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Histoire de l'armée départementale des Bouches-du-Rhône, de l'entrée des escadres des puissances coalisées dans Toulon et de leur sortie de cette place ; précédé d'une introduction sur l'origine des troubles du Midi, sur leur durée, et les moyens de les faire cesser , par Joseph Etienne Michel,...

De
181 pages
Du Pont (Paris). 1797. In-8°.
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HISTOIRE
DE L'ARMÉE DÉPARTEMENTALE
DES BOUCHES-DU-RHCmE,
De Fentrée des Escadres des Puissances'
coalisées dans Toulon , et de leur sortie
de cette place;
PRÉCÉDÉ
D'une introduction sur l'origine des troubles
du Midi, sur leur durée, et les moyens de
les faire cesser.
C'est à la vérité que j'ai consacré mon premier respect.
H IL V Far 1 U s.
* - - —
TIENNE MICHEL, commissaire civil
armée départementale.
A P A R I S,
Ch.QP DU PONT, rue de la. Loi, nO, 1231.
AN V. -1797.
Décret de la convention nationale, du îg juillet 179S 4
l'an second de la république française, relatif aux
droits de propriété des auteurs d'écrits en tout genre,
des compositeurs de nmsique, des peintres et des
dessinateurs. f
LA convention nationale, après avoir entendu son comité
d'instruction publique, décrète ce qui suit :
ARTICLE PREMIER. Les auteurs d'écrits en tout genre , les
compositeurs de musique, les peintres et dessinateurs qui
feront graver des tableaux ou dessins, jouiront durant leur
vie entière du droit exclusif de vendre , faire vendre, dis-
tribuer leurs ouvrages dans le territoire de la république,
et d'en céder la propriété en tout ou en partie.
II. Leurs héritiers ou cessionnaires jouiront du même
droit durant l'espace de dix ans après la mort des auteurs.
III. Les officiers de paix seront tenus de faire confisquer
à la réquisition et au profit des auteurs, compositeurs ,
peintres ou dessinateurs et autres , leurs héritiers ou ces-
sionnaires , tous les exemplaires des éditions imprimées
ou gravées sans la permission formelle et par écrit des
auteurs.
IV. Tout contrefacteur sera tenu de payer au véritable
propriétaire une somme équivalente au prix de trois mille
exemplaires de l'édition originale.
V. Tout débitant d'édition contrefaite, s'il n'est pas re-
connu contre facteur, sera tenu de payer au véritable pro-
priétaire une somme équivalente au prix de cinq cents
exemplaires de l'édition originale.
, VI. Tout citoyen qui mettra au jour un ouvrage , soit
de littérature ou de gravure, dans quelque genre que ce
soit, sera obligé d'en déposer deux exemplaires à la bi-
bliothèque nationale ou au cabinet des estampes de la ré-
publique , dont il recevra un reçu signé par le bibliothé-
caire, faute de quoi il ne pourra être admis en justice
pour la poursuite des contrefacteurs.
VII. Les héritiers de l'auteur d'un ouvrage de littérature
ou de gravure ou de toute autre production de l'esprit ou
de génie @ qui appartienne aux beaux arts, en auront la
propriété exclusive pendant dix années. g
Zoi du 2,5 prairial, an 3 de la république française ,-
interprétative de celle du juillet 1793 (vieux style ),
qui assure aux altteurs et artistes la propriété de
, leurs oUf/rages.
L A convention nationale , après avoir entendu le rap-
port de ses comités de législation et d'instruction publi-
que , sur plusieurs demandes en explication de l'article III
de la loi du 19 juillet 1793, dont l'objet est d'assurer aux
auteurs et artistes la propriété de leurs ouvrages, par
des mesures répressives contre les contreiacteurs, décrète
ce qui suit : f
Les fonctions attribuées aux officiers de paix par l'ar-
ticle III de la loi du 19 juillet 1793 (vieux style), seront
à l'avenir exercées par les commissaires de police , et
par les juges de paix dans leslieux où il n'y a pas de com-
missaire de police.
Auteur, et conséquemment propriétaire de l'Histoire
Départementale des Bouches-du-Rhône, de l'entrée des
escadres des puissances coalisées dans Toulon et de leur
Sortie de cette place , précédé d'une introduction sur
l'origine des troubles du Midi, sur. leur durée et les
moyens de les faire cesser, avec cette épigraphe : C'est
à la vérité que j'ai consacré mon premisr respect,
je déclare que les seuls exemplaires que j'avoue , sont
ceux de l'imprimerie du citoyen Du Pont, signés de moi.
S'il en paraît dans le public d'une autre imprimerie, j'atta-
querai les contrefacteurs et les distributeurs, en vertu des
décrets ci-dessus. Je les attaquerai en outre, en faux, par-
devant le tribunal criminel, pour avoir usurpé et contrefait
ma signature. Je promets de compter sur-le-champ le tiers
de ce que m'adjugent les décrets, à celui qui m'indiquera
les contrefacteurs.
A 3
INTRODUCTION.
OBLIGÉ le 25 août 1793 de me cacher, pour
me soustraire aux assassinats qui ont inondé
les départemens méridionaux et toute la répu-
blique de sang innocent, je recueillis dana
ma retraite des notes sur les évènemens qui
précédèrent ces assassinats dans le Midi..
Rentré dans le sein de ma famille après le
décret du 22 prairial an 3, je me proposai dé^
publier ces notes, quand tout-à-coup je vis
une faction s'agiter pour ressaisir les pouyoirs
qu'elle s'était arrogée > que la constitution
allait lui enlever, et rétablir le règne de la
terreur, c'est-à dire les - proscriptions et les
assassinats.
Je différai. Je crus qu'il était prudent d'at-
tendre. Je me tenais prêt à retourner dans
ma retraite, peut-être même à abandonner
une terre qui allait devenir une seconde fois
le séjour des tigres.
Cependant la constitution triompha de tous
les obstacles. Le peuple la voulait; il était
fatigué de gémir sous- des pouvoirs mons-
trueux. Elle fut mise en activité avec beau-
( 6 )
coup de peine, encore ce ne fut que partiel-
lement. Les départemens du Midi furent
exceptés. Tant il est vrai, que malgré la volonté
bien prononcée du peuple, le bien se fait
lentement.
Cette exclusion lit renaitre les dissentions
dans le Midi. La tranquillité dont cette belle
partie de la république jouissait depuis peu ,
le commerce qui cherche la liberté et la tolé-
rance, qui avait repris naguères quelqu'acti-
vité , disparurent. Cet incident a donné lieu
à de nombreux écrits sur le Midi. Mais lo
public n'a vu dans ces écrits que des atta-
ques ou des défenses. Il a paru desirer con-
naître enfin les causes éternelles de ces trou-
bles , et les moyens qu'on devrait employer
pour les faire cesser.
Cette considération m'a déterminé à faire
précéder, mon Histoire de l'armée Départe-
mentale , d'une introduction dans laquelle je
développerai ces causes.
Administrateur du département des Bou-
ches du-Rhône pendant les années 1790, 1791
et partie de 1792, membre du comité gé-
néral des trente-deux sections de Marseille,
et commissaire civil de l'armée départemen-
tale en 1793, placé ainsi par ces différentes
( 7 )
A 4
positions sur la scène politique , j'ai été à
portée de les connaître ces causes. Je n'ai
aucune injure particulière à venger, aucun
motif de partialité m'anime ; je ne mets la
main à la plume que pour fournir des notices
exactes à l'histoire générale de la révolution.
J'espère que ceux qui me liront, qui ont
quelque connaissance des lieux, des évène-
mens et des faits dont je parle , diront en
me lisant : CELA EST VRAI , IL A RAISON.
Mais avant d'en venir aux causes particu-
lières, je dois donner la cause générale d'où
ont découlé les autres, qui ont désolé non-
seulement les départemens méridionaux, mais
encore tous les départemens de la répu-
blique.
La noblesse et le clergé , leur ambition dé-
mesurée et leur sordide avarice sont la cause
générale des troubles de la France. Les abus
et les dilapidations la dévoraient ; il fallut
recourir à de nouveaux impôts pour couvrir
les vides. On proposa l'impôt territorial. Il
était juste. Les parlemens étaient composés
de nobles et de membres du clergé. Ils le
rejetèrent, parce qu'il frappait sur toutes les
terres, et qu'ils étaient les plus gros terriens.
