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Histoire d'un chien , écrite par lui-même et publiée par un homme de ses amis...

De
220 pages
Mme Masson (Paris). 1802. In-12, XVI-202 p., fig..
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ROBERT 1989
HISTOIRE
D'UN
CHIEN,
É G R I T E PAR LUI-MÊME.
AVIS.
IL n'y a d'Édition avouée que celle
dont les exemplaires sont signés par l'Edi-
teur , lequel poursuivra les Contrefacteurs
conformément à la Loi.
Deux Exemplaires ont été déposés à 1a
Bibliothèque nationale.
HISTOIRE
D' U N
CHIEN,
Ecrite par lui-même , et publiée
par un Homme de ses Amis.
OUVRAGE CRITIQUE, MORAL
ET PHILOSOPHIQUE.
Orné de trois jolies gravures.
A P A R I S ,
Chez Made. MASSON, éditeur et libraire , rue de
l'Echelle , n°. 558 , au coin de celle Honoré.
A N X. — 1802.
AUX LECTEURS.
Hi S T OI RE d un chien ,
écrite par lui-même !
J'entends déjà beaucoup de
personnes s'écrier : Est-ce
qu'un chien parle? Est-ce
qu'un chien sait écrire? —
Oui, le chien a son langage ,
et il exprime sa pensée par
des signes différens des nôtres
à la vérité, mais plus faciles
peut-être à comprendre. II ne
s'agit que de lire dans ses yeux
et de suivre tous ses mouve-
mens, mais comme cet ani-
mal est non-seulement le plus
digne d'entrer en société avec
VJ AUX LECTEURS.
l'homme , qu'il le surpasse
encore ( j'ose le dire ) par la
perfection et la délicatesse du
sentiment, l'homme pétri d'a-
mour-propre et d'orgueil ne
voit qu'avec dédain les quali-
tés morales qui le distinguent,
et semble reprocher au créa-
teur d'avoir donné à d'autres
individus une portion aussi
immense d'intelligence , de
facultés et de ressources.
Esope et le bon Lafontaine
n'ont-ils point fait parler tous
les animaux? Eh bien quand
on supposerait que cet ouvrage
n'est qu'un apologue, meblâ-
mera-t-on de l'avoir publié,
s'il renferme quelques vérités
utiles , s'il corrige quelques
AUX LECTEURS. vij
hommes, en les amusant ,
s'il peut seulement faire
naître l'idée de détruire cette
foule d'abus, cette tyrannie
dont on accable si injustement
l'être intéressant qui né de-
mande qu'à nous sacrifier sa
vie.
Ce n'est point l'histoîre na-
turelle du chien que je pré-
tends offrir ici, je me garderais
bien d'une pareille entreprise
après l'immortel Buffon et
tous nos célèbres zoographes ,
je ne publie que les avantures
arrivées à un chien ; qu'on lui
passe las réflexions philoso-
phiques qu'il sera à même de
faire, ces réflexions ne seront
pas toujours celles d'un chien,
viij AUX LECTEURS.
j'avoue, qu'entraîné par les
circonstances , je ne me suis
pas continuellement borné
aux froides fonctions d'un ré-
dacteur. Je ne ferai point un
long avant-propos pour prou-
ver la bonté et Putilité de ce
livre, assez d'autres s'occupe-
ront du soin de me juger, et
mordi ont s'ils trouvent à mor-
dre , je me crois seulement
obligé, avant d'entrer en ma-
tière , et pour j ustifier au moins
ce qui paraîtrait invraisem- '
blable , de remettre sous les
yeux de mes lecteurs, la des-
cription charmante que M. de
Buffon a donnée du caractère
et des facultés intellectuelles
du chien
AUX LECTEURS. ix
« Le chien , indépendam-
» ment de la beauté de sa
» forme, de la vivacité, de la
» force, de la légèreté , a
» par excellence toutes les
» qualités intérieures qui peu-
» vent lui attirer les regards
» de l'homme ; un naturel
» ardent , colère, même fé-
» roce et sanguinaire , rend
» le chien sauvage redoutable
» à tous les animaux et cède
» dans le chien domestique
» aux sentimens les plus doux,
» au plaisir de. s'attacher et
» au désir de plaire. Il vient
» en rampant mettre aux
» pieds de son maître son cou-
» rage, sa force , ses talens ,
» il attend ses ordres pour en
X AUX LECTEURS.
" faire usage, il le consulte,
» il l'interroge , il le supplie,
» un coup d'oeil suffît, il en-
» tend les signes de sa volonté,
" il a comme l'homme toute
» la chaleur du sentiment, il
» a de plus que lui, la fidélité,
» la constance dans ses affec-
» tions. Nulle ambition , nul
» intérêt, nul désir de ven-
» geance ; nulle crainte que
» celle de déplaire, il est tout
» zélé, toute ardeur, et toute
» obéissance. Plus sensible au
» souvenir des bienfaits qu'à
» celui des outrages , il ne se
» rebute point par les mauvais
»traitemens, il les subit, les
»oublie, ou ne s'en souvient
»que pour s'attacher davan-
AUX LECTEURS. Xj
»tage. Loin de s'irriter ou de
» f uir, il s'expose de lui-même
»à de nouvelles épreuves ,
» il lèche cette main, instru-
» ment de douleur qui vient
» de le frapper , il ne lui
» oppose que la plainte , et la
«désarme enfin par la pa-
»tience et la soumission.
