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Histoire de Fléchier ; par A. L***,...

117 pages
Ardant et Thibaut (Limoges). 1869. Fléchier, Mgr. In-8 °.
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HISTOIRE
DE
FLÉCHIER
ÉVÊQUE DE NIMES
PAR A. L*"
AULTUFT DE PLUSIEURS OUVRAGES POPULAIRES.
j
LIMOGES,
EUGÈNE ARDANT ET G. THIBAUT,
lm prirneurs-Libraires-Edi teurs.
HISTOIRE
DE
FLÉCHIE U.
I. ENFANCE ET JEUNESSE.
La postérité, qui d'ordinaire ne fait jamais défaut aux
grands hommes, s'est montrée singulièrement injuste envers
le second des orateurs et le plus grand des évèques, au dire de
l'encyclopédiste d'Alembert lui-rrême; envers Fléchier, dont
Fénelon, juge expert en fait de gloire littéraire, déplorait la
mort, en s'écriant : Nous avons perdu notre maitre. Le voile
de l'oubli systématique ou de l'indifférence, jeté sur la
noble vie de l'évêque de Nîmes par les philosophes du
xvme siècle, il est temps de le mettre en pièces et de mon-
trer ce que la langue française, l'Eglise, l'Etat, la France
doivent à un génie tant vanté par ses contemporains.
Le 19 juin 1632, à Pernes, dans le Comtat-Venaissin, une
famille ancienne mais plus noble encore par le cœur que par
le sang, célébrait la naissance d'Esprit Fléchier. Son dé-
vouement à la cause sainte de la patrie et de l'Eglise, durant
les guerres de religion, avait ruiné sa fortune. Aussi Pierre
Fléchier était-il contraint de chercher dans le commerce les
ressources nécessaires pour l'éducation de ses cinq enfants,
trois garçons et deux filles, dont l'une devait embrasser la vie
6 HISTOIRE
religieuse et occuper une place spéciale dans le cœur de
l'évêque son frère. Marguerite Audiffret, leur mère, était une
de ces femmes fortes, de ces rudes chrétiennes, louée en ter-
mes éloquents par la Sainte Ecriture, qui remplissent le
sacerdoce de la maternité dans toute sa perfection. Elle en-
seigna de bonne heure à Esprit les premiers éléments de la
religion, toutes ces pratiques pieuses, cette science enfantine
et charmante qui tombent des lèvres d'une bonne mère, et
ne s'apprennent point ailleurs. Grandeur d'âme, délicatesse
de sentiments, pureté de cœur, mépris de la noblesse justifiée
par les parchemins seuls, l'amour des devoirs les plus
obscurs, elle lui transmit, avec la vie, toutes les richesses
spirituelles de cette nature d'élite, supérieure à sa position
sociale.
Non contente d'instruire elle-même son fils, elle consentit
à s'en séparer, non sans douleur, pour le confier aux soins de
son illustre frère, le religieux Hercule Audiffret. Le neveu
devait se rendre digne des leçons d'un tel oncle et continuer
ses projets relatifs à la réforme de l'éloquence de la chaire.
Esprit quitta bientôt cette maison paternelle, que nous avons
visitée avec une profonde émotion, et que les Pernois veulent
transformer en édifice public, emportant, comme le philo-
sophe ancien, tout son trésor avec lui : un caractère excellent,
une brillante imagination, une facilité et une aptitude au
travail extraordinaires, un léger fond de paresse, des manières
agréables et une vertu précoce.
Logé à Tarascon, avec son frère cadet (le comte Philippe de
Fléchier par décret d'Innocent XII), chez un avocat de leurs
amis, il assistait aux cours du collége des Pères de la Doctrine
chrétienne. Ses succès surpassèrent l'attente de ses maîtres,
qui n'avaient pas souvent rencontré, en un même sujet, des
talents si divers, un goût aussi juste et des connaissances
aussi étendues. La versification latine lui plaisait beaucoup,
il s'y livra avec ardeur, sans rien négliger de ses études
habituelles.
A l'âge de quinze ans, son instruction classique était
DE FLÉCHIER. 7
achevée, lorsque son oncle devint supérieur général des Doc-
trinaires. Le Père Hercule Audiffret, à une époque où le
mauvais goût, l'enflure et le mélange du sacré et du profane
étaient de mode, se fit une réputation de prédicateur émérite,
au point que « les évêques et les curés, ses contemporains,
qui regardaient avec raison le soin de prêcher comme un de
leurs devoirs, mais à qui Dieu n'avait pas donné le talent
avec le z.èle, priaient Hercule Audiffret de les gratifier de
quelques sermons, qu'ils débitaient en balbutiant, et que
leurs ouailles, peu reconnaissantes, appelaient les travaux
d'Hercule. » Sa congrégation, fondée par César de Bus, avait
pour mission, à côté des Jésuites et des Oratoriens, d'en-
seigner, selon l'expression de la règle, la petite, la moyenne et
la grande doctrine, dans les villages, dans les écoles, de
diriger des séminaires et des collèges. Ce fut avec bonheur
qu'il vit son neveu y entrer comme novice, à Avignon, et
devenir Père de la Doctrine chrétienne, après avoir prononcé
les vœux simples de chasteté, de pauvreté, d'obéissance et
de stabilité, le 30 août 1648.
Professeur d'humanités, c'est-à-dire de rhétorique et de
philosophie, à Tarascon, puis à Draguignan, Fléchier n'eut
pas de peine à gagner l'estime et l'affection de ses disciples.
Son savoir et sa bonté charmaient la jeunesse, qui se laisse
facilement prendre aux séductions de l'esprit et du cœur, et
subit avec enthousiasme le joug d'une supériorité reconnue.
Au sein de ses agréables fonctions, une douloureuse nouvelle
vint troubler son âme aimante et lui imposer un sacrifice
peut-être sans égal, dans la suite de sa vie. Sa mère, si ver-
tueuse et si tendre, n'était plus. La résignation avait déjà
succédé au chagrin, quand il annonça cette mort à sa sœur,
religieuse de Sainte-Claire, par cette lettre, la première qui
soit parvenue jusqu'à nous :
« Si je n'étais assuré de votre vertu et de la sainte con-
stance de votre esprit, j'appréhenderais de vous renouveler
une affliction qui ne vous peut être que très sensible, en vous
consolant après la mort de notre très honorée mère. Ce n'est
8 HISTOIRE
pas que je condamne ces douleurs modérées, qui sont des
eiïjts d'une piété naturelle, et non pas des défauts de résigna-
tion. Il faut donner quelque chose à nos affections, et la
grâce de la vocation, qui nous fait vivre selon l'esprit de
Diau, ne nous ôte pas les sentiments raisonnables du sang et
de la nature. Nous devons néanmoins plutôt considérer les
ordres du ciel que la violence de nos mouvements; et, quoique
notre perte soit très fâcheuse, nous devons être fort modérés à
la ressentir. Pour moi, je vous avoue que je fus extrême-
ment surpris lorsqu'on me donna des nouvelles si désavanta-
geuses à notre maison ; une mort si inespérée ne me permit
pas de faire réflexion sur mon état ; mais je crois que je ne
suis coupable que par surprise; et, après m'être consolé avec
Jésus-Christ, je suis de ce sentiment qu'il fallait baiser la
main qui nous afflige. Je m'imagine qu'il a voulu récom-
penser la vertu de notre très honorée mère, et donner un
petit exercice à la nôtre : il faudrait ne l'avoir pas connue
pour douter de son salut. Peut-être que Dieu nous veut
priver de personnes si chères pour nous avertir de suivre ses
lumières avec plus d'amour et de fidélité. Le Seigneur sait
si bien nous attirera lui par de petites croix.
» Vous m'excuserez, ma très chère sœur, si je vous parle
de choses que vous pourriez m'enseigner depuis longtemps ;
vous avez trop de charité pour n'agréer pas la liberté que je
prends. »
La santé du jeune professeur, affaiblie sans doute par les
veilles et les mortifications, ne ralentissait point son ardeur
à remplir ses importantes fonctions. Il se contentait d'écrire
à sa sœur, souffrante elle-même ; « Je juge de vos douleurs
par les miennes propres, et je ne saurais que vous plaindre
beaucoup, puisque j'ai de la peine à ne me plaindre pas moi-
même. Il y a deux mois que je suis ou malade ou languis-
sant ; et, après avoir souffert toute sorte de petites fièvres, je
suis enfin tombé dans une fièvre quarte, qui me donne un
peu plus d'exercice, mais qui n'est pas si rude ni si difficile
que la vôtre. Dieu, qui Qst un bon juge de la vertu, vous a
DE FLÉCHIER. 9
1.
donné plus de peine, parce qu'il a reconnu que vous
aviez plus de patience. » Il est difficile d'allier autant de
modestie et de délicatesse, en un pareil sujet.
A l'instar de toutes les maisons d'éducation de ce siècle, les
Doctrinaires avaient établi l'usage des harangues latines, en
prose ou en vers, comme un excellent moyen d'initier leurs
élèves à l'imitation de Cicéron et de Virgile. Plus d'une fois,
cette méthode frisa l'abus et dégénéra en ridicules subtilités.
S'agissait-il de haranguer, en grande pompe, un prélat ou un
illustre visiteur? vite, une poésie latine, longue et hérissée de
citations mythologiques ; les essais des jeunes gens n'étaient
jamais livrés à la publicité avant d'avoir subi de nombreuses
modifications de la main de Fléchier. Dans les grandes occa-
sions et dans les circonstances imprévues, il portait toujours
la parole, en qualité d'orateur et de poète des Doctrinaires;
et, tandis que son oncle fournissait des discours tout préparés
aux prédicateurs novices, il composait, de son côté, une
foule de petits poèmes, de compliments qu'on lui demandait
de toutes parts, pour une fête de famille ou de communauté
religieuse.
En outre, il faisait le panégyrique de l'araignée, de la
pomme d'or, de Christine, reine de Suède; une élégie sur un
chien blessé par un coup de pierre; une satire contre les mauvais
latinistes, et une tragédie comique sur le Sacrifice non sanglant
d'Isaac. Par ces jeux d'esprit, en apparence puérils, il prélu-
dait à de sérieux et importants ouvrages. Au collége de Nar-
bonne, on fit peindre les emblèmes de l'éloquence et de la
poésie, sur les murs de la terrasse, pour rappeler aux
étudiants le souvenir de deux beaux discours de Fléchier sur
cette matière. Son oraison funèbre de Claude de Rébé, arche-
vêque de Narbonne, composée en huit jours, lui mérita de
chaleureux éloges de la part des Etats du Languedoc. A
peine achevait-il de rédiger un cours de rhétorique, suivi
dès-lors dans le collège, qu'il fut mandé en toute hâte près de
son oncle. De Narbonne à Paris, alors le trajet était difficile
et lent; aussi ne put-il arriver à temps pour embrasser une
10 HISTOIRE
dernière fois le Père Hercule Audiffret, dont la tombe venait
de se fermer. Cette mort décida de l'avenir de Fléchier, en le
privant d'un protecteur et d'un ami sincère.
Le nouveau supérieur des Doctrinaires s'étant montré pré-
venu à son égard, et même hostile, il se décida, sans se plain-
dre, à quitter cette congrégation, pour s'établir au centre des
lumières, à Paris, De tout temps, quiconque se sent doué de
quelques talents, craint de les perdre en province et se hâte
de les faire valoir dans la capitale. La décentralisation intel-
lectuelle, entreprise de nos jours par de généreux champions,
parviendra-t-elle à ravir à l'hydre parisienne le monopole de
l'esprit et de la gloire ? Elle a toutefois plus de chance de
succès qu'à l'époque de Fléchier ; à nous tous de lui prêter le
concours- de nos œuvres et de notre savoir !
D'illustres amis formèrent un cortège bienveillant au nou-
veau venu, protégé par la mémoire de son oncle ; l'académi-
cien Concart, le duc de Montausier, madame de Sévigné
prirent à tâche dé lui ouvrir le chemin de la fortune.
littéraire et les antichambres, où la main des Mécènes et des
Augustes en habit de cour distribuait la réputation au gré de
leurs caprices. Avant tout, il fallait vivre,' et demander au •
travail de quoi subsister sans être à charge à personne.
