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Histoire de France en estampes . Seconde édition revue et corrigée

De
235 pages
Lecere (Paris). 1826. IV-231 p. : ill., pl. ; in-8.
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HISTOIRE DE FRANCE
EN ESTAMPES.
SECONDE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.
PARIS. — DE L'IMPRIMERIE DE CASIMIR,
RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, y" 12.
a». ^■ss.>t5>.>i^>p«>"?»>>S9'^">'>=î»»>&»S»&,ï»ï»>>"^p,<ï,«S'< &<&^^*£«3«g°t$^*g°aï^<s£^^^«^te$Ki4g ^
AVERTISSEMENT.
PARMI tous les abrégés de l'Histoire de France que l'on a publiés pour la
jeunesse , je ne sais qu'un seul motif de préférence qui puisse faire choisir
celui-ci : c'est le nombre et l'heureuse exécution des planches gravées dont
il est orné. Presque tous les événemens remarquables s'y trouvant repré-
sentés en estampes, la mémoire des yeux concourra avec celle de l'esprit
pour les rappeler à de jeunes lecteurs.
Pour moi, je ne saurais me prévaloir de la vérité avec laquelle j'ai tâché
de déterminer notre origine, persuadé que je suis, que si tous mes devan-
ciers n'ont point entrepris de le faire, ce qu'ils pouvaient aisément en
puisant aux bonnes sources, c'est qu.'ils ont cru inutile d'être rigoureux
à ce point quand ils n'écrivaient que pour la jeunesse : et cependant,
IV ' AVERTISSEMENT.
la jeunesse, incapable de reconnaître l'erreur, devrait peut-être, par cette
seule cause, en être plus religieusement préservée.
Je ne saurais non plus me louer ni me justifier de la division de mon
travail en quatre époques, bien qu'elle m'appartienne : ici comme dans les
sciences, les coupures n'étant que des repos arbitraires que demande la
faiblesse de notre esprit, elles doivent être arbitrairement jugées par
chacun, selon qu'il trouve en soi des motifs pour s'en servir ou pour les
rejeter.
B. ALLENT.
1 l'îlAIVUnoTll ■
2 (.'ludion
V^y TIIAIUALOKI) TU.KVK STJR LU PAVOÏS .
o . Mcrovee .
4 Ch il donc j/*
HISTOIRE DE FRANCE
EN ESTAMPES.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
Origine des Français; divers états par lesquels passent les Francs ; leurs Moeurs; leurs
premiers Rois.
ON ne saurait remonter à l'origine d'une
nation , sans s'exposer , après s'être livré
au travail le plus laborieux , à avancer en-
core quelques suppositions fausses, et à
perdre, dans la nuit des temps et à plu- '
sieurs reprises , le fil des événemens. Ce
qui augmente surtout l'embarras de l'écri-
vain , lorsqu'il s'efforce de faire compren-
' dre à ses lecteurs quel était un peuple
dans son enfance, c'est l'ignorance dans
laquelle ce même peuple était plongé : en
effet, les nations sont comme les hom-
mes ; elles ne trouvent de poètes , de pa-
négyristes et d'historiens, que lorsqu'elles
sont riches, puissantes , et qu'elles peu-
vent récompenser dignement ceux qui
vouent leurs talens à éterniser leurs triom-
phes.
HISTOIRE DE FRANCE
Cependant nous aimons à rechercher
quels furent nos fondateurs, et noire fier-
té trouve, autant que notre curiosité, son
compte à celle recherche. Il n'est point
de peuple dont la formation ne présente
en effet quelques traits de vertu, d'hé-
roïsme. Quant à notre origine , à nous
autres Français en particulier, elle étin-
celle de beautés, elle brille de grandeur et
de gloire. La lerre que nous foulons fut
toujours celle des héros. Les Gaulois l'il-
*
lustrèrent les premiers. Après s'être vus
au moment d'imposer des lois aux Ro-
mains dans Rome même , ils ne cédèrent
plus tard à l'ascendant de ce peuple roi
que pour de\cnir ses amis plutôt que ses
tributaires , composant celle de ses pro-
vinces dont il paraissait le plus vain , four-
nissant des cohortes entières à ses armées
et à la garde même de ses empereurs. Les
Francs ne parurent ensuite au milieu des
Gaulois que pour en faire , de nouveau ,
un peuple régi par des lois qui lui fussent
propres, et auxquelles les législateurs, eux-
mêmes se soumirent également. C'est du
mélange de ces trois nations que s'est com-
posée principalement celle dont nous avons
l'honneur de faire partie.
Jules César fut le grand capitaine qui
fil de la Gaule une province romaine. Il
l'avait trouvée gouvernée par des prêtres
que l'on nommait les druides. Un siècle s'é-
coula pendant lequel les efforts des vain-
cus prouvèrent aux vainqueurs que la
politique voulait qu'ils associassent ces
tributaires à la gloire du premier empire
du monde : ils leur accordèrent le droit de
cité , et les confondirent avec eux par les
mêmes lois , les mêmes habitudes, et
bientôt par le même costume et le même
langage. Car il est à remarquer , quand
on lit l'histoire ancienne , que les peuples
vaincus résistèrent toujours au joug tyran-
nique de leurs maîtres , et les privèrent
EN ESTAMPES.
ainsi des avantages de leur conquête, tan-
dis que , traités avec plus de douceur, ils
consentirent à souffrir une domination
sage et modérée ,' et qu'en échange de
cette indulgence ils enrichirent leurs vain-
queurs de leur industrie , et les fortifiè-
rent de toutes leurs ressources guerrières.
La douceur est donc le plus sûr et en
même temps le plus avantageux de tous
les moyens de domination.
Ici nous ne suivrons point les destinées
de la Gaule devenue province romaine et
gouvernée par un préfet. L'histoire de
l'empire doit offrir, avec de longs détails,
cette époque que les bornes très-resser-
rées de cet ouvrage purement élémentaire
ne nous permettraient point de donner.
Autrement nous aurions eu à représenter
les Gaulois tantôt décidant par leurs lé-
gions du sort de tout l'empire , tantôt
perdant leur inûuence et se vengeant des
vexations de leur gouverneur par des ré-
voltes tolérées ou châtiées selon l'impor^
tance des résultats qu'elles pouvaient
avoir. Les fils du grand Constantin ré-
gnèrent tour à tour sur les Gaules , et
Constant, l'un d'eux, força, en 343J les
Francs qui les menaçaient par leurs inva-
sions à accepter la paix. Dix années après,
les Allemands attaquèrent les Gaulois avec
des succès partagés, et Julien , fort de la
discipline de ses troupes, les contraignit à
repasser au-delà du Rhin. C'est de là, à
bien dire , que peut dater l'histoire de
France, car c'est alors que Paris, sous le
nom de Lutèce , prit rang .parmi les ca-
pitales. Julien y porta ses quartiers d'hiver
et prit soin de l'embellir. Lutèce était alors
tout entière dans l'île nommée de nos
jours lie de la Cite. Elle ne la couvrait
même pas totalement. La mort de Julien,
tué le 26juin3G3, à la poursuite de Sapor,
rendit aux nombreux ennemis des Gau-
lois de nouvelles forces et une confiance
HISTOIRE DE FRANCE
.qu'il leur avait fait perdre : les Allemands
repassèrent le Rhin , et après avoir défait
quelques corps de troupes auxiliaires , ne
se retirèrent que devant les enseignes ro-
maines. Yalcntinien, plus féroce que fer-
me , osant punir immédiatement les dé-
lits qu"il ne savait point prévenir, gouverna
en Gaule avec un sceptre de fer, et parut
encore à regretter lors de sa mort , tant
était malheureuse la condition des Gau-
lois , que les barbares harcelaient de tou-
tes parts , et que le désordre et l'absence
des lois troublaient dans leur intérieur.
Théodose fut ensuite l'empereur dont
le règne donna aux Gaulois le plus de re-
pos : ce fut alors que commencèrent les
conversions au christianisme. Un siège
épiscopal fut élevé à Tours et rempli par
saint Martin ; une loi punit de mort tous
ceux qui, n'importe sous quel prétexte,
oseraient à l'avenir sacrifier aux idoles.
Dans le cinquième siècle, siècle de dé-
cadence pour l'empire romain , dont la
vaste étendue ne pouvait se garder par le
manque'd'ensemble dans les moyens de
défense , on vit tous les peuples du nord
de l'Europe et de l'Asie , depuis le Rhin
et le Danube jusqu'à la Scandinavie,
et depuis l'Océan germanique jusqu'aux
frontières de la Chine, se précipiter sur
l'état romain, colosse de gloire et de puis-
sance qui les avait si long-temps écrasés.
Après une longue suite de victoires et de
revers, aucune de ces peuplades , entrées
dans les Gaules, n'en sortit sans y lais-
ser une ou plusieurs colonies militaires.
Ces tribus de diverses nations se firent la
guerre pendant un certain temps, puis s'al-
lièrent, et finirent par se fondre les unes
dansles autres. De cette multilndcsanslois,
sans état et presque sans patrie , n'exis-
tant que sur un sol pour ainsi dire em-
prunté , est descendue la nation fran-
çaise , qu'il ne faut point aller chercher
EN ESTAMPES.
seulement dans la petite tribu des Francs.
Il faut toutefois l'avouer, l'erreur dans
laquelle sont tombés la plupart des histo-
riens , en ne nous donnant que les Francs
pour ancêtres, est pardonnable en ce sens
que ce furent en effet les Francs qui domi-
nèrent au milieu de ces colonies sauvages
par le courage et l'expérience de leurs sol-
dats, par le génie de leurs chefs; et sous
ce point de vue ils sont nos fondateurs.
Les Francs, qui déjà sous Julien avaient
reçu le titre d'auxiliaires perpétuels du
peuple romain , et qui, sous cette déno-
mination , avaient gouverné au profit de
Rome une partie des Gaules, étaient, lors
de l'invasion des barbares, cantonnés entre
le pays des Saxons et les Gaules, entre les "
bouches de l'Elbe et celles de la Meuse. Ils
n'étaient encore, àbien dire, qu'une con-
fédération dans laquelle on distinguait les
Saliens, les Bructères, les Ripuaires, les
Chérusqucs , les Celtes , les Teuctères
et beaucoup d'autres peuples germains,
pourvus de plus ou moins de ressources,
offrant un degré plus ou moins avancé de
civilisation.
Encore sauvages, les Francs ne vivaient
que de fruits, de légumes, même déra-
cines, et n'avaient pour maisons que des
cabanes grossièrement faites de bois et
d'argile. Leurs dieux étaient les astres qui
les éclairaient, leurs temples les endroits
les mieux couverts de la forêt, ou les ex-
cavations les plus profondes des rochers.
