— 14 —
Qu'ils montrent à leurs fils comment on vous adore !
Qu'aux enfants de leurs fils ils le montrent encore !
Qu'au jour plein d'ardente clarté
Qui les ramènera vers la source céleste,
Leur amour sur terre vous reste
Redescendant vers vous dans leur postérité!
LE MERLE.
Je t'ai vu, repliant tes ailes,
Te poser sur le noir rameau.
Où naîtront les feuilles nouvelles
Tu chantes gaîment, sombre oiseau.
Combien ainsi j'aime à t'entendre !
Ne sont-ce pas tes joyeux chants
Qui, les premiers, viennent m'apprendre
Le retour heureux du printemps?
— 10 —
Dès que ton sifflement sonore
Part du bois pour me réveiller,
J'ouvre les yeux, sûr que l'aurore,
Plus radieuse a dû briller !
O premier printemps ! douce gloire
Que dans sa grâce je revois !
'La vie annonce sa victoire,
Et, sombre oiseau, c'est par ta voix.
Elle veut étaler sa pompe,
Et t'a dit : « Chante sur mon seuil! »
Il ne faut point que l'on s'y trompe,
En voyant ton habit de deuil.
N'est-ce point ainsi qu'elle emploie
Le noir messager dont l'appel
Doit venir éveiller ma joie
Au seuil du printemps éternel?
PRIÈRE POUR UN INCREDULE.
Ce n'est point un chrétien; mais, le front dans la cend rc,
Je vous prierai pour lui, s'il craint do se méprendre
En se mettant à vos genoux.
Sa voix se lait : voici la mienne,
Seigneur, jusqu'au jour où la sienne
Reprendra son essor pour remonter vers vous !
. - 18 -
Ce n'est point un chrétien : le serais-je moi-même,
Si je le laissais, moi qui l'aime,
En vous méconnaissant, vivre de votre amour?
Ce coeur loyal et bon qu'à ses amis il donne,
Ce coeur qui ne blesse personne
Ne saurait de vous seul s'éloigner sans retour.
Ce n'est point un chrétien... Maispeut-il ne pas l'être?
Ne garde-t-on plus rien de vos leçons, doux Maître,
Lorsqu'on a refusé ce nom?
Quand on vit dans le temps, sur le sol où nous sommes,
Los hommes sont plus que des hommes :
Ils sont tous des chrétiens, qu'ils le veuillent ou non '
Vous nous avez plongés dans la même atmosphère,
Si pleine de splendeur, si pure, qu'elle éclaire
Même ceux qui ferment les yeux.
Nul dans l'ombre ne peut tenir toute son âme :
Sur lous désormais votre flamme
Tombe victorieuse, en remplissant les cieux.
Ce coeur doit battre encor; cette âme noble et forte,
Dans ce torrent de vie, ô mon Dieu, n'est pas morte ;
Vous la réchauffez en secret.
13
Non, ce n'est point la mort, si c'en est l'apparence :
J'implore cncor cette espérance :
Au printemps j'ai vu la forêt :
Le ciel était d'azur ; les branches étaient noires.
Sur ces morts, beau soleil, pourquoi toutes tes gloires?
Mais ces morts auraient pu répondre : lentement
La sève s'élevait, en silence et cachée;
Les branches frémissaient : la forêt desséchée
Préparait sa beauté dans ce rayonnement!
Si ce n'est point ici l'arbre qu'on coupe et jette,
S'il vit, il doit payer sa dette,
Il doit porter ses fruits! Oh! qu'avant de mourir,
Mes yeux, divin soleil, aient vu monter la sève !
Avant que la saison s'achève,
Qu'ils aient, sous vos rayons, vu ces beaux fruits mûrir!
Moi qui me suis tourné vers vous dès mon aurore,
Moi qui vers vous me tourne encore,
En donner de pareils eût rempli tous mes voeux.
Par une autre aujourd'hui remplacez cette joie :
Les fruits que je n'ai point portés, que je les voie
Près de moi couronner un tronc plus généreux!
— 20 —
Mais, si je me trompais; malgré ma chère envie,
S'il était mort, ô vous qui reprenez la vie,
Ne la rendez-vous pas comme vous la prêtez?