» Plus docile que l'homme ,
» plus souple qu'aucun des
" animaux , non-seulement
» le chien s'instruit en peu de
" teins , mais même il se con-
« forme aux mouvemens, aux
" manières,à toutes les habi-
" tudes de ceux qui lui com-
" mandent;il prend le ton de
" la maison qu'il habite;
» comme les aures dômes-
XÍj AUX LECTEURS.
" tiques , il est dédaigneux
" chez les grands et rustre à
" la campagne : toujours em-
" pressé pour son maître et
" prévenant pour ses seuls
" amis, il ne fait aucune at-
" tention aux gens indiíférens,
" et se déclare contre ceux
" qui, par état, ne sont faits
" que pour importuner; il les
" connait aux vêtemens, à la
» voix , à leurs gestes , et les
" em pêche d'approcher. Lors-
" qu'on lui a confié pendant
" la nuit la garde de la
" maison, il devient plus fier
" et quelquefois féroce. II
» veille, il fait la ronde, il
" sent de loin les étrangers, et
» pour peu qu'ils s'arrêtent en
AUX LECTEURS. Xiij
" tentant de franchir les bar-
".rières, il s'élance, s'oppose,
" et par des aboyemens réité-
» rés, des efforts et des cris
" de colère , il donne Pa-
" larme, avertit, et combat.
" Aussi furieux contre les
" hommes de proie , que
" contre les animaux carnas-
" siers , il se précipite sur eux,
" les blesse, les déchire, leur
" ôte ce qu'ils s'efforçaient
" d'enlever ; mais content
" d'avoir vaincu, il se repose
" sur les dépouilles , n'y
" touche pas même pour sa-
" tisfaire son apétit, et donne
" en même-tems des exem-
" ples décourage, de tempé-
» rance et de fidélité . . . .
XÎV AUX LECTEURS.
" .le
" chien fidèle à l'homme con-
" servera toujours une portion
" de l'empire , un degré de
" supériorité sur les autres
" animaux , il leur com-
" mande, il règne lui-même
" à la tête d'un troupeau, il
" il s'y fait mieux entendre
" que la voix du berger; la
" sûreté , l'ordre et la disci-
" pline sont les fruits de sa vi-
" gilance et de son activité ,
" c'est un peuple qui lui est
" soumis, qu'il conduit, qu'il
" protège , et contre lequel il
" n'emploie jamais la force
" que pour y maintenir la
" paix.
» . ... . L'on peut dire
AUX LECTEURS. XV
" que le chien est le seul
"3 animal dont la fidélité soit
" à l'épreuve , le seul qui
" connaisse toujours son maî-
" tre et les amis de la maison ,
" le seul qui, lorsqu'il arrive
" un inconnu , s'en apper-
" çoive , le seul qui entende
" son nom et qui recon-
" naisse la voix domestique,
" le seul qui ne se confie point
" à lui-même, le seul qui,
" lorsqu'il a perdu son maître
" et qu'il ne peut le trouver,
" l'appelle par ses gémisse-
" mens, le seul qui, dans un
" voyage long qu'il n'aura
" fait qu'une fois, se sou-
" vienne du chemin et re-
" trouve la route , le seul
XVJ AUX LECTEURS.
" enfin dont les talens natu-
" rels soient évidens , et
" l'éducation toujours heu-
" reuse ".
HISTOIRE
D'UN
CHIEN,
ÉCRITE PAR L UI-MÊME.
T A NT de bêtes ont écrit leur vie ,
pourquoi n'écrirais-je pas la mienne?
Jeune , j'ai fait des folies ; vieux , je
me suis comporté en chien raison-
nable; jeune ou vieux , le coeur n'a
jamais eu de part aux fautes dans
lesquelles les mauvais exemples ont
pu m'en traîner. J'ai peu de choses
graves à me reprocher; la modestie
2 HISTOIRE
devrait m'engager à passer sons si-
lence le bien que j'ai à dire de moi ,
mais quand on écrit sa vie, on est
obligé de tout révéler ; si je cachais
mes belles actions , le but de mon ■
travail serait manqué , puisque je ne
le fais que pour servir de modèle à
mes petits neveux et pour empê-
cher les chiens qui me liront ( je
veux parler de ceux qui savent lire )
de tomber dans les pièges où je me
suis laissé prendre.