On assembla alors les notables. Cette as-
( 8 )
semblée ne fut presque composée que de no-
bles et de membres du haut clergé. Au lieu
de s'occuper de corriger les abus , d'arrêter les
dilapidations et de faire les réformes qu'exi-
geaient les circonstances , les nobles cher-
chèrent à empiéter sur l'autorité royale, le
clergé à augmenter sa puissance et ses préro-
gatives ; de là la convocation des états-géné-
raux, l'assemblée nationale, les clubs et tout
ce qui s'en est suivi.
Inutilement on voudrait rejetter la révolu-
tion sur les philosophes, les encyclopédistes,
les économistes, etc. j'ai toujours été, moi,
et je suis toujours intimement persuadé que,
si l'assemblée des notables avait rempli le but
de sa convocation , il n'y aurait pas eu de ré-
volution. Donc , ce sont la noblesse et le clergé
qui sont la source primitive, originelle des
troubles de la France.
L'impulsion une fois donnée, chaque partie
de la France fut plus ou moins agitée, suivant
que les ambitieux furent plus ou moins nom-
breux, plus ou moins adroits, plus ou moins
puissans. Le comtat d'Avignon fut le pays qui
offrit, le premier, le douloureux tableau de la
guerre civile. Dépendant d'un gouvernement
faible et éloigné, les agitateurs, poussés peut.
( 9 )
être par rassemblée constituante, n'étaient
contenus par aucune autorité; au lieu qu'en
France., malgré l'ébranlement général, l'au-
torité avait conservé encore quelque force,
qu'elle perdit par le changement des élec teurs;
en juin 1791.
Cette faute de l'assemblée nationale , et sa
fausse délicatesse d'abandonner son ouvrage à
des mains neuves, sa pusillanimité de ne pas
faire fermer les clubs (1), mirent le comble à
l'audace et à l'anarchie. Les électeurs de 1790
étaient généralement purs. Les administrations
et les tribunaux qu'ils élirènt, le prouvent.
S'ils avaient député à l'assemblée législative,
elle n'eut pas été composée de ce ramassis de
clubaciers , dont les frères et amis rempli-
rent toutes les autorités de la république, ren-
versèrent l'ouvrage qu'on leur avait confié,
et qu'ils avaient juré de maintenir.
C'est incontestablement de cette époque que
date le bouleversement de la société. Jusques-
là, les insurrections n'avaient été que partielles.
Mais alors rien n'arrêta plus les ambitieux
(1) J'estime. que là où il n'y aura pas de club, il n'y,
aura pas de révolution. La convention a rendu la cons-
titution inébranlable, en détruisant ces cavernes.
( 10 )
Chacun d'eux songea à morceler la républi-
que , à devenir le roitelet de son pays.
On attribue assez généralement les troubles
du département des Bouches du-Rhône, à An-
tonelle et à Mouraille. On croit que le pre-
mier visait à faire une république de la ci-
devant sénéchaussée, ou au moins de la ville
d'Arles, et que le second voulait devenir chef
d'une république de Marseille, ou de la ci-
devant Provence.
C'est une bien vaste matière à réflexion pour
les moralistes, que l'ambition dont on accuse
ces deux hommes.
Sabathier d'Antonelle , noble d'Arles , ne
s'était jamais mêlé des affaires publiques ; il
vivait philosophiquement. C'était alors, ou ce
paraissait être , dans toute la force du terme,
un phiJantrope, un parfait honnête homme.
Officier dans le régiment de Bassigny, il
laissa entrevoir quelqu'ambition en le quit-
tant. Il était capitaine. On prétend qu'il vou-
lait être major. Il quitta le service quand il
vit passer cette place sur la tête d'un autre.
Mouraille, propriétaire de Marseille, âgé
de 70 ans, était secrétaire de l'académie de
Marseille. Il paraissait phiiantrope aussi, vivant
retiré, et jouissait d'une excellente réputation*-
( 11 )
La révolution arrive. Ces deux hommes se
jettent à corps perdu dans les clubs.
Antonelle, maire d'Arles dès Vannée 1790,
se mêlait très-peu des affaires de sa munici-
palité. Il était plus assidûment au club. Son
ambition commença à transpirer, quand on le
vit dans les premiers jours de 1791, aller , de
son pur mouvement, au siège de Carpentras,
s'adjoindre à Jourdan-coupe-tête.
Jourdan-coupe-tête, était du Vivarais;
d'autres disent de Saint-Genre, département
de la Haute - Loire. Il était originairement
compagnon maréchal, ivrogne, sans esprit,
sans connaissances, sans talent, sans courage,
un physique tout au plus médiocre. Il était
employé dans la Bastille , quand cette forte-
resse fut attaquée. On croit qu'il coupa la
tête à M. de Launai, et qu'il le vola. Il s'en
alla ensuite à Avignon pour y jouir de sa
petite fortune ; il acheta des charrettes, qu'il
fit voiturer pour le commerce de Marseille à
Lyon.
Il vivait là paisiblement, quand les Avigno-
nais assassinèrent MM. d'Aulan, Rochegude
et Onfray. Ces assassinats lui ayant donné des
frères, il se présenta au club. On lui fait dire,
pour être reçu , ce qu'on avait ignoré jus
( 12 )
qu'alors,. que c'était Lui qui avait coupé la têtEr
à M. de Launai lors de la prise de la Bastille.
A ces mots, les frères et amis le reçurent
avec des acclamations et des embrassemens
inexprimables, et on le surnomma sur-le-champ
coupe-tête.
L'impunité encourage. Le funeste exemple
des assassinats d'A vignon fut, dans le mois de
décembre suivant, imité à Aix. où le club
des anti-politiques , réuni à un ramas de ban-
dits sortis de Marseille, assassinèrent MM. Pas
calis, Laroquette et Guiraman.
Quelque tems après, les agitateurs du Com-
tat voulant avoir un prétexte pour spolier ce
beau pa ys, déclarèrent la guerre à Carpen-
tras. Le commandant de la petite armée,
qu'on leva pour aller attaquer cette petite
ville, qu'on ne prit pas, fut donné au che-
valier de Patrix , originaire de Collioure,
z habitant Avignon depuis plus de vingt ans.
Patrix en savait plus long à lui seul que tous
les agitateurs ensemble. Ce n'était pas l'homme
qu'il fallait à ceux ci : ils le-firent assassiner
dès la première journée , spus prétexte .de
trahison. Ils voulaient une machine. Ils élu-
rent Jourdan. Il était par lui-même incapable
de la moindre chose. Il n'avait servi dans
( 13 )
aucun régiment. Il n'a jamais été que l'ins-
trument , le mannequin dont les agitateurs se
servirent. Ce fut son titre de coupe-tête qui
lui valu le généralat d'une armée qui se qua-
lifia elle-même armée de brigands. Tous ceux
qui servaient dans cette armée, mirent à leurs
chapeaux une carte, sur laquelle étaient écrits
ces épouvantables mots.
Le trop fameux massacre de la Glacière ,
qui vint après ce siège, prouve qu'Avignon
fourmillait effectivement de brigands. Mais ce
n'est pas Jourdan qui commanda ce massacre.
Il fut dirigé par des citoyens d' Avignon même.
Hélas ! ils eurent des imitateurs ! Les massa-
creurs du 2 septembre , à Paris, renchérirent
sur ceux de la Glacière d'Avignon. Je tire le
rideau sur ces horreurs. J'aurai encore trop
d'occasions, malgré ma répugnance, à entre-
tenir mes lecteurs de massacres et d'assassi-
nats.
On était stupéfait de voir M. d'Antonelle, le
maire d'Arles, faire bassement sa cour à Jour-
dan-coupe-téte.
Mais ce qui démasqua ensuite totalement
Antonelle , ce fut, quand par le changement
des électeurs en 1791 , il parvint à la prési-
dence de l'assem blée électorale du départe-
( 14 )
ment des Bouches-du-Rhône y réunie à Aix.
Cette assemblée voulut, à l'instar du Comtat,
lever l'étendard de la guerre civile , en ordon-
nant elle même la marche des gardes natio-
nales du département contre la ville d'Arles,
sous prétexte d'intelligence entre cette ville
et le camp de Jalès.
