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Histoire de la conjuration du général Malet,... Par M. l'abbé Lafon

89 pages
Maugeret (Paris). 1814. France (1804-1814, Empire). In-8 °.
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HISTOIRE
DE LA
CONJURATION
DU
GÉNÉRAL MALET.
Imprimerie de MAUGERET, faubourg Si.-IVIartin.
- HISTOIRE
- DE LA
CONJURATION
-
DU
GÉNÉRAL MALET,
AVEC DES
DÉTATT^Ô^ÎC^ELS^SUR CETTE AFFAIRE ;
",- CETTE AFFAIRE ;
, -- ?
/SxA ^>Y%*S?É LAFON.
- r
- -
i - ~':I:t;-. ';'
PARIS,
CHEZ
MAUGERF.T', Imprimeur - Libraire ? Faubourg
Sainl-Martin , n°. 38 ;
LENORMANT, rue de Seine, n°. 8;
'DENTU, Palais-Royal;
EYMERY, rue Mazarine, nO. 3o;
FA YOLLE, rue Saint-Honoré , n°. 284-
JUIN 1814.
AYANT-PROPOS.
ON la tant et si diversement parlé-
de la conjuration du général Malet;
les agens de Buonaparte ont fait de si"
grands efforts pour qu'on ne connût
jamais ni le véritable motif, ni l'opi-
nion de ceux qui y ont concouru, que
nous ayons ctu devoir céder aux ins-
tances de plusieurs personnes recom-
mandables , qui nous' ont engagés k
donner au public une relation exacte
n
de cette importante affaire. Eh! qui
pourrait mieux que nous la faire con-
naître ; nous qui avons souffert des
tortures de toute espèce , et une
longue proscription!
Il serait trop long d'épuiser tous les
détails : nous nous bornerons à justi-
fier le général Malet de l'imputation
de jacobinisme; nous ferons connaître
le but de la conjuration , et les per-
sonnes qui y coopérèrent ; et enfin
nous décrirons ce qui se passa dans
cette nuit mémorable, où trois hommes,
en se dévouant généreusement, tra-
vaillaient au salut de l'Europe , et à la
délivrance d'une nation asservie par
la plus affreuse tyrannie.
vij
Il aurait fallu beaucoup plus de
temps que nous n'en avons eu, pour
soigner cette * relation1, et la rendre
digne du public; mais en négligeant
cette partie , nous avons pensé que
l'intérêt des faits ferait excuser ce qui
lui manque du côte du mérite du
style; et c'est dans cette confiance que
nous la faisons paraître, comptant sur
l'indulgence de nos lecteurs.
HISTOIRE
DE LA
CONJURATION
DU
GÉNÉRAL MALET.
DEPUIS longtemps le système oppressif
de Buonaparte révoltait toutes les classes
de citoyens : on se plaignait sourdement ;
mais ces murmures tacites n'auraient ja-
mais produit un résultat utile, si quel-
ques hommes courageux et dévoués
au bien public, n'eussent, par un gé-
néreux sacrifice de leur vie , préparé
c i» y
l'heureuse révolution qui a ramené par-
- mi nous nos Souverains légitimes. C'était
donc un devoir de conspirer contre le
monstre qui nous dévorait; cette réac-
tion de la vertu contre le crime était
donc légitime , puisqu'aucun lien ne
nous attachait à celui pour qui rien
n'était sacré sur la terre. Mais avec quel
art les agens de la tyrannie ne montraient-
ils pas comme des traîtres et des pertur-
bateurs- ceux qui faisaient quelques ef-
forts pour la renverser? C'est par ce
prestige que ces misérables parvenaient
quelquefois à séduire des hommes faibles,
peu en garde contre leurs mensonges, et
qui devenaient ensuite , à leur tour, vic-
times de leur propre crédulité.
