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HISTOIRE ANECDOTIQUE
DE
LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS.
HISTOIRE ANECDOTIQUE
DE
LOUIS-PHILIPPE D'ORLEANS,
ROI DES FRANCAIS,
DEPUIS SA JEUNESSE JUSQU'A NOS JOURS
PAR G***.
PARIS
AUGUSTE GRÉGOIRE, ÉDITEUR,
RUE SAINT-MARTIN, 257.
1846
1845
HISTOIRE
DE
LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS,
ROI DES FRANÇAIS.
PREMIÈRE PARTIE,
CHAPITRE PREMIER.
Le bateau de Twickenham, — Les nymphes et les rameurs. — Le duc d'Orléans
et les autres passagers. — Une prédiction. — Singulière coïncidence. — Ce
qu'il advint de chacun de nous. — Plan de l'ouvrage.
Lorsque je vis pour la première fois le duc d'Or-
léans, aujourd'hui roi des Français, il se dirigeait
d'un pas leste vers le balelet de Twickenham.
C'était par un beau jour d'été, dans le mois de
juillet.
La Tamise était resplendissante, l'îlot verdoyant
se montrait couvert des heureux citadins qui ve-
naient visiter l'habitation rustique du pêcheur,
transformée depuis en un hôtel spacieux; chacun
y venait prendre sa part du repas champêtre en
usage alors dans cette retraite ombragée; çà et là
2 HISTOIRE DE L.-P D'ORIGANS,
on voyait passer comme des chars légers, ces jolis
bateaux, si renommés dans le pays, et tous chargés
de belles nymphes et de jeunes rameurs.
Chacun admirait les riantes prairies de Twicken-
ham et les hauteurs de Richmond.
Le soleil éclatant versait ses plus beaux rayons,
tandis qu'une brise légère tempérait la chaleur en
se jouant dans le feuillage, et gonflait les petites
voiles blanches.
L'ombre épaisse des arbres séculaires, et les
Heurs variées des riches parterres formaient un ta-
bleau dont les yeux ne pouvaient se détacher ; aussi
peu m'importait en ce moment quels étaient mes
compagnons dans le batelet.
« Voici venir le duc d'Orléans, » dit tout-à-coup
le maître du bateau, qui pour faire montre de son
ignorance parfaite du langage et des noms français,
l'appela Arlines, au lieu de son véritable nom.
« Lorsqu'il sera monté, nous démarerons, ainsi ne
vous ennuyez pas, mes jeunes messieurs. »
Il est vrai que nous étions trois jeunes étourdis,
attendant impatiemment depuis un grand quart
d'heure le départ de l'embarcation ; le bateau con-
tenait de plus un marchand, dont l'extérieur annon-
çait l'opulence, et qui s'épanouissait devant la belle
nature ; ce monsieur avait accueilli notre impa-
ROI DES FRANÇAIS. 3
tience par quelques aimables railleries et de douces
observations.
A l'approche du duc, le batelier ôta son bonnet,
le marchand leva son chapeau, et nous autres jeu-
nes gens, nous nous levàmes et accueillîmes le nou-
veau venu par un sourire.
Le duc ne resta pas en arrière de politesse en-
vers nous. « Heureux, dit-il, de ne vous avoir pas
trop fait attendre. » Puis, avec les marques d'une
vive admiration, il désigna du doigt le paysage en-
vironnant, et comme l'aurait pu faire un jeune
homme à son père, il souriait gracieusement au
vieux batelier, qui se mettait en devoir de ramer.
Le duc était en habit d'été et de campagne ; il
n'y avait ni morgue ni affectation dans ses maniè-
res, et je me rappelle parfaitement que lorsque
nous touchâmes terre, il rendit joyeux le coeur du
batelier par une pièce de six pences; du moins, le
vieillard jeta un regard de gratitude et de satisfac-
tion, car il ne lui revenait qu'un penny, et il est cer-
tain que nous autres jeunes gens, nous ne lui en
donnâmes pas davantage.
J'ai ainsi commencé ces souvenirs au sujet du
roi des Français, parce que j'ai à raconter une anec-
dote remarquable qui se-rattache à cette rencontre-
ortuile :
4 HISTOIRE DEL-P. D'ORLÉANS,
Comme nous quittions tous le batelet pour fouler
les vertes prairies qui s'étendent de l'autre côté du
fleuve, le duc d'Orléans se présenta le premier pour
descendre, mais soit par un mouvement du bateau,
ou par l'effet d'un faux pas, son chapeau, qu'il te-
nait à la main, tomba à terre ; le digne citadin, qui
avait été notre compagnon avant l'arrivée de son
Altesse Royale et qui avait fait la même traversée,
prit le chapeau, et le présentant à Louis-Philippe,
lui dit d'une voix respectueuse :
« Thou shalt be king hereafter! (Un jour, tu seras
roi.) »
Évidemment, le duc avait compris la citation et
l'allusion, et secouant cordialement la main de
l'étranger, il se mit franchement à rire, marcha
quelques pas avec lui et s'éloigna.
Cette circonstance a précédé la révolution de
juillet, et le moment où Charles X, en ouvrant les
Chambres et laissant tomber son chapeau, le duc
d'Orléans le releva, et le présentant à genoux, au
roi, son cousin, lui dit :
« Je désire que Sa Majesté vive longtemps pour
le porter! »
Mais les destins et la couronne étaient pour lui,
comme on le verra ci-après.
Bien que le tableau brillant et les fêtes joyeuses
ROI DliS FRANÇAIS. 5
de l'époque où je fis la première rencontre du roi
futur des Français dans le batelet de Twickenham
aient été bientôt effacés de mon esprit, et que de-
puis je n'aie pas revu ce prince, cependant je me le
retrace parfaitement dans mon imagination, beau,
imposant, mais affable et attendant l'avenir en je-
tant son regard d'aigle sur tout ce qui était au-
dessus et autour de lui.
Combien ont été différentes les fortunes des sept
personnes que le hasard avait réuni dans ce mo-
ment sur le batelet de Twickenham !
Le vieux patron est mort.
Son fils a vu d'étranges changements dans son
îlot depuis si longtemps à la mode.
L'un de mes compagnons s'est enrichi dans l'Inde.
L'autre s'est distingué en soutenant l'Église
comme protestant à Oxford.
Louis-Philippe a été plus ou moins engagé dans
l'opposition de quatorze ans contre le gouverne-
ment de la branche aînée des Bourbons.
Et moi, je suis devenu sur une terre étrangère le
spectateur presqu'intéressé d'une lutte politique
qui fixe encore toute l'attention de l'Europe (1).
(1) Ce passage indique que l'auteur de ce livre, attaché à l'ambas-
sade Britannique à Paris, s'est trouvé, au milieu des événements, en
position de bien voir et de bien juger. {Note de l'Ehiteur
6 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLEANS.
J'ai l'espérance de ne pas faire une triste et aride
nomenclature de dates et de noms, en entreprenant
une esquisse de l'homme extraordinaire, qui dans
une période de quinze années a préservé la France
de l'anarchie et l'Europe d'une guerre intermina-
ble. Il faudrait des volumes au lieu de pages pour
écrire une telle histoire, mais le moment n' est pas
encore arrivé d'entreprendre une pareille tâche,
nous devons attendre pour l'apothéose.
Cet essai sera divisé en chapitres qui montre-
ront successivement, le duc de Valois, le duc de
Chartres, le duc d'Orléans et le Roi des Français, tel
qu'il était, qu'il fut et qu'il est.
Ce que j'espère accomplir en trois parties.
Elles seront toutes, j'en suis certain, marquées
du sceau de la vérité, et mes propres souvenirs
fourniront amplement aux derniers chapitres.
