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Histoire de la guerre entre la France et la Prusse , par L. Le Saint

De
118 pages
Ardant et L. Thibaut (Limoges). 1872. 120 p. ; in-12.
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HISTOIRE
DE
LA GUERRE.
±
à- SERIE lN - S8.
Propriété des Éditeurs.
HISTOIRE
DE
LA GUERRE
ENTRE LA FRANCE ET LA PRUSSE
PAR
L. LE SAINT.
LIMOGES,
EUGÈNE ARDANT ET C. THIBAUT,
tDITEUal.
INTRODUCTION.
Il y a quelques armées à peine, la Prusse était en-
core ce que le congrès de Vienne l'avait faite en 1815.
Reléguée par Napoléon derrière l'Elbe, elle était re-
venue sur la Moselle et la Meuse. Mais, ainsi que l'ob-
serve M. Victor Duruy, elle restait en Etat mal fait,
sans marine, car l'Angleterre l'avait tenue soigneuse-
ment écartée de la mer du Nord, en faisant revivre
l'indépendance de Hambourg et de Brème ; ayant pour
elle sans doute son rôle glorieux dans la guerre de la
délivrance du sol germanique, ses universités, les
sympathies de l'Allemagne protestante, mais ayant
aussi contre elle, ce qui est toujours un danger, la
géographie. Les traités de 1815, en lui donnant le
grand-duché de Posen, la Poméranie suédoise, la
Westphalie et la Prusse rhénane, où elle n'avait,
en 1789, que des domaines épars, n'avaient pas cor-
rigé le vice de cette conformation singulière, qui met-
— VI —
tait trois cents lieues de distance entre sa frontière de
l'est du côté de la Russie et sa frontière de l'ouest du
côté de la France, qui, de plus, la coupait en deux par -
l'interposition du Hanovre, du Brunswick et de la
Hesse entre ses provinces de Prusse rhénane et de West-
phalie d'une part, et de l'autre, le groupe principal de
ses domaines, lequel se décomposait encore en quatre
provinces allemandes : Saxe, Brandebourg, Silésie,
Poméranie, et deux provinces étrangères à la Confé-
dération : le Posen et la Prusse. Enfin, ses frontières,
si distantes dans un sens, si rapprochées de l'autre,
n'étaient couvertes par aucun obstacle naturel, et elle
avait toujours à craindre qu'un coup terrible, tel que
celui qu'elle reçut à léna, ne vint rompre la chaîne
qui liait ses possessions.
Tout cela, en 1870, était bien changé. A la suite de
la bataille de Sadowa, gagnée sur l'Autriche en 1866,
la Prusse était parvenue à s'annexer le royaume de
Hanovre, l'électorat de Hesse, le duché de Nassau et
laville de Francfort. Et ce n'était pas assez pour elle
d'avoir réduit les princes de la Confédération du nord
de l'Allemagne au rôle de préfets couronnés, et dé-
truit précédemment l'équilibre scandinave par la con-
quête du Schleswig et du Holstein ; elle voulut en-
core placer un prince prussien à Madrid, et alors
même que le bon sens public protestait en Europe
contre une si étrange prétention, le roi Guillaume dé-
clarait que si la candidature Hohenzollern venait à se
reproduire, il ne consulterait que les circonstances.
L'agrandissement disproportionné d'une maison
royale, qui tendait à dominer directement ou indirec-
tement de la Baltique au détroit de Gibraltar, et du
Rhin'aux bouches du Danube, était un sujet d'in-
quiétudes pour la plupart des puissances de l'Europe :
— vn —
la France particulièrement avait le droit de s'en
préoccuper. Le gouvernement impérial, malgré ses
sympathies pour l'Espagne, ne pouvait laisser une
puissance étrangère essayer de relever le trône de
Charles-Quint, et mettre en péril les intérêts et l'hon-
neur de la France. La guerre était donc au fond des
choses depuis 1866, et l'orage éclata à propos de l'af-
faire Hohenzollern.
A ces réflexions tirées de l'ouvrage où M. L. Le Saint
retrace les événements de la guerre entre la France
et la Prusse, nous en joindrons quelques autres, em-
pruntées à une excellente brochure qu'un écrivain de
talent, M. F. L., a récemment publiée.
Lorsque, à travers les intrigues de la diplomatie, dit
M. L., on suit le cabinet de Berlin depuis le traité de
Villafranca jusqu'à la présentation du prince de Ho-
henzollern au trône d'Espagne ; quand on réfléchit
aux aventures qui ont précédé l'invasion duSchleswig-
Holstein, aux raisons qui ont causé la guerre de 1866
entre la Prusse et l'Autriche, aux conséquences que
M. de Bismark a su tirer de la victoire de Sadowa, on
voit s'accuser nettement la volonté de reconstituer,
au profit de la Prusse, l'unité de l'Allemagne et même
l'empire germanique, et l'on arrive à cette conclusion
que la guerre entre la Prusse et l'Allemagne était
inévitable, à moins que la France ne consentit à dé-
cheoir de sa grandeur.
Une nation peut décheoir sans avoir -été vaincue,
sans même qu'il y ait eu une guerre : il suffit pour
cela qu'une nation voisine s'agrandisse démesuré-
ment. Dès-lors l'équilibre est changé, et la prépondé-
rance passe de l'une à l'autre. La disproportion des
forces amenée par cet agrandissement place la pre-
mière nation, qui jusque-là avait été la plus puis-
— VIII —
santé, dans une sorte de dépendance morale de la se-
conde. La guerre, cet ultima ratio des peuples, apparait
menaçante chaque fois qu'une difficulté s'élève entre
elle et sa redoutable voisine ; sa politique devient plus
timide et son influence sur les affaires générales du
monde s'affaiblit insensiblement.
Il était impossible que la France, dont la prépondé-
rance en Europe remonte au cardinal de Richelieu et
s'est affirmée par des guerres gigantesques, oubliât à
ce point ses traditions politiques et militaires, et ac-
ceptât cette déchéance, sans tenter dans une lutte su-
prème la fortune des armes.
Cet inévitable résultat de l'unité italienne et de l'u-
nité germanique fut prévu par M. Thiers.
Le 3 mai 1866, quelques jours avant que la guerre
éclatât en Allemagne, après avoir, au Corps législatif,
exposé la politique du cabinet de Berlin, montré son
ambition croissante, et signalé le danger qu'entraîne-
rait pour nous la réalisation de ses espérances, il
s'écriait : « Non, cette politique ne peut être accueil-
lie par la France, et dût-elle être payée par un ac-
croissement de territoire, elle n'en serait que plus
honteuse, et nul ne verrait avec plaisir cette ex-
tension de frontière qui serait le prix de la grandeur
de la France. »
M. Thiers ne déduisait pas toutes les conséquences
de son raisonnement.
Il est évident, en effet, que si l'acceptation de la po-
litique prussienne était honteuse pour la France,
même avec un accroissement de territoire, la France
devait se trouver fatalement placée entre la guerre et
la honte, si le cabinet de Berlin atteignait le but qu'il
se proposait, et cela sans avoir obtenu la compensa-
— IX-
1.
tion que l'adresse de M. de Bismark faisait entrevoir
à l'empereur Napoléon.
Si donc la guerre était encore douteuse quand
M. Thiers prononça son discours, elle ne pouvait plus
l'être après la foudroyante campagne d'Allemagne et
l'énorme agrandissement de la Prusse. Un homme
l'avait, depuis longtemps, jugée inévitable, et, dès le
lendemain de Sadowa, il ne cessait d'accumuler les
moyens d'action et de préparer l'opinion publique, en
Allemagne, à ce redoutable choc : c'était M. de Bis-
mark. Intelligent et actif, rompu aux intrigues diplo-
matiques, couvrant du nom de nécessité politique les
actes les plus arbitraires, il voulait la grandeur de la
Prusse, et ne négligeait rien de ce qui pouvait lui
assurer le succès dans une lutte acharnée. C'était un
de ces hommes dont l'ambition égale l'audace, et qui
exécutent avec fermeté autant qu'ils se décident avec
promptitude.
Les événements ont montré quelle connaissance
avaient nos ennemis de nos forces et de nos ressour-
ces de toute nature, quelle étude approfondie ils
avaient faite de nos places de guerre, de nos voies de
communication, de nos lignes télégraphiques, et du
territoire sur lequel ils se proposaient d'opérer. Il a
été prouvé jusqu'à l'évidence qivîM. de Bismark avait
fait un art de l'espionnage : depuis plusieurs années,
peut-être même avant Sadowa, il avait couvert la
France de ses émissaires ; partout, dans nos ministè-
res, dans nos arsenaux, dans nos états-majors, dans
nos salons, et jusque dans l'entourage de l'Empereur,
il entretenait des intelligences.
Là ne se bornèrent pas les précautions et les prépa-
ratifs du cabinet prussien. Il militarisa et remplit de
haine contre la France les Etats de l'Allemagne que
I_X-
la victoire avait enchainés à sa politique il établit et
assura ses alliances ; il fit voyager des officiers d'état-
major dans toute l'Europe, pour suivra les manœu-
vres militaires et les comparer entre elles ; il envoya
des ingénieurs et des officiers d'artillerie jusqu'aux
Etats-Unis, afin d'expérimenter les terribles engins in-
ventés pendant la guerre de sécession; il créa un maté-
riel formidable et donna l'ordre d'étudier l'application
à la tactique militaire moderne d'une masse d'artillerie
à longue portée. Ce jour-là il donna des preuves
irréfutables de sa perspicacité, et il n'est pas possible
de nier que M. de Bismark eût depuis longtemps pré-
vu cette guerre, quand, durant plusieurs années,
toutes ses facultés semblaient concentrées sur cet
unique but. Et, pendant que le cabinet prussien ac-
complissait ces prodiges d'activité et de sagacité po-
litique, l'empereur Napoléon, abusé par M. de Bismark,
loin de croire à la guerre, paraissait ne pas supposer
que la Prusse pût se mesurer avec lui. On a peine à
comprendre l'aveuglement dont le gouvernement
français fit preuve pendant les quatre années qui pré-
cédèrent l'ouverture des hostilités.