Un chrétien pour si peu ne perdrait point courage :
Mon indomptable espoir vous rendrait témoignage :
Je crierais à vos pieds : Seigneur, ressuscitez !
LE CHARPENTIER.
I
David n'est plus berger; c'est un des rois du monde.
Il a quitté le bâton et la fronde :
C'est un sceptre que tient sa main.
Qui pourrait maintenant mesurer ses conquêtes?
Qui comptera combien il fait courber de têtes,
Ce David qui trancha celle du Philistin?
11 fut créé pour la victoire ;
Il est ceint de courage et couronné de gloire.
— 22 —
Ce guerrier, entre tous choisi,
A les puissantes mains qui gagnent les batailles;
Ses doigts nerveux sont des tenailles
Qui gardent ce qu'il a saisi !
David enfant faisait courir vers leur tanière
Les ours tremblants ; dans l'antre où manque la lumière
Il suivait les lions, pâle, les yeux ardents.
Joyeux de les troubler dans leur terrible joie,
Il bondissait sur eux, ainsi qu'eux sur leur proie,
Et l'arrachait, vivante encore, entre leurs dents 1.
Ce que fait David roi, c'est vous tous qui le dites,
Fils de Moab, enfants d'Ammon, Amalécites,
Iduméens et Syriens !
A tes rives tu peux le répéter, Euphrate 2 :
Sur tous les bords sa gloire éclate;
Tous ces peuples, ce sont les siens.
Regardez vers Sion, la royale montagne.
De ses trente vaillants 3 la troupe l'accompagne.
1 II Reg. xvn, 34, 35. — 2 II Hcg. vin. 3, 12, 13. ■
3 II Heg. xxm, 8, 39.
- 23 —
Voyez : les reconnaissez-vous,
Nations, que, sur tant de plaines,
Terrassèrent ces capitaines,
Nous qui sentez encor ce que pèsent leurs coups?
L'un fait, dans un combat, seul, du fer de sa lance,
Trois cents morts; cet autre s'élance
A travers tout un camp, avec deux compagnons :
Voilà l'Éléazar dont la main s'est raidie
Avec le fer, la main hardie
Qui lutte tout un jour contre des bataillons*.
Mais qu'importent leurs noms?qu'importenl ils eux-mêmes?
Ils peuvent ramasser au roi les diadèmes;
Mais un autre les fait tomber!
Un autre, de votre or, fait ses riches dépouilles.
Devant David tu t'agenouilles,
Orient, mais son Dieu te force à te courber.
Ils marchent touslesdoux,Dieudevant, qui l'exhorte;
David suit, saisit tout, emporte
1 Percussit Phil'sfajns, donec deficoret manns ejus et
obri^esceret cutn gl;nli:>. Il Heg. xsiu. 10, 16, 1S.
— 24 —■
Los armes 'd'or d'Adarezer * ;
A son gré, vous retient sous le joug, ou vous chasse.
Si vous l'irritez, il repasse,
Et vous disparaissez sous le tranchant du fer.
Dieu va-t-il accomplir l'antique prophétie?
Dieu combat-il pour son Messie
Aux côtés du roi conquérant?
David appelle en vain : ce n'est point encor l'heure.
Mon Dieu, pour que le Christ partage sa demeure,
Ferez-vous un homme plus grand?
Il
Ni les monts, ni les vallées
Vers le ciel n'entendent plus
Monter les clameurs mêlées
Des vainqueurs et des vaincus.
1 II Reç. vin, 7.
Le vallon du Térébinthe '
Ne connaît plus d'autre plainte
Que celle du doux ramier.
L'ère des combats est close :
Tout Israël se repose
Sous la vigne et le figuier 2.
Israël, vois cette foule
De peuples, de rois lointains,
Dont le flot calme s'écoule
Sur tes paisibles chemins.
Tous prennent la même route.
Pendant le voyage, écoute
Ce qu'ils se disent entre eux :
« On étonne nos oreilles;
« Pour y croire, à ces merveilles,
« Allons les voir de nos yeux ! »
Allez.donc, chefs de la terre :
Sion se laisse approcher ;
Sa beauté, dans le mystère
Ne prétend point se cacher.
1 I Reg. xvii, 19 — 2 m Reg. ,-,-, 23.
— 20 —
C'est peu d'une renommée
Par tant de bouches semée ;
Regardez tout au grand jour :
En quel sens le récit trompe 1,
Les yeux pleins de cette pompe,
Vous le direz au retour!
