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Histoire de l'Empire / par M. J.-J. Paupaille,... et M. E. Pascallet,... ; ornée de 15 gravures sur bois gravées par Birouste, d'après les dessins de Lorentz

De
119 pages
Breteau et Pichery (Paris). 1840. France (1804-1814, Empire). In-8° , 112 p., pl..
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50 Centimes la Livraison
HISTOIRE DE L'EMPIRE
OU
JOURNÉES MEMORABLES ET GENERATRICES
DE
L'ERE IMPERIALE,
PAR M. J.-J. PAGAILLE ,
Memhre de plusieurs Sociétés savantes et littéraires ;
ET M. E. PASCALLET,
Fondateur et Rédacteur en chef du BIOGRAPHE UNIVERSEL ET L'HISTORIEN.
Ornée de 15 Gravures sur bois
Gravées par BIROUSTE d'après les dessins de LORENTZ.
2 LIVRAISON.
BRETEAU ET PICHERY, LIBRAIRES-EDITEURS,
Passage de l'Opéra, Galerie de l'Horloge, 16.
1840.
Librairie d'Enseignement Encyclopédique.
BRETEAU ET PICHERY, EDITEURS, PASSAGE DE L'OPÉRA,
GALERIE DE L'HORLOGE, 16.
HISTOIRE DE L'EMPIRE
on
JOURNÉES MÉMORABLES ET GÉNERATRICES
DE
L'ÈRE IMPÉRIALE,
PAR M. J.-J. PAUPAILLE ,
Membre de plusieurs Sociétés savantes et littéraires ;
ET M. E. PASCALLET,
Fondateur et rédacteur en chef du BIOGRAPHE UNIVERSEL ET L'HISTORIEN.
Le vieux monde fut submergé... Quand les flots de l'anarchie
se retirèrent, Napoléon parut à l'entrée d'un nouvel univers ,
comme ces géants que l'histoire profane et sacrée nous peint
au berceau de la société, et qui se montrèrent à la terre après
le déluge... . CHATEAUBRIAND.
L'histoire des révolutions sociales est aussi celle de la marche de l'esprit hu-
main ; celui-ci procède généralement avec lenteur, et quand il se manifeste
spontanément par quelque grand changement dans les Choses établies, on peut
dire qu'il y a progrès : mais comme une situation faite offre plus de sécurité
qu'une position, fût-elle meilleure, soumise aux chances incertaines de l'avenir,
l'égoïsme humain tend à conserver le statu quo, jusqu'au moment où, par suite
des perturbations inévitables que subissent les nations, un homme prédestiné
- 2 —
s'empare des circonstances qui l'avaient précédé, et lance les peuples dans une
voie de progrès à laquelle aucune puissance humaine ne saurait faire obstacle.
Tel fut Napoléon, telle est l'époque actuelle qu'il a caractérisée en disant : « Le
» char des révolutions est lancé ; il ne s'arrêtera qu'après avoir fait le tour du
» monde. » Lui, mieux que personne, avait compris , en effet, qu'un peuple
silencieusement préparé aux idées nouvelles par les écrits philosophiques de
Voltaire et de Rousseau, qu'un peuple qui venait de secouer violemment ses
chaînes au milieu des efforts convulsifs de la révolution, si éloquemment for-
mulée par Mirabeau, ne s'arrêterait pas dans sa marche, et que les vieilles mo-
narchies européennes, en acceptant le défi que leur portaient les quatorze armées
de la république, étaient venues étourdiment se briser contre le colosse : l'ef-
froi s'était emparé d'elles et l'instinct de conservation leur a manqué Dans
ces circonstances, la haute intelligence de Napoléon ne pouvait lui faire défaut
pour juger qu'une ère de régénération était venue et qu'il lui appartenait d'en
être le missionnaire.
C'est de ce point de vue que nous présenterons le héros de la Révolution fran-
çaise et le fondateur de l'empire. Nous dirons les faits tels que l'histoire les
donne de nos jours et les racontera à la postérité. Après avoir montré la France,
l'aînée des nations par l'intelligence, la plus prompte de toutes à l'action,
ébranlée par le noble élan de 89, souillée par le sang des échafauds, puis illus-
trée par sa gloire militaire, et par ses désastres qui sont aussi de la gloire, nous
redirons les hauts faits de ces armées qui firent flotter notre drapeau dans toutes
les parties du monde ; nous retracerons les portraits de cette foule de généraux
demi-dieux, qui, face à face avec les rois, appelaient les peuples à l'affranchis-
sement; nous décrirons ces combats de géants auprès desquels ceux des
temps passés ne sont que des jeux d'enfans ; Marengo, Austerlitz, la
Moskowa, Montereau, Waterloo.... grandes et sublimes épopées que produisit
un demi-quart de siècle de gloire, de succès inouis, de revers extraordinaires !..
Nous raconterons aussi cette longue et terrible lutte de tant d'empires ; ces fêtes
de la victoire qui illuminent tant de cités ; ces fleuves de sang qui baignent tant
de champs de bataille; ces peuples que l'on divise, que l'on agglomère, aux-
quels on donne des maîtres comme à des troupeaux des bergers ; puis ces codes
de lois, âmes de la civilisation moderne, qui jadis étaient le travail des siècles,
et qui sont devenus l'ouvrage de quelques années ; cette foule d'actions héroï-
ques ; ces gigantesques projets exécutés aussitôt que conçus ; ces catastrophes
si merveilleuses, si profondes, si éloquentes ; toute cette vie enfin, qui, dans la
durée de quinze à vingt années, a vu des républiques, des royaumes, des em-
pires, commencer et finir leurs destinées
Nous nous attacherons, surtout, à montrer l'homme-peuple, tout à-la-fois con-
quérant, législateur et politique ; conquérant d'abord, car il comprit que la con-
— 3 —
quête était le moyen de propagande le plus noble et le plus actif, en même temps
que l'épée pouvait seule abattre les têtes de l'hydre révolutionnaire. Législa-
teur et politique, tout ensemble, parce qu'après avoir apaisé l'orage par la
puissance des armes, il fallait consolider l'oeuvre de la victoire, à l'intérieur, en
remplaçant une législation bâtarde et exceptionnelle par une législation impar-
tiale, applicable à tous ; au dehors , par des traités sagement combinés, qui de-
vaient assurer à la France de puissans auxiliaires, consacrant ainsi le principe
d'unité si propice à la conservation des choses créées.
Napoléon a réussi à remplir seul l'histoire de son temps, et tous ceux qui l'en-
tourent apparaissent, pour ainsi dire, comme des chiffres destinés à multiplier
la valeur de l'unité qui était lui.... L'Europe fut une proie pour sa dévorante
activité ; par lui, la France fut un instant maîtresse du continent ; son pied a
foulé tous les rivages, il a inscrit son nom dans toutes les annales, il jeta des
diadêmes à toute sa famille, et fut sur le point de réaliser le vieux rêve d'Alexan-
dre... Frappé d'étonnement, l'univers s'inclina un moment devant une puis-
sance si colossale !... Nous examinerons les causes de cette autorité magique de
l'homme du siècle; nous dirons pourquoi, durant sa carrière politique, aucun
grand événement ne fut accompli qu'il n'ait été suscité par lui, ou à son occa-
sion ; comment il en est le but, s'il n'en est le principe ; pourquoi l'on jouissait
de ses combats, de ses victoires et de ses conquêtes ; pourquoi sa mémoire est
restée l'objet d'un culte religieux ; pourquoi la statuaire, la peinture, la gra-
vure, la plastique , reproduisent son effigie, partout, sur les places publiques,
dans les palais, dans les chaumières ; pourquoi des couronnes populaires jon-
chent toujours les degrés de sa colonne ; pourquoi enfin, dans la mystérieuse
algèbre de Dieu, comme dans la croyance des peuples, son nom s'associe à ce-
lui du Christ.... Tant il est vrai que la voix du peuple est la voix de Dieu !...
Ainsi donc, nous nous emparerons des points culminans qui dominent et carac-
térisent l'ère impériale, laissant de côté les détails qui ne pourraient qu'en af-
faiblir l'ensemble, et avec ces élémens simples, nous chercherons à construire
le colosse de l'empire ; nous nous étudierons à identifier nos lecteurs aux pen-
sées fortes et fécondes qui résument cette époque ; nous les prendrons à leur
naissance , déjà élaborées dans le creuset de la révolution ; nous les montre-
rons dans leur virilité ; nous indiquerons les germes de destruction qu'elles re-
celaient ; nous les suivrons dans leurs dernières conséquences, pour expliquer
la chute de l'empire ; nous mettrons en lumière les désastres de 1814 ; nous ra-
conterons aussi le coup de foudre du 20 mars, Napoléon débarquant à Cannes
avec quelques soldats, arrivant à Grenoble avec un régiment, entrant à Lyon
avec la population, à Paris avec une armée; nous scruterons Waterloo, ses
causes, ses effets ; nous accompagnerons l'illustre captif sur le rocher soli-
taire de Sainte-Hélène ; nous redirons ses voeux stériles pour le bonheur de la
- 4 —
France, ses douleurs muettes, son isolement, ses tortures morales ; nous le mon-
trerons à son moment suprême, missionnaire inspiré du ciel, reportant au sein
de Dieu son oeuvre inachevée.... Puis enfin, arrachant à l'exil les cendres du
grand homme, nous les présenterons triomphalement aux respects d'un peuple
que vingt-cinq années d'un régime constitutionnel ont laissé enthousiaste de
son génie et presque idolâtre de son règne.
Conditions de la Souscription.