Fléchier - enseigna donc le catéchisme aux enfants, comme
l'humble chancelier Gerson, et aux vieilles femmes, avec au-
tant de soin que s'il eût compté des savants parmi ses audi-
teurs. Il n'est pas de fonctions secondaires, à proprement
parler, dans le sacerdoce catholique ; elles deviennent toutes
sublimes aux yeux de la foi.
On a reproché au catéchiste d'avoir, un instant, fréquenté
une mauvaise école, dont les ridicules prétentions nous parais-
sent plus innocentes que dangereuses, même pour un débu-
tant. Fléchier (il faut bien peu le connaître pour soutenir
l'opinion adverse) jouissait d'un jugement et d'un goût si
délicats, qu'il ne lui était pas possible de s'attarder aux
leçons d'un maître ignorant, sinon dans le but d'en saisir les
travers, et de rire de ses bouffons. C'est le titre qu'il donnait
DE FLÉCHIER. li
aux orateurs espagnols et italiens du temps, à cause de leur
éloquence boursouflée et vide de tout raisonnement.
Jean de Soudier, sieur de Richesource, le Modérateur de
VAcadémie des philosophes orateurs, avait ouvert un cours
public de plagiat, changé plus tard en Académie royale en-
tretenue du roi. Il se chargeait d'apprendre à ses disciples le
secret d'imiter, ou plutôt de piller adroitement les grands
écrivains de l'antiquité, oubliant le mot d'Horace qui allait
on ne peut mieux à son adresse : 0imitatores, servum pecus !.
Par un ouvrage bizarre qu'il nous a laissé, on voit qu'il don-
nait à la fois les préceptes et l'exemple. Après avoir traité un
sujet de trois manières différentes, il commentait Aristole et
saint Thomas, puis il faisait lire publiquement les composi-
tions de ses élèves et en discutait longtemps avec eux les qua-
lités et les défauts. En peu de temps et avec un travail
assidu, on devait parvenir à habiller une pensée quelconque
de quatre-vingts expressions dissemblables, et toutes conve-
nablement justes.
Fléchier fut curieux d'entendre Richesource et de s'exer-
cer, sous ses yeux, à de pareils tours de force. Il réussit à
surpasser tous ses concurrents, et lorsque le Modérateur publia
sa Rhétorique, à la prière de son meilleur disciple, il inséra
au frontispice du livre un madrigal de sa façon. S'il louait
ainsi l'excentrique professeur, il ne le prenait nullement au
sérieux; il n'était guère possible de refuser un coup d'encen-
soir à cet affamé de louanges, mais au demeurant excellent
homme, animé des meilleures intentions, sauf à se dédom-
mager du madrigal Dar la satire! Témoin ce couplet
anonyme :
Oui, Richesource a des talents
Qui le rendent considérable.
Et même on le tenait capable
De parvenir un jour, d't-on,
Aux dignités de Charenton.
Les Conférences de l'Académie des orateurs étaient livrées,
12 HISTOIRE
chaque semaine, à l'impression, et paraissaient en petits'
volumes, ornés de dédicaces et de portraits couronnés de lau-
rier. Quelques-unes attiraient les regards de tous les lettrés
de Paris, par l'érudition, l'élégance du langage, la concision
et la logique des arguments. Elles étaient signées Cherfile,
anagramme par transposition des lettres du nom de Fléchier.
Les meilleures sont celles où il prouve qu'il vaut mieux, par
charité, inhumer le cadavre d'un criminel, que de l'exposer
sur les grands chemins, pour l'exemple; et, que la pitié est
de toutes les passions la plus difficile à exciter.
Fléchier fit plus de progrès à l'hôtel de Rambouillet, alors
le rendez-vous de tous les beaux esprits, qu'à l'école des
rhéteurs; il y acquit une connaissance parfaite du monde,
une politesse charmante, une pureté de langage qu'il ignorait
encore, sans perdre ses habitudes austères et sans rien omettre
de ses pratiques de piété.
II. L'HOTEL DE RAMBOUILLET.
Le farouche duc de Saint-Simon nomme l'hôtel de Ram-
bouillet : une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de
science; car toutes ces choses-là s'accommodaient alors merveil-
leusement ensemble. La société polie, les génies du siècle,
Balzac, Benserade, Bossuet, Chapelain, Corneille, Malherbe,
Pascal, Racan, Scudéry, Saint-Evremond, Vaugelas, Voiture,
les dames de Longueville, Deshoulières, Julie d'Angennes, de
Lafayette, de Sévigné, y tenaient, en tout bien tout hon-
neur, des bureaux d'écrit, des ruelles littéraires, « où, dit
Fléchier, se rendaient tant de personnes de qualité et de
mérite, qui composaient. une cour choisie, nombreuse sans
DE FLÊCIlIEH. i3
confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil,
polie sans affectation. »
Il ne faut pas confondre les habituées de la chàmbre bleue
d'Arthénice, pseudonyme de Catherine de Rambouillet, avec
les Précieuses ridicules, que l'auteur du Misanthrope devait
étouffer sous le sarcasme et l'ironie. Les fausses précieuses,
celles de Molière, avaient essayé une contrefaçon de l'hôtel
de Rambouillet, en prenant pour devise le secret de parler
et d'agir autrement que le commun des mortels. Dans leur
langage, un miroir était le conseiller des grâces, et un fauteuil
s'appelait les commodités de la conversation. La Bruyère avait
en vue celles-ci, et nullement les vraies précieuses, quoi qu'on
en ait dit, dans ces lignes : « On a vu, il n'y a pas longtemps,
un cercle de personnes des deux sexes liées ensemble par la
conversation et par un commerce d'esprit. Ils laissaient au
vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible. Une chose
dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore
plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies
énigmes, toujours suivies de longs applaudissements. Par
tout ce qu'ils appelaient délicatesse, sentiment et finesse
d'expression, ils étaient enfin parvenus à ne s'entendre pas
eux-mêmes. Il ne fallait, pour servir à ces entretiens, ni bon
sens, ni mémoire, ni la moindre capacité; il fallait de l'es-
prit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où
l'imagination a le plus de part. » Entre les premières et les se-
condes, il y avait autant de différence qu'entre la lumière et
les ténèbres, la vérité et l'erreur.
Fléchier fut conduit par un ami de son oncle dans les
salons de Rambouillet, où il se trouva de suite à l'aise et
comme à sa place, au milieu des hommes d'élite qui s'y don-
naient rendez-vous. Damon.fut son nom de guerre, car tous
les membres de cette société avaient le leur, plus ou moins
poétique, et il célébra son baptême littéraire par des chants
qui le firent proclamer un très bon poete latin.
Un accueil aussi flatteur l'attacha cordialement à cette
glorieuse phalange, qui se donnait la mission d'épurer la
14 HISTOIRE
langue française, de propager cette politesse et ces manières
élégantes qui s'appellent de nos jours le bon ton et les usages
de la bonne compagnie, d'aplanir les diffieultés aux talents
naissants, d'effacer les traces de la Ligue, de provoquer
l'appui du souverain en faveur des belles-lettres, et d'intro-
duire dans la littérature française l'étude des auteurs étran-
gers. De même qu'elle avait applaudi le sermon improvisé
par Bossuet, à l'âge de seize ans, dans une soirée de l'hôtel
Rambouillet, ainsi elle protégea les débuts oratoires de
Fléchier.
Le savant Huet, le fondateur d'une académie dans la ville
de Caen, plus tard évêque d'Avranches, fut charmé de dé-
couvrir en Fléchier un favori des muses latines. Ils s'aimèrent
d'une amitié très vive, se communiquant jusqu'à la fin de
leurs jours leurs écrits, leurs projets; passionnés tous les
deux pour la poésie et la science, ils les cultivèrent d'un
commun accord, sans négliger leurs emplois dans l'Eglise.
Fléchier lui adressa son poème, dédié à Mazarin, sur la paix
des Pyrénées, le Carmen Eucharisticum, en lui écrivant :
« Ce n'est pas sans confusion, Monsieur, que je vous envoie
ce petit poème; et si je ne m'y étais engagé moi-même, je
n'aurais pas commencé à vous témoigner mes respects par
une si misérable confidence; mais il est difficile de rompre
une promesse, et j'ai cru qu'il valait mieux passer pour un
mauvais poète que pour infidèle et peu sincère ami. Cela
veut dire que je vous envoie mes vers presque sans rougir ;
ils ne sont quasi pas sortis de mon cabinet. Comme j'ai tou-
jours eu assez mauvaise opinion de moi-même, j'ai toujours
vécu sans ambition, et-je n'ai été jusqu'ici homme de lettres
que pour moi. Je suis dans le dessein de persévérer dans cette
vie cachée et de ne rendre jamais mes défauts publics. »
Leur rencontre à l'hôtel de Rambouillet ne fut pas le seul
bonheur de Fléchier, à qui ses poésies latines acquirent un
renom considérable, à Paris et même à la cour. Outre la pro-
tection du puissant cardinal Mazarin, il s'acquit celle du
grand roi, en célébrant la naissance du Dauphin, enfant
DE FLÉClIlEIl. 13
aussi cher à l'Espagne qu'à la France, et l'espoir des deux
nations. Dans cette poésie, intitulée Genethliacon, il avait
pour idéal et pour désespérant modèle l'églogue de Virgile à
Pollion, le sublime de la flatterie ; sans doute il ne l'égala
point, mais il n'en fut pas trop indigne. Chapelain, dont
Boileau s'est beaucoup moqué, quelquefois à tort, car il
n'était pas dépourvu d'esprit et de critique, Chapelain, dont
Fléchier avouait que la vertu, la prudence et l'érudition
etaient connues partout où il y avait des gens de bien et des
gens savants; Chapelain, qui était alors l'arbitre de la renom-
mée et le distributeur de ce talisman aussi précieux que le
rameau d'or d'Enée, écrivit à l'auteur du Genethliacon cette
juste appréciation de son œuvre :
« Je reçus votre lettre et le poème latin qui l'accompagnait
avec beaucoup de pudeur, ne pouvant sans rougir voir que
vous le soumettez à mon jugement, lequel je ne puis exercer
sans témérité sur d'autres ouvrages que sur les miens pro-
pres. Il y a dans cette pièce de ce génie poétique qui est si
peu ordinaire, grande quantité de sentiments élevés et de vers
noblement tournés. Tout y est du sujet; le sujet, sublime de
soi, n'y est du tout point ravalé par les expressions fort
latines, et par les nombres fort soutenus et fort arrondis. L'in-
vention me semble même selon l'art, et je n'y ai rien trouvé
qui me donne scrupule, sinon que vous y introduisez la
Renommée comme une divinité qui pénètre dans les choses
futures, quoique sa fonction ne soit que de parler des événe-
ments présents ou passés. Vous y ferez réflexion, et en com-
muniquerez avec vos amis habiles, auxquels je m'en rapporte
s'ils ne s'y arrêtent pas. Je suis de leur avis pour la publica-
tion de l'ouvrage, et, quand il aura paru, il aura mon suffrage
et mes éloges. »
Louis XIV, qui, après la mort de Mazarin, était lui-même
son premier ministre et résumait l'Etat en sa royale personne,
voulut mener de front la vie d'affaires et la vie de plaisirs.
Entre les fêtes d'une splendeur jusque-là inouïe, qu'il donna
à son entourage et à mademoiselle de la Vallière, la future
Hi HISTOIRE
carmélite, on remarqua surtout le carrousel de 1662. Le pre-
mier quadrille, celui des Romains, était conduit par le mo-
narque; celui des Persans, par son frère, celui des Turcs,
par le prince de Condé; celui des Américains, par le duc
de Guise ; et celui des Indiens, par le duc d'Enghien. En pré-
sence d'illustres personnages, de la malheureuse veuve de
Charles Ier d'Angleterre, et d'une foule enthousiaste, les cour-
ses et les combats se succédèrent avec un ordre admirable.
Fléchier avait tout vu, et bientôt après il composa un chant
héroïque sur cette fête : Cursus regius, que le roi fit imprimer,
à ses frais, après avoir demandé une traduction française et
des gravures explicatives, jointes au texte.