Il n'y avait sorte de fable qu'on ne fabri-
qua. On faisait arriver des courriers extraor-
dinaires , qui portaient la nouvelle que la ville
d'Arles était en pleine insurrection; que des
émigrés remontaient le Rhône sur des vais-
seaux espagnols, comme si le Rhône éfait na-
vigable pour des vaisseaux ; que les aristocrates
chassaient de la ville les patriotes, les amis
de la constitution; que de fortes colonnes
étaient descendues du camp de Jalès ; qu'il
était instant de dissiper ce noyau de contre-
révolution , qui grossissait à vue d'œil. Ces
courriers venaient tout bonnement d'un co-
mité de l'assemblée électorale, où l'on fabri-
quait les nouvelles. On commençait déjà à
mettre en pratique ces astuces , qui ont
depuis si bien réussi aux clubs.
L'autorité, comme je l'ai dit, avait alors
encore quelque force. L'administration du dé-
partement, extraordinairement assem blée pour
1.
( 15 )
prendre de grandes mesures dans des circons:
tances aussi alarmantes, ne fut pas dupe de
toutes ces ruses. Elle soupçonna Antonelle de
profiter
a place de président de l'assem-
- -.. -
blée électorale , pour jetter les brandons de la
guerre civile dans le département. Elle fit ren-
trer sur-le-champ dans leurs communes res-
pectives , les gardes nationales déjà en mou-
vement, et pour cette fois la paix ne fut pas
encore troublée, la ville d'Arles fut sauvée , le
département s'honora en comprimant les agi-
tateurs , et en faisant respecter les loix.
Mais le respêct des loix et des autorités
touchait à sa fin. L'assemblée législative et les
agitateurs, que les assemblées électorales de
1791 jettèrent dans les administrations, orga-
nisèrent l'anarchie, - et la ville d'Arles fut dé-
solée le mois de mars d'après. Mouraille,
alors maire de Marseille, laissa sortir cês co-
lonnes , qui avaient précédemment désarmé le
régiment d'Ernest suisse, et qui, avec des com-
missaires du club à leur téte, parcoururent
souvent les communes.
Le régiment d'Ernest avait resté Idng-temtf
en garnison à Marseille. Il y avait entretenu
la paix et la tranquillité , en-dépit des agita-
teurs. Il était venu ensuite à Aix. Depuis lofig-
( 16 )
tems le bruit courait que les Marseillais de-
vaient venir enlever le département et les tri-
bunaux pour les mener à Marseille. Le club
de Marseille ne pouvait pas supporter l'idée
qu'il existât une autorité au-dessus de lui. Il
voulait le département et les tribunaux à Mar-
seille pour pouvoir les maîtriser. Ils n'étaient
pas toujours dociles à son impérieuse voix.
il fallait les tenir sous sa main.
Il arriva, en effet, le 27 février 1792, un
gros d'environ six cents hommes armés, pré-
cédés de deux pièces de canon. Ils s'arrêtent
sur le cours. Leurs chefs vont à l'administra-
tion du département, lui enjoindre d'aller avec
eux à Marseille , où. serait désormais fixée
l'administration. Les administrateurs avaient
requis M. ( Pétion, maire de Paris, n'avait pas
été encore à la convention dire : citoyen pré-
sident) Hilarion Puget Barbantane , comman-
dant dans le département, de prendre les
mesures de sûreté qu'exigeaient la circons-
tance et son devoir. M. Puget Barbantane fait
mettre le régiment d'Ernest sous les armes, et
le fait avancer dans la rue Saint-Jean.
Les hommes venus de Marseille avaient été
pris la plupart au hasard. On avait fait battre
la générale à dix heures du soir à Marseille.
- La
( 17 )
B
La majeure partie de ce qui se trouvait à Aix
était partie, avait marché sâns savoir où on
la menait, s'y trouvait contre sa volonté, har-
rassée de fatigue, et singulièrement dégoûtée.
Rien n'était plus facile que de désarmer cette
troupe mal organisée, et on le devait d'autant
plus, qu'elle était là sans ordres légaux. Le
commandant du régiment en fit la proposition
à Hilarion Puget, en l'assurant que cette opé-
ration, pour laquelle il ne voulait employer
qu'une compagnie de grenadiers, allait être
faite sans verser une goutte de sang. Puget-
Barbantane s'y opposa ; il ordonna au régi-
ment de retourner dans les casernes, et d'y
rester consigné.
Pendant tout ce tems, l'administration ré-
sistait, opposait la loi à ces hommes sans
caractère, qui voulaient la faire aller à Mar-
seille. Enfin les administrateurs , instruits que
M. de Barbantane avait Ikit rentrer le régi-
ment suisse dans les casernes, voyant que
cette démarche du commandant allait les
mettre à la discrétion de ces hommes armés ,
se cachèrent. Tout le reste de la journée se
passa en pour-parlers, entre l'administration
qui r.é voulut jamais quitter Aix, Hilarion
Puget-Barbantane, qui négociait, et les chefs
( >8 )
du corps armé de Marseillais, qui ne se désis
taient pas de la prétention d'emmener le dé-
partement à Marseille.
Ces hommes, voyant qu'ils ne seraient pas
maîtres de l'administration tant qu'elle pour-
rait compter sur le régiment d'Ernest, se dé-
terminèrent à tenter le désarmement de ce
régiment. A cet effet, ils entourent la caserne
de canons pendant la nuit, font des trous à la
muraille qui cerne l'esplanade des casernes,
avancent la bouche des canons dans ces trous
pour que le régiment les vit quand il ferait
jour , et sans doute dans l'espoir aussi de l'ef-
frayer.
Le régiment aurait pu s'opposer à ces dis-
positions nocturnes. Elles ne se faisaient pas
sans bruit ; mais il lui était défendu de
bouger.
Enfin le jour parait. Le corps armé de Mar-
seille, auquel s'étaient joints des gens d'Aix,
demande à grands cris le désarmement et le
renvoi d'Aix du régiment d'Ernest. Le régi-
ment , malgré les bouches à feu qui l'entou-
raient, les hurlernens , les menaces, ne veut
pas mettre bas les armes. Barbantâjne invite,
prie. Le régiment déclare qu'il est déterminé
à périr jusqu'au dernier soldat, plutôt que de
( ig )
B2
céder à ces menaces. Alors Hilarion Puget-
Barbantane use du droit que lui donne la
subordination militaire , et ordonne impé-
riensement que le régiment mette bas les ar-
mes , et qu'il parte pour Toulon. Le régiment
hésite. Mais Barbantane commande dans le
département ; en cette qualité , le régiment
est sous ses ordres. Les loix de la guerre lui
prescrivent l'obéissance aux chefs ; il fallut
obéir. Il est impossible de peindre la fureur et
la rage des officiers et soldats du régiment
d'Ernest, en obéissant à cet ordre étonnant.
Voilà l'histoire du désarmement du régiment
d'Ernest, qui fit tant de bruit dans le tems , et
qui peignit les Marseillais sous des couleurs
de héros.
On a dit et on a cru, on dit et je crois,
j'ai toujours cru, je croirai toujours , que
le marquis de Barbantane, qui était en cor-
respondance très-suivie avec le club de Mar-
seille , avait arrangé ce désarmement avec les
meneurs du club, et qu'il profita de son grade
et de sa place pour l'ordonner. Le corps armé
qui l'a demandé et obtenu, n'était ni assez
nombreux, ni assez discipliné, ni assez bien
armé pour oser une tentative de cette nature,
ci ceux qui le commandaient n'avaient été
( 20 )
assurés des dispositions du commandant dit
département.
Cependant, le département n'alla pas pour
cette fois à Marseille. Les hommes qui étaient
venu l'enlever, ne trouvant plus les adminis-
trateurs , contens d'avoir fait désarmer le ré-
giment d'Ernest, s'en retournèrent à Mar-
seille en chantant victoire.
Cet événement, l'invasion d'Arles, qui eut
lieu peu après, les différens corps armés sortis
ensuite en divers tems de Marseille, conduits
par des commissaires du club pour aller éta-
blir le bon esprit dans toutes les communes,
dévoilèrent aussi l'ambition de Mouraille. Il
était en correspondance très suivie avec Pé-
tion, maire, et les jacobins de Paris. Il était
alors maire, et on peut dire,maitre de Marseille,
et conséquemment de tout le Midi, où l'in-
fluence de cette grande commune se faisait
sentir par les liaisons de son club, premier
mannequin du club des jacobins de Paris, et
plus encore par les corps armés qui sortaient
de ses murs , et qui n'observèrent pas toujours
les règles de l'honneur et de la discipline.