O vous , jeunes carlins ! qui folâ-
trez sans cesse autour des robes flot-
tantes de vos maîtresses; vous, char-
mans épagneuls , si fiers de vos lon-
gues soies ! vous , superbes danois ,
qui dévancez hardiment les chars
les plus rapides , et semblez affron-
ter les colosses orgueilleux qui les
traînent ; vous , frileuses levrettes,
fidèles caniches, pauvres barbets, do-
D UN CHIEN. 3
gues redoutables, bassets adroits,
vous , surveillans infatigables des ti-
mides troupeaux , vous chiens et
chiennes de toutes les races et de tous
les pays , n'aboyez point contre moi,
si je tente un pas que personne de
vous n'a osé faire, je remets en vos
pattes cet ouvrage , où vous trouve-,
rez plus d'un portrait , mon style ne
sera pas éloquent , mais naïf, sim-
ple comme la vérité que je veux pein-
dre. C'est le coeur qui conduira ma
plume.
- Je ne commencerai pas, comme
tous les faiseurs de romans, par vous
dire le nom de mon père ; je ne le
connaîs point, je ne l'ai jamais con-
nu ; je pourrai vous raconter seule-
ment ce que la chronique canine rap-
porte sur ma naissance.
Un roi plus malheureux que cou-
pable , venait d'être détrôné par son
4 HISTOIRE
peuple (1) , ses ennemis ne se con-'
tentant pas de lui ôter la couronne ,
voulurent encore lui arracher la vie.
Ils lui firent donc un crime du pou-
voir qu'il avait tenu de ses ancêtres ;
ils lui intentèrent un procès, et le
précipitèrent avec sa famille dans une
prison obscure et mal-saine. L'infor-
tuné monarque accusé, trahi par
ceux qui lui avaient juré rattachement
le plus inviolable , n'eut plus assez
de force pour opposer la voix de l'in-
nocence aux vociférations des déla-
teurs. II n'avait pas seulement un ami
(i) Ce trait, dont il n'est pas fait mention
dans l'histoire d'Angleterre, était bien digne
pourtant d'y obtenir une place. Il nous a été
rapporté et certifié par le petit-fils d'un vieux
militaire , qui a assisté au supplice de Charles
Ier. Ce qu'il y a de très sûr, c'est que Charles
Ier. aimait beaucoup les chiens ; dans tous
les tableaux où ce Monarque est représenté ,
on l'a peint toujours entouré de ces fidèles
animaux ( Note de l' Editeur. }
D' UN CHIEN. 5
dans le sein duquel il eût pu déposer
ses peines. Les vêtemens les plus
grossiers remplacèrent la pourpre; un
pain noir , trempé de ses larmes , de-
vint sa nourriture , enfin il n'avait
plus d'un roi que la grandeur d'ame ,
qui seule rend ce titre précieux.
Dans cette cruelle agonie, atten-
dant tous les jours la mort, par quel
être croira-t-on qu'il fut consolé ? .
Par une chienne. Flore ( c'était son
nom) avait été élevée à la cour,
mais n'en avait pas contracté les
vices. Flore, quoique chienne favo-
rite du prince , détestait l'égoïsme et
l'ambition des courtisans : elle avait
eu sous ses yeux trop d'exemples de
leur perfidie , pour n'être pas bien
convaincue que la main qui voulait la
caresser en présence de son maître
l'eût étranglée avec autant de plaisir ,
si elle n'eût été que la chienne d'un
6 HISTOIRE.
simple porte-faix. Aussi mordait-elle
quelquefois les flatteurs. Les petits
pages jouaient plus aisément avec
elle, parce que ceux-ci trop jeunes
encore pour être ambitieux, n'avaient
aucun intérêt de déguiser leur jeu.'
La main flétrissante qui avait brisé
le sceptre, avait aussi renversé le
palais du souverain. Dans ce désor-
dre affreux , Flore avait perdu de vue
son bienfaiteur ; mais bientôt la re-
connaissance la conduisit aux portes
verrouillées de sa prison. Je dis la
reconnaissance , car nous autres
chiens, c'est presque toujours ce sen-
timent qui nous guide , les hommes
Font sèchement nommé instinct.
— Revenons à Flore.
Vingt geoliers , plus brusques les
uns que les autres, l'avaient durement
re poussée à coups de pied ou de bâ-
ton; labonne bête ne se décourageais
D' U N CHIEN. 7
point; retournant toujours à la charge,
elle recevait de nouveaux coups ;
mais elle avait le secret pressentiment
qu'elle réussirait à force de persévé-
rance et de fermeté. Elle savait que
celui qui a créé les hommes a créé
aussi les chiens , et qu'il récompense
la fidélité , la vertu partout où elles
se trouvent. Trois jours se passèrent;
elle n'avait encore ni bu , ni mangé.