Fléchier prit dès-lors place, comme bon poète latin, sur la
liste des trente-quatre écrivains que le roi attira à la cour, en
leur accordant des pensions et des privilèges. La noblesse,
arrachée aux provinces où se fomentaient des guerres intes-
tines, avait perdu son ancienne influence, quelquefois despo-
tique, sur le pauvre peuple, en se fixant à la cour; les gens
de lettres, ces aristocrates de la science, formèrent avec elle
une auguste escorte autour de Louis XIV, le centralisateur
par excellence du pouvoir absolu et de toutes les gloires.
Les vers latins avaient assuré à Fléchier une position indé-
pendante dans la république des lettres, et d'amples ressour-
ces contre les exig nces matérielles de la vie. Toute latitude
lui restait donc pour cultiver la poésie française et conquérir
les suffrages des muses de l'hôtel Rambouillet, lectrices
assidues de tous les produits de sa plume, et ses admiratrices
passionnées. Il ne craignait pas de les flatter, dans le style
de Cyrus et de Clelie, de soutenir la salutaire intervention des
femmes dans la politique et la littérature, et leur aptitude à
toutes les fonctions où l'esprit doit dominer; de plaindre
leur cœur trop impressionnable et cause première de leurs
souffrances; de leur permettre les études les plus abstraites,
la philosophie et les mathématiques, sous prétexte qu'ayant
des miroirs pour composer leurs visages, elles devaient ausèl
connaître les études qui sont les miroirs de l'âme.
DE FLÉCHIER. 17
Les précieuses, capables de soutenir une thèse théologique
ou une discussion de controverse sur les enseignements de
l'Eglise, étaient bien aises d'avoir en Fléchier un défenseur
sérieux et grave des femmes savantes, des bas-bleus d" haut
- parage. Salomon, Juvénal, Fénelon, La Bruyère, Boileau,
Molière n'étaient pas, il s'en faut, de l'avis de Fléchier, ni
partisans des femmes trop instruites.
Il est probable que Fléchier aurait changé de sentiment s'il
lui était venu à la pensée qu'un jour d'autres femmes abuse-
raient d'un génie incontestable pour semer les fausses doc-
trines et les maximes perverses dans les jeunes âmes. Les
précieuses, honorées de son amitié, visaient au savoir comme
à un moyen de rendre la société meilleure, de défendre la
religion chrétienne, ne comprenant pas qu'on pût le faire
servir à d'autres fins. La voie qui s'ouvrait devant elles était
assurément très féconde, puisqu'elles se sentaient de l'attrait
et de la vocation pour ce genre d'ouvrages religieux, trop
rares malheureusement parmi nous. De fait, nous leur som-
mes redevables, l'histoire l'avoue, de l'élégance de notre lan-
gue et du raffinement de notre civilisation. Nos contempo-
raines par trop fameuses, les Louise Colet, les Georges Sand,
ne doivent point nous rendre injustes, à l'égard de toutes les
femmes auteurs ; si elles ont profané le dogme et la morale
dans leurs impies élucubrations, fait l'apologie des instincts
coupables, des faiblesses honteuses, n'oublions pas les pages
délicieusement chrétiennes et poétiques d'Eugénie de Guérin,
de la félibresse Antoinette de Beaucaire, de Zénaïde Fleuriot,
de Mathilde Froment et de tant d'autres pures filles de la
pensée !
Chez ces dernières, nous aimons à trouver plus d'un trait
de similitude, en tenant compte de l'époque et des circon-
stances, avec la nièce de Descartes, mademoiselle de La
Vigne, et mademoiselle Deshoulières, qui vouèrent à Fléchier
et iJiaie. -
Li s~ e et i, J ia;e.
la mort dé la^uchesse de Rambouillet, Fléchier passa,
avec jilusjteuis de ses amis, dans les salons de l'abbé d'A,l-
- ,\,Œ..,..
13 IHSTOIRE
bignac, qui songea un instant k les transformer en seconde
Académie de la ville de Paris. Le roi ne voulut point autoriser
l'établissement d'une institution savante, capable de troubler
le repos des quarante immortels de l'Académie française, et
laissa à Y Académie d'Aubignac son caractère privé. Avant de
dire adieu aux études frivoles, Fléchier lut encore dans cet
aréopage quelques poésies françaises : Plainte de la France
à Rome, sur l'insulte faite à son ambassadeur; Ode sur la
guérison du roi; la reine au roi; l'Eloge du roi, où il se faisait
l'écho de l'amour du peuple envers son souverain :
Ces astres qui tirent leur jour
De l'éclat qui vous environne
Et des rayons de la couronne,
Ne luisaient plus dans votre cour.
Tous vos peuples saisis de crainte,
Dans une si mortelle atteinte,
Se plaignaient du destin jaloux;
Et dans cet excès de souffrance,
Nous avons vu toute la France
Aussi languissante que vous.
La prose occupa ses nombreux loisirs, et il travailla beau-
coup à former son style, style de maître, sans se rendre
esclave de la manière nouvelle d'écrire notre langue, décou-
verte par Montaigne, Amyot, Balzac, le créateur de l'éloquence,
Pascal et La Rochefoucauld. Sa destinée le poussa à vaincre
sa timidité, à s'ouvrir enfin sa véritable carrière, et à débuter
dans la chaire chrétienne. Lui-même n'a point compris ses
premiers sermons dans la collection de ses œuvres, et il ne
non s est pas possible d'en indiquer la valeur. Quoi qu'il en
soit des succès du jeune prédicateur, ils ne lui procuraient
pas des ressources financières suffisantes; aussi le voyons-nous
allier les fonctions de professeur à celles de prédicateur ordi-
naire du roi, et se préparer aux secondes sans négliger les
premières.
DE FLÉCHIER. 19
III. FLÉCHIER PRECEPTEUR.
Louis-Urbain de Caumartin atteignait sa douzième année
lorsque Fléchier se chargea de parfaire son éducation; élève
intelligent et laborieux, il profita si bien des leçons de son
habile maître, qu'il devint capable de remplir de hauts em-
plois avec une rare sagesse. Les chroniques du temps ne lui
ménagent point les éloges les plus flatteurs, qui retombent
indirectement sur Fléchier ; le Tacite du dix-septième siècle
le dépeint ainsi. « C'était un très bon homme, doux, sociable,
serviable, et qui s'en faisait un plaisir - qui aimait la règle
et l'équité, autant que les besoins et les lois financières le
pouvaient permettre, et au fond honnête homme, fort instruit
dans son métier de magistrature et dans celui de finance. Avec
beaucoup d'esprit et d'un esprit accort, gai, agréable, il était
d'excellente compagnie. *
Son père, François de Caumartin, maître des requêtes et
garde des sceaux, avait pris part aux guerres de la Fronde,
moins par ambition que par dévouement à son ami, le car-
dinal de Retz. Frondeur de bonne foi, il ne perdit rien de
l'estime générale, dans ce conflit des passions politiques, où
les plus sages, Turenne et Condé, donnèrent l'exemple de la
défection.
Membre de la commission chargée de la présidence des
Grands-Jours d'Auvergne, il emmena avec lui, à Clermont,
toute sa famille et le précepteur de son fils. Une lettre du
grand roi nous explique l'origine du tribunal des Grands-
Jours î « Chers et bien-aimés, la licence qu'une longue guerre
a introduite dans nos provinces, et l'oppression que les pau-
vres en souffrent, nous ayant fait résoudre d'établir, en notre
20 HISTOIRE
ville de Clermont en Auvergne, un,,, cldur vulgairement ap-
pelée des Grands-Jours, composée de gens de probité et d'une
expérience consommée, pour, en l'étendue du ressort que
nous lui avons prescrit, connaître et juger de tous les crimes,
nous voulons que vous ayez à leur préparer les logements
qui leur seront nécessaires. » Cette institution datait de saint
Louis et avait toujours produit les plus heureux effets, en
poursuivant la féodalité et la tyrannie seigneuriale dans ses
derniers retranchements de la province.
Le salon de Caumartin fut, à Clermont, le rendez-vous
habituel du monde élégant, tout-à-coup transporté de la
capitale dans un affreux pays, et de plus, pendant l'hiver
Témoin pacifique et railleur de tout ce qui se passait autour
de lui, des fêtes, des procès, des exécutions, Fléchier écrivit,
jour par jour, ses impressions de voyages, son journal parti-
culier.
Les Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne
ont été comparés, sous le rapport littéraire, aux Mémoires
« de Grammont et d'ilamilton, avec cette différence que là où
Ilamilton n'a que de l'esprit, Fléchier a encore de la sensi-
bilité. Comme style, ce livre est la fleur dernière et la plus
parfumée de la littérature Louis XIII. Saint François de
Sales et Voiture sont dépassés pour la poésie, la grâce, la
clarté, le poli. Le lendemain, c'est-à-dire après le Misan-
thrope, Andromaque, les Fables de La Fontaine, et les Satires,
ce livre n'eût pas été possible. Quand il fut composé, les
Maximes de La Rochefoucauld avaient paru, ainsi que les
Provinciales de Pascal; la perfection de l'art était atteinte;
mais l'exemple, quoique donné, n'était pas encore suivi.
Dans ses Mémoires, Fléchier est de l'école de Segrais, de
madame de Sévigné dans ses premières lettres, de madame
de La Fayette dans la Princesse de Montpensûr.
» Le livre de Fléchier en marque la plus coquette nuance
et le plus heureux moment. On est au seuil d'une époque de
génie et de goût; le style va se transformer, et, comme dans
toute transformation, quelques qualités vont disparaître,
DE FLÉCHIER. 21
que personne ne retrouvera, et Fléchier moins que personne.
Sans doute, il tire encore trop de petites étincelles du choc
des antithèses; sans doute, il a des tours un peu languissants,
et il se perd quelquefois dans des circonlocutions précieuses;
mais, en revanche, les beaux tours de la langue, que la ré-
gularité va bannir, les agréables façons de dire que la pru-
derie classique va faire disparaître! Ces grâces un peu
traînantes n'en ont peut-être que plus de charme, quand on
songe à la majesté alignée des prochaines oraisons funèbres. D
Le 23 septembre 1665, les voyageurs arrivèrent à Riom,
ville fort agréable et fort riante, puis à Clermont. « Ces deux
villes sont éloignées de deux lieues l'une de l'autre, mais le
chemin est si beau qu'il peut passer pour une longue allée de
promenade, il est bordé de houx des deux côtés, plantés à
égale distance, qui sont arrosés continuellement de deux ruis-
seaux d'une eau fort claire et fort vive, qui se font comme
deux canaux naturels pour divertir la vue de ceux qui pas-
sent et pour entretenir la fraîcheur et la verdure des arbres.
On découvre en éloignement les montagnes du Forez d'un
côté, et une grande étendue de prairies qui sont d'un vert bien
plus frais et plus vif que celui des autres pays. Une infinité de
ruisseaux serpentent dedans, et font voir un beau cristal qui
s'écoule à petit bruit dans un lit de la plus belle verdure du
monde. On voit de l'autre les montagnes d'Auvergne fort pro-
ches, qui bornent la vue si agréablement que les yeux ne
voudraient point aller plus loin.. Pour la ville de Cler-
mont, il n'y a guère de ville en France plus désagréable.
En récompense, elle est bien peuplée; on fait honneur au
sacrement.. Toutes les dames de la ville vinrent pour rendre
leurs respects à nos dames, non pas successivement, mais en
troupe. On ne saurait recevoir une visite que la chambre ne
soit toute pleine, on ne peut suffire à fournir des chaises.
J'ai ouï dire que c'est une grande fatigue de saluer tant de
personnes à la fo's, et qu'on se trouvait bien embarrassé
devant et après tant de baisers. Comme la plupart ne sont
pas faites aux cérémonies de la cour et ne savent que leur
22 HISTOIRE
façon de province, elles vont en. grand nombre, afin- de
n'être pas si remarquées et de rassurer les unes les autres.