La guerre avec la Prusse était populaire en France,
bien qu'après l'événement on ait voulu le nier. De-
puis longtemps chacune des deux nations voyait une
rivale dans l'autre ; depuis longtemps la presse et
même la poésie, dans les deux pays, avaient engagé
le'combat. Alfred de Musset avait répondu à la chan-
son de Becker par le Rhin Allemand e
Nous l'avons vu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?
- XI —
Nous l'avons vu, votre Rhin allemand,
Son sein porte une plaie ouverte,
Du jour où Condé triomphant
A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l'enfant.
Nous l'avons vu, votre Rhin allemand.
Si vous oubliez votre histoire,
Vos jeunes filles sûrement
En ont mieux gardé la mémoire ;
Elles nous ont versé votre petit vin blanc.
S'il est à vous, votre Rhin allemand,
Lavez-y donc votre livrée,
Mais parlez-en moins fierement.
Combien, au jour de la curée,
Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant ?
Qu'il coule en paix, votre Rhin-allemand;
Que vos cathédrales gothiques
S'y reflètent modestement ;
- - Mais craignez que vos airs bachiques
Ne réveillent les morts de leur repos sanglant 1
Le public accueillit avec enthousiasme ces strophes
patriotiques. Le bon sens des populations sentait con-
fusément qu'il s'agissait d'une question d'honneur
national, et quand la guerre fut décidée, quand sur-
tout le maréchal Lebœuf eut déclaré à la Chambre
que toutes les mesures étaient prises, toutes les éven-
tualités prévues, ce fut une explosion de joie, non-
seulement au Corps législatif et au Sénat, mais encore
dans la France entière.
Malheureusement le ministre de la guerre ne con-
- XII -
naissait pas nos ressources et s'illusionnait sur leur
importance. Dès le lendemain de la bataille de Reis-
choffen, quand il fallut organiser l'armée de Châlons,
les hommes et le matériel firent défaut, et il n'y avait
que trois jours que, les hostilités étaient commencées 1
Depuis quatre ans, la Prusse armait sur une échelle
immense, —toute la presse européenne était unanime
sur ce point, — et personne, parmi les ministres et
les députés, n'éprouvait le besoin de savoir quels
étaient les moyens d'action de la Prusse et quels
étaient les nôtres.
Une semblable -indifférence devait nécessairement
amener les malheurs qui nous ont frappés si cruelle-
ment. Le cœur saigne à raconter cette campagne qui
a commencé à Wissembourg et a terminé par la capi-
tulation de Paris. Tout le monde en connaît les pha-
ses, et il n'est personne qui ne se soit réprésenté bien
des fois, depuis ces catastrophes inouïes, les Prussiens
se dissimulant derrière des forêts, prêts à opérer par
masses et d'après un plan sûrement conçu; notre ar-
mée;inférieul'e en nombre, disséminée sur une ligne
de vingt-cinq lieues, sans plan arrêté, presque sans
commandement ; l'attaque soudaine, irrésistible des
troupes allemandes ; trois défaites successives écra-
sant l'armée française et la-partageant en deux tron-
çons qui ne devaient plus se rejoindre ! Et ces défaites
n'étaient que le prélude - de désastres plus terribles
encore !
Aujourd'hui, dit encore M. L., après la paix la plus
désastreuse qui nous ait jamais été imposée, au mi-
lieu du deuil de nos espérances et de notre gloire mi-
litaire, ce qui inspire de sérieuses inquiétudes, ce
sont les'symptômes de décadence et de dissolution
- sociale que les derniers événements ont mis en relief
— XIII —
parmi nous ; c'est là notre plus grand danger. La for-
tune de la guerre est mobile ; l'Europe n'est pas si so-
lidement assise, sa politique n'est pas tellement
exemple de complications, que la France, unie, réor-
ganisée, forlifiée par son humiliation même, ne puisse
un jour reconquérir ce que sa défaite lui a enlevé;
mais loin d'être en état d'engager une nouvelle lutte,
elle doit craindre que son unité et sa nationalité, déjà
menacées par des tentatives divisionnaires, ne péris-
sent dans les convulsions de l'anarchie, si elle ne se
hâte d'apporter de profondes réformes dans ses mœurs
et ses institutions.
HISTOIRE
DE LA GUERRE
ENTRE LA FRANCE ET LA PRUSSE.
Le maréchal Prim avait offert la couronne d'Espagne
à un prince de la famille Hohenzollern ; le prince l'a-
vait acceptée.
Cette nouvelle émut très vivement l'opinion publi-
que en France. Notre ministre des affaires étrangères,
M. de Gramont, eut à ce sujet une entrevue avec les
ambassadeurs de Prusse et d'Espagne; et, le 6 juillet, il
fit au Corps législatif une déclaration de laquelle il ré-
sultait que, quelles que fussent ses sympathies pour
l'Espagne, la France ne laisserait jamais une puis-
sance étrangère essayer de relever le trône de Char-
les-Quint, détruire à son détriment l'équilibre euro-
péen, et mettre en péril ses intérêts et son honneur.
Le 15, le Sénat et le Corps législatif reçurent simul-
tanément une communication qui exposait la situa-
tion et se terminait par une déclaration de guerre à
la Prusse. Cette résolution avait été précipitée par une
circulaire adressée aux agents prussiens à l'étranger,
dans laquelle le gouvernement du roi Guillaume con-
firmait une insulte subie par notre ambassadeur,
M. Benedetti, et où, refusant la renonciation du prince
de Hohenzollern, il lui rendait sa liberté d'accepter la
couronne d'Espagne.
La Chambre tint une séance de nuit. Elle vota une
loi qui accordait un crédit de 50 millions pour le mi-
nistre de la guerre, un projet de loi portant un crédit
de 16 millions pour la marine, l'appel de la garde na-
tionale mobile à l'activité, et la réduction au temps de
'- '3 - — 16 -
la guerre de l'engagement volontaire autorisé parla
loi de 1832. Les préparatifs furent aussitôt poussés
avec énergie, et les hommes de toutes les réserves
furent réunis sous les drapeaux. L'armée', comman-
dée par l'Empereur, devait former six corps, sous les
ordres des maréchaux Bazaine, Canrobert, Mac-Ma-
hon, et des généraux Douay, de Failly et Frossard ; le
général Bourbaki serait placé à la tète de la garde.
Plusieurs escadres opéreraient dans la Baltique, sous
la direction du vice-amiral Bouet-Willaumez. -
L'Empereur, dans une proclamation au peuple da-
tée du 13 juillet, fit connaître le but de la guerre et
les causes qui l'avaient amenée.
Un premier engagement eut lieu le 25, non loin de
Wissembourg, entre le 12e de chasseurs à cheval et
un régiment de uhlans ; un officier bavarois y fut tué;
deux autres furent faits prisonniers. L'Empereur partit
le 28, avec son fils, pour Metz, où allait être installé
le quartier-général ; il laissait à Saint-Cloud l'Impéra-
trice, nommée régente. Le soir même de son arrivée,
il adressa aussi à l'armée une proclamation, et son
mâle et vigoureux langage ne pouvait qu'ajouter à
l'élan des soldats.
Le 2 août, le corps du général Frossard, qui occu-
pait Saint-Avold, passa la frontière et attaqua les
Prussiens à Sarrebruck, en présence de l'Empereur
et du prince impérial. Nos troupes campèrent sur les
hauteurs qui dominent la ville. L'engagement, com-
mencé à onze heures, était terminé à une heure; à
quatre heures, l'Empereur et son fils étaient rentrés à
Metz. La nouvelle de cette victoire fut accueillie dans
tous les départements avec un vif plaisir. Mais la joie
qu'on en ressentit fut malheureusement atténuée quel-
ques jours après, par l'échec de Wissembourg. Le
b août, trois régiments de la division Douay (Abel) et.
une brigade de cavalerie légère furent surpris près de
celte ville par des forces considérables, massées dans
les bois qui bordent la Lauter; après avoir résisté
plusieurs heures au choc de l'ennemi, elles durent
se replier sur le col du Pigeonnier, qui c&mmande la
ligne de Bitche. Le général Douay avait été tué ; nous
— 17 —
avions perdu un de nos canons. Sept à huit mille
Français avaient eu affaire à deux corps d'armée dans
lesquels se trouvaient des troupes d'élite appartenant
à la garde prussienne. -'
Le 6 août, une double bataille fut livrée en même
temps à Forbach par le général Frossard, à Reischof-
fen par le maréchal de Mac-Mahon, et sur l'un et
l'autre point nous fûmes vaincus, écrasés par des
masses cinq ou six fois supérieures en nombre à nos
corps d'armée. Mais nous avions encore près de
deux cent-mille hommes disponibles, sans compter
nos réserves et la garde nationale mobile, et cette con-
sidération était de nature à ranimer la confiance. Le
duc de Magenta se replia sur Nancy, puis sur Châ-
lons. A partir de ce jour, ce fut le maréchal Bazaine
qui eut la direction des opérations. Un nouveau cabi-
net fut formé, avec le général de Palikao à la guerre
et M. Henri Chevreau à l'intérieur : l'un et l'autre dé-
ployèrent une activité qui releva les courages.