Sans aucune monnaie, ils faisaient toute
espèce de trafic par échange : le bétail,
les fruits et le cuir étaient leurs valeurs
les plus ordinaires. Déjà les Français . s'il
^ faut les voir dans les Francs, exerçaient
l'hospitalité avec plaisir, et cette vertu s'est
si bien conservée, que la France est encore
aujourd'hui, de toute l'Europe et du globe
entier, le lieu où l'étranger est reçu avec
le plus d'affabilité et lie loyauté. Les Francs
2
HISTOIRE DE FRANCE
avaient, comme tous les peuples d'alors,
des esclaves : en France la servitude d'une
classe de la société a long-temps existé,
et n'est guère abolie, défait, que depuis
la révolution.
Les armes dont les Francs se servaient
étaient la massue, la fronde, le maillet,
l'angon, la hache et l'épée : de celles-ci les
unes étaient pour servir dans le combat
corps à corps,les autres dansles rencontres,
et à d'assez grandes distances; l'angon se
dardait de loin, à peu près comme le ja-
velot des anciens Romains. Un bouclier
couvert en cuir était leur seule armure :
lerribles dans le premier choc, ils étaient
invincibles après une première victoire;
ils avaient peu de constance quand ils
étaient réduits à faire retraite. Les histo-
riens énumjercut très au long les moyens
qu'ils mettaient en oeuvre pour attaquer
les places, et décrivent les béliers, les ga-
leries couvertes, les ponts volans, dont
ils faisaient usage pour s'emparer des lieux
fortifiés.
Leur chef, Meer-Vig owMérovée, qiii veut
dire guerrier de la mer, a, dit-on, donné
le trône par droit d'héritage à ses des-
cendans les Mérovingiens, qui étaient re-
marquables parmi leurs compatriotes, par
leur chevelure qu'ils ne coupaient jamais.
Mérovée est d'ailleurs un personnage peu
connu, et si ce n'est son nom et une dé-
faite qu'il aurait fait essuyer à Attila, roi
des Huns, dans les plaines de Châlons ,
l'histoire, au moins celle qu'il est permis
de regarder comme authentique , ne nous
apprend rien de lui qui mérite d'être rap-
pelé. Que dire alors du roi CLodion, qui,
^père de Mérovée, ou étranger à ce prince,
aurait régné avant lui, et de Pharamond ,
que beaucoup d'écrivains ne craignent
point de mettre à la tète des rois de Fran-
ce, et qui n'aurait gouverné les Francs que
comme général plutôt que comme roi, lors-
EN ESTAMPES.
qu'ils n'étaient pas encore établis dans les
Gaules ?
Pharamond aurait d'ailleurs été nommé
roi de la manière la plus naturelle chez
un peuple guerrier, et toute la cérémonie
du sacre se serait bornée à une promenade
autour du camp, pendant laquelle ce chef,
précédé par quelques soldats, soutenu par
d'autres, monté sur un pavois ou bouclier,
et suivi des enseignes et du reste de ses
troupes , aurait été reconnu pour roi par
les cris unanimes de ceux qui l'entouraient
et lui décernaient cet honneur. Le premier
roi de France aurait donc été guerrier. Il
ne fut pas moins bon législateur que brave
capitaine ; car , en lui accordant cette
existence dont quelques historiens ne pa-
raissent point douter, c'est sous son règne
que les moeurs des Francs auraient perdu
de leur âpreté , et qu'un code, portant le
nom de Loi Salique, aurait régi leurs in-
térêts. Un des réglemens de ce code avait
pour objet les terres conquises, données
à titre de récompense a\ix principaux
d'entre les Francs. Il excluait les femmes
du droit d'hériter de ces terres : on ne sau-
rait s'en étonner, lorsqu'on songe que de
telles donations obligeaient au service mi-
litaire, et imposaient aussi l'obligation de
gouverner un certain arrondissement de
territoire , sous la suzeraineté du roi. Ce
règlement a été appliqué avec raison à la
couronne elle-même , qui apporte avec
elle ces charges, plus en grand encore.
On sent d'ailleurs que si une princesse était
habile à hériter de la couronne, elle pour-
rait par mariage la faire passer sur la tête
d'un étranger.
Pharamond n'avait point été sans per-
fectionner la discipline militaire ; et c'est
surtout à l'époque où l'on place son règne,
que les Francs méritaient que l'on vanlât
leur adresse singulière dans les évolutions,
dans les marches et conlre-maiches, et
,2 HISTOIRE DE FRANCE
leur surprenante agilité, qui leur permet-
tait de se servir des lances les plus lourdes
et des plus longues de toutes les frondes.
Leur habit, extrêmement court, et des-
cendant à peine au genou, était au reste
admirablement approprié pour ces diffé-
rens exercices que leur haute stature leur
rendait encore plus faciles.
Childéric, premier fds de Mérovée, lui
aurait succédé, en se conformant aux ré-
cits qui nous ont été faits de celte époque
incertaine, et n'aurait paru sur le trône
que pour offrir le mélange honteux du
pouvoir et de la dissimulation, de la dé-
bauche et de l'hypocrisie. Sa vie n'aurait
été qu'un long travail pour cacher ses
vices; et, ce qui n'est point à l'avantage
de l'espèce humaine, dans cet état à peine
naissant, où le luxe n'avait introduit au-
cune corruption, il aurait trouvé des com-
plices de ses fautes, des flatteurs de sa
puissance, et des intrigans pour soutenir
son amnmon et je seconaer même en son
adversité. Rien de plus politique que la
conduite qu'il tint lorsque, fatigués de ses
excès, ses sujets mirent à sa place un cer-
tain Gillon, que quelques auteurs nom-
ment encore Egidius. Childéric , ayant
laissé un de ses plus intimes confidens près
de ce nouveau roi, le fit si mal conseiller,
qu'il ne tarda pas à le faire chasser comme
lui, et à se faire rappeler au trône. Tou-
jours inconstant dans ses résolutions et
léger dans ses sentimens, le peuple le reçut
avec joie, et lui, commença son second
règne par un adultère : l'épouse du roi de
ïhuringe , qui lui avait accordé une géné-
reuse hospitalité, séduite par sa beauté et
sa galanterie, suivit ses pas et le rejoignit
dans Paris, où il ne craignit point de lui
faire contracter un second mariage. C'est
de cette union illégitime que naquit Clo-
vis, le premier des rois de France qui ait
laissé des souvenirs intéressaus, et sous
EN ESTAMPES. ,3
lequel notre histoire, débarrassée de l'obs-
curité des temps barbares, brille d'un éclat
moins incertain et repose enfin sur des
bases solides.
Règne de Clovis; son Gouvernement militaire; sa Conversion au christianisme ; ses Crimes ;
Fondation de la Monarchie; s'a Mort.
Clovis était doué de grandes qualités ;
mais il avait aussi de grands défauts. Plein
d'énergie, il ne savait point renoncer à un
projet qu'il n'eût reconnu par l'expérience
l'impossibilité de l'exécution, et tous les
moyens lui paraissaient bons, s'ils con-
duisaient au but qu'il voulait atteindre :
de là les crimes qu'il ne craignit point de
commettre, et que sa politique , et non sa
cruauté, lui fit ordonner. Il avait d'ail-
leurs cette fermeté qui est nécessaire dans
un prince mis à la tête d'un peuple nais-
sant , alors que la volonté du roi est le seul
code du royaume. Il réunissait en outre
une grande bravoure militaire à une pa-
tience sans bornes dans les fatigues de la
guerre ; et placé sur le trône d'une nation
plus policée, il aurait tenu dans l'histoire,
considérée sous son point de vue moral,
une place sans doute plus honorable. Il
aurait conduit à son plus haut période de
gloire un peuple qu'il aurait trouvé tout
formé et jouissant déjà d'une certaine pré-
pondérance parmi les nations. Enfin quel-
ques historiens, après l'avoir dépeint, ont
cru terminer le portrait en ajoutant que,
sur le trône de Constantin, il aurait relevé
l'empire romain penchant vers sa ruine.
Les Romains possédaient encore une
grande partie des Gaules, et CIo\is en-
'4
HISTOIRE DE FRANCE
trepiil de les en chasser. Il marcha d'abord
contre Syagrius, l'un de leurs préfets , et,
l'an 486, le défit aux environs de Soissons,
dans une bataille qui, pour ce temps, fut
très-sanglante, et dans laquelle la \ictoire
fut quelque temps incertaine.
Syagrius , fait prisonnier , fut amené
devant lui ; et soit politique ou par quel-
que motif secret de vengeance personnelle,
Clovis lui fit trancher la tête au milieu de
s*on camp, devant ses soldats assemblés.
Peut-être sentait-il aussi la nécessité d'a-
battre , par ce coup hardi, la fierté des
Romains jusque-là sans bornes, et de
forcer, par l'autorité d'une telle action, tous
les officiers de l'empire à remettre les pla-
ces qu'ils occupaient. Si tel était son es-
poir, r^énement confirma son attente,
et les redditions furent si promptes et si
entières , que la seule victoire de Soissons
ouvrit aux Français une étendue de pays
considérable. Par une de ces bizarreries
qui se remarquent souvent chez les hom-
mes extraordinaires, après ce jugement
peu généreux envers Syagrius, qui était
désormais hors d'état de lui nuire, Clovis
sembla faire un acte de justice en rendant
à saint Remy, évoque de Reims, un vase
d'une grande richesse qui avait été pris
pendant l'occupation de la ville par ses
soldats. L'histoire de ce vase, qui sert
d'ailleurs à développer le caractère de Clo-
vis , mérite d'être rapportée ici.
N'ayant point adopté la religion chrétien-
ne, que déjà beaucoup de Francs avaient
accueillie, son armée ne manqua point
de dévaster les églises des villes dont les
portes lui furent ouvertes, et le vase de
Reims se trouva parmi les lots de butin
que , selon la coutume barbare du temps ,
on partageait en tirant au sort. Clovis dé-
sirant ménager le clergé, dont l'influence
pouvait avancer ou retarder les progrès de
ses succès militaires, ou cédant, sans au-
EN ESTAMPES.
cun motif d'intérêt, à la générosité à la-
quelle son caractère n'était point étranger,
Clovis avait promis à saint Rem y de lui ren-
dre le vase, objet de ses réclamations. Il de-
manda donc qu'on le mît hors de part, et
qu'il fût rendu à l'évêque. Les soldats s'é-
taient décidés par déférence à le lui accor-
der, lorsqu'un d'eux sort des rangs, et frap-
pant le vase de sa hache d'armes, s'écrie :
Ta l'auras si le sort te le donne. Clovis fut
obligé de céder à cette voix quejes institu-
tions militaires autorisaient en quelque
sorte dans sa provocation imprudente; car
le gouvernement de Clovis était tout guer-
rier, et comme il régnait sur le peuple par
l'armée, l'armée pouvait, au premier
mouvement, disposer de lui : sort inévi-
table des rois conquérans ! ils régnent par
l'épée, mais souvent aussi l'épée se tourne
contre eux.
