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Histoire de Bossuet : évêque de Meaux (5e éd.) / par F.-J. Lafuite,...

De
241 pages
J. Lefort (Paris). 1867. Bossuet, Jac-Bén.. VIII-240 p. : planche ; In-12.
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HISTOIRE
DE
BOSSUET
0 *
, PARIS
RUE DES SS - PERgS , 30
LIL L E
L L. LEKORT, ÉDITEUR À
B OM U E T
lu- i 2. 1rc' série
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LE CARDINAL GIRAUD. Ín-So. portrait.. 3.
LE CARDINAL DE BÉRULLE. rn-12.. 85
LE CARDINAL BELLARMIN. in-12. 30
LE P. LACORDAIRE. in-So. portrait. 2 50
LE CURÉ D'ARS : M. Vianney. in-4°. 3
- in-li. 75
M. DESGENETTES, curé de N.-D. des Victoires, in-12. » 75
Mgr AUVERGNE, archevêque d'Icône. in-8°.. 2 50
MODÈLES les plus illustres dans le sacerdoce. in-So.. 2 50
LES PRÉLATS les plus illustres de la France. in-8°.. 2 50
BRYDAYNE, missionnaire, in-12. 1 »
Mgr DE CHEVERUS, archevêque de Bordeaux, in-18. - 30
LE PRINCE ALEXANDRE DE HOHENLOHE. in-18.. » 30
LE MARTYR DE LA CHARITÉ, in-i8.. 30
LE PÈRE DES MALHEUREUX, in-18. ■ 60
VERTUS ET BIENFAITS du clergé de France, in-i8. - 60
VERTUS ET BIENFAITS des missionnaires, in-18 » 60
Mgr DE QUÉLEN, archevêque de Paris, in-12.. 30
M. OLIER, curé de Saint-Sulpice. in-12.. 30
LE BON PASTEUR : Mgr Affre. in-18. » 30
L'APOTRE DES NÈGRES : le P. Claver. in-18. » 30
JEAN FISHER, évêque de Rochester. in-18.. » 30
HISTOIRE
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ÉVÉOUE DE ME A U X
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uteur de V Histoire de Fénelon.
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LIBRAIRIE 'DE J. LEFORT
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LILLE
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pais L'ÉGLISE N.-DÀJIÏ
-, PARIS
rue des Saints-Pères, 30
J. MOLLIE, LlBRA.litE-GÉ RANT
Propriété et droit de traduction réservés
PRÉFACE
Le nom de Bossuet est tellement associé à celui de
Fénelon, la gloire de ces deux illustres prélats est telle-
ment unie et inséparable, que l'on ne parlera jamais de
l'un sans rappeler l'autre ; et le second aura toujours sa
part dans le tribut d'éloges que l'on ne pourra refuser au
premier. D'après cette considération, il semble qu'ayant
écrit la Vie de Fénelon, nous ne faisons que remplir un
engagement tacite en écrivant celle de Bossuet, et qu'on
eût été en droit, si nous y avions manqué, de nous
demander les raisons de notre silence, ou de nous repro-
cher une espèce d'injustice ou de partialité.
Quelques personnes, entraînées sans doute par des pré-
ventions qu'un peu de réflexion ou qu'un peu plus de
lumières dissiperait, affectent de représenter Bossuet et
Fénelon comme deux rivaux. Mais rien n'est moins fondé
que cette assertion également injurieuse à l'un et à l'autre
de ces deux grands hommes. Quel eût été l'objet de leurs
prétentions et de leur rivalité ? Exempts tous deux d'am-
bition et de vanité ; éloignés de tout esprit d'intrigue et
de parti, comme de tout désir de grandeur et d'éléva-
tion; ne sachant rien demander pour eux-mêmes, ni pour
leurs proches, ni pour leurs amis, lors même qu'ils étaient
à la source des grâces ; l'un ne sollicitait que pour les
protestants et les nouveaux convertis, l'autre que pour
VI
les malheureuses victimes de la guerre; l'un n'usait de
son crédit que pour assurer les triomphes de la vérité,
l'autre n'en voulait avoir que pour servir l'humanité;
l'un n'ambitionnait que d'être enterré aux pieds de ses
saints predecesseurs, l'autre ne pouvait souffrir l'idée
d'être séparé du troupeau confié à ses soins et auquel il
s'était entièrement dévoué.
Il est vrai qu'on les vit divisés d'opinions dans la fameuse
querelle du quiétisme. Mais tous ceux qui ont parlé de
cette controverse n'en ont pas connu l'importance, et
l'on peut assurer que parmi ceux qui se sont établis juges
en cette matière, il s'en est trouvé beaucoup qui étaient
loin de la posséder assez pour être en état de rendre jus-
tice au zèle et à la droiture des intentions des deux illus-
tres prélats entre lesquels la discussion devint si vive.
Quand Rome eut décidé ce grand procès, Bossuet ren-
dit franchement et noblement hommage à la soumission
exemplaire et à la résignation de Fénelon; il fit plus, il
chercha à se rapprocher de lui et à renouer les liens
d'une amitié qui avait longtemps paru inaltérable.
Ils brillèrent tous les deux par leurs talents ; mais ce
fut dans des genres si différents, que leurs productions
ne peuvent être comparées, loin qu'on puisse supposer ces
deux beaux génies animés de quelque esprit d'émulation
ou de rivalité. L'aigle de Meaux foudroie l'hérésie, pro-
clame le triomphe de la mort, dévoile le néant de toutes
les grandeurs, montre tous les hommes et tous les évé-
nements dans la main de la Providence. La riante imagi-
nation du cygne de Cambrai embellit de ses charmes les
matières les plus abstraites, trouve le chemin du cœur
quand on croit qu'il ne s'adresse qu'à l'esprit, déguise les
austères leçons de la sagesse sous d'agréables fictions, et
enseigne le grand art de régner dans des récits enchan-
teurs.
Fénelon employa dans l'éducation du duc de Bour-
VII
gogne, plusieurs ouvrages que Bossuet avait composés
pour celle de M. le Dauphin. Est-ce ainsi qu'agissent
des ennemis ou des rivaux? Et comment l'auteur du
Discours sur l'histoire universelle eût-il pu envier le
Télémaque, dont il ne vit que les premières pages?
Quelques ennemis de la gloire de Bossuet lui ont re-
proché, les uns la fameuse déclaration de l'assemblée
du clergé de 1682, les autres l'espèce d'enthousiasme
avec lequel il s'est eiprimé sur la révocation de l'édit de
Nantes dans l'oraison funèbre du chancelier Letellier. Les
détails que l'on trouvera dans la Vie de Bossuet, le justi-
fieront sur ces deux prétendus griefs, aux yeux de tout
lecteur sage et non prévenu. Et, pour ce qui regarde ce
dernier point, nous citerons ici un passage remarquable
de la notice que M. Dussault a mise en avant de l'oraison
funèbre du chancelier Letellier :
« Les quatre articles du clergé de France parurent en
1683, et fondèrent ce qu'on appelle les libertés de l'Eglise
gallicane, dans un milieu également éloigné de la ser-
vitude ultramontaine et de la licence hérétique. Cette
œuvre, à laquelle le chancelier contribua beaucoup, était
devenue d'autant plus nécessaire, qu'entre l'hérésie et le
point fixé par les quatre articles s'étaient glissées de nou-
velles opinions qui étaient un nouveau danger; sans elles,
peut-être la déclaration du clergé français n'aurait pas eu
lieu ; et sans cette déclaration que la politique, dans ses
balancements calculés, a pu vouloir compenser par la
révocation de l'édit de Nantes, il est possible que cet édit
n'eût pas été révoqué, comme il le fut deux ans après.
Les protestants de France avaient joui de ce grand bien-
fait pendant près d'un siècle : accordé par Henri IV en
1598, il fut retiré par Louis XIV au bout de quatre-vingt-
sept ans. Les catholiques en jetèrent des cris de joie. Le
vieux chancelier fit éclater ses transports et versa des
larmes d'allégresse en scellant de ses mains mourantes
VIII
cette fameuse révocation. Bossuet la célèbre avec un en-
thousiasme presque lyrique, presque pindarique , dans
l'oraison funèbre de Letellier. Mais la sagesse tout en-
tière du dix-huitième siècle s'est élevée contre cette
grande mesure, elle a crié au fanatisme ; si elle avait
montré moins de haine contre le christianisme en géné-
ral, son jugement serait d'un plus grand poids : elle a
tracé des descriptions très-pathétiques et très-vraies des
infortunes cruelles et des douleurs amères d'une partie
très-intéressante de la population, forcée de quitter le
royaume, d'abandonner ses foyers, d'aller gémir sur des
rives étrangères ; mais elle a jeté un voile sur les plaies
profondes que le protestantisme avait faites à la France ;
elle a couvert officieusement le sein déchiré, les entrailles
sanglantes de la patrie ; elle a tu les maux que l'on pou-
vait redouter encore; elle a invoqué la liberté de con-
science, comme si aucun droit, aucune liberté, aucune
franchise, devait être invoquée avec autant d'intérêt gé-
néral , avant le bien public. Henri IV disait que les rois
devaient ressembler aux pharmaciens, qui font de salu-
taires médicaments avec des vipères. Louis XIV craignait
l'hydre et l'écrasa d'un seul coup. Ceux qui n'ont aperçu
dans la révocation de l'édit de Nantes qu'un mouvement
de zèle religieux ont la vue bien courte. »
« C'est un grand et noble spectacle, dit encore Dussault,
que celui de la vie de Bossuet : l'imposant évêque de
Meaux est un de ces personnages extraordinaires dont
l'histoire ne se sépare point de l'histoire du siècle où ils
vécurent, et qui semblent représenter toute l'époque où le
Ciel voûlut les placer. » Il le regarde comme un de ceux
que le Ciel a destinés à être, si l'on peut s'exprimer
ainsi, les chefs de l'humanité.
2
«
BOSSUET
«o»
LIVRE PREMIER
Naissance de Bossuet. - Ses premières études. — Il entre
au collége de Navarre. - Sa première thèse de philosophie.
— Il prêche à l'âge de séize ans. — Thèse de bachelier. — Bossuet
se prépare à sa licence. — Il reçoit le sous-diaconat, puis le
diaconat. — Il soutient sa sorbonique. — Il est nommé archidiacre
de Metz. — Il reçoit le bonnet de docteur et la prêtrise. — Sa
retraite à Saint-Lazare. — Il s'établit à Metz. —Ses rapports avec
les protestants. - Il établit à Metz des conférences ecclétiastiques.
— Exposition de la doctrine catholique. — Conversion.