Le maréchal Bazaine se hâta de concentrer sous
Metz les corps des généraux Frossard, de - Failly et
Ladmiraudt, avec la garde. Le 14, il livra aux Prus-
siens le combat de Borny, à peu de distance de Metz,
et obtint l'avantage. Il les battit encore le 18 entre
Doncourt et Thionville : il avait devant lui le prince
Frédéric-Charles et le général Steinmetz; à huit heu-
res et demie, l'ennemi était refoulé de toute part.
Le 18, il y eut une nouvelle bataille, qui ne fut pas
moins heureuse pour nos armées. Les troupes alle-
mandes avaient été fort maltraitées dans les trois
rencontres. En-dehors des mouvements du maréchal
Bazaine, des opérations très importantes se prépa-
raient entre Châlons et Verdun, par suite de la mar-
che du prince Charles, qui, maitre de Nancy, s'avançait
sur Châlons.
Au lieu d'attendre le prince dans les plaines voisi-
nes de cette ville, le duc de Magenta conçut le plan
hardi de démasquer la capitale, qu'il couvrait, et de
réunir ses forces à. celles du maréchal Bazaine, dans
le but de détruire l'armée du prince Frédéric-Char-
les déjà entamée et celle du général Steinmetz. Les
- is -
deux maréchaux, après avoir achevé à Metz et dans
les environs l'œuvre si brillamment commencée, de-
vaient ensuite tomber sur le prince héritier, que Paris
saurait maintenir, protégé par les nouveaux soldats
de vingt-cinq à trente-cinq ans, qui étaient alors réu-
nis dans les dépôts : la position du prince, ayant de-
vant lui une ville qui ne se rendrait pas, sur ses flancs
et ses derrières des armées nombreuses, deviendrait
des plus critiques.
La situation de notre armée, d'après les dépêches
de Mézières, était très bonne à la suite des combats
du 14, du 16 et du 18 août, et l'espoir renaissait même
chez ceux qui étaient les plus enclins au décourage-
ment. Tous étaient convaincus que nos soldats, quoi-
que inférieurs aux Prussiens, allaient reprendre une
éclatante revanche des défaites de Wissembourg,
de Forbach et de Reischoffen. Quoi qu'il en fût, le
prince Charles venait de suspendre sa marche sur
Paris, et l'on en concluait que son intention était de
se porter dans la direction de Metz, pour appuyer les
corps de son cousin et du général Steinmetz, et em-
pêcher, s'il était possible, la jonction de Mac-Mahon
et de Bazaine. On fut quelques jours sans recevoir au-
cune nouvelle sérieuse concernant les opérations : on
apprit seulement que le maréchal Bazaine avait en-
core battu l'ennemi près de Metz, le 23 et le 24. Le 24
aussi, un corps prussien de huit à dix mille hommes
attaqua Verdun : après un combat très vif de trois
heures, pendant lequel plus de trois cents obus fu-
rent lancés sur la ville, l'ennemi, décimé par notre
artillerie, fut repoussé. La population avait été admi-
rable d'énergie et de patriotisme; monseigneur Hac-
quard fut frappé peu de temps après, sur la plate-
forme de l'église, où il agitait le drapeau parlemen-
taire.
Cependant le maréchal Mac-Mahon continuait son
mouvement, et l'on touchait à l'un de ces événements
qui s'inscrivent en sanglants caractères dans l'histoire
des peuples. L'heure approchait où des centaines de
mille hommes allaient se jeter dans la région du
Nord de la France, et l'on se demandait avec inquié-
— 19 —
tude quel allait être le résultat de cette bataille de
géants. Le maréchal Mac-Mahon avait franchi heu-
reusement les passages difficiles des Vosges, et il
n'avait plus devant lui que des routes exeellentes,
tandis que le prince royal était encore engagé dans
les défilés les plus âpres de l'Argonne : deux jours
de marche le séparaient du duc de Magenta.
Le maréchal Bizaine avait fait reculer le prince
Frédéric-Charles, le 26, à Courcelles, sur la route de
Metz à Saint-Avold, et dégagé la route de Metz à
Thionville. Le 30, Mac-Mahon atteignit Carignan.
Résolu à accomplir sa jonction avec Bazaine, il fran-
chit la Meuse et livra à l'armée prussienne une ba-
taille qui dura jusqu'à la nuit,-et à la fin de laquelle il
fut obligé de revenir sur la rive gauche pour empê-
cher les divisions de Failly d'être écrasées. Le 31,
la bataille recommença plus terrible encore, et, cette
fois, sur les deux rives de la Meuse le duc de Ma-
genta réussit à attirer l'ennemi dans l'angle redouta-
table dont Sédan occupe le soumet, et les Prussiens
s'enfuirent en désordre de l'autre côté du fleuve : ils
ne parvinrent à se reformer qu'à Villemontry, à qua-
tre ou cinq kilomètres en arrière de Mouzon. Nous
avions été victorieux, mais le lendemain, 1er septem-
bre, il n'en fut pas ainsi : après trois heures de lutte
héroïque soutenue par le maréchal de Mac-Mahon con-
tre trois cent mille hommes, quatre-vingt mille Fran-
çais furent faits prisonniers. Le général Wimpfen,
qui avait pris le commandement de l'armée en rem-
placement du maréchal, grièvement blessé, s'était vu
forcé de signer une capitulation. L'Empereur, consi-
dérant que la ville de Sédan pouvait tenir à peine deux
ou trois jours, et cela au prix de douloureux sacrifi-
ces, avait envoyé son épée au roi de Prusse, et était
lui-même prisonnier. Le roi Guillaume lui assignait
pour résidence le château de Willemsohë, près de
Cassel.
—«-< $§§ $>—O
-20 -
LA RÉPUBLIQUE.
(1870-1871.)
Consterné un moment par le désastre de Sédan,
Paris reprit vite possession de lui-même, et se dis-
posa à lutter avec vigueur contre l'ennemi. Le 4 sep-
tembre, la déchéance de l'Empereur fut votée par le
Corps législatif, et la République proclamée, à l'Hô-
tel-de-Ville, par les députés de la Seine, moins
M. Thiers. Les mêmes députés prirent en mains l'ad-
ministration des affaires et constituèrent un gouver-
nement de la défense nationale. Un nouveau minis-
tère fut créé, ayant pour chef le général Trochu. Le
Corps législatif fut dissous, le Sénat aboli, et M. Ju-
les Favre, ministre des affaires étrangères, adressa
aux agents diplomatiques de la France à l'étranger
une circulaire où, tout en affirmant le désir sincère
du gouvernement français de conclure la paix, il dé-
clarait qu'il n'acceplerail jamais des conditions humi-
liantes pour le pays. -
En attendant que les puissances étrangères fissent
connaître leurs intentions à notre égard, plusieurs
de nos places fortes refusaient courageusement de se
rendre. Toul, Bitche, Phalsbourg, Thionville, Mont-
médy, Verdun, Strasbourg, résistaient avec la plus
grande énergie. Strasbourg, particulièrement, dé-
fendu par le vaillant général Uhrich, soutint jus-
qu'au 27 septembre un siège meurtrier, et ce ne fut
qu'après avoir cruellement souffert que l'héroïque
cité consentit à recevoir une garnison allemande.
Quatre jours auparavant, Toul avait aussi été con-
traint de capituler. Laon fut également assiégé et
obligé d'ouvrir ses portes. La citadelle sauta au mo-
ment où l'ennemi y entrait, et il y eut des deux côtés
un certain nombre de victimes. La cause de cet évé-
nement n'a jamais été clairement expliquée : on l'at-
tribue généralement à un garde-magasin dont la tête
était exaltée et qui, sans ordre, aurait mis le feu aux
— 21 —
poudres. Les troupes du duc. de Meklembourg, en
quittant Laon, attaquèrent Soissons qui dut, à son tour,
se rendre, ainsi que La Fère, et plus tard Péronne et
d'autres places.
Depuis la bataille de Sédan, le maréchal Bazaine
était bloqué sous Metz, avec cent mille hommes, par
l'armée du prince Frédéric-Charles, et quels que fus-
sent ses efforts pour rompre le cercle qui le tenait
captif, il ne pouvait y réussir. Le roi de Prusse, ne
voyant rien à craindre de ce côté, marcha sur Paris,
qui se trouva bientôt investi. Une délégation du gou-
vernement se transporta à Tours, afin d'expédier de
là les affaires et de créer des armées sur les bords de
la Loire, à Lyon, dans le Nord et dans l'Ouest, pen-
dant qu'on achevait d'organiser la défense de la ca-
pitale. A partir, de ce moment, ce furent presque
journellement des engagements plus ou moins sé-
rieux entre les assiégés et les troupes allemandes,
dans lesquels les mobiles rivalisaient de courage avec
les régiments de ligne, sous les ordres des généraux
Vinoy et Ducrot. Le roi Guillaume et son fils, le
prince Charles, établirent leur quartier-général à
Versailles. Leur projet était de détacher de leur ar-
mée un corps considérable qui devait s'avancer sur
la Normandie pour y chercher des approvisionne-
ments. Les Prussiens occupaient déjà plus de vingt
de nos départements, et ils les avaient mis largement
à contribution. Ils avaient beau payer les denrées
dont ils s'emparaient, les habitants des villes où ils
laissaient des garnisons avaient à nourrir leurs sol-
dats, et c'était pour eux une lourde charge. De là
la nécessité pour l'ennemi de s'étendre au-delà du
territoire dont ils étaient maîtres vers le 13 octobre.