Comme vous, Sion contempla
Son roi, le roi de la paix;
Rayonnant, auprès du temple,
Il siège dans son palais.
Le Liban se découronue ;
Son diadème, il le donne
A la sainte nation.
Où sont les cèdres antiques?
Ce sont ces murs magnifiques
Qui s'élèvent à Sion.
Encore au berceau, Palmyro "-
Lève, au fond do ses déserts,
Sa jeune tète et l'admire.
Puis, là-bas, sur ces deux mers,
1 III Reç. x, 7. — 2 m Reg. ix, 13.
— 27 —
Voyez les flottes royales
Comme de promptes cavales.
Vers Salomon accourir:
C'est la flotte tyrienne
Qui, partout suivant la sienne,
Vient de Tharsis ou d'Ophir 1.
Aux richesses de deux mondes
Il a dit : —Venez à moi ! —
Elles ont passé les ondes,
Et les voici près du roi.
L'argent joyeux s'amoncelé ;
Avant la moisson nouvelle
Moins nombreux sont les épis.
L'or superbe met sa gloire
Aux pieds des lions d'ivoire
Devant son trône accroupis 2.
Comptez-les, ses chars de guerre ;
Comptez-les, ses fiers chevaux 3 ;
Ils ébranleraient la terre
Mais la terre est en repos.
1 III Reg. ix, M.27, 2S; x, 22.— 2 III Reg. x, 19, 20,
21. ~ a lll Rog. x, 20.
— 28 —
Voyez régner la sagesse.
A la servir l'or s'empresse.
0 chefs, que redirez-vous?
De tous ceux que Dieu désigne,
Quel roi jamais fut plus digne
De vous voir à ses genoux?
Peuples, un plus grand doit naître!
Dans ce palais éclatant,
Il arrivera peut-être
Celui que le monde attend !
Non, ce n'est point l'heure encore.
Seigneur, il faut qu'on adore
Vos desseins mystérieux.
Mais où voulez -vous descendre,
Si vous dédaignez de prendre
Cet hôte, en venant des deux?
29 —
m
Un homme a la sueur au front; depuis l'aurore
Il travaille; son nom, tout son peuple l'ignore.
Un Romain l'inscrivit, mais sans le retenir.
Ce fut un caprice du maître:
César veut tout savoir; il a voulu connaître
Ceux que ne doit jamais connaître l'avenir.
Dans les yeux de cet homme aucun rayon ne brille ;
Son gain est attendu, le soir, par sa famille.
Mille ans plus tôt, Adoniram 1,
Do pareils artisans ramassait une armée,
Troupe obscure, foule innommée,
Pour dresser à Sion les grands cèdres d'Hiram.
Point do cèdres ici! L'arbre de la vallée
Suffit à Nazareth, hameau de Galilée.
Le noble cèdre d'autrefois,
l III Reg. v, H.
— 30 —
Le cèdre est trop royal : on ne saurait qu'en faire.
Ceux dont le charpentier recevra son salaire,
Ce sont des laboureurs, ce ne sont point des rois !
A la face du ciel, Ninive et Babylone
Ont, en débris sanglants, dispersé la couronne
Qu'avec terreur jadis l'Orient regarda.
En vainqueur l'étranger a foulé ces campagnes.
Depuis longtemps, dans les montagnes,
Ont cessé de rugir les lions de Juda.
Quand tout a disparu, richesses, honneur, gloire,
Liberté, qu'il est dur d'en garder la mémoire!...
Sans doute celui-ci du moins n'y pense pas;
De semblables soucis n'ont point creusé ses rides;
Le travail seul les fit à ses tempes humides :
Pour les grands souvenirs Dieu l'a placé trop bas.
Dans sa robuste main sans que l'outil s'arrête,
Il lève, il détourne la tète....
Dans l'ombre un enfant dort; une mère à genoux,
Une mère adorant le fruit de ses entrailles....
Quel est-il le berceau que cachent ces murailles ?
David et Salomon, le reconnaissez-vous?
31
IV
D'eux à ce charpentier, grand Dieu, quel intervalle !
Mais vous attendiez là cette race royale.