Bossuet naquit à Dijon 1, le 27 septembre 1627 ,
de Bénigne Bossuet et de Magdeleine Mochette. Il fut
1 Une souscription a été ouverte en 1853 pour l'érection d'une
statue de Bossuet dans sa ville natale ; cet hommage, quoiqu'un
peu tardif, si l'on considère le temps écoulé depuis sa mort, n'en
prouve pas moins que les siècles n'ont fait que confirmer et ac-
croitre la renommée de cet illustre prélat. (NOTE DE L'ÉDITEUR.)
10 BOSSUET
baptisé le 29, dans l'église paroissiale de Saint-Jean
de la même ville, et reçut sur les fonts baptismaux
les prénoms de Jacques-Bénigne. Les hommes ordi-
naires ont besoin de trouver dans l'illustration de
leurs ancêtres une ressource pour donner du relief à
leur mérite personnel, ou quelquefois même pour y
suppléer; cet avantage était inutile à Bossuet. Son
nom cependant n'était pas sans éclat : sa famille,
originaire de la petite ville de Seurre en Bourgogne,
occupait depuis longtemps un rang distingué dans
la magistrature et la noblesse de cette province.
Le cardinal de Richelieu venait de créer, en 1633,
le parlement de Metz ; il voulait donner à ce cprps un
chef recommandable par des services, par des talents
et par des vertus, et ce fut Antoine de Bretaigne ,
oncle maternel du père de Bossuet, qui, réunissant
tous ces titres, fut nommé premier président du par-
lement de Metz. Ce respectable magistrat avait puis-
samment contribué , du temps de Henri IV, à faire
rentrer la ville de Dijon, et par suite toute la pro-
vince de Bourgogne, sous l'obéissance d'un prince si
chéri de la nation.
Le père de Bossuet, qui n'avait pu entrer dans le
parlement de Dijon, parce que le grand nombre de
ses parents qui en étaient déjà membres, avait formé
pour lui un titre d'exclusion, suivit à Metz son oncle
Antoine de Bretaigne, et siégea en qualité de doyen
des conseillers dans le parlement qu'on venait d'é-
riger dans cette ville. Antoine de Bretaigne, en ap-
pelant son neveu dans cette compagnie naissante, y
introduisait un membre dont les vertus et la science
devaient attirer sur elle, dès son origine, le respect
et la considération.
LIVRE 1 ii
Bossuet n'avait que six ans lorsque son père alla
s'établir à Metz. Il fut laissé à Dijon , et confié, avec
un de ses frères, aux soins d'un oncle 1 en qui il
trouva un second père. Cet oncle, si digne de ce dé-
pôt précieux, et si capable par ses principes et par
ses lumières de le faire fructifier, garda le jeune Bos-
suet dans sa maison ; il l'attirait souvent dans sa bi-
bliothèque, pour lui inspirer de bonne heure le goût
de l'étude, et l'envoyait chaque jour au collége des
Jésuites, dont il était voisin, pour y suivre son cours
d'humanités.
Le jeune Bossuet ne tarda pas à faire paraître les
grandes et heureuses dispositions dont le Ciel l'avait
doué. Il se montra studieux et sérieusement appliqué
à ses devoirs, dans un âge où les enfants n'ont ordi-
nairement du penchant que pour les jeux et les amu-
sements frivoles. Il avait à peine dix ans que déjà il
sentait les beautés d'Homère et de Virgile, et sa mé-
moire n'étant ni moins sûre ni moins heureuse que
son goût était pur et délicat, il retenait sans peine
les traits les plus brillants de ces grands maîtres,
et il les récitait avec un feu qui décelait son génie
naissant.
Ramené tous les ans à Dijon, par le désir d'y re-
voir, pendant un court séjour, les plus chers objets
de son affection, le père de Bossuet, dont le cœur
avait éprouvé une si douce émotion en apprenant les
étonnants progrès de son fils, fut à portée de voir par
lui-même que les récits qu'on lui en avait faits n'é-
taient point exagérés. Il craignait cependant de se
laisser entraîner à de trop grandes espérances et de
1 Claude Bossuet, frère ainé de Bénigne Bossuet, homme du
premier mérite, conseiller au parlement de Dijon.
42 BOSSUBT
présumer trop avantageusement d'un mérite qui s'an-
nonçait avec tant d'éclat ; mais il ne lui fut plus pos-
sible de renoncer à une si flatteuse perspective,
lorsqu'une circonstance amenée par le hasard lui fit
voir ce qu'était son lils, lui dévoila la précoce soli-
dité de son jugement et de son goût, et lui fit pres-
sentir les destinées qu'il serait appelé à remplir. Le
jeune Bossuet, à peine arrivé en seconde ou en rhé-
torique , trouve un jour une Bible latine dans le
cabinet de son père; il lit rapidement quelques pages
de ce livre qui lui-paraît un trésor; il demande la
permission de l'emporter. Dès qu'il peut le feuilleter
, en liberté, l'admiration et l'enthousiasme s'emparent
de son âme : il voit les plus éclatantes beautés des
écrivains profanes pâlir à côté de ce texte divin; on
ne peut plus le lui arracher; il en fait ses plus chères
délices. Bossuet fut tellement ému de cette heureuse
découverte, que jamais il n'oublia le sentiment vif et
profond qu'il en avait éprouvé; et, dans sa vieillesse,
au milieu de ses amis, il se plaisait à en rappeler le
souvenir.
Les Jésuites, si attentifs à peupler leur ordre
d'hommes de mérite et à les choisir de bonne heure
parmi leurs élèves les plus distingués, voyaient avec
plaisir le jeune Bossuet faire l'ornement de leurs
écoles, et se flattaient peut-être qu'il ferait un jour
la gloire de leur institution. Dans l'espoir où ils
étaient de le fixer parmi eux, ils chargèrent son pro-
fesseur de rhétorique de chercher à pénétrer ses dis-
positions à cet égard. Bossuet, sans rien promettre,
consulta ses parents. Ils furent d'un autre avis, et
jugeant qu'il ne fallait rien négliger pour développer
des talents qui s'annonçaient d'une manière si bril-
LIVRE 1 13
lante, ils l'envoyèrent à Paris pour y faire sa philo-
sophie et terminer ses études. Il avait alors quinze
ans. Déjà il appartenait à l'Eglise par plus d'un titre.
Il avait été tonsuré en 1635 , et nommé en 1640 , à
l'âge de treize ans, chanoine de la cathédrale de
Metz.
Ce fut en 1642 que Bossuet fut envoyé à Paris. Son
arrivée dans cette ville eut cela de remarquable , que
ce fut le même jour où l'on y vit'entrer comme en
triomphe le cardinal de Richelieu, vainqueur de
tous ceux qui avaient osé lui résister, mais mourant
et porté par ses gardes dans une chambre carrée où
étaient son lit, une table et une chaise pour son se-
crétaire. Ses porteurs ne marchaient que nu-tête,
quelque temps qu'il fît; on élargissait, pour son
passage, les portes des villes et des maisons, lors-
qu'elles étaient trop étroites, en abattant des pans
entiers de murailles. Cet appareil frappa vivement
Bossuet, et cette époque, suivie de très-près de la
mort du cardinal, lui servit dans la suite à rappeler
dans leur ordre divers événements qui se rattachaient
à celui-ci.
Ses parents le placèrent au collége de Navarre,
dont le grand-maître était Nicolas Cornet, docteur
célèbre à cette époque par sa piété, son savoir et son
autorité dans les matières de religion. A peine Bos-
suet fut-il dans cette maison, que le docteur Cornet,
distinguant tout le mérite d'un tel élève, s'attacha
particulièrement à lui. Il ne voulut point confier à
d'autres le soin de le diriger dans sa conduite et dans
ses études, et il se plut à l'éclairer et à le guider
avec une bonté tout à la fois grave et touchante, qui
inspirait au disciple, avec le goût de la science et de
--14 BOSSUET
la vertu, l'amour du maître. Maître chéri, pour le-
quel Bossuet conserva toute sa vie l'attachement le
plus profond et le plus respectueux.
Les succès ne furent pas moins grands que l'at-
tente et les promesses. Le jeune Bossuet surpassa en
peu de temps tous ses émules, et les laissa tous bien
loin derrière lui, étonnés de sa course rapide, dans
une carrière où ils ne marchaient eux-mêmes qu'a-
vec effort. Mais ce qu'ils admiraient surtout, et ce
qui les charmait en même temps , c'était de voir ce
même Bossuet, si studieux, si appliqué, si rigide
observateur de tous ses devoirs, partager avec autant
de gaieté qu'aucun d'entre eux tous les divertisse-
ments qui leur étaient permis.
Bossuet avait appris, au collège des Jésuites de
Dijon, les éléments de la langue grecque avec assez de
développements pour s'y perfectionner de lui-même
dans la suite. Mais ce fut à Paris qu'il en fit une étude
approfondie; il s'y livra alors avec ardeur, et mêla
aux exercices de son cours de philosophie la lecture
des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Il enrichit sa mé-
moire des morceaux les plus remarquables des poëtes,
des orateurs et des historiens d'Athènes et de Rome.
Il ne se lassait point d'admirer la sublimité d'Homère
et la douceur de Virgile. Et ceux qui l'ont connu dans
un âge avancé, l'ont entendu bien des fois avec plaisir
retracer les vives impressions que ces grands modèles
avaient faites sur lui dans sa jeunesse. Mais sa lecture
favorite était toujours la Bible. Il ne trouvait rien
dans les autres livres qu'il pût y comparer. L'Ecriture
et les lettres saintes furent toujours son occupation
principale.
Les principes de Descartes commençaient à être en
LIVRE 1 15
faveur lorsque Bossuet débuta dans ses études phi-
losophiques. Ce système lui plut, et il le soutint avec
goût. Cependant il ne se livra que médiocrement aux
sciences physiques et mathématiques, qu'il ne parut
avoir fait entrer que comme accessoires dans le plan
de ses études. Il ne s'en occupa que sous les rap-
ports que ces sciences peuvent avoir avec celle de la
religion, et dans les points où elles s'y rattachent.
Toutefois il eut toujours de l'estime pour les savants
mathématiciens, et ce fut souvent un plaisir pour lui
de les entendre développer les hautes théories qui leur
servaient à résoudre les problèmes les plus difficiles.