Le premier crime du général Malet (i)
(i) Claude-François Malet était né.le 28 juin
1754, à Dôle (Jura), de parens nobles. Il élait
( II )
envers Buonaparte, qui le persécuta avec
fureur pendant cinq années, fut d'avoir
rectifié une erreur grossière. qu'il com-
mettait dans le plan d'une bataille impor-
tante , et qui devait en faire infaillible-
ment perdre le fruit. L'amour-propre du
tyran pardonnait difficilement à ceux
qui avaient eu le malheur de rencontrer
sa faiblesse ; de là aussi ont découlé, dans
la suite, comme d'une sourceamére, tous
les malheurs qui ont acoabJé l'infortuné
général. -
entré fort jeune dans la première compagnie des ,
mousquetaires ; licencié à l'époque de la réforme
de la maison du Roi, il vécut au sein de sa fa-
mille , jusqu'à la révolution. Il partit alors à la
tète du premier bataillon du Jura ; sa bravoure
et sa franchise lui concilièrent l'estime de ses
chefs, et le firent bientôt parvenir au grade de
général de brigade : mais son avancement fut ar-
rêté là par Buonaparte.
( 1'2 )
Convaincu des vues despotiques' de
Buonaparte, et voulant mettre .un terme
à l'ambition qu'il montrait déjà, le gé-
néral Malet, commandant le camp de-
Dijon, en l'an g, s'assura des dispositions,
du général Brune , à ce sujet ; celui-ci,
ayant approuvé son dessein , était prêt à
marcher sur Paris, avec l'armée qu'il
commandait, lorsqu'il reçut l'ordre de
partir, sous vingt-quatre heures, pour
FItalie. Le général Malet, restant seul
commandant du camp, forma le projet
d'arrêter Buonaparte, lorsqu'il passerait
par Dijon ; mais des circonstances impré-
vues firent manquer ce projet, qui aurait
épargné tant de sang et de larmes à la
France.
Buonaparte qui commençait à craindre
le général, le relégua à Bordeaux, et lui
fit jouer, dans cette ville, le rôle passif
et insignifiant de général commandant
( 13 )
Je département. L'indépendance de son
opinion le fit bientôt remarquer; et le re-
fus de son adhésion au consulat à vie, fut
le motif de son renvoi à Angoulême et
aux Sables d'Olonne, où il demeura jus-
qu'à son départ pour Rome, où il fut dé-
noncé par le général Alquier, ambassa-
deur de Buonaparte , parce qu'il agissait
en faveur du Pape, contre l'usurpateur.
Après l'avoir employé en France, en
- Suisse,l en Italie, forcé de lui rendre jus-
tice, et pour se l'attacher, Buonaparte
lui conféra le titre de commandant de
la Légion d'Honneur; quoique le général
n'eût fait aucune démarche pour, l'obte-
nir. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet,
à Lacépéde, en date du 11 nivose an 12,
et dans laquelle on reconnaît toujours
l'indépendance de son opinion :
( I* )
Citoyen,
« J'ai recu.la lettre que vous m'avez fait
» l'honneur de m'écrire, et par laquelle
» vous m'annoncez la marque de con-
» fiance que vient de me donner le grand
» conseil de la Légion d' Honneur, en
» m'admettant au nombre des membres
» de cet ordre. C'est un témoignage d'es-
» time auquel je suis on ne • peut plus
» sensible , et un encouragement à me
» rendre de plus en plus digne d'une as-
» sociation fondée sur l'amour de la pa-
rt trie et de la liberté. J'ai souscrit de
» cœur et d'âme au serment exigé. »
Recevez, etc.
Malet, qui ne désirait que le bien gé-
néral , crut, lorsqu'il vit toutes les au-
torités et même les puissances recon-
( 15 )
naître Buonaparte empereur, devoir ces-
ser de manifester publiquement son opi-
nion; pu isque la majorité de la nation
paraissait approuver cette usurpation.
Obligé par état de donner son avis, il
se borna seulement à exprimer son vote
de la manière suivante, et il écrivit au
premier consul: 1
- Citoyen premier consul,
Nous réunissons nos vœux à ceux
des Français, qui désirent voir leur
patrie heureuse et libre. Si un empire
héréditaire est le seul refuge qui nous
reste contre les factions 3 soyez empe-
reur; mais employez toute l'autorité
que votre suprême magistrature vous
donne, pour que cette nouvelle forme de
gouvernement soit constituée de ma-
nière à nous préserver de l'incapacité
ou de la tyrannie de vos successeurs,
( 16 )
et quen cédant une portion si précieuse
de notre liberté, nous n encourions pas
un jour y de la part de nos enfans, le
reproche d'avoir sacrifié la leur.