J'estime chose plaisante de les voir entrer, l'une, les bras
croisés, l'autre les bras baissés comme une poupée; toute
leur conversation est bagatelle, et c'est un bonheur pour elles
quand elles peuvent tourner le discours à leur coutume, et
parler des points d'Aurillac. »
Les pages suivantes racontent une excursion à Vichy, le
plus beau pays du monde, mille observations malicieuses sur
les buveurs d'eau, sur ceux et celles qui viennent les pre-
miers et s'en vont les derniers, sur les éloges qu'on adressa à
Fléchier sur la justice, les arrêts, les personnages et les
localités. Les récits pathétiques suivent les historiettes
amusantes, le drame succède à la comédie, témoin ce pas-
sage relatif à la condamnation de monsieur du Palais :
« L'arrêt fut donné le matin, et madame du Palais, qui
croyait qu'il fallait de longues procédures pour l'instruction,
et qu'elle en serait avertie longtemps auparavant, comme
tous les autres l'avaient été, entendit des laquais qui s'entre-
tenaient de ce qu'on avait fait le.matin à la chambre des
Grands-Jours; mais elle n'y fit nulle réflexion, et, allant voir
le comte de Canillac dans la prison, elle voulut se divertir
avec lui de la nouvelle qu'elle avait ouïe ; mais elle fut bien
surprise lorsque le comte, la larme à l'œil, lui confirma cette
fâcheuse condamnation. Et elle tomba évanouie à ses pieds;
et, comme on l'eut fait revenir, elle monta en carrosse toute
délacée qu'elle était, et s'en vint tout en désordre chez ma-
dame sa sœur, où nous étions logés" Elle monta dans la salle
où madame de Caumartin était avec quelques dames de la
ville qui étaient venues lui rendre visite ; et avec des cris et
des lamentations que je ne saurais exprimer, elle toucha si
fort toute la compagnie, que chacun joignit ses larmes avec les
siennes, et qu'on en eut bien de la peine à deviner laquelle
de ces dames pleurait son mari condamné, tant la douleur
d'une belle personne inspire des sentiments de pitié. Je ne
vis jamais douleur plus emportée : tantôt elle prouvait
DE FLÉCHIER. 13
l'innocence de son mari, et s'arrêtait au milieu de sa raison;
tantôt elle reprochait aux juges leur cruauté; tantôt elle
louait la tendresse de son mari pour elle. « C'est moi, disait
cette dame éplorée, c'est moi qui suis la cause de tous ces
désordres, et quelque innocent qu'il soit, Dieu le punit pour
m'affliger; son seul crime est d'avoir épousé une malheu-
reuse. » Les sanglots interrompaient ses discours; enfin,
s'apercevant qu'elle embarrassait tout le monde, elle sortit
brusquement, et, après quelques mots de considération que
nous lui dîmes, elle fut conduite chez quelques conseillers de
la ville pour consulter les moyens qui lui pouvaient rester de
conserver quelque chose de son bien. Sa douleur l'avait si fort
transportée, qu'elle ne songeait à son mari que pour le plain-
dre. »
Dans la suite-des Mémoires s'étale une science remarquable
de l'histoire, de l'économie politique, de la jurisprudence,
du droit canonique et des Pères de l'Eglise. Les citations
les plus heureuses et les plus variées s'encadrent dans une
anecdote plaisante ou grave. Le Coran y coudoie Horace ; la
chronique du diocèse de Clermont précède une discussion
théologique; le compte-rendu d'une conversation suit une
narration quelque peu libre. Ce seul ouvrage indique chez
son auteur une fécondité d'imagination et un jugement
satirique dignes d'un Juvénal et d'un Ovide. Ces Mémoires
sont à la fois l'œuvre d'un historien exact et d'un poète fan-
taisiste ; les faits relatés sont vrais, et prouvés tels au besoin
par le journal de Dongois, neveu de Boileau, et greffier des
Grands-Jours. Tous les personnages, grands et petits, qui se
trouvent soumis à la censure de Fléchier, reçoivent leur
part de ridicule et un rapide examen de conscience, un
seul excepté : « Les grands hommes ont quelque faible ; on
n'en a point pourtant remarqué en M. de Caumartin. » C','st
la seule flatterie, bien excusable, qu'il se permette dans le
cours de son ouvrage.
Le même sujet lui inspira un poème latin : In conventus
juridteos Avernis habitos carmen, dont la lecture fut possible
24 HISTOIRE
à tous les Auvergnats, en même temps qu'il leur enseignait
la versification latine. Le public lut avec bonheur cette
poésie; quelle n'eût pas été sa surprise si les Mémoires ne
fussent pas demeurés sous clef ? Chapelain se hâta d'écrire au
précepteur : « J'ai eu un fort grand sujet de contentement
dans li lecture de votre poème latin sur la justice des
Grands-Jours, qui est sans doute l'un de vos meilleurs, bien
qu'il ne sorte rien que d'excellent de vous. Il n'eût été que
bon, au reste, de m'en envoyer plus d'une copie pour faire
souvenir de vous où vous savez. »
A l'œuvre si difficile et si méritoire de l'éducation de la
jeunesse en général, et d'un grand seigneur en particulier,
race dédaigneuse souvent de la culture de l'esprit, et proche
parente de ces anciens nobles qui se faisaient un titre d'hon-
neur de ne savoir pas signer leur nom, Fléchier se montra
supérieur aux maîtres les plus vantés. La religion, les lan-
gues anciennes et modernes, surtout parmi celles-ci l'italien
et l'espagnol, les beaux-arts, les sciences, l'histoire compo-
sèrentm programme; il y ajouta toutes les connaissances
utiles à un gentilhomme destiné à la vie des cours. Son élève
apprit le secret, plus rare qu'on ne pense, de la bonne lecture,
de la lecture faite dans des conditions profitables, comme
étude et agrément. La plume à la main, à l'exemple de qui-
conque cherche dans la lecture autre chose qu'un simple
passe-temps ou un remède contre l'ennui, il résumait sur le
papier, et également dans sa mémoire, tout ce qui avait
passé sous ses yeux. Après avoir de la sorte parcouru un ou-
vrage, il en possédait le contenu au point d'être à même de
fi ter la page et le paragraphe contenant les principales pen-
sées. Sa conversation se ressentait de cette application; elle
était assaisonnée de traits charmants, de souvenirs histori-
ques, de citations allégoriques qui firent l'admiration de
Volta.i-j, excellent conteur lui-même. Les sentiments de son
cœur répondaient aux lumière de son esprit; il conserva
toujours avec son précepteur d'intimes et affectueux rap-
ports.
DE FLÉCHIER- 23
2
En le quittant, Fléchier fixa son séjour, comme homme de
lettres, en 1668, chez M. de Montausier, dont il avait conquis
les faveurs d'une étrange façon. Durant un voyage aux eaux,
Fléchier s'efforçait de dérider son compagnon maussade et
taciturne par caractère, tel que Molière l'a dépeint dans le
personnage du Misanthrope; les courtoisies, les félicitations,
les gracieusetés portaient à faux. Encore un de mes flatteurs,
s'écria le duc avec humeur. Changer de tactique ne fut pas
affaire difficile pour Fléchier; il savait lancer l'épigramme
et manier l'arme de l'ironie, aussi habilement que l'auteur
du Lutrin. Les traits acérés de la. critique, les plaisanterie3
fines et mordantes tombèrent dru et ferme sur le misan-
thrope, qui s'éprit pour Fléchier d'un inaltérable attache-
ment. De cette heureuse rencontre date peut-être l'élévation
du futur évêque de Nîmes.
Son protecteur se hâta de lui obtenir la charge de lecteur
du Dauphin, et de concert avec M. de Périgny ils tracèrent
pour le jeune prince un plan d'études comparable à celui que
Bossuet formula plus tard.
Madame de Montausier, la première gouvernante du Dau-
phin ; M. de Montausier, gouverneur du même prince, à qui
il donna Bossuet pour précepteur, et Iluet pour sous-précep-
teur, n'obligèrent point un ingrat en l'associant, comme lec-
teur, à leur glorieux ministère. Il leur paya son tribut de re-
connaissance, lorsqu'il fut choisi pour prendre la parole sur
la tombe de l'une et de l'autre : « C'est elle qui a eu la gloire
de former les premiers sentiments et les premières paroles de
ce jeune prince. Elle lui a appris à lever ses mains pures et
innocentes vers le ciel, à tourner ses premiers regards vers
son Créateur ; elle lui a inspiré ses premiers soupirs. Com-
bien de fois, en essuyant ses larmes, a-t-elle demandé à Dieu
qu'il lui inspirât de la tendresse pour son peuple? Combien
de fois, en le corrigeant, a-t-elle demandé pour lui un cœur
sage et docile aux inspirations du ciel? Combien de fois
a-t-elle prié Dieu, qui tient en ses mains le cœur des rois,
d'en faire un prince selon le sien? # Se demandant à lui-
16 HISTOIRE
même ce qu'il pouvait manquer au due de Montausier, il
répondait ; « Du savoir? Il avait acquis par ses lectures con-
tinuelles des habitudes dans tous les pays et dans tous les
siècles; il était devenu, pour ainsi dire, le spectateur et le
témoin de la conduite de tous les princes; il avait assisté à
leurs conseils et à leurs combats; il connaissait toutes les
rouies de la vertu et de la gloire ancienne et nouvelle. De la
probité? Rien n'était plus connu que son équité, son désin-
téressement et la religion de sa parole. Il pouvait instruire,
sans se rétracter et sans se condamner soi-même ; ses exem-
ples n'affaiblissaient pas ses préceptes et il n'avait point à
justifier au prince ni aux courtisans la contrariété de ses
mœurs et de ses règles. La piété? Il avait connu Dieu et
l'avait toujours glorifié; il avait regardé le libertinage comme
un monstre, et dans la cour et dans les armées. Il avait ap-
pris dans la loi de Dieu ce qu'elle défend et ce qu'elle or-
donne; censeur zélé des vices, sans aigreur, sans indiscrétion ;
chrétien de bonne foi, sans'superstition, san§ hypocrisie. »
L'éducation du Dauphin terminée, on lui donna en mariage
la princesse de Bavière, une merveille d'esprit, de raison et de
bonne éducation, de l'aveu de la jalouse Sévigné. Le lecteur
du Dauphin fut nommé aumônier ordinaire de la nouvelle
Dauphine, à qui Bossuet le présenta avec éloges. Fléchier,
dans cet emploi très honorable et de très grand prix, apprécia
vivement la vertu de la princesse, jeune personne très pieuse,
écrivait-il; et près d'elle, il vécut à la cour comme dans la
solitude.
L'abbaye de Baignes et le prieuré de Peyrat récompen-
sèrent ses premiers services et le mirent à même de soutenir
son rang à la cour. Les pauvres eurent une large part aux
produits de ces deux bénéfices, que Fléchier ne regardait point
comme une sinécure. Il les visitait fréquemment pour en re-
lever les ruines et annoncer la parole de Dieu aux ouailles de
sa juridiction ; « Je suis revenu depuis huit jours de mon
voyage de mes abbayes ; j'ai été près de deux mois en chemin,
à cause des affaires de religion où je me suis trouvé engagé.
DE FLÉCHIER. 17
Toute la noblesse des provinces par où j'ai passé voulant se
convertir entre mes mains, et conférer avec moi, j'ai reçu sur
ma route plus de neuf cents abjurations. » Sa renommée
d'orateur était déjà parvenue au diocèse de Saintes, où il se
fit aimer des protestants et des catholiques, pendant les
diverses courses qu'il entreprit dans cette région; il n'était
pas seulement habile à ramener au bercail les brebis égarées,
mais encore, comme nous allons le voir, à célébrer les héros,
à donner des leçons aux souverains, à exceller dans tous les
genres d'éloquence.
IV. DISCOURS DE FLÉCHIER.
C'est pitié de lire, dans les recueils de morceaux choisis à
l'usage des étudiants, avec quel superbe dédain les auteurs
de ces fastidieuses et incomplètes compilations décernent à
Fléchier les titres de brillant rhéteur, plus superficiel que
profond, d'amateur d'antithèses et de phrases sonores. Néan-
moins ils proposent ses discours comme d'élégants modèles de
style, et les font apprendre par cœur à la jeunesse. Ces
pygmées de la critique, au lieu d'étudier sérieusement les
œuvres oratoires de Fléchier, trouvent plus commode de les
juger sur la foi d'autrui et de s'en tenir aux inj ustes appré-
ciations des artisans de l'Encyclopédie philosophique. Le génie
ne se mesure pas au gré des géomètres; il ne peut subir
l'analyse froide et prosaïque des chimistes littéraires ; mys-
térieux secret de la boîte de Pandore, on l'admire sans avoir
l'audace de l'approfondir.