Un an après cette scène, dont l'orgueil
du roi avait eu beaucoup à souffrir, ce
môme soldat se présente avec des armes
en mauvais état a*i Champ-de-Mars, lieu
où l'on se rassemblait dans le mois de ce
nom. Clovis va droi! à lui en commençant
la revue, et lui arrachant sa hache, la
jelte'à terre; puis, tandis qu'il se baissait
pour la ramasser, il lui fend la tûle d'un
coup de la sienne en s'écriant : Ainsi ta as
frappé le vase sacre. Ce trait peint à la fois
le roi et le gouvernement qu'il avait éta-
bli, gouvernement dans lequel le souve-
rain cédait parfois au sujet, dans lequel
le général avait droit de vie et de mort sur
le soldat coupable.
Tous les ans une revue avait lieu au
Champ-de-Mars, et comme l'armée était,
aux yeux de Clovis, la nation tout entiè-
re, c'est dans celle réunion annuelle que
les chefs décidaient sous son influence de
la paix et de la guerre, des lois , des regle-
raens nouveaux et de toutes les questions
qui intéressaient le salut, la gloire ou la
HISTOIRE DE FRANCE
prospérité de l'élat : ici il est à remarquer
que le roi n'est plus que l'exécuteur des
décisions prises par la nation ; il devient
agent de ses volontés, agent entouré, il est
vrai, de tout le pouvoir nécessaire pour
gouverner, mais ne devant rien ordonner
qui n'ait été auparavant discuté par ceux
qui doivent travailler pour nourrir son
gouvernement ou sacrifier leur sang pour
le défendre.
La loi salique, seul code qui existât et
auquel Clovis apporta par suite des modi-
fications avantageuses, était encore em-
preinte de barbarie. Assez sage dans la
partie consacrée à la réparation des dom-
mages-ruraux, elle devenait absurde dans
ce qui concernaitles crimes, puisque l'ho-
micide même était rachetable, et que ce-
lui qui s'en était rendu coupable n'était
passible que d'une amende : encore y avait-
il plusieurs degrés pour le meurtre. Le
meurtre commis sur la personne d'un
Romain, sujet de Clovis, coûtait moitié
moins que celui d'un Franc ou même d'un
autre barbare. On devait payer six cents
sols d'or pour racheter le meurtre d'un an-
truslion ou Franc noble, deux cents pour
le Franc sans distinction; enfin soixante-
dix seulement pour le Romain tributaire.
Dans un autre tarif, le prêtre était assi-
milé au commensal du roi dont on ne pou-
vait compenser l'homicide que par trois
cents sols d'or.
Après la fameuse bataille de Soissons ,
Clovis avait fixé dans celte ville le siège de
son gouvernement : il y faisait séjourner
son armée et y passait le temps que ne ré-
clamait aucune expédition. Quelque temps
après, et sans qu'on puisse préciser l'an-
née, il transféra sa maison et sa suite à
Paris, et envoya de là des préfets, appelés
Grafw, dans toutes les villes du royaume.
Ceux-ci correspondaient avec le.gouver-
nement et rendaient la justice , mainte-
EN ESTAMPES. i7
riaient la police et étaient chargés de toute
l'administration municipale.
N'ayant donné de pouvoir et de forces
qu'aux seuls militaires , Clovis sentit bien-
tôt que, pour régner sur les Francs sans
avoir rien à craindre des prétentions des
chefs qui l'entouraient, il fallait les occu-
per sans cesse el les conduire vers de nou-
veaux ennemis. Celte considération, pour
lui d'un intérêt majeur, le porta à faire la
guerre aux Bourguignons et aux \isigoths
qui s'étaient emparés, de la même manière
que les Francs, de quelques provinces ro-
maines.
Les Bourguignons étaient maîtres des
deux Bourgognes, de la Suisse, de la Pro-
vence et du Daupluné : ce fut contre eux
que Clovis marcha en ouvrant la campa-
gne. Deux princes, Gondebaud et Gode-
gésillc se disputaient ces pays. Le premier,
ayant fait massacrer deux de ses frères,
était odieux au second, qui dépêcha dès-
lors des députés vers Clovis pour lui offrir
de lui payer un impôt et de lui rendre la
victoire facile, s'il voulait exterminer Gon-
debaud el lui assurer, à lui Godegésille,
la paisible possession de la Bourgogne.
Les Francs étaient à peine en présence
de Gondebaud et de Godegésille, que ce
prince, traître aux intérêts de son pays ,
tourna ses armes contre son frère el l'obli-
gea de se réfugier dans Avignon, où les
Francs le poursuivirent.Pendant ce temps-
là il entra à Vienne en Dauphiné avec pom-
pe et presque en vainqueur. Clous fit dé-
vaster les environs d'Avignon dallait enfin
se décider à attaquer cette place bien for-
tifiée , lorsque, dépêché vers lui secrète-
ment cl sous un déguisement, un confi-
dent de Gondebaud, homme d'une g au
sagesse, vint lui offrir un traité qui mit fin
aux hostilités. Ce traité rendit Gondebaud
tributaire de Clo\is, mais lui permit,
après le retour de ce roi dans sa capitale,
3
i8
HISTOIRE DE FRANCE
de se venger de Godegésille, et de le mettre
à mort dans Vienne même, oh il s'élait
retranché.
Ce même Gondebaud, couvert du sang
de trois de ses frères, donna un mémora-
ble exemple dans ces temps de barbarie,
en régnant avec une grande modération
et en protégeant les Romains vaincus cen-
tre ses sujets leurs vainqueurs : les lois
^ombelles assuraient à tons une justice im-
partiale, lorsque le droit romain devait
juger les querelles éle\écs entre des Ro-
mains. D'après ces mêmes lois , deux ma-
gistrats , l'un Romain et l'autre Bourgui-
gnon , siégeaient ensemble lorsqu'il fallait
prononcer sur un débat entre un Bourgui-
gnon et un Romain. On ne fit plus de dif-
férence entre l'homicide d'un Romain el
celui d'un Bourguignon, et l'hospitalité
lut commandée à ce dernier cm ers tout le
monde, sous peine d'une amende. C'est
à ses conseils que Gondebaud dut de res-
ter sur le trône pendant le reste de la vie
de Clovis.
Il devint même son auxiliaire dans la
guerre contre les Visigoths. Il était avec
ses Bourguignons devant Arles où ceux-
ci furent défaits, ainsi que les Francs ,
par Ibbas, général de Théodoric : les deux
peuples étaient encore réunis el comman-
dés par Clovis lorsque lesVisigoths les for-
cèrent à lever le siège de Carcassonne.
Ce fut pendant celte guerre que l'em-
pereur Anastasc, qui combattait les Os-
trogoths, crut de son intérêt de flatter
Clous par une déférence marquée, et lui
envoya lous les insignes du consulat par
un ambassadeur grec : celui-ci les remit
au roi dans la ville de Tours , et Clovis les
revêtit dans l'église de Saint-Martin : c'é-
taient une tunique romaine et un man-
teau de pourpre : on a beaucoup exagéré
l'importance de ce titre et les droits que
cette dignité consulaire donna au roi des
EN ESTAMPES. 19
Francs sur les sujets romains qu'il a\ait
soumis. Il serait plus conséquent, sans
doute, de ne considérer cet acte d'Anas-
tase et de Clovis que comme un signe de
bonne intelligence et d'amitié. Cette cé-
rémonie , quelque importance qui lui fût
accordée, fut tout-à-fait nulle en politi-
que. En effet les Romains subjugués ont
souffert le joug d'un roi guerrier, tandis
qu'ils auraient méprisé et renversé de son
tribunal un consul sans armes .et sans
aulrepouvoir que sa dignité romaine. Clo-
vis ne fut d'ailleurs jamais consul par le
fait, et s'il en porta les marques, son nom
ne fut point inscrit sur les tables consu-
laires.
La fille de Chilpéric, l'un des frères de
Gondebaud, la belle Clotilde, était élevée
dans le palais du meurtrier de son père.
Riche en attraits, admirable en vertus ,
elle ne larda pas à être célèbre, elle bruit
de ses bonnes oeuvres et de ses charmes
arriva bientôt jusqu'à Clovis. Étonné de
tout ce que l'on racontait de celte prin-
cesse et ne pouvant y croire, il donna
l'ordre à un seigneur gaulois, nommé Au-
rélien , de s'assurer par ses yeux de la vé-
rité. Celui-ci se rendit donc secrètement
dans les états de Gondebaud et eut plu-
sieurs fois l'occasion de se convaincre que
Clotilde, quelque chose que dît la renom-
mée, n'avait qu'à se montrer pour confir-
mer les récits même les plus avantageux :
il le fit savoir au roi, et, d'après ses ins-
tructions, étant parvenu à obtenir de la
princesse un entretien secret, il lui remit
un anneau de la part de Clo\ is, qu'elle ac-
cepta, donnant ainsi son consentement à
l'hymen qui lui était offert. On tint la
chose secrète jusqu'à ce que Clovis se dé-
clara brusquement et demanda la main
de la princesse, en roi qui non-seulement
veut être écoulé,mais obéi. Ainsi, n'osant
X'efuser ouvertement l'alliance de Cio\is ,
20 HISTOIRE DE FRANCE
l'oncle de Clolilde, qui, averti pins tôt eût
empêché l'hymen, clans la peur de don-
ner un défenseur à la fille de sa victime ,
se vit forcé de prêter les mains à la céré-
monie. Le même Aurélien , revêtu du titre
d'ambassadeur, épousa Clotilde par pro-
curation, et lui remit, en signe d'alliance ,
suivant la coutume du temps, coutume
passée jusque chez nous, un sou d'or et
un denier. Gondebaud perdit, dès ce mo-
ment, toute autorité sur elle et se con-
damna prudemment à garder le silence.
Une voiture traînée par des boeufs reçut
la reine des Francs, qui bientôt épousa
Clovis aux acclamations de tout un peuple
qui espérait voir la fille de Chilpéric rap-
peler à un conquérant infatigable qu'il
était homme, et tempérer l'éclat de ses
triomphes parladoucesérénilé d'unereine
et d'une mère.
Ces voeux des Francs furent écoulés du
ciel, et Clolilde mit au jour un prince,
qui reçut le baptême du consentement du
roi, et entra, dès sa naissance, dans une
religion au sein de laquelle sa mère avait
été élevée.
Pendant que ces époux se complaisaient
ainsi dans leur bonheur domestique, les
Allemands se rassemblaient en grand nom-
bre sur les bords du Rhin, du côté de Co-
logne , et semblaient devoir couvrir la
Gaule comme un torrent. Clovis reconnut
le danger qui le menaçait, et sans perdre
en indécisions un temps précieux, il ras-
sembla ses troupes cl se mit en marche.