Mais il fallait le département à Marseille
pour le tenir sous sa coupelle. Le 22 août
de la même année 1792* un corps de Mar-
C 21 )
133
seillais, avec un ordre seulement dans le
tuyau de l'oreille, comme cela se pratiquait,
va à Aix, l'enlever. Il ne fut pas difficile ; la
plupart des membres qui géraient alors ,
étaient en correspondance très-suivie avec le
club.
D'ailleurs on venait, dans le mois de juillet,
d'assassiner à Toulon les administrateurs du
département du Var, distingués par leurs lu-
mières et leur attachement aux vrais princi-
pes ; on pendait arbitrairement à Marseille en
plein midi, sous prétexte de conspiration ; et
ces exécutions effrayèrent.
L'anarchie allait toujours croissant. L'as-
semblée électorale s'assembla le 2 septembre
à Avignon, pour députer à la convention na-
tionale. Avignon faisait alors partie du dépar-
tement des Bouches.du-Rhône , auquel il avait
été réuni. On n'avait pas créé encore celui de
Vaucluse. Cette assemblée électorale organisa
une armée révolutionnaire , et députa ces'
hommes qui écrivaient de Paris en décembre
1793 aux commissaires de la convention à
Marseille : A bas! à bas! à bas! ces riègo-
cians, etc. ( On trouvera cette citation expli-
quée plus au long, vers les dernières pages de
l'Histoire de l'armée départementale ).
( 22 )
Mouraille ne voulut pas être de la députa-
tion - il parait qu'il ne voulait pas s'éloigner,
pour ne pas perdre de vue sa chère république
de Marseille ou de Provence.
Piien n'est plus certain que le projet de fé-
déraliser la France existait dans les clubs.
Jean-Bon-Saint-André l'avoue dans la séance
de la convention , du 9 septembre 1793. Il
dit, en parlant au nom du comité de salut
public : Dès les premiers jours de la conven-
tion nationale, le projet de fédéraliser la
France et de détruire Paris, se manifesta
ouvertelnent.
C'étaient les montagnards qui visaient* au
fédéralisme. Chacun de ces braves patriotes
était tout bouffi de l'idée de devenir le roi
de son département. On voyait la vanité et
l'ambition jaillir à travers leurs cheveux cras-
seux; et comme les fondateurs de la répu-
blique ne voulaient pas de fédéralisme, il
fallut s'en débarrasser. Voilà la cause des évé-
.nemens des 3i mai, 2 et 5 juin. On a assas-
siné à cette époque les inventeurs, les créa-
teurs , les fondateurs de la république une et
indivisible.
Cependant il fallut couvrir cette proscrip-
tion d'un prétexte ; la montagne le trouva tout
( 23)
B4
prêt. Elle accusa les proscrits de ses propres
crimes , et jetta en moule cette constitution
anarchique de 1793, qui ne trouve, chose
remarquable, de partisans que sur son som-
met, et dans quelques tronçons épars.
Pourquoi la révolution du 31 mai ? La ré-
publique était établie. Elle était une et indi-
visible. Ce fut pour la soutenir telle , que Mar-
seille arma, que les départemens se- soulevè-
rent et déjouèrent ainsi les intentions perfides
de ces* hommes, qui, en se disant patriotes,
n'ont cessé de tuer la patrie.
Aussi leur fureur ne trouvait plus de terme;
il fallait tout détruire, parce qu'ils ne pou-
vaient pas devenir rois. Il fallait assassiner
ceux qui les avaient démasqués, renverser
leur fortune ,ravager leurs propriétés, le tout
sous le nom de fédéralistes. Quelle adresse à
jrhasquer leur propre crime ! Oui, les fédéra-
listes , c'étaient les montagnards eux-mêmes.
Je le répète, chacun de ces bons patriotes
voulait devenir le roi de son pays.
Je crois, qu'à cet égard, nous avons quel-
qu'obligation à Robespierre. Comme il visait
à la dictature ou à la souveraineté de la France
entière , il dut s'opposer au dépècement de
( 24 )
la république, et c'est là la cause qui l'a porté
à faire périr tant de grands jacobins.
Tous ces braves républicains n'étaient pas
mus par le seul motif de l'ambition. Plusieurs
étaient payés, et le sont encore par les enne-
mis de la France.
Enfin le dépècement de la république
n'ayant pas pu avoir lieu, Mouraille, après
avoir subi quelques mois de prison et un jur
gement à Marseille, dans cette même ville
qu'il faisait trembler naguères, plus sage qu'An-
tonelle , a entièrement quitté le théâtre de la
révolution. Il vit retiré.
Mais le mouvement anarchique que ces
deux hommes imprimèrent dans le Midi, a
laissé ces germes de trouble sans cesse re-
naissans.
Examinons à qui en est due la continua-
tion, et nous terminerons par indiquer les
moyens de rétablir la paix sur des bases so-
lides. Ils sont bien simples, bien faciles, ces
moyens. Mais n'anticipons pas.
Après le 31 mai 1793, Marseille arma pour
s'opposer au fédéralisme des montagnards, et
pour soutenir l'unité et l'indivisibilité de la ré-
publique. Cette période , jusqu'à l'époque cé-
lèbre du 9 thermidor, est remplie par l'His-
( 25 )
toire de l'armée départementale. La rage ex-*
terminatrice de la convention plana pendant
ce mémorable intervalle, sur le reste de la
France , comme dans le Midi.
La révolution du 9 thermidor vit cesser le
déluge de calamités, qui depuis un an pleu-
vaient plus fortement sur la France. La con-
vention envoya alors deux dé ses membres,
Auguis et Serres, pûîir arrêter les fureurs des
jacobins de Marseille.
J'entends par le mot jacobins, ces hommes-
tigres qui n'ont de l'homme que la face,
encore distingue-t-on dans leurs yeux égarés
une ame bourrelée de rage. Je les divise en
trois classes. J'appelle la première les sou-
doyés; ce sont ceux qui sont payés par les
ennemis de la France pour la détruire. Je
nomme les seconds les cruels; ceux-ci ne
trouvent de satisfaction que dans les mal-
heurs , les agitations, les nrassa-ères, le pil-
lage , et voudraient sans cesSé s'abreuver de
sang humain : ils sont les premiers instrumens
des soudoyés. La troisième classe est com-
posée des mannequins ; ellç est la plus nom-
breuse , Composée d'hommes ignorans, pusil-
lanimes ou faibles. C'est cette espèce qui,
dans toutes les occasions , paie les pots-cassés.
( 26 )
Dans toutes les insurrections , les chefs se
- tiennent derrière la toile , les mannequins
sont sacrifiés. Il parait pourtant qu'ils ont ou-
vert les yeux , et qu'ils abandonnent tous
ces chefs ambitieux , qui bientôt restés seuls,
tomberont sous le poids du mépris qui les
accable.
Auguis et Serres voulurent rétablir à Mar.
seille le règne des loix , prêchèrent la tolé-
rance , la clémence, et les principes de la
vraie liberté. Cette doctrine déplut à la jaco-
binière. Elle s'insurgea, et alla les attaquer
dans leur logement, à l'hôtel Beauveau. Ils
étaient logés à l'auberge, bien différents en
cela de ces satrapes, qui se logeaient dans les
plus belles maisons , où pour mieux insulter
à la misère publique, ils affichaient un luxe
insolent.
Auguis et Serres appellèrent la garnison à
leur secours. En l'attendant, ils péroraient la
bande des frères et amis. Dans cet intervalle ,
les mannequins se retirèrent tout doucement,
et laissèrent nager les chefs seuls., qui pour
cette fois furent pris.