Il est une autre faiblesse de la critique, contre laquelle il
convient de protester ; celle de comparer sans cesse un orateur
28 HISTOIRE
à ses devanciers ou à ses contemporains, et de donner la pré-
férence à ceux-ci ou à celui-là, suivant l'école et le parti aux-
quels ils ont appartenu. « Chacun pris en son air est agréable
en soi, et tel brille au second rang qui s'éclipse au premier, »
a dit le poète; on doit donc juger un homme de mérite, tel
qu'il est, sans s'inquiéter s'il n'aurait pas pu donner un plus
bel essor à ses talents, et s'il égale tel ou tel autre génie. Le
rang de Fléchier parmi nos gloires nationales nous dispense
d'insister sur ce point.
Le travail lui coûtait peu d'efforts; en se promenant dans
son jardin, au milieu d'un salon, au fond d'un carrosse, il
préparait le plan et les divisions de ses discours ; la forme et
l'élocution s'improvisaient à merveille : « On croit que je com-
pose avec peine et contention ; on se trompe. J'ai beaucoup
travaillé dans ma jeunesse, et j'ai mis tous les moments à
profit. Si la composition me coûtait, il y a longtemps que
j'y aurais renoncé. » Quant à son attitude en chaire, écoutons
son ami, orateur et poète, Du Jarry, dont les œuvres sont trop
oubliées :
« A l'égard de la prononciation, je ne suis pas de l'avis de
ceux qui croient que ce n'était pas ce qu'il y avait en lui de
meilleur; au contraire : soit prévention ou autrement, je
n'en ai jamais trouvé de plus belle. Elle était faite pour sa
composition, et l'une donnait du poids et de la dignité à l'au-
tre. Dès qu'il paraissait en chaire, son extérieur semblait se
changer et se revêtir, pour ainsi dire, de la majesté et dD la
grandeur de son ministère. En respectant son auditoire, il
s'en faisait révérer. Sa manière de dire était digne et modeste,
et tout ensemble ferme et assurée ; il n'a jamais fait craindre
pour lui cet accident, auquel une bizarre coutume a voulu
attacher un affront : parmi ses rares talents, il avait surtout
celui de finir heureusement ses périodes. L'oreille et l'esprit,
également flattés par leur chute, lui attiraient souvent un
murmure de longues acclamations ; de telle sorte qu'il était
obligé de s'arrêter et d'être lui-même l'auditeur de ses pro-
pres louanges. Sa voix s'accordait avec son geste, son style et
DE FLÉCHIER. 29
toute l'action de sa personne; il n'y avait rien en lui qui
sentît le déclamateur. La diversité des esprits répandus
dans le nombreux auditoire se réunissait pour l'admirer. »
On a remarqué que le style de Fléchier n'a point vieilli, et
que nous employons aujourd'hui les mêmes expressions, una
seule exceptée, sans que je le die, pour sans que je le dise A
ce propos, deux excellents maîtres, Thomas et Joubert
résument leur opinion en ces termes : « Son style, qui n'est
jamais impétueux et chaud, dit l'auteur des Eloges, est du
moins toujours élégant. Au défaut de la force, il a la correc-
tion et la grâce; s'il lui manque de ces expressions originales,
et dont quelquefois une seule représente une masse d'idées, il
a ce coloris toujours égal, qui donne de la valeur aux petites
choses, et qui ne dépare point les grandes. Il n'étonne presque
jamais l'imagination, mais il la fixe. Il emprunte quelquefois
de la poésie, comme Bossuet; mais il en emprunte plus
d'images, et Bossuet plus de mouvements. Ses idées ont rare-
ment de la hauteur, mais elles sont toujours justes, et quel-
quefois ont cette finesse qui réveille l'esprit et l'exerce sans le
fatiguer. Il parait avoir une connaissance profonde des hom-
mes : partout il les juge en philosophe et les peint en orateur.
Enfin, il a le mérite de la double harmonie, soit de celle qui,
par le mélange et l'heureux enchaînement des mots, n'est
destinée qu'à flatter et à séduire l'oreille, soit de celle qui
saisit l'analogie des nombres avec les caractères des idées, et
qui, par la douceur ou la force, la lenteur ou la rapidité des
sons, peint à l'oreille en même temps que l'image peint à
l'esprit. En général, l'éloquence de Fléchier paraît être for-
mée de l'harmonie et de l'art d'Isocrate, de la tournure ingé-
nieuse de Pline, de la brillante imagination d'un poète, et
d'une certaine lenteur imposante qui ne messied peut-être
pas à la gravité de la chaire, et qui était assortie à l'organe
de l'orateur. »
« Il faut admirer, conclut l'auteur des Pensées, cette
élégance où le sublime s'est caché ; cet éclat tempéré à des-
sein; cette beauté qui s'est voilée; cette hauteur qui se ré-
30 HISTOIRE
duit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes
et qui occupent si peu d'espace; ces phrases qui, dans leur
brièveté, ont tant de sens ; ces pensées profondes, aussi lim-
pides, aussi claires que ce qui est superficiel; cet art enfin où
la nature est tout entière. »
La Harpe et Sainte-Beuve ont écrit de belles pages sur le
même Fléchier, qu'ils nomment l'Isocrate français, l'Atticus
de Vèpiscopat français. Voyons comment il mérita ces éloges,
que les voix les plus autorisées de la presse s'accordent à lui
prodiguer.
Les sermons, proprement dits, prêchés par Fléchier avant
ou après sa promotion à l'épiscopat, passent généralement
pour ses œuvres de second ordre. Ils firent néanmoins l'admi-
ration de toute la France et de la cour intelligente de
Louis XIV. Le jour de la Pentecôte, en 1681, il termina son
discours, en présence du monarque déjà sous l'heureuse in-
fluence des pieux conseils de madame de Maintenon, par
cette péroraison, sublime et allégorique ; « Seigneur, qui
tenez dans vos mains les cœurs des rois, et qui, selon le
langage de vos Ecritures, donnez votre salut aux rois, comblez
aujourd'hui de vos grâces celui à qui je viens d'annoncer vos
vérités. Il aime mieux que je vous adresse ici des vœux, que
si je lui adressais des louanges; et il vous renvoie toute sa
gloire, qui, ne venant que de vous seul, ne doit appartenir
aussi qu'à vous seul. S'il est éclairé dans ses conseils, c'est en-
core votre sagesse qui l'éclairé ; s'il est heureux dans ses en-
treprises, c'est votre Providence qui le guide ; s'il est victo-
rieux dans ses guerres, c'est votre bras qui le protège ; c'est
votre main qui le couronne, au milieu de tant de prospérités
dont vous avez honoré son règne; il ne nous reste plus à
demander pour lui que ce qu'il vous demande lui-même :
son salut. Vous avez affermi son trône contre tant de puis-
sances ennemies qui l'attaquaient, affermissez son âme contre
tant d'objets de passion qui l'environnent. Il a des victoires à
gagner, plus importantes que celles qu'il a gagnées; et vous
avez des couronnes à lui donner, plus précieuses que celles
DE FLÉCHIEÏL il
qu'il porte; ce serait peu de cette immortalité que tous les
siècles lui semblent promettre, s'il n'avait celle que vous seul
pouvez lui donner au-delà de tous les siècles. Consacrez tant
de vertus royales, donnez-lui un cœur docile pour accomplir
vos volontés, une tendresse et une soumission de fils pour
votre Eglise, et des entrailles de père pour son peuple. Eten-
dez en lui ce fond de religion que vous avez gravé dans son
âme, et faites-le du moins aussi saint q-ue vous l'avez fait
grand. Puisse sa reconnaissance répondre à la grandeur de
vos bienfaits. Puisse-t-il, après avoir fait croître en lui ces
vertus, les voir renaître dans les enfants de ses enfants.
Puisse-t-il, enfin, après avoir régné longtemps heureusement
par vous, régner enfin éternellement avec vous. »
Toujours à la hauteur de sa mission, Fléchier ne laissa
jamais tomber de sa bouche des adulations à l'adresse du roi,
qui les aimait tant; les éloges que les convenances lui dic-
taient sont remarquables par leur délicatesse et leur simplicité
touchante. Lui aussi, il nu faisait point de compliments à
Louis XIV, parce qu'il n'en avait point trouvé dans l'Evan-
gile!
L'année suivante, la cour voulut l'entendre et l'applaudir
pendant la station de l'Avent. Après avoir recommandé son
entreprise aux prières de sa sœur religieuse, il parla du bon-
heur, du jugement dernier, du scandale, de l'ambition, de la
pénitence avec une éloquence qui, en terrifiant ses nobles au-
diteurs, lui conquit leurs suffrages et l'admiration de la Dau-
phine : « Que ne puis-je vous dire ce que Jésus-Christ disait
à ses disciples : Pour vous, quand ces choses arriveront, re-
gardez en sûreté et levez vos têtes : Respicite et levate capita
vestra. Mais je crains que vous n'ayez pas sujet d'avoir en vos
cœurs cette confiance. Il vous jugera, Messieurs, selon vos
qualités et selon vos charges. Vous lui répondrez de sa gran-
deur, dont vous avez été la représentation et l'image; de sa
puissance, dont vous êtes les dépositaires; de sa justice, dont
il vous avait fait les ministres; de sa religion, dont vous
deviez être les protecteurs. Vous rendrez compte des passions
32 HISTOIRE
qu'on vous inspira, et de celles que vous fîtes naître ; des
péchés que vous avez faits, et des grâces qu'il vous a faites ;
des soins que vous avez eus pour vous, de l'indifférence et du
mépris que vous avez eus pour les autres ; de ce que vous
fîtes aimer, de ce que vous fîtes souffrir ; de ce que vous ac-
cordâtes à la faveur, de ce que vous refusâtes au mérite ; de
la dissipation de vos biens et des charités qui s'en pouvaient
faire; des vices que vous pouviez arrêter par votre autorité,
des vertus que vous pouviez produire par vos exemples. Votre
chute sera plus grande parce que vous avez été plus élevés.
L'excellence de votre condition ne fera que vous rendre plus
punissables. Les flatteries qu'on vous dit et que vous cher-
chez ne feront qu'augmenter votre confusion, et l'impunité
dont vous jouissez ne fera que renforcer vos supplices. Ne
prétendez donc pas de distinction ni de faveur du souverain
Juge. » On aime à trouver dans l'abbé de cour cette indé-
pendance de langage, cette audace apostolique qui mettent à
découvert les faiblesses de ces grands seigneurs, par trop
enclins à se croire d'une nature supérieure à celle des sim-
ples mortels. « Dieu y regarde deux fois avant de damner des
gens de notre espèce, » s'écriait une sotte princesse, oubliant
qu'elle avait elle-même plus d'honneurs que d'honneur.
Envoyé comme missionnaire dans la Bretagne, il opéra de
nombreuses conversions parmi les protestants de cette pro-
vince, où son passage ne contribua pas peu à ranimer la foi,
à épurer les mœurs, à faire aimer le sacerdoce. Son discours
en faveur des pauvres du Poitou est un chef-d'œuvre de sen-
timent et d'exhortations pathétiques : « Représentez-vous ces
pays, que les grêles et les sécheresses ont désolés, dont la
terre et le ciel semblent avoir conspiré la ruine, où l'on ne
peut ni recueillir ni même semer où l'on n'a ni assistance
pour le présent ni ressources pour l'avenir; et où la misère
est d'autant plus grande qu'on ne voit pas le moyen de la
soulager ni d'espérance d'en sortir. Représentez-vous qua-
rante paroisses dans la disette générale de toutes choses, qui
n'ont pour toute nourriture que le pain de leur douleur et
DE FLÉCHIER. 33
2
l'eau de leurs larmes ; où ceux qui donnaient autrefois l'au-
mône sont obligés de la demander, sans que personne la leur
donne; et où tant de familles malheureuses, n'ayant ni la
commodité de vivre ni la force de travailler, ne peuvent
qu'implorer votre secours pour dernier remède, Figurez-vous
des malades dans la dernière extrémité, n'ayant pour sou-
tenir leur défaillance qu'un peu de pain, capable de les
étouffer, mourir de faim plutôt que de maladie, pour aller
rendre compte à Dieu de leur patience, et pour aller peut-être
accuser votre insensibilité, si vous refusez de les assister.