L'HISTOIRE DE L'EMPIRE formera deux volumes in-8° imprimés sur beau
papier grand raisin, avec quinze magnifiques gravures sur bois, dessinées par.
LORENTZ , et gravées par BIROUSTE ; elles seront tirées à part avec le plus
grand soin et tout le luxe désirable.
Elle sera divisée en 30 Livraisons.
Chaque Livraison sera, composée d'une feuille de texte et une gravure, ou de
deux ou trois feuilles de texte.
II paraîtra une ou deux Livraisons par semaine.
Prix de la Livraison : pour Paris, 50 cent, ; pour la province, 60 cent.
L'ouvrage sera entièrement terminé le 25 décembre.
Prix complet pour les Souscripteurs, 15 fr.
Les Livraisons seront adressées franco à domicile, dans Paris, aux Sous-
cripteurs qui paieront dix Livraisons à l'Avance.
ON SOUSCRIT A PARIS ,
CHEZ BRETEAU ET PICHERY, LlBRAIRES-ÉDITEURS, ,
Passage de l'Opéra, galerie de l'Horloge, 16.
ET DANS TOUS LES DÉPOTS DE PITTORESQUES.
LE BIOGRAPHE UNIVERSEL ET L'HISTORIEN,
Par an, pour Paris, 24 fr. ; les départemens, 28 fr. ; l'.Étranger , 32 fr.,
six mois, —-—- 14 16 — 18.
PRECIS D'HISTOIRE GÉNÉRALE, par J. Morand.
Deux volumes in-18, 3 francs le volume. — Ils peuvent être vendus séparément.
Imprimerie de Madame DE LACOMBE, rue d'Enghien, 12.
HISTOIRE DE L'EMPIRE
ou
JOURNÉES MÉMORABLES ET GÉNÉRATRICES
DE
L'ÈRE IMPERIALE.
PREMIERE JOURNEE.
18 ET 19 BRUMAIRE AN VIII.
(8 et 9 Novembre 1799. )
RENVERSEMENT DU DIRECTOIRE ET DE LA
CONSTITUTION DE L'AN III.
..... Je jure de percer le sein de mon propre frère si
jamais il porte atteinte à la liberté des Français.
LUCIEN BONAPARTE.
.... C'est un homme qui veut tout faire, qui sait tout
faire, qui peut tout faire.
SlÈYES.
Quand l'Angleterre, qui nous précéda d'un
siècle dans la carrière des révolutions, devint la
proie de la guerre civile, l'Europe continentale
T. I. 1
2 HISTOIRE
la regarda tranquillement du rivage, avec un
simple intérêt de curiosité : l'Europe d'alors eut
raison.... Aucune puissance étrangère n'intervint
dans la querelle ; aucun trône ne fut ébranlé au
retentissement de la chute des Stuarts....
Au contraire, lorsqu'il y a un demi-siècle, la
révolution française éclata, lançant au monde les
mots encore incompris de LIBERTÉ et D'ÉGALITÉ ,
l'Europe de la féodalité et du droit divin fut pro-
fondément émue : son effroi redoubla, le jour où
l'Assemblée constituante eut proclamé les droits
de l'homme ; elle crut que cette énonciation de
principes, en brisant avec le passé, allait déchi-
rer le voile d'absolutisme qui la dérobait aux re-
gards des peuples ignorans, qu'une longue habi-
tude avait façonnés au joug. Elle pouvait penser,
en effet, que la nation française plus avancée que
les autres en civilisation, se trouvait préparée par
les écrits des philosophes du XVIIIe siècle, à anéan-
tir le despotisme monarchique et à lui substituer
un droit nouveau ; évidemment elle se trompait:
Louis XI et Richelieu étaient, il est vrai, entrés
dans la voie de l'émancipation des peuples ; tous
deux, à leur insu, fouillèrent avec vigueur le
sol de granit dans lequel l'arbre de la féodalité
avait poussé de profondes racines; mais à peine
les efforts réitérés de leurs génies eurent courbé
le chêne audacieux, que la galanterie de
Louis XIV, et la licence du Régent avaient dissipé
les trésors d'enseignement et les traditions libé-
DE L'EMPIRE. 3
raies des règnes précédens. — L'éducation poli-
tique du peuple français était donc encore peu
avancée lorsque se manifestèrent les premiers
symptômes de la révolution; les plus éclairés
pressentaient qu'une importante réforme était
nécessaire, mais personne ne pensait que la so-
ciété française dût se trouver engagée tout entière,
dans le conflit révolutionnaire, ni surtout, que la
royauté irait se briser contre l'échafaud. Aussi,
l'Europe absolutiste commit-elle une faute énor-
me en intervenant dans les affaires de la France...
Ce fut pour elle un malheur plus grand que d'être
vaincue dans la lutte; car, en agissant ainsi, elle
révéla, non seulement au peuple français, toute
sa puissance, mais elle apprit encore aux autres
nations, ce qu'elles pourraient réaliser le jour où il
leur plairait de s'affranchir. Alors les monarchies
irritantes furent livrées au bon plaisir des peu-
ples ; c'est aux rois à bien comprendre aujour-
d'hui ce qu'ils ont de mieux à faire dans leurs in-
térêts, sous peine d'une déchéance imminente...
Le plus grand tort, au surplus, ne vint pas tant
d'une intervention dont le but a été manqué, que
des mesures prises par les différens cabinets eu-
ropéens, pour retarder les conséquences inévita-
bles du progrès des lumières, c'est-à-dire de l'é-
ducation des peuples. En vain la diplomatie a cru
trouver un élément de stabilité pour les trônes,
dans la combinaison des alliances multiples ; on
sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur la valeur de
4 HISTOIRE
ses efforts : envahi, à son lit de mort, le grand
apôtre de la duperie politique, a eu la prétention
d'établir que la franchise était la base essentielle
des talens du diplomate ; sans doute un aréopage
aussi éclairé que l'Institut, n'aura pas pris au sé-
rieux les paroles du Nestor des ambassades ; il se
sera rappelé, qu'au début de sa carrière politi-
que, l'ancien évêque d'Autun avait dit : — « Que
» la langue n'avait été donnée à l'homme que pour
» déguiser sa pensée.... (1) » Qu'il se soit servi de
ce privilège pour conserver, de la part des sou-
verains, jusqu'à la fin de sa longue carrière, cette
considération qu'obtiennent des services rendus,
le fait est certain; mais nous regardons comme
non moins constant, que la diplomatie est l'art de
mentir; que le mensonge est le signe irrécusable
de la faiblesse, ce qui explique pourquoi les gou-
vernans qui, dans le grand conflit des peuples
contre les rois, sont évidemment les plus faibles,
ont toujours appelé la diplomatie à leur aide.
Le jour où deux nations voisines auront fait al-
(1) L'illustre Bacon a écrit, à propos des qualités qui
doivent distinguer le diplomate : « Ayez la réputation d'être
» véridique, l'habitude de la réserve, le talent de feindre,
» ou même de tromper (car il le faut quand on veut réussir
» avec les hommes), c'est en abrégé la science de la poli-
» tique.... »
« Le diplomate, » suivant l'expression laconique du che-
valier d'Eon, «. est un comédien, obligé, quand il ne dit pas
» la vérité, de dire le vraisemblable. »
DE L'EMPIRE. 5
liance, les trônes du bon plaisir disparaîtront ;
mais la diplomatie est là qui veille à ce qu'un sem-
blable pacte ne puisse avoir lieu; elle admet
comme principe, que chaque pays doit se ren-
fermer dans ses limites ; son grand art consiste
surtout à isoler et à diviser les nations, à parquer
les peuples comme des troupeaux, et à ne les lais-
ser communiquer entre eux qu'à l'état d'hosti-
lité ; elle redoute, avec raison , que les rapports
avec les plus avancés en civilisation, ne dissipent
l'erreur de ceux qui vivent dans l'obscurantis-
me.... C'est à l'aide de semblables moyens que
les diplomates ont rendu ennemies les diverses
fractions du peuple européen; soeurs par la na-
ture, ils en ont fait des rivales : de là ces inimitiés
profondes, ces haines inextinguibles qui les pous-
sèrent aveugles et furieuses les unes contre les
autres...
Heureusement pour l'humanité, les peuples
commencent à comprendre que le vainqueur
s'appauvrit en appauvrissant le vaincu, que les
préjugés haineux doivent s'effacer dans un lien
commun de confraternité, que les barrières en-
tre les nations n'existent que pour faire obstacle
à leurs intérêts réciproques, qu'enfin, un peuple
qui n'est pas en commerce intellectuel avec les au-
tres peuples, n'est qu'une maille rompue du grand
réseau : aussi, la diplomatie en est-elle arrivée à
redouter une intervention que pourraient légitimer
les droits sacrés de l'humanité, compromis par
HISTOIRE
la guerre civile ; son action délétère vicie les prin-
cipes des gouvernemens ; elle fausse les constitu-
tions, empêche que les chartes ne soient une vé-
rité, lient les peuples dans un état de suspicion
envers ceux qui les gouvernent, et par le secret
dont elle environne ses actes, enchaîne la plume
de l'historien ; en un mot, comme ces poisons
lents, mais énergiques, qui maintiennent momen-
tanément l'équilibre, la diplomatie a pour effet
d'énerver incessamment les forces vitales des
peuples et des royautés , jusqu'au moment où
l'ardente fièvre des révolutions s'empare du
corps social et précipite les trônes dans l'a-
bîme....