Il était temps que la province se levât enfin pour
arrêter les mouvements- des envahisseurs. et venir en
aide aux défenseurs de Paris. Partout les populations
semblaient disposées à prendre les armes, mais on
manquait d'un chef capable d'assurer la victoire. Le
ministre de l'intérieur, M. Gambetta, résolut de se
rendre à Tours pour travailler à l'organisation des
forces, et comme il n'y avait plus aucun moyen de
— 22 —
sortir de Paris, il monta dans un des ballons qui, de-
puis quelques semaines, faisaient le service de cour-
rier, et arriva, non sans péril, à Amiens ; d'Amiens il
atteignit Rouen par la voie ferrée, et arriva sain et
sauf auprès de ses collègues. On lui confia le minis-
tère de la guerre sans lui retirer celui de l'intérieur.
Les Prussiens investissaient la capitale, mais ils ne
se hâtaient pas de commencer le bombardement. La
garde nationale, impatientée devant ses murailles,
voulut marcher à l'ennemi : les troupes allemandes
perdirent sur toute la ceinture les positions qu'elles
occupaient depuis trois semaines, et reculèrent de
Saint-Cloud à Versailles. Cette bonne nouvelle fut
arrivée à Tours le 14, et transmise aussitôt dans les
provinces, où elle produisit la meilleure impression.
Orléans avait dû se rendre, après un combat acharné,
où les soldats de la légion étrangère avaientpresque
tous péri ; mais Saint-Quentin avait mis en déroute
les Prussiens, et l'on espérait que les villes importan-
tes suivraient son exemple. Le général Bourbaki ve-
nait d'arriver à Tours, et il allait prendre le comman-
dement de la région du nord, pendant que le maré-
chal Bazaine continuait d'infliger des pertes sensibles
aux sept corps d'armée qui le tenaient bloqué. Mais
le moment approchait où le maréchal et ses soldats,
ainsi que la garnison et les habitants de Metz, devaient
manquer de provisions. Presque tous les chevaux
avaient été mangés ; il ne restait plus que deux bat-
teries qui fussent attelées ; on était réduit dans la ville
à se nourrir de farine et d'eau : il fallut capituler.
Le général Boyer, aide-de-camp du maréchal, se
rendit auprès du roi de Prusse, à Versailles, et, le 27
octobre, à cinq heures du soir, les 100,000 hommes
qui campaient sous les murs de la place mirent bas
les armes, ainsi que les soldats de la garnison. Le
lendemain, le prince Frédéric-Charles fit son entrée
dans la ville. Cette nouvelle causa une douloureuse
impression ; les deux armées sur lesquelles nous
avions compté étaient prisonnières de guerre. -
Quelques jours après, le 31 octobre, une manifesta-
tion armée se porta à l'Hotel-de-Ville. M. Thiers - né-
— 23 —
gociait alors au quartier général prussien un armis-
tice, et les chefs du mouvement s'opposaient à ce
qu'il fût signé. Délivré par la garde nationale, le gé-
néral Trochu et ses collégues voulurent que la popu-
lation parisienne confirmât par un vote leur autorité.
Ce vote eut lieu le 3 novembre, et il fut ce que l'on
attendait : une majorité immense témoigna par un
oui significatif que la capitale avait confiance dans
ceux qui avaient accepté la mission d'organiser la
défense, et les affaires reprirent leur cours habituel.
M. Thiers avait consenti à se rendre à Londres et à
Saint-Pétersbourg, et de là à Vienne et à Florence,
pour tâcher d'obtenir une intervention des puissances
neutres. A son retour, il vit à Versailles le roi Guil-
laume et le comte de Bismark, avec qui il entra de
nouveau en négociation au sujet d'un armistice. On
apprit bientôt que cet armistice, proposé à l'effet d'é-
lire une assemblée constituante, était repoussé par le
gouvernement de la défense nationale ; la Prusse ne
consentait pas au ravitaillement de Paris pendant la
suspension d'armes, et n'acceptait qu'avec réserve la
participation au vote de l'Alsace et de la Lorraine. La
France entière approuva la résolution prise par le gou-
vernement, et, de toute part, on se prépara à pour-
suivre la lutte à outrance.
Un grand succès fut remporté presque aussitôt. Le 9
novembre, l'armée de la Loire, sous les ordres du gé-
néral d'Aurelles de Paladines, reprit Orléans, tombé
depuis plusieurs semaines au pouvoir des Allemands.
Plus de 10,000 hommes avaient été mis hors de com-
bat par nos soldats et nos mobiles, qui avaient fait
2,300 prisonniers, s'emparant en outre de deux ca-
nons, de vingt caissons, de fourgons nombreux et de
voitures d'approvisionnements. Cette victoire avait
pour résultat, non-seulement de délivrer une partie
du territoire envahi, mais encore de rapprocher no-
tre principale armée d'opération des armées qui ve-
naient d'être formées dans la capitale; l'effet moral
qu'elle produisit sur la population fut immense.
La fin de novembre arriva sans qu'il survint rien
d'extraordinaire. Paris commençait à étonner l'Europe
— 24 —
par son courage, et partout, dans les provinces, les
armements étaient activés avec une énergie qui sem-
blait de bon augure. Les derniers jours du mois et le
commencement de décembre furent signalés par des
faits d'une grande importance. Le 29 novembre, une
sortie de l'armée des assiégés fut dirigée contre la li-
gne d'investissement, sous les ordres des généraux
Trochu et Ducrot. Le général Ducrot passa la Marne,
et prit à l'ennemi quelques-unes de ses positions. Les
troupes rentrèrent aussitôt dans la ville, après avoir
fait subir aux Allemands des pertes sensibles. Pen-
dant ce temps-là, les Prussiens se faisaient battre à
Etrepagny, dans l'Eure, par le général Briant, qui
commandait à Rouen, et, devant Amiens, ils rencon-
traient une résistance qui les arrêtait plusieurs jours
dans leur marche sur cette ville; ils y entrèrent néan-
moins le 28. Le général Faidherbe, placé à la tête de
l'armée du Nord, au lieu du général Bourbaki, nom-
mé à un commandement au sud de la Loire, avait
donné l'ordre de battre en retraite, et d'attendre, pour
marcher de nouveau à l'ennemi, une occasion qu'il
devait bientôt faire naître.
Les Prussiens laissèrent dans Amiens une garnison
et s'avancèrent sur Rouen, où ils entrèrent sans coup
férir. Le général Briant, sur la déclaration du maire
que la ville n'était pas disposée à se défendre, s'était
retiré sur le Hâvre. Le général Manteuffel partagea
alors son armée en deux corps : l'un alla occuper
Evreux, l'autre se porta sur le Hâvre.
M. Gambetta, en annonçant à Tours la sortie de
l'armée de Paris, avait dit que de nouveaux efforts
ne tarderaient pas à être tentés par nos généraux con-
tre les troupes allemandes. Ce furent les Prussiens
qui, le 2 décembre, à la pointe du jour, se précipitè-
rent sur nous avec des forces considérables ; ils furent
obligés d'abandonner leurs positions; le lendemain
la lutte recommença, non moins ardente que la veille,
et nos soldats couchèrent sur le terrain qu'ils avaient
conquis. L'armée du général Ducrot bivouaqua, la
nuit du 4, dans les bois de Vincennes; le 5, elle passa
— 25 -
2
la Marne, et se concentra sur ce point, pour donner
suite à ses opérations.
Le but des généraux Ducrot et Trochu était de se
joindre àl'armée de la Loire. Le général d'Aurelles, qui
la commandait, essaya vainement de s'avancer d'Or-
léans dans la direction de Fontainebleau : il fut con-
traint de se replier et même d'abandonner Orléans,
oùl'ennemi entraune seconde fois. Le général Chanzy,
qui lui succéda, livra aux Prussiens, sur la rive droite
de la Loire, — pendant que le général Bourbaki, sur
la rive gauche, opposé au prince Frédéric-Charles,
barrait le chemin de B-ourges, - une suite de combats
dans lesquels nos soldats luttèrent valeureusement
contre ceux du duc de Meklembourg, et laissant ce
dernier s'emparer sucessivement des villes de Meung,
Beaugency, Blois et Tours, il gagna la forte position
de Maure. Il y arriva le21 décembre, et, appuyé sur le
camp de Gonlie, .il put se préparer à reprendre l'offen-
sive.
Cependant l'armée du Nord, après avoir repris La
Fère et Ham, s'avançait, par Corbie, sur Amiens.
A cette nouvelle, le général de Manteuffel, s'é-
loignant du Hâvre, se porta en toute hâte vers la
Somme avec une grande partie de ses forces. Une-
affaire. d'avant-garde eut lieu le 20, et nous fut favora-
ble. Le 23, une bataille fut livrée à Pont-Noyelles,
entre Corbie et Amiens, et, à la suite d'une canonnade
qui n'avait pas duré moins de sept heures, une charge
à la baïonnette de notre infanterie décida de la vic-
toire. Le général Faidherbe avait eu un cheval tué
sous lui. Deux jours après, nous repoussions, à Yve-
tot, un corps de dix-sept cents hommes, appartenant
aux troupes que Manteuffel avait - laissées en Nor-
mandie. -
Les sorties de l'armée de Paris se succédaient rapi-
dement ; celles qui furent opérées le 21, le 22 et le 29,
au nord-est et au sud de la place, coûtèrent à l'ennemi
des pertes sérieuses. L'un des points particulièrement
attaqués fut le Bourget, et la garde prussienne 7 per-
dit beaucoup de monde. Les généraux Trochu et Du-
crot, et l'amiral de La Roncière, se distinguèrent,
— 26 -
comme toujours, dans ces combats, par leurs talents
militaires et leur bravoure. Le' 27 les Allemands
commencèrent à bombarder le Mont-Avron; le fort fut
abandonné par les Français dans la nuit du 28'au29,
et l'ennemi s'y établit dans la journée. La semaine
suivante, le feu des batteries fut ouvert entre plu-
sieurs des forts de l'est et du sud ; les obus tombaient-
en grand nombre sur divers points de la ville; mais
le courage des assiégés, soutenu par le mâle langage
du général Trochu, ne faiblissait pas.