L'oeil fixé sur les verroux , l'oreille
dressée au moindre bruit, l'espérance
la soutenait, la nourrissait. Enfin le
quatrième jour , prête à expirer de
faim, de douleur , après avoir lassé
la barbarie de ses persécuteurs , elle
pénétra heureusement dans la prison
de son maître,
Quelle joie ! quel ravissement elle
éprouva en revoyant celui dont elle
avait été si long-temps séparée ! elle
lui léchait les mains , les pieds , il ne
8 HISTOIRE
lui manquait que la parole. Ses yeux ,
sa queue , tous ces mouvemens ex-
primaient ce transport, ce délire que
nous cause la vue d'un objet cher que
nous croyions perdu. Le bon mo-.
narque sensible à tant de caresses , ne
put s'empêcher de laisser couler quel-
ques larmes. II pressa contre son sein
la fidelle Flore,
Pauvre animal, lui dit-il , tu
ne m'as point oublié , toi, tu ne m'as
point trahi ! tes caresses sont du
moins sincères!.... Mais eux où
sont-ils? que font-ils? ils savent bien
pourtant que le crime veille , qu'on
travaille à ma perte , que demain
peut-être Ah pauvre animal !
tu soulages mon infortune, tous ceux
qui se sont dit mes serviteurs, mes
amis, sont bien loin de te ressembler,
tu ne m'as point fait de serment,
mais tu ne m'en es que plus attachée.
L'excès
D' UN CHIEN. 9
L'excès du plaisir produit souvent
autant de mal que l'excès du cha-
grin ; Flore succombant à son émo-
tion, au saisissement violent qui venait
de la surprendre, tomba comme ina-
nimée aux pieds de son maître , mais
le prince allarmé, craignant de perdre
celle qui devait adoucir l'ennui de sa
captivité, se hâta de lui prodiguer
tous les secours qui étaient en son
pouvoir. Flore.revint à la vie , son
oeil en se rouvrant chercha aussitôt
l'oeil de son bienfaiteur, le roi lut
dans ce regard attendrissant, un je
te remercie qui valait mieux que toutes
les adulations des courtisans qui l'a-
vaient; entouré.
; Tout ceci n'explique pas encore
comment j'ai été créé et mis au
monde; cependant vous devinez bien
déjà que j'ai eu le bonheur d'avoir
Flore pour mère, et que je dois être
10 HISTOIRE
fier de ma naissance. Oui, Flore m'a
porté dans ses entrailles , m'a nourri
de son lait, mais je n'en suis pas moins
un enfant du malheur. Ecoutez tou-
jours ce que rapporte la chronique.
Des commissaires , des geoliers
bien insolens , bien grossiers , ve-
naient trois fois par jour visiter la
prison du prince , à l'effet de s'assurer
s'il ne cherchait pas les moyens: de
s'évader. Lorsque Flore les entendait
venir, elle allait bien vite se coucher
sous une petite table couverte d'un-
mauvais tapis, afin de ne point voir
les figures atroces dont ils étaient
porteurs. En se dérobant ainsi à leur si
regards , elle mettait un frein à la
colère dont elle se sentait animée , la
prudence lui disait de se contenir,
seule elle n'aurait pu lutter contre
quatre ou cinq sbires.
— Si je m'avise ( pensait-elle. sage-
D'UN CHIEN. Il
ment) d'en mordre un aux jambes,
les autres me feront sauter du haut
■en bas de la tour. Je ne craindrais
pas de mourir, mais alors je ne rever-
rais plus mon malheureux maître, ce
serait pire que la mort.
Cette conduite modérée lui con-
serva sa place , sans la mettre à l'abri
des dangers dont elle était envi-
ronnée. Un jour que l'h'eure de la
visite était arrivée , un gros vilain
chien de commissaire s'introduisit
dans la chambre du roi , et furetant,
flairant partout, parvint bientôt à
découvrir la retraite de l'aimable
Flore, la favorite lui plut, il le lui
dit à l'oreille et n'en reçut aucune
réponse favorable. Flore avait trop
d'honneur et de délicatesse pour se
mésallier avec un chien de commis-
saire, ennemi juré de son maître,
mais il fallut céder à la force , le
12 HISTOIRE
prince n'osant point élever la voix
en sa faveur. Le commissaire , plus
inepte et plus brutal que son chien ,
riait de la vaine résistance de Flore
et de la supériorité du mâtin. Enfin
Flore fut vaincue et ce qui mit le
comble à son désespoir, c'est qu'elle
s'apperçut bientôt qu'elle était mère.
Le chagrin n'avança ni ne recula le
terme où elle devait mettre bas. Cinq
petits innocens surent les fruits de
son infortune. J'étais de cette portée,
mes frères ou soeurs subirent l'arrêt
ordinaire prononcé contre de faibles
créatures qu'on ne veut point élever.
On les jetta à l'eau , et moi, comme
j'étais le seul qui eusse de la ressem-
blence avec ma mère, on me laissa
tranquillement sucer son lait.