Bossuet avait seize ans lorsque, en 1643, il soutint
sa première thèse de philosophie, qui fut dédiée à
M. de ciospéan, évêque de Lisieux. Ce prélat, né
d'une famille noble , mais pauvre , du Hainaut, s'é-
tait élevé par son propre mérite. Ses talents pour la
chaire et ses vertus l'avaient porté à l'évêché d'Aire
en Gascogne, puis à celui de Nantes et ensuite à
celui de Lisieux. Il avait été nommé aumônier et
conseiller de la reine Marguerite, étant évêque d'Aire;
ses emplois, ses dignités, sa prudence lui donnaient
un grand crédit à la cour. Frappé des grandes dis-
positions et du rare mérite qu'annonçait le jeune
Bossuet, il devint l'un de ses plus zélés protecteurs.
La thèse dont il avait accepté la dédicace eut un tel
éclat, que l'université crut pouvoir se glorifier d'un
si brillant élève, et bientôt tout Paris retentit de son
nom et de ses éloges.
Bossuet avait un proche parent ( François Bossuet,
cousin germain de son père 1) secrétaire du conseil
1 François Bossuot était fils d'André Bossuet, qui s'était établi
à Auxonne en 1607.
16 BOSSUET
des finances, qui, généralement estimé, se trouvait
en rapport avec tout ce que la ville et la cour offraient
de plus distingué par le rang ou par le mérite. Ce fat
ce parent qui l'introduisit à l'hôtel de Nevers, et le
présenta à Mme de Plessis-Guénégaud) fille du maré-
chal du Plessis-Pratllin et femme du secrétaire d'Etat,
chez qui se réunissait la société la plus brillante et
la plus éclairée.
Le marquis de Feuquières, alors gouverneur de
Verdun, et mort en 1688, à Madrid, où il était am-
bassadeur, s'intéressait vivement aux succès de Bos-
suet, dont il avait eu occasion de connaître le père
dans ses voyages à Metz. Il parla à madame et à ma-
demoiselle de Rambouillet de ce jeune ecclésiastique
qui s'annonçait comme un prodige, et ses éloges
firent naître un désir ardent de le voir : M. de Feu-
quières alla même jusqu'à assurer que ce brillant
élève était doué d'une si grande richesse de pensées
et d'une telle facilité d'expressions, qu'il serait en
état de prêcher d'abondance et sans aucun secours
étranger sur tel sujet qu'on voudrait lui proposer.
Le défi en fut accepté. On alla sur-le-champ quérir
Bossuet au collège de Navarre. Il était sept heures du
soir quand il arriva à l'hôtel de Rambouillet. On
l'enferma seul et sans livres, et on lui donna un sujet
de sermon qui devait être prononcé après quelques
instants de réflexion et de recueillement. A onze
heures il parut devant la brillante et nombreuse as-
semblée qui était avide de l'entendre; cette assem-
blée était composée des plus beaux esprits du
royaume. Le jeune orateur étonna ce redoutable audi-
toire par un sermon qui fut couvert d'applaudisse-
ments et qui excita l'admiration générale. Ce fut à
LIVRE 1 17
cette occasion que Voiture dit qu'il n'avait jamais
entendu prêcher ni si tôt ni si tard. Ce bon mot, trop
cité peut-être, augmenta encore le bruit avec lequel
se répandit un fait si propre à étendre la réputation
naissante de Bossuet.
Le docteur Cornet s'affectionnait de plus en plus à
un élève qui faisait tant d'honneur à la maison de
Navarre, et craignait que la Sorbonne, enviant un
sujet aussi distingué, ne tentât de le lui enlever; il
résolut de l'attacher immédiatement à la société dont
il était le chef. Bossuet se vit ainsi, à l'âge de vingt
ans, admis dans la corporation du collége de Navarre
avant même d'avoir soutenu sa thèse de bachelier,
ce qui était contre la règle. Il fallait être bachelier en
théologie pour obtenir cette admission. Mais le doc-
teur Cornet crut devoir en cette occasion, et en fa-
veur d'un sujet aussi méritant, déroger à l'usage et
aux règlements. Bossuet se montra digne de cette ex-
ception , en remplissant peu de temps après, de la
manière la plus brillante et la plus distinguée, la for-
malité au-dessus de laquelle son maître l'avait fait
passer.
Il soutint en 1648 sa thèse de bachelier, et la
dédia au grand Condé, gouverneur de la province de
Bourgogne. Ce prince connaissait déjà le nom de
Bossuet, et voulut témoigner sa bienveillance au par-
lement de Dijon en acceptant la dédicace de cette
thèse. L'époque en fut remarquable, ainsi que la pré-
sence du grand Condé, qui voulut y assister, accom-
pagné d'un nombreux cortége de seigneurs de la cour
et de ses plus illustres compagnons d'armes. On était
au moment où la paix de Westphalie allait se con-
clure ; le jeune prince de Condé avait déjà rendu son
18 BOSSUET
nom célèbre par les victoires de Rocroi, de Fribourg,
de Nordlingen et de Dunkerque. La thèse intéressa
tellement ce prince « qu'il fut tenté, à ce qu'il dit
lui-même plus d'une fois, d'attaquer un répondant
si habile et de lui disputer les lauriers mêmes de la
théologiel. » Bossuet adressa en cette occasion une
harangue au jeune héros qui semblait tenir entre ses
mains les destinées de l'Etat, et lui paya au nom de
la France le tribut de louange et d'hommage qui était
dû à ses victoires. Mais fidèle avant tout à la vérité,
dont il commençait à se montrer l'éloquent organe ,
il n'omit pas de dire au prince combien cette gloire
dont l'environnaient ses succès et ses lauriers était
vaine et périssable. Au reste, il ne faut pas qu'on
s'étonne de voir le grand Condé s'intéresser si vive-
ment à une thèse de théologie. Ce prince avait reçu
une éducation mâle, solide, grave et sérieuse,
comme on la donnait dans son siècle; il avait fait
une excellente philosophie, et n'était étranger à au-
cune des questions qui pouvaient faire le fond de cette
thèse. Il fut si touché et satisfait de la harangue de
Bossuet, que dès lors il lui accorda son estime et
son amitié, et lui conserva ces sentiments jusqu'à
son dernier soupir.
Chaque année, pendant les vacances, Bossuet fai-
sait à Metz de courtes apparitions; ses devoirs de
chanoine le rappelaient dans cette ville. Il y passa en
grande partie les deux ans d'intervalle qui devaient,
d'après les règlements de la faculté de théologie,
s'écouler entre sa thèse de bachelier et sa licence.
Son exactitude à remplir toutes ses obligations ecclé-
siastiques , la régularité de sa conduite, l'austérité
1 Eloge de Bossuet, par l'abbé Choisy.
LIVRE 1 19
même de ses moeurs , son assiduité à l'étude et à la
prière, firent hautement connaître et la gravité de
son caractère, et sa vive piété, et les éminentes dis-
positions qu'il apportait à l'état auquel il se sentait
irrésistiblement appelé. Tous les moments dont il
pouvait disposer étaient mis à profit pour l'appro-
fondir dans la science eclésiastique, et il a dit lui-
même que c'était à Metz qu'il avait le plus étudié les
saints Pères.
Il revint à Paris sur la fin de 1648 , après avoir
reçu le sous-diaconat des mains de l'évêque de
Langres, son diocésain. Dijon , à cette époque, n'é-
tait pas encore érigé en évêché et faisait partie du
diocèse de Langres.
Lorqu'il fut de retour dans la maison de Navarre,
les bacheliers de cette communauté le choisirent en
1649 pour leur procureur et leur économe. Bossuet
justifia leur choix, quoiqu'il n'eût point de goût
pour ces fonctions , dont les détails devaient peu
s'accorder avec la trempe de son génie. Mais il avait
des qualités qui lui avaient gagné l'estime et l'amitié
de tous ces condisciples, et c'est par l'exercice de
ces qualités précieuses qu'il répondit parfaitement
à leur confiance. Il fit même un trait qui honore son
caractère en même temps qu'il fait l'éloge de sa pré-
voyance. On était alors à l'époque où éclatèrent les
guerres de la Fronde et où l'on espéra réduire Paris
par la famine ; Bossuet, en bon et vigilant économe,
garda, pendant ce blocus, dans la ruelle de son
lit, quatre sacs de farine pour assurer la subsistance
des ses camarades.
Il retourna à Metz à la fin de 1649, et reçut alors
le diaconat. Son père le présenta au maréchal de
20 BOSSUET 1
Schomberg, qui était gouverneur de la province des
trois évêchés, et dont la résidence était à Metz.
Bossuet aima toute sa vie à témoigner combien la
mémoire de ce personnage était chère à son cœur ; -
étant évêque à Meaux, il ne passait jamais à Nanteuil,
où sa cendre était déposée, sans aller répandre
quelques prières et quelques larmes sur son tombeau.
Le temps de commencer sa licence étant arrivé,
Bossuet revint à Paris en 1650, et il eut l'avantage de
tetrouver encore dans le docteur Cornet les mêmes
soins, la même affection, les mêmes secours. Aidé
des lumières et des conseils de ce sage maître, il
fit, pendant les deux années que dura sa licence,
une étude approfondie de toutes les parties de la
théologie. Il se lia dans le même temps, comme
pour puiser à toutes le sources d'instruction qu'il
pouvait découvrir, avec le docteur de Launoy, c'é-
lèbre par sa haute érudition et sa vaste science. Si
ce docteur se rendit dans la suite répréhensible par
l'abus qu'il fit de ses recherches profondes et de ses
rares connaissances en les appliquant à une critique
hardie et quelquefois téméraire, il est à remarquer
que lorsque Bossuet, toujours avide d'instruction,
le cultivait pour profiter de ses lumières, cet homme
si passionné pour l'étude et les talents n'avait encore
attiré sur ses opinions aucune censure des supérieurs
ecclésiastiques.
Un accident peu important, mais qui fit du bruit,
et dont on se souvint longtemps dans la faculté
de théologie de Paris, donna lieu à Bossuet de déve-
lopper des talents qui semblaient n'appartenir ni
à son âge ni à sa position. Lorsqu'il soutint sa sor-
bonique ( thèse à laquelle tout licencié était tenu,
LIVRE i 21
et que l'on nommait ainsi parce qu'elle se défendait
toujours en Sorbonne), les prétentions du prieur
de Sorbonne et l'opposition des docteurs de la mai-
son de Navarre firent naître au sujet de cette thèse,
un procès dont la grand'chambre fut saisie. Bossuet,.
voyant avec peine la cause de la maison de Navarre
mal défendue par son avocat, demanda la permis-
sion de la défendre lui-même et plaida à l'instant
en latin. Son adversaire ne fut pas médiocrement
déconcerté par ce nouveau genre de plaidoirie. Les
conclusions de l'avocat général et l'arrêt de la cour
furent néanmoins pour le prieur de la maison de
Sorbonne, mais avec la restriction la plus hono-
rable en faveur de Bossuet, qui avait rendu à la cour
les preuves de sa suffisance.