Le général Faidherbe, après la bataille du 23, s'était
retiré entre Arras et Douai, et occupait des positions
qui lui permettaient de donner un peu de repos à ses
troupes. Quelques jours après, il se porta de nouveau
en avant, et, le 2 et le 3 janvier, il en vint une seconde
fois aux mains avec Manteuffel, qui fut encore vaincu,
près de Bap,aume. Lçl9, les Allemands lui livrèrent
un combat acharné autour de Saint-Quentin. Les sol-
dats mirent bas jusqu'au soir; mais, dans la nuit, pour
leur épargner de plus longues fatigues, et aussi pour
que la ville ne subit pas un bombardement inutile, il
se retira et remonta dans le Nord. Le 22, l'ennemi
commença à bombarder Cambrai ; comme les canons
de marine dont la place était munie démontaient ses
pièces, il prij, le parti de se replier.
Cependant le général Chanzy s'était avancé jus-
qu'aux environs de Vendôme, à la tète de son armée
accrue d'une partie des troupes du camp de Goiilie.
Le duc 'de Meklembourg, trop faible pour lui ré-
sister, appela à son secours le prince Frédéric-Char-
less et une lutte terrible fut engagée le 10 et le 11 jan-
vier. Le général Chanzy, malgré les prodiges de va-
leur accomplis par ses soldats, dut se replier. Lea
Prussiens entrèrent au Mans le 12 l'armée française
était en retraite sur Laval et sur Alençon. Les Alle-
mands entrèrent aussi dans cette dernière ville.
De son côté, le général Bourbaki, ne voyant plus à
faire face au prince Frédéric-Charles, à qui il barrait
le chemin de Bourges, s'était porté en avant, en bat-
tant le général Werder, à Villersexel, près de Vesoul;
le 9 janvier, il l'avait contraint d'évacuer cette ville,
— 27 —
ainsi que Dijon, Gray et Lure. Le 15, il lui livra une
seconde bataille, après laquelle il entra dans Montbé-
liard. Son intention était de débloquer Belfort, une des
dernières places qui tinssent encore entre l'ennemi,
et peut-être d'aller délivrer nos prisonniers en Alle-
magne. Mais il dut reculer, le 17, devant la troupe de
'Vel'der, qui avait reçu des renforts, et il fut obligé
de revenir à son projet. Désespéré de cet échec, il re-
mit son commandement au général Clinchant, et se
retira en Suisse.
De nouvelles sorties des troupes de la capitale-eu-
rent lieu, dans le courant de janvier. La plus impor-
tante fut celle du 19. On se battit de onze heures du
matin à la tombée du jour, et le général Trochu s'a-
vança jusqu'à une lieue de Versailles; quoi qu'il en
soit, il ne crut pas qu'il fùt possible de rompre la li-
gne îilleinaïide, et il rentra le soir dans Paris. Le con-
seil de la défense confia alors au général Vinoy le
commandement en chef de l'armée; le général Trochu
conserva la piésidcncc du conseil, mais le titre et
les fonctions de gouverneur furent abolis.
Les trois armées de province, refoulées loin de la
capitale, ne pouvaient désormais vpnir au secours des
assiégés. Dans cette situation, et en présence de l'é-
puisement des vivres, le gouvernement de la défense
se décida à traiter avec le quartier-général de Ver-
sailles. Un armistice de trois semaines fut signé, le
28 janvier, par M. Jules Favre et le comte de Bismark.
L'armée de Paris mit bas les armes, à l'exception d'une
division et de la garde nationale sédentaire, qui res-
taient chargées de maintenir l'ordre, et, dès le 29, les
troupes allemandes prirent possession des forts. La
ville put se ravitailler, mais non dans les départe-
ments envahis. Une ligne de démarcation séparait les
positions des armées belligérantes. On procéda immé-
diatement à l'échange des prisonniers, et dans toute
ia France on s'occupa d'élire les représentants à une
Assemblée nationale qui devait discuter les condi-
tions de la paix. M. Gambetta, désapprouvant la
convention signée par M. Jules Favre, donna sa dé-
mission.
— 28 —
L'armistice ne concernait en rien l'armée de l'Est
et la ville de Belfort. Dijon fut repris par les Alle-
mands, et, le 1er février, ils attaquèrent les Français
dans les environs de Pontarlier. Nos troupes, moins
le 24e corps, qui parvint à s'échapper vers le sud, fu-
rent contraintes de passer en Suisse. M. de Bismark
consentait à laisser sortir librement la garnison de
Belfort, si la place était immédiatement remise aux
assiégeants; mais M. Jules Favre refusa d'accepter
cette proposition, et le siège fut poussé avec une nou-
velle vigueur. Le 14 février, le commandant, le colo-
nel Denfert, pour épargner des sacrifices inutiles, crut
devoir capituler : la garnison se retirait avec les hon-
neurs de la guerre, emportant ses armes, ses bagages,
les papiers et les archives.
L'Assemblée nationale se réunit le 12 février, à Bor-
deaux. M. Tiers, nommé chef du pouvoir exécutif,
après la démission des membres de la défense et celle
des ministres, forma un nouveau cabinet, et partit
ensuite avec MM. Jules Favre et Ernest Picard, char-
gés de l'assister dans les négociations qu'il allait ou-
vrir pour traiter de la paix. Une commission de quinze
membres élue par l'Assemblée les accompagnait; elle
devait suivre les négociations, donner son avis et
faire un rapport à la Chambre. Le 26, une proclama-
tion de M. Ernest Picard, ministre de l'intérieur, ap-
prit aux habitants de la capitale que l'armistice, déjà
prorogé, l'était une seconde fois jusqu'au 12 mars, et
que, pour racheter Belfort, M. Thiers avait été obligé
d'accorder à M. de Bismark l'entrée de 30,000 hommes
dans Paris. Le 1er mars, en effet, 30,000 Allemands
envahirent l'espace compris entre la Seine, la rue du
faubourg Saint-Honoré et la place de la Concorde ;
beaucoup furent logés dans le palais de l'Industrie.
La population se montra, dans cette circonstance, di-
gne de sa résistance héroïque les rues étaient déser-
tes, les maisons closes, les statues voilées, les dra-
peaux enveloppés d'un crêpe Les Allemands rentrè-
rent dans leurs campements le 3, après la ratification
par l'Assemblée des préliminaires de paix signés le
26 février à Versailles. Nous perdions l'Alsace moins
, — 29 -
Belfort, et, dans la Lorraine, Metz et deux arrondis-
sements. L'indemnité exigée était de cinq milliards,
payables en trois ans. Cinquante mille hommes occu-
peraient divers départements de l'Est, ainsi que la
citadelle -de Belfort et son territoire, jusqu'au paie-
ment des derniers milliards.
La ratification du traité devait avoir lieu à Bruxel-
les; le chef du pouvoir exécutif s'empressa de nom-
mer les diplomates qui avaient mission d'assister aux
conférences. En attendant cette ratiifcation, certaines
modifications furent apportées aux préliminaires de
paix, qui causèrent une vive satisfaction. L'adminis-
tration communale et départementale, la police, les
postes, les télégraphes étaient rendus à l'autorité
française ; les magistrats rentraient partout en fonc-
tions; le gouvernement se chargeait de verser les im-
pôts arriérés levés par l'ennemi, et d'entretenir les
troupes allemandes.
Le roi de Prusse et le prince Charles quittèrent la
France le 15 mars. Le prince Frédéric-Charles, dési-
gné pour commander le corps d'occupation, aurait
son quarlier-général à Reims ; le prince de Saxe, placé
sous ses ordres, établit sa résidence au château de
Compiègne.
L'Assemblée nationale avait décidé, le 10, qu'elle se
transporterait à Versailles, et qu'elle tiendrait le 20 sa
première séance dans cette ville. Le 17, le gouverne-
ment adressa aux habitants de Paris une proclama-
tion, où il annonçait qu'il était résolu à reprendre et
réintégrer dans les parcs de l'Etat les canons que des
rebelles détenaient contre tout droit et qu'ils avaient
établis sur les hauteurs de Montmartre et de Belleville.
La nuit suivante, des troupes cernèrent les deux
quartiers. Le lendemain, des artilleurs commençaient
à emmener les pièces, quand les gardes nationaux
les arrêtèrent. Une émeute éclata, les généraux Le-
comte et Thomas Clément furent lâchement fusillés ;
le soir, le comité central de Montmartre siégeait à
l'Hôtel-de-Ville. Le général Vinoy se replia sur Ver-
sailles avec les 40,000 hommes qu'il commandait, afin
de protéger l'Assemblée nationale et le gouverne-
— 30 -
ment, qui avait, tout entier, suivi M. Thiers à Ver-
sailles. Dans la séance du 20, l'Assemblée forma une
commission qui s'entendit avec le chef du pouvoir
exécutif au sujet des mesures à prendre dans les cir-
constances où l'on se trouvait. Quelques jours après,
elle adopta une proposition d'après laquelle les élec-
tions municipales auraient lieu au mois d'avril dans
toute la France ; mais le comité révolutionnaire y fit
procéder le 26 à Paris, et la Commune fut proclamée
le 28 dans la capitale.