A peine j'eus les yeux ouverts, que
ma gentillesse, mes espiégleries me
gagnèrent les bonnes grâces du roi;
D'UN C H I E N . 13
je mordais les bouts de ses souliers,
je grimpais après ses jambes , j' a-
boyais, je faisais le petit lutin. Hélas!
je ne savais pas qu'en devenant si ai-
mable, j'allais attirer l'attention des
ennemis du monarque, et faire tomber
sur ma mère un déluge de désola-
tions. Comme on s'apperçut que le
prince s'amusait de mes folies, on lui
ôta bientôt l'objet qui pouvait le dis-
traire quelquefois du tableau de ses ca-
lamités. Quel rafinement de barbarie !..
Ah que n'étais-je alors ce Cerbère
redoutable qui défend l'entrée du
sombre manoir ! monstres altérés de
sang ! bourreaux de l'innocence! vous
n'auriez point échappé à ma triple
tête; en vous dévorant, du moins ,
j'aurais sauvé les milliers de victimes
que vous avez sacrifiées à votre am-
bition , à votre frénésie.
Un des geoliers de la tour me
14 HISTOIRE
trouva donc gentil , et m'arrachant
sans pitié aux tendres caresses de l'a-
mitié , à la mamelle nutritive de ma
mère, il m'emporta en jurant et me
donna à sa femme , vieille mégère ,
dont les yeux caverneux, le nez rouge
et bourgeonné, la bouche garnie de
cloux de giroffle , la lèvre supérieure
ornée de sales moustaches , me saisi-
rent d'épouvante et me jettèrent dans
des convulsions qui firent craindre
pour ma vie. Tout jeune que j'étais,
je sentis la différence de ma situation ,
et j'attendis patiemment que je fusse
Tin peu grandi pour abandonner une
condition qui n'était pas faite pour
moi. Le fils de la chienne favorite
d'un roi, manger les restes dégou-
tans d'un geolier, de la plus vile des
créatures ! Mais contre la force nul
ne peut, c'est un proverbe aussi an-
cien chez les hommes que chez les
D'UN CHIEN. 1 5
bêtes, quand j'aurais fait le démon ,
on m'aurait appliqué vingt-cinq
coups de fouet sur les reins, sur les
oreilles , sur les yeux , car les geoliers
ne regardent jamais où ils touchent,
ils frappent un chien , comme on
assomme un boeuf. C'était bien assez
déjà de servir de jouet à l'enfant de
ma vieille furie. Oh le vilain en-
fant ! quand j'y pense encore, mes
nerfs se crispent, je fais entendre de
ces longs glapissemens , que les
bonnes femmes ont appelé signes de
mort. II me prenait par les pattes de
derrière et me suspendait ainsi la tête
en bas. M' avisais-je de crier, il me
cognait le nez contre le mur; tantôt il
me faisait faire la culbute; tantôt il
me pinçait ou m'approchait trop près
du feu. Plus souvent, et ce supplice
n'était pas le moins cruel, il m'atte-
lait à son petit charriot, et alors les
l6 HISTOIRE
coups de baguette ou de manche à
balay pleuvaient sur moi comme la
grèle , il m'attachait une corde au
cou, et s'en servant comme de guides,
il imitait les cris des cochers, n'ou-
bliant jamais de contrefaire leurs
gestes. Si par malheur j'embarrassais
les roues du carrosse dans une chaise
ou dans les pieds du lit, la chambre
retentissait de sa fureur. Il apellait sa
maman , son papa,les porte-clefs , les:
commissionnaires de la prison ; tout
le monde croyait l'enfant dans la che-
minée, tout le monde accourait en
allarmes ; il ne s'agissait que d'une
ficelle embrouillée , alors l'un tirait à
hue , l'autre à dia , je me gardais bien
de me plaindre, mais je souffrais le
martyre. — Oh le vilain enfant! Oh.
Ie vilain enfant ! je ne cesserai de le
répéter, les enfans de geolier sont bien
dignes de leurs pères.
D' U N CHIEN. 17
Avant d'aller plus loin , disons
cominent Flore a terminé sa triste
carrière.
Les factieux étaient parvenus à:
répandre la terreur, quelques sujets ,
encore sincèrement attachés au parti
du roi , auraient pris sa défense ,
mais le crime exhalait partout son
impureté , on se bornait à le plaindre
et l'on gardait le silence. Enfin il
arriva , ce jour de deuil et de désola-
tion. Le monarque fut arraché de sa
prison, pour être mené sur un vil écha-
faud. Flore suivit les satellites , ac-
compagna le cortège jusqu'au lieu du
supplice et eut la douleur de voir
tomber la tête de son maître. Quel
spectacle pour elle ! le coup qui
frappa l'infortuné prince retentit
dans ses entrailles et lui fit pousser
de longs gémissemens. Flore avait
toujours été témoin de la conduite
18 HISTOIRE
irréprochable du roi, elle ne con-
cevait pas ce qui avait pu le rendre
coupable aux yeux de toute une
nation.
— Hélas ! ( disait-elle en elle-
même ) les cruels ont profité de sa
bonté pour le perdre. Je ne le vois
que trop à présent , celui qui com-
mandeaux hommes ne doit être juste,
humain , qu'autant qu'il a su leur
donner des chaînes qu'ils ne poissent
briser. Il est beau d'être vertueux
mais c'est lorsqu'on a bien affermi
sa puissance. O mon maître ! je n'ai
pu te sauver, je ne te survivrai pas.