Ainsi sa science et sa réputation croissaient avec
une extrême rapidité ; mais loin de se laisser éblouir
par ses succès, il n'y arrêtait point sa pensée, il
semblait même ne pas les apercevoir. Il aimait de
plus en plus la méditation et la retraite ; il se livrait
sans relâche aux études qu'il jugeait indispensables
dans la carrière qu'il avait embrassée. L'Ecriture
sainte et les Pères faisaient l'objet constant de ses
veilles et de ses travaux.
C'était l'usage, dans les facultés de théologie et
de médecine, de prononcer à la fin de chaque li-
cence un discours solennel que l'on appelait dis-
cours des paranymphes. C'était une harangue dont
l'orateur choisissait à son gré le sujet, et qu'il ter-
minait d'ordinaire par une pièce de vers moins
sérieuse et souvent égayée par quelques traits épi-
grammatiques. Bossuet, à la clôture de sa licence,
fut choisi par ses condisciples pour faire le discours
22 BOSSUET
des paranymphes. Il prit pour texte et pour sujet
une maxime qui fut comme la devise de toute sa
vie politique et religieuse : Craignez Dieu et ho-
norez le roi : Deum timete, regem honorificate.. Ce
qu'il y avait de remarquable dans ce choix, c'est
l'à propos des circonstances. On était dans le feu
des guerres de la Fronde, et Bossuet prêchait la
soumission au roi dans un moment où ce monarque
était écarté de sa capitale par des sujets rebelles et
factieux. Le jeune orateur montrait sans doute dans
cette occasion autant de courage que de mérite.
A peine Bossuet avait-il achevé sa licence , en
1652 , qu'il fut nommé archidiacre de l'église de
Metz, sous le titre d'archidiacre de Sarrebourg. Son
mérite seul le porta à cette dignité, et seul J'éleva
encore, deux ans après, à celle du grand-archidia-
coné de la même église.
Il reçut aussi dans la même année, 1652, l'ordre
de prêtrise et le bonnet de docteur. Rien n'est plus
remarquable que le sentiment religieux avec lequel
il se prépara à ces deux solennités, et la profonde
piété avec laquelle il les accomplit. Ce fut à ses
yeux l'une des plus importantes actions de sa vie,
que de recevoir le bonuet de docteur ; il regardait
cet acte comme la profession solennelle du dévoue-
ment le plus absolu de tout son être à la défense
de la vérité. Il en fut, toute sa vie, si pénétré,
que peu de mois avant sa mort, c'est-à-dire plus
de cinquante ans après le fait dont nous par-
lons, sa mémoire lui retraçait encore avec exactitude
les paroles qu'il prononça au pied de l'autel des mar-
tyrs en recevant du chancelier de l'université la
bénédiction et les pouvoirs apostoliques. Il n'en avait
LIVRE 1 23
point gardé la copie; les voici telles qu'il les dicta à
l'abbé Ledieu, son secrétaire.
1 Ibo, te duce, lœtus ad sanctas illas aras testes
fidci doctoralis quœ majores nostros toties audie-
runl;. ibi exiges à me pulcherrimum illud sanctissi-
mumque jusJurandum, quo caput hoc meum adducam
wciprêpter Chrùtum, meque integrum devovebo ve-
ritati. 0 vocem non jam doctwis, sed marlyris ! nisi
fêrte ea est convenienlia doctoris , quo magis mar-
tyr em decet. Quid enim doctor, nisi testis veri-
ULtis ? Quamobrem, ô summa paterno in sinu con-
certa veritas, quœ elapsa in terras teipsam nobis in
scripturis tradidisti, tibi nos totus obstringimu8.
tibi dedicatum imus quidquid in nobis spirat ; intel-
leciuri posthàc quàm nihil debeant sudoribus par-
cere, quos etiam sanguinis prodigos esse oporleat.
Bossuet voulut, pour se préparer à la prêtrise,
passer quelque. temps en retraite à Saint-Lazare,
maison qui était alors gouvernée par saint Vincent
de Paul, son pieux et bienfaisant fondateur. Bossuet,
pendant cette retraite, parfaitement soumis à la
discifline de saint Vincent de Paul, s'abandonna
1 J'irai, sous votre conduite, et plein de la plus vive joie, à
ces saints autels, témoins de la foi doctorale si souvent jurée par
nos saints prédécesseurs. Là vous m'imposerez ce noble et sacré
serment, qui dévouera ma tête à la mort pour le Christ, et toute
ma vie à la vérité. 0 serment non plus d'un docteur, mais d'un
martyr, si pourtant il n'appartient d'autant plus a un docteur
qu'il convient plus à un martyr 1 Qu'est en effet un docteur, sinon
un intrépide témoin de la vérité? Ainsi, ô vérité suprême, conçue
dans le sein paternel de Dieu, et descendue sur la terre pour te
donner à nous dans les saintes écritures, nous nous enchaînons à
toi tout entier, nous te consacrons tout ce qui respire en nous.
Et comment lui refuserons nous nos sueurs, nous qui venons de
jurer de lui prodiguer notre sang?
24 BOSSUET
entièrement à ses insinuations et à ses conseils, et
toute sa vie il se glorifia de l'appeler son maître. Il
reçut de lui, pour directeur, l'homme le plus simple
et le plus modeste de la congrégation de Saint-
Lazare; c'était un vertueux ecclésiastique nommé
Leprêtre, dont la vie était tout intérieure et cir-
conscrite par l'humilité la plus profonde. Le sage
instituteur voulait aussi apprendre à son jeune dis-
ciple, tout brillant de talent et de génie, que « les
hauteurs de l'esprit humain doivent s'abaisser de-
vant la vertu humble et cachée. » Bossuet, plein de
vénération pour ce pieux et simple ecclésiastique,
quittait souvent ses livres et ses travaux pour aller
jouir de ses sages et modestes entretiens. Il en parla
toujours avec l'accent du respect, de l'attachement
et de la reconnaissance.
Il fit éclater les mêmes sentiments dans un degré
plus haut encore pour saint Vincent de Paul, et
il paya à sa mémoire le juste tribut d'éloges qu'il
lui devait, lorsqu'au commencement du dix-hui-
tième siècle, on s'occupa à Rome de la béatification
de ce saint prêtre. « Plein de reconnaissance pour
la mémoire de ce pieux personnage, dit-il au pape
Clément XI, nous croyons devoir déposer dans votre
sein paternel le juste témoignage que nous lui ren-
dons. Nous déclarons que nous l'avons connu très-
particulièrement dès notre jeunesse ; qu'il nous a
inspiré par ses discours et par ses conseils, les sen-
timents de la piété chrétienne dans toute leur pu-
reté, et le véritable esprit de la discipline ecclé-
siastique; et aujourd'hui nous nous rappelons encore
dans notre vieillesse, avec un singulier plaisir , ses
excellentes leçons. Combien de fois n'avons-nous
i
LIVRE 1 25
3
pas eu le bonheur de jouir dans le Seigneur de sa
société et de ses entretiens ! Avec quelle édification
n'avons-nous pas contemplé à loisir ses vertus, son
admirable-charité , la gravité de ses mœurs, sa pru-
dence extraordinaire jointe à la plus parfaite sim-
plicité, son application aux affaires ecclésiastiques,
son zèle pour le salut des âmes ; sa constance et son
courage invincible pour s'opposer à tous les abus et
à tous les relâchements! etc., etc. »
Maintenant Bossuet a terminé ses études théolo-
giques : un nom déjà connu à la cour, la fortune
et l'amitié d'un oncle en crédit, une réputation déjà
célèbre, une figure noble, et tous les avantages d'un
extérieur prévenant et distingué, joints à tous les
agréments de l'esprit et à des talents supérieurs,
semblent lui assurer dans le monde les plus prompts
et les plus éclatants succès. Il lui suffit de s'y pré-
senter, le chemin lui sera facile pour arriver à la
gloire et à la fortune. Mais ce n'est point là qu'il se
sent appelé; des fonctions qui lui sont chères l'at-
tachent à l'église cathédrale de Metz; il s'empresse
d'y retourner, et là, dans le silence de l'étude et de
la retraite, il reprend ses travaux avec une nouvelle
activité.
Bossuet fit alors à Metz un séjour non interrompu
de six années. Pendant tout cet intervalle, il suivit
avec une exactitude rigoureuse tous les offices de la
cathédrale, et il édifia le public par son recueille-
ment et sa piété. Il ne laissait point à des chantres
gagés le soin de louer Dieu. Il chantait lui-même et
le faisait avec grâce. Sa voix était douce et grave en
même temps, et son chant était agréable et sonore.
Sagement économe de son temps, il ne sortait de son
26 BOSSUET
cabinet, il ne quittait ses travaux que pour aller à j
l'église, et il y revenait avec empressement aussitôt
qu'il était libre. Il ne se passait pas de jour qu'il ne I
chargeât la Bible de quelque note abrégée sur la !
doctrine ou sur la. morale. Le Nouveau Testament ï
était l'objet spécial de ses méditations -habituelles. Il j
regardait le Nouveau Testament comme « la source j
de toute piété et de toute doctrine. » A l'église ou j
dans ses voyages, il avait toujours l'Evangile à la j
main ; rentré dans son cabinet, il se mettait à écrire
rapidement les grandes pensées et les instructions 3
qu'il avait puisées dans ce livre divin. Montait-iL en 1
voiture , ne fût-ce même que pour une heure, il y
faisait mettre son Nouveau Testament avec son Bré-
viaire. Dans tous les temps de sa vie et dans tous les
lieux où il se trouva, il voulut constamment avoir 1
sur son bureau une Bible et une Concordance. « Je
ne saurais, disait-il, vivre sans cela. »
Il se livra aussi avec beaucoup d'application à l'é- 1
tude des Pères. Saint Chrysostôme lui paraissait le
plus grand prédicateur de l'Eglise. Il était charmé de
la profonde érudition d'Origène, de son style noble
et du caractère de candeur que respirent tous ses i
écrits. Il s'était pénétré de la doctrine de saint Alha-
nase et de saint Grégoire de Nazianze, qu'il mettait
au-dessus de tous les Pères grecs pour la connais- j
sance des mystères. Il étudia Tertullien , déplorant
ses erreurs , mais admirant la hauteur de ses pensées 1
et la fierté de son élocution. Saint Bernard le frappait �
par l'élévation de son esprit, et le touchait par son
onction et sa piété. Mais ce fut surtout à saint Au-
gustin qu'il s'attacha de préférence ; il y trouvait un
trésor de doctrine, le fonds le plus riche en grands
LIVRE 1 27
et heureux développements des principes de la mo-
rale, en un mot l'âme et la science de la religion. Il
avait une édition portative des principaux ouvrages
de ce Père, qui le suivait partout, et dont il couvrait
de notes le texte et les marges. Dans la suite , et lors-
qu'il fut évêque de Meaux , il eut deux éditions in-
folio des œuvres complètes de saint Augustin : l'une
dans sa maison épiscopale , l'autre à sa campagne de
Germigny, et toutes les deux chargées de notes et de
remarques de sa main. Il s'était tellement familiarisé
avec le style et les pensées de cet éloquent Père de
l'Eglise, qu'il parvint à rétablir une lacune de huit
lignes dans le 299m6 sermon de l'édition des Béné-
dictins.