Il était temps que le gouvernement agit contre les
rebelles. Le 2 avril, un combat s'engagea, à Courbe-
voie, entre quatre bataillons des insurgés et les trou-
pes de Versailles, commandées par le général Vinoy.
Les soldats s'emparèrent de toutes les positions occu-
pées par les fédérés : la caserne fut prise par les trou-
pes de marine, et la grande barricade par le 113e. La
barricade qui fermait l'entrée du port de Neuilly, fut
également enlevée, et les insurgés s'enfuirent précipi-
tamment, laissant un certain nombre de blessés, de
morts et de prisonniers. La lutte avait duré plus de
huit heures.
Le lendemain, les factieux sortirent de Paris en
grand nombre, et se portèrent sur Versailles, en plu-
sieurs colonnes, avec de l'artillerie. Ils furent mis en
déroute sur tous les points et subirent des pertes sen-
sibles. ,
L'armée était pleine d'enthousiasme : elle s'était
comportée admirablement et témoignait le désir d'en
finir avec des hommes dont la conduite, maintenant
dévoilée, révoltait tous les honnêtes gens. Les insur-
gés s'étaient portés en masse, les uns sur Nanterre,
Rueil et Bougival, d'autres sur Besons, Chatou et
Croissy, d'autres enfin sur Meudon et le Pelit-Bicètre.
Le canon du Mont-Valérien avait foudroyé leur
droite dès le matin, et ils avaient laissé, en fuyant, le
terrain couvert de leurs morts et de leurs blessés. Le
général Vinoy et l'amiral Pothuau assistaient à la ba-
taille. -
'Le 4, les insurgés éprouvèrent un nouvel échec; les
troupes enlevèrent avec beaucoup d'entrain la re-
— 31 —
doute de Châtillon, qu'ils occupaient. Plus de deux
mille prisonniers furent emmenés à Versailles, et
parmi eux Henri, chef de légion. L'un des plus ar-
dents agitateurs, Flourons. était au nombre des morts.
Dans l'intérieur de Paris, il n'y avait pas eu de com-
bats, mais la consternation cijJ. comité et de ses adhé-
rents était manifeste, et tout faisait espérer une pro-r
chaine et heureuse solution. Le 5, les Versaillais ache-
vèrent de couronner le plateau de Châtillon : le gou-
vernement, soigneux d'épargner le sang de l'armée,
ne voulut pas ordonner l'attaque des forts d'Issy et de
- Vanves ; ces forts devaient tomber, avec la capitale,
quand le moment serait venu.
En attendant, la Commune arrêtait à Paris monsei--
gneur- Darboy, l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine,
et près de trois cents prêtres, et elle enlevait des
églises les obj ets précieux. Elle décrétaitque toute per-
sonne prévenue de complicité avec le gouvernement
de Versailles serait incarcérée, et déclarait confisquer
les immeubles appartenant aux congrégations reli-
gieuses. Tous les citoyens de dix-sept à trente-cinq
ans avaient l'ordre de rejoindre les compagnies de
marche, dans lesquelles on les incorporait de force.
Le mot de Commune n'était pas autre chose que l'ex-
pression des instincts déréglés, des passions réfractai-
res qui s'attaquaient à l'unité séculaire de la France
comme à un obstacle: supression absolue de la li-
berté d'aller et de venir, et de toutes les libertés indi-
viduelles, espionnage et délation enpermancnce, con-
fiscation et vol avec effraction des caisses publiques,
arrestation et condamnation des honnêtes gens, élar-
gissement des condamnés, appel aux armes des repris
de justice, visites domiciliaires, réquisitions forcées,
pillages des entrepôts et des maisons de banque, spo-
liation à main armée, enrôlement forcé des citoyens
pour la guerre civile, prise d'otages, réhabilitation de
l'assassinat, exercice systématique du brigandage
sous toutes les formes, voilà ce que ce mot signi-
fiait.
Le. 6, on se battit de nouveau avec vigueur entre
Neuilly et Courbevoie. Le soir, les fédérés et les Ver-
— 32 —
saillais n'étaient séparés que par le pont de Neuilly.
La nuit suspendit le feu. Le 7, la division Montaudon
enleva le pont, malgré-l'ouvrage considérable qui
le défendait ; les insurgés avaient fait des pertes im-
menses.
Le maréchal de Mac-Mahon venait de recevoir le
commandement en chef de l'armée, mais il ne prit que
le 11 la direction des opérations. Le 8, de nombreux
, obus furent lancés sur le rond-point de l'Ârc-de-Triom-
phe, ainsi que sur le bois de Boulogne ; le lendemain
et les jours suivants, la lutte continua avec des alter-
natives diverses. Les fédérés, toutefois, perdaient du
terrain, et ils faisaient des préparatifs formidables
contre les troupes. D'un autre côté, le général de
Ladmirault prenait position vers le Mont-Valérien, et
le général de Cissey sur les hauteurs de Châtillon :
tout annonçait qu'on approchait du dénoûment.
Les journées des 12,13 et 14 ne furent signalées par
aucun événement important : une sortie de l'ennemi,
du côté de Châtillon, fut vigoureusement repoussée
parles Versaillais, et tandis que les insurgés consom-
maient en vain leurs munitions, une nombreuse ca-
valerie, se portant vers Juvisy et Choisy-le-Roi, les
privait des communications avec Orléans, de façon
qu'il ne leur en restait aucune avec la province. Le
château de Bécon fut enlevé, à la suite d'une' vive »
canonnade, par le colonel Davoust, de la division Mon-
taudon ; le 8, le régiment de gendarmes, sous les or-
dres du colonel Gremelin, se rendit. maître du village
de Colombes et repoussa au loin les insurgés. Dans la
matinée du 19, Asnières fut également emporté par
les Versaillais, sous la conduite du général de Mon-
taùdon - l'ennemi ne pouvait plus incommoder leur
établissement de Courbevoie.
Les jours suivants se passèrent en travaux du génie
et en concentrations de troupes. Les corps formés à
Cherbourg, Cambrai et Auxerre avec les prisonniers
revenus d'Allemagne, arrivèrent à Versailles, et s'y
firent remarquer par leur tenue à la fois sévère et
ferme : ils étaient placés sous le commandement des
généraux Douay et Clinchant. De petits combats
— 33 —
2.
livrés autour de Bagneux par les fédérés ne purent
empêcher le génie d'achever les travaux : les opéra-
tions actives allaient commencer. Le 25, en effet, trois
grandes lignes de batteries ouvrirent le feu sur les
forts d'Issy et de Vanves ; le lendemain, le fort d'Issy
était à peu près réduit au silence, et, dans la nuit, le
général Faron, avec cent marins et trois cents hommes
du Hoe) euleva la position des Moulineaux : les Ver-
saillais n'étaient plus qu'à huit cents mètres du fort.
Les travaux d'approche continuèrent le 27, le 28 et le
29 ; le 30, à onze heures du matin, les fédérés enclouè-
rent leurs pièces, et la plus grande partie de la gar-
nison rentra à Paris par la porte Vaugirard. Le fort,
accablé par le feu des Versaillais,.avait arboré le dra-
peau parlementaire et allait se rendre, quand un en-
voyé de la Commune, arrivant soudainement, empê-
cha les défenseurs de déposer les armes. La lutte re-
commença aussitôt. Dans la nuit du 1er au 2 mai, le
général La Mariouze emporta le château d'Issy, tan-
dis que le 22* de chasseurs enlevait à la baïonnette
la gare de Clamart : le fort était, par suite, presque
é de Paris. Pendant ic
entièrement investi et isolé de Paris. Pendant ce
temps-là, la Commune commettait des actes qui
étaient ceux du désespoir : elle arrêtait ses généraux
pour les fusiller,- et instituait un comité de salut pu-
blic, qui indignait tout le monde sans effrayer per-
sonne. Elle était évidemment au terme de son délire.
La nuit suivante, la division Lacretelle exécuta une
opération des plus hardies vers le Moulin-Saquet. Se
portant vigoureusement sur cette position, elle l'en-
leva, fittrois cents prisonniers et emmena huit pièces
de canon. Le reste de la troupe des fédérés s'enfuit,
laissant cent cinquante morts ou blessés sur le champ
de bataille. La nuit du 5 au 6 fut encore signalée par
un coup de main qui ne réussit pas moins que le pré-
cédent : les Versaillais s'emparèrent du chemin de
fer et du passage voûté qui le traverse; le redan où
s'abritait la garnison de Vanves tomba également en
leur pouvoir, avec une grande quantité" d'armes, de
munitions et de vivres; et le drapeau du 119e batail-
lon insurgé. 1
— 34 —
Tout indiquait que le moment décisif approchait. Il
avait fallu organiser soixante batteries volantes et à,
peu près autant de batteries de position; cette artille-
rie formidable, y compris la redoute de Montretout,
n'avait pu être réunie et installée en peu de temps.
Maintenant les artilleurs étaient à leur poste, et, au
premier signal, les forts du sud et les remparts al-
laient être exposés à un bombardement terrible. Les
précautions, du reste, étaient prises pour que les pro-
jectiles ne fussent dirigés que sur les positions forti-
fiées qu'occupait l'émeute.
On regardait la redoute de Montretout comme l'ou-
vrage.le plus considérable, peut-être, qu'eût-enregis-
tré l'histoire de l'artillerie. Placée au centre des posi-
tions, elle était la clef destinée à forcer le rempart.
Quatre-vingts pièces, dont les plus petites étaient
de 30 et les plus fortes de 48, composaient la batterie ;
elles avaient été empruntées aux ports et étaient en-
tretenues avec un soin scrupuleux par les marins qui
allaient les servir. La batterie avait deux étages : les
épaulements, fort épais, étaient à l'abri des obus; des
troncs d'arbres défendaient les casemates, pratiquées
de distance en distance.