Je suis, etc.
Il écrivit, en même-temps, au géné-
ral de division Gobert :
J'ai pensé, mon général, que, lors-
qu'on était forcé par des circonstances
impérieuses de donner une telle adhé-
sion , il fallait y mettre de la dignité,
etne pas trop ressemblèr aux grenouilles
qui demandent un roi.
Agréez, etc.
Devenu un objet de haine pour Bno-
naparte, Malet se relira du service; il
se livrait aux douceurs de la vie privée,
et vivait heureux et indépendant au sein
( 17 )
a
de sa famille ; mais les excès de la tyran-
nie, ses outrages, son mépris pour les
hommes, venaient provoquer son indi-
gnation. Il vit dès-lors que l'oppresseur
de la France fatiguerait la Fortune, et
qu'un jour viendrait où l'excès de sa dé-
mence rendrait un homme capable de le
renverser.
Toujours plein de son projet de régé-
nération, il trouva partout une horreur
profonde pour le tyran, mais la crainte
glaçait les âmes , et la peur de l'anarchie
surpassait celle de l'esclavage, comme si
la destruction d'un abus eût dû néces-
sairement ramener l'autre. On ne son-
geait pas qu'en voulant éviter la tyran-
nie populaire , on tombait dans le des-
potisme, et qu'on faisait ainsi, par ces
deux extrêmes, la fortune et la force
de l'usurpateur , qui s'est toujours atta-
ché à mettre en opposition deux opi-
( 18 )
nions qui, depuis longtemps, n'en font
qu'une, et qu'il a successivement persé-
eutées, afin de les détruire l'une par
l'autre, pour n'avoir plus à craindre leur
rapprochement.
Cependant le général se crut arrivé au
moment propice, lorsqu'en 1808 Buona-
parte fut en Espagne, commencer cette
guerre, assemblage si révoltant de four-
berie et de cruauté. L'esprit de fermen-
tation était alors à son comble. Après
avoir consulté des hommes de tous les
partis, de toutes les conditions., dans le
Sénat, dans le Corps-Législatif, dans le
Conseil d'Etat et les administrations, il
résolut, comme l'a dit son ami, l'auteur
des Lettres philosophiques (i), de ras-
sembler en un seul corps ces élémens
(i)M. Rigomer Bazin. ,
( r9 )
épars d'une révolution prochaine. Il se
persuada qu'il était destiné non à donner
des lois à la France, mais à prendre l'ini-
tiative du dévouement pour la sauver.
Parmi le grand nombre-des mécontens
qu'il avait rencontrés dans ses recherches,
il choisit quelques citoyens qu'il jugea
les plus capables de le seconder; le plan
de conjuration fut tracé; on se réunit
chez lui ; mais au moment où il fallut
passer du projet à l'exécution, un traître,
que nous ne craindrons pas de signa-
ler (i), cédant à la séduction de la po-
lice, fit échouer le projet 3 en dénonçant
ceux qui devaient coopérer à cette pre-
mière conjuration ; et Malet fut plongé.
dans les cachots, ainsi que ses généreux
compagnons, dont la plupart préférèrent
souffrir que de rien dévoiler. Néanmoins,
*
(i) L'ex-géfléral Guillaume.