Alors, suivant la profonde et juste réflexion de
l'anglais Burke, il se fait un vide !... Le jour où
Louis XVI périt victime, plus encore de l'égoïsme
de ses adhérens que des passions révolution-
naires , il y eut en effet, un vide en Europe ;
vide immense, que rien n'a comblé depuis,
ni l'époque si glorieuse et si populaire de Napo-
léon, ni les règnes si réactionnaires de Louis XVIII
et de Charles X, ni enfin les dix années écoulées
depuis la révolution de 1830.
Oui, Burke prononça des mots prophétiques,
en déclarant, qu'il s'était fait un vide en Europe...
C'est qu'en effet, l'unité européenne fondée sur
le droit divin, fut violemment rompue, lorsque
s'appuyant du principe de la souveraineté natio-
nale, les représentans du peuple français réunis
DE L'EMPIRE. 7
au Jeu de Paume, firent serment de donner à
leur pays une constitution nouvelle.
Il y avait un vide en Europe !.... car la monar-
chie fondée par Charlemagne et consolidée par
quelques-uns de ses successeurs allait disparaî-
tre, laissant une lacune sur la carte de l'Europe
monarchique et féodale.
A l'accent inspiré de Burke, le célèbre Fox ré-
pondit par ce cri non moins prophétique : « Vo-
tre vide est un volcan. » Ainsi que Burke, Fox
avait dit vrai. Au fond de ce volcan bouillon-
naient les laves démocratiques, fruits de la phi-
losophie du dix-huitième siècle; là, s'épuraient
l'éloquence de Mirabeau, le civisme de la Gi-
ronde; là aussi, fermentaient les génies inflexibles
de Robespierre, Marat et Danton. En présence de
ce redoutable cratère, rois, nobles et prêtres, fi-
rent leur métier de royalistes et se liguèrent pour
le combler ; les premiers à Pilnitz, les seconds à
Coblentz, les prêtres en Vendée : mais le peuple
français, lui aussi, fit son métier de peuple, et une
tête de roi roula dans la poussière.... On sentit
qu'il est des heures dans toute société, où le mou-
vement devient irrésistible ; les plus hardis jaco-
bins eux-mêmes, fatalement entraînés, s'effrayè-
rent de leur victoire, et les pieds dans le sang,
glissèrent au fond du gouffre avec leur royale
victime.
Tant que durèrent la République et l'Empire,
le vide du penseur anglais resta glorieusement
8 HISTOIRE
ouvert; il s'étendait de Cadix à Moscou : la féo-
dalité fut momentanément reléguée dans les step-
pes du nord, et s'abrita vingt ans sous la protec-
tion de l'Angleterre ; cette puissance dont les sou-
verains opposés aux véritables intérêts de la
France, ont constamment recherché l'alliance.
Lapatrie était alors féconde en héros ; emportées
par l'élan national, nos armées repoussaient l'a-
gression étrangère, et une épée formidable abat-
tait les trônes et les rois, au nom de la déclara-
tion des droits de l'homme.
Toutefois, si les monarques apprirent à se plier
aux circonstances, ils ne firent qu'ajourner leurs
projets de vengeance ; rien ne les décida à aban-
donner leur idée fixe : la générosité des vain-
queurs de Fleurus, de Jemmapes de Marengo ;
Arcole pas plus qu'Austerlitz , Vienne, Berlin,
Wagram, ni Brienne, ne leur firent lâcher prise.
La République ni l'Empire ne purent inscrire leurs
annales dans l'histoire de la légitimité. La paix
entre l'Europe et la France ne fut donc jamais
qu'une trêve obligée, qu'un essai de la paix (1).
A la fin, à force de promesses trahies, de trai-
tés signés d'une main et déchirés de l'autre, l'Eu-
rope féodale fatiguée, mais non encore épuisée ,
l'emporta : infidèle à Waterloo, la victoire déserta
nos drapeaux, après avoir mis long-temps les sou-
(1) An expérimental peace : — Paroles du ministre
lord Hawkesbury, dans le parlement anglais, à l'occasion
du traité d'Amiens, (1802) que lui-même venait de signer.
DE L'EMPIRE. 9
verains et leurs couronnes à notre discrétion :
alors le vide de Burke se ferma; Louis XVIII,
les nobles et les prêtres rentrèrent à Paris avec
leur escorte de cosaques et précédés d'une cons-
titution à l'anglaise. Qu'on ne s'y trompe pas, ce-
pendant, le gouffre de Burke n'est comblé qu'à la
surface; le volcan de Fox fermente sourdement.
En vain , par un adroit compromis avec nos
idées de 89, la restauration essaya-t-elle de nous
replacer dans le moule fêlé de la vieille monar-
chie : en trois jours l'oeuvre de quinze années fut
détruite... Le grand événement de juillet 1850
brisa de nouveau l'unité monarchique, quoique
placée cette fois sous la sauve-garde de la sainte
alliance.
Dans cette position, l'Europe féodale n'osa pas
faire la guerre , mais elle ne fit pas la paix : im-
puissante à attaquer , elle se reposa sur la pro-
messe que sa fragile caducité ne recevrait aucune
atteinte. Ainsi, depuis dix ans, elle dissimule ses
répugnances ; elle nous subit, épiant l'occasion
de nous renvoyer encore une manifestation non
équivoque de son inimitié invétérée. En attendant,
plus que jamais, elle érige en principe que nul
serment, nul traité, ne saurait l'obliger envers
nous ; elle feint d'oublier que lorsque la France
se soulève, tous les pays circonvoisins ressentent
la commotion électrique. Malgré ses dédains
appareils, elle ne tirera pas le premier coup de
canon, car elle sait qu'elle irriterait les peuples;
10 HISTOIRE
et la colère des peuples est toujours fatale aux
trônes ; les idées françaises les minent incessam-
ment; la souveraineté populaire, c'est l'armée
d'Attila, c'est le fléau de Dieu, traînant à son
char vingt peuples divers : vainqueurs ou vaincus
les rois du droit divin n'en auront pas moins
cessé d'exister.
Que l'Europe monarchique, au surplus, ne
s'en prenne pas à nous, d'une situation qu'elle
s'est faite elle-même, ou que sa diplomatie
lui a tracée. Pourquoi a-t-elle eu l'audace
de nous traiter de rebelles, et de dire, qu'avec
nous, l'on ne devait passer que des stipulations
transitoires, des espèces de trêves dont le terme
expirerait chaque fois que la fortune nous serait
contraire? Pourquoi en 1814 et en 1815, lorsqu'à
l'aide du parjure et de la trahison, le nombre
l'emporta sur le courage et la justice, et que le gé-
nie et la valeur furent subjugués par la force, les
rois et les diplomates, usant de franchise pour la
première fois, ont-ils ouvertement formulé leur
commune et unique prétention, de river les fers
des nations?... Ils ont oublié, sans doute, qu'afin
d'exciter le dévouement de leurs peuples et les
engager dans la lutte contre la France, ils leur
jurèrent de solennelles promesses d'indépen-
dance, de droits nationaux, de liberté et de cons-
titution libérale?...
Mais le souvenir de ces promesses, de cet appel
imprudent, existe toujours dans la mémoire des
DE L'EMPIRE. 11
nations lâchement trompées par leurs maîtres.
Ce n'est pas en vain, qu'on ouvre à l'espérance le
coeur des populations fatiguées d'un joug odieux ;
cet espoir ne sera pas déçu. Les souverains abso-
lus sont inquiets de leur félonie; la crainte les
enchaîne dans l'inaction ; la paix qu'ils nous lais-
sent est forcée ; ils savent que le trait lancé con-
tre nous retournerait les frapper au coeur : ils
redoutent toute circonstance qui amènerait les
peuples à les sommer d'être sincères.
Qu'ils fassent donc entre eux des traités
d'alliance ; qu'ils se jurent une foi réciproque;
qu'ils nous écartent de leurs congrès ;... qu'im-
porte ! La France aussi garde ses alliances ; ses
meilleurs diplomates, ce sont ses idées et ses lois ;
elle s'est posée comme arbitre du grand procès
politique ; c'est elle qui jugera en dernier ressort:
à son signal, les vains prestiges qui entourent en-
core les royautés seront dissipés, et réveillées d'un
long engourdissement, les nations frémissantes
demanderont au présent compte du passé. Mal-
heur à qui aura osé disputer le terrain à la civi-
lisation !... L'Europe entière s'avance vers l'unité
constitutionnelle; la conscience humaine est
éveillée, elle a le sentiment et l'intelligence de
ses besoins ; et, pour arriver un jour plus tard, le
monde n'en arrivera pas moins !...
Ainsi donc, depuis plus de cinquante ans,
l'Europe est partagée en deux grandes fractions:
deux principes inconciliables s'y trouvent en pré-
12 HISTOIRE
sence : ici, les doctrines constitutionnelles ; là,
les doctrines de l'absolutisme. Le principe du
droit divin se sent toujours mal à l'aise dans le
voisinage du principe révolutionnaire : l'avenir
et le passé ne sauraient se réunir, le présent les
sépare.
Ce qui se passe aujourd'hui même, prouve
que la vieille Europe veut à tout prix rester ho-
mogène : aussi, la lutte est-elle encore ce qu'elle
était en 1799.
La plus haute et la plus puissante intelligence
des temps modernes entreprit de la faire cesser.
Si la destinée eût permis à Bonaparte de four-
nir une assez longue carrière pour compléter son
oeuvre régénératrice ; certes, ni l'activité de son
génie, ni le courage de nos soldats ne lui eus-
sent fait défaut. L'habitude de la victoire lui per-
suada, sans doute, que ses aigles invincibles ne
rencontreraient jamais d'obstacles, et qu'il pou-
vait, sans danger, livrer sa fortune et le sort des
nations , aux chances incertaines des batailles.