Le roi des Français est un grand homme, mais les
circonstances ont singulièrement favorisé le déve-
loppement de ses qualités.
Sa vie a été extraordinaire ; et par sa sagesse et
par son esprit judicieux, il aida lui-même aux évé-
nements que les hommes vulgaires n'auraient pu
saisir ni apprécier.
CHAPITRE II.
Le duc de Chartres. —Coup-d'oeil sur la famille d'Orléans.— Mme de Montesson.
— Le comte do Pont. — Anecdotes sur Philippe-Égalilé, racontées par son
fils.— Mllc Duthc — Mme Dubarry. — Mme deGenlis. — Amour filial. — Sous-
cription en faveur des prisonniers pour dettes. — Visite à Bernardin de Saint-
Pierre.
A la mort de ce duc d'Orléans dont les intrigues
avec madame de Montesson (qu'il épousa depuis
secrètement) ont été le sujet de déplorables calom-
nies aussi bien que d'une histoire curieuse et ins-
tructive, le duc de Chartres, son fils, prit le nom
d'Orléans, et son petit-fils, le roi actuel, devint le
duc de Chartres.
Bien qu'il n'entre pas dans mon cadre de donner
une esquisse biographique de la famille d'Orléans,
cependant les faits qui se rattachent au père du roi
présent, doivent non-seulement en faire partie,
mais encore y tenir une place importante.
8 HISTOIRE DE L. P. D'ORLÉANS,
A la vérité, ils ont peu influé sur les premières
années du fils, mais nul doute cependant que l'en-
tourage du jeune duc n'ait été choisi parmi les amis
du père.
D'ordinaire, les enfants d'un homme grave et stu-
dieux ont l'esprit sérieux et disposé aux fortes étu-
des, ce qui les conduit plus tard à s'élever et àbril-
ler, de même ceux d'un prince licencieux et dissolu
se trouvent éloignés d'une atmosphère pure et sa-
lutaire.
Dans sa jeunesse, le père de Louis-Philippe était
plein d'ardeur, spirituel, élégant, mais son gouver-
neur, le comte de Pont, ne s'attacha qu'à trois
points dans son éducation, il tenait à ce qu'il fût
poli, de manières agréables et de bon ton. La cul-
ture de son coeur et de son esprit fut tout-à-fait né-
gligée, et sous un pareil gouverneur, l'abbé Alary
tenta vainement de provoquer son pupille à l'étude
et de lui suggérer les plus louables sentiments.
Cependant Louis-Philippe se plaît à raconter sur
son père des anecdotes qui font honneur au caractère
de ce prince, bien qu'il soit loin de pallier sa con-
duite politique.
Dans le nombre est la suivante : Dès l'âge de
quinze ans le duc d'Orléans recevait les gentilshom-
mes qui s'étaient présentés au lever de son père.
ROI DES FRANÇAIS. 9
Il y avait parmi ces derniers des officiers de tout
rang appartenant aux régiments des deux princes ;
un de ces officiers, par ses manières nobles et son
air mélancolique, avait attiré l'attention particulière
du jeune duc; il s'en informa et apprit que très
pauvre cet officier employait presque toute sa paie
à soutenir sa mère et ses deux soeurs. Dès lors, le
prince mit en réserve pendant deux mois le produit
de sa cassette particulière, il amassa de cette ma-
nière une bourse de quarante louis.
Mais alors s'éleva la question de savoir comment
il s'y prendrait pour la faire accepter à celui auquel
il la destinait ; une boîte de dragées lui parut le
meilleur expédient, et l'officier reçut de cette façon
le secours que la bienfaisance du prince lui ré-
servait.
De semblables actions annonçaient évidemment
chez ce prince un bon naturel; malheureusement
son père lui-même en détruisit les germes : ses pre-
miers soins furent de lui donner une maîtresse et
de compléter ainsi son éducation nominale.
Cette maîtresse fut la célèbre Duthé.
Hélas ! un père, une cour, sa famille, la société
tout entière avaient-ils le droit d'attendre des ha-
bitudes morales d'un jeune prince dont le père non-
seulement le vouait au désordre, mais encore l'en-
10 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
courageait à se lier avec de jeunes débauchés, le
chevalier de Coigny et messieurs de Fitzjames et de
Conflans ? Aussi dès l'âge de dix-sept ans le père de
Louis-Philippe taxait-il de pruderie les dames atta-
chées à la cour de son père, et se donnait-il le plai-
sir facile de tourner en ridicule la vertu, le respect
et la dignité des femmes.
Ces attaques eurent pour résultat de ruiner la
considération du prince ; car bien qu'on lui accor-
dât de l'esprit et des manières nobles et gracieuses,
il se fit la réputation d'un coeur méchant et insen-
sible, et telle fut l'impression générale.
Il en fut bientôt instruit; mais au lieu de cher-
cher à combattre cette erreur, il brava la répro-
bation publique et toléra les plus odieuses imputa-
tions ; cependant, un seul mot aurait suffi pour lui
ramener tous les coeurs.
Voici une autre petite anecdote sur le père de
Louis-Philippe lorsqu'il était encore duc de Char-
tres; le roi des Français la raconte souvent :
Le comte Beniouski fut célèbre par son exil en
Sibérie et par sa fuite dont il avait confié le projet
à quatre de ses compagnons d'infortune, persua-
dés, chacun séparément, d'être seul dans la confi-
dence. Le comte avait pour ami intime le chevalier
de Durfort, un chevalier de Malte menacé de per-
ROI DES FRANÇAIS. 1 1
dre son bénéfice. En faveur de cet infortuné, le
comte Beniouski avait réussi à intéresser un favori
du duc de Chartres qui, apprenant qu'un bénéfice
de quinze mille livres était vacant et à la disposition
du comte d'Artois, envoya un courrier au duc. Le
duc, sans hésiter, fit la demande, obtint le bénéfice
et rendit plus joyeux qu'on ne peut le décrire l'heu-
reux objet de sa bienveillance.
Malgré la vie déréglée du duc d'Orléans, la con-
duite de ce prince, toute blâmable qu'elle fût, peut
trouver son excuse dans l'extrême corruption qui
régnait alors à la cour.
Madame Dubarry avait indécemment triomphé
des plus anciennes et des plus nobles familles de
France ; et bien qu'il eût été reconnu dans les temps
antérieurs qu'il y avait inconvenance à recevoir à
la cour la marquise de Pompadour, son mari,
M. Lenormand d'Étiole, n'étant que fermier-géné-
ral , il était encore plus scandaleux de souffrir
qu'une femme de la plus basse extraction et de la
plus honteuse renommée fût présentée à tous les
membres de la famille royale.
De pareils tableaux et de semblables exemples
ont servi de modèles au prince dont le fils préside
aujourd'hui avec tant de sagesse et de résolution
aux destinées de la nation française.
12 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Louis XV avait ainsi préparé, par sa conduite,
cette opposition à la royauté qui, lorsqu'elle se ma-
nifesta, trouva si peu de résistance, même parmi
les grands de l'État, qui pressentaient une catas-
trophe inévitable.
La mort du grand-père du roi des Français avait
donc permis à celui-ci de prendre le titre de duc
de Chartres et à son père celui de duc d'Orléans.
Ce dernier avait confié à madame de Genlis l'é-
ducation de ses quatre enfants, et tout ce que l'on
aime à rappeler à cette heure aux Tuileries et à
Neuilly, sur les premières années dé la vie du duc
de Chartres, est également honorable pour l'insti-
tutrice comme pour l'élève.