Quelle pitié de voir des enfants de quatre mois sevrés par
nécessité, à qui les mères affligées n'ont à donner pour tout
aliment qu'un peu de pain noir trempé dans l'eau, perdre
la vie presque aussitôt qu'ils l'ont reçue : heureux de mourir
dans un âge innocent, et malheureux d'être les victimes de la
dureté et de l'inhumanité des riches, »
La même charité et la même tendresse le portèrent à
plaider la cause des pauvres, dans son Sermon pour l'ouverture
des Etats du Languedoc : « L'Ecriture sainte nous ordonne,
tantôt de traiter les pauvres avec équité et avec justice, et
de ne leur point imposer de fardeau qui soit difficile à por-
ter, de les ménager comme la prunelle de l'œil, et d'ouvrir
nos entrailles à ces malheureux, qui n'ont reçu de la substance
de ce monde qu'autant qu'il en faut pour prolonger une vie
ou plutôt une patience qui leur est à charge, et que la Provi-
dence divine semble avoir abandonnés à la miséricorde des
hommes. Tantôt elle nous commande d'avoir pitié de ces
mercenaires, qui n'ont que leurs mains pour leur héritage,
et qui, vivant de leur travail, dont on leur fait souvent, par
d'injustes retardements, mendier et presque acheter le salaire,
usent leurs corps en les fatiguant, et payent, à la lettre, la
peine du premier péché, en mangeant leur pain à la sueur de
leur front et de leur visage. Tantôt elle vous avertit qu'il
faut honorer l'agriculture et ceux qui l'exercent, comme les
restes de l'innocence de nos premiers pères, qui, portant le
ioids du jour et de la chaleur, loin des vices que le com-
34 HISTOIRE
merce du monde inspire, passent leur vie dans la pauvreté, et
nous procurent l'abondance.
» C'est dans cette vue que, par une charité tendre et pru-
dente, vous entrez dans les intérêts et dans les besoins de
cette Providence, qui se soutient et s'affaiblit aussi j)ar son
zèle. C'est à vous à prendre en main la balance du sanc-
tuaire, pour peser ce que la nécessité exige et ce que la charité
demande; ce que vous devez à César, comme tributaires de
sa puissance, et ce que vous devez à Dieu,, comme redevables
à sa justice ; ce que la raison veut que vous laissiez à la com-
modité des particuliers; ce que la politique veut que vous
destiniez au salut public. C'est à vous qui venez ici, comme
c.es hommes sages et désintéressas, reconnus tels chacun dans
leur tribu, que Moïse choisit autrefois, pour régler les affaires
d'Israël; c'est à vous, dis-je, à discerner la cause du pauvre;
à ménager le sang du peuple, pour ainsi dire goutte à goutte;
à proportionner ses devoirs, non pas à ses désirs, qui sont
infinis, mais au peu de force qui lui reste ; à rendre le joug
qu'il porte aussi aisé, s'il se peut, qu'il est volontaire, et à
compatir du moins aux peines que leur soumission n'em-
pêche pas de sentir, et que les conjonctures fatales du temps
ne vous permettent pas de lui épargner. »
Le triomphe de Fléchier est dans l'oraison funèbre, genre
d'éloquence qui convenait le mieux à son talent. De l'aveu
de Rollin, non-seulement on comparait, sous ce rapport,
mais on préférait jadis Flochier à Dossuet. La postérité no
ratifie pas ce jugement, il est vrai, mais elle le place immé-
diatement après Bossuet, bien au-dessus de Massillon et de
Mascaron. « Il s'est trouvé deux fois, dit La-Harpe, en con-
currence avec Bossuet dans les mêmes sujets, dans l'oraison
funèbre de Marie-Thérèse, et dans celle du chancelier
Letellier; et, quoiqu'elles soient les moindres de Bossuet, il
s'offre encore dans celui-ci assez dé traits de sa force pour que
Fléchier ne l'atteigne pas. Il n'en approche pas davantage
dans cel'es de madame de Montausier, de madame d'Aiguil-
lon, de la Dauphine de Bavière, et du président de Lamoi-
DE FLÉCHIER. 35
gnon. Deux seuls discours où il a été au-dessus de lui-même,
ceux où il a célébré Turenne et Montausier, ont assez de
beautés pour lui assurer le premier rang, dans son siècle,
parmi les orateurs du second ordre, mais toujours à une
grande distance des chefs-d'œuvre de Bossuet. L'exorde de
l'oraison funèbre de Turenne, imité de celle d'Emmanuel de
Savoie, composée par le jésuite Lingendes, mais fort embelli
Ipar Fléchier, est un des morceaux les plus finis qui soient
sortis de sa plume : il a surtout l'avantage de convenir par-
faitement au sujet, et d'y entrer d'une manière très heu-
reuse. » L'examen, par ordre de date, de chaque oraison
funèbre, prouvera au lecteur la sévérité de cette appréciation.
Madame de Montausier, la Julie d'Angennes de l'hôtel de
Rambouillet, était la protectrice et l'amie dévouée de Fléchier.
Sa vie de première gouvernante du Dauphin, de femme
instruite et modeste, prêtait peu à de grande mouvements
oratoires. L'orateur devait donc tirer de son cœur tous les or-
nements du sujet, et faire un chef-d'œuvre en développant
toutes les qualités de la femme forte, sage dans la vie privée,
modérée dans la vie de cour, patiente dans la vie de souffran-
ces. « Le plus sage de tous les rois, éclairé des lumières de
l'esprit de Dieu, inspiré de laisser à la postérité le portrait
d'une femme héroïque, nous la représente revêtue de force et
de bonne grâce ; occupée à de grandes choses, sans sortir de la
modestie de son sexe, comblée des biens mêmes de la fortune,
mais toujours prête à les répandre dans le sein des pauvres;
pénétrée de la crainte de Dieu et convaincue de la vanité des
grandeurs humaines ; tirant sa gloire d'une solide vertu et
non de l'éclat trompeur d'une fragile beauté ; mourant avec
un visage tranquille et riant; digne d'être reçue dans le ciel,
où elie se présente accompagnée de ses bonnes œuvres et
chargée des trésors d'honneur et de grâce qu'elle a amassés;
digne enfin, après sa mort, des regrets et des louanges de
son époux, après avoir mérité sa tendresse et sa confiance
pendant sa vie. »
Le lecteur du Dauphin se plaît à redire les regrets de ma-
36 HISTOIRE
dame de Montausier lorsqu'elle laissa son emploi de gouver-
nante du même prince : « En effet, il n'y a rien de si aimable
que l'enfance des princes destinés à l'empire, lorsqu'ils don-
nent des marques d'un naturel heureux. On voit en eux des
rayons de la majesté de Dieu, tempérés des ombres de la
faiblesse des hommes. Ce sont des soleils dans leur orient,
qui réjouissent les yeux et ne les éblouissent pas encore;
chacun cherche sur leur visage des présages de leur bonheur
à venir. On croit trouver, dans toutes leurs actions, des fon-
dements des espérances publiques. Ils sont d'autant plus
aimés qu'ils n'ont rien qui les fasse craindre, et ils règnent
d'autant plus fortement dans les cœurs qu'ils ne régnent pas
encore dans leurs Etats.
» La majesté des rois inspire plus de respect que de ten-
dresse; c'est une espèce de religion civile et de culte politique
qui nous fait révérer ces traits que la main de Dieu a gravés
sur le front de ceux à qui il daigne communiquer sa puis-,
sance. Ils ont beau descendre jusqu'à nous, nous n'osons nous
élever jusqu'à eux. Quoiqu'ils soient les pères des peuples, ils
en sont les maîtres et les souverains. Quelque faiblesse qu'ils
puissent avoir, l'homme se cache, pour ainsi dire, sous le
monarque; et quelque bonté qu'aient les rois, ils ont tou-
jours l'éclat et la pompe de la royauté. Mais lorsqu'ils n'ont
que ces agréments que l'âge donne, qu'on ne voit dans leurs
yeux et sur leur visage que des traits de douceur et d'inno-
cence ; qu'ils sont encore assez dociles pour entendre la
vérité, et qu'au lieu d'une grâce qu'un ancien disait que Dieu
donne à chaque souverain pour tempérer l'austérité du com-
mandement, il semble que toutes les grâces ensemble les
accompagnent ; alors il se fait des impressions d'amour et de
tendresse dans les cœurs de ceux qui les voient, et beaucoup
plus de ceux qui les gouvernent et qui doivent être les ins-
truments de la félicité publique. »
Madame de Montausier avait dit adieu à la cour pour
se confiner dans la retraite : « Qu'il est difficile de se réduire
à la solitude, lorsqu'on a vécu longtemps dans la cour des
DE FLÉCHIER. 37
rois! Les yeux accoutumés à voir la figure de ce monde qui
passe, par les endroits les plus éclatants, sont toujours prêts
à se fermer lorsqu'ils ne trouvent rien qui flatte leur curiosité
ou leur convoitise. L'esprit, rempli d'idées magnifiques, qui
se plaît à se perdre dans de vastes pensées, s'ennuie dès qu'il
se trouve renfermé en lui-même, et resserré en un petit nom-
bre d'objets languissants qui ne le frappent que faiblement.
L'âme, accoutumée à être émue par de grandes passions qui
l'excitent vivement, n'est plus touchée de ces impressions
faibles et légères qu'elle reçoit dans la retraite. De là vient
l'attachement qu'on a à cette vie, quoique difficile et tumul-
tueuse. Ceux qui s'en plaignent tous les jours le plus éloquem-
ment ne laissent pas enfin de s'y plaire. La patience y est sou-
tenue par le désir, et le désir par l'espérance. C'est cet en-
chantement dont parle le Sage. Il s'y fait un engagement
presqu'involontaire. On y reconnaît sa servitude, et l'on n'y
craint rien tant que sa liberté; quelque peine' qu'on ait à y
être, il est insupportable d'en être éloigné, Il n'appartient
qu'à vous, mon Dieu, de briser les chaînes de ces esclaves,
de rompre le charme qui les éblouit, et de remplir de vos
vérités adorables des esprits et des cœurs que le monde, que
vous aviez vaincu, occupe de ses vanités. »
Malgré sa répugnance, Fléchier consentit à livrer à l'impres-
sion ce discours, que Huet, Bossuet et toute la cour com-
blèrent d'éloges. Madame de Sévigné en fut charmée, et plus
tard elle devait écrire : « Nous relisons toutes les belles
oraisons funèbres de M. Fléchier. Nous repleurons madame
de Montausier. Ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui
charment l'esprit : il ne faut pas dire : Oh! cela est vieux;
non, cela n'est point vieux, cela est divin II Il serait à souhai-
ter que cette parole de la spirituelle marquise devienne
une réalité parmi les lecteurs et les lectrices de tant d'ou-
vrages futiles et malsains!.
La nièce du cardinal de Richelieu, la duchesse d'Aiguil-
lon, dame d'honneur de Marie de Médicis, fournit à Fléchier
la matière de sa seconde oraison funèbre. L'exorde pompeux
38 HISTOIRE
et solennel produisit un effet magique * « Qu'attendez-vous
de moi, Messieurs, et quel doit être aujourd'hui mon minis-
tère? Je ne viens ni déguiser les faiblesses, ni flatter les
grandeurs humaines, ni donner à de fausses vertus de fausses
louanges. Malheur à moi si j'interrompais les saints mystères
pour faire un éloge profane, si je mêlais l'esprit du monde
à une cérémonie de religion, et si j'attribuais à la force ou à
la prudence de la chaire ce qui n'est dû qu'à la grâce de Jésus-
Christ. Je cherche à vous édifier plutôt qu'à vous plaire. Je
viens vous annoncer avec l'Apôtre que tout finit, afin de vous
ramener à Dieu qui ne finit point, et vous faire souvenir de
la fatale nécessité de mourir, pour vous inspirer une sainte
résolution de bien vivre.
» Les tristes dépouilles d'une illustre morte, les larmes de
ceux qui la pleurent, les autels revêtus de deuil, un prêtre
qui offre attentivement le sacrifice que l'Eglise appelle ter-
rible, un prédicateur qui, sur le sujet d'une seule mort, va
décrier la' vanité de tous les mortels, tout cet appareil de
funérailles vous a sans doute déjà touchés. A la vue de tant
d'objets funèbres, la nature se trouve saisie, un air triste et
lugubre se répand sur tous les visages; soit horreur, soit
compassion, soit faiblesse, tous les cœurs se sentent émus, et
chacun, regrettant la mort d'autrui et tremblant pour la
sienne propre, reconnaît que le monde n'a rien que de faible,
rien de durable, et que ce n'es1: qu'une figure, et une figure
qui passe.