Flore versa des larmes , car n'en
doutez pas , vous qui vous croyez les
êtres les plus parfaits de la nature
nous pleurons comme vous , avec
cette différence , que nous n'affectons
jamais une fausse douleur. Flore versa
des larmes de regret et de désespoir
D'UN C H I E N. 19
L'échaffaud disparut, elle n'en quitta
point la place. Un pavé , teint du
sang précieux de la victime , s'offrit à
ses yeux, elle ne s'en éloigna plus un
instant, elle voulut expirer sur cette
goutte ineffaçable, qui semblait avoir
réjailli pour elle. La faim, la soif,
l'intempérie de l'air, rien ne la fit
changer de résolution. Des hommes
que le sort malheureux d'un roi puis-
sant avait justement attristés venaient
contempler en gémissant l'endroit où
les tigres s'étaient disputés ses dé-
pouilles. Ils voyaient Flore attachée
à là terre , ils lui offraient des secours :
Flore levait sa tête déjà appesantie ,
et après leur avoir témoigné sa grati-
tude par un regard touchant, elle la
laissait retomber sur le javeson son
oeil demeurait fixé.
Mille curieux accoururent pour
admirer ce rare exemple de fidélité
20 HISTOIRE
les bourreaux même du monarque
grossirent la foule, et blessés d'un
tableau qui relevait l'énormité de leurs
crimes,osèrent profaner le sanctuaire
de l'amitié , de la reconnaissance ;
mais avant que les monstres ne fus-
sent parvenus à mettre le comble à
leur ignominie , Flore rendit le der-
nier soupir.
O la meilleure des chiennes ! ma
mère, combien de fois j'ai envié ton
trépas ! Je rends graces au mortel gé-
néreux qui a recueilli tes restes ina-
nimés , et qui en les ensevelissant
dans son jardin, à l'ombre d'un aca-
cia , a senti qu'une chienne comme
toi n'était point faite pour être traînée
dans la boue, ou dans les tombereaux
de la voierie.
Homme sensible ! ce fut toi sans
doute aussi qui célébras son nom par
cette complainte touchante qui ho-
D'UN CHIEN. 21
nore ton coeur , et ferait croire volon-
tiers que tune devais point naître sous
l'enveloppe que tu portes !
FLORE,
o u
LA CHIENNE FAVORITE D'UN ROI.
COMPLAINTE
DÉDIÉE A L H U M A N I T É.
1er. COUPLET.
Accusé faussement ,
Un roi bon , magnanime ,
De son trône descend,
Poursuivi par le crime.
Sans égard pour son rang ,
En prison on le traîne ,
On l'outrage, on l'enchaîne ,
Ou demande son sang.
I I.
Du faîte des grandeurs ,
Réduit à la misère ,
,, Où sont mes serviteurs ?
Dit-il, j'étais leur père !
22 HISTOIRE.
,, Chacun dans ces momens
,, M'abandonne, m'oublie ,
,, je perdrai donc la vie ,
,, Sans revoir mes enfans !
I I I.
Élevée à sa cour ,
Une chienne fidelle
L'entend , vole à sa tour ,
Pour lui prouver son zèle.
,, O bon maître ! O bon roi ,
Semblait-elle lui dire,
,, Pour toi seul je respire ,
,, Que je meure avec toi !
I V.
Étonnante leçon
Pour les grands de la terre î
Flore c'était le nom
D'une bête si chère.
Ému par sa pitié,
Le monarque s'écrie :
,, Une fois dans ma vie
,, j'ai connu l'amitié
V.
L'arrêt est prononcé ,
Et réchaffand s'apprête ,
D' U N CHIEN. 23
Lé prince délaissé
Y va porter sa tête.
Compagne du malheur ,
Flore le suit encore ,
La hache tombe Et Flore
Expire de douleur.
V I.
De cent héros fameux
Morts aux champs de la gloire ,
Les noms pareront mieux
Les fastes de l'histoire.
Je les chante souvent ,
Leur vertu nous honore... .
Mais quand je chante Flore,
Je peins le sentiment.
VENONS maintenant à ce qui me
regarde ; je suis bâtard ; je ne crains
pas de l'avouer dans un siécle où les
préjugés sont à moitié détruits, mais
je vous ai dit que je ressemblais à ma
mère, j'ai donc comme elle le poil
long et blanc parsemé de taches noi-
24 HISTOIRE
res , les oreilles couchées , la queue
assez courte.; car je ne sais par quelle
barbarie on m'en a coupé les trois
quarts ; les yeux bruns , et la bouche
garnie de dents qui font honte à l'i-
voire. Lorsque j'avais l'honneur de
jouer avec le prince, il m'appelait son
petit zozo ; ce nom me flattait, il
peignait la familiarité, la bonté du
maître de Flore , mais lorsque l'impi-
toyable geolier me porta à son infer-
nale moitié, la vieille Sibille crutavoir
trouvé un trait de génie en m'appe-
lanl Filou.