« Allez, seigneur ( lui dit la pieuse Clo-
tilde) , allez combattre, songez à vaincre ;
et pour obtenir la victoire, invoquez le
Dieu des chrétiens ; c'est le seul maître de
l'univers : il s'appelle le Dieu, des armées.
Si vous le priez avec foi, vous serez vain-
queur. » C'est à Tolbiac, aujourd'hui
Zulc, dans le duché de Juilliers, que se
rencontrèrent les armées : elles étaient
EN ESTAMPES. 21
nombreuses et bien animées et le premier
choc fut terrible; mais bientôt le désavan-
tage fut très-grand du côté des Francs, et
les Allemands, ne jugeant point qu'ils pus-
sent encore résister, en faisaient un mas-
sacre horrible en criant : Victoire! Clovis
lui-même, se précipitant sur l'ennemi l'é-
péeà la main, fut blessé au genou, et cette
nouvelle se répandant parmi ses troupes,
le désordre augmentait à chaque instant,
et la déroute paraissait inévitable. Ce fut
alors que se souvenant, comme par une
inspiration , des dernières paroles de Clo-
tilde, il s'écria : « Seigneur, qui êtes pré-
senté par ceux qui vous prient comme plus
puissant que tous les dieux que j'ai ado-
rés , tendez-moi une main protectrice dans
l'extrémité où je me vois réduit... Secourez-
moi ; et, vainqueur, j'irai jurer sous l'eau
sainte du baptême de n'adorer jamais que
■sous, i) Un grand nombre d'officiers qui
l'emironnaienl entendirent ces paroles;
elles volèrent de bouche en bouche : Le roi
vient d'invoquer le Dieu des chrétiens, disaient
les uns; et comme il arrive toujours que
les seconds ajoutent à ce que disent les
premiers, d'autres ajoutèrent : Le Dieu des
chrétiens vient d'avertir te roi qu'il combat pour
nous. Ces phrases exaltent tous les esprits,
chacun s'aguerrit de nouveau , s'étonne
d'être en arrière quand sa place accoutu-
mée est en avant, tous font des prodiges
de valeur, et les Allemands , d'autant plus
surpris d'une pareille résistance qu'ils ve-
naient d'épuiser leurs derniers efforts ,
croyant achever un combat qu'ils regar-
daient comme prêt à finir, les Allemands
plient à leur tour; et bientôt, de triom-
phans qu'ils s'étaient vus un instant aupa-
ravant , réduits à chercher leur salut dans
la fuite, ils abandonnent à leurs adver-
saires une victoire complète.
N'oubliant point, après la vicloire, la
promesse qu'il avait faite dans le danger ,
HISTOIRE DE FRANCE
Clovis, en revenant de cette expédition, se
fit accompagner pendant la route par un
saint prêtre nommé Vast, qui vivait près de
Toul dans une profonde retraite, et il
s'instruisit dans la religion qu'il allait
adopter. Clotilde acheva son instruction
chrétienne : une réflexion arrêtait toute-
fois le roi, et il eu fil pari à saint Remy :
« Mon père, lui dit-il, un obstacle m'ef-
fraie : comment en devrai-je agir avec mes
sujets s'ils n'imitent pas mon exemple? »
L'éï énement le débarrassa de celle crainte,
car une de ses soeurs cl plus de trois mille
Français se firent baptiser avec lui.
C'est .à Reims qu'eut lieu la cérémonie
du baptême, qui se fit a\ec toute la pompe
possible. Plusieurs évêques se rendirent à
celle solennité; et on choisit pour la faire
le jour de Noël, afin de réunir deux épo-
ques imposantes de la chrétienté.
Les rues étaient tapissées; Clous, que
saint Remy tenait par la main, marchait
suivi de la reine et de tout le peuple. La
cérémonie eut lieu hors l'église et en face
de la principale entrée, sans cloute pour
exprimer que celui-là ne devait point en-
trer dans la maison de Dieu qui n'avait
point acquis par la consécration dn bap-
tême le droit de s'asseoir à la table sainte.
Lorsque le roi, à genoux, avança la têle
au-dessus de la cuve sainte, et que l'évo-
que répandit l'eau lustrale sur son front :
« Baisse la lête, s'écria-l-il, fier Sicambre,
et à l'avenir, adore ce que tuas brûlé, et
brûle ce que tu as adoré. » Celle conver-
sion fut très-avantageuse pour l'Eglise et
pour le trône : les évoques y gagnèrent de
voir leur culte dominer parmi les Francs,
et presque tous ils reçurent, en présent,
des terres que le roi leur abandonna
exemptes de tout tribut : d'un autre côté, les
évêques qui, en plusieurs circonstances,
avaicnl aidé Clovis, lui firent obtenir, lors-
que l'occasion s'en présenta, des secours
EN ESTAMPES. a3
de toute espèce, et le rendirent plus puis-
sant en menaçant de la colère dnine ceux
de ses sujets qui refuseraient de lui obéir.
Le baptême ne changea d'ailleurs que
la situation politique de Clovis, son coeur
resta le même, et l'ambition ne dévora pas
moins le roi très-chrétien que.le roi du
paganisme. Sigebert, roi des Ripuaircs,
qui était resté boiteux depuis une blessure
reçue à Tolbiac en combattant pour les
Francs, fut la première victime que Clovis
peu rcconnaissantdésira s'immoler : il sug-
géra au fds de ce roi, à Clodoric, jeune
prince qui a^ait, dans le même combat,
commandé àses côtés, l'infâme projet d'as-
sassiner son père, lui promettant en même
temps de lui assurer, de toute son assis-
tance, un trône acquis par un parricide.
Le crime fut commis ; Sigebert fut égorgé.
Alors Clovis, lorsque le jeune prince se
livrait à sa fausse amitié, jugea qu'il devait
se défaire d'un complice qui voudrait au
moins partager le prix du forfait, et donna
l'ordre de l'assassiner; puis, devant les
Ripuaires assemblés, il jura qu'il était
innocent du meurtre des deux princes,
demanda et obtint leur couronne. Les
Ripuaires, qui n'étaient autres que des
Francs , consentirent volontiers à se join-
dre à ceux qu'il commandait déjà, et la
fourbe et le crime reçurent un diadème
de plus.
Clovis fit bâtir un grand nombre d'é-
glises et de monastères; mais ces édifices
déposent plutôt de ses crimes que de sa
piété; car on prétend qu'il apaisait ainsi
ses remords, et que chaque fois que sa
conscience murmurait d'un nouvel acte de
sa cruauté, il pensait la calmer en élevant
un temple à Dieu. Il ne fut pas exempt de
fanatisme : ayant ordonné , en l'honneur
de saint Martin, que ses soldais ne prissent
rien autre chose, dans la Touraine, que
de l'herbe et de l'eau, il apprit qu'un sol-
24
HISTOIRE DE FRANCE
dal avait arraché du foin en disant que
c'était de l'herbe. Comment pourrons-nous
vaincre si nous offensons saint Martin? s'é-
cria-t-il, et il fit trancher la tète au soldat
qui lui avait désobéi.
La suite du règne de Clovis fut un en-
chaînement de conquêtes et de perfidies,
de 'sictoires et de cruautés. Un de ses pa-
rons, Carraric, roi d'une tribu des Francs
qui habitait les rivages de la mer du côté
de Calais, passant pour avoir amassé de
grands trésors, il désira les acquérir, cl lui
déclara la guerre, sous prétexte qu'il avait
refusé de le seconder dans sa première ex-
pédition contre Syagiïus. Il s'empara de
lui et de son fils, et les fit tous deux or-
donner prêtres ; puis se repentant sans
doute de cet excès d'indulgence, il or-
donna qu'on les mît à mort, et se fit re-
connaître souverain en leur place. Plu-
sieurs autres princes de sa famille et son
frère périrent aussi \ictimes de sapolitique
et delà férocité de son caractère. Un autre
roi mérovingien , Ragnacaire, le plus an-
cien et le plus fidèle de ses alliés, celui qui
l'avait le plus puissamment servi dans la
guerre entreprise contre Syagrius, subit le
même sort que Carraric. Les conseillers de
Ragnacaire furent séduits par des colliers
de euh re doré, et ce malheureux roi et son
fils, chassés par leurs propres soldats ,
furent amenés devant Clovis pieds et poings
liés. « Ne valait-il pas mieux mourir hono-
rablement que de déshonorer notre lignée
en se laissant ainsi garotter ? » leur dit
avec ostentation celui qui leur faisait lui-
même subir cet affreux traitement; et ils
les égorgea tous deux de sa main , pour fin
de cette harangue ridicule. Il fit aussi as-
sassiner un de ses frères, qui avait fondé
un pelil royaume au Mans : beaucoup
d'autres princes de la même famille furent
compris dans cet arrêt général de pros-
cription , et subirent la peine qu'il -plut a
EN ESTAMPES.
25
leur bourreau de leur infliger. Enfin,
il offrit protection à ceux qni auraient
échappé aux égorgeurs, espérant, par cet
appel, attirer dans ses embûches ceux
qui seraient parvenus à s'y soustraire :
mais aucun ne parut; ils étaient tous as-
sassinés.
Clovis mourut à Paris, en 511, à qua-
rante-cinq ans, après avoir assemblé, dans
les derniers mois de sa vie, un concile où
siégèrent trente évoques des Gaules, et où
l'on reconnut les églises comme un asile
inviolable pour tous ceux qui s'y réfu-
gieraient , quelques crimes qu'ils eussent
d'ailleurs commis ; abus horrible, et qui
était un véritable outrage à la sainteté
même de ces lieux. Clovis fut en terré dans
l'église des apôtres Saint-Pierre et Saint-
Paul , qui a été connue de nos jours sous
le nom de Sainte-Geneviève. Là fut aussi
inhumée la reine Clotilde, mise après sa
mort au nombre des saintes.
Partage duroyaume entre les en fans de Cloiis; Crimes de ceux-ci ; Clolalre, l'un d'eux, demeure
seul roi des Francs; ses fils, jusqu'à ta mort de Gontran, le dernier d'entre eux; Frédégonde
et Brunehautt.
LE premier fds que Clovis avait eu de
Clotilde était mort; mais bientôt un nou-
veau prince vint le consoler de cette perte ,
et quand il mourut, il laissa quatre pré-
tendans au trône; Childebert I", qui fut
roi de Paris ; Clotaire Ier, auquel Soissons
échut en partage ; Clodomir, qui porta à
Orléans le siège de son gouvernement; et
Théodoric ou ïhierri I", qui alla régner
à Metz.
4
2G HISTOIRE DE FRANCE
Il serait difficile de dire quel fut le but
dans lequel les Francs divisèrent ainsi leur
pays entre quatre états différens, ce que
ne demandaient ni les dernières volontés
de Clovis ni aucune loi de l'état; seule-
ment on peut soupçonner que les chefs,
méconlens de l'extrême puissance que
Clovis avait acquise , se plurent, en divi-
sant ce pouvoir, à reprendre sur les fils
l'empire que le père avait fini par ne plus
leur accorder.