(ao)
malgré l'insuffisance des preuves, et sur
le témoignage d'un seul individu, perdu
dans l'opinion publique, cinquante-sept
personnes furent arrachées à leurs fa-
milles , une grande partie réduite à la
plus extrême misère, et toutes victimes de
la plus arbitraire persécution. C'est ainsi
que ce gouvernement, qu'on nous a dit
tant de fois être juste, bienfaisant et pa-
ternel, traitait ceux sur qui il n'avait que
des soupçons. Plus de trois mille prison-
niers, entassés dans les prisons d'Etat
qui couvraient le territoire, gémissaient
sans être entendus, dans les châteaux
d'If, de Ham, de Saumur, à Fénestrelle,
à Savone, à la Villa - Borghése, à Vin-
cennes , à Sainte-Pélagie, à la Force,, à
l'Abbaye, dans cette foule de prisons
mixtes qu'on avait appelé Maisons de
Santé, et dans beaucoup d'autres lieux
-qu on ne connaîtra peut-être, jamais, non
plus .que les tortures qui y étaient pra-
(M)
tiqaées. Ici la malignité naturelle des su-
balternes l'emportait sur la cruauté des
supérieurs; là des hommes au - dessous
même du mépris, venaient se placer à
côté de l'homme honnête et malheureux,
,et cherchaient à lui surprendre quel-
ques détails vagues et insignifians, qui,
brodés par ces infâmes agens de la ty-
rannie , prenaient, sous les yeux de deux
ou trois scélérats de la police, le carac-
tère d'une délation authentique : et l'in-
fortuné père de famille, l'époux qui se
promettait de revoir bientôt son épouse,
sortait, fort souvent, d'un cachot obscur
et infect, pour aller à la mort.
Ce tableau, que nous avons eu sous les
yeux; n'est rien moins qu'exagéré : tant
le régime des prisons d'Etat était tyran-
nique et cruel ! On nous a parlé souvent
de la Bastille : ah ! combien de fois nous
avons envié le sort de ceux qui y ont
( 22 )
été renfermés! et que d'abus et devexa-
tions pourrions-nous encore rapporter, si
nous voulions épuiser le suj et !
Qu'on se figure un homme auquel on
n'accorde ni encre, ni papier, ni feu, ni
lumière, ni aucune des choses utiles à la
vie, dont le linge est visité, les vêtemens
dédoublés , les alimens soigneusement
examinés, et toute communication inter-
ceptée ; de sorte que si, comme il est
inévitable, le corps cède aux affections
de l'âme, il est forcé de succomber sous
sa douleur. Quelle fortune pourrait suf-
fire aux besoins de celui qui, volé par
tous les intermédiaires , est obligé de
payer, au poids de l'or, ce qui lui est né-
cessaire dans ce séjour de désespoir, où
rien n'a de prix. Il est facile d'imaginer
quelle doit être la situation d'un malheu-
reux prisonnier, gardé ainsi pendant des
années t auquel on n'accorde d'autres
( 23 )
secours qu'un pain noir pour toute nour-
riture, avec un peu de paille pour se
reposer. Cependant Napoléon a rendu
au mois de mars 1811, un décret dans
lequel, après avoir décliné les motifs qui ,
le déterminent à établir des prisons
d'Etat ( qui ont toujours existé depuis
son retour d'Egypte ), il est dit : qu'in-
dépendamment de la nourriture de la
maison, il sera accordé un traitement
à chaque prisonnier d'Etat. Il l'a dit.
et jamais personne n'a reçu aucuns se-
cours" si ce n'est quatre à cinq prison-
niers au plus, qui ont obtenu, quel-
quefois par importunité, 'une partie de
ce prétendu traitement, dont on sait bien
aujourd'hui l'emploi qu'en faisaient Mes-
sieurs du ministère de la police-générale,
sous la dénomination de dépenses se-
crètes et imprévues.
Quel est l'homme qui aurait pu, ainsi
( 24)
traité , ne pas devenir l'ennemi de son
ennemi? et comment supporter patiem-
ment et sans murmure de pareils traite-
mens, lorsqu'ils ne sont pas mérités?
Malgré les efforts et la rage de ces per-
sécuteurs, on se procurait quelques dou-
ceurs : mais à quel prix ? et à quoi ne
s'exposait-bn pas pour obtenir la plus
légère satisfaction, dans des lieux où
l'amitié même était un crime? Que de
ruses et de combinaisons ne fallait-il pas
employer pour faire parvenir à l'exté-
rieur un billet qui devait traverser tant
d'obstacles? et quels dangers n'allait pas
courir le généreux commissionnaire, qui,
fouillé et examiné, à travers dix guichets,
devait conserver son sang froid, pour
n'être pas découvert? Mais aussi de com-
bien de bénédictions n'était-il point com-
blé , quand, heureux dans son trajet, il
rapportait une réponse le lendemain ? Or
ne peut se faire une idée de ce bonheur,
( 25 )'
que lorsqu'on a eu le malheur d'être long-
temps à la disposition de ces tigres, qui
ont fait une étude si approfondie de l'art
de tourmenter les hommes.