Ces deux plénipotentiaires sont ceux qui
ont rendu les plus grands services aux dé-
partemens méridionaux, en musellant tous
( 27 )
ces furieux dans des tems encore bien diffi-
ciles ; mais ils manquèrent la plus belle occa-
sion qui se soit jamais présentée pour en dé-
livrer ces contrées malheureuses. Pris les ar-
mes à la main, en état de révolte, une com-
mission militaire en eût fait justice dans vingt-
quatre heures. Auguis et Serres en eurent
l'idée ; ils étaient même décidés , le moment
d'après la révolte, de la créer ; celle-là, en
ne livrant que des coupables au glaive de la
loi, aurait fait oublier un moment celle qui
l'avait précédée, qui dictait ses arrêts de mort
du haut du balcon du palais, sur des trou-
peaux d'innocejis enchaînés.
Mais le lendemain matin, au moment de la
nommer, ils furent arrêtés par la crainte d'être
désapprouvés par le comité de salut public,
auquel ils avaient déjà envoyé un courrier
extraordinaire, pour lui faire part de ce qui
se passait. La réponse du comité porta appro-
bation de la commission militaire ; mais elle
n'avait pas été créée. Il n'était plus tems. Les
plus beaux momens étaient passés. Il aurait
fallu en profiter. Cependant les révoltés fu-
rent conduits à Paria, de là au château de
Ham, d'où l'amnistie les a tirés. v
Marseille, délivrée de ces jacobins, respira.
( 28 )
Les bons citoyens se montrèrent. Le club fut
régénéré. Les bons principes prévalurent. Ce
triomphe ne fut pas de durée; Marseille ne
devait pas jouir encore de la tranquillité.
Les fugitifs du 31 mai, rappellés par le dé- -
cret qui déclare qu'ils ont bien mérité de la
patrie , arrivent, trouvent leurs biens , leurs
maisons occupées par des hommes qui les
avaient achetés à vil prix de la nation, après
avoir fait périr leurs parens. Ils se portent à
des excès contre ces hommes. Des assassi-
nats s'ensuivirent. La conspiration de prairial
survient dans cette conjoncture. On empri-
sonne la jacobinière, et peu après on va
assassiner daus les prisons.
L'exemple de Marseille, soit en bien, soit
en mal, influe singulièrement dans tout ce
qui formait la ci-devant Provence. Les assas-
sinats furent imités en divers lieux. Les re-
présentans alors en mission, s'empressèrent
d'arrêter ce nouveau torrent de calamités.
Ces assassinats , que je condamne, que je
blâme de toutes mes forces, n'ont pourtant
pas été ni si nombreux qu'on les fait, ni
accol11pagnés de toutes, 1e'$ atrocités dont on
accom p a g nés de toutes, les atrocités dont on
les a peints.
Je les nomme l'action, puisqu'ils ont donné
( 29 )
lieu au mot réaction, ainsi qu'on le verra
bientôt.
C'est le ressentiment, c'est la vengeance qui
donnèrent lieu à ces assassinats. Ce n'est pas la
chaleur du climat, exaltant les têtes , comme
on l'a avancé dans un écrit. Les têtes ne sont
pas plus chaudes là qu'ailleurs. Nous ne voyons
pas que dans le Gard, l'Hérault, ni autres dé-
partemens où le climat est aussi chaud que
dans les Bouches-du-Rhône, Vaucluse et le
Var, on se soit porté à de pareils excès.
C'est que dans ces départemens, les circons-
tances n'étaient pas les mêmes : on n'y avait-
pas vendu les biens des malheureux fugitifs,
dont tout le crime était de s'être dérobés à
l'échafaud et aux fusillades.
Ce n'est pas non plus le royalisme, comme
on s'est efforcé de l'établir dans d'autres écrits.
Il n'a jamais existé , quoiqu'on en ait dit, dans
le département des Bouches-du-Rhône, de
compagnie de Jésus. Il y avait seulement dans
la garde nationale de Marseille, une com-
pagnie qui se disait du Soleil3 composée,
comme toutes les autres compagnies, d'hon-
nêles citoyens.
Il est facile de prouver que les jacobins sont
les seuls royalistes, mais peu à craindre,
( 30 )
parce qu'ils ne sont pas d'accord entr'eux sur
lé choix. Les uns sont payés depuis long-
tems pour porter d'Orléans sur le trône. D'au-
tres pour y porter le duc d'York. Et comme,
malgré leur dissolution, ils ont toujours des
chefs qui les font mouvoir, ils seraient plus
à portée par leurs liaisons de faire un mou-
vement , si les mannequins, qui n'ont que des
coups de fusils à gagner, malgré tout ce qu'on
leur promet, ne les abandonnaient pas.
Il y a encore une multitude de royalistes
in petto, peu à craindre, non-seulement parce
qu'ils sont isolés et soupirent après la paix et
la tranquillité, mais encore parce qu'ils sont
tous mus par des considérations diverses. Les
uns désireraient Monsieur, comme celui à qui
la couronne venait de droit. Les autres le
comte d'Artois, sous prétexte que Monsieur
n'a pas assez d'énergie , c'est-à-dire ne ferait
pas pendre tous ceux qui ont occupé des
places dans la révolution. Ceux-ci veulent le
prince de Condé, paree qu'il a de grands
talens militaires. Ceux-là un Infant d'Es-
pagne , de Parme ou de Naples, dans l'idée
qu'un étranger, quoique de la maison, n'a p-
porterait pas des ressentimens.
Ainsi, on voit que tout ce fatras de roya-
( 3i )
lisme, dont on veut bercer un peuple qui
n'est plus crédule, est un épouvantail dont
continue de se servir la jacobinière pour jetter
ses propres crimes sur les autres.
Les émigrés ne sont pas plus redoutables.
Je les divise en trois classes. La première
comprend ces forcenés, qui ne veulent ren-
trer que quand l'ancien régime sera rétabli,
et qu'ils pourront faire pendre, sans exception
d'un seul, tous ceux qui ont coopéré directe-
ment ou indirectement à la révolution. On
pense bien que ces furies ne sont pas à crain-
dre. La seconde est composée de beaucoup
de bons citoyens qui ont fui la persécution ,
et qui béniraient mille fois le gouvernement
qui les arracherait à la misère et au mépris
auxquels ils sont en proie. La troisième, oh !
celle-là, il est instant de la rappeller.
Je la compose des agriculteurs et des arti-
sans. En fuyant, ils ont cédé à la peur ou à
des sollicitations. Si leur patrie leur ouvrait
les bras, on les verrait accourir , abandonnant
la terre étrangère , et des drapeaux sous les-
quels on les abreuve d'amertume , de dureté,
d'insolence. Ils vierîdraient repeupler nos
champs , nos ateliers, et recruter même nos
armées. Encourager le laboureur et le manu-
( 32 )
facturier, disait Chapelain dans la séance du
4 prairial dernier, au conseil des cinq cents,
'Voilà des victoires sur ïanarchie ; c'est le
plus vigoureux, manifeste qu'on puisse en-
voyer à Pitt et à d'Orléans.
Les prêtres, qu'on s'obstine à tourmenter,
ne me paraissent pas plus à craindre. Sur-
veillez, mais ne persécutez pas.
Dans les emprisonnemens qu'on fit ensuite
de la conspiration de prairial, on ne distingua
pas assez les mannequins. On emprisonna
tout ce qui était soupçonné de jacobinisme,
et en cela on commit une grande faute. On
força une foule d'honnêtes citoyens, qui
n'avaient d'autre tort que leur faiblesse, de
se ranger à ce parti. Le tems, calmant les
imaginations, ils s'en détachent journelle-
ment.
- Les assassinats, arrêtés aussitôt que com-
mencés, les cruels muselles, la paix renaquit
dans le Midi. Elle paraissait devoir être de
durée : on se livrait à des spéculations. Le
commerce reprenait quelqu'activité. La con-
vention s'occupait sérieusement de la consti-
tution. L'approche et l'espoir d'un gouverne-
ment solide rassurait les bons citoyens. Ils
pensaient, avec raison, que le règne des loix
mettrait
( 53 )
c
mettrait fin à tant de maux occasionnas par
le gouvernement révolutionnaire.
Tout-à-eoiip l'on voit s'agiter dans la con-
vention , d'une manière épouvantable, les
valets de Robespierre. Ils voyent avec douleur
1 autorité leur échapper ; ils veulent la ressaisir
en ajournant la constitution èun tems indé-
"fini; et pour que la destruction et la mort
planent en méme-tems de nouveau sur toute
l'étendue de la république, fidèles aux pré-
-ceptes consignés dans les notes secrètes de
teur grand - prêtre (1) , on met le Midi en
(i) On trouve dans le rapport fait par Courtois, au
nom de la commission chargée de l'examen des papiers
trouvés chez Robespierre , page SG, cette note. Une fé-
dération de la commune de Paris avec. Marseille. Ca
proj et anarchique, ajoute Courtois, a été réchauffé
depuis la mort de Robespierre, par les meneurs des
sociétés populaires.