Le 9, dans la matinée, le fort d'Issy, après huit
jours d'attaque, fut occupé par le 386 de ligne; on y
trouva beaucoup de munitions et d'artillerie. Le fort
de Vanves était dans un état qui ne lui permettait
guère de prolonger la résistance. Pendant la nuit, le
général Douay, après une vigoureuse canonnade de la
batterie de Montretout, avait passé la Seine et était
allé s'établir en avant de Boulogne; les soldats, char-
gés d'ouvrir les tranchées, n'étaient plus, à dix heures
du matin, qu'à trois cents mètres des murs.
Les négociations n'avaient pas abouti à Bruxelles.
MM. Jules Favre et Pouyer-Quertier partirent pour
Francfort, où se rendit, de son côté, M. de Bismark,
et, le 10 mai, la paix y fut définitivement conclue. Les
termes de payements étaient rapprochés.Les forts de
Paris, ainsi que les départements de l'Oise, de Seine-
et-Oise et de Seine-et-Marne ne seraient évacués que
quand le gouvernement allemand jugerait le rétablis-
— 35 —
setnent de l'ordre, tant en France que dans la capi-
taie, suffisant pour assurer l'exécution des engage-
ments contractés par nos plénipotentiaires, au plus
tard cependant à la fin de décembre, époque- où de-
vrait être opéré le versement du troisième demi-mil-
liard. Pour ce qui concernait la question de com-
merce, la Prusse était assimilée à la nation de l'Eu-
rope la plus civilisée. Relativement à la question de
délimitation des frontières, M. de Bismark consentait
à étendre le rayon de Belfort à quatre ou cinq kilo-
mètres : la France obtint un peu plus tard que ce ter-
ritoire fût élargi. C'était pour ainsi dire le couteau
sur la gorge, que MM. Jules Favre et Pouyer-Quer-
tier avaient donné leur signature : ils étaient placés
entre une acceptation pure et simple et une interven-
tion de la Prusse à Paris. L'ensemble du traité fut
adopté le 18, à Versailles, par 440 voix contre 98; les
ratifications en furent échangées le 20, à Francfort.
Pendant que les troupes ouvraient la tranchée dans
le bois de Boulogne, le corps du général de Cissey
accomplissait, du côté d'Issy, un fait d'armes très
remarquable. Le 12, à midi, des fusiliers marins, sou-
tenus par une compagnie de chasseurs à pied et des
partisans du 13° de ligp , occupèrent les maisons au
point où la route statistique rencontre la route de
Châtillon à, Montrouge, et coupèrent ainsi toute com-
munication entre les forts de Vanves et de Montrouge.
Quelques heures plus tard, le commandant Pontécou-
lant, avec un bataillon du 468 de ligne, enleva à la"
baïonnette le couvent des Oiseaux, à Issy. A la suite de
cette affaire, les insurgés abandonnèrent tous les
points qu'ils tenaient encore en-dehors de l'enceinte :
la nuit suivante, la prise du lycée de Vanves amena
les troupes à quelques centaines de mètres des murs.
Le 14, les Versaillais occupèrent le fort de Vanves,
évacué par les fédérés, qui baissèrent entre leurs
mains cinquante canons et huit mortiers. Le 18, deux
bataillons enlevèrent à la baïonnette la Grange-Ory
et la maison Plichon, près du fort de Montrouge ;
les troupes prirent aus.:,i un drapeau, mais elles du-
rent évacuer les positions acquises, trop exposées au
feu de l'ennemi.
— 30 —
La Commune avait décrété que la colonne Vendôme
serait abattue, ainsi que la maison de M. Thiers et la
chapelle expiatoire élevée à la mémoire de Louis XVI.
La colonne fut renversée le 16 mai ; la maison du chef
du pouvoir exécutif était elle-même à peu près rasée,
et le monument expiatoire n'allait pas tarder à dispa-
raître à son tour. -
L'entrée des Versaillais dans Paris était prévue pour
le 20 ou le 21. Dans la soirée du 21, la porte de Saint-
Cloud tomba sous le feu de leurs canons, et le géné-
ral Douay la franchit à la tête de sa division; les
corps des généraux Ladmirault et Clinchantse mirent
aussitôt en mouvement pour le suivre. Le 22, au point
du jour, l'armée occupait les portes de Saint-Glou4,
de Passy et d'Auteuil, ainsi que le Trocadéro. Les
fourneaux de mines que les fédérés avaient voulu.
établir dans les Catacombes n'avaient pu être qu'in-
suffisamment installés, par suite du manque de pou-
dre ; les gardes nationaux, d'ailleurs, refusaient de
travailler à une œuvre de destruction qui pouvait
causer la mort de leurs femmes et de leurs enfants. La
plupart des chefs, comme cela arrive d'habitude en
pareillè circonstance, avaient déjà pris la fuite. A
midi, les troupes étaient aux Champs-Elysés, au Tro-
cadéro, et l'on bombardait Montmartre. La nuit sui-
vante, les premières colonnes atteignirent le boule-
vard Saint-Michel. -
L'insurrection perdit beaucoup de terrain dans la
journée du 23. A midi, le drapeau tricolore flottait sur
la butte Montmartre et sur la gare du Nord; ces po-
sitions avaient été enlevées par les généraux Clin-
chant et Ladmirault. A deux heures, le général de
Cissey était établi de la gare Montparnasse à l'Ecole
militaire, et achevait de border la rive gauche de la
Seine jusqu'aux Tuileries. Les généraux Douay et
Vinoy enveloppaient les Tuileries, le Louvre, la place
Vendôme. Le général Clinchant, maître de l'Opéra,
de la gare Saint-Lazare et des Batignolles, venait
d'enlever la barricade de Clichy ; il était aussi au
pied de Montmartre, que le général Ladmirault avait
tourné avec deux divisions. Le général Montaudon
— 37 —
avait pris Neuilly, Levallois-Perret, et attaquait Saint-
Cloud. On s'était emparé,de cent cinq bouches à feu
et d'une foule de prisonniers. -
Le 25 au matin, le gouvernement était maître de
Paris, sauf une petite portion, qui ne pouvait tarder
à être occupée. Les Tuileries, la partie du ministère
des finances qui longe la rue de Rivoli, le palais du
quai d'Orsay, dans lequel siégeaient le conseil d'Etat
et la cour des comptes, avaient été incendiés par les
brigands sanguinaires dont la tyrannie opprimait de-
puis deux mois la capitale; mais de nombreuses
compagnies de pompiers étaient accourues des dépar- -
tements voisins, et la Banque n'avait pas été atteinte;
le Louvre et la Bibliothèque nationale avaient été
également garantis. Les insurgés ne tenaient plus
que dans quelques retranchements, où ils étaient cer-
nés; les rues étaient jonchées des cadavres des leurs,
et ils avaient laissé entre les mains des Versaillais
12,000 prisonniers. L'armée avait été admirable; grâce
à la sagesse des généraux, elle n'avait essuyé que
très peu de pertes.
Lajournée du 26 fut plus terrible encore que celle
de la veille. Le ministère des finances n'existait plus,
et la bibliothèque du Louvre était perdue : on avait
réussi à sauver l'ancien palais et la galerie moderne
consacrée au Musée. Il fallait ajouter à la liste des
bâtiments consumés, le Grenier d'abondance, le Pa-
lais de justice, la Préfecture de police, l'Hôtel-de-
Ville, la caserne du quai d'Orsay, la chancellerie de
la Légion-d'Honneur, la caisse des dépôts et consi-
gnations, les Gobelins, le Palais-Royal jusqu'à la gale-
rie d'Orléans, la prison de Mazas, l'église Saint-Eus-
tache, la gare de Lyon, la gare de l'Est, etc. L'es-
pace immense qui s'étend du. Point-du-Jour à Vin-
cennes et de Montmartre à Bicêtre, était couvert de
murailles abattues, d'hommes tués ou de mourants,
non par centaines, mais par milliers. Dans tous les
monuments incendiés, il y avait eu des dépôts de
pétrole et de mèches; presque partout le feu avait
été mis par des femmes. A neuf heures du soir, l'ar-
mée, à la suite d'une lutte épouvantable, n'avait plus
— 38 —
à prendre que Belleville. Il était expressément dé-
fendu de laisser sortir personne de la ville. Le nombre
des prisonniers, depuis le 21, s'élevait à environ
quarante mille. Les pompiers continuaient à arriver de
la province.
Le 27, il y eut comme un temps d'arrêt. Les soldats
avaient besoin Je repos, et il était urgent de prendre
certaines dispositions pour attaquer énergiquement
le dernier refuge des insurgés. Le soir, M. Thiers
adressa aux préfets la dépêche suivante :
« Nos troupes n'ont pas cessé de suivre l'insurrec-
tion pied à pied, lui enlevant chaque jour les positions
les plus importantes de la capitale, et lui faisant des
prisonniers, qui s'élèvent jusqu'à vingt-cinq mille, -
sans compter un nombre considérable de morts eL de
blessés.
» Dans cette marche, sagement calculée, nos géné-
raux et leur illustre chef ont voulu ménager nos bra-
ves soldats, qui n'auraient demandé qu'à enlever
au pas de course les obstacles qui leur étaient op-
posés. -
» Tandis que, au-dehors de l'enceinte, notre princi-
pal officier de cavalerie, le général duBarail, prenait
avec les troupes à cheval les forts de Montrouge, de
Bicètre et d'Ivry, et qu'au-dedans le corps de Cissey
exécutait les belles opérations qui nous ont procuré
toute la rive gauche, le général Vinoy, suivant le cours
de la Seine, s'est porté vers la place de la Bastille,
hérissée de retranchements formidables, a enlevé cette
-position avec la division Vergé, puis, avec les divisions
Bruat et Faron, s'est emparé du faubourg Saint-An-
toine jusqu'à là place du Trône.