Sans parler des témoignages d'amour filial que
les jeunes princes et leur soeur donnèrent à la du-
chesse d'Orléans, aux eaux de la Sauvinière, en em-
bellissant de leurs mains et par l'inspiration de leur
gouvernante la source d'eau minérale qui avait
rendu la santé à leur mère, je me bornerai à ra-
conter un trait du duc de Chartres qui mérite d'être
rapporté.
Dans les environs de la Sauvinière, il aperçut
un jour, sur la crête d'une, haute montagne, l'an-
cien château de Franchemont où se trouvaient en-
fermés quelques prisonniers pour dettes; il s'écria :
ROI DÉS FRANÇAIS. 13
« Ce château, où gémissent de malheureux dé-
biteurs , rend le paysage triste et misérable. »
Il lui vint alors à l'esprit d'ouvrir une souscrip-
tion pour libérer les prisonniers de leurs dettes.
Son projet réussit, ils furent délivrés; et le jeune
duc dit en visitant le château :
« Maintenant, rien ne trouble ma joie, et le pay-
sage me paraît aussi beau que riant. »
On a beaucoup dit et peut-être encore plus écrit
au sujet de l'éducation du prince, de ses frères et de
leur soeur. L'éditeur des Mémoires du duc de Montpen-
sier prétend que le plan adopté par madame de Gen-
lis a été emprunté à l' Emile de Rousseau, c'est une
assertion fausse et injuste; quelles que puissent être
les opinions au sujet de cette dame sûr son intimité
avec le prince Égalité, soit que cette intimité ait été
pure et honorable ou qu'elle ait présenté un carac-
tère différent; soit que cette femme de lettres n'ait
été qu'une intrigante comme quelques-uns l'allè-
guent, ou bien une femme vertueuse et d'un esprit
élevé comme d'autres le soutiennent, je crois qu'il
est indubitable que sous le point de vue moral et
religieux aussi bien que littéraire, son système d'é-
ducation s'est heureusement trouvé le meilleur à
adopter pour ses illustres pupilles.
Il est certain que les soins hygiéniques, la ré-
14 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
pression des mauvais penchants, le développement
des principes moraux et religieux, le triomphe de
la raison, l'enseignement de tout ce qui est beau,
noble et grand, ont été l'objet de ses efforts assidus;
et l'on ne peut nier qu'ils ont été couronnés du
plus heureux succès.
Le roi des Français n'a jamais hésité à recon-
naître combien il était redevable à ses talents et à
sa persévérance.
Aussi, tant qu'elle a vécu, il lui témoigna son es-
time et son attachement; et maintenant qu'elle
n'est plus, il parle de sa mémoire dans les termes
d'une véritable gratitude.
Parmi les nombreuses anecdotes sur la famille'
de Louis-Philippe, il en est une concernant son
grand-père paternel que nous ne pouvons passer
sous silence :
Lorsque le vieux duc d'Orléans mourut, son fils
avait résolu de continuer les pensions de six cents
livres qu'il faisait à plusieurs hommes de lettres, et
non-seulement il servit ces pensions, mais il en
augmenta la liste, en accordant la même faveur à
Laharpe, Marmontel, Palissot, Gaillard et Bernar-
din de Saint-Pierre qui venait de publier ses Études
de la Nature. A cette époque, Bernardin de Saint-
Pierre était tombé dans une extrême pauvreté, et
ROI DES FRANÇAIS. 15
la pension, telle modique qu'elle fût, parut singu-
lièrement gracieuse, parce qu'elle fut accompagnée
d'une visite du duc de Chartres (le roi actuel) et de
ses frères.
L'auteur des Études de la Nature fut ravi d'ap-
prendre que du moins le duc avait lu et apprécié
son ouvrage.
Il reconnut dans les goûts littéraires du prince
les indices d'un beau caractère et d'une noble in-
telligence.
L'auteur de Paul et Virginie n'a pas omis d'en
consigner la remarque, et ceux qui ont lu cet ou-
vrage aussi bien que la Chaumière Indienne et ses
Études de la nature, n'envieront-ils pas le duc de
Chartres à cette entrevue ?
Bernardin de Saint-Pierre était mort depuis long-
temps lorsque j'eus le plaisir de passer tout un jour
d'été à l' Étang, près Saint-Germain, avec sa veuve,
femme excellente et vraiment accomplie.
Comme elle remarqua que j'avais médité, du
moins jusqu'à un certain degré, sur les écrits de
son mari, elle eut la bonté de me conter à son
sujet plusieurs anecdotes intéressantes ; elle parais-
sait sensible à ce que dans ses mémoires madame
de Genlis avait injustement parlé de son mari, par-
ticulièrement lorsqu'elle l'accusait d'avoir accepté
16 HISTOIRE DE L. P. D'ORLÉANS,
sous le régime de Robespierre les fonctions de pro-
fesseur de l'instruction publique.
« Mais pourquoi n'aurait-il pas agi ainsi, disait
madame de Saint-Pierre, n'était-ce pas le moyen
d'être en position de maintenir un système d'édu-
cation morale à défaut d'éducation religieuse?
« Madame de Genlis, ajoutait-elle, a fait de cela
un sujet de plaintes sérieuses contre mon mari;
elle prétendait que la religion ayant été alors en-
tièrement bannie de l'enseignement, il ne devait
pas accepter aucun emploi du gouvernement, mais
c'était précisément la raison déterminante pour un
honnête homme d'accepter puisque c'était une po-
sition, comme homme religieux, pour tenir en
échec, autant que possible, la tendance à l'irréli-
gion, et pour faire entendre de temps à autre des
discours favorables à la morale et à la religion.
Cette excellente résolution ne permit pas à Ber-
nardin de Saint-Pierre de rester oisif ; il avait sou-
vent l'occasion dans ses rapports avec la jeunesse
française de combattre la fausse philosophie de
Rousseau et de Voltaire, alors il fulminait contre
l'impiété, et c'est ainsi qu'il se dévouait à la défense
du christianisme et de la vérité.
Mais revenons au jeune duc de Chartres.
Son affection pour ses frères et sa soeur a été des
ROI DES FRANÇAIS. 17
plus vives, et lorsqu'une de ses soeurs mourut, sa
douleur fut longue et profonde ; il s'attacha dès lors
à mademoiselle d'Orléans avec tout le sentiment
d'un frère dévoue, et en ce moment encore, malgré
toutes les phases d'une vie la plus agitée, au milieu
des peines de l'exil et de la pauvreté aussi bien que
dans les instants de joie, de prospérité, de gloire et
de grandeur, aucun frère ne peut être plus dévoué
que le roi à sa soeur, madame Adélaïde.
Dans les temps de dépendance, de travaux arides
et d'épreuves, lorsque l'horizon était chargé de
nuages, que les infortunes les plus accablantes
pesaient sur eux, ils se soutenaient mutuellement,
ils se consultaient entr'eux, ils confondaient leurs
pensées et leurs espérances, et se félicitaient par
avance de ce qui pouvait leur arriver d'heureux.
Ils se secouraient dans les dangers, repoussaient
les calomnies de leurs détracteurs, et défendaient
réciproquement leur réputation avec une fermeté
de résolution et un dévoûment de coeur qui doivent
faire l'admiration de tous les honnêtes gens.
« Mon frère est trop brave homme pour être roi
de France ; mon frère est le plus honnête homme
de son royaume ; mon frère est un modèle comme
époux, père, fils, frère, prince et roi. »
Telles sont les formules déloges que madame
18 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Adélaïde ne cesse d'employer à l'égard de Louis-
Philippe.
Le frère, de son côté, n'est pas moins enthou-
siaste des qualités éminentes de sa soeur.
Elle exerce sur le roi une grande influence, à
cause de la droiture de son caractère, de sa mé-
moire remarquable des faits, de sa facilité à en faire
l' application aux circonstances sur lesquelles elle est
consultée, comme aussi en raison de la rectitude
de son jugement, de la fermeté de son esprit, et
de la promptitude de sa résolution malgré le
danger, lorsqu'elle voit clairement le sentier du
devoir.