N'est-ce que le hasard, ou bien la fatalité et la
trahison réunies ?... mais ses espérances s'englou-
tirent à Waterloo !....
Et cependant, quelles réflexions durent l'as-
saillir, lorsque sous le ciel d'Orient, des
nouvelles de France vinrent lui annoncer que
l'heure était venue pour lui, de prendre en
mains les rênes de l'Etat. On dit qu'alors, il
s'enferma durant plusieurs heures dans sa tente.
DE L'EMPIRE. 13
Là, seul avec sa pensée déjà si ardente, et exaltée
encore par le soleil brûlant de l'Egypte, quel
monologue dut lui inspirer cet appel de la patrie !
Si les échos des Pyramides pouvaient nous ren-
voyer toutes les inspirations de ce fécond génie,
de cet ami zélé de l'humanité, que de grandes
leçons, que d'enseignemens nos hommes d'état
puiseraient dans les plans conçus, admis et re-
jetés tour-à-tour par cet esprit vaste et profond !
Une pensée surtout dominait toutes les autres, la
gloire et la prospérité de la France, fondées sur
le triomphe de la souveraineté populaire, qui,
seule, pouvait lui faire une puissance durable,
à lui, qui n'était ni du droit divin, ni de la légi-
timité.
Résumant ses souvenirs, parcourant d'un
coup-d'oeil d'aigle les faits présens, quel triste
tableau dut lui offrir la patrie!... Il voit d'a-
bord une nation intelligente et fière, créée
pour la liberté, asservie depuis dix-huit cents
ans, et, comme on l'a dit, « organisée dans la
servitude ; » véritable esclave, jetée alternative-
ment en pâture à cette humiliante trinité du droit
divin, de la légitimité et de l'hérédité : despoti-
quement dominée par le droit divin, quand le
principe religieux était le plus fort; livrée à l'ar-
bitraire de la légitimité quand l'élément monar-
chique l'emportait : et honteusement léguée en
héritage, quand l'hérédité fut érigée en doctrine.
Mais lorsque lui apparurent les premiers efforts
14 HISTOIRE
du principe populaire pour se débarrasser des
langes de la féodalité, il regarda en pitié cette as-
semblée des Etats-généraux, où trois prétentions
rivales se livrèrent un combat d'avant-poste ;
combat inégal, dans lequel le peuple était le plus
fort et dont il sortit vainqueur. C'est que pour
lui le principe populaire , véritable symbole de
l'égalité parmi les hommes, le seul vraiment di-
vin, devait être la base de sa puissance.
Ici, renouant la chaîne des temps, il médita...
Vainqueur au Mont-Thabor, il se souvint du Christ,
ce missionnaire divin envoyé pour l'affranchisse-
ment des peuples, premier fondateur de la li-
berté et de l'égalité, au nom de la religion.— Une
pensée d'en haut illumina son esprit, il vit que
toute grande époque humanitaire était un binô-
me: il posa l'équation, dégagea l'inconnu, com-
prit sa mission et accepta de régénérer les peu-
ples au nom de la politique.
Puis, quittant le berceau de la civilisation reli-
gieuse et reportant ses regards sur cette terre de
France, maintenant l'objet de tous ses voeux, il
y voit : une Assemblée constituante, admirable
réunion d'esprits éclairés, l'élite de la nation par
l'intelligence, proclamer les droits de l'homme ;
mais contrainte de se renfermer dans renoncia-
tion de ces droits, et n'en pouvant déduire que
des conséquences stériles pour un peuple, dont
l'éducation politique était encore trop peu avan-
cée : ce peuple cependant, long-temps étouffé
DE L'EMPIRE. 15
sous le poids de la féodalité, s'en emparait comme
de droits imprescriptibles.
Puis, la Convention, si remarquable par les ef-
forts de la Gironde, pour réprimer les passions
populaires ; tellement débordée par ces mêmes
passions, qu'elle hésite et semble incliner au re-
tour de la monarchie modifiée, avec laquelle elle
disparaît dans la tombe.
Puis la République, ô profanation!... jetée en
épouvante aux siècles futurs, parce qu'elle s'ap-
puie sur la terreur, règne de sang , paroxisme
d'un délire inoui, mais fatalement nécessaire ; la
République, retrouvant toutefois sa dignité an-
tique dans la lutte qu'elle soutint avec gran-
deur, enthousiasme et succès, contre les nations
étrangères qui osèrent porter sur elle une main
téméraire.
Puis enfin, le Directoire, divisé par les partis,
échangeant le principe d'unité que lui avait trans-
mis la Convention, contre l'intrigue, l'agiotage et
l'immoralité ; dilapidant les finances, compromet-
tant ainsi la gloire de nos armes; alarmant les
fortunes privées et les personnes par des em-
prunts forcés et des lois funestes; écartant des
affaires publiques tous ceux que signalent dés ta-
lens ou qui portent un coeur noble, des mains
pures, pour se vautrer plus à l'aise dans la fange
des spéculations de bourse, des spoliations, des
concussions de tout genre.
Ce coup-d'oeil était juste.
16 HISTOIRE
Quinze années surtout venaient de s'écouler
sans avantage pour la chose publique : après tant
de discussions orageuses, de fluctuations dans les
partis, de transformations de la pensée, d'essais
tentés et avortés, de sacrifices d'argent, de sang
versé sur les échafauds, sur les champs de ba-
tailles, le sort de la République était encore en
question : l'homogénéité n'existait plus dans le
Directoire : chacun de ses membres représentait
et favorisait les tendances d'autant de factions :
l'état des finances devenait de jour en jour plus
alarmant : la conquête qui, jusque là , les avait
soutenues, échappait à nos armées : les coalitions
étrangères se montraient plus formidables et plus
menaçantes : la désunion se glissait dans les
conseils : l'insolence et l'incapacité du pou-
voir exécutif suscitaient chaque jour de nou-
veaux ennemis à la France. Sans motif, les
cantons neutres de la Suisse sont envahis : le
premier allié de la république, le roi de Sardai-
gne qui, en cédant ses places fortes, a ouvert aux
Français le chemin de l'Italie, est contraint à fuir
dans son île : l'invasion des états du Pape et du
royaume de Naples neutralisent les négociations
commencées à Rastadt et terminées par le meur-
tre de nos plénipotentiaires : la Hollande et la
Belgique sont prêtes à s'insurger : nos armées
sont forcées de repasser le Rhin : les heureux ré-
sultats de la première campagne d'Italie sont dé-
sormais perdus.
DE L'EMPIRE. 17
Au milieu de ce pêle-mêle des partis, de
ce malaise de l'opinion publique, de ces dé-
sastres, deux puissances se révélaient ; l'une mo-
rale et conservatrice, l'autre toute matérielle.
La première, dans la personne de Sièyes, idéolo-
gue profond, ambitieux, systématique, répudiant
dans sa pensée toutes les théories gouvernementa-
les pratiquées jusqu'à lui, profondément dégoûté
de la Royauté et de ses abus, redoutant la Républi-
que à cause de la terreur, méprisant le Direc-
toire pour son immoralité, dominé par son exces-
sif amour-propre de publiciste ; novateur, mais
timide, Sièyes cherchait en vain, depuis long-
temps, une épée pour imposer sa constitution.
La seconde puissance, personnifiée par les illus-
trations de l'armée, semblait faire présager qu'un
chef militaire hardi, entreprenant, et qui saurait
profiter habilement des hommes et des choses,
pourrait s'emparer du pouvoir.
Bonaparte, dans son lointain exil, est informé
de la triste situation des affaires publiques , par
ses amis, ses frères Joseph et Lucien. L'amiral
anglais, lui-même, dans une intention perfide, lui
fait remettre les journaux de France : il espère,
que les échecs éprouvés par les armées républi-
caines, d'une part, et de l'autre, l'amère critique
de ses inutiles efforts devant Saint-Jean-d'Acre,
porteront le général à abandonner précipitam-
ment l'Egypte : Sidney-Smith croit déjà tenir sa
proie ; mais Bonaparte méprise cette ruse; il com-
T. I. 2
18 HISTOIRE
prend seulement tout ce que les chances lui pré-
sentent de favorable, et fait mystérieusement les
préparatifs de son départ.
Cependant le Directoire sort de son engourdis-
sement et prend des mesures pour parer aux
dangers.— Après la défaite de la Trébbia, les dé-
sastres de l'armée d'Italie continuèrent : Turin ,
Bologne, Florence, Pise, Lucques et Livourne ,
avaient ouvert leurs portes aux troupes austro-
russes ; tout cédait devant l'étoile de Souvarow :
Alexandrie et Mantou avaient capitulé. Dans ces
circonstances critiques, le Directoire envoie
le jeune et vaillant général Joubert, prendre
le commandement de l'armée d'Italie : mais cet
intrépide guerrier tomba sur le champ de bataille
de Novi, mêlant son sang à celui de vingt-cinq
mille Français. Alors notre armée se replia vers
les Apennins : de toutes les brillantes conquêtes de
Bonaparte, il ne restait plus à la France que Gê-
nes, livrée aux horreurs de la famine et bloquée
par une escadre anglaise. Si Souvarow, au lieu de
quitter le théâtre de ses exploits, eût poussé ses
colonnes en avant, il aurait pu, sans grands obs-
tacles, porter l'invasion dans nos provinces mé-
ridionales du Var et de la Provence. Heureuse-
ment pour la France , des intrigues de cour
l'obligèrent à diriger son armée sur l'Helvétie :
il y vint échouer devant l'habileté et le courage
de Masséna : après la glorieuse affaire de Zurich,
l'armée russe fut écrasée et forcée à la retraite.