» Oui, Messieurs, les plus tendres amitiés finissent; les
honneurs sont des titres spécieux que le temps efface; les
plaisirs sont des sentiments qui ne laissent qu'un long et
funeste repentir; les richesses nous sont enlevées par la
violence des hommes, ou nous échappent par leur propre
fragilité; les grandeurs tombent d'elles-mêmes, la gloire et
la réputation se perdent enfin dans les abîmes d'un éternel
oubli. Ainsi, le torrent du monde s'écoule, quelque soin qu'on
prenne à le retenir. Tout est emporté par cette fuite rapide
des moments qui passent - et, par ces révolutions continuelles,
DE FLÉCHIER. 39
nous arrivons souvent, sans y avoir pensé, à ce point fatal où
le temps finit et où l'éternité commence.
» Heureuse donc l'âme chrétienne qui, suivant le précepte
de Jésus-Christ, n'aime ni ce monde ni tout ce qui le compose,
qui s'en sert comme de moyens par un usage fidèle, sans s'y
attacher comme à sa fin par une passion déréglée; qui sait
se réjouir sans dissipation, s'attrister sans abattement, désirer
sans inquiétude, acquérir sans injustice, posséder sans orgueil
et perdre sans douleur! Heureuse, encore une fois, l'âme
qui, s'élevant au-dessus d'elle-même, et malgré le corps qui
l'appesantit, remontant à,son origine, passe au travers des
choses, sans s'y arrêter, et va se perdre heureusement (LU1$
le sein de son Créateur. à
L'oraison funèbre de Turennp, le père des soldats, vain-
queur, avec vingt mille soldats, de soixante mille Impériaux,
le plus grand capitaine et le plus honnête homme du royaume
de Louis XIV, acheva la réputation déjà très brillante de
Fléchier. Il devait traiter le même sujet que Mascaron, rival
redoutable, dont madame Sévigné, après avoir adressé à sa
fille cette lettre admirable, qui est dans toutes les mémoires,
sur la mort de Turenne, parlait ainsi, « Ne vous a-t-on pas
envoyé l'oraison funèbre de M. de Turenne?.. Il me semble
n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence.
On dit que l'abbé Fléchier veut la surpasser, mais je l'en
défie. Il pourra parler d'un héios, mais ce ne sera pas de
M. de Turenne; et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement
à mon gré. » Bientôt elle chang 'a d'avis. « En arrivant ici,
madame dé Lavardin me parla de l'oraison funèbre de
Fléchier. Nous la fîmes lire, et je demande mille et mille
pardons à M. de Tulle; mais il me parut que celle-ci était
au-dessus de la sienne. Je la trouve plus également belle
partout. Je l'écoutais avec étonnement, ne croyant pas qu'il
fût possible de dire les mêmes choses d'une manière toute
nouvelle. En un mot, j'en fus charmée. » Voltaire regarde
ce discours comme le grand chef-d'œuvre de Fléchier, et J'on
cite ce passage comme parfait et incomparable
40 HISTOIRE
< Cet honneur, Messieurs, ne diminua point sa modestie
A ce mot, je ne sais quel remords m'arrête. Je crains de
publier ici les louanges qu'il a si souvent rejetées, et d'offen-
ser après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa
vie. Mais accomplissons la justice, et louons-le sans crainte,
en un temps où nous ne pouvons être suspects de flatterie, ni
lui susceptible de vanité. Qui fit jamais de si grandes choses?
qui les fit avec plus de retenue? Remportait-il quelque avan-
tage? à l'entendre, ce n'était pas qu'il fût habile, mais l'en-
nemi s'était trompé. Rendait-il compte d'une bataille? il
n'oubliait rien, sinon que c'était lui qui l'avait gagnée.
Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l'avaient rendu
si célèbre? on eût dit qu'il n'en avait été que le spectateur,
et l'on doutait si c'était lui qui se trompait ou la renommée.
Revenait-il de ces glorieuses campagnes qui rendront son nom
immortel? il fuyait les acclamations populaires, il rougissait
de ses victoires, il venait recevoir des éloges comme on vient
faire des apologies, et n'osait presque aborder le roi, parce
qu'il était obligé de souffrir patiemment, par respect, les
louanges dont Sa Majesté ne manquait jamais de l'honorer.
» C'est alors que, dans le doux repos d'une condition
privée, se dépouillant de toute la gloire qu'il avait acquise
pendant la guerre, et se renfermant dans une société peu
nombreuse de quelques amis choisis, il s'exerçait sans bruit
aux vertus civiles: sincère dans ses discours, simple dans
ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs,
réglé dans ses désirs, grand même dans les moindres choses.
Il se cache, mais sa réputation le découvre; il marche ans
suite et sans équipage, mais chacun dans son esprit le met
sur un char de triomphe. On compte,, en le voyant, les en-
nemis qu'il a vaincus, non pas les serviteurs qui le suivent ;
tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses
victoires qui l'accompagnent ; il y a je ne sais quoi de noble
dans cette honnête simplicité, et moins il est superbe, plus il
devient vénérable. »
Avec quelle adresse il touche un point délicat, les troubles
DE FLÉCHlER. • il
de la Fronde ! « On eût dit qu'un heureux traité allait ter-
miner toutes les guerres de l'Europe, lorsque Dieu, dont les
jugements, selon le prophète, sont des abîmes, voulut affliger
et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les
dérèglements que causent dans un Etat les dissensions civiles
et domestiques. Souvenez-vous, Messieurs, de ce temps de
désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de dis-
corde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'in-
térêt, la bonne cause avec la mauvaise ; où les astres les plus
brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus
fidèles sujets se virent entraînés, malgré eux, par le torrent
des partis, comme ces pilotes qui, se trouvant surpris de
l'orage en pleine mer, sont contraints de quitter la route qu'ils
veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des
vents et de la tempête. Telle est la justice de Dieu; telle est
l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient aisé-
ment à soi, et il y a dans la politique, comme dans la reli-
gion, une espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence
même, qui répare avantageusement un peu de fragilité par
des vertus extraordinaires et par une ferveur continuelle.
Que dirai-je donc? Dieu permit aux vents et à la mer de
gronder et de s'émouvoir, et la tempête s'éleva. Un air em-
poisonné de factions et de révoltes gagna le cœur de l'Etat, et
se répandit dans les parties les plus éloignées. Les passions
que nos péchés avaient allumées rompirent les digues de la
justice et de la raison, et les plus sages même, entraînés par
le malheur des engagements et des conjonctures, contre leur
propre inclination, se trouvèrent, sans y penser, hors des
bornes de leur devoir. » On ne saurait pousser plus loin l'art
des précautions oratoires et passer plus habilement su,' les
guerres civiles où avait échoué la fidélité de Turenne. Dans
le récit de sa mort, il atteignit le sublime.
« N'attendez pas que j'ouvre ici une scène tragique, que je
représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées,
que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume
encore la foudre qui l'a frappé, que je fasse crier son sang
42 HISTOIRE
comme celui d'Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes
images de la religion et de la patrie éplorées. Peu s'en faut
que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble, Mes-
sieurs; Turenne meurt : tout se confond, la fortune chancelle,
la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions
des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu
par la douleur et ranimé par la vengeance ; tout le camp de-
meure immobile. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont
faite, et non pas aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères
mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort.
L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres;
et la Renommée, qui se plaît à répandre dans l'univers les
accidents extraordinaires, va remplir toute l'Europe du récit
de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort. »
Démosthène, Cicéron, Bossuet, n'ont jamais produit sur
leurs auditeurs l'impression profonde dont furent saisis les
amis de Turenne, lorsque Fléchier s'écria d'une voix trem-
blante d'émotion : Turenne meurt, tout se confond. Les gémis-
sements et les cris de l'auditoirte couvrirent la voix de l'ora-
teur, il s'éleva un cri, comme si la foudre qui avait renversé
Turenne ritt tombée au milieu du temple.' Un tel triomphe
oratoire dispense de chercher, au milieu de tant de beautés
du premier ordre, quelques défauts que l'abbé Maury s'est
plu à exagérer. Marmontel a fait remarquer, au contraire,
que la prosodie, l'accent musical, l'harmonie se trouvent ob-
servés à la perfection, spécialement dans l'exordc.
Après l'éloge d'un guerrier, l'éloge d'un paisible législa-
teur, l'oraison funèbre du président Lamoignon, mort en 1677.
La scène est toute différente, les horizons ne sont plus les
mêmes; les vertus privées, le noble caractère, la science, le
dévouement du collaborateur de Colbert dans les projets de
réforme, l'auteur de « savants et immenses recueils, où il
renferma la jurisprudence ancienne et nouvelle. monument
précieux de son esprit et de son travail, » sa justice, sa bonté,
sa piété, tels sont les tableaux que l'orateur présente à notre
admiration. 11 se souvient des soirées et des réunions intimes
DE FLÉCHIER. 43
où il se trouvait chez Larnoignon, avec Bourdaloue, Racine
et Boileau; de l'hospitalité affectueuse, de la simplicité du
président, quand il s'écrie : « Que ne puis-je vous le repré-
senter tel qu'il était, lorsqu'après un long et pénible travail,
loin du bruit de la ville et du tumulte des affaires, il allait
se décharger du poids de sa dignité et jouir d'un noble repos,
dans sa retraite de Basville? Vous le verriez, tantôt s'adon-
nant aux paisibles plaisirs de l'agricuiture, éiev Int son esprit
aux choses invisibles de Dieu par les merveilles visibles de
la nature; tantôt méditant ses éloquents et rares discours,
qui enseignaient et qui inspiraient loui les ans la justice, et
dans lesquels, formant l'idée d'un homme de bien, il se décri-
vait lui-même sans y penser; tantôt accommodant les diffé-
rends que la discorde, la jalousie ou les mauvais conseils font
naître parmi les habitants de la campagne , plus content en
lui-même, et peut-être plus grand aux yeux de Dieu, lorsque
dans le fond d'une sombre allée et sur un tribunal de gazon,
il avait assuré le repos d'une pauvre famille, que lorsqu'il
décidait des fortunes les plus éclatantes, sur le premier trône
de la justice.
» Vous le verriez recevant une foule d'amis comme si
chacun eût été le seul, distinguant les uns par la qualité, les
autres par le mérite, s'accommodant à tous et ne se préférant
à personne. Jamais il ne s'éleva sur son front serein aucun de
ces nuages que formant le dégoùt ou la défiance; jamais ii
n'exigea ni de circonspection gênante, ni d'assiduités serviles.
On l'entendit, selon les temps, parler des grandes choses
comme s'il eût négligé les petites ; parler des petites comme
s'il eût ignoré les grandes. On le vit, dans des conversations
aisées et familières, engageant les uns à l'écouter, avec plaisir,
les autres à lui répondre avec confiance, donnant à chacun
les moyens de faire paraître son esprit,, sans jamais s'être
prévalu de la supériorité du sien. »
Dans l'oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse, sa pro-
tectrice et son admiratrice, Fléchier parlait après Bossuet. Le
roi se félicita d'avoir donné deux panégyristes à celle qu'il
44 HISTOIRE
avait rendue si malheureuse par ses dérèglements, et il
trouva le second digne du premier. Avec moins d'éclat,
moins d'enthousiasme, .moins de sublime, Fléchier l'emporte
sur Bossuet par la délicatesse du sentiment, la division du
sujet, le portrait de la reine, le récit de ses relations avec le
Dauphin et la Dauphine, et l'élévation du style - « Vous-
même, grand roi, unique objet de son respect et de sa ten-
dresse, auguste témoin de sa vertueuse et sage conduite, vous
l'avez aimée, vous l'avez pleurée, vous l'avez louée. Vous
l'avez dit Je n'ai jamais reçu de chagrin d'elle que celui de
l'avoir perdue. Et si, parmi les joies du ciel, il reste encore
aux saintes âmes quelques sentiments pour les consolations
de ce monde, elle est touchée de celle-ci , et il me semble que
je vois ce cœur, tout insensible qu'il est, se réveiller et s'at-
tendrir à cette parole. »
Bossuet avait prononcé l'oraison funèbre du chancelier
Letellier et officiait, dans l'église des Invalides, lorsque
Fléchier traita le même sujet. Celui-ci eut le bon esprit de
ne point s'engager dans des sujets délicats, la Fronde, la ré-
vocation de l'édit de Nantes, et de rendre toute justice à
l'aigle de Meaux « Sacré ministre de Jésus-Christ, qui, dans
la chaire évangélique, avec une éloquence vive et chrétienne
avez avant moi consacré la mémoire immortelle de ce grand
homme, achevez d'offrir pour lui cette hostie innocente et
pure qui lave tous les péchés et les fragilités du monde. i
Son silence sur certains points est justifié par cette réserve.