L'histoire devient ici un mélange de
crimes et de con quêtes, d'in vasions et d'ex-
cursions, dont les résultats se balancent, et
dont les détails, aussi semblables que fas-
tidieux, ne peuvent entrer dans un abrégé,
et sont à peine utiles dans une histoire
plus complète. Quoique divisée, la France
acquiert dans son ensembleplus d'étendue,
les contrées germaniques venant à se
réunir à celles des Gaules, et les Saxons
consentant à entrer dans la confédération.
Thierri et Clotaire marchent de concert,
et soumettent les Thuringiens, dont le roi,
Hermanfroi, appelé par l'un des frères, et
sur la foi des sermens, à une conférence,
est précipité du haut des murailles de Tol-
biac. Thierri proteste de sou innocence en
cette occasion, comme son père avait fait
en un cas semblable; mais il fait égorger
tous les enfans d'IIermanfroi, pour jouir
plus sûrement des fruits de son assassinat.
La Souabeet la Bavière sont soumises peu
de temps après, et Thierri fait une ten-
tative pour se défaire de son frère ; mais
celui-ci, appelé dans sa tente, aperçoit der-
rière une tapisserie les hommes d'armes
aposlés pour le mettre à mort, et refuse
de renvoyer son escorte.
Pendant que les vainqueurs, ou plutôt
les assassins d'Hermanfroi, s'occupent des
intérêts de leur rivalité, Childebert, roi
de Paris, fait la guerre à Amalaric, son
beau-frère, et va enlever sa soeur Clotilde,
EN ESTAMPES.
27
que ce roi persécutait cruellement : pour
récompenser les soldats qui le suivent clans
celte expédition , il leur abandonne le pil-
lage de Narbonne. Les princes réunissent
encore leurs armes, à l'instigation de la
reine leur mère, et vont combattre les
Eourguiguons, que gouverne un fils de
Gondebaud : sesmêmes horreurs s'y renou-
vellent. Clodomir, à Coulmiers, fait jeter
dans un puits le malheureux Sigismond,
roi des Bourguignons, avec sa femme et
ses deux enfans. Lui-même expie cette fé-
rocité, et dans une seconde campagne,
en 024 , il est tué, et sa tête est portée au
haut d'une pique : il ne reste donc plus
que trois fils de Clovis. Dix années se passent
encore pendant lesquelles les trois frères
se font tour à tour la guerre, quand ils ne
la fontpas de concert. Enfin Thierri meurt
après avoir fait périr sons ses yeux Sigerval,
son parent, qui gouvernait l'Auvergne.
Théodebert, son fils, lié d'amitié avec
le fils du malheureux Sigerval, qu'il sauva
du trépas auquel il était destiné, parut
digne de la couronne : l'armée le nomma
roi, et, fort de sa réputation militaire, il
flatta néanmoins ses deux oncles par des
présens, pour se faire pardonner son avè-
nement au trône, et les qualités par les-
quelles il les effaçait. Plein d'une véritable
piété, père des pauvres, et chrétien tolé-
rant, Théodebert avait autant de modestie
que de grandeur d'âme dans le caractère.
Bien que marié par son père à Wisigarde ,
fille du roi des Lombards, il vécut avec
une matrone gauloise, nommée Deuléric,
jusqu'au moment où celle-ci, jalouse de sa
fille, qui la surpassait en beauté, la fit
mettre sur un char traîné par deux tau-
reaux furieux, qui la précipitèrent du haut
du pont de Verdun. Celte action lui rendit
Dcutéric odieuse, et il retourna à sa pre-
mière femme. Les succès militaires de ce
prince amenèrent le roi des Ostrogoths et
28
HISTOIRE DE FRAKCE
Justinicn à lui demander l'alliance des
Francs, dont l'influence devient, depuis
lors, remarquable dans tous les démêlés
qui surviennent.
La piété et la magnanimité de Théode-
bert l'accompagnèrent jusqu'à sa mort, qui
arriva en 547, •* la suite d'une longue ma-
ladie qu'il supporta avec résignation. Son
ambition seule manqua de lui être funeste :
ciu,q ou six ans avant de mourir, ayant
conduit une armée de cent mille hommes
en Italie, il la vit détruire par les maladies
et par la misère.
Les deux derniers fils de Clovis, Chil-
debert, roi de Paris, cl Clotaire, roi de
Soissons, en vinrent aux mains, tandis
qu'un fils aîné de Glotaire profita de la
guerre civile pour lever l'étendard de la
rébellion. Mais Childcbert, après quelques
avantages, re\ int très-souffrant à Paris, et
mourut en peu de jours. N'ayant pour hé-
ritiers que deux filles, exclues du trône par
leur sexe, il laissa Glotaire, seul repré-
sentant de la maison de Clovis. Celui-ci se
mit à la tête de ses troupes, ne tarda point
à arrèler son fils, et le fit enfermer, lui,
sa femme et ses filles, dans une chaumière
àlaquelleon mit lefeu. Cemême Clotairc,
sur la fin de sa vie, parut se repentir de ses
mauvaises actions, et en demander par-
don à Dieu par sa piété. Surpris après une
partie de chasse par la fièvre dont il mou-
rut, il s'écria : Quel est ce roi des deux qui
tue ainsi tes grands rois de ta terre? Il fut
enterré par ses enfans dans la basilique de
Saint-Médard, à Soissons.
Clotaire fut peut-être le plus féroce de
tous les enfans de Clovis. Après la mort de
son frère Clodomir, tué en Bourgogne , il
appela Childebert près de lui pour décider
ce qu'ils devaient faire des trois princes ,
leurs neveux, que Clotilde availfait venir
auprès d'elle. Ils écrivirent à leur mère de
les envoyer au lieu de leur réunion, lui
EN ESTAMPES.
=9
disant qu'ils étaient décidés à les faire ré-
gner en la place de leur père : Clotilde les
leur envoie avec joie. A peine deux d'en-
tr'eux (car le troisième fut sauvé par de
braves gens) étaient-ils entrés dans l'ap-
partement, que Clotaire prit ïhéobalde,
l'aîné, le jeta à terre, et lui ouvrit l'artère
sous-clavière, en lui enfonçant un cou-
teau sous l'épaule : aux cris affreux que
poussa ce malheureux enfant, qui ne mou-
rut, après une cruelle agonie, que par
l'effusion de son sang, l'autre prince, âgé
de sept ans environ, se jeta aux genoux de
Childebert, le conjurant d'empêcher qu'il
ne fût traité ainsi que son frère. Childebert
proposa à Clotaire de lui payer tout ce qu'il
voudrait la vie de cette seconde victime ;
mais celui-ci, faisant à son complice des
reproches de sa faiblesse , se jeta sur l'en-
fant et lui enfonça son couteau au môme
endroit qu'au premier, l'égorgeant tran-
quillement, et comme s'il eût étudié l'opé-
ration par laquelle il lui arrachait la vie.
Puis, quand il leur eut vu rendre le dernier
soupir, il selava les mains et monta à che-
val , s'en retournant sans donner la plus
légère marque d'émotion. Clotilde fit in-
humer les deux corps, et les suivit, dans le
plus grand deuil, à l'église des Saints-
Apôtres, appelée égalcmentéglise de Saint-
Pierre et Saint-Paul. Elle se retira à Tours,
et y termina ses jours dans les prières et la
solitude. Le troisième fils de Clodomir,
échappé par miracle au massacre, se fit
religieux, et finit saintement ses jours dans
un monastère qu'il fit bâtir à Nogent sous
Paris : il est placé dans la légende sous le
nom de Saint-Cloud.
Comme Clovis son père, Clotaire 1er
laissa quatre fils : Caribert, roi de Paris ;
Chilpéric , roi de Soissons ; Contran , roi
d'Orléans , et Sigebert , roi de Metz ou
d'Auslrasie. Caribert étant mort huit ans
après sans enfans, ses frères partagèrent
3o
HISTOIRE DE FRANCE
sa succession. Ce roi presque nul n'est
connu que par ses nombreux mariages ;
il eut plusieurs femmes.
Ce même Gontran eut aussi trois fem-
mes : les deux premières ayant chacune
un fils , l'une d'elles fit empoisonner le
fils de l'autre ; mais elle eut bientôt à
pleurer la mort du sien propre, frappé ,
disent les historiens du temps, par la ven-
geance de Dieu. De sa troisième femme ,
connue sous le nom de Bobila, il eut deux
fils, Clolaire et Chlodomir.
Sigebert avait épousé Brunchault, jeune
princesse douée de tous les dehors de la
vertu, lorsque Chilpéric, le plus corrompu
des trois frères, fit demander par ambas-
sade , en légitime mariage, la soeur de
Brunchault, Galsvvinthe, comme elle fille
du roi des Visigolhs. Conduit à cet hymen
par son amour-propre , qui était blessé
de voir au lit de son frère une princesse ,
tandis qu'il n'était entouré que de femmes
obscures , il ne tarda point à négliger son
épouse pour ses concubines , et surtout
pour la fameuse Frédégondc , qu'il distin-
guait parmi celles - ci. Galswinthe s'en
plaignit ; il dissimula quelque temps, mais
bientôt las de feindre , il se décida à la
faire étrangler par les mains d'un page :
après le temps du deuil, il épousa Frédé-
gondc. Trois fils lui étaient restés d'Audo-
vcie sa première femme.
A cette époque , la France perd son
unité, et les guerres se font avec moins de
succès parce qu'elles se font avec trop de
désordre. Les princes donnent l'exemple de
la licence et des mauvaises moeurs, et les
deux rois Sigebert et Childéric déchirent
l'état par une guerre civile qui ne s'éteint,
quelques instans , que pour se rallumer
avec plus de fureur. Un aulre Théodebert,
fils de Chilpéric , est tué dans l'Aquitaine
qu'il vient de conquérir, et Sigebert, que
Brunchault, sa femme, poussait à tirer ven-
EN ESTAMPES. 3i
gcance du meurtre de sa soeur et excitait
à la guerre , était décidé à arracher la vie
et la couronne à Chilpéric enfermé dans
Tournai. Tout semblait même devoir fa-
voriser l'assiégeant, lorsque Frédégonde ,
femme d'un caractère hautain cl d'un
courage inébranlable, qu'aucun senti-
ment de préférence entre la vertu et le
vice ne gênait pour l'accomplissement de
ses desseins , changea tout à coup les
chants de triomphe qu'on entendait dans
le camp de Sigebert en hymnes de mort.
« Allez, dit-elle à deux pages qu'elle avait
échauffés par des liqueurs enivrantes ,
allez, et lorsque Sigebert sera élevé sur
son pavois , dans sa>marche triomphale,
frappez-le de ces couteaux empoison-
nés. » Sigebert est frappé comme on le
descendait du pavois : il pousse un cri et
meurt. Le peuple se précipite sur ses con-
seillers , qu'on accuse de tout le mal, et
les massacre. Un seul est sauvé, qui se re-
commande à la clémence de Chilpéric : il
périt dans des tortures atroces ; on lui
applique des fers rouges sur tout le corps,
et on lui arrache les membres les uns
après les autres.