Mais elle n'a jamais abusé de cette influence dans
un but personnel où d'utilité pour les personnes
auxquelles elle porte le plus sincère intérêt.
Ceux qui s'adressent à elle avec l'espérance de
s'en faire un patronage et un appui, reçoivent sou-
vent cette réponse : « Sa Majesté est déjà trop in-
portunée, » et plutôt que de s'exposer à un refus,
elle décline son intervention.
Mais lorsqu'elle promet son assistance, on peut
s'y reposer avec confiance, car le roi sent que lui
refuser une requête qui a subi son examen ce serait
manquer l'occasion de bien faire.
L'affection du roi et de madame Adelaïde com-
ROI DES FRANÇAIS. 19
mença dès l'enfance, et depuis elle n'a fait que se
fortifier.
Quand au duc de Montpensier, l'un des frères du
duc de Chartres (aujourd'hui Louis-Philippe), ce
dernier lui portait aussi une sincère affection ; mais
madame Adélaïde ( alors mademoiselle d'Orléans )
lui a toujours été unie par les sentiments de l'amitié
la plus intime.
Le comte de Beaujolais, son autre frère, était
un jeune homme d'espérance, et madame de Genlis
en parlait avec bonheur et affection ; Louis-Philippe
s'entretient moins de lui que de Montpensier.
Les lecteurs de cette notice sur le duc de Char-
tres n'auront pas sans doute oublié que lorsque son
père portait ce titre il avait celui de duc de Valois ;
que lorsque son père devint duc d'Orléans, il prit
le nom de duc de Chartres, qu' à la mort de son père
le titre de duc d'Orléans lui échut, et que finale-
ment à la Révolution de 1 830 il fut élu roi des Fran-
çais.
Rigoureusement et chronologiquement parlant,
le prince qui est l'objet de ce récit n'était pas duc
de Chartres, mais bien duc de Valois lorsque se
passèrent quelques-uns des incidents que j'ai rap-
portés plus haut, mais ne voulant pas embarrasser
le lecteur par une division en quatre époques, j'ai
20 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
dû confondre dans le même chapitre la jeunesse de
Valois et de Chartres.
On rapporte une anecdote sur le duc de Chartres
à laquelle on peut accorder toute confiance.
Dans les premiers temps de la Révolution fran-
çaise, au moment où il apprit qu'un décret venait
d'annuler le droit d'aînesse, il embrassa le duc de
Montpensier et s'écria :
« O combien je suis content ! nous sommes main-
tenant égaux. »
Quelqu'un qui a bien connu le duc de Montpen-
sier disait de lui qu'il était moins avantageux que
le duc de Valois, mais pas aussi doux et aussi do-
cile ; il avait des dispositions naturelles pour tout ce
qui était honorable, et se distinguait par le senti-
ment et l'amour de l'équité.
Le duc de Valois (depuis duc de Chartres) eut
d'abord pour précepteur le chevalier de Bernard ;
il lui avait recommandé de ne pas oublier que lors-
qu'un prince a des manières gracieuses, de la poli-
tesse envers les femmes, et la qualité d'homme
d'honneur, il est parfait.
Ensuite vinrent l'abbé Guyot et madame de Gen-
lis; et quelque temps après M. de Bonnard qui fit
place à M. Lebrun.
L'abbé Guyot était un homme superficiel, mais il
ROI DES FRANÇAIS. 21
surveillait ses illustres élèves dans leurs devoirs de
religion, et Lebrun portait toute son attention sur
leurs études élémentaires.
Un journal exact fut tenu de tout ce qui se pas-
sait entre les enfants et madame de Genlis; ce jour-
nal fut continué après leur éducation achevée; le
roi le possède et le considère comme un objet des
plus précieux.
Un valet de chambre allemand, un domestique
italien et un maître d'anglais l'accompagnaient dans
son enfance, et chacun d'eux était tenu de conver-
ser dans leur langue avec leur jeune maître.
Un jour le maître d'anglais s'oublia, et pour ré-
pondre plus brièvement au duc, il fit usage de la
langue française.
« Je ne veux plus vous entendre maintenant, dit
ce dernier, parce que vous m'avez parlé en français,
cela, vous le savez, est contraire à nos conventions.
Je ne vous écouterai que lorsque vous saurez l'an-
glais, soit; j'aurai la patience de vous l'apprendre
si vous voulez le parler, et nous allons commencer
la première leçon. »
Ce charmant badinage fut si convenablement dit
que le maître d'anglais ne put en être offensé, et
rarement l'erreur se renouvela.
C'est à cette méthode que le roi des Français doit
22 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
de posséder si bien plusieurs langues; il les parle
avec facilité et les écrit non-seulement avec pureté,
mais avec élégance, ce qui lui permet de converser
et de correspondre avec les ambassadeurs et autres
agents diplomatiques sans être obligé de recourir à
des interprètes ou des secrétaires.
Cette facilité a indubitablement été une des causes
pour lesquelles Sa Majesté a quelquefois offensé
ses ministres depuis 1 850, en conduisant des négo-
ciations qu'il ne pouvait, suivant eux, diriger cons-
titutionnellement dans les limites d'une monarchie
où le roi règne et ne gouverne pas, et il s'en est
suivi des changements de cabinets.
Mais sous un autre point de vue, la connaissance
des langues modernes a mis Louis-Philippe, en
maintes occasions, dans la possibilité de prévenir la
guerre et toute autre collision.
On s'est souvent reporté à l'éducation politique
du duc de Chartres ; on a dit que madame de Gen-
lis encourageait beaucoup son amour pour la li-
berté, comme si à cette époque ce sentiment, même
exagéré, n'était pas le partage de presque tous les
Français.
Mais les détracteurs de cette dame semblent avoir
oublié, dans leur esprit de parti, que le père des
jeunes princes fut après tout le modèle qu'ils de-
ROI DES FRANÇAIS. 23
vaient naturellement suivre, et que c'est lui qui a
donné l'impulsion au parti exagéré.
Maintenant sans prendre la défense de madame
de Genlis qui, suivant sa propre déclaration, n'ap-
partenait à aucun parti politique, mais au parti
religieux, on peut bien soutenir que, si elle avait
été disposée à encourager l'opinion et les projets
des révolutionnaires, les tendances et les menées
du duc d'Orléans d'alors la dispensaient de toute
intervention.
Loin de là, tous ses efforts semblent avoir eu
pour objet de distraire autant que possible ses élèves
des débats et des questions politiques, en les tenant
constamment absorbés par l'étude et des occu-
pations plus convenables à leur âge et à leur po-
sition.
Quant à prétendre qu'elle aurait dû leur interdire
tout entretien sur les événements qui se succédaient
journellement, la chose eut été impossible et même
imprudente.
La seule marche à suivre fut précisément celle
qu'elle adopta : ses pupilles furent élevés dans l'a-
mour de la liberté, mais la liberté selon la loi.
L'esprit et le coeur du duc de Chartres souffrir
rent plus des actions que des préceptes de son
père.
24 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Jeune, ardent, et franchement rallié aux prin-
cipes de la Révolution, il fut frappé des vastes des-
seins et des entreprises gigantesques des divers
gouvernements qui se sont succédés ; cependant il
ne fut partisan de l'Assemblée nationale ni comme
constituante, ni comme législative, et la Conven-
tion ne lui inspira que de l'horreur.
Ce ne fut qu'avec un sentiment pénible qu'il ne
pouvait dissimuler qu'il vit son père s'attacher à
l'ultra-républicanisme de Marat et de Robespierre.