Cette fédération a toujours existe et existe toujours
entre les anarchistes des deux villes. C'est cette fédéra-
tion qui est la source de tous les troubles du Midi. On
l'a vu lever sa tête hideuse dans la conspiration BaboeufV
Le plan de Baboeuf fut secondé par quelques hommes en
place, lors de sa conspiration. Déjà les mesures étaient
prises pour en finir à Marseille et dans le département
des Bouches-du-Hhône, comme il en aurait fini à Paris,
La majeure partie des membres d'alors de l'admini
- ( Z4 )
mouvement par un décret du 20 fructidor,
rqu, corrigé, tronqué et augmenté le 2 ven
démiaire d'après, en attendant la fameuse
journée du i3, qu'on prépare.
Quoique dans le moment que j'écris, Mailhe
ait fait un rapport, où il conclûd à demander
a ;
tration centrale des Bouches-du-Rhône, s'étaient dissé-
minés sur les divers points du département, avec des
divisions de la force armée, et attendaient humblement
les ordres de Paris. Ils retournèrent à leur poste à llad-
ministration, et renvoyèrent la force acmée dans se.s
foyers , quand la nouvelle arriva que la conspiration avait
été découverte, et les conspirateurs arrêtés.
Je crois bien que ces administrateurs n'étaient pas dans
le secret ; on né leur faisait pas tant d'honneur. Je veux
bien croire aussi que s'ils avaient connu l'objet de leurs
opérations, ils ne s'y fussent pas prêtés. Mais cela
prouve, au moins, que cette aveugle docilité à suivra
les ordres d'une faction, annonce de pitoyables manne]
quins, infiniment dangereux par cette docilité même.
Au reste , ce rapport 1 de Courtois, qui annonce une
grande érudition dans son auteur , est précieux à tous
égards. Les lettres qu'il contient" après avoir fait éprouver
la plus juste indignation contre les p-atriotes purs qui
les écrivaien. par le ton bas, flatteur, rampant, qu'ils
employaient envers Robespierre , couvert de sang, prou-
vent d'une manière sans réplique, que ces adorateurs de
Marat sont bien les êtres les plus vils , les plps méprisables
et les plus atroces.
c 35 )
C 2
que ce décret soit annullé, il ne sera pas hors
de propos de le faire connaitre au lecteur. En
yoici les principales dispositions.
Décret du 20 fructidor, an 3.
La convention nationale décrète ,
« Art. 1er. Ceux qui, après avoir livré le port
de Toulon aux Anglais , incendié neuf vais-
seaux de ligne et une partie des magasins de
î arsénal, proclamé Louis XVII , combattu
pendant quatre mois de siège contre les trou-
pes de la république, se sont retirés sur l'es-
cadre anglaise, et qui seraient rentrés sur le
territoire français, ne sont pas compris dans
les dispositions du décret en faveur des ci-
toyens qui ont quitté leur patrie par suite
des évènemens du 31 mai.
Ils sont déclarés émigrés, et seront pour-
suivis comme tels.
II. Sont pareillement déclarés émigrés ceux
qui, depuis le 28 août 1793 (vieux style) 9
jour où Toulon a été livré aux anglais, jus-
qu'au 28 frimaire an 2, jour de sa reddition,
s'y sont réfugiés , y ont pris les armes pour
les puissances coalisées, ou y ont exercé des
fonctions au nom de Louis XVII, et qui
(36)
se seraient également retirés sur l'escadre an-
glaise.
- III. Les autorités constituées du départe"
ment du Var et de tous les départemens ,
sont tenus, sous leur responsabilité, de réin-
tégrer et maintenir dans les domaines natio-
naux qu'ils ont acquis , les citoyens qui en
auraient été dépossédés par enaces ou vio-
lences de la part desdits émigrés. Toutes
poursuites intentées ou jugemens rendus à ce
sujet, sont cassés par le présent décret.
V. Le présent décret sera envoyé dans les
départemens méridionaux par des courriers
extraordinaires. »
Décret du a vendémiaire, an 4, interprétatif
de là loi du 20 fructidor, an 3.
« La convention nationale , après avoir en-
tendu son comité de salut public, décrète,
Le décret du_20 fructidor comprend parmi
les rebelles de Toulon, ceux qui ont incendié
ou concouru à faire- incendier les vaisseaux
de la république; ceux qui ont pris les armes
pendant le siège ; ceux qui en état de porter
les armes, se sont enfuis sur,les vaisseaux
ennemis ; 7eeux qui avaient entretenu des
- «
( 37 )
C 3
correspondances avec les Anglais, et qui leur
ont livré cette place. »
Décret du 20 vendénliaire, an 4.
« La convention nationale déclare nuls et
comme non avenus , tous arrêtés des repré-
sentans du peuple en mission , contraires au
décret du 20 fructidor, contre les émigrés
qui ont livré Toulon aux Anglais, et les prê-
tres réfractaires , ainsi qu'à celui du a5 du
même mois.
Le présent décret sera envoyé par un cour-
rier extraordinaire, au représentant du peuple
Serviéres, et à toutes les autorités constituées
du département du Var. »
En lisant ce décret, on se demande quelle
est l'espèce d'homme qui l'a rendu. Eh ! quoi?
les réfugiés du 31 mai ont bien mérité de la
patrie , parce qu'ils ont pris les armes contre
les fédéralistes, en faveur de la partie saine
de la convention , et ces mêmes hommes sont
poursuivis et traités comme émigrés, parce
qu'à la. suite de cette entreprise ils ont été
forcé d'emprunter transitoirement le rivage
de Toulon ! Mais, dira-t-on, ils ont proclamé
Louis XVII, ils ont voulu rétablir la royauté.
C 38 )
On oublie donc que c'étaient les puissances
coalisées qui commandaient dans Toulon,
qu'il fallait se soumettre à leurs loix, ou sor-
tir , qu'en sortant, on eut été guillotiné. Mais
quand même ils auraient voulu rétablir la
royauté, ils le pouvaient. Encore liés par le
serment qu'ils avaient prêtés à la constitution
de 1791 , ils ne devaient aucune obéissance à
celle de 1793, parce qu'ils ne l'avaient point
acceptée. Dira-t-on qu'ils auraient dû l'ac-
cepter. Mais elle était si détestable, qu'on a
été obligé de l'étouffer dès sa naissance.
Et en admettant que les réfugiés ont voulu
proclamer Louis XVII, il ne pouvait entrer
dans leur plan de détruire les fortifications et
les vaisseaux de Toulon , qui étaient alors
l'unique et le plus fort boulevard du trône.
Ainsi, point de présomption possible contre
les réfugiés de Toulon , d'avoir contribué à
l'incendie de la marine française (2). Ainsi,
(2) On trouve dans le Moniteur, du 4 février 1794»
ou 16 pluviôse , an 2 , une lettre ae sir Sidney Smith au
lord Hood, du 18 décembre 1793. Sir Sidney Smith,
chargé par le lord Hood d'incendier les vaisseaux et
l'arsenal de Toulon, rend compte dans cette lettre de la
manière dont il a rempli sa commission. On y verra que
( 39 )
1 C 4
dans un moment de désorganisation générale,
il n'y a point de crime de la part de ceux
qui, au milieu de tant de factions, sans gou-
vernement, ont adopté, non point le régime
de 1788, mais la constitution de 1791 » solem-
nellement acceptée par les Français", et exé-
cutable jusqu'à sa libre et authentique révo-
cation. —
Les réfugiés de Toulon l'ont votée, son
.authentique révocation, pour adopter la cons-
titution de l'an 3 ou de 1796. Ils la soutien-
dront comme ils ont soutenu celle de 1791.
Voilà pourquoi leurs ennemis, qui ne veulent
pas de constitution, les poursuivent avec nn
acharnement féroce.