— Filou !. . . voilà bien le dérè-
glement de l'esprit humain ! Parce
qu'il avait plu à la sotte femme d'un
imbécille geolier de m'appeller Filouf
chacun me prenait pour un voleur,
Paraissais-je quelque part, on serrait,
on cachait tout : combien de fois
mon nom m'a valu de mauvaises au-
D'U N CHIEN. 25
baines ! Lorsqu'un perfide chat avait
dérobé quelque chose dans la mai-
son, vîte On accusait Filou, et Filou
payait les pots cassés. II en est de
même d'un sage ministre entouré de
fripons. Indigné de tant d'injustices
et m'appliquant en vain à démentir
par une conduite sans reproche, la ré-
putation qu'on me faisait , en un mot
ne gagnantrienà rester honnête chien,
je pris un beau jour la résolution de
voler tout comme un autre.
— Voyons , me disais-je en moi-
même , ce monde est si bisarre , peut-
-être me considérera-t-on davantage,
si je m'écarte des principes de la pro-
bité. — Je sentais bien au fond toute
la fausseté de ce raisonnement , mais
m'appercevant que beaucoup de la-
quais avaient quitté la livrée pour en-
dosser la dépouille de leurs maîtres ,
et jouissaient impunément des fruits
26 HISTOIRE
de leur intrigue et de leur escroquerie,
tandis que l'homme probe, réduit aux
haillons de la misère , ne rencontrait
plus un appui, je me décidai à m'en'
graisser aux dépens des autres. C'est
une des fautes que j'ai à me reprocher,
mais alors j'étais jeune , malheureux
comme les pierres , maigre comme un
coucou, on m'aurait compté les o
comme à un clerc de procureur, o
à un enfant d'hôpital ; je voyais de
poulardes bien grasses, des gigot
bien tendres me passer sans cess
sous le museau, et je n'en avai
que le fumet. J'aurais voulu que le
alouettes me fussent tombées toute
rôties, dans ma faim canine je les a
rais avalées comme des mouches
autorisé par mille affreux exempl
du renversement de la morale, je lais
sai de côté les scrupules , et je déro
bai tant, qu'en moins de deux mû'
D UN CHIEN. 27
j'acquis l'embonpoint d'un gouver-
neur de province , ou d'un commis
qui a passé trente ans dans les finances.
Je n'en recevais pas moins de tems en
tems des coups de bâton , mais je m'y
habituai comme un recors , et je mar-
chai la tête levée, comme le parvenu le
plus déhonté. Tant de bonheur de-
vait avoir une fin , mon étoile n'était
pas heureuse , je me brouillai avec le
geolier d'une manière qui faillit me
coûter la vie. Ayant remarqué un
matin que sa chère moitié serrait dans
une espèce de buffet une douzaine de
grives toutes piquées , lardées et
embrochées , je sonnai le projet de
n'en par laisser une , et je réussis.
Comment ?. . . Dites que les chiens
n'ont pas de l'esprit. Pendant qu'elle
était occupée à contempler l'appétis-
sante brochette , et qu'elle semblait
jouir d'avance du plaisir que lui pro-
28 HISTOIRE
mettait son dîner , je m'approchai de
son aimable enfant, certain que je ne
resterais pas long-tems auprès de lui
sans recevoir quelques-unes de ces
caresses , dont j'ai déjà parlé. Le pe-
tit butord ne tarda point en effet a
me pincer le bout de l'oreille , je le
mordis si fort au doigt qu'il jetta les
hauts-cris. La tendre maman quitte
son poste, accourt en effroi , voit là
main du poupon ensanglantée , cher-
che le coupable. „. . Le coupable étail
loin. Au milieu de la confusion, jt
m'étais emparé des bienheureuses
grives ; et profitant du passage que me
laissait une porte ouverte , j'étais allé
me réfugier ' sous le lit-de-camp du
corps-de-garde, où trois invalides
ronflaient comme des tambours
mouillés par la pluie. Ce n'était pas
le tout , en tirant à moi les petits oi-
seaux, j'avais entraîné la belle tasse
D' U N CHIEN. 29
de porcelaine de la geolière , la seule
qu'elle possédât,et dont son auguste
époux lui avait fait présent à sa fête, le
jour de Ste. Ildéfonte. La tasse de son
côté avait heurté une tire-lire de terre,
remplie des économies du geolier , et
toutes deux tombant avec fracas sur
le carreau , venaient de se briser de
compagnie Nouvelles alarmes , nou-
veaux cris ! On se hâte, on s'em-
presse. Ici c'est un enfant qui suce
■son doigt et accuse Filou ; là c'est
une femme qui hurle et accuse Filou ;
par terre des débris de porcelaine et
de terre cuite qui accusent Filou ; des
pièces éparses qui attendent de nou-
veaux maîtres. L'argent excite la pre-
mière compassion : quatre grands
gaillards , porte-clefs ou commission-
naires , feignant de s'émouvoir , em-
pochent tout ce qu'ils trouvent et
plaignent de tout leur coeur leur pau-
30 HISTOIRE
vre maîtresse. Le geolier arrive. C'est
bien un autre sabat. Plus de tire-lire,
plus d'argent !