Plus d'une fois il l'avertit dans ses lettres, plei-
nes de sens et d'arguments vigoureux, des résul-
tats qu'une alliance pareille devait infailliblement
entraîner.
Depuis, il le vil avec douleur donnant l'appui de
son nom, de sa fortune et de sa position sociale aux
excès les plus sanglants de la révolution, et le meur-
tre de la princesse Lamballe fut toujours présent à
sa mémoire.
La renonciation au titre de duc d'Orléans pour
lui-même et ses enfants, et l'adoption du nom
vulgaire et plébéien d'Égalité, affectèrent beaucoup
le jeune duc de Chartres, qui ne pouvait oublier
l'histoire de sa famille et tenait à rappeler la gloire
et la grandeur de ses ancêtres.
Tel fut cependant son père : descendant d'un rang
ROI DES FRANÇAIS. 25
éminent à la vulgarité, de l'honneur à l'opprobre,
de la puissance à la servitude, se créant le chef
des régicides, des traîtres et des meurtriers dont il
s'était entouré, et tout cela pour ne sauver que sa
vie et vivre dans la réprobation, la honte et la mi-
sère.
Un des premiers événements qui produisirent
une impression profonde sur l'esprit du duc de
Chartres, fut la destruction de la Bastille. On a re-
proché à madame de Genlis d'avoir conduit le
prince et ses frères pour être témoins de cette scè-
ne, ce qui lui valut les noms de révolutionnaire et
de terroriste ; mais elle ne méritait pas de sembla-
bles épithètes; les personnes qui sont le mieux
versées dans l'histoire de la révolution française
semblent avoir oublié qu'elle eut des phases di-
verses et opposées ; elles ont oublié que la Bastille
n'était pas une prison légale, et qu'elle était en de-
hors des institutions du pays, qui ont pour but la
répression des crimes et délits commis envers la
société.
C'était une prison politique, où l'on incarcérait
arbitrairement des hommes éminents qui portaient
ombrage à la cour ou aux ministres du jour. Ces
hommes étaient arrêtés et jetés dans les cachots de
cette forteresse en vertu de lettres de cachet.
26 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
L'histoire de la Bastille se rattache aux époques
les plus désastreuses qui ont pesé sur la France.
Tous les honnêtes gens devaient donc se réjouir
de sa destruction ; aussi les plus modérés applau-
dirent-ils à cet acte d'indignation nationale.
Les partisans du système monarchique blâment
aussi bien l'esprit d'oppression et de cruauté du
despotisme que la violence démocratique.
Il n'est donc pas juste d'accuser madame de Gen-
lis d'avoir manqué de prudence et d'à-propos en
conduisant ses pupilles de Saint-Leu à Paris, pour
assister à la destruction de la Bastille.
On a souvent dit que Louis-Philippe avait été un
bon et honnête citoyen, né pour la vie bourgeoise
ou agricole, et pour dépenser un beau revenu en
bâtiments, améliorations et réparations.
Bien que la critique ait voulu en faire l'objet
d'un reproche, la vérité est que, dans sa jeunesse,
le roi-citoyen s'est montré apte aux arts mécani-
ques ; il se familiarisa avec plusieurs, et se distin-
gua dans l'art du tourneur et celui du vannier; il y
excellait mieux qu'aucun de sa famille.
Ayant le duc de Montpensier pour aide, il avait
fabriqué, pour la maison d'une pauvre femme de
Saint-Leu, une armoire et une table à tiroirs.
ROI DES FRANÇAIS. 27
Ces objets furent confectionnés aussi bien qu'au-
rait pu le faire le plus habile ouvrier.
Le prince l'emportait également sur ses frères
dans les exercices du corps et n'en était pas moins
studieux.
A la mort de son grand-père, lorsqu'il prit le titre
de duc de Chartres, il s'écria :
« Il y a deux malheurs dans cet événement : la
perte de mon grand-père et ma propre élévation ;
je crains d'être moins heureux à mesure que je
m'éleverai. »
On cite de lui, à cette époque, un trait remar-
quable :
En visitant le vieux château d'Eu, en Normandie,
il se promenait sur le bord de la mer, au moment
où l'on remorquait jusqu'à Saint-Valery un navire
nouvellement construit. Après son dîner clans une
auberge sur la côte, et en vue du navire, il fut prié
d'en être le parrain et de lui donner son nom.
« De tout mon coeur, dit le duc, si vous pensez
que mon nom soit un heureux auspice ; mais je n'ai
encore rien fait qui m'autorise à donner mon nom
à quelque chose. »
Cependant la cérémonie eut lieu, le curé pria
pour la prospérité du bâtiment et de son patron ; il
bénit aussi le constructeur, sema le sel et le blé
28 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS.
comme symbole de l'abondance, et le prince se
joignit de coeur aux prières du prêtre et des assis-
tants.
CHAPITRE III.
Visite au mont Saint-Michel. —Le son des cloches. — Démolition des cages de
fer.— Désappointement d'un suisse.— Générosité du duc d'Orléans. — Le club
des Jacobins. — Les États-Généraux. — Le duc d'Orléans éloigné de la cour
de Louis XVI. — Mort de Louis XVI. — Le duc de Montpensier.
Il y a généralement quelques circonstances ca-
ractéristiques dans la vie de chacun de nous, et
elles sont particulièrement remarquables à l'égard
des princes.
Voici une de ces circonstances relatives au duc
de Chartres :
Peu après avoir pris ce titre, il visita la fameuse
prison du mont Saint-Michel ; à son arrivée, il fut
vivement frappé du bruit des cloches qui sonnaient
en son honneur et en celui des princes ses frères.
Il déclara qu'elles produisaient en lui les senti-
ments les plus mélancoliques.
30 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Il interrogea les moines qui alors gardaient cette
prison, au sujet des fameuses cages de fer, ils lui
observèrent qu'elles n'étaient point de fer, mais
de bois, et formées d'énormes madriers, entre les-
quels il y avait des interstices de la largeur de
trois à quatre doigts.
Le duc de Chartres témoigna sa surprise du
choix d'un lieu aussi humide et malfaisant. Le
prieur lui répliqua que son intention était de dé-
truire ces instruments de supplice, d'autant plus
que le comte d'Artois (depuis Charles X), en visi-
tant quelques mois avant le mont Saint-Michel en
avait positivement ordonné la démolition.
« En ce cas, dit le duc de Chartres, rien ne nous
empêche de procéder à cette opération, ce sera
pour moi une grande satisfaction. »
Le matin suivant fut fixé par le prieur pour com-
mencer, et avec la plus touchante expression, et
une ardeur réellement au-dessus de son âge, le duc
de Chartres vint donner à la cage le premier coup
de hache, au milieu des transports, des acclama-
tions et des applaudissements des prisonniers.
Le Suisse qui était chargé de la garde de ce lieu,
fut seul désappointé, parce qu'il tirait quelque ar-
gent des étrangers curieux de le visiter. Le duc,
informé de cette circonstance, présenta dix louis
ROI DES FRANÇAIS. 31
au gardien, et avec beaucoup de raison et de bonne
humeur lui dit :
« A l'avenir, mon bon Suisse, au lieu de montrer
la cage aux voyageurs, vous leur indiquerez la
place où elle était, et certainement en apprenant
sa destruction, ils en éprouveront plus de plaisir
que si elle était devant leurs yeux. »
En quittant la prison, le duc obtint, pour plu-
sieurs des reclus, le privilége qu'ils désiraient ar-
demment de l'accompagner jusqu'au pied du châ-
teau; un d'eux, qui était renfermé depuis quinze
mois, et pendant tout ce temps avait été privé de
la liberté de descendre sur la plate-forme du fort,
se trouvant hors de l'enceinte et sur l'esplanade,
ne put retenir son émotion à la vue de l'herbe qui
couvrait les escaliers, et s'écria : « O quel plaisir
de fouler encore une fois la verdure! » Le duc de
Chartres fut touché de celte exclamation : indigné
contre le pouvoir qui employait un pareil lieu pour
le remplir de ses ennemis politiques, il exprima
toute son horreur du cruel châtiment de l'abbé Sa-
batier, qui y avait été confiné pour avoir parlé
avec une grande force devant le parlement contre
les abus révoltants qui existaient alors.