Des lions do Juda nul ne fut exalté
Comme ce fils de rois loin du trône jeté !
Vous n'avez point voulu que le maitro du monde
Fût nourri des trésors dont un palais abonde.
Mais la pauvreté vient : vous lui gardez l'honneur
De gagner chaque jour du pain pour le Sauveur !
David fut un guerrier; Salomon fut un sage:
L'enfant qui dort ici réclame davantage :
La vertu, sans le crime auprès, un homme obscur,
D'un coeur assez vaillant pour rester toujours pur.
Qu'importent à l'Agneau les mains victorieuses?
Dans un instant, Joseph, à ces heures joyeuses
Où, le long jour fini, vient le repos du soir;
Quand la mère à genoux là-bas, viendra s'asseoir
Près de toi, sur ce banc, devant cette humble table,
Qu'après le doux sommeil, son enfant adorable
T'enverra son sourire, ô Joseph, tu pourras
Tendre tes rudes mains, et l'avoir dans tes bras.'
— 32 —
L'enfant qui de la Vierge a reçu les caresses,
Ne se refuse point à tes mâles tendresses :
Tu lui demanderas de travailler pour lui,
De l'aube jusqu'au soir, demain comme aujourd'hui.
Ton atelier, trente ans, va devenir un temple.
Que de siècles auront besoin de cet exemple !
Jusqu'à la fin des jom-s, que d'hommes connaîtront
La sueur du travail qui te baigne le front !
Toi qui sentis si bien ce qu'est la vie humaine,
De tous ceux dont le coeur doit se faire à la peine,
Sois l'appui : Dieu, des siens t'a fait le protecteur;
Et cette autre famille, immense, le Seigneur
La veut aussi ! Joseph, puisqu'ils vont dans ta voie,
Qu'ils avancent assez pour y trouver ta joie !
De ceux que tu verrais faiblir sur le chemin
Approche-toi; dis-leur, en leur prenant la main :
« J'habite ici; venez! comme on fait entre frères,
« Nous nous raconterons nos communes misères. »
Et puis, là, livre-les à celui dont l'amour
Te paya, chaque soir, le prix de chaque jour!
L'HEUREUX DE CE JIONDE.
Ta vie est riante et prospère.
D'où vient ce soupir que j'entends ?
Ah ! ce soupir involontaire,
Je l'attendais depuis longtemps !
Tu sens combien la joie humaine
Est encor loin du vrai bonheur.
Laisse ce ruisseau de la plaine •
Dont l'eau tiède affadit le coeur.
— 34 —
D'autres restent, la lèvre aride,
Courbés sur son lit desséché ;
Mais pour toi, que du jour splendirle
Le rayon ardent a touché,
Bien que ces flots coulent encore,
Bien que ta main puisse y puiser,
Auprès d'eux ta soif te dévore !
Veux-tu savoir où l'apaiser?
Pour trouver l'eau rafraîchissante,
Dans mes Alpes, aux jours d'été,
Quand la vallée était brûlante,
Plus près du soleil j'ai monté !
D'en bas, en levant ma paupière,
J'avais vu, du dernier rocher,
Éblouissante de lumière,
Tomber l'eau que j'allais chercher !
En haut, je goûtais cette eau vive
Que de loin mon oeil admirait.
Elle avait sa fraîcheur native :
Celle-là me désaltérait!
— 33 —
Le soleil, par ses feux t'invite ;
De la source va t'approcher.
Cette soif, c'est Dieu qui l'irrite,
Plein du désir de l'étancher.
Reprenons ma route joyeuse :
De plus près, demande au Seigneur
De te montrer l'eau radieuse,
Flamme à l'oeil, aux lèvres fraîcheur.
D'autres, aux flancs du précipice
Se suspendent, pour la goûter ;
Sur l'étroit sentier leur pied glisse ;
La terre a peine à les porter.
Joins-les, et voyant en arrière
Ceux pour qui large est le chemin,
Plains tous ces heureux de la terre
Qui manquent le bonheur divin !
DANS UN CIMETIERE.
Tu cherchais du regard, parmi toutes les pierres,
Celle que tu connais, et sous laquelle il dort.
Le ciel pâle était pur; les brises printanières
Faisaient vivre et sourire au loin le champ de mort.