Sigebert n'avait aucun de ces défauts
qui empêchent un prince de se faire ai-
mer de ses sujets : sa mort causa une
grande désolation , et Chilpéric se vit
contraint à désavouer le crime qui lui
avait ôté la vie par des funérailles magni-
fiques qu'il prit soin d'ordonner lui-
même. Il relégua à Rouen Brunehault sa
veuve , et vit peu à peu les villes qui
avaient refusé de le reconnaître l'année
d'auparavant rentrer sous sa puissance.
L'un de ses fils , Mérovée , épousa sur ces
entrefaites cette Brunehault ennemie ir-
réconciliable de Frédégonde , et dès-lors
cette dernière résolut la mort de ce prince
cl de Prétextât, évoque de Rouen, qui
avait conseillé et favorisé cette union. D'à-
HISTOIRE DE FRANCE
près ses conseils , le roi fait venir son fils
à Soissons et relègue Brunehaiilt en Aus-
tvasie, où il la tient en prison. Outré de
cette conduite tyrannique, Mérovée se
rend près de Contran, roi de Bourgogne ,
et fait la guerre à Chilpéric pour garantir
sa sûreté et satisfaire les ressentimens de
son épouse. Il est d'abord victorieux : mais
bientôt après il tombe au pouvoir de Chil-
péric ; on lui coupe les cheveux et on l'en-
l'erine dans un monastère , dont il ne
parvient à s'échapper que pour périr as-
sassiné sous les coups des émissaires de
Frédégonde. Ici les rois disparaissent, et
deux femmes seules remplissent les pages
de l'histoire de leurs fureurs et de leurs
rapines. Bi-unehault, mais surtout Frédé-
gonde , prennent le fer et le poison pour
les premiers instrumens de leur politique,
et les \ictimes manquent plutôt à leurs
bras que leur frénésie aux assassinats. Pré-
textât est condamné par un concile et
enfin assassiné au pied des autels. Un fils
de Chilpéric , Clovis , porte ombrage à
Frédégonde : elle l'accuse d'avoir empoi-
sonné plusieurs de ses enfans qu'elle ve-
nait de perdre, et le fait arrêter et poi-
gnarder. Enfin elle tue de sa main la mère
de Mérovée et de Clovis, Audovère, pre-
mière femme de son époux, et se débar-
rasse de son époux lui-môme par la main
d'un de ses amans , de Landry , qui, en-
tretenant avec elle un commerce de galan-
terie, redoutait la vengeance du roi. Chil-
péric était en tout digne de cette mort ,
puisqu'il était , par sa débauche et sa
cruauté , digne d'une pareille épouse.
Frédégonde, haïe des peuples, eut alors
tout à craindre, ne pouvant régner ni par
elle-même ni sous le nom du roi : elle
imagina donc de demander la couronne
pour Clotaire II, le troisième fils de Chil-
péric ; et comme ce prince était encore
enfant, elle devint régente. C'était tout
ES ESTAMPES.
33
ce qu'elle désirait. En suppliant Contran
d'accorder au jeune prince sa protection
comme oncle , elle tenta, à l'aide de cette
autorité que de pareilles dispositions lui
conservèrent, de faire assassiner Gontran
lui-même, et Childebcrt, qui avait en
Austrasie succédé à Sigcbert son père.
Mais cette femme sanguinaire était déjà
mieux connue ; et ces princes, constam-
ment en garde contre ses tentatives, par-
vinrent à prévenir les assassins qu'elle
dépécha vers eux , et à vaincre les enne-
mis qu'elle leur suscita parmi leurs voi-
sins.
En vain engagea-1-elle Varoc et les
Bretons à se jeter sur les terres de France :
ils y furent défaits à plusieurs reprises.
Gontran mourut alors regretté de ses su-
jets , estimé de ses ennemis et digne des
éloges qui lui furent accordés. Un prince
doux, juste et humain , ami des lettres et
bienfaiteur des pauvres, devait paraître
avec éclat à celle époque où le trône était
si souvent souillé.
Childebert, seul, essaya vainement ce
qu'il n'avait pu faire avec l'aide de Gon-
tran , et mourut peu de temps après une
déroute qu'il essuya près Soissons en com-
battant contre Frédégonde.
Théodcbert et Thicrri, fils de Childe-
bert, montant tous les deux au trône , le
premieren Austrasie cl le second en Bour-
gogne , fournirent des troupes à lîrunc-
hault, qui le\a de nom eau l'étendard
contre Frédégonde. L'armée des deux
princes rencontra celle de Clotaire dans
le Gatinois, et céda le champ de bataille
après un combat des plus sanglans. Ainsi
tout succédait aux désirs de l'horrible Fré-
dégonde, qui, dégouttante du sang de tant
de meurtres , mourut tranquillement
dans son lil, et fut enterrée avec pompe
dans l'église de Saint-Germain-des-Prés.
Les deux princes Théodcbert et Thicrri
5
HISTOIRE DE FRANCE
en vinrent aux mains. Le premier, mis en
fuite , mourut assassiné de la main de
Brunehault , comme le disent quelques
historiens. Thicrri , vainqueur , périt de
maladie, et son fils Sigebcrl lui succéda
sous la conduite de Bruncluiull , sa bi-
saïeule. Mais celte femme s'efforça en vain
de lutter contre le roi qu'avait fait Fi-édé-
gonde : Clotaire II, qui fit, à ce que pré-
tendent quelques versions, égorger les
enfans de Thierri, et Sigcbert, son rival,
fut reconnu roi par les Auslrasiens. Il se
rendit maître de Brunehault cl la fit atta-
cher à la queue d'un cheval indompté ,
qui, remportant dans sa fougue, mit tout
son corps en lambeaux.
Ctolairc II et ses successeurs jusqu'à Ch'dderic III, dernier roi de la race des
Mérovingiens.
Clotaire II restait donc seul sur un
trône dont les marches étaient souillées
par des meurtres qui ne semblaient avoir
été commis que pour qu'il put jouir sans
trouble et sans partage de la royauté.
« Clotaire, dit un des plus anciens histo-
riens de France , étail doué d'une grande
patience : instruit dans les lettres, crai-
gnant Dieu , et rémunérant généreuse-
ment les églises, il se montrait envers tout
le monde plein de bénignité. Seulement il
aimait la chasse avec trop de passion , et
se livrait trop facilement aux suggestions
de femmes sans principes.» Certes ce por-
trait , le seul que les chroniques nous
aient donné de ce roi, doit être fort éloi-
gné d'une exacte ressemblance, ou Clo-
taire , l'élève de Frédégonde, aurait été
EN ESTAMPES. 35
bien rebelle à une éducation vicieuse s'il
eut conservé ce bon naturel; mais si nous
en jugeons par les actions que nous lui
verrons commettre, il n'est point douteux
que la flatterie ou l'ignorance n'aient gui-
dé la plume infidèle qui nous représente ,
sous le manteau d'un sage, l'auteur de lant
de cruautés, de tant d'actes arbitraires.
Quelques troubles ayant éclaté en Bour-
gogne , Clotairc ne jugea point qu'il dût
perdre une si belle occasion de frapper
de terreur les habitans de ce pays , et de
rallier par la crainte , sous un sceptre que
Cbilpéric et Frédégonde avaient rendu
odieux, ceux que ramer»* ne pouvait y
conduire : il fit donc trancher la tète à
plusieurs des chefs bourguignons , et en-
tre autres à un certain Alelhéc, par re-
connaissance , sans doute , des bons scr-
\ices que celui-ci lui avait rendus dans
ses guerres contre Brunehaull. Ce fut en
622 qu'il parut enfin moins jaloux d'une
autorité qu'il avait maintenue avec tant
d'ardeur, et qu'il céda à Dagobertson fds
la couronne d'Austrasie.
Sous son règne on entendit parler pour
la première fois de la dignité de maire du
palais : trois officiers furent promus à
cette charge. Mais alors les maires n'é-
taient autres que des intendans qui, dans
l'intérieur du palais, donnaient les ordres
aux domestiques cl présidaient à la dé-
pense. Us ne furent pas long-temps à de-
venir confidens, conseillers, ministres , et
à régner enfin sous le nom du roi qui les
appelait près de lui.
La \icloire la plus mémorable que Clo-
tairc ait remportée est celle qui rendit de
nouveau les Saxons tributaires du roi de
France. Se confiant en la valeur de Ber-
toalde , son chef sous le litre de duc , ce
peuple a*, ait déclaré à Clotairc qu'il ces-
sait de se regarder comptable cm ers lui
de tout tribut. Dagobert suivit, le roi dans
36
HISTOIRE DE FRANCE
îa levée de boucliers qui fut aussitôt faite
contre la Saxe. Les chefs , à la tôle des
leurs, passèrent le Weser à la nage, Clo-
taire à leur tête. Le roi, le premier de
tous , toucha la rive opposée. Tant d'in-
trépidité déconcerte l'ennemi, qui prend
la fuite épouvanté. Clotaire poursuit Ber-
toalde, l'atteint, lui abat la tête d'un coup
de sabre, cl la fait mettre au bout d'une
lance : puis, souillant son triomphe par
une vengeance aussi atroce que ridicule ,
il donne l'ordre de massacrer tous ceux de
ses prisonniers dont la taille excède la
hauteur de son épée. C'est la dernière ac-
tion de ce roi qui nous soit connue; sa
mort, qui dut arriver pou de temps après,
laissa le trône à Dagoberl son fils.
Dagobcrt 1er contraignit son frère Cha-
ribert à ne prendre que le titre de prince
d'Aquitaine , et lui laissa ce pays pour
partage ; mais à sa mort, qui arriva peu
de temps après, il réunit l'Aquitaine au
trône de France , s'en fit apporter le tré-
sor, et fit massacrer un jeune fils de Cha-
ribert , qui aurait pu élever par suite de
justes prétentions sur cet héritage.
Une nombreuse caravane de marchands
francs a3rant été attaquée par lesVenedes,
et Samo , chef de ceux-ci, s'étant refusé
à la réparation que Dagoberl lui deman-
da, la guerre fut déclarée. Mais elle ne
fut, pour les Francs Austrasiens , qu'une
longue suite de revers. Ce fut peu après
celte guerre que Dagobert fil couronner
roi de la Bourgogne et de la Neustrie ,
Clovis II son fils , de peur qu'il ne fût
dépossédé après sa mort par Sigcbert III
son autre fils , qu'il avait déjà placé sur
le trône d'Austrasie. Ce Sigcbert ne vécut
qu'au milieu des couvens , qu'il enrichit
de ses largesses , et l'histoire ne fut plus
que la chronique religieuse du temps.