DE L'EMPIRE. 19
Dans le même temps, Brune, non moins brave,
contraignit le duc d'Yorck par les victoires de
Bergen, des Dunes et de Castricum, à évacuer la
République batave.
Tandis que ces succès relevaient aux yeux de
l'étranger la gloire et l'honneur de nos armes, Bo-
naparte, après avoir remis à Kléber le commande-
ment de son armée, s'était embarqué secrètement à
Damiette, le 2 fructidor (23 août), emmenant avec
lui Berthier, Murat, Lannes, Marmont, Andréossy,
Monge et Berthollet. Les deux frégates la Muiron
et la Carrère, accompagnées des chebecks la Re-
vanche et la Fortune, formaient toute l'escadre.
Le général, qui ne voulait pas suivre la route or-
dinaire, avait dit à Gantheaume : « Amiral, il ne
» faut pas nous jeter dans la haute mer ; longez
» la côte d'Afrique; Vous suivrez cette route
» jusqu'au sud de la Sardaigne.... J'ai avec
» moi une poignée de braves et un peu d'artille-
» rie ; si les Anglais se présentent je m'échoue
» sur les sables ; je gagnerai par terre, avec
» ma troupe, Oran, Tunis ou un autre port, et
» là, je trouverai moyen de me rembarquer... »
Durant vingt-un jours, la petite flotte fut constam-
ment repoussée sur les côtes de Syrie ou vers
Alexandrie ; on pensa même un instant à ren-
trer dans le port, mais Bonaparte déclara qu'il
aimait mieux affronter tous les dangers que de
revenir sur ses pas : enfin, malgré les vents
contraires, il échappa miraculeusement aux
20 HISTOIRE
croisières anglaises qui sillonnaient la Médi-
terranée en tous sens, et après un trajet de
plus de six cents lieues et une traversée de qua-
rante-huit jours, il mouille à Fréjus, le 8 oc-
tobre 1799 (15 vendémiaire). A peine le nom
de Bonaparte est prononcé, qu'une foule d'em-
barcations sont lancées à la mer et rament avec
ardeur vers la frégate qui porte le nouveau César
et sa fortune.
L'enthousiasme avec lequel on le reçoit, est
tel, que malgré les autorités et au mépris des
lois sanitaires, lui, et sa suite, se trouvent dis-
pensés de l'observance de la quarantaine. Les
peuples de la Provence, jadis témoins de ses vic-
toires en Italie, aujourd'hui prêts à être envahis
par l'armée de Souvarow, s'écriaient : « Plutôt la
peste que les Autrichiens ! » — Il se présentait
chargé des dépouilles de l'Orient : on regar-
dait avec étonnement ses intrépides compa-
gnons d'armes, qui, partis des rives de l'Adige,
revenaient vainqueurs au Mont-Thabor et aux Py-
ramides. Partout, sur son passage, le général est
accueilli par les acclamations des populations qui
se portent à sa rencontre : les cloches sonnent à
toute volée, les villes s'illuminent à son entrée :
c'est une allégresse universelle ; c'est une marche
triomphale. Arrivé à Lyon, où sa femme et son
frère espéraient le rencontrer, il change de
route, et le 16 octobre (24 vendémiaire), six jours
après son débarquement, il entre à Paris presque
DE L!EMPIRE. 21
incognito, et va s'installer dans sa modeste maison
de la rue Chantereine.
Le jour même de l'arrivée de Bonaparte
dans la capitale, on donnait communication
au conseil des Cinq-Cents de la nouvelle des
succès de Brune sur les Anglais, de Masséna
sur les Russes, et des cris de vive à jamais la
république! saluent son retour. Dès le len-
demain, les officiers de la garde nationale, un
grand nombre de généraux, d'hommes éminens,
réclament la faveur de le voir, de lui être présen-
tés : on s'empresse autour de lui; tous à l'envi,
lui décernent le titre de libérateur de la patrie ;
on le recherche, on le comble d'adulations. Lui,
que la gloire avait déjà familiarisé avec de sem-
blables ovations, accueille tout le inonde avec af-
fabilité, mais avec réserve. Il comprend qu'il est
devenu nécessaire : trop habile, toutefois, pour
laisser pénétrer sa pensée, craignant de se trahir
par un geste, par un mot, il est sobre de' visites
et de conversations. De grands projets l'occupent,
et pour les méditer à loisir, il s'isole du monde ,
se montre rarement en public, si ce n'est aux
séances de l'Institut : au spectacle, il choisit de
préférence l'obscurité d'une loge grillée. Il n'a
pas quitté la terre des Pharaons pour venir se
mêler à des disputes de mots, d'hommes ou d'ar-
gent, il étudie.
La révolution du 30 prairial avait mis aux
prises les deux partis qui s'étaient réunis pour
22 HISTOIRE
remporter la victoire. Les forces s'équili-
braient de part et d'autre : le parti répu-
blicain modéré l'emportait dans le conseil des
anciens : les républicains ultrà étaient en ma-
jorité dans le conseil des cinq-cents. La puis-
sance executive leur était également répartie :
Sièyes et Roger Ducos représentaient les modé-
rés dans le Directoire ; Gohier et Moulins, les exal-
tés : quant à Barras, après avoir été anarchiste
au 31 mai, réactionnaire au 9 thermidor, révo-
lutionnaire au 18 fructidor, et démocrate au 30
prairial, il restait neutre, assistant à la lutte et
prêt à se ranger du côté du vainqueur. Les deux
partis dominans avaient aussi des appuis dans le
ministère, renouvelé en même temps que le Di-
rectoire : Quinette, à l'intérieur; Cambacérès, à
la justice; Reinhart, aux relations extérieures ;
Robert Lindet, aux finances ; Dubois-Crancé , à
la guerre ; Bourdon, à la marine ; enfin, Bour-
guignon, puis Fouché, à la police, avaient pris
couleur suivant leurs convictions ou leurs inté-
rêts.
En dehors de ces deux grandes divisions
de l'esprit public, on retrouvait, dans les
rangs des patriotes exaltés, quelques débris du
jacobinisme, quelques vieux royalistes, les uns
rêvant encore la terreur, les autres la monarchie
absolue : on remarquait aussi à son immobilité,
à son indifférence , cette masse inerte d'égoïstes
et d'indolens : les premiers, acquéreurs de do-
DE L'EMPIRE. 23
maines nationaux, attendant un pouvoir stable ;
les seconds, fatigués des commotions politiques,
mais résignés à tout : puis au plus bas de l'échelle
sociale, cette tourbe d'agioteurs, de spéculateurs
éhontés, ignoble cortège de Barras ; gens que
dans son profond mépris pour eux et leur chef,
Bonaparte avait stigmatisés du nom de POURRIS.
N'ayant rien à craindre, rien à espérer de ces di-
verses fractions , le général ne pouvait choisir
qu'entre les républicains ardens ou les patriotes
modérés.
Ce choix cependant n'était pas facile, et l'option
rencontrait des obstacles : si d'un côté se trou-
vaient le nombre et la puissance morale, de l'autre
était la force militaire. S'il n'eût fallu que brus-
quer les choses et les décider par les baïonnettes,
le choix de Bonaparte n'eût pas été douteux, mais
dans ses pensées d'avenir, il importait surtout de
donner au coup d'état qu'il méditait une appa-
rence de légalité. Certain à peu près d'attirer à
lui toutes les notabilités militaires, et d'exercer
une haute influence sur les troupes soumises à
leur commandement, il combina ses efforts de
manière à se créer des partisans dans le Directoire
et dans les conseils. Un moment, il crut pouvoir
trancher la difficulté, sans s'exposer aux hasards
d'une révolution, s'il parvenait à remplacer Sièyes
dans le Directoire : il en fit faire la proposition
à Gohier et à Moulins, dont il estimait l'honnêteté
et le patriotisme sincère ; les directeurs la re-
24 HISTOIRE
poussèrent, soit qu'ils redoutassent un collègue
comme Bonaparte, soit réellement par respect
pour la constitution, qui exigeait quarante ans
pour être membre du directoire. — « Vous
» avez tort, » leur dit le général, de vou-
» loir vous en tenir à la lettre de la constitution,
» la lettre tue.... » Cette proposition avait été
faite dans un dîner chez Gohier (23 octobre), qui,
à la prière de Bonaparte, avait réuni plusieurs
membres de l'Institut. Sièyes y assistait: mais le
général affecta de ne pas le regarder, ni même de
lui adresser la parole : — « Voyez ce petit inso-
» lent ? dit Sièyes ; il n'a pas même salué le
» membre d'un gouvernement qui aurait dû le
» faire fusiller. » — » Quelle idée a-t-on eu, dit
» Bonaparte, de placer ce prêtre au Directoire ?
» Il est vendu à la Prusse, et vous livrera à elle,
» si on le laisse faire. »
Quand il prononçait ces mots dédaigneux, Bo-
naparte ne se croyait pas si près de faire al-
liance avec ce prêtre ; ou peut-être, ces deux
hommes, antagonistes en apparence, avaient-ils
déjà deviné qu'ils seraient l'un à l'autre indis-
pensables ; peut-être aussi cherchaient-ils à dé-
guiser aux yeux d'autrui leurs secrètes pensées
et leurs projets futurs.