Et ce sont de tels hommes, les seuls qui
se sont montrés Français dans des tems de
calamités et de deuil, qui ont préféré un
gouvernement monarchique au joug humiliant
de Robespierre , ce sont ces hommes que l'on
proscrit d'un trait de plume, et que l'on force
à porter chez l'étranger, leur industrie et leut
désespoir ! Car quel est le but de cette atrocô
les patriotes de Toulon, qui étaient sur le Thermistocle
Qnt-livré ce vaisseau qu'ils pouvaient défendre. Les fugitifs
ne sont pour rien dans est incendie.
( 4o )
disposition, qui veut que l'on traite d'émigrés
ceux qui se sont enfuis sur les vaisseaux en-
nemis , et qui étaient en état de porter les
armes. i
Que vouliez-vous qu'ils fissent, les infor-
fortunés ? qu'ils attendissent paisiblement le
barbare supplice qu'on leur destinait, et que
n'ont point évité les vieillards, les femmes et
leurs parens, trop confians, qu'ils ont laissés
sur le rivage !
Eh quoi ! vous condamnez à la mort cette
classe intéressante d'hommes qui accoururent à
Toulon pour se soustraire à la tyrannie, pré-
cisément parce qu'ils étaient en état de porter
les armes ! Mais s'ils ne les ont pas portées
(on verra qu'ils ne furent point armés) , et s'ils
n'ont pas voulu les porter! Quoi! ils étaient
libres de porter les armes, ils ne les ont pas
portées. Ils n'ont pas voulu les porter ; et loin
de leur tenir compte de cette générosité, de
ce patriotisme pur que vous ne connûtes ja-
mais, vous qui avez toujours voulu assassiner
votre patrie, vous les condamnez à la mort!
La plume me tombe des mains.
Dieu, protecteur de ma patrie , délivre-la des
tigres sans cesse altérés de sang.
Il est à remarquer que ce décret de sang fut
( 41 )
rendu sur la seule propQsition qui en fut faite,
et envoyé par des courriers extraordinaires.
Il était infiniment-urgent de jeter dans le dé-
sespoir vingt mille malheureux , hommes,
femmes ou enfans, dans le moment qu'ils ren-
daient journellement graces au ciel de les
avoir reconduits dans leurs fovers , de les
-avoir arraché à la misère, aux humiliations ,
et à tous les maux qui en sont la suite , qu'ils
souffrirent dans les pays étrangers.
Il n'est pas si pressant de les tirer des bois
et des forêts où ils furent forcés de se retirer
pour se soustraire aux persécutions des bar-
bares que ce décret leur mit aux trousses; Le
rapport de Mailhe , fondé en raison et en -
principe, a été ajourné. La motion d'ordre
de Rouhier, du 16 prairial, relative à-peu-
près au même objet, est restée sans suite.
On sera toujours à tems de rendre à la société
des infortunés dont la vue réveillerait les re-
inor.ds de leurs infâmes persécuteurs , s'ils en
sont susceptibles.
On remarquera encore que le décret du 20
fructidor ne frappe que ceux qui ont fui sur
les vaisseaux anglais, quoiqu'ils ne soient pas
plus coupages que les autres, parce que cha-
cun se sauvait où il pouvait. Mais comme un
(42)
nombre à-peu-prés égel se réfugia sur les vais-
seaux Espagnols et Napolitains, il ne fallut pas
laisser" échapper ceux-ci à la proscription.
Alors, dans le décret du a vendémiaire, on.
substitua an mot Anglais, le mot ennemis;.
au moyen de ce changement, on crut avoir
tout enveloppé. Cependant, reste ceux qui
ont fui sur les Génois, ceux qui-se sauvèrent
sur un Danois, et sur des tartanes Françaises.
Quand on agit avec rage, avec fureur, on
ne songe pas toujours à tout.
Ce décret fut rendu pour que les patriotes
ne fussent point troublés ni inquiétés dans
là jouissance des biens qu'ils ont acquis de la
nation. Les patriotes, dit-on , méritent pro-
tection. Ils ont fait la révolution. Erreur,
mille fois erreur. La révolution était faite
avant le 31 mai 1793. Les assassinats , les
yols , les destructions , les pillages, les dévas-
tations qui ont suivi cette déplorable époque,
ne sont point l'ouvrage du patriotisme. Ils
sont celui des ennemis de la patrie.
Ils se qualifient aussi patriotes de 178g.
Malheureux! en 1789 vous étiez criblés de
décrets de prise-de-corpsou enfouis dans
la boue. IIQL. fallu des clubs pour vous retirer
de cet état d'abjection et de mépris que voua
( 43 )
n'avez fait qu'agraver par la multiplication de
vos crimes. D'ailleurs, les patriotes de 1789
étaient royalistes , et vous ne voulez pas être
royalistes. Donc vous n'êtes pas patriotes de
1789. •
L'ignorance sur la vraie signification des
mots, a toujours été un germe de dispute et
de calamités. Ceci me rappelle le conte d'un
Suisse, qu'on trouve dans le livre de l'Esprit,
par Helvétius, dans le discours premier , cha-
pitre 4, de l'abus des mots.
On avait consigné à ce Suisse une porte
des Tuileries, avec défense de laisser entrer
personne. Un bourgeois s'y présente. On
n'entre point, lui dit le Suisse. Aussi, ré-
pond le bourgeois, je ne -veux point entrer,
mais sortir. Olt! s'il s'agit de sortir, refond
le Suisse , 11. vous pouvez passer.
Serons-nous 'donc toujours obligé, pour
nous entendre, de prendre l'inverse de la signi-
fication des mots? ou bien prétend-on se
rendre plus intelligibles en empruntant des
mots des Grecs et des Romains? Je ne sais
pas pourquoi on ne parle pas aussi des Arabes
et des Egyptiens qui les précédèrent. Dieu
nous préserve du sort de tous ces peuples,
qu'on nous cite sans cesse. Je ne vois 4ans
■ - (44)
les Egyptiens, les Arabes, que des voleurs et
des sauvages; dans les Grecs et les Romains,
que de vils esclaves. J'entends quelqu'un
qui me crie : ce sont des anciens dont on vous
parle. Des anciens ! gardons-nous de les imi-
ter, puisqu'ils ont détruit leur empire.
Je reviens à l'inverse de la signification des
mots. Les nobles se disaient les soutiens du
trône. Ils furent les premiers à l'abandonner,
et à le laisser entre les mains d'étrangers, (les
Suisses), quanc1 ils le virent menacé, sous
prétexte d'aller le défendre à cent lieues. Le
clergé prônait qu'il était le lustre, le soutien
de la religion. Il l'abandonna pour ne pas
prêter un serment qui ne signifie rien , et
contre le précepte de l'évangile , qui lui or-
donne de ne jamais délaisser le troupeau ,
quelque persécution qu'on lui suscite. Ceux
qui crient le plus fort qu'ils sont républi-
cains, suivez-les, ne cessent de s'agiter pour
renverser la république. Les soi-disans pa-
triotes ruinent la patrie.
Que répondra le législateur, quand un jour
un rentier et un défenseur de la patrie se ren-
dront à sa barre, et que le premier, mourant
de faim, exténué, moitié nud , lui dira:
Législateurs ! l'état puvrit un emprunt pour
( 45 )
subvenir à des besoins pressans. Je me hâtai
e lui prêter, dans la double vue d'être utile
à ma patrie , et de placer solidement mon
capital. Je vis, avec joie, mon hypothèque
s'accroître par la réunion des biens du clergé
ét des émigrés au domaine national. Depuis
Iong-tems je ne suis pas payé. Les besoins
de la république exigeaient cette privation.