Le duc ne se borna pas à de vaines déclama-
tions , et de retour à Paris, il obtint l'élargisse-
32 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
ment de deux prisonniers du mont Saint-Michel.
Son Altesse Royale ne se doutait pas à cette épo-
que que dans une autre période de sa vie il devien-
drait roi des Français; et maintenant quel con-
traste!
La prison du mont Saint-Michel, si odieuse au
duc de Chartres, est précisément celle où les con-
damnés politiques ont été envoyés depuis que Sa
Majesté est monté sur le trône. A la vérité, la cage
a disparu, il est encore vrai de dire que plusieurs
améliorations ont été introduites dans l'intérieur et
le régime de la geôle ; mais il n'en est pas moins
certain que pendant ces dix dernières années,
plusieurs prisonniers y sont morts par suite de
l'insalubrité de ce séjour. Quelques-uns sont de-
venus fous furieux par l'effet de l'isolement et du
désespoir ; d'autres sont tombés dans un terrible
état de crétinisme et de stupidité, et tous plongés
dans ces tristes cachots y ont subi l'existence la
plus déplorable pour des actes d'un caractère po-
litique (1).
Le père de Louis-Philippe fut un des chefs du
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, deux amnisties sont ve-
nues témoigner de la bonté paternelle du roi.
(Note de l'éditeur.)
ROI DES FRANÇAIS. 33
parti Jacobin à cette époque d'anarchie et de
crimes.
Non content d'être lui-même un membre du club
des Jacobins, il voulut que le duc de Chartres en
fît partie, et le plaça ainsi dans l'opposition la plus
violente à tous les principes monarchiques ; sa ré-
ception donna lieu à quelque tumulte et offensa
vivement la cour; mais qu'importait à son père? Il
était aveugle, violent et poussé au désordre poli-
tique ; il agissait suivant l'impulsion du moment,
sans réfléchir aux conséquences et sans songer à
l'avenir.
Son fils, à raison de son instruction, avait été reçu
membre de la société philantropique ; le duc d'Or-
léans en fut peu flatté, son désir était que son fils
devînt un personnage politique, et, suivant lui, la
philosophie était tout-à-fait en dehors des questions
qui s'agitaient alors.
A l'âge de dix-sept ans, le duc de Chartres avait
terminé son éducation, qui, à différentes époques,
avait été confiée plus ou moins à M. Peyre, auquel
le duc était fort attaché, à M. Merys, un des secré-
taires, à M. de Aroval, à M. d'Avary, et au cheva-
lier de Grave.
L'introduction du duc de Chartres au club des
Jacobins est un argument irréfragable à opposer
34 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLEANS,
à ceux qui persistent encore, en face de l'histoire
et des faits, à soutenir que ce fut madame de Gen-
lis, et non le duc d'Orléans, qui inspira à Louis-
Philippe l'amour de ce qui fut appelé la liberté, et
l'approbation des premiers actes de la révolution
française.
N'est-il pas certain qu'au moment où le duc de
Chartres y fit son apparition, le club des Jacobins
était parvenu à l'apogée de son infamie et de sa
puissance? L'arrivée des fédérés de Brest et de
Marseille ; l'attaque du palais de Louis XVI; le mas-
sacre de la famille royale (car il ne s'agissait de
rien moins) ; le meurtre d'une multitude de Fran-
çais; les actes les plus atroces de trahison et de ré-
bellion ; tous ces crimes, commis par le jacobi-
binisme, n'ont-ils pas été attribués avec justice au
club des Jacobins?
Et cependant le père de Louis-Philippe exigea
que son fils aîné fît partie de cette monstrueuse
société !
En l'honneur du jeune duc, il doit être remarqué
que tandis qu'il montrait de la sympathie et du res-
pect pour quelques hommes célèbres de la Con-
vention nationale, il était loin d'avoir les mêmes
sentiments pour les Jacobins, et qu'il prit rarement
part à leurs déplorables délibérations.
ROI, DES FRANÇAIS. 35
Il fut un des membres les plus assidus de la société
des Amis de la Révolution, où Mirabeau se faisait
souvent entendre et écouter avec entraînement ; les
qualités personnelles du duc de Chartres y excitaient
l'admiration et la surprise ; mais il s'y montra cons-
tamment l'orateur de l'humanité plutôt que l'avo-
cat de certaines mesures révolutionnaires.
On a quelquefois nié les projets ambitieux du
père de Louis-Philippe, attendu qu'à l'occasion de
la Régence, il protesta dans les journaux du temps
contre l'intention d'accepter les fonctions de Ré-
gent. Mais c'est une faible raison à alléguer.
Le duc d'Orléans avait voulu s'éloigner de Paris
avec sa famille, et se mettre sous la sauve-garde de
l'armée à Montmédy, mais il avait échoué dans cette
tentative; Latour-Maubourg, Barnave et Pétion le
ramenèrent à Paris, et, bien que la populace lui était
en partie dévouée, le gouvernement savait fort bien
qu'il ne méritait pas sa confiance ; à tel point que,
dans ce moment de terreur, de défiance et de divi-
sion, s'il eût secondé le cri de " Vive le duc d'Orléans
pour Régent, » il se serait exposé à être arrêté, mis
en jugement et à mort.
Comme je n'ai pas à écrire l'histoire de la Révo-
lution française ni à m'occuper des intrigues politi-
ques du père du roi régnant, je n'en rapporterai que
36 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
ce qui eut de l'influence sur la vie et les destinées
du jeune duc de Chartres.
Au temps où les États-Généraux furent assem-
blés, les meilleurs amis des enfants du duc d'Or-
léans pressentant les maux qui surviendraient,
et les convulsions dont le pays était menacé,
avaient été d'avis de les envoyer à Nice, mais la
fragile et dangereuse popularité de la maison d'Or-
léans fit abandonner ce projet, et ils restèrent en
France.
Leur père avait semé la tempête, hélas!... au
temps de la moisson, il n'a recueilli qu'une ven-
geance !
Plus tard, toujours bercé par ses illusions, le duc
espérait voir le calme se rétablir et permettre à ses
enfants de visiter l'Angleterre, mais la faveur po-
pulaire l'abandonna bientôt; il fut obligé lui-même
de partir subitement pour la Grande-Bretagne et
demeura près d'un an à Londres.
Pour tout le monde, excepté pour ses partisans
ce voyage et ce séjour furent un mystère, mais
toutefois il eut pour effet de retenir en France ses
enfants qui commençaient à exciter la surveillance
et le soupçon.
Dans cette circonstance, M. Delaclos tint la cor-
respondance avec le duc d'Orléans, et M. Schée
ROI DES FRANÇAIS. 37
favorisa ses projets, en se prêtant à leur exécution.