« Ne craignez pas, Messieurs, que je vous fasse un triste
récit de nos divisions domestiques, et que je parle ici de ré-
tablissements et d'éloignements, de prisons et de liberté, de
réconciliations et de ruptures. A Dieu ne plaise que, pour la
gloire de mon sujet, je révèle la honte de ma patrie, t Il se
montra plus prudent et plus modeste que Bossuet.
La mort moissonnait rapidement les amis illustres de
l'évêque de Nîmes, et, par un singulier hasard, il était choisi
pour exhaler sa tristesse sur leur tombeau, et leur payer un
DE FLECnIER. 45
dernier tribut de tendresse, en célébrant des vies sans tache
et remplies d'oeuvres méritoires.
La Dauphine, que Fléchier avait connue mieux que per-
sonne, sa bienfaitrice et son amie sincère, mourut en 1690,
regrettée de toute la France. Dans la solitude où la maladie
et les chagrins, joints à ses dégoùts particuliers, la retinrent
sur la fin de sa vie, elle avait redoublé de ferveur et consacré
ses loisirs aux pauvres et à l'Eglise. Par ordre du roi, l'évêque
de Nîmes dut retracer cette noble et sainte existence, et il s'en
acquitta au gré de toute la cour. En présence cle Bossuet, il an-
nonça qu'il parlerait, sans recherche, 1° de la vie courte,
réglée par la sagesse; 2° de la longue mort, soutenue par la
résignation et la patience, de la pieuse Dauphine. Il ne vou-
lait « dans ce discours ni de ces digressions politiques qu'on
accommode au sujet avec art, et qu'on ramène à la religion
avec peine; ni les portraits ingénieux où l'imagination vive
* et hardie fait voir, comme en éloignement, les agitations »
présentes du monde, avec les intérêts et les passions des
grands hommes qui le gouvernent. » Il redit, en un style
grave et avec un profond intérêt, quelles furent les premières
années, les vertus précoces, l'éducation, les joies de la Dau-
phine.
Une tristesse douce et contagieuse s'empara de l'orateur et
de l'assistance lorsqu'il raconta les douleurs, les souffrances
et la résignation de son héroïne : « Je ne crains pas d'avan-
cer ici le pitoyable récit de ses peines. Pourquoi ne dirais-je
pas sans crainte ce qu'elle a prévu, ce qu'elle a souffert sans
faiblesse? Elle fit de tous ses maux, comme l'épouse des
Cantiques, un faisceau de myrrhe, qu'elle reçut des mains
de son bien-aimé, et qu'elle mit dans son sein, comme une
marque précieuse de son amour et de ses volontés sur elle.
Elle attendit ces mauvais jours que le ciel lui préparait,
pour en composer avec soumission les exercices de sa piété, et
le cours de sa pénitence. Elle vit toutes les dimensions de sa
croix, et résolut de s'y laisser attacher sans se plaindre, et
de faire, du supplice de ses péchés, un sacrifice volontaire de
46 HISTOIRE
sa vie. Prévenue des bénédictions et des miséricordes du
Seigneur, au travers même des nuages qu'un corps corrup-
tible et mourant élève jusque dans l'esprit, les yeux éclairés
de sa foi découvrirent la main paternelle qui la frappait,
pour éprouver sa fidélité et sa confiance. »
La première oraison funèbre de Fléchier fut consacrée à
l'incomparable Julie, madame de Montausier, et la dernière à
son digne époux, monsieur de Montausier. Le cœur de Flé-
chier, si tendre et ouvert à tous les nobles sentiments, dut
trouver une amène consolation dans ce dernier devoir rendu
sur la tombe de ses meilleurs amis. Personne ne pouvait
mieux faire l'éloge du duc de Montausier, ni mieux décrire
son aimable caractère que Fléchier, admis pendant de longues
années dans son intimité. Après celle de Turenne, nous don-
nons la préférence à l'oraison funèbre de Montausier; on
aime à relire cette tidèle esquisse biographique d'un homme
respectable et respecté de tous, intègre et religieux. L'amitié
se taisait pour laisser un libre cours à la seule vérité :
« Oserai-je, dans ce discours, où la franchise et la candeur
font le sujet de nos éloges, employer la fiction et le men-
songe? Ce tombeau s'ouvrirait, ces ossements se rejoindraient
et se ranimeraient pour me dire : Pourquoi viens-tu mentir
pour moi qui ne mentis jamais pour personne ?. Si je n'ob-
serve pas, dans ce discours, tout l'ordre et toutes les règles de
l'art, pensez qu'il y a je ne sais quoi de désordonné dans la
tristesse, que les grands sujets sont à charge à ceux qui les
traitent, et que c'est ici une effusion de mon cœur, plutôt
qu'un ouvrage et une méditation de mon esprit. » Les passages
comme celui-ci, pleins d'énergie et de sentiment, sont nom-
breux, et ne blessent nullement l'exacte appréciation du
héros.
Ï1 n'est pas d'oeuvre humaine sans défauts; et la perfection
ici-bas ne peut exister que d'une façon relative. Si nous ad-
mirons, dans les oraisons funèbres de l'évêque de Nîmes, la
dignité des mœurs oratoires, la pureté du goût, l'harmonie
de la diction, la noblesse dans les moindres détails, la fidélité
DE FLÉCHIER. 47
à se maintenir dans le même sujet, sans l'orner d'accessoires
inutiles, les transitions heureuses, la liaison et !a justesse des
idées, il faut aussi faire là part de la critique. Elle est aisée,
mais l'art est difficile.
L'emploi fréquent des figures de mots, des contrastes, des
antithèses, des arrangements symétriques; le retour des
mêmes pensées et des mêmes expressions ; un excès de dignité
dans l'expression de la douleur, tels sont les reproches qu'on
leur adresse généralement. Les ombres font ressortir les
mérites des tableaux !
V. PANÉGYRISTE ET HISTORIEN.
On aurait une idée très Incomplète de eioquenee de
Fléchier, si on ne s'arrêtait point sur les panégyriques des
saints, auxquels il consacra dix années. Il eut la gloire de
rompre avec la méthode profane et ridicule des anciens pané-
gyristes, et d'indiquer la véritable manière de louer les
habitants du ciel. Animé des plus saintes intentions, il flétrit
les histrions de la chaire, dans une préface remarquable, et
trace les règles de la vraie éloquence sacrée.
Avec une franchise charmante, il explique les motifs qui
- lui ont fait surmonter sa répugnance naturelle à livrer ses
écrits au public : « J'ai longtemps hésité si je donnerais au
public ces Panégyriques, et je ne m'y suis enfin déterminé
qu'après en avoir vu courir quelques éditions sous mon nom,
où je n'avais nulle part, où je voyais des sujets que je n'avais
jamais traités, et où je ne trouvais de moi que quelque, n-
droits peu fidèles et peu corrects, que les copistes prennent à
la hâte quand on les prononce. J'ai vu avec quelque peine la
liberté que l'on se donne de disposer des ouvrages d'autrui ;
et la honte de voir mes sermons ainsi défigurés m'a donné la
48 HISTOIRE
faiblesse ou le courage de les publier tels qu'ils sont. Heureux
si le ciel daigne y répandre ses bénédictions, et s'ils peuvent
servir à l'instruction ou à l'édification de ceux qui les
liront. »
Parmi les meilleurs panégyriques de Fléchier, celui de
saint Charles Borromée l'emporte pour la division et la
vigueur des développements oratoires. Il y prouve que l'arche-
vêque de Milan a édifié ses fidèles par ses exemples, qu'il les
a réformés par ses instructions, et qu'il les a nourris par ses
aumônes.
La charité de saint Charles est heureusement mise en
opposition avec les dérèglements de plus d'un personnage du
temps : « Il croit qu'un évêque doit se rendre vénérable, non
par la magnificence de son train ou par l'éclat de sa dignité,
mais par l'exercice de la charité et par les fonctions de son
ministère. Ce fut là toute sa gloire ; et l'Eglise, depuis long-
temps, n'a rien vu de plus grand qu'un archevêque, un car-
dinal, un neveu du pape, de très riche devenu pauvre, non
par do folles dépenses, mais par une sainte profusion de tous
biens pour Jésus-Christ et pour ses pauvres.
» Qu'il est grand, lorsqu'après avoir travaillé toute la
journée à la vigne du Seigneur sans relâche, et porté le poids
du jour et de la chaleur, il trouve à peine un morceau de
pain à son retour, pour réparer un peu ses forces, et soutenir
pour le lendemain un reste de vie! Qu'il est grand, lors-
qu'après avoir donné les meubles de sa maison, les ornements
mêmes des autels, et s'être réduit à un rochet de grosse toile,
et à une crosse faite de bois, il donne à l'Eglise de Jésus-
Christ la joie de revoir encore une fois l'heureuse simplicité
et la riche pauvreté de ses premiers pères! Qu'il est grand,
lorsqu'il vend son propre lit pour assister des malades, et
qu'il couche depuis sur la dure, également content et d'avoir
exercé la charité et de pratiquer la pénitence. Qu'il est grand,
enfin, lorsque, manquant de tout, il se voit avec plaisir le
premier pauvre de son diocèse ! Mais qu'il est 'grand lorsque,
dans le fort d'une peste allumée dans l'Italie, après s'être
DE FLÉCIIIEll. 49
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dépouillé de tout, il donne encore sa vie pour son troupeau,
et qu'il dit avec l'Apôtre, dans l'ardeur de son zèle : Nous
voulions non-seulement vous communiquer l'Evangile, mais encore
tous livrer notre propre vie.
» Représentez-vous ce temps malheureux où les astres ver-
sent de malignes influences, où l'air qu'on respire est mortel,
où la terre est maudite et sèche, et où toute la nature porte
les marques de la colère de Dieu, offensé des pèchés des hom-
mes. Temps funestes, où l'on souffre sans espérance, où l'on
vit sans secours, et où l'on meurt sans consolation ; où l'on
se craint et l'on se fuit, quoique l'on s'aime; où le danger
évident semble dispenser de la loi d'assister ses frères, et où,
quelque pitié qu'on ait pour autrui, on garde toute sa charité
pour soi-même. Telle était la misère du peuple de Milan.
Cette ville, si noble et si peuplée, gémissait sous le fléau de la
justice de Dieu, qui lui enleva en peu de temps près de vingt
mille âmes. Les riches allèrent chercher leur sûreté dans
des retraites éloignées; les pauvres qui demeuraient étaient
consumés par la faim, ou emportés par la maladie; et Milan
n'était plus qu'un cimetière pour les morts et un hôpital
pour les vivants. La campagne n'était pas moins désolée; et
ce qui était plus déplorable, c'est qu'on manquait de secours
spirituels partout. La crainte de la mort avait dispersé les
pasteurs; personne n'osait écouter les pénitents, ou porter
[ aux mourants le pain de vie. Les âmes ne couraient pas
moins de danger que les corps ; et plusieurs, n'étant ni excités
à leur salut ni instruits de leurs devoirs, frappés de la ma-
ladie et du péché, renfermaient dans leur sein deux pestes
ensemble, et mouraient d'une double mort. »
Dans le panégyrique de saint François de Paule, nous
trouvons de précieuses indications sur la cour et le caractère
du bizarre Louis XI. et des jugements historiques de la plus
haute portée. Les deux discours de Bossuet sur le même sujet
ne sont pas comparables, de l'aveu des critiques, à celui de
I léchier. Les miracles et les actions merveilleuses du fonda-
teur des Minimes sont racontés sans tradition superstitieuse,

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