Transporté d'admiration pour saint Augustin, BOf-
suet voulut, en 1689, célébrer pontilicalement, dans
l'église des Chahoinesses de Meaux, l'office de ce saint
docteur, et prononça son panégyrique le jour de sa
fête. Il annonça dans le partage de ce discours , que
son dessein se bornait à exposer : 1° ce que la grâce
a fait pour saint Augustin ; 2° ce que saint Augustin a
fait pour la grâce. Mais son éloquence et l'abondance
de ses idées l'entraînèrent si loin, qu'en une heure
et demie il ne put développer que la première partie
de cette division.
Avait-il quelque difficulté à éclaircir, quelque
question à résoudre, il consultait la Bible et saint
Augustin. S'agissait-il de monter en chaire; fallait-il
préparer un discours, un avis, une instruction, il
méditait la Bible et saint Augustin. Enfin, jusqu'à
ses derniers jours, la Bible et saint Augustin ne sor-
tirent pas de ses mains.
A l'époque où Bossuet était à Metz, cette ville
28 BOSSUET
renfermait un assez grand nombre de protestants, et
le gouvernement cherchait dans ce temps-là même à
amener les peuples, sans effort, sans violence, et par
les seules voies de la douceur et de la persuasion, à
une parfaite uniformité de culte et de croyance. M. le
maréchal de Schomberg et son épouse, qui passaient
à Metz une grande partie de l'année et dont Bossuet
cultivait toujours l'amitié, lui adressaient tous les
protestants qui leur paraissaient disposés à s'instruire
et qu'ils jugeaient capables déprofiter de ses lumières.
D'autres allaient de leur propre mouvement se jeter
dans ses bras et le prier de les aider à trouver la vérité -
qu'ils cherchaient de bonne foi. Bossuet les recevait
tous avec une bonté touchante, les écoutait avec
patience, et répondait à toutes leurs difficultés avec
une douce et noble candeur qui achevait de lui gagner
leur confiance et leur affection; et par là il en ramena
beaucoup au sein de l'Eglise.
Les protestants de Metz avaient alors pour principal
ministre, Paul Ferri, très-estimé pour son savoir et
ses talents. C'était un homme d'un extérieur imposant
et gracieux ; son air noble et vénérable, ses manières
polies, son affatfilité et son aménité lui gagnaient les
esprits et les cœurs. Bossuet fut touché de son mé-
rite , et sut en toute rencontre lui rendre hautement
justice. De son côté, Paul Ferri se montrait sensible
à la douceur et à la condescendance avec laquelle
Bossuet accueillait tous les protestants qui voulaient
conférer avec lui. Il existait donc des relations de bien-
veillance , d'estime et de considération entre Bossuet
et Paul Ferri, lorsque ce ministre publia , en 1654 ,
un catéchisme, où il voulait démontrer : 1° que la
réformation avait été nécessaire ; 2° que supposé
LIVRE 1 29
même qu'avant la réformation on pût se sauver dans
J'Eglise romaine, on ne le pouvait plus depuis la ré-
formation. L'intérêt de la vérité l'emportant dans
l'âme de Bosuet sur tout autre sentiment, il s'em-
pressa de réfuter le catéchisme de Paul Ferri aussitôt
qu'il parut, mais il le fit avec un esprit de modération
et de charité qui répondait à l'excellence de sa cause.
Aux deux propositions qui servaient de fondements au
catéchisme de Paul Ferri, Bosquet oppose les deux
prppositions contraires : 1° La réformation, comme
elle a été entreprise, a été pernicieuse. 2° Si on pou-
Tait se sauver dans l'Eglise romaine avant la réfor-
mation, on le peut encore aujourd'hui. — Ce qu'il y a
de remarqoable, c'est que Bossuet ne fait usage que
des aveux et des principes du ministre lui-même,
pour démontrer et confirmer les deux. propositions
qui embrassent toute sa réfutation.
Ce fut par cet ouvrage que Bossuet entra dans la
carrière de la controverse ; il n'avait alors que vingt-
sept ans, et la réfutation du catéchisme de Paul Ferri
parut si triomphante, que les protestants reprochèrent
à leur ministre d'avoir donné trop de prise sur lui à
son adversaire. Néamoins le ton de sagesse et de
modération qui régnait dans tout cet écrit, resserra
les liens d'estime et de confiance qui unissaient les
deux antagonistes.
Cette confiance mutuelle, cette estime réciproque,
amenèrent dans la suite une conférence entre Bossuet
et Paul Ferri, suivie d'une correspondance qui eut
pour objet spécial la réunion des protestants à l'E-
glise romaine. Le gouvernement n'était pas étranger
à cette négociation ; il la favorisait secrètement et hâ-
tait de tous ses vœux l'heureuse issue qu'il en espéraii.
30 -BOSSUET
Mais quelques ministres protestants pénétrèrent le
secret de cette correspondance; ils en firent un crime
à leur sage confrère , et ils le persécutèrent lui-même
avec un zèle si outré, qu'if fut question de le des-
tituer. Il en résulta que le projet de réunion n'eut
point le succès désiré.
Une nouvelle circonstance fournit peu de temps
après à Bossuet l'occasion de signaler son zèle pour
l'Eglise. La reine-mère Anne d'Autriche, ayant fait
en f657 un voyage à Metz, fut sensiblement tou-
chée de l'état de la religion dans cette ville, du grand
nombre de protestants qui s'y trouvaient et de la ma-
nière dont ils s'y comportaient. De retour à Paris,
elle témoigna à satnt Vincent de Paul le vif désir
qu'elle avait de faire instruire le peuple de Metz; et
il fut arrêté que, pour remplir son vœu , on y enver-
rait une mission. tes ecclésiastiques qui devaient y
travailler, furent principalement choisis parmi ceux
qui se réunissaient tous les mardis à Saint-Lazare,
pour y conférer sur les objets les plus importants de
la religion , sous la direction de saint Vincent de
Paul, qui était, comme nous l'avons dit plus haut,
l'instituteur de cette espèce d'association, dans la-
quelle Bossuet était entré. La mission fut ainsi com-
posée de vingt prêtres d'un mérite distingué, qui
avait à leur tête M. l'abbé de Chandelier, neveu de
M. le cardinal de la Rochefoucault. Elle s'ouvrit
en 1658 le 6 mars, mercredi des Cendres.
Bossuet fut l'âme de cette pieuse entreprise, et il
s'établit à ce sujet entre saint Vincent de Paul et lui
une correspondance très-active et très-suivie. Ce fut
chez Bossuet que descendirent les missionnaires en
arrivant à Metz. Il les aida de ses conseils pour arrêter
LIVRE 1 31
le plan de leur travaux, leur céda la chaire de la
cathédrale, et se réserva les sermons de l'église pa-
roissiale de la citadelle, qui est hors de la ville.
Bossuet y exerça particulièrement son zèle. Outre les -
prédications, il faisait dans cette église d.e grands
catéchismes chaque semaine. Deux jours furent fixés
pour conférer avec les protestants qui désiraient des
instructions particulières.
Bossuet voulut ensuite perpétuer en quelque sorte
les fruits de cette mission : dans cette vue il établit
à Metz des conférences ecclésiastiques, sur le modèle
de celles de Saint-Lazare , et il demanda à saint Vin-
cent de Paul d'associer cette institution à celle dont
il était le fondateur.
Toutes les relations qu'il pouvait avoir avec saint
Vincent de Paul, étaient à ses yeux des avantages
d'un si haut prix, qu'il eût volontiers fait naître des *
occasions pour les multiplier. Il aima jusque dans
ses derniers jours à se rappeler avec une noble sen-
sibilité les rapports honorables qu'il avait eus dans sa
jeunesse avec ce vénérable prêtre. Il fit à sa prière
les conférence de Saint-Lazare, pour l'ordination
de Pâques, en 1659, et celles pour l'ordination de
la Pentecôte, l'année suivante, parce qu'il se trou-
vait alors à Paris, où les affaires du diocèse de Metz
l'appelaient souvent.
La mort de saint Vincent de Paul, qui arriva au
mois de septembre de l'année 1660 , n'apporta aucun
changement aux relations que Bossuet avait toujours
entretenues avec la maison de Saint-Lazare. Il y fit
encore des conférences pour les ordinations en 1663
et 1669. Le sage abbé Fleury, qui fut dans la suite
associé aux travaux de Bossuet et qui jouit de son
32 BOSSUET
amitié, reçut ses instructions lorsqu'il était en re-
traite à Saint-Lazare pour se préparer aux saints
ordres, et on l'entendit plusieurs fois se féliciter
d'avoir eu l'avantage d'entrer sous ses auspices dans
le ministère ecclésiastique.
Bossuet, dans ses conférences avec les protestants
et dans ses discussions avec leurs ministres, avait
souvent eu l'occasion de remarquer que leur grande
répugnance à se réunir à l'Eglise romaine tenait
aux opinions erronées qu'on leur avait fait naître
sur sa doctrine, ses cérémonies et ses pratiques, que
l'ignorance ou la perfidie leur représentait comme
absurdes , vaines, puériles et superstitieuses. Il crut
devoir signaler l'imposture, et dessiller les yeux des
hommes de bonne foi que les ennemis de la religion
entretenaient dans ces grossières et funestes erreurs.
Il composa, dans ce dessein, son livre de l'Exposition
de laDuctrine catholique, ouvrage qui devint bientôt
célèbre, mais ouvrage si simple, si sincère, si fort
de preuves et de faits , si précis , si orthodoxe, qui
montre la religion si facile à croire et à pratiquer,
qu'il arrêta dans leur source un grand nombre de
controverses, et qu'il vengea l'Eglise des accusations
mensongères et calomnieuses de ses adversaires, en
multipliant les conversions v et en assurant au ca-
tholicisme les triomphes les plus brillants et les
conquêtes les plus illustres.