Sièyes, de son côté, savait très bien qu'il n'y avait
pas lieu de fusiller Bonaparte pour sa prétendue
désertion de l'armée d'Egypte. Il ne pouvait pas
ignorer, en effet, qu'au moment de nos revers mi-
DE L'EMPIRE. 25
litaires, le Directoire avait fait écrire, le 18 sep-
tembre 1799, par le ministre des relations ex-
térieures, Reinhart, une lettre ainsi conçue :
« Général, le Directoire exécutif m'a chargé de
» vous dire qu'il s'intéresse avec sollicitude à
» votre situation, à celle de vos généreux com-
» pagnons d'armes et de travaux ; qu'il regrette
» votre absence, et qu'il désire ardemment votre
» retour il vous attend, vous et les braves qui
» sont avec vous. Il ne veut pas que vous vous re-
» posiez sur la négociation de M. de Bouligny (1).
» Il vous autorise à prendre pour hâter et assurer
» votre retour, toutes les mesures militaires et po-
» litiques que votre génie et les événemens vous
» suggéreront » Certes, ce document histori-
que était de trop fraîche date et d'une trop haute im-
portance pour que Sièyes l'eût déjà mis en oubli; il
révélait jusqu'à l'évidence le besoin que le Direc-
toire avait de Bonaparte : les termes en étaient
trop significatifs pour que celui-ci n'eût pas compris
qu'il était nécessaire, et que le pouvoir exécutif
abdiquait, pour ainsi dire, entre ses mains, son
autorité, s'en remettant à lui du salut de la
patrie (2). Aussi, malgré cette boutade de Sièyes,
(1) M. de Bouligny, alors ministre d'Espagne à Constan-
tinople, avait été chargé par le Directoire, de négocier avec
la Porte l'évacuation de l'Egypte, en même temps que le re-
tour de l'année française.
(2) Nous devons ajouter cependant que cette lettre ne
parvint pas directement entre les mains du général, et même
26 HISTOIRE
on ne s'étonne plus que la veille même de la
réunion dont il s'agit, et après la première visite
de Bonaparte aux directeurs réunis, l'abbé, pressé
par ses collègues Barras et Moulins, qui propo-
saient de faire juger le général, par une commis-
sion militaire, pour avoir abandonné son poste
et violé les lois sanitaires, leur ait dit : « Gardez-
» vous en bien, car à la tête des armées, son
» nom vous répond de la victoire. »
Sièyes, au surplus, avait compris depuis long-
temps que le gouvernement directorial, hostile à
tous les partis et ne s'appuyant sur aucun, ne pou-
vait fournir désormais une longue carrière. On
savait le peu de cas qu'il faisait de la constitution
de l'an III, à laquelle il n'avait pas participé.
Il avait refusé d'abord les fonctions de direc-
teur , pensant qu'en dehors du Directoire, il lui
serait plus facile de renverser le gouvernement
et de faire adopter ses plans; et lorsque plus
tard, il avait accepté d'en faire partie , il s'était
fait un appui de son collègue Roger-Ducos, sorte
de satellite qu'il entraînait dans sa sphère et dont
plus tard, il espérait la voix dans le triumvirat
consulaire, où il le fit admettre.Dans la législa-
qu'il en ignorait l'existence. On voit, en effet, par sa date,
qu'elle partait de Paris au moment où Bonaparte débarquait
à Fréjus. Toujours est-il, que cette lettre de rappel
existait, et que si le général ne pouvait s'en servir pour
excuser son retour, Sièyes, moins que personne, peut-être,
n'avait le droit de l'oublier.
DE L'EMPIRE. 27
ture, Sièyes s'étayait sur la majorité du con-
seil des Anciens, et la minorité de celui des Cinq-
Cents; au dehors, il comptait également de nom-
breux partisans dans la masse des hommes modé-
rés qui soupiraient après un gouvernement assez
fort pour n'avoir ni auxiliaires à ménager, ni enne-
mis à punir.
Mais le directeur avait aussi compris, qu'il
rencontrerait un grand obstacle à l'accomplis-
sement de ses desseins, dans la puissance mi-
litaire, puissance formidable alors, et qui depuis
le 13 vendémiaire avait joué un rôle important
dans les crises politiques. Le républicanisme
qui dominait dans les armées, et que Sièyes re-
gardait comme une preuve de dévouement à la
constitution de l'an III, lui portait ombrage et lui
commandait de faire partager ses vues par un
général dont la bravoure et la réputation fussent
pour tous une garantie, pour l'armée surtout une
recommandation. Entraîné par cette nécessité,
il avait d'abord pensé à Joubert, auquel il fit don-
ner le commandement de l'armée des Alpes,
dans le but de lui procurer une haute impor-
tance politique : mais Joubert périt à la bataille
de Novi. Sièyes, alors, jeta successivement les
yeux sur Moreau, habile capitaine, mais sans
portée politique, et que sa dénonciation équivo-
que sur Pichegru, avait perdu auprès des roya-
listes et des républicains; puis, sur Masséna et
Augereau, tous deux intrépides soldats, mais qui
28 HISTOIRE
n'étaient pas de taille à soutenir le rôle qu'il leur
eût préparé. Quant à Bernadotte et à Jourdan,
c'étaient des républicains trop dévoués au con-
seil des Cinq-Cents. — Ne pouvant donc trouver
dans les premiers rangs de la milice, l'homme
qu'il lui fallait, le directeur avait, dit-on, ajourné
son coup d'état, quand Bonaparte débarqua en
France.
Si les autres généraux lui avaient paru des ins-
trumens dociles entre ses mains, s'il avait cru
pouvoir les sonder, peut-être même s'ouvrir à
eux de ses projets, il vit de suite que le jeune gé-
néral avait une importance militaire bien supé-
rieure à celle de ses collègues : quoique dominé
par son ambition de publiciste, Sièyes ne voulait
pas faire la première démarche, et prévoyait d'ail-
leurs qu'il serait absorbé et bientôt effacé par un
complice aussi inégal.
De son côté, Bonaparte qui avait la conscience
de sa puissance, se refusait à prévenir Sièyes,
quoique secrètement, il désirât son alliance.
De là ces invectives réciproques. Cependant Tal-
leyrand se chargea de rapprocher ces deux illus-
trations; il ébranla l'irrésolution du directeur en
lui persuadant que le général dont l'activité, le
génie et une grande réputation déjà faite, por-
taient à s'occuper des détails militaires, lui lais-
serait le champ libre pour gouverner à l'inté-
rieur. D'un autre côté, il disait à Bonaparte,
que l'abbé entrerait volontiers dans ses vues,
DE L'EMPIRE. 29
s'il lui promettait d'accepter cette fameuse
constitution, rêve de toute sa vie ; qu'ensuite, il
lui serait facile de se débarrasser d'un collè-
gue dont le méticulisme plierait aisément de-
vant sa volonté. Cet adroit langage réussit:
« Vous le voulez, dit Sièyes, vous verrez où il
» nous mènera; mais il le faut. » Puis il ajouta:
« Nous avons un maître ; IL VEUT TOUT , IL SAIT
» TOUT, ET IL PEUT TOUT. »
Ce pas était immense dans les projets de Bo-
naparte ; il lui assurait deux voix dans le Direc-
toire, celles de Sièyes et de Roger Ducos : il ne lui
en manquait plus qu'une pour avoir la majorité.
Trop fier pour aller mendier celle de Barras
qu'il méprisait, il résolut de l'obtenir d'autorité
ou par intimidation, s'il ne pouvait décider Go-
hier ou Moulins à lui donner la leur.
Cependant, Bonaparte avait déjà fait des ten-
tatives auprès de Gohier, il cherchait même à
mettre à profit la liaison de sa femme avec celle
du président du Directoire (1). Deux heures après
son arrivée à Paris (24 vendémiaire au matin), il
était allé le voir au Luxembourg ; sa visite avait
pour but de connaître l'effet produit par son
brusque retour : Monge, qu'il avait ramené
d'Egypte avec lui, l'accompagnait : le célèbre
mathématicien était-il là pour aider la contenance
du guerrier, ou seulement pour dissimuler l'im-
(1) Joséphine écrivait un jour à Madame Gohier : « Mon
» intimité avec vous répondra à toutes les calomnies. »
30 HISTOIRE
portance qu'avait cette entrevue dans la pen-
sée de Bonaparte ?.... quoi qu'il en soit, celui-ci
témoigna timidement à Gohier sa satisfaction d'ap-
prendre que les armées de la république avaient
ressaisi la victoire ; il expliqua son retour im-
prévu, par les nouvelles publiques et particulières
qui, disait-il, lui avaient fait connaître en Egypte,
la situation alarmante où se trouvait la patrie ;
il ajouta qu'il s'était alors empressé de remettre
à Kléber le commandement de l'armée d'Orient
pour accourir en France partager les périls
de ses frères d'armes. « Ces périls, lui répartit
» le président, ils étaient grands; mais nous en
» sommes glorieusement sortis. Vous arrivez à
» propos pour célébrer avec nous les nom-
» breux triomphes de vos compagnons, et
» nous consoler de la perte du jeune guerrier
» Joubert, qui, près de vous, apprit à combattre
» et à vaincre. »
Le lendemain (25 vendémiaire), Bonaparte fut
présenté aux cinq directeurs réunis : dans une
chaleureuse allocution, il leur exposa d'abord
l'état prospère dans lequel il avait laissé son ar-
mée, après l'importante victoire d'Aboukir; puis
s'animant jusqu'à l'enthousiasme et portant la
main sur la garde de son épée, il protesta de son
dévouement à la république et à ceux qui la gou-
vernaient, A cette profession de foi, à cette exal-
tation de tête, mais non de conviction, Gohier lui
répondit au nom de ses collègues : « Que sa pré-
DE L'EMPIRE. 31
» sence excitait à la fois plaisir et surprise ; que
» cependant, le Directoire comptait sur lui pour
» l'accomplissement de ses projets. » Puis on lui
donna l'accolade fraternelle.