Je la, supportais avec plaisir. Mais quelle a
été ma douleur, quand j'ai vu soumissionner
pour cent mille francs de papiers , qui valaient
à peine deux mille francs effectifs , un do-
maine qui produisait en 1789 douze mille
francs de rente, et quand j'ai vu sur-tout le
soumissionnaire, dès la première semaine de
sa prise de possession, vendre pour quinze ou
vingt mille francs en numéraire , des arbres,
des bois du domaine , ou de fer du bâtiment ;
que j'ai vu ensuite cet acquéreur regorgeant
de tout, tandis que je manque de tout. Lé-
gislateurs! je demande pour l'intérét de l'état
et celui des rentiers, que-les biens nationaux
sur lesquels j'ai des droits à raison de mon
bypothéque, soient vendu leur valeur en es-
pèces réelles, et qu'on revienne sur les ventes
faites en valeur imaginaires. Ainsi la justice
triomphera f les droits de l'égalité seront con-
( 46 )
sacrés, la république y gagnera, et je serai
payé. -
Qu'après cette harangue , le défenseur de
la patrie, le corps courbé sur une crosse, cou-
vert d'honorables cicatrices , prenant la pa-
role , parlera en ces termes :
Législateurs ! quand le décret qui accorde
un milliard effectif des biens des émigrés aux
défenseurs de la patrie , fut connu aux ar-
mées; chacun s'écria : Dieu soit loué. Les re-
présentans de la nation s'occupent des défen-
seurs de la nation. Forcé de quitter l'armée,
vous m'avez mis en possession de la partie
de ce milliard , que mes services m'ont mé-
rités. Cette portion a été évaluée 3oo francs
valeur de 178g. C'est très-bien. Mais légis-
lateur , un grand dolnaine qui rendait cinq
mille francs de rente en 89 aussi, qui touche
à ma propriété, a été donné par la nation au
possesseur actuel pour vingt mille francs d'un
papier qui ne valait pas trois cents francs en
numéraire, comme a été justement estimé ce
que vous m'avez donné. J'ai demandé ce que
cet homme a fait pour être aussi généreuse-
ment récompensé par la nation. Tous les voi-
sins m'ont répondu que cet homme est publi-
quement connu pour avoir dénoncé tous les
( 47 )
propriétaires voisins , brisé des scellés, em-
porté tout ce qui était dessous, et qu'il crie
aujourd'hui à tue-tête qu'il est patriote. Je me
présente à vous, législateur, pour vous dénonilo
cer ce patriote qui vole la patrie. Vous jugez
combien les droits de l'égalité' seraient bles-
ses, si la nation laissait ce domaine à si vil
prix, J'ai combattu contre les ennemis de la
patrie au dehors , je suis prêt à combattre les
voleurs du dedans. —-
Je le répète. Que répondra le législateur?
Eli bien ! ce sont les patriotes de l'espèce de
ceux que dénoncent le rentier et le défenseur
de la patrie, qui s'obstinent à vouloir garder
Jes biens des fugitifs. Ils entretiennent ainsi
la fermentation. On pense bien qu'un pro-
priétaire ne se voit pas dépouiller de sang-
froid. D'un autre côté , le voleur qui tient
ne veut pas lâcher prise, et malhenreusement
le voleur trouve des hommes qui ne rou*
gissent pas de le soutenir.
Il est pressant, il est indispensable , il est
juste, de faire rentrer les fugitifs dans la pos-r
session de leurs biens. Le seul produit a
amplement dédommagé les acquéreurs. Ce-
pendant, s'il est-des exceptions, si quelque
ecquéreur n'a pas été rempli de son déboursé,
( 48 )
par les récoltes ou les rentes , la nation doit
le rembourser. On ne doit vendre que les
biens des vrais émigrés , encore on doit les
vendre leur valeur réelle en numéraire. Sous
ce point de vue, il est pressant de revenir sur
les ventes faites , dans lesquelles on pourrait
pourtant laisser le possesseur actuel, s'il se
soumet à payer cette valeur en numéraire,
dix-huit fois le produit de 1789.
Il n'est pas moins pressant d'annuller les
listes d'émigrés postérieures au 31 mai 1793,
au lieu de confondre les fugitifs avec les émi-
grés ; savoir , avant de mettre en vente, qui
est émigré et qui ne l'est pas, car il est re-
counu que beaucoup de citoyens portés sur
des listes avant le 31 mai 1793, ne sont pas
plus émigrés que ceux qui sont sur les listes
postérieures. -"1'
-» On a annullé les listes faites en 1795 , parce
qu'elles ne sont formées que des jacobins, qui
fuirent la terreur, qui planait alors sur leur
tète, comme les fugitifs de Toulon la fuirent
en 1793. Pourquoi les uns doivent-ils être
traités plus favorablement que les autres ?
Où sont ici les principes de justice et d'éga-
lité'? Í .", oatr
L'administration centrale actuelle du dé-
partement
( 49 )
t D
r
parlement des Bouches-du-Rhône, prit der-
nièrement un arrêté calqué sur les loix et sur
une lettre du ministre de la justice , par lequel
elle invitait tous les fugitifs du 3i mai à se
présenter à elle pour jouir du bénéfice des
décrets des 12. germinal et 22 prairial, an 3.
Cet arrêté, fondé en principes et en justice ,
aurait calmé les inquiétudes, les agitations,
rapproché les esprits, diminué les aigreurs,
c'était l'intention et le but de l'administration.
Le directoire exécutif l'a cassé sur le motif
que les loix citées par le département, ne
sont point applicables aux émigrés du 3i mai,
quoique le tribunal révolutionnaire de Mar-
seille en ait fait dans le tems une application
terrible. On trouve un nombre considérable
de victimes égorgées en vertu des décrets des
19 mars et 5 juillet 1793, qui les déclaraient
hors la loi. Les fugitifs qui ont échappé à la
boucherie, se présentent aujourd'hui et disent:
Tels et tels ont été mis à mort, parce que
tel décret les mettait hors la loi. C'est pré-
cisément mon cas. Je demande à jouir du
bénéfice des décrets des 22 germina l et 22
prairial, an 3, qui rappellent les hors la loi.
Vous n'êtes pas dans ce cas , répond notre
jurisprudence. Si vous voulez être guillotiné,
( 5o )
le décret que vous citez vous est applicable.
Vous êtes hors la loi. Voulez-vous vous sau-
ver , vous ne pouvez pas en exciper, parce.
qu'elle ne s'applique pas nominativement à
vous. >
Cherchez les subtilités de tous les procu-
reurs et de tous les avocats de l'ancien ré-
gime, fquillez les annales des peuples barbares
de l'Afrique et de toutes les peuplades de
sauvages d'Amérique, vous ne trouverez rien
de çpmparable à notre jurisprudence de
'qPg.; ..1 : 1 ,
: » Peu après la publication du décret du 20
frqçndor , Fréron fut envoyé dans le Midi
pour - en. soigner l'exécution, et pour faire
exécuter la loi" d'amnistie du 4 brumaire. On
juge combien ces deux décrets jettèrent la
désolatiun dans le Midi. D'un côté, on voulait
que les vrais propriétaires fussent dépouillés
pour mettre des voleurs en possession, on
déclarait émigrés des malheureux qui étaient
revenus sur la foi des décrets , et en même
tems on relançait dans la société, des tigres
affamés de vengeance et de sang. Ils sortaient
à peine des prisons, ils n'étaient pas encore
rentrés dans leurs maisons qu'ils exercèrent
des assassinats, semblables à des loups af-
( 5t )
D a
famés, qui en sortant de la forêt se jettent'
sur le premierpassaiït. C*é £ t ici la réaction
qu'ils craignent tant, et ftest eux qui'la com-
mencèrent dès la veillé d-e l'arrivée de Fréjfifn
à Marseille. 1
Fréron arrive. H arrêté te commencement
de réaction^ La constitution est mise en acti-
vité. Les esprits se calment un peu. Prérôn'ne
bouge pas. Il contient lei'auJt partis ,¿lafss'télès-
choses m statu quo. On espère Tout..à.!.t!orip;-
quoique le gouvernement constitutionnîè^^t'
en attîvité depuis plus" d'un mois 9 Pféfoft^
dont les pouvoirs auraient dû cesser à la^îicfc
tification de l'installatiofi du directoire (3^,
lance un Arrêté, qui destitue toutes les - àuto-
rités y et les remplace en grande partie psfr' des
hommes justement en exécration. Ce/cbûp,
t * • 1
(3) Fréron devait être rappelle quand le directoire lui
notifierait son installation. *Le directoire correspond Tnrec
lui sur sa mission dans les dépârtemens méridionaux i
approuve sa conduite par divers arrêtés. le nè -crois pas
qu'il puisse exister âne notification plus claire, Mais-lw
directoire ne luC disait pas apparemment, je vous noti~x
fie, etc. et les pouvoirs de Frérop subsistaient., Voila
encore un exemple bien terrible de l'abus des mots. Je'--ne
CDnçois pas somment on peut se jouer avec tant d'jmpû
dçuc et des hommes et de-Ja constitution. •

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