Autour de nous, partout la joie ou son image :
Dans le gazon les fleurs s'ouvrant ; les noirs cyprès
Disparaissant derrière un tendre et gai feuillage;
Et les oiseaux chantant près de toi qui pleurais !
— 38 —
Tes larmes redoublaient. 0 la cruelle joie !
Si, du moins, j'avais pu te cacher ce bonheur
Qui semble, lorsqu'il faut qu'un affligé le voie,
D'un éclat insolent outrager la douleur !
Je t'entraînai. Mon oeil avait trouvé la place.
Alors on le pouvait, sans faire un long effort.
De ce nom si récent rien n'altérait la trace,
Et le soleil frappait la pierre, blanche encor !
A genoux, tu cachas dans les mains ton visage ;
De rayons plus cléments ton âme avait besoin.
Les chants continuaient, joyeux, sous le feuillage ;
Mais tu n'entendais plus; ton âme était trop loin!
« MonDieu,voici l'instant ! Mon Dieu, n'est-ce pas l'heure?
« Murmurais-je en secret; là-haut, bien loin de nous,
« Hors du monde mortel où le survivant pleure,
« Faites qu'il ne regarde et n'écoute que vous ! »
Et je prêtais l'oreille, et ta voix gémissante
Essayait de parler, et sanglotait tout bas.
Tu semblais t'épuiser dans une vaine attente ;
Le Dieu des affligés ne répondait-il pas ?
— 39 —
L'heure se traînait lente.... Enfin : « 0 Dieu de vie,
« T'écrias-tu, pourquoi me faire cet accueil?
« De vos splendeurs, là-haut, mon âme est poursuivie,
« Elle qui, pour pleurer, vous cherchait tout en deuil.
« Au nom de vos douleurs, de la sueur dernière,
« Au nom du saint linceul par vous ensanglanté,
« Je voulais vous prier.... Vous seul, à ma prière
« Vous venez vous offrir, Jésus ressuscité !
« Pourquoi? Je vous comprends : ailleurs, Dieu du Calvaire,
« Vous reviendrez vers moi, prêt à me consoler.
« Sur moi, près de sa tombe, il vous plaît de vous taire :
« C'est de lui seul, ici, que vous voulez parler !
« Sa mort se perd au sein de la vie éternelle.
« En bas, sur le tombeau, brille, jour radieux !
« En bas, oiseaux, chautez sur la tombe nouvelle,
« Pour le vivant qui chante à jamais dans les cieux ! »
LES EJI1GRANTS.
La race de Japhet s'empare de la terre.
Vers les climats lointains qui gardaient leur mystère,
De ce vieux continent les grands ports voient partir
Des hommes dont bientôt des peuples vont sortir.
D'un bord à l'autre bord de l'Océan immense,
Des fleurs les vents portaient la féconde semence,
— 42 —
Et les vents aujourd'hui, dans le vaste univers,
Se chargent d'emporter des cités aux déserts.
L'oeil humain, en suivant la trace de leurs ailes,
Enfin, a reconnu combien ils sont fidèles :
Pour traverser les mers, du milieu de l'azur,
Ils nous ont indiqué le chemin court et sûr,
Et si, trop loin du but, s'arrête leur haleine,
Après le vent, le feu, sans se lasser, nous mène.
On débarque : chacun s'élance à son trésor.
Seuls, au lit des torrents, les uns demandent l'or.
Qu'ils le trouvent, Seigneur, et veillez surlem's âmes !
Et les autres, avec leurs amis et leurs femmes,
S'éloignent : l'Océan ne les reverra plus.
Vous savez ce qu'il faut à ces coeurs résolus,
Ce qu'ils vont demander à la forêt profonde.
L'équilibre, ô mon Dieu ! n'était plus dans ce monde :
L'un des flancs de la terre est meurtri sous le poids
De maîtres qu'elle a peine à porter à la fois ;
L'air, par tous aspiré, manque à bien des poitrines ;
Et, de l'autre côté, sur un sol sans ruines,
Les vieux arbres tombés formant les seuls débris ;
Des richesses dont nul ne regarde le prix,
Les horizons sans fin, et, dans leur étendue,
La figure du maître encor presque inconnue.