Les femmes occuperaient ici un long
article , pour les services importans
qu'elles ont rendus, si mon récit ne de-
vait pas en être interrompu. Que de
prodiges de dévouement n'ont-ellés pas
opéré pour leurs maris, pour leurs pères,
pour leurs fils ! leur mérite et leur cons-
tance à solliciter est d'autant plus ap-
préciable, qu'elles n'ont jamais obtenu
une grâce de cet homme cruel, auquel
la nature avait refusé un cœur. Pas plus
heureuses lorsqu'elles intercédaient les
ministres de ses volontés, qui, aussi bar-
bares que leur maître, ne les laissaient
pas même articuler une parole, et riaient,
devant-elles, de leurs larmes'et de leurs
douleurs: on en a vu impitoyablement
(26 )
foulées aux pieds des ohevaux , sans
être écoutées; d'autres défaillir et tomber
mourantes dans les bureaux, devant ces
monstres qui se repaissaient de ce spec-
tacle (i), et se vantaient ensuite de les
avoir bien êmoustillées : c'était l'expres-
sion usuelle de l'un de ces scélérats.
Il se formait néanmoins des liaisons,
au milieu des argus, et malgré leur ac-
tive surveillance , il naissait, du sein de
la persécution la mieux organisée, des
rapports d'amitié, que cimentaient l'hor-
reur du lieu, et la difficulté de les en-
tretenir. Le général Malet, qui avait des
mœurs, des vertus, et une fidélité à toute
épreuve, trouva des amis parmi ses com-
(1) Ceci est arrivé à l'épouse d'un médecin
estimable, M. Guillié, qui a été détenu une année
à la Force, à cause deson attachement au Roi,
et parce qu'il était mon ami et le médecin de
Messieurs les comtes de Polignac, qui l'honorent
de leur amitié.
( 27 )
pagnons d'infortune ; mais il trouva au.ssi
des perfides qui aggravèrent sa situa-
tion^). Il sut se concilier l'estime de toutes
les classes de prisonniers, quoiqu'il eût
(1) Un romain, nommé Sorbi, fut de ce nombre.
Ce jeune homme, qui se disait agent de la junte
insurrectionnelle d'Espagne , et chargé de mission
pour l'affranchissement de son pays, et le rappel
des Bourbons , auquel il voulait, disait-il, faire
concourir les royalistes et les républicains, fit au
général des offres qui le frapèrent d'étonnement.
Il n'en fallut pas davantage pour le décider à ou-
vrir son cœur au perfide, qui-s'élait vendu à la
police, et cachait sous un air de franchise et de
gaîté, une âme basse et cruelle. Le piège était
adroitement tendu : la réunion de deux parlis
jusques là divisés;. l'alliance de la monarchie et
de la liberté; la paix universelle ; de si grandes
choses disposées par deux captifs, remplirent Ma-
let du plus vif enthousiasme. Mais il connut
bientôt après les menées du fourbe. Fouché ,
qui estimait le général, empêcha l'effet de la dé-
lation de Sorbi, qui s'adressa alors à l'archi-
(a8)
son opinion particulière, qu'il soutenait
modérément, mais cependant avec la
chaleur que doit mettre, un homme de
bien à la défense de ses idées. C'est à
tort qu'on a dit que le général Malet
tenait au jacobinisme : cela est faux, mais
cela était nécessaire aux partisans de
Buonaparte, pour donner des torts à un
homme courageux, qui ne désirait que
la délivrance de son pays ; il fallait lui
enlever, par des calomnies, la considé-
ration dont il aurait joui, si l'on eut
connu ses véritables motifs, et la pureté
de ses intentions.
M. Malet avait été un patriote de 8g ;
il avait approuvé la réforme des abus;
chancelier, pour provoquer des mesures rigou-
reuses contre Malet; mais il n'eut pour prix de
son infâme déclaration, qu'un cachot au donjon
de Vincennes , où il demeura dix-huit mois.