Les premières de ces conquêtes furent deux petits-
fils du fameux Duplessis-Mornay, le marquis de Dan-
geau , et l'abbé de Dangeau, son frère, qui depuis a
raconté lui-même dans ses dialogues sur la religion,
quelle marche avait suivi Bossuet pour le détromper
de ses erreurs.
LIVRE l 33
Mais bientôt « un homme, dit le P. de Larue1, un
homme alors au-dessus de la fortune, et toute sa vie
au-dessus de l'intérêt, attaché par le sang et par l'al-
liance à ce qu'il y avait de plus grand dans le parti
protestant ; un sage respecté par la solidité de sotf
génie et la probité de son cœur; un guerrier renommé
par tant de glorieux travaux, qu'il ne pouvait monter
plus haut, ni dans la confiance de son roi, ni dans
l'affection de sa patrie, ni dans l'estime des nations
étrangères; un homme qui faisait honneur à l'homme'!;
Turenne devint le disciple de Bossuet. » C'est en
travaillant à la conversion de ce grand homme que
Bossuet donna à son livre de VExposition de la Doc- -
trine catholique la forme dans laquelle il fut connu
du puhlic. Turenne trouva dans cet excellent livre la
solution des difficultés qui depuis longtemps tenaient
son esprit en suspens; et toutes ses indécisions étant -
vaincues, il abjura solennellement le calvinisme, en
4668, entre les mains de Bossuet* fi demeura tout le
reste de sa vie fermement attaché à la religion ro-
maine, aux devoirs, aux pratiques qu'elle prescrit;
il s'en acquitta constamment avec la régularité la plus
édifiante, et rien désormais ne put troubler le calme
et la paix que son adhésion aux vrais principes avait
irrévocablement établis dans son esprit et dans son
cœur. ,
Turenne, ramené au sein de l'Eglise par le traité
de l'Exposition de la Doctrine catholique, sollicita
vivement Bossuet de rendre public cet ouvrage, dont
la force et la clarté ne manqueraient pas de produire
un grand nombre de conversions, comme elles avaient
1 Oraison funèbre de Bossuet.
2 Paroles de Montecuculli.
34 BOSSUET
opéré la sienne. Mais Bossuet résista trois ans aux
pressantes instances de Turenne, et ce ne fut qu'en
-167 t que ce livre fut imprimé, pour la première fois,
avec l'agrément de l'auteur, alors évêque de Condom
et précepteur de Mgr le Dauphin 1. Il Je fit d'abord
imprimer à peu d'exemplaires, le distribua aux évê-
ques, en les priant de l'examiner attentivement et de
lui en donner leur avis ; et ce ne fut qu'après avoir
profité de leurs observations qu'il publia définiti-
vement son livre. Ces sages précautions donnèrent
lieu au bruit répandu par les protestants, que Bossuet
avait été obligé de retirer sa première édition. Bruit
calomnieux que rien ne peut accréditer, et qui
n'affaiblit point l'effet prodigieux que ce livre devait
nécessairement avoir. Lorsque cet ouvrage fut donné
au public, il était revêtu de l'approbation de l'arche-
vêque de Reims (Letellier) et de dix autres évêques;
indépendamment des suffrages de tout ce qu'il y avait
de plus éclairé dans l'Eglise de France, Bossuet y
joignit celui du cardinal Bona, le membre le plus
instruit du sacré-collége. -
Peu de livres furent imprimés aussi souvent et tra-
duits en autant de langues. Il parut successivement
en Angleterre, en Irlande, en Allemagne, en HolJ
lande, en Italie -et à Rome, avec l'approbation
expresse et formelle des plus célèbres théologiens de
cette capitale du monde chrétien. « Depuis le con-
cile de Trente, dit M. le cardinal de Beausset, jamais
on n'avait vu un consentement aussi unanime de toutes
les églises catholiques, pour adopter une expression
1 Nous interrompons ici l'ordre chronologique, pour ne pas
couper et partager en plusieurs articles séparés tout ce qui est
relatif à ce célèbre ouvrage.
LIVRE 1 35
commune dans la profession de foi de leurs sen-
timents.
On désirait une traduction latine du livre de
l'Exposition, et de toutes parts on la demandait à
l'auteur avec instances. L'abbé Fleury fit cette tra-
duction, à la prière de Bossuet , qui suivit lui-même
ce travail avec la plus minutieuse sollicitude, veillant
attentivement à ce qu'il ne s'y glissât aucun mot qui
parût s'éloigner du sens ou de la force des expres-
sions du texte original, ou qui pût fournir quelque
prétexte à de fausses interprétations de la part des
protestants.
Bossuet pria ensuite l'abbé de Saint-Luc, qui se
trouvait alors à Rome, de présenter au pape Inno-
cent XI un exemplaire de son traité de l'Exposition,
traduit en latin. Le saint-père lui fit connaître, par
l'entremise du même abbé de Saint-Luc, combien
il était satisfait de cet ouvrage. Bossuet se crut alors
dans l'obligation d'adresser au souverain pontife des
remercîments directs : c'est ce qu'il fil par une lettre
du 22 novembre 1678. Le pape Innocent XI y ré-
pondit par un bref du 4 janvier 1679, qui renfermait
une approbation si expresse du livre de l'Exposition,
que personne ne pouvait plus douter qu'il ne contînt
la pure doctrine du Saint-Siège. Bossuet fit imprimer
ce bref en son rang dans le recueil des approbations
données à son ouvrage, qu'il mit à la tête de l'édi-
tion de 1679 ; édition enrichie d'un avertissement
qui passe pour un chef-d'œuvre de raisonnement
et de dialectique. Le succès du livre de Bossuet
surpassa peut-être son attente; mais sans doute
il fut moins touché de toutes les approbations qu'il
reçut, quelque flatteuses qu'elles fussent, que du
36 BOSSCET
grand nombre de protestants qui, de toutes les
parties de l'Europe, désabusés de leurs préveutions
et de leurs erreurs, renoncèrent à leur secte et
vinrent se réunir aux enfants les plus soumis de
l'Eglise romaine.
LIVRE DEUXIÈME
Bossuet commence à prêcher à Paris. — Panégyrique de saint -
Joseph; — de saint Paul. - Modestie de Bossuet. — Sermon
sur la. vocation des gentils. - Semions. — Conférences aux Car-
mélites. — Genre de vie de Bossuet. — Il est nommé au prieuré
de Gassicourt. — Sa modestie et son désintéressement. — Oraison
funèbre. — Discours d'ouverture du synode en 1665. — Bossuet
résigne à son père l'archidiaconé de Metz. — Oraison funèbre de la
reine Anne d'Autriche. — .Mort du père de Bossuet. — Bossuet est
rappelé à Paris. — Il est nommé évêque de Condom. — Oraison
funèbre de la reine d'Angleterre ; — de Madame Henriette.
Bossuet avait de bonne heure fait connaître avec
quel éclat il paraîtrait dans la chaire ; mais fidèle à
suivre les sages conseils de M. de Cospéan, il laissa
plusieurs années mûrir son talent dans l'étude et dans -
la retraite, et il l'exerça longtemps dans les chaires
de la province, avant de monter dans celles de la
capitale. Là il se formait et se fortifiait sans danger;
ici il avait également à redouter une censure outrée
qui l'eût découragé, ou des éloges exagérés qui lui
eussent inspiré trop de confiance. Ce ne fut qu'en 1659
qu'il commença à prêcher à Paris; le chapitre de
Metz l'y avait député pour des affaires qu'on crut ne
pouvoir mieux confier qu'entre ses mains.
Le carême de 4 659, qu'il prêcha aux Minimes de
38 BOSSUET
la place Royale, attira un concours prodigieux. Ses
succès eurent tant d'éclat, et le bruit qui s'en répan-
dit porta tout d'un coup si haut sa réputation, que
la reine Anne d'Autriche désira vivement de l'entendre
prêcher à la cour. Il fit devant cette princesse le pa-
négyrique de saint Joseph, dans J'église des Feuillants
de la rue Saint-Honoré. Le texte qu'il avait pris pour
ce discours étaient ces paroles de l'apôtre saint Paul à
son disciple Timothée : Depositum cuslodi, Gardez
le dépôt. Tout l'auditoire fut charmé de l'allusion
heureuse que ce texte présentait à la personne du
jeune roi. Ce prince en effet avait été, pendant toute
sa minorité, comme le dépôt de l'Etat entre les mains
de la reine sa mère, qui avait eu tant de peine à le
sauver des orages dont sa régence avait été agitée.
Anne d'Autriche fut si contente de ce sermon, qu'elle
voulut encore l'entendre deux ans après. Le poëte
Santeuil était dans l'auditoire la première fois que ce
discours fut prononcé. L'impression qu'il en éprouva
fut si vive, qu'il voulut la consigner en quelque sorte
dans sa belle hymne de saint Joseph, où il inséra les
paroles même du texte Depositum custodi1. C'est
ainsi que le génie du poëte sut rendre hommage au
génie de l'orateur.
Bossuet prêcha le carême de 1661 aux Carmélites
de la rtte Saint-Jacques. Les maîtres et les plus cé-
lèbres disciples de Port-Royal, et tout ce qu'il y avait
alors dans Paris d'hommes instruits et éclairés, y
étaient -attirés par la réputation toujours croissante
1 Alto progeniem quàm benè creditam
Servas consilio, depositum Dei !
Tecum pervigiles cœlituum Pater
Curas juraque dividit.
LIVRE. II 39
du prédicateur. On n'en parlait qu'avec enthousiasme:
mais après l'avoir entendu, ils le trouvaient au-des-
sus de la renommée. Ils se réunissaient, en sortant de �
l'église, Pour se communiquer les diverses impres-
sions qu'ils avaient reçues, et ils s'en retournaient
tous pénétrés d'admiration et témoignant le plus vif
désir de l'entendre encore.
Il lit, peu de temps après, un panégyrique de saint
Paul, qui eut encore plus d'éclat que tout ce qu'il
avait prêché jusqu'alors. Ce discours, en effet, était
digne d'être remarqué, et peut être mis au rang de
ce que Bossuet a écrit de plus beau.
Les habitants de Dijon témoignèrent à Bossuet le
désir de l'entendre; il ne se refusa point à ce vœu de
ses concitoyens. Un jour qu'il prêchait devant eux sur
le mépris de l'honneur du monde, le grand Condé,
que la paix des Pyrénées venait de rendre à la France,
et qui traversait le royaume pour aller à Aix joindre
le roi, parut tout à coup dans l'église de Dijon, où
Bossuet prêchait, mais sans cortège et confondu dans
la foule. des auditeurs. Bossuet apercevant le prince,
loin .de se laisser intimider par sa présence, trouva
au contraire, dans cette rencontre, un trait de plus à
ajouter au grand et sublime tableau qui composait
son discours.