A l'époque où la soeur du duc de Chartres, visi-
tait l'Angleterre, il correspondait souvent avec elle
et dans les termes les plus affectueux. Accompa-
gnée de madame de Genlis, elle fit ce voyage sous la
protection du fameux Pétion, qui fut alors sur le
point d'être élu maire de Paris, mais au moyen de
cette mission, il fut assez heureux pour échapper
aux honneurs où l'intrigue le portait. Ce fut pen-
dant son séjour à Bury de Saint-Edmond que ma-
demoiselle d'Orléans fut avertie par le duc de Char-
tres qu'un parti puissant dans Paris avait résolu de
mettre Louis XVI en jugement, contre toutes les lois
divines et humaines; le duc d'Orléans qui était de
retour en France, et avait eu le courage d'assister
aux massacres de septembre 1 792, voulut que sa
fille quittât l'Angleterre et revînt à Paris, il pré-
voyait si peu la catastrophe qui le menaçait qu'il
ne rêvait que paix, prospérité et grandeur. Il espé-
rait conserver sa fortune et voir sa fille affranchie
de l'effet rétroactif de la loi contre les émigrés;
comme il avait contribué de toute sa puissance au
renversement de la monarchie, il se flattait d'échap-
per à la tourmente révolutionnaire ; comme il s'é-
tait prononcé follement en faveur des Jacobins, il
pensait par cette soumission et cette condescen-
38 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
dance être seul excepté de la famille royale, il ne
s'apercevait pas que les vrais Jacobins cherchaient
à le perdre aux yeux de la France, et qu'il était de-
venu dans leurs mains une proie facile et une autre
victime royale destinée à l'échafaud.
La mission du père de Louis-Philippe en Angle-
terre avait été en même temps une mesure de po-
litique et de prudence : il était détesté par la cour
et la famille royale ; sa vanité l'avait conduit à faire
entendre ces déclamations menaçantes : « Qu'il se-
rait régent ; qu'il serait roi ; que ceux qui le haïs-
saient (en désignant les membres de la famille
royale), seraient un jour prosternés à ses pieds. —
Et ces bravades imprudentes furent répétées à
Louis XVI et à la reine, auxquels il portait également
ombrage.
Son éloignement fut jugé prudent et nécessaire.
Pendant son séjour à Londres, le régime le plus
despotique avait prévalu dans Paris, et comme tous
les partis le soupçonnaient d'entretenir des projets
ambitieux, tandis qu'une faction active conspirait
pour lui, il fut de fait honorablement exilé pendant
un an ; au bout de ce temps, il revint sans rappel
comme député de l'Assemblée Nationale.
Mais alors tout le monde était suspect ; Mirabeau
lui-même, l'orateur éloquent et patriote, et le duc
ROI DES FRANÇAIS. 39
d'Orléans, aussitôt son retour, furent mis en accu-
sation comme traîtres à la patrie, et bien que tous
deux furent acquittés, le duc n'en resta pas moins
exposé aux soupçons et à la haine.
Il fut comme prisonnier d'État dans Paris, et ne
pouvait franchir les barrières de la ville.
Pendant ce temps, à quelles vives émotions était
livré le jeune duc de Chartres.
Il reconnaissait que les premiers hommes et les
premières mesures de la révolution de 1 788 avaient
été sages et modérés, mais en lui se manifestait
toute l'horreur qu'une âme jeune et belle devait
ressentir à la vue des crimes qui les avaient sui-
vis.
Son père cependant cherchait à lui persuader
que la seule voie de salut pour échapper à l'igno-
minie et à la mort, c'était de marcher avec la révo-
lution et de la suivre jusques dans ses plus déplo-
rables excès.
C'est ainsi que le duc d'Orléans fut volontaire-
ment conduit à se laisser aller aux événements pas
à pas, jour par jour, et la duchesse elle-même ne
fit aucune résistance pour l'arrêter dans la carrière
dangereuse où il s'était engagé.
Lorsque sa soeur fut contrainte de se rendre à
Tournay pour y attendre le décret d'exception,
40 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Louis-Philippe pressentit vivement les maux que la
révolution amassait contre lui.
L'ayant accompagnée jusqu'à la frontière, il versa
d'abondantes larmes en se séparant d'elle, et sou-
pira après un temps plus en harmonie avec leurs
projets de bonheur.
Les évènements marchaient alors avec une telle
rapidité, et la destinée du duc son père était deve-
nue si évidente, que le duc de Chartres dût rejoin-
dre sa soeur en Belgique,
L'infortuné Louis XVI avait été mis à mort, et le
duc d'Orléans avait consenti à ce qu'il mourût.
Après le vote mémorable qu'il avait donné il
écrivit à son fils :
« Mon coeur est brisé de douleur, mais dans l'in-
térêt de la France et de la liberté j'ai pensé qu'il
était de mon devoir de voter la mort de Louis
Capet. »
Le fils lut cette lettre avec horreur et la baigna
de ses larmes. Attaché à la cause de la liberté, ar-
dent à la soutenir, il ne vit pas moins dans le vote
de son père un acte qui devait lui être fatal.
Dès ce moment le duc d'Orléans prévit son arres-
tation et son sort ; et dit à cette occasion :
« Je suis certain que j'ai signé moi-même mon
arrêt de mort. »
ROI DES FRANÇAIS. 41
O ! avec quel sentiment de douleur le duc de
Chartres mit la lettre sous les yeux de sa soeur, de
cette soeur chérie dont la vie était menacée par la
loi des émigrés.
Dégoûté de la révolution, et convaincu que pour
lui il n'y avait plus de repos ni de bonheur en
France, le duc de Chartres avait pris la résolution
d'écrire à la Convention pour obtenir de quitter à
jamais le pays qui l'avait vu naître, tel fut le résul-
tat des impressions produites sur son esprit par le
supplice de Louis XVI.
La lettre fut écrite, toutefois, et bien que la con-
duite politique de son père eut été atroce, son res-
pect filial l'engagea à la lui soumettre avant de l'en-
voyer à l'Assemblée.
Comme le duc d'Orléans était membre de la Con-
vention, il aurait pu seconder le désir de son fils,
il lui répondit simplement d'attendre et que son
projet n'avait pas le sens commun.
Le duc de Chartres obéit.
Quant à son frère Montpensier, il avait obtenu
de servir parmi les troupes à Nice, et touchait ainsi
aux frontières de l'Italie.
CHAPITRE IV.
Louis-Philippe colonel à quatorze ans. — Il prend le titre de citoyen de Paris.
— Suppression des emblêmes nobiliaires. — Son début sur le champ de ba-
taille, — Prise de Courtray. — Kellermann. — Batailles de Valmy et de Jem-
mapes. — Décret de proscription. — Siège de Maëstrich. — Bataille de Ner-
winde. — Dumouriez et le duc quittent la France. — Le duc se rend en
Suisse, et sous le nom de Chabaud enseigne les mathématiques. — Mort du
duc d'Orléans. — Le prince prend le nom de Corby, et se rend à Hambourg.
C'est un reproche qui a été fait à Louis-Philippe
d'avoir servi, comme militaire, sous toutes les
formes de gouvernement, et d'avoir ainsi soutenu
indirectement la cause et les projets de l'Assemblée
nationale.
Ce prince avait à peine quatorze ans lorsqu'il prit
le titre de colonel du régiment de Chartres infante-
rie ; ce n'était qu'un titre honorifique, mais toutefois
c'était le début d'une courte et brillante carrière.
En novembre 1785, le duc devint colonel du
14e régiment de dragons.
Accompagné de ses frères Montpensier et Beau-
jolais, il se montra en uniforme de la garde nationale,
44 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
le 9 février 1791, dans la section de Saint-Roch,
et comme une preuve déplorable des principes ré-
volutionnaires qui s'étaient fait jour dans son jeune
esprit, malgré toutes les leçons de madame de Gen-
lis, lorsqu'il lut son nom sur le registre, il effaça
tous les titres de noblesse dont on l'avait décoré,
et inscrivit le titre de citoyen de Paris.