( 29 )
il avait pensé, comme tous les gens de
bien, qu'on y parviendrait sans renver-
ser les fondemens de l'Etat, et sans ame-
ner l'anarchie. Et qui est-ce qui n'a pas
été patriote comme lui? Mais lorsqu'il vit
, le système révolutionnaire s'établir sur
les ruines d'une constitution sage et pro-
tectrice de la véritable liberté, il sèntit
que le gouvernement monarchique est
le. seul qui convienne aux Français. Les
raisonnemens persuasifs de MM. dePuy-
vert et de Pjolignac achevèrent de le
convaincre de cette vérité , aujourd'hui
bien reconnue, qu'il ne peut y avoir de
bonheur solide pour les peuples, que
sous un roi légitime, juste et bon.
La nécessité d'un rapprochement fut
reconnue, désirée de part et d'autre et
exécutée. Cette heureuse élaboration de
senlimens, d'intentions et de pensées fut
le fruit de trois ans de soins ; elle devait
( 30 )
amener une révolution aussi douce que
les précédentes avaient été cruelles; mais
l'infortuné, qui disposa tout pour opérer
ce grand événement, ne devait pas jouir
de son ouvrage !. Il travailla avec une
ardeur et un zélé aù-dessus de tout éloge
au. renversement de Buonaparte et au
rétablissement de la dynastie des Bour-
bons ; et l'on peut dire que c'est à ses
efforts et à ceux de ses hardis collabo-
rateurs qu'est due toute la gloire de cette
belle entreprise, à laquelle tant de gens
ont concouru sans le savoir, et qui,
simple dans son plan , aurait élé extrê-
mement facile dans son exécution, si une
des parties eût sui vi les instructions qui
lui avaient été données. Mais la Provi-
dence avait réservé pour d'autres temps
cette grande et étonnante catastrophe,
qui devait changer l'état moral de l'Eu-
rope.
( 3i )
Depuis long-temps les cinq captifs de
la maison de santé travaillaient à établir
des relations au dehors ; ils étaient par-
venus à vaincre toutes les difficultés :
des correspondances actives et sûres exis-
taient avec les autres prisons. Ou était
même arrivé jusqu'aux cardinaux dé-
tenus au donjon de Vincennes. Ces saints
prélats recevaient, des secours et des
instructions. Ils avaient ménagé des in-
telligences avec beaucoup de militaires,
soit à l'armée, soit dans les casernes à
Paris ;les unsentretenaierjrtfî'esprit public,
tandis que d'autres faisaient de nouveaux
prosélytes. On avait conservé toutes les
communications établies dans la Pro-
vence et le Midi, par M. le marquis de
Puyvert, ce fidèle ami du Roi, qui vint
en France, chargé de missions impor-
tantes, affrontant tous les dangers, pré-
parer ces provinces, et qui a payé de
onze ans de captivité cet acte du plus
( 32 )
généreux, comme du plus noble dévoue-
ment. L'un des cinq conjurés, qui gé-
missait depuis six ans victime de sa fidé-
lité. au Saint-Père et à l'Eglise, et qui
n'avait d'autre tort que d'avoir été l'ami
de M. le comte Alexis de Noailles, et
d'avoir fait connaître les bulles du sou-
verain Pontife, avait aussi préalablement
préparé l'opinion à Bordeaux, à Rennes
et dans toute la Bretagne, en y formant
des assoéiations destinées à propager l'es-
prit de royalisme. Il fut choisi dès le prin-
cipe pour travailler à concilier les deux
partis des royalistes et des républicains;
ensorte que, diriges par le même esprit ,
ils n'eussent en vue que le même but. Il
avait si bien réussi dans cette importante
mais difficile entreprise, que les plus
fermes appuis du trône sont aujourd'hui
ces deux corps hétérogènes, ramenés par
l'expérience, et liés par des principes
Ç 33 )
3
sûrs et invaria bles, indépendans de tout
intérêt personnel et des circonstances.