Bossuet prêcha pour la première fois devant.
Louis XIV en 1661 ; le monarque, instruit par la re-
nommée du mérite d'un orateur dont l'éloge était dans
toutes les bouches, voulut qu'il prêchât l'avent de
cette année dans la chapelle du Louvre. Il fut si
frappé de son éloquence, qu'il fit écrire à son père
pour le féliciter d'avoir un tel fils 1. Attention déli-
1 L'auteur du Siècle de Louis XIV a fait une méprise en disant
40 BOSSUET -.
cate de la part dii monarque, qui ne découvre pas
.moins la bonté de son cœur que l'excellence de son
goût. Ce prince prit tant de plaisir à entendre Bossuet,
qu'il exigea de lui qu'il prêcha à la cour le carême de
1662. Anne d'Autriche lui demanda encore le carême
de 1663, et il le prêcha dans l'église du Val-de-Grâce.
Dans l'intervalle de 1663 à 1665, on l'entendit dans
toutes les chaires de la capitale. Il prêcha devant les
deux reines et devant toute la cour le carême de
1665, dans l'église de Saint-Thomas-du-Louvre.
Louis XIV, qui ne pouvait se lasser de l'entendre,
lui demanda encore Pavent de l'année 1665 et le ca-
rême de 1666. Le premier fut prêché dans la chapelle
du Louvre, et le second à Saint-Germain-en-Laye,
où toute la cour s'était retirée après la mort WAnne
d'Autriche, survenue le 20 janvier 1666.
Bossuet était si simplement et si naturellement
modeste, que dès ses premiers succès dans la carrière
oratoire, il montra le dégoût qu'il avait pour les
• applaudissements et les éloges dont les jeunes orateurs
sont ordinairement si avides. Il allait se renfermer
chez lui aussitôt qu'il descendait de la chaire, et il
s'y tenait caché pour se soustraire aux louanges et aux
compliments. Dans la suite de sa vie, si l'on tirait de
lui quelque aveu des succès qu'il avait obtenus dans
- sa jeunesse, ce n'était jamais que par occasion, dit
l'abbé Ledieu, et dans des temps déjà éloignés, où il
n'avait plus à craindre d'être flatté et où il était su-
périeur à tous les éloges.
De tous les sermons de Bossuet, celui qui fit le
que ce prince fit écrire au père de Bossuet, intendant de Sois-
sons. Ce ne fut point le père, mais bien le frère de Bossuet qui
fut intendant de Soissons.
LIVRE II 41
4
plus de sensation , fut celui qu'il prêcha le jour de
saint André 1668, aux Carmélites de la rue Saint-
Jacques , sur la vocation des gentils. Son objet prin-
cipal dans ce discours, fait particulièrement pour
M. de Turenne, était de le confirmer dans sa conver-
sion encore récente. Malheureusement nous ne pouvons
rien citer de ce sermon, qui ne se trouve point dans
la collection des œuvres de Bossuet, et qui, perdu
ainsi que beaucoup d'autres, a échappé à toutes les
recherches des éditeurs. Turenne, vivement touché
de tout ce que ce discours renferttoait de solide et de
persuasif, suivit régulièrement, pendant l'avent de
1668 , toutes les prédications de Bossuet à Saint-
Thomas-du-Louvre, et Bossuet eut l'attention de ré-
pondre à cette assiduité édifiante , en tournant tou-
jours une partie de ses sermons à l'instruction d'un
auditeur si zélé.
Il eut dans le même temps un sujet fort délicat à
traiter; c'était le panégyrique de saint Thomas de
Cantorbéry ; mais il avait des idées trop justes sur les
limites des deux puissances, pour ne pas s'en acquit-
ter avec succès. Il exposa en effet avec tant de clarté
et tant de sagesse les motifs de la résistance du saint
envers son prince, qu'il satisfit les juges les plus dif-
ficiles et désarma les esprits les plus portés à la cen-
sure. La cour en fut si charmée, que le roi le demanda
encore pour l'avent de l'année suivante. Dans l'inter-
valle il fut nommé évêque de Condom.
Nous sommes loin d'avoir tous les sermons de Bos-
suet ; encore ce qui nous en reste ne sont que des
ébauches écrites rapidement, composées de traits
plus ou moins liés entre eu £ , de quelques paroles,
de quelques textes, de quelques passages des Pères,
42 BOSSUET
qu'il jetait sur le papier pour diriger sa marche, car
il n'avait point l'usage de travailler les discours qu'il
devait prêcher. Quelques heures avant de monter en
chaire, il méditait sur son texte, préparait, comme
nous venons de le dire, l'esquisse de son sermon ;
ensuite , se livrant à son talent d'improvisation, qu'il
possédait dans un degré supérieur, il suivait l'inspi-
ration du moment et l'impression qu'il faisait sur ses
auditeurs. Ce que les éditeurs des œuvres de Bossuet
nous ont donné comme le recueil de ses sermons, ne
peut donc point passer pour le texte qu'il a prononcé :
toutefois on y retrouve l'empreinte de son génie, ses
idées profondes, ses mouvements d'inspiration, sa
mâle éloquence. Ne nous étonnons donc poiut des
inégalités et dels imperfections que nous offrent ces -
ébauches qui étincellent pourtant des plus sublimes
beautés. Gardons-nous de les jugeravec la sévérité de
certains littérateurs, qui auraient fait plus d'honneur
à leur goût en faisant remarquer tout ce qu'il y a de
beau , de touchant et de sublime dans ces précieux
monuments du génie d'un grand homme, qu'en y re-
levant quelques incorrections et quelqups négligences.
Les sermons de Bossuet, tels qne nous les avons,
seront toujours, malgré leurs lacunes et leurs dé-
fauts, une mine riche et abondante qui ne sera jamais
exploitée sans succès par les amateurs de la grande çt
solide éloquence ; ils seront toujours, dit le cardinal
Maury, la véritable rhétorique des prédicateurs.
Bossuet prêcha souvent aux Carmélites de Paris;
il avait une affection particulière pour leur institut.
La première fois qu'il y parut, ce fut au mois de
septembre 1660 , pour y prêcher, en présence des
deux reines, le sermon de la prise d'habit de MI" de
LITRE Il 43
Bouillon de Château-Thierry, l'aînée des deux sœurs
du cardinal de Bouillon. On le vit dans une circons-
tance semblable, en 1664, faire le sermon de la prise
d'habit de la comtesse douairière de Rochefort. Il
conduisit au pied des mêmes autels madame de la
Vallière, et Mlle de Péray, nièce du marquis de
Dangeau.
Mlle de Péray, fortement attachée à la religion pro-
testante, avait puisé sa doctrine et ses raisonnements
dans le livre du ministre Dumoulin, intitulé le
Bouclier de la foi. Bossuet, voulant la ramener au
sein de l'Eglise, prit dans ce livre même les armes
dont il se servit pour en combattre les erreurs. L'abbé
Fleury fut témoin de la conférence décisive où Bos-
suet fit enfin triompher la vérité. Il exposa dans cette
conférence, des passages du livre de Dumoulin, si
positifs et si tranchants contre les principes de l'au-
teur , que Milo de Péray eût pu penser qu'on altérait
les textes du ministre protestant, si, en lui mettant
sous les yeux le livre même, on ne lui eût fait recon-
naître les passages cités, de manière à ce qu'elle
n'eût rien à répondre. Parfaitement convaincue et
désabusée , elle lit abjuration peu de temps après et
résolut d'embrasser la vie religieuse ; elle reçut le
voile aux Carmélites, de la main même de Bossuet.
Le grand Turenne allait souvent aux Carmélites
chercher le silence et la retraite, et se plonger dans
le recueillement et la méditation. La duchesse de
Longueville y allait se livrer au repentir, et la prin-
cesse de Conti, sa belle-sœur, y allait aussi s'exer-
cer et se fortifier dans la pratique de toutes les vertus
chrétiennes. Ces deux princesses engagèrent Bossuet
à établir aux Carmélites des conférences , pour leur
44 BOSSUET
expliquer, ainsi qu'aux religieuses, les épîtres qui
font partie de l'office de l'Eglise. Ces conférences se �
tinrent dans un grand parloir qui communiquait au
monastère ; peu de personnes y furent admises. Bos-
suet les continua étant évêque, et longtemps même
après la mort des deux princesses. L'abhé Ledieu,
qui assista à plusieurs de ces conférences, dit « qu'il
lui semblait entendre saint Jérôme interprétant les
livres sacrés aux vierges et aux veuves chrétiennes. D
Nous venons de parcourir les travaux évangéliques
de Bossuet pendant tout l'intervalle de 1660 à 1669;
ce fut surtout pendant ces dix années qu'il s'éleva au
rang qu'il a si dignement occupé dans l'Eglise. Par-
venu à l'épiscopat, il monta moins fréquemment dans
la chaire; de nouveaux devoirs , d'autres occupations
remplirent tous ses moments. Louis XIV voulut cepen-
dant l'entendre encore en 1680 , et il prêcha devant
ce prince le sermon du jour de Pâques de cette année.
Il profita de cette occasion pour engager le monarque
à apporter la plus religieuse attention au choix des
évêques, lui faisant la plus vive peinture des maux
causés par les pasteurs indignes , et des terribles juge-
ments qu'ils attirent sur leurs têtes.
Bossuet, en arrivant à Paris en 1659 , choisit sa
demeure dans la maison de M. l'abbé de Lameth,
alors doyen de la collégiale de Saint-Thomas-du-
Louvre. Les liaisons d'ami lié-qui existaient entre
Bossuet et M. de Lameth, s'étaient formées lorsqu'ils
étudiaient l'un et l'autre au collège de Navarre et
suivaient le même tours de théologie. Le temps ne fit
que resserrer les. nœuds de cette amitié, qui avait
pris naissance dans une heureuse conformité de goûts
et de caractères. Bossuet vivait chez son ami comme
LIVRE II 45
à Metz, dans l'étude et dans la retraite. Rien ne l-y 1.
troublait dans ses méditations, dans ses occupations
tliéologiques. Dégagé de toute ambition, éloigné de
toute idée de gloire mondaine, il ne travaillait qu'à
acquérir tout ce qu'il croyait lui manquer pour rem-
plir dignement le ministère qu'il avait embrassé ; il
n'avait d'autre but que l'utilité de l'Eglise. Les per-
sonnes qu'il fréquentait se réduisaient à un petit
nombre d'amis, aspirant comme lui à édifier l'Eglise,
nourris des mêmes principes , partageant les mêmes
goûts et livrés comme lui à des études sérieuses et
solides.