Tous les auteurs de cette scène dissimulaient :
car, dès le même soir, Barras et Moulins vou-
laient faire arrêter le général et le traduire de-
vant une commission militaire, comme transfuge
et violateur des lois sanitaires. On sait en quels
termes, Sièyes s'opposa à cette résolution.
Depuis son arrivée à Paris, Bonaparte était de-
venu le centre de toutes les conjectures, de toutes
les intrigues : tous les partis voulaient le gagner.
Députés, Généraux, Royalistes, Républicains,
Terroristes, tous cherchaient à l'attirer à eux ;
sans repousser aucune avance, il les accueille
toutes, mais avec réserve et une sorte de ti-
midité : il affecte même une simplicité de
moeurs qui semble exclure toute idée d'ambition.
Il ne se montre en public que vêtu du costume
de l'Institut; ou s'il revêt les insignes militaires,
son sabre est retenu par un simple cordon, à la
manière des Orientaux : il vit presque unique-
ment au milieu des savans et des artistes.
Le conquérant de l'Italie, l'héritier de la toute-
puissance des Soudans d'Egypte, logé dans un mo-
deste hôtel de la rue Chantereine , paraissait un
phénomène de modération aux yeux des corrom-
pus et des superficiels du Directoire, tandis que
les hommes sérieux et habiles devinaient tout ce
32 HISTOIRE
qu'il y avait d'avenir dans une pareille abnéga-
tion feinte ou réelle.— Plus l'ambition est grande
dans son but, plus elle se fait petite dans les
moyens d'y parvenir.
Tout le monde n'en était pas dupe : déjà la pro-
position qu'il avait faite à Gohier et à Moulins,
de l'admettre dans le Directoire , leur avait ins-
piré de la méfiance : elle annonçait une ten-
dance non équivoque à vouloir exercer sur les
affaires une double influence, comme chef mili-
taire et comme homme politique. Ils proposèrent
en conséquence à leurs collègues de l'envoyer aux
armées : Sièyes qui, à ce moment n'avait pas en-
core contracté alliance avec lui, mais qui secrète-
ment ne voulait pas le voir s'éloigner, parce qu'il
comptait sur son appui, objecta vaguement
« qu'il valait mieux oublier cet ambitieux, et le faire
» oublier, que de lui fournir l'occasion d'acquérir
» une gloire nouvelle. » Et comme il était ques-
tion de l'envoyer en Italie, Rarras ajouta : « Ce
» petit caporal y a déjà assez bien fait sa fortune,
» pour n'avoir pas besoin d'y retourner. » Ce pro-
pos insultant avait été reporté au général : mandé
le 25 vendémiaire ( 17 octobre ) par les Direc-
teurs, qui avaient résolu de l'inviter à prendre un
commandement, en lui laissant le choix d'une ar-
mée, il se plaignit amèrement des paroles injurieu-
ses de Rarras, et lui lançantun regard foudroyant :
« Si j'ai fait ma fortune en Italie, dit-il, ce n'est
» pas du moins aux dépens de la République. »
DE L'EMPIRE. 33
Barras, altéré, garda le silence. Gohier cher-
cha à apaiser le général : il lui dit que le
gouvernement était convaincu que la seule for-
tune rapportée par lui d'Italie était les lauriers
cueillis à Arcole, Lodi, Mantoue ; il termina en l'en-
gageant, de la part du Directoire, à prendre un
commandement à son choix. Bonaparte s'atten-
dait à la proposition; il y répondit avec cal-
me, objectant que la transition d'un climat brû-
lant à un climat humide avait altéré sa santé,
et qu'il avait besoin de quelque temps pour se
rétablir ; il se retira sans plus d'explications.
Cette entrevue lui avait mis à nu les défiances
des directeurs ; ceux-ci, de leur côté, ne durent
pas se méprendre sur le prétexte invoqué par
Bonaparte pour refuser leurs offres : il en résul-
tait, pour lui, la nécessité d'arriver prompte-
ment à ses fins.
Quatorze jours s'étaient déjà écoulés, depuis
que Bonaparte était à Paris ; et, quoiqu'il n'eût
pas encore pris un parti définitif, à chaque ins-
tant, il voyait grossir le nombre de ses partisans.
Ses frères, Lucien et Joseph, exerçaient particu-
lièrement leur influence sur les membres des
conseils : ils lui présentèrent successivement
Chénier, Cabanis, Gaudin, Boulay de la Meurthe,
Chasal, du conseil des Cinq-Cents ; Cornet, Far-
gues, Lemercier, Cornudet, Régnier, Daunou ,
du conseil des Anciens. Cambacérès, Regnault
de Saint-Jean-d'Angely, Roederer, Réal, Bruix,
3
34 HISTOIRE
étaient aussi très assidument chez Bonaparte. Il
avait de fréquentes conférences avec Talleyrand,
qu'il employait comme intermédiaire entre Sièyes
et lui ; et aussi avec Fouché, que Barras avait
placé à la police, poste que son protégé remplis-
sait avec une grande habileté.
Pendant que ces divers personnages agissaient
sur les masses, sur les membres de la législa-
ture, sur les directeurs, Lannes , Murat et Ber-
thier recrutaient des prosélytes parmi les offi-
ciers et les généraux commandant les troupes
de la garnison. Beurnonville, Serrurier, Moncey,
Macdonald, se rangèrent successivement du parti
de Bonaparte. Il lui suffit de quelques paroles sé-
duisantes, de promesses et même de simples ca-
deaux pour attirer à lui Moreau, auquel il fit
jouer plus tard un rôle assez ridicule, et Lefebvre
qui, pour le don du sabre que portait le général
à la bataille des Pyramides, déserta la cause du
Directoire qui lui avait confié le commandement
de sa garde.
Trois généraux seulement se refusèrent à faire
cause commune avec Bonaparte : Jourdan, répu-
blicain sincère, Augereau, acquis aux jacobins, se
tenaient sur la réserve ; quant à Bernadotte, qui
cachait déjà son ambition sous le manteau répu-
blicain, non seulement il refusa son concours,
mais, secondé par Moulins dans le Directoire, par
Dubois-Crancé, ministre de la guerre et par plu-
sieurs membres du conseil des Cinq-Cents, ré-
DE L'EMPIRE. 35
publicains ardens, il entreprit de faire échouer
les projets de Bonaparte, en formant une conspi-
ration rivale. Il resta neuf jours sans le voir :
ce ne fut que sur les instances de Joseph qu'il
se décida à accepter à dîner, rue Chantereine.
Dans cette première entrevue, la conversation
roula sur des généralités. Plus tard, le 18 bru-
maire au matin, lorsque toutes les mesures
qui devaient assurer le succès des entre-
prises de Bonaparte étaient arrêtées , Berna-
dotte fut invité à passer chez lui. Il y trouva
la cour et les appartemens remplis d'officiers
et de généraux, revêtus de leurs uniformes :
lui seul portait l'habit bourgeois. Bonaparte, of-
fusqué, l'entraîne dans un cabinet ; là, il lui dé-
veloppe franchement ses projets : « Ce Direc-
» toire gouverne mal, dit-il ; la République court
» de grands dangers entre ses mains, la consti-
» tution est usée : il faut changer tout cela. A
» l'heure qu'il est, le conseil des Anciens m'a
» nommé commandant de Paris, de la garde
» nationale et de toutes les troupes de la dix-
» septième division. Allez mettre votre uniforme
» et venez me joindre aux Tuileries, où je vais, de
» ce pas. » —Bernadotte s'y refusa. — « Je vois,
» dit alors Bonaparte, que vous croyez pouvoir
» compter sur Moreau, Beurnonville et autres :
» désabusez-vous, ils viendront tous à moi ;
» quand vous connaîtrez mieux les hommes, vous
» verrez qu'ils promettent beaucoup et tiennent
36 HISTOIRE
» peu. — Soit, répartit Bernadotte ; mais je ne
» veux pas prendre part à une rébellion. »
— Oubliant sa réserve accoutumée, Bonaparte re-
prit, d'un ton d'autorité : « Je ne suis rien en-
» core, mais vous allez demeurer ici, jusqu'à ce
» que le décret des Anciens me soit parvenu. »
— Alors Bernadotte, en élevant la voix : « Je suis
» un homme que vous pouvez mettre à mort,
» mais que vous ne retiendrez pas malgré lui. »
— D'un ton plus doux, Bonaparte ajouta : « Eh
» bien! donnez-moi votre parole que vous n'en-
« treprendrez rien contre moi. — Oui, comme
« citoyen; mais, si je reçois du Directoire l'ordre
» d'agir, ou si le Corps législatif me confiait le
» commandement de sa garde, je m'opposerais à
« vos efforts, je marcherais contre tous les per-
» turbateurs. — Que voulez-vous dire par ces
» mots, comme citoyen ? — Que je n'irai point
» dans les casernes, ni dans les lieux pu-
» blics, travailler l'esprit des soldats et du peu-
» ple. » Cette altercation avait été trop vive pour
que les deux interlocuteurs ajoutassent foi récipro-
quement aux paroles échangées ; aussi, le lende-
main, jour de la réunion des troupes à Saint-
Cloud, Bonaparte donna-t-il ordre de sabrer
quiconque, général ou représentant du peuple,
viendrait haranguer les soldats.