Ce moyen de popularité aurait été employé, dit-on,
dans le dessein de favoriser sa candidature au poste
de commandant du bataillon de Saint-Roch ; si la
chose est, sa tentative échoua.
Enfin l'ordre fut donné à tous les colonels de
rejoindre l'armée ; le duc de Chartres se rendit à
Vendôme, et là, accompagné de M. Peyre, son ami
fidèle et éprouvé, il se mit à la tête de son régi-
ment. Sous les armes, il chercha à oublier la poli-
tique et à n'être rien autre qu'un soldat; il avait
l'habitude de dire qu'il était un des soldats de la
France, et qu'elle ne leur demandait que leur bras
et leur existence, et non leur opinion.
Il observa la discipline, devint un exemple d'or-
dre, et s'attira le respect et la confiance de tous
ceux qu'il commandait.
Une seule fois cependant il revint à sa politique,
et chercha une popularité temporaire en adhérant
à l'impulsion de l'époque relative à la suppression
ROI DES FRANÇAIS 45
des emblêmes nobiliaires ; il déclara dans un club
des constitutionnels de Vendôme qu'il était trop
partisan de l'égalité pour ne pas avoir reçu avec
transport le décret qui supprimait ces emblèmes,
le reste de sa déclaration fut dans le même esprit ;
environ quarante ans après, celte circonstance lui
revint à la mémoire lorsqu'on lui criait : « A bas
les lys d'Orléans ! A bas les lys des Bourbons ! »
Et des maçons armés de leur ciseau et de leur
marteau durent effacer les lys au Palais-Royal.
Cependant le jeune duc se distingua par des actes
de justice, de bienveillance et d'humanité ; tantôt
en arrachant un prêtre à la fureur d'une multi-
tude sanguinaire; tantôt en sauvant la vie d'un
homme qui se noyait, et en tout temps en prenant
soin de la santé et du bien-être du soldat.
C'est ainsi que ses défauts politiques furent ra-
chetés par ses vertus et ses qualités personnelles.
En août 1791, le duc de Chartres vint à Valen-
ciennes avec son régiment, et y passa l'hiver. Com-
mandant de la place; il en remplit les devoirs avec
zèle et habileté.
Son frère, Montpensier, servait en même temps
que lui à l'armée du Nord, lorsqu'ils furent rejoints
par leur père et leur jeune frère, le comte de Beau-
jolais, qui n'avait encore que douze ans.
46 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Ce fut sous les ordres du duc de Biron, un des
amis de son père, que le duc de Chartres fit son
début sur le champ de bataille. — A cette époque,
le duc de Biron commandait une division de l'armée
du Nord, à Valenciennes et à Maubeuge.
La campagne s'ouvrit à la fin d'avril 1792 à Bous-
sec et Guaragnon, et le duc de Chartres cueillit ses
premiers lauriers à Quiévrain en ralliant une divi-
sion de l'armée qui sur de fausses alertes s'était
retirée à Valenciennes.
Sous le maréchal Luckner, il se distingua aussi
par la prise de Courtrai, mais la retraite de son
chef d'état-major l'empêcha de profiter de tous les
avantages de la victoire.
Qui pourrait ne pas admirer les singuliers hasards
de la vie aventureuse de Louis-Philippe?
Comme il servait sous Luckner, ce maréchal fut
remplacé par Kellermann, depuis duc de Valmy.
« Ah? Monsieur, dit Kellermann, en examinant
d'abord le duc de Chartres, je n'ai pas encore eu
l'honneur de rencontrer un aussi jeune officier-gé-
néral ; comment êtes-vous parvenu sitôt au grade
de généra]?»
Pour la plupart des jeunes gens de son âge, la
question aurait pu être embarrassante, mais il n'en
fut pas ainsi pour le jeune duc, et avec autant de
ROI DES FRANÇAIS. 47
promptitude que de présence d'esprit, il répliqua
en faisant allusion à son père :
« Comme fils de celui qui fit de vous un colonel."
Le maréchal fut si ravi de cette réponse, qu'il
prit la main du jeune duc et lui exprima sa satis-
faction de la rencontre.
Le duc de Chartres est roi aujourd'hui, et le fils
du duc de Valmy est un des plus éclairés et des plus
vigoureux opposants dans la Chambre des pairs.
En juillet 1792, le corps législatif ayant déclaré
à l'unanimité la patrie en danger, et appelé à la
frontière tous les Français en état de porter les
armes, la France réunit plusieurs armées et trente-
trois mille hommes restèrent à Sedan sous le com-
mandement de Dumouriez.
Le duc de Chartres fut choisi pour être gouver-
neur de Strasbourg, mais il répondit :
« Je suis trop jeune pour rester enfermé dans
une citadelle ; je supplie qu'on m'accorde la faveur
de faire partie de l'armée active. »
Sa demande fut accueillie, et le jeune prince
servit sous Dumouriez.
Ce fut dans le mois de septembre 1792, que se
donna la bataille de Valmy ; le duc s'y distingua tel-
lement qu'il aima toujours depuis à rattacher son
nom à cet évènement mémorable.
48 HISTOIRE DE L.-P. D'ORLÉANS,
Il commandait douze bataillons d'infanterie et
déploya tant de bravoure et de valeur que dans
son rapport, le général Kellermann s'exprimait
ainsi :
« Embarrassé dans le choix parmi ceux qui ont
fait preuve de bravoure, je ne citerai particulière-
ment que M. Chartres, et son aide-de-camp M. Mont-
pensier ; leur extrême jeunesse a rendu leur sang-
froid d'autant plus remarquable, qu'il se manifes-
tait au milieu d'une des plus effroyables canonnade
qu'on ait jamais entendu. »
Le duc de Chartres était non-seulement coura-
geux, mais il aimait la guerre ou pour mieux dire
l'action; aussi le commandement des nouvelles le-
vées en stationnement à Douai lui ayant été offert,
il refusa cet honneur et préféra les fatigues du
camp retranché à la vie, comparativement douce,
d'une bonne garnison.
Ayant obtenu du gouvernement de rester dans la
ligne, le prince rejoignit l'armée de Dumouriez qui
s'avançait sur la frontière à l'ouverture d'une cam-
pagne active.
Le général partagea son armée en deux ailes de
trente-quatre bataillons chaque, et l'aile droite fut
confiée au jeune duc; c'est à cette époque de sa vie
qu'eut lieu la célèbre bataille de Jemmapes, à la-
ROI DES FRANÇAIS. 49
quelle Louis-Philippe se plaît souvent à se reporter,
et dont à bon droit il s'enorgueillit le plus.
Depuis que Louis-Philippe est monté sur le trône,
il s'est propagé une foule de caricatures, de bons
mots et de chansons satyriques pour tourner en
ridicule les batailles de Valmy, de Jemmapes ; mais
ceux qui connaissent l'histoire mémorable des
guerres de la révolution, et surtout ceux qui peu-
vent se souvenir de l'effet que ces deux batailles
ont produit sur l'esprit public, ne partageront pas
cet injuste dénigrement, ils soutiendront au con-
traire avec raison que ces évènements lurent grands,
remarquables et décisifs.
Les chasseurs à cheval et le bataillon de Mons
qui faisaient partie de l'aile droite, ont sauvé l'armée
française de la plus inévitable déroute, au moment
où la victoire des Autrichiens ne paraissait pas dou-
teuse. Chassés de toutes leurs positions, les Autri-
chiens prirent la fuite, abandonnèrent leur artille-
rie et laissèrent le champ de bataille de Jemmapes
couvert de leurs morts.
A Anderlacht, Tirlemont et Varroux, de nou-
veaux succès vinrent assurer la réputation du duc
de Chartres, et couvert de lauriers, il quitta les
quartiers d'hiver de l'armée de Belgique pour vi-
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