Ce fut dans cet intervalle que vint à mourir M. Be-
dacier, évêque d'Auguste, qui exerçait la juridiction
épiscopa'e du diocèse de Metz , dont le duc de Ver-
neuil était évêque titulaire. C'était lui qui avait par-
ticulièrement engagé Bossuet à refuter le ministre
Ferri. Ce prélat tomba malade à Chateau-Thierry, en
retournant de Paris à Metz, et se fit transporter dans
un cbâteau du voisinage. Là, sentant sa fin appro-
cher, il écrivit à Bossuet pour l'instruire de son état
et l'inviter à venir l'assister dans ses derniers mo-
ments. Bossuet se rendit à ses vœux aussitôt qu'il
eut connaissance de sa situation ; et après lui avoir
donné les secours et les consolalions de la religion et
de l'amitié , il recueillit ses derniers soupirs en l'ar-
rosant de ses larmes.
L'évêque d'Auguste avait résigné à Bossuet, avant
de mourir , son prieuré de Gassicourt. Ce prieuré va-
lait six mille livres de rente, et dépendait de l'abbaye
de Cluni, dont le cardinal Mazarin, qui connaissait
la réputation et le mérite de Bossuet, était alors abbé
commendataire. Ce ministre lui en fit immédiatement
46 BOSSUET
expédier les provisions ; mais sa mort arrivé le 9
août 1661, favorisant les prétentions de plusieurs
compétiteurs, donna lieu à un procès. Bossuet allait
abandonner ses droits, plutôt que de se voir réduit à
les défendre devant les tribunaux. Mais l'amitié lui
conserva un bienfait qu'il tenait de l'amitié. L'abbé
Letellier, fils du chancelier, depuis coadjuteuf et
archevêque de Reims, obtint le désistement du com-
* pétiteur de Bossuet, en lui donnant un autre bénéfice
vacant et dont il pouvait disposer. Bossuet conserva
toute sa vie le prieuré de Gassicourt. Peu de mois
seulement avant sa mort, il le résigna à l'abbé Bos-
suet, son neveu
Le public s'étonnait qu'on ne jetât point les yeux
sur Bossuet lorsque venait à vaquer une place im-
portante dans l'Eglise , un de ces emplois qui exigent
la réunion des vertus et des talents. Mais sa modestie
et son amour pour l'étude le tenait loin des regards
des dispensateurs des grâces, et son désintéressement
le mettait au-dessus de toutes les faveurs qu'il aurait
pu rechercher, et qu'il eût très-certainement obte-
nues, s'il eût voulu seulement en montrer le désir.
Voici un trait propre à donner une idée de son désin-
téressement et de sa délicatesse. En 1662 le doyenné
de Metz vint à vaquer, le chapitre le décernait à
Bossuet ; mais un ancien chanoine, M. Royer, aspi-
rait à cette place. Pour se l'assurer, il s'adressa à
Bossuet lui-même, dont il était l'ami et qui lui
avait des obligations : « Vous êtes jeune, lui écrivit-
il , je suis vieux, et je vous promets de ne garder la
place que deux ans. » Bossuet ne quitta point Paris,
et fit ainsi connaître au chapitre qu'il désirait qu'on
ne pensât point à lui. L'abbé Royer fut nommé doyen
LIVRE 11 47
et ne garda cette place que deux ans, comme il l'avait
dit en plaisantant : il mourut en 1664 ; le chapitre
alors, d'une voix unanime, conféra à Bossuet le
doyenné de l'église de Metz.
A cette époque, Bossuet avait déjà essayé son génie
dans l'oraison funèbre ; il avait prononcé, en 1662
celle du P. Bourgoing, qui avait si dignement rem-
placé comme supérieur général de la congrégation
de l'Oratoire, le P. de Condren, successeur vénéré
du cardinal de Bérulle, fondateur de cette illustre
congrégation. Il attachait si peu de prix à cette orai-
son funèbre, quoiqu'elle annonçât déjà un talent
supérieur dans ce genre, qu'il ne la livra jamais à
l'impression ; elle ne fut imprimée pour la pre-
mière fois que dans l'édition complète de ses œuvres
publiée en 1770.
Quelques mois après avoir ainsi honoré la mémoire
du P. Bourgoing, il s'acquitta du même devoir
envers le docteur Cornet, qui avait été son maître et
son ami. Bossuet, qui n'avait pas moins de vénération
que de reconnaissance pour le docteur Cornet, pro-
nonnason oraison funèbre devant une assemblée com-
posée de personne distinguées, parmi lesquelles se
trouvait M. de Péréfixe, nouvellement nommé à l'ar-
chevêché de Paris. Ce qui nous reste de ce discours
ne peut être regardé que comme une copie très-im-
parfaite du véritable texte de Bossuet. On y trouve
cependant la vive et touchante expression d'une dou-
leur aussi profonde que serait celle du plus tendre
fils pleurant le meilleur des pères. Il y rapporte un
trait qui honore les sentiments et la délicatesse de ce
vénérable docteur : « Nous savons, dit Bossuet, que
dans une affaire de l'un de ses amis, qu'il avait re-
48 BOSSUET
commandée comme juste, craignant que le juge, qui
le respectait, n'eût trop déféré à son témoignage et a
sa sollicitation, il a réparé sur son propre bien le tort
qu'il reconnut, quelque temps après, avoir été fait à là
partie, tant il était lui-même sévère censeur de ses
bonnes intentions. » Ce noble trait était d'autant plus
digne d'être relévé, que le modeste et vertueux ecclé-
siastique qui donna ce rare exemple d'équité, et qui
avait refusé les plus grandes dignités de l'Eglise,
s'était réduit lui-même toute sa vie à un revenu de
douze cents francs.
M. de Péréfixe distingua dès lors Bossuet, et lui
accorda son estime et sa confiance. Ce prélat, doué
d'un esprit sage et conciliant, ne négligea rien, dès
qu'il fut sur le siège de Paris, pour apaiser les partis
qui divisaient à cette époque l'église dont il était le
pasteur. Il donna un mandement pour la signature
pure et simple du formulaire d'Alexandre VII, visita
plusieurs fois les religieuse de Port-Royal, et n'omit
aucune précaution , aucun soin , aucun moyen pour
triompher de leur résistance. Enfin, il jugea que per-
sonne ne serait plus capable que Bossuet de les rame-
ner à une soumission et à des sentiments dont elles
ne se seraient jamais écartées, si l'esprit de parti
n'eût point été chez la plupart d'entre elles plus fort
que l'esprit de leur état. Bossuet entra donc en négo-
ciation avec ces religieuses, et eut avec elles plusieurs
conférences pour éclaircir leurs doutes et calmer leurs
scrupules. Il leur écrivit, dans l'espoir d'opérer leur
pleine conviction , une lettre où il expose avec tant
de science et tant de clarté les véritables principes de
l'Eglise sur les matières dont il s'agissait, et où il
leur enlève si victorieusement leurs vains prétextes
* LIVRE Il 49
5
de refus, qu'elles s'y seraient certainement rendues,
si l'obstination bien étrange de leurs directeurs n'eût
pas été plus invincible que la leur. « Hommes bien
plus à plaindre que je ne puis l'exprimer, disait alors
Bossuet, d'en être réduits à ce point, qu'ils semblent
mettre toute leur défense à décrier hautement, et de
vive voix, et par écrit, tout le gouvernement présent
de l'Eglise. o
Quoique cette lettre fût loin d'avoir le succès que
M. de Péréfixe en espérait, elle servit néanmoins à-
faire mieux connaître encore à ce prélat tout le mé-
rite de Bossuet. Aussi l'appela-t-il toujours dans la
suite pour l'examen et la décision de toutes les affaires
importantes de son diocèse; et lorsqu'en 1665 il
convoqua un synode, il voulût que ce fût Bossuet
qui en fit le discours d'ouverture. Cette distinction
honorable fut universellement applaudie, quoique
Bossuet, doyen du chapitre de Metz, ne pût être
considéré comme membre du diocèse de Paris, qui
d'ailleurs possédait dans son sein un gnend nombre
d'ecclésiastiques du premier mérite. Le choix de
l'archevêque n'offensa aucun amour-propre et ne
blessa aucune convenance, parce que celui sur qui
tombait ce choix était déjà dans l'opinion générale
au-dessus de toute concurrence.
Plus M. de Péréfixe voyait Bossuet, plus il le pre- -
nait en amitié ; il désirait l'avoir sans cesse auprès
de lui, même lorsqu'il était à la campagne. Ce pré-
lat eut même le dessein de le fixer à Paris : dans cet
espoir, il lui proposa successivement les deux prin-
cipales cures de cette ville , celle de Saint-Eustache
et celle de Saint-Sulpice ; mais Bossuet ne pouvait
concevoir d'autre projet que celui de retourner à
1
50 BOSSUET
Metz, y vivre auprès de son père, continuer ses
travaux et s'y vouer tout entier à la défense de la
religion. Quels que fussent son attachement et sa
reconnaissance pour M. de Péréfixe, il ne perdait
jamais de vue ses obligations envers l'église de Metz.
Il y retournait chaque année, oubliant les applaudis-
sements de la capitale, donnant toutes ses assiduités
à son père , s'ensevelissant dans sa chère retraite, et
ne la quittant que pour aller remplir ses fonctions
au chœur de son église, ou répandre ses instruc-
tions dans le sein des fidèles et surtout des nouveaux
convertis, objets constants de ses pieuses sollici-
tudes.
Le père de Bossuet vécuNncore cinq ans après le
mariage de son fils aîné; il eut, avant de mourir,
la consolation de voir naître les deux petits-fils qui
provinrent de ce mariage. Veuf alors, et pleurant
une épouse tendrement aimée qui lui avait donné
dix enfants1, il s'était engagé dans l'état ecclésias-
tique et avait pris les ordres sacrés jusqu'au diaconat.
Bossuet lui résigna le grand arcbidiaconé de Metz
dont il était titulaire, lorsqu'il fut lui-même nommé
doyen de cette église. On vit alors le père et le fils
marcher dans la même carrière, s'exercer dans la
pratique des mêmes vertus, et montrer une égale
assiduité et un même zèle dans l'accomplissement
des mêmes devoirs. On vit un vieillard vénérable,
blanchi dans les emplois de la magistrature, donner
au monde de saints exemples après l'avoir quitté, et
l'édifier par la plus solide et la plus éminente piété,
1 Six garçons et quatre filles; de ces dix enfants, Bénigne
Bossuet fut le septième dans l'ordre de la naissance, et le cin-
quième des garçons.

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