Des femmes sont parties à leurs fraig
et per pur zèle, pour exciter l'ardeur
des départémens du Midi, et engager
les habitans à ne pas céder à d'autres
l'honneur de l'initiative. On s'occupait
depuis longtemps de ces préparatifs
lorsque l'instant décisif arriva. On, crut.
convenable de saisir le moment où JBuo-
naparte, aveuglé par la Providence,
s'enfonçait dans les déserts de la Mosco-
vie, et faisait périr, par l'intempérie de
la saison et la disette de vivres, une
armée jusque-là triomphante. Tout fut
disposé pour le dimanche 18 octobre
1812; mais la lenteur de celui qui de-
vait donner le mot d'ordre, fit remettre
l'exécution, et le vendredi, 23, fut le
jour choisi et déterminé.
- MM. les comtes de Polignac étaient
( 34 )
alors sortis de la maison de santé de la
barrière du Trône, pour aller demeurer
à celle de la barrière d'Arcueil. L'extrême
sagesse du comte Jules lui avait fait
penser que leur réunion dans la même
maison pourrait nuire aux projets, et ils
s'étaient décidés à se séparer de leurs com-
pagnons, plutôt que de s'exposer au re-
gret d'avoir fait manquer une affaire
qui devait combler tous les vœux. Mais,
qui pourrait dire quels étaient les sol-
licitudes, le zèle et l'empressement de
ces deux martyrs de la fidélité royale,
dont l'existence est un prodige, qui
ont affronté la mort, et qui, en s'ex-
posant de nouveau à tous les périls ima-
ginables, ont traversé en fugitifs leur
patrie pour revenir avec nos légitimes
chefs, nous conquérir à la liberté et
au bonheur.
M. le marquis de Puyvert, dont les
( 35 )
talens et les lumières devaient nous être
si utiles, voulut seul, avec le général,
demeurer à la maison de santé pour fa-
voriser plus directement le mouvement,
et partager les chances que nous allions
courir. Cette dernière preuve de son at-
tachement au Roi et à la bonne cause,
lui a valu dix-huit mois de séjour au
donjon de Vincennes.
Tous les militaires des casernes de
Belleville, de Picpus et des Minimes, qui
devaient agir, furent visités dans l'après-
midi du 23, et toutes les instructions
leur furent données, excepté les détails
que le général s'était réservé de ne faire
connaître qu'au moment de son départ
pour l'expédition. Le mot d'ordre (i)
(1) Le mot d'ordre de ce jour là était Conspi-
ration; le mot de ralliement, qui était analogue
au premier, était, je crois, réaction ou révolu-
*
<-56-5 -
fut apporté le soir à six heures à la wiài-
son de santé, ,par un sous-officier de lia
garnison, et nous iïxâmes la réunioa à
neuf heures. Le général fit sa partie avant
le souper, comme à l'ordinaire, avec les
gens de la maison; il y parut très-gai - et
gagna constamment, ce-qui prouve qu'il
était parfaitement maître de lui. Il ren-
tra dans sa chambre à neuf heures -et
demie ; et là, nous examinâmes de nou-
veau le sénatus-consulte que nous de-
vions supposer avoir ;été fait par le Sé-
nat, et qui allait être lu aux troupes et
aux ministres qu'on devait arrêter. Cette
pièce, dont on a tant parlé, était conçue
de manière à inspirer de la confiance
aux uns,, et de la terreur aux autres.
~ùion : ce qui nous frappa tous, et excita davan-
- tage notre espérance. Heureux si l'événement Jtû
Ceut pas démentie!
( 37 y
Le Sénat, investissait le général
Malet de tous ses pouvoirs pour com-
mander la force armée, la requéiir et
la diriger comme il conviendrait.
La mort de Buonaparte y était an-
noncée du 7. ,
Le Gouvernement impérial détruit,
Le jeune Buonaparte reconnu illégi-
time , le mariage de Marie- Louise
cezssé, la conscription abolie, ainsi
qu'une partie des impôts indirects.
Le Pape rendu à ses Etats.
Un Gouvernement provisoire établi,.
dont lp première réunion devait avoir
lieu à VHôtel-de-Ville.
La France réduite à ses anciennes
limites.

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