— 43 —
De l'hémisphère antique exilé par la faim,
Dans ces riches climats le maître arrive enfin,
De ses jours de misère exigeant la revanche.
11 vient, non pas cueillir le fruit qu'offre la branche,
Comme fait le passant en suivant le sentier :
Il vient, dans son domaine, agir en héritier.
Dans la sombre forêt maintenant il s'enfonce :
La hache écarte ici la liane et la ronce,
Et quand il lui plaira, plus loin, de s'arrêter,
Ce sera la forêt qu'on verra s'écarter.
Les géants tomberont pour former ses cabanes.
Où furent les grands bois, où furent les savanes,
La charrue ouvrira le sol, et les moissons
Rempliront de flots d'or les vastes horizons ;
Et ces fleuves d'azur, immenses et limpides,
Où l'aviron à peine a tracé quelques rides,
Ces fleuves qu'abritaient les bois mystérieux,
Sur leurs rives partout verront l'azur des cicux,
Et, roulant à la mer leurs eaux étincelantes,
Ils porteront les fruits de ces luttes vaillantes
Qu'au vieux monde enverra le peuple issu demain
De cette humble famille, errante et sans chemin !
— 44 —
Oui, le progrès est là; mais qu'il donne naissance
A cet autre progrès qu'attend mon espérance !
En choisissant les bras les plus forts, Dieu jaloux,
Pour cette oeuvre, prenez des coeurs qui croient en vous !
Cesbeaux déserts n'ont pu vous rendre assez d'hommages;
Mais ces dômes vivants, pleins du moins de ramages,
Ne devraient point tomber, si, dans ces mêmes lieux,
Les temples saints devaient rester silencieux.
Semez, Seigneur, semez la solitude immense,
Afin d'y recueillir l'honneur et non l'offense !
Sur tous nos étendards arborez votre croix.
Hélas! il nous souvient des,crimes d'autrefois,
De ces hommes, par vous sortis de l'esclavage,
Ainsi qu'un bétail vil mettant l'homme au pillage ;
Des peuples devant eux, comme passe l'éclair,
Disparaissant au vent du vice ou sous le fer.
Nous avons eu la honte : accordez-nous la joie !
Des chrétiens sont venus comme l'oiseau de proie ;
Mais ceux-ci, pour asseoir leur tranquille foyer,
Ne cherchent qu'une place ; ils ne vont point noyer
De sang humain la terre autour d'eux ; la famille
A leurs côtés sourit ; dans leurs mains le fer brille,
Mais celui de la paix, celui du laboureur!
Si vous accomplissiez tous mes désirs, Seigneur,
— 45 —
Le fils de la chaumière aux enfants de la tente
Finirait par montrer de sa main patiente
Le fruit de son labeur si fécond, que ceux-ci
Essaieraient, sous ses yeux, d'en faire naître aussi ;
Cette main, au travail la mieux accoutumée,
Aurait seule construit la maison bien-aimée,
Et, venant implorer de vous le même accueil,
Les deux races ensemble en franchiraient le seuil !
Pour nous aussi quelle heure ! Envoyant cette aurore,
Sereine et merveilleuse, à l'occident éclore,
Nous saurions, fils vieillis des vieux peuples païens,
Commentdeviennentgrandsceux qui naissent chrétiens
Comme ceux dont le nom est dans toute mémoire,
Ces derniers, à leur tour, vont contraindre l'histoire
A regarder vers eux : elle crut autrefois
Que parcourir de l'oeil ces rivages étroits
Que nos étroites mers entourent de leur onde,
C'était ne rien omettre et contempler le monde :
Maintenant elle apprend à mieux le mesurer.
Maître de l'avenir, faites-lui préparer,
Auprès de leur berceau ses plus heureuses pages ;
Et, puisqu'on veut de vous de nouveaux témoignages,
Qu'en voyant leur jeunesse unir, sous votre loi,
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La force de la vie à celle de la foi,
Nous revenions, chargés de jours et de misère,
Sous cotte loi charmante, ainsi que fait le père
Qui longtemps oublia la route du saint lieu,
Et que la chère main d'un fils ramène à Dieu !
A UN JEUNE HOMME.
Le seuil vient de s'ouvrir : la maison paternelle
Laisse entrer le rayon du dehors, qui t'appelle ;
Et toi, sur le seuil bien-aimé,
Pour la première fois tu regardes la vie.