De son côté, le jour même de la discussion
qu'il avait eue avec Bonaparte , Bernadotte ,
comptant encore sur la majorité du Direc-
DE L'EMPIRE. 37
toire, avait proposé à Gohier et à Moulins de
repousser la force par la force; mais l'irrésolu
Barras neutralisa, par son refus, l'adhésion don-
née à cette proposition par ses deux collègues.
Battu dans cette tentative hardie, Bernadotte
n'en persista pas moins dans ses projets d'oppo-
sition. Le 19, à sept heures du matin, en pré-
sence des généraux Jourdan et Augereau, et de
plusieurs députés du conseil des Cinq-Cents, tous
républicains, réunis chez lui, parmi lesquels
se trouvait Salicetti, compatriote de Bonaparte,
il dit : « Que l'un de vous monte à la tribune;
» qu'il présente, en peu de mots, la situation inté-
» rieure de la France et ses succès au dehors ; qu'il
» dise que le départ d'une armée pour l'Egypte,
» en nous exposant aux hasards d'une guerre, nous
» a privés de plus de trente mille hommes de
» vieilles troupes et d'un grand nombre de géné-
» raux expérimentés ; que, néanmoins, la Répu-
» blique est triomphante ; que la coalition est
» rompue, depuis que Souvarow est retourné en
» Russie ; que les Anglais, avec un prince du
» sang à leur tête, ont quitté la république Batave
» et se sont retirés en Angleterre ; que la ligne
» de défense est maintenue entre les Alpes et les
» Apennins liguriens ; que deux cent mille cons-
» crits se hâtent de se former en bataillons, pour
» renforcer les armées, et qu'il se fait une levée
» de quarante mille hommes de cavalerie ; que
» l'insurrection de l'Ouest est réduite à quelques
38 HISTOIRE
» bandes isolées, et qu'une armée royaliste a été
» détruite ou dispersée dans la Haute-Garonne ;
» que, pour obtenir une paix tout aussi hono-
» rable que celle de Campo-Formio, il suffit
» que la France conserve cette attitude formi-
» dable ; que, pour la conserver, l'union et la
» confiance sont indispensables; que le conseil
» des Anciens, en nommant Bonaparte général
» en chef de la dix-septième division et en lui
» confiant le commandement de la garde natio-
» nale et celui de la garde du Directoire, a dé-
» passé ses pouvoirs et violé la constitution ; que
» cependant, le conseil des Cinq-Cents n'est pas,
» quant à présent, appelé à délibérer sur cette
» violation, mais bien plutôt sur les moyens de
» pourvoir à la sûreté du peuple français, des
» deux conseils et du gouvernement de l'Etat ;
» qu'à cet effet, le conseil des Cinq-Cents nomme
» le général Bernadotte collègue du général Bo-
» naparte ; que ces deux généraux se concer-
» teront ensemble sur l'emploi de la force ar-
» mée et la distribution du commandement, au
» cas qu'il faille employer cette force ; mais que
» la tranquillité qui règne dans Paris et dans les
» environs donne l'assurance qu'il ne sera pas
» nécessaire de faire agir les troupes. Envoyez-
» moi ce décret : vingt minutes après l'avoir
» reçu, je serai au milieu de vous avec mes aides-
» de-camp ; je prendrai le commandement du corps
» que je trouverai sur ma route, et nous verrons ce
DE L'EMPIRE. 39
» qu'il faudra faire. S'il est nécessaire de faire dé-
» clarer Bonaparte hors la loi, vous aurez toujours
» auprès de vous un général et une grande par-
» tie, au moins, des soldats. » Si un pareil dis-
cours eût été prononcé et le décret rendu, il
est probable, malgré toutes les mesures prises,
que le succès de la conspiration eût été, sinon
entièrement compromis, du moins vivement
contesté. L'exaspération des républicains ne per-
mit pas que l'opposition se manifestât : avec
plus de modération, ils eussent peut-être triom-
phé.
Bien que cette résistance énergique fût, depuis
long-temps, connue de Bonaparte, que Salicetti en
avait souvent instruit, il s'en préoccupait moins
que des moyens nécessaires pour arriver à obte-
nir la majorité dans le Directoire. Fouché était
l'homme dont l'intervention lui paraissait le plus
efficace pour déterminer Barras à donner sa dé-
mission ; Bonaparte s'apercevait bien, aux assi-
duités du ministre de la police, que celui-ci, de-
vinant sa puissance future , ne demandait pas
mieux que de s'attacher à sa fortune ; mais il n'é-
tait pas disposé à lui livrer le secret de ses plans.
Il savait, d'ailleurs, que Barras était son protec-
teur. La réserve du général à son égard , l'éloi-
gnement réciproque qui existait entre celui-ci et
le directeur , plaçaient Fouché dans une position
embarrassante : il tenta cependant d'en sortir,
en amenant Barras à inviter Bonaparte à dîner.
40 HISTOIRE
C'était le 8 brumaire (30 octobre), dix jours avant
l'exécution du coup-d'état.
Barras pressentait déjà la fin de son existence
politique, en voyant grandir, chaque jour, l'im-
portance du général auquel il avait ouvert la
carrière, au 13 vendémiaire. Dominé, du reste,
par ses goûts luxueux et sa cupidité, qu'il espé-
rait pleinement satisfaire au moyen des quelques
millions qu'on lui offrait alors, pour replacer
Louis XVIII sur le trône, Barras prétendit lutter
de finesse et de pénétration avec Bonaparte, dans
cette entrevue : « Malade et dépopularisé, je
» n'aspire qu'à rentrer dans la vie privée, » dit
le directeur.— Ne recevant pas de réponse, il
ajoute : « Le gouvernement périt faute d'unité ;
» il faut nommer le général Hédouville président
» de la République. Quant à vous, général, vo-
» tre intention est sans doute de vous rendre à
» l'armée ? »
Un regard scrutateur, qui fit baisser les yeux
à Barras, fut la seule réponse de Bonaparte. Le
directeur, intimidé, resta muet. Bonaparte rom-
pit l'entretien par un brusque départ. Ses irré-
solutions se fixèrent aussitôt; et, en quittant Bar-
ras, il passa dans l'appartement de Sièyes, au-
quel il déclara ne vouloir pactiser qu'avec lui
seul. Ils convinrent que tout serait préparé, pour
le 18 ou le 20 brumaire, et promirent de se re-
voir, pour s'entendre sur les moyens d'exécution
et la distribution des rôles.
DE L'EMPIRE. 41
Dès le même soir, Fouché et Réal, amis de
Barras, qui se trouvaient chez Bonaparte lors-
qu'il revint du Luxembourg, apprirent de lui le
mauvais succès de son entrevue avec le direc-
teur. « Votre Barras, leur dit Bonaparte, savez-
» vous ce qu'il a osé me proposer?... de faire
» nommer président de la République un géné-
» ral qu'il appelle Hédouville, mais qui n'est au-
» tre que Barras lui-même; puis de m'en aller,
» moi, à l'armée... Croyez-moi, ajouta-t-il, en
» s'adressant plus particulièrement à Fouché,
» Barras est usé, il n'y a rien à faire avec un pa-
» reil homme , il ne comprend plus rien. » Ce-
pendant, croyant encore à la possibilité d'un rap-
prochement, Fouché et Real, ignorant, d'ail-
leurs, que l'alliance eût été scellée entre Bona-
parte et Sièyes, prévinrent immédiatement Bar-
ras du mécontentement du général. Le lende-
main matin, le directeur était, à sept heures,
rue Chantereine : il venait se mettre à la dispo-
sition de Bonaparte , le priant de l'excuser de
ses paroles de la veille, et lui affirmant que lui
seul, Bonaparte, avait le bras assez puissant pour
sauver la République.
Cette lâche soumission devait accroître le mé-
pris de Bonaparte pour Barras : ne voulant rien
accepter d'un pareil homme ni lui rien devoir,
le général, dont le parti était arrêté, répondit
sans affectation et en se servant de l'argument
employé, la veille, par le directeur, qu'il ne vou-
42 HISTOIRE
lait que du repos pour sa santé; il s'exprima en
termes vagues et ne lui parla même pas de don-
ner sa démission : l'occasion de l'y forcer devait
bientôt se présenter.
Chaque jour conduisait rapidement au terme
indiqué pour l'exécution du complot. Dans leur
première entrevue, Bonaparte et Sièyes étaient
convenus qu'ils se reverraient, le 15 brumaire,
pour en arrêter les bases. Ce jour était celui qui
avait été fixé pour un banquet par souscription
que les conseils offraient à Bonaparte, dans l'église
de Saint-Sulpice. Les convives, au nombre d'en-
viron six cents, y assistaient, la plupart par cu-
riosité, plus que par sympathie. La méfiance pré-
sidait à cette réunion, composée d'élémens hété-
rogènes ; les partis s'observaient avec une
inquiète attention. « De temps en temps, a écrit
» l'un des assistans, des initiés portaient, avec
» un enthousiasme d'emprunt, quelques toasts de
» commande qu'on accueillait plus froidement en-
» core. Quelques-uns voulurent chanter ces airs
» qui, jusqu'alors, ne se faisaient jamais enten-
» dre sans remuer les âmes républicaines, sans
» exciter une explosion du patriotisme français...
» Leurs voix ne trouvèrent point d'écho. »
Bonaparte parla peu, mangea moins encore,
soupçonnant quelque trahison. Il adressa la pa-
role à un petit nombre de convives et se retira,
au bout d'une heure. Sièyes l'attendait au Luxem-
bourg, il s'y rendit. Là, ils arrêtèrent leurs plans

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