Clovis II, qui prit place dans la série
de nos rois après Dagobert 1er son père «
EN ESTAMPES.
3?
hérita de Sigebcrt. Plus humain que les
princes qui l'avaient précédé , Clovis fut
aussi moins entreprenant :' au reste, s'il a
rempli peu de pages de l'histoire , il ne les
a pas souillées de sang , et le seul trait que
l'on rapporte de lui fait honneur à son
caractère. On dit que , par un temps de
famine, il fil fondre les laines d'or et d'ar-»
gent qui couvraient le tombeau de saint
Denis , pour donner du pain aux pauvres
du royaume, ayant déjà épuisé ses coffres
à secourir la misère de ses sujets.
A Clovis succéda Clolaire III, l'un
de ses trois fds , qui régna sous la régence
de Bathildc sa mère, et qui mourut peu
de temps après la résolution que prit cette
reine, dont le gouvernement fut rempli
de sagesse, d'aller finir ses jours , consa-
crés à la plus austère piété, dans le mo-
nastère de Chelles, qu'elle avait fondé :
Ébroïn , maire du palais , dont elle avait
jusque-là réprimé les violences, se trouva
en quelque sorte maître de la souverai-
neté.
i Les premiers descendans de Clovis ,
dit l'historien Mézcrai , avaient mesuré
leur bonheur sur la gloire et l'étendue de
leur empire ; mais les suivans, à com-
mencer de Clo\is II, laissant empiéter
l'autorité des maires du palais, firent con-
sister leur dignité à passer toute leur vie
dans l'exemption des soucis et dans une
molle oisiveté. » On ne les \oyait point en
public, encore moins à la tète de leurs
armées ; on ne les trouvait qu'au fond de
leurs palais , au milieu d'une foule de
femmes : si quelqu'un avait affaire à eux,
il n'était pas admis en leur présence ,
mais renvoyé au maire du palais. Cepen-
dant, de peur que le peuple ne les mé-
prisât , et qu'il connût à qui il rendait
obéissance, les maires faisaient paraître
les rois, le premier jour de mai, paies
de leur habit royal, avec les ornemens ,
38
HISTOIRE DE FRANCE
ia couronne sur la tète et le sceptre à la
main , promenés sur un chariot traîné par
des boeufs, au milieu de la ville. En cet
élal , ils rece\aient les acclamations du
peuple , et les présens qui leur étaient
laits , et dès que le jour était sur son dé-
clin, on les faisait rentrer dans leur palais.
« Ainsi les rois , à compter même de-
puis Dagobcrt, mis sous la tutelle des
maires, se courbèrent , pour ainsi dire ,
pour leur senir de niarchc-pied à monter
à la roj'auté. »
D'abord les maires avaient gom erné la
Bourgogne, l'Austrasie, la iScustric, les
iois se réservant le siège de l'empire :
quelques-uns même a\ aient , pour ainsi
dire, rendu ces dominations héréditaires
dans leurs familles. Enfin ils gouvernè-
rent seuls. Ils reçurent les députations et
les ambassades; traitèrent de la paix , fi-
rent la guerre , et leur puissance s'aug-
menta toujours, jusqu'à ce que l'un d'eus,
s'étant placé sur le trône, n'accorda plus
à ses ministres une autorité dont ils au-
raient pu à leur tour se prévaloir contre
lui.
Le pouvoir d'Ebroïn , qui déjà avait
gouverné en Ncustrie , était donc alors si
étendu, qu'il crut pouvoir, de son chef,
et même , sans feindre de consulter les
grands et la noblesse, disposer du trône.
11 y fil monter un second fils de Clovis ,
Thierri, qui fut bientôt dépossédé par les
seigneurs , indignés du mépris qu'Ebroïn
avait fait de leur intervention , cl jeté dans
un monastère où il lut tonsuré , ainsi
qu'Ebroïn lui-même. Saint Léger, évéque
d'Autun , instigateur de ce mouvement ,
éleva au trône le troisième fils de Clovip ,
Childéric II , qui, d'abord assez sage dans
sa manière de gouverner , finit par se li-
vrer à la débauche. Ayant fait fouetter de
verges un seigneur nommé îiodillon, qui
lui avait fait quelques remontrances, ce
EN ESTAMPES.
39
prince s'en fit un ennemi acharné, qui
finit par l'assassiner, lui, sa femme et un
de ses deux fils.
Thierri, retiré du monastère , remonta
au trône après beaucoup de troubles , et
Ebroïn, reparaissant en même temps, re-
couvra assez d'autorité pour exercer les
plus cruelles vengeances. Ayant juré la
perte de saint Léger, auteur de sa dis-
grâce , il lui fit arracher la langue et tran-
cher la tôle, et lui-môme il mourut, après
plusieurs meurtres, de la main d'un meur-
trier. Thierri, dont la mort arriva peu de
temps après, laissa deux fils; Clovis III ,
qui lui succéda immédiatement, et Chil-
debert II, qui prit ensuite la place de
Clovis : ces deux règnes, pendant lesquels
Pépin, maire du palais, vit croître son
autorité, n'offrirent rien de remarquable.
Ce môme Pépin mourut sous le règne
suivant, après une administration de vingt-
sept ans ; et son fils, qui, sous la tutelle
de Plectrude sa mère, l'avait remplacé,
dut à l'ambition de celle-ci de perdre en
peu de temps les avantages immenses de
la mairie. Le roi Dagoberl II, fils de Chil-
debert II, qui était alors sur le trône ,
chassa le fils de Pcpin ; mais ayant eu la
faiblesse de lui donner pour successeur un
seigneur nommé Rainfroi, il fut à son
tour chassé du trône par ce second maire.
La seule guerre remarquable qu'il en-
treprit lorsqu'il était sur le trône, fut di-
rigée contre Charles Martel, fils de Pépin
et d'une concubine ; mais les lalens guer-
riers de celui-ci étaient soutenus par tant
de courage et par tant de prudence,
qu'une seule fois vaincu , il parvint, après
plusieurs victoires successives , à placer
sur le trône d'Austrasic et de France
Clotaire IV, dont les fastes de notre his-
toire n'ont consené que le nom.
Chilpéric II succéda à Clotaire , et
Charles Martel, qui fut roi sous son nom ,

HISTOIRE DE FRANCE
crut qu'il devait au moins obtenir la mai-
rie du palais , à l'abri d'un trône qu'il
protégeait depuis long-temps, et dont il
disposait d'ailleurs à son gré. Il continua
même de créer des rois, et ce fut lui qui,
à la mort de Chilpéric, fit monter sur le
trône Thierry II, (ils de Dagobert II, ap-
pelé encore Thierry de Cbelles.
Ce prince n'avait que six; ans, et ce fut
le temps de la gloire de Charles Martel :
il ne cessa de se rendre célèbre de jour en
jour par ses victoires et par ses conquêtes,
tantôt contre les Allemands, tantôt conlro
les Sarrasins, Arabes musulmans , qui,
dans le même but qui guidait les Français
aux croisades, s'étaient jetés en France
sous la conduite d'Abdérame , voulant y
faire adopter la loi cl la croyance de Ma-
homet.
Ce fut entre Tours et Poitiers que se"
livra l'affaire décisive qui fixa le sort de
cette guerre : trois cent mille Sarrasins
demeurèrent sur le champ de bataille, et
leur général au milieu d'eux. Cette vic-
toire sauva la France d'un joug cruel, et
éleva le nom de Charles aussi haut qu'au-
cune renommée pouvait atteindre.
Ce fut alors que Charles Martel fil re-
tirer de Saint-Denis, et porter à la tête
des troupes, dans une bataille sanglante
qui lui livrée près de Poitiers, l'oriflamme ,
étendard sacré et drapeau d'alarme qui ,
pendant la paix, demeurait déposé dans la
chapelle de Saint-Denis.-
Thierry était mort, et Charles Martel,
assez puissant par lui-même , avait dédai-
gné de nommer un roi ; il conservai l tou-
jours la même autorité, et, à sa mort,
arrn éc en 741 , il partagea la France , sous
le nom de duchés , entre ses deux fils ,
Carloman et Pépin le Bref.
Carloman , auquel la Bourgogne et la
Neustric étaient échues en partage, gou-
verna paisiblement jusqu'au jour où il se
1. Olotaire IV.
2 Chilpérie II. [,
CHA1U.KS .UARTET,
yamqiiour «les Sarrasins.
5 Thierry II.
4,.Oiild<.WlII
EN ESTAMPES.
fil , de sa propre volonté , religieux au
mont Cassin. On lui dut plusieurs établis-
semens utiles ; et ce fut sous son règne
que, dans un concile qu'il convoqua, on
commença à dater depuis l'incarnation
les années que l'on datait auparavant du
règne existant. Pépin le Bref, moins heu-
reux dans les commencemens de sa puis-
sance, se vit contraint de céder sa cou-
ronne à Childéric III, fils de Thierri do
Chelles, pour satisfaire aux murmures du
peuple, qui demandait un monarque du
sang de Clovis. Cette soumission appa-
rente et ce désintéressement simulé dispo-
sèrent la nation en sa faveur. Aimé des
Français, estimé des grands, et secondé
merveilleusement par les moines et le
clergé, il ne vit plus d'autre empêchement
à son règne que la difficulté de prendre la
couronne sans paraître commettre une
injustice. Sa politique y suppléa : il fit
demander au pape Boniface, par Zacha-
rie, époque de Mayence et son conseiller
intime, s'il ne convenait pas mieux de
donner la couronne de France à celui
qui régnait en effet a^ec tant de force et
de sagesse, que de la laisser à un roi qui
n'était que le fantôme de la royauté. Celte
question fut proposée comme cas de con-
science. La réponse du pape était dictée
d'avance par le besoin qu'il avait de Pé-
pin , et le roi, du consentement des grands
seigneurs de sa cour , fut rasé et enfermé
avec son fils dans un monastère , pour
faire place au maire de leur palais. Ici
disparaît la puissance des maires, dignité
depuis lors inconnue, et finit la race des
Mérovingiens , après trois cent trente-trois
ans de règne, depuis Pharamond, et deux
cent soixante-dix depuis Clovis.
Cette époque de notre histoire était la
plus pénible à rapporter, et celle qui offre
à l'esprit le moins de faits intéressans, en
ce qu'aucun de ceux qui s'y passent n'ont
6
42 HISTOIRE DE FRANCE
eu assez d'influence, vu leur éloignement,
pour décider en quoi que ce soit de notre
situation actuelle. Elle présente peu de
bons exemples, quelques vertus rares au
milieu des crimes les plus atroces.
La férocité qui régnait parmi les princes
de cette première race nous prouve assez
évidemment que les Francs étaient alors
dans la barbarie, et que le peuple ne de-
vait pas s'épargner les homicides, dont les
seigneurs faisaient un si fréquent usage.