Ta mère te contemple, inquiète et ravie,
Et ton père va voir que! fils il a formé !
Ton coeur ardent estbon. Le bien,jusqu'à cette heure,
A seul, autour de toi, rempli cette demeure.
« Que le bien est facile à faire ! » disais-tu.
Tu connaissais la paix, sans connaître la guerre ;
Apprends pourquoi, sur cette terre,
D'un nom mâle le bien s'appelle la vertu !
Va remplir ton devoir, le sachant difficile !
C'est ici que de l'homme il faut l'âme virile.
Chaque jour, à Celui qui ne refuse rien,
Demande désormais, d'une voix plus pressante,
De chasser loin de toi l'ennemi vil qui tente,
De pouvoir, au milieu du mal, faire le bien !
Sur le champ du combat, quand tu verras des chutes,
Rappelle-toi pourquoi tu luttes.
Souffriras-tu jamais que cette oeuvre d'amour,
Qui, pendant tous ces ans de labeur et d'ivresse,
Tint ton père et ta mère occupés, disparaisse
Sous le souffle d'un mauvais jour ?
Il peut si tôt périr, ce fruit de tant de peines!
L'ouvrage est imparfait, sortant de mains humaines.
Ils le savent : tu vois qu'ils tremblent tous les deux !
— 49 —
Plus tard, en revenant du sein de la mêlée,
A cette mère consolée
Rapporte dignement le coeur que tu tiens d'eux.
Que de ce coeur chrétien rien n'altère la trempe !
Pour avancer plus loin, s'il faut parfois qu'on rampe,
Ne va qu'où l'on entre debout.
Prends hautement conseil de ta fierté céleste.
Quand on quitte son Dieu, tu verras ce qui reste ;
Mais qui le garde, garde tout!
Dans un pareil moment, lui seul peut te dire : Ose.
Hors du seuil sur lequel déjà ton pied se pose,
A tes côtés, tu trouveras toujours
La tendre Mère à qui t'a confié ta mère,
Le Père tout-puissant qui promet à ton père,
Si loin que soit son fils, de lui porter secours.
Ton premier pas est fait. — 0 vous, guide invisible,
Jusqu'à cette heure assis près du foyer paisible,
Levez-vous, ange du Seigneur !
Suivez-le, sans ouvrir vos ailes.
Votre compagnon part : que vos mains fraternelles
Aident les pas du voyageur !
— 50 —
Je ne vous ai point dit : « Que votre main le porte ! »
En homme, il doit marcher ; mais qu'un amil'exhorte
Quand ses pieds saigneront sur le sentier cruel !
Tout le long du chemin soutenez sou courage ;
Puis, l'aile déployée, au terme du voyage,
Ouvrez-lui vos deux bras pour l'emporter au ciel !
PENDANT UNE PROCESSION DE LA FETE-DIEU.
Maître de l'infini, jusqu'ici c'est ta place :
Jusqu'ici, mais non point là-bas !
Fais comme l'Océan, quand ta voix le menace :
Plus loin, Seigneur, tu n'iras pas !
La limite, n'est point la largeur de celte ombre
Que projette le temple étroit.
Tes pas te sont comptés ; on t'en a dit le nombre :
C'est au seuil que cesse ton droit !
— 52 —
Quand d'un disciple obscur tu franchissais la porte,
Méconnu bien plus qu'adoré,
Sur le large chemin se formait ton escorte :
Tu marchais, du peuple entouré.
Libre, tu traversais et montagne et vallée.
L'oeil sombre du Pharisien
Te voyait au grand jour, dans cette Galilée
Où tu passais, faisant le bien.
Le temps n'a point manqué, depuis, pour te connaître.
Si l'homme, si l'homme imparfait
A failli depuis lors, et près de toi, mon Maître,
Mon Sauveur, quel mal as-tu fait ?
Quel jour a vu tarir entre tes mains prodigues
La guérison de nos douleurs ?
Qui t'a jamais en vain parlé de ses fatigues,
Ou vainement montré" ses pleurs ?
Toi qui vins éclairer et consoler le monde,
Amour qui voudrais être aimé,
Contente-toi, de peur que la haine ne gronde,
Du cercle où l'on t'a renfermé !