— La femme. -— Plus de grives!
— L'enfant. — II m'a mordu !
Les porte-clefs qui ont fait leurs
orges s'évadent, le geolier bat l'en-
fant, bat la mère, brise sa pipe,
s'arrache la moustache Et moi
je n'ai pas encore perdu un coup de
dent. La rumeur cependant s'étend
bientôt jusques dans le corps-de-
garde, c'est-là que j'entends les dé-
tails que je viens de donner.
— On me cherche, dit l'un, pour
me faire passer le goût des grives.
—Ce pauvre Filou ! dit l'autre en
me plaignant, il a fait son métier.
— Que diable aussi ! ajoute un
troisième soldat qui cherchait à ras-
sembler une prise de tabac au fond 1
de sa boîte de cuir bouilli. —Les
D' U N CHIEN. 31
geoliers doivent - ils manger des
grives, quand nous ne mangeons
nous autres que de la vache enragee ?
Le tumulte s'accroît, j'entends la
voix tonnante de mon maître ;
— Vous n'avez point vu Filou ,
s'écrie-t-il, écumant de rage ?
II furete, il examine , il se baisse,
il m'apperçoit !. . .je suis perdu !
Non , je ne suis point perdu, grâce
à une jambe de bois qui me sert
de plastron. Le geolier s aime d'une
bûche, et dans son premier mouve-
ment , la lance sur moi de toutes ses
forces. Le rondin frappe la jambe de
bois qui vole en éclats et va réveiller
l'invalide à qui elle appartient. L'in-
valide jure , tempête , jette sa giberne
à la tête du meurtrier et lui crêve un
oeil, tout cela n'est que l'affaire d'un
moment. Pour moi, témoin de ce
spectacle, transi de peur, je veux
32 HISTOIRE
m'acculer contre le mur.. . . O mira-
cle ! une planche pourrie placée pour
cacher une ouverture que le tems des-
tructeur avait faiteàlamuraille, tombe
et m'offre tout-à-coup un. passage
salutaire. Quoiqu'étourdi par cetévé-
nement imprévu , je ne perds pas la
carte , je ne perds pas mes grives t/ il
m'en restait encore cinq. On amène au
même instant un prisonnier , la pre-
mière grille s'ouvre, je m'échappe à
travers les jambes des gardes qui.
escortent la voiture , et semblable à
un lièvre qu'un chasseur mal-adroit
a manqué , la queue baissée ,
les oreilles dressées , j'enfile trois
ou quatre rues avant de regar-
der derrière moi. J'arrive à une-
fontaine , je m'y désaltère , jereprends
ma proie , et fier comme un général
d'armée qui a vaincu l'ennemi , je
fais ainsi près d'une lieue de chemin.
La
D' U N CHIEN. 33
La lassitude me gagne , je m'arrête
dans un tas de pierre où j'apperçois
une jeune chienne caniche prête à
mettre bas. Elle n'avait d'embonpoint
que celui de la maternité , ses muscles
perçaient sa peau, et son air languis-
sant me disait que quatre grives ré-
habiliteraient un peu son estomach.
J'aborde la malheureuse , nous lions
connaissance. je lui raconte mon
aventure, elle me fait part de ses
chagrins et je la console en lui aban-
donnant ce qui restait à la brochette.
Dire que nous devînmes en quelques
minutes les meilleurs amis du
monde , cela se devine. Le malheur
rapproche les chiens comme les hom-
mes , et il n'y a rien de tel qu'un bon
repas pour faire naître l'intimité. C'est
en vuidant le broc que les pères font
des mariages,qu'un vieux militaire ra-
conte ses exploits. C'est en mangeant
3
54 HISTOIRE
le dindon de la St.-Martin que les
familles brouillées se racommodent,
Plus d'un banqueroutier a racom-
modé sa fortune en aiguillettant un
canard aux navets , et enfin, comme
dit le proverbe , les gueux se raccom-
modent à l'écuelle.
Rosette ( c'était le nom de l'infor-
tunée caniche) est touchée de mes
procédés, et cherche par des caresses
à me témoigner sa reconnaissance,
Ventre affamé n'a point d'oreilles. Le
mien était suffisamment repu pour
deux jours, mais le troisième. . ...II
fallait battre le pavé, c'est ce que je
lui observai , en la priant de faire
trève à ses complimens.
— Hélas , me répondit-elle , dans
son langage, ( car nous parlons aussi,
d'une autre manière à la vérité que
les hommes , mais nous nous enten-
dons et les hommes souvent ne s'en-