Le mépris des lois fit souvent tomber les
Français dans une espèce d'anarchie, pen-
dant laquelle la nation était livrée au pil-
lage. Sous Dagobert seulement, les lois
reprirent quelque vigueur, ce prince ayant
eu soin de faire rédiger et réunir en un
même recueil toutes les lois, toutes les
coutumes qui régissaient les différens
peuples soumis à la couronne de France :
par ces mêmes lois, on apprend qu'il y
avait deux classes d'hommes libres, les
grands et les roturiers, et en outre des
serfs et des esclaves. Le luxe fut extrême
sous ce règne , et l'orfèvrerie exécuta des
ouvrages très-riches et très-compliqués.
Saint Ëloi, l'ami et le ministre du roi, s'é-
tait introduit au palais comme orfèvre, et
avait fondu pour Dagobert un trône d'or
massif. Partout brillaient à la cour l'ar-
gent , l'or et les pierreries.
Avant cette époque, les maisons de
plaisance des rois n'avaient été que de
simples métairies, ou des terres labourées
par des esclaves : des étangs pour la pêche
et des forêts pour la chasse composaient
le revenu particulier du prince , et for-
maient tous ses plaisirs. On comptait en-
viron, dans tout le royaume, cent soixante
de ces fermes royales ; et comme nos pre-
miers rois passaient leur temps à voyager
de l'une à l'autre , ils faisaient payer de
forts impôts aux villages par lesquels ils
passaient, pour subvenir aux frais de roule
EN ESTAMPES.
43
de leur maison. La coutume introduite
par la flatterie existait déjà d'aller leur
offrir de riches présens sur leur passage.
Les biens étaient alors de trois sortes :
les biens appelés bénéfices, qui étaient
donnés sur les terres conquises aux offi-
ciers ; les biens dits à'acquH ou biens ac-
quis, et les biens propres ou patrimoniaux.
On appelait encore terres saliques ces
biens venus par succession, et que les
femmes ne pouvaient posséder : cepen-
dant les pères pouvaient déjà disposer,
par un acte particulier, d'une part de ces
biens en faveur de leurs filles.
L'armée n'élait, sous cette première
race, qu'un gros d'infanterie , formé des
hommes d'armes que fournissait chaque
canton ; ce ne fut que sous Charles Martel
que l'on vit des cavaliers, et ce fut, disent
les historiens, une chose tout admirable
que de voir des hommes, pour ainsi dire
unis à leurs chevaux , manoeuvrer avec
eux à une même parole. La seconde
époque dans laquelle nous allons entrer,
époque de grandeur et de civilisation , ne
nous offrira plus d'actions iniques que
les croisades, et encore trouverons-nous
dans ces guerres fanatiques assez de gloire
pour nous empêcher d'en apercevoir toute
l'injustice.
HISTOIRE DE FRANCE
frS3»8ftî^ta^sS5«9«î«e*G«e«««e»>®ï^33*3^««c«e«ç^<^»9»a»fr*c*«*»«s»a'*-&e*î»^
SECONDE ÉPOQUE.
Règne de Pépin le Bref'; Ckarlemagne, son fils lui succède; Guerres entreprises par celui'
ci; ses Victoires; il est nommé empereur d'Occident; sa Morl; État de la France sous
son rèane.
1 cris voulant faire oublier ce que son
élévation au trône avait de condamnable,
se fit sacrer roi, avec l'huile sainte, selon
la coutume des rois d'Israël : il se mettait
ainsi sous la protection immédiate de Dieu
et de l'Eglise, et rendait sa couronne plus
puissante et presque inviolable, dans ces
temps où les opinions religieuses étaient
avant tout respectées. Celui saint Uoni-
facc, légal du pape , qui lui donna cette
onction. En jrS-l , le pape lui-même ,
Etienne III, couronna et sacra Pépin pour
la seconde fois, le 28 juillet : il consacra
de même à Dieu par Fonction sacrée l'é-
pouse de Pépin et les deux princes Charles
et Carloman ses fils. Ce fut vers cette
époque que le roi déposé, Childéric III ,
mourut dans son couvent, et bien qu'il
laissât un fils, le pape crut pouvoir inter-
dire aux Francs, sous peine d'excommu-
nication , de se choisir un roi dans une
autre race que dans celle de Pépin. Nous
allons revenir tout à l'heure sur les motifs
du voyage du pape en France et sur l'op-
' jlet Âîé
yV' 4-7
SACRE 1)K PEPIA .
Eï ESTAMPES.
position qu'il y trouva dans ses desseins ;
mais auparavant il nous faut, pour rap-
porter les événemens dans leur ordre
chronologique , dire un mot des guerres
de Pépin contre les Saxons.
C'est une époque bien remarquable dans
notre histoire, que l'avènement de Pepiu
au trône : en effet, ce n'est point seule-
ment une race qui prend la place d'une ]
autre race, c'est une nation qui. régéné- |
rée en quelque sorte par des lois plus sages ]
et mieux moli\ ées, par des victoires micuv j
suivies dans leurs résultats, par des rela-
tions plus étendues et d'un intérêt plus j
considérable, présente tout à coup et pour ]
ainsi dire une nation nouvelle, et pour la |
première fois dicte des lois à l'empiie '
d'Occident dont elle est née l'esclave. C'est
une révolution tout entière qui change la
face de la France et de l'Italie.
Si on en croit les chroniques . Pépin
était l'homme le plus propre à opérer ce j
grand changement, et si nous devons pj-
^er de* son c3i2ictèr-3 pir 1 nnçcdi ^-? ji
lion et du ij.rueau. il aurait rétin: i va
srrand. courage tout l'esprit nici—^lr-,
pour tirer del-i î ra"\ 3;ire le meilleur roi":.
On rapporte q'i'rr -.r.t appris q xe les sei-
gneurs qai l'ento^lient plaisantaient Je
sa petite taille, qni lui a'» ait f?ïî Imr.r
le surnom de Er '. rrn vsav q-j'il jjri-t 1
au milieu d'enc i un cunK'-t il? .'Te'
féruces. et ffn\i;i ta.iz e v~> f-:: : " nx -.. ai" "-~~~.
prises avec ii" lijn énorme . n !^r: T - j~ >-J
d'aller séparer ces le vc -".:ir.,""i _,::.-"
n'ttyani accepte .e c à . ;.:i a -".e " J I.
s'élança serl dan- l':r,re rt 1:- ;-.-? *,"-
deiTS (if son t-pte. I1-;- -> ■:;• lai y.=. T . y -
sembla îe pins ginr. i J,_s -^1; e_ . -« -_ -•"
cour, et Ifs ricirs furent c:.fa -"!' "-
garder le silence.
L'un des premier* evvlf ":s :I- Pe p 'T: • r l
de France, fut la Soiimi^iVn ac- >.i".:n- -
qui. sVl.ui! semiezts. an m ~y.s et? ira:-
46
HISTOIRE DE FRANCE.
tés , avaient refusé de payer les impôts et
de reconnaître les actes qu'ils avaient con-
tractés à leur désavantage. Pépin n'atten-
dit point que ses ennemis eussent attiré
leurs voisins dans leur parti, et pensant
qu'il valait mieux avoir affaire à un peuple
qu'aune confédération, il passa le Rhin ,
entra sur les terres des Saxons, pilla le
pays, incendia les villages , remplit tous
les lieux où il passa de meurtres et de bri-
gandages, et jeta tous ceux qu'il ne par-
courut point dans la plus grande stupeur:
puis, profilant de la rapidité de sa victoire
pour en assurer les fruits , il imposa de
nom eau les Saxons, ayant soin , comme
cela se pratique encore aujourd'hui, d'aug-
menter l'impôt, afin de se défrayer des
dépenses de l'expédition qu'il venait de
faire. Cette occasion fut la seule qui porta
ses armes dans la Germanie; ses guerres
les plus importantes les appelèrent , le
reste du temps, dans le midi de la France.
Le pape Etienne , qui avait passé les
Alpes au mont Saint-Bernard , avait trouvé
au couvent de Saint-Maurice , dans le Va-
lois , un prélat et un duc pour l'accom-
pagner : il n'en refusa pas moins , une fois
arrivé en France, toute espèce d'escorte,
et tous les honneurs que le roi crut devoir
lui faire : il se vêtit d'un ciliée, se couvrit
de cendres ainsi que tout le clergé, et s'é-
tant prosterné aux pieds du roi , déclara
ne vouloir se relever que lorsqu'il lui au-
rait promis de lui accorder protection
contre Aslolphe , roi des Lombards, qui
tenait dans une soumission pénible le
peuple romain. Le roi jura, entre les
mains du pape, d'aider le messager de
Dieu dans les difficultés de sa vie, et la
nation tout entière répéta ce serment
dans l'assemblée des comices, s'engageant
à marcher contre les Lombards. C'est de
celte époque que date le pouvoir de l'Eglise
dans les affaires du gouvernement : un
EN ESTAMPES.
grand nombre d'archevêques siégèrent
dans ces comices; un nombre plus consi-
dérable encore y fut présent lors des as-
semblées qui suivirent, et bientôt les co-
mices , transformés en conciles, furent
occupes par des discussions religieuses ,
auxquelles les guerriers, lout-à-fait étran-
gers , ne pouvaient prendre aucune part.
Pcpin doit donc être regardé comme le
fondateur de la puissance temporelle de
l'Eglise en France.
Le roi Astolphe , qui voyait l'orage se
former, ne demeura point paisible spec-
tateur des apprêts que l'on dirigeait con-
tre lui : il essaya de conlre-balanccr l'in-
fluence du pape par celle d'un saint.
Carloman, frère de Pépin , sortit du cou-
vent du mont Cassiu, pour venir s'oppo-
ser aux résolutions que le pape Etienne
avait fait adopter. Cette mission n'eut au-
cun succès : Carloman même ayant laissé
éclater quelque dépit de la réception peu
ménagée qu'il reçut, fut env oyé en Dau-
phiné avec défense de retourner d-ms ses
étais, et mourut avant la fin de Tannée.
Des députés se présentèrent donc à As-
tolphe, lui enjoignirent, sous déclaration
de guerre. de restituer les duchés dont il
s'était empare dans les états de Rome , et
de respecter le pape dans sa puissance
spirituelle et dans ses possessions. Le roi
lombard ne fit aucune concession . et
n'ayant pu chasser l'avant-carde des
Francs des Ciusu J où déjà elle était arii-
vée , il se retira sur Pavie. Les CL';-, s
étaient des portes fortifiées qui. du côté
des Lombards comme du cdle de> Fianes .
garantissaient la suivie des nation*, eu
fermant les défiles le-- plu* ttru't- de-
Alpes sur les confins de leurs lerriU.ic-
Pepin , qui avait levé le bouclier bien
avant que la réponse d'Adolphe à ses en-
voyés eût pu lui parvenir, ne tarda point
à arriver devant Pavie. dont il coaunença