» Il ne faut pas oublier dans cette opération le con -
cours efficace et brillant que notre flottille a donné
aux troupes du général Vinoy.
» Ces troupes ont, aujourd'hui même, enlevé une
\orte barricade au coin de l'avenue Philippe-Auguste
e de la rue de Montreuil.
» Elles ont pris position à l'est et au pied des hau-
teurs de Belleville, dernier asile de cette insurrection
qui .enfuyant, tire dans sa défaite la monstrueuse ven-
geance de l'incendie.
— 39 —
» En tournant vers l'est, le corps "ouay a suivi la
ligne des boulevards, appuyant sa droite à la place de
la Bastille, et sa gauche au cirque Napoléon.
» Le corps de Clinchant, venant se rallier à l'ouest
du corps de Ladmirault, a eu à vaincre auxMagasins-
Réunis une violente résistance, qu'il a vaillamment
surmontée. Enfin, le corps du général Ladmirault,
après avoir enlevé avec vigueur les gares du Nord et
de l'Est, s'est porté à La Villette et a pris position au
pied des Buttes-Chaumont. Ainsi, les deux tiers de
l'armée, après avoir conquis la riv3 droite, sont venus
se ranger au pied des hauteurs de Belleville, qu'ils
doivent attaquer demain matin.
» Pendant ces six jours de combats continuels, nos
soldats se sont montrés aussi énergiques qu'infatiJ
gables, et ont opéré de véritables prodiges, bien au-
trement méritoires de la part de ceux qui attaquent les
barricades que de ceux qui les défendent.
» Leurs chefs se sont montrés dignes de comman-
der à de tels hommes, et ont pleinement justifié le
vote que l'Assemblée leur a décrété. Après les quel-
ques heures de repos qu'ils prennent en ce moment,
ils termineront demain matin, sur les hauteurs de Bel-
leville, la glorieuse campagne qu'ils ont entreprise
contre les démagogues les plus odieux et les plus scé-
lérats que le monde ait vus, et leurs patriotiques ef-
forts méritent l'éternelle reconnaissance de la France
et de l'humanité.
» Du reste, ce n'est pas sans avoir fait des pertes
douloureuses que notre armée a rendu au pays de si
honorables services. Le nombre de nos morts et de
nos blessés n'est pas grand, mais les coups sont sen-
sibles.
» Ainsi, nous avons à regretter le général Leroy,
l'un des officiers les plus braves et les plus distingués
de nos armées. Le commandant Ségoyer, du 26° ba-
taillon de chasseurs à pied, s'étant trop avancé, a été
pris par des scélérats qui défendaient la Bastille, et,
sans respect des lois de la guerre, a été immédiate-
ment fusillé.
» Ce fait, du reste, concorde avec la conduite des
— 40 —
gens qui incendient nos villes et nos monuments, et
qui avaient réuni des liqueurs vénéneuses pour empoi-
sonner nos soldats presque instantanément. »
Le lendemain, une nouvelle dépêche de M. Thiers
apprit que l'insurrection était à peu près vaincue. Les
fédérés avaient été rejelés pendant la nuit à l'extré-
mité de l'enceinte, entre l'armée française et les Prus-
siens, qui leur avaient refusé le passage. « En entrant à
la Roquette, ajoutait le chef du pouvoir exécutif, nous
avons eu la consolation de sauver deux cent-soixante-
neuf otages qui allaient être fusillés. Mais, hélas ! les
scélérats auxquels nous sommes obligés d'arracher
Paris incendié et ensanglanté, avaient eu le temps
d'en fusiller soixante-quatre, parmi lesquels nous
avons la douleur d'annoncer que se trouvaient l'ar-
chevêque de Paris, l'abbé Deguerry, le meilleur des
hommes, le président Bonjean, et quantité æhommes
de bien et de mérite. » Le 28, à quatre heures de l'a-
près-midi, les soldats emportèrent la dernière posi-
tion occupée par les rebelles ; la reddition de Vincen-
nes, quelques- heures après, compléta la pacification
de la capitale.
Il fut aussitôt procédé au désarmement des habi-
tants; et un décret abolit la garde nationale à Paris et
rï,ns le département de la Seine. Les prisonniers les
plus notoirement compromis étaient fusillés sur-le-
champ ; les autres étaient emmenés à Versailles, d'où
on les transférait, pour la plupart, dans les ports de
Cherbourg, Brest, Lorient, Toulon, et dans les îles
voisines, en attendant qu'il fût statué sur leur sort. Le
maréchal de Mac-Mahon partagea la ville en quatre
grands commandements militaires, placés chacun sous
l'autorité d'un général de division, et, grâce à des
mesures sévères, la sécurité fut bientôt assurée. Dès
le 3 juin, on put entrer dans Paris et en sortir pres-
que aussi librement que dans les temps ordinaires.
Dès que le calme fut rétabli, les troupes allemandes
commencèrent leur mouvement de retraite, et cela à
la grande joie des populations ; car, bien que les sol-
dats fussent nourris depuis quelque temps par l'in-
tendance prussienne, aux frais du gouvernement fran-
-41-
çais, leur séjour ne laissait pas que d'être onéreux; il
fallait les loger, préparer leurs aliments et souvent
ajouter à ce qu'ils apportaient.
Dans la séance du 8 juiu, l'Assemblée nationale va-
lida l'élection du prince de Joinville et celle du duc
d'Aumale, élus, le premier dans la Manche et la Haute-
Marne, le second dans l'Oise. Elle abolit en même
temps les lois de proscription pour toutes les familles
qui avaient régné sur la France. Les deux princes
élus, pour ne point causer d'agitation, consentirent à
ne pas siéger provisoirement à la Chambre.
Le 20 juin, l'Assemblée vota un emprunt de deux
milliards : en moins de sept heures, les souscriptions
s'élevèrent au chiffre de plus de cinq milliards. Aus-
sitôt après le versement du premier demi-milliard,
trois départements furent évacués par les Prussiens.
Le second, demi-milial'd fut payé le 2 août, et le nom-
bre des troupes d'occupation ne fut plus que de cent
cinquante mille hommes.
Un certain nombre de députés avaient été nommés
dans plusieurs départements. Des élections complé-
mentaires eurent lieu le 2 juillet, et ce fut la liste des
républicains modérés qui l'emporta. Le 23, il y eut
encore des élections, à Paris et dans les communes
du département de la Seine, pourla formation intégrale
des conseils municipaux; les populaMons.se portèrent
avec peu d'empressement au scrutin, et il fallut voter
une seconde fois le dimanche suivant. Tous les élus
n'étaient pas précisément des hommes d'ordre.
Au moment où nous écrivons ces lignes, nul ne sait
encore quel sera le gouvernement de la France. Il de-
vient urgent qu'une convention soit faite, qui mette
fin à l'état de choses actuel et substitue le définitif au
provisoire. L'agriculture, le commerce, l'éducation, ont
besoin de pouvoir compter sur l'avenir ; la reprise des
affaires est à ce prix. Et puis le terriloire n'est pas
encore débarrassé des Allemands, la création de nou-
veaux impôts est devenue nécessaire : puissions-nous
tous comprendre que l'ordre et le travail seuls nous
affranchiront des difficultés qui nous pressent, et
ramèneront la sécurité sans laquelle le pays ne sau-
rait recouvrer sa prospérité d'autrefois 1
LA COMMUNE DÉVOILÉE.
Origine et Tendances de l'Internationale.
Jusqu'en 1848, le communisme n'était gure que lo
rêve d'une secte composée d'hommes excentriques
de France, d'Allemagne et d'Angleterre, à qui certes
l'instruction ne manquait pas, mais qui étaient le
jouet de leur imagination. En France, ce rêve devint
une croyance, et cette croyance prit racine dans les
classes ouvrières. Cependant on ne songeait pas en-
core à la réaliser ; cette tâche fut remise à une aXitro
époque. Après l'agitation révolutionnaire de 1848, on
parvint, à Londres, à ,réunir ces deux éléments : la
haine contre l'état de choses existant et le besoin
chimérique des classes ouvrières de se substituer à
ceux qui règnent et jouissent, pour dominer et jouir
à leur tour.
Charles Marx, juif de naissance, originaire de la
Prusse rhénane, se plaça à la tète d'une vaste conspi-
ration qui avait pour but de créer le communisme
pratique. Dès-lors cette secte d'abord latente et va-
gue, devint la plus puissante de toutes les sociétés
secrètes. Depuis plusieurs années, Londres abritait
— 43 —
une foule de proscrits, irrités des maux de l'exil;
Charles Marx eut le talent- d'exploiter ces haines et
de les organiser au profit de ses idées. Les proscrits
avaient des théories diverses, la plupart avec un ca-
chet séparatiste. Il s'agissait de trouver un levier uni-
versel qui pût être appliqué, et utilisé partout; le
mécontentement des travailleurs fut pour Marx ce
levier.
Il fonda une association secrète, affranchie de toute
idée de nationalité ou de gouvernement. Comprenant
- qu'il serait plus difficile de mener à bonne fin une
conspiration populariste qu'une conspiration univer-
selle, il s'efforça de ramasser, autant que possible, les
éléments d'irritation répandus dans tout le monde ci-
vilisé. Il ne parvint à gagner à sa cause que les esprits
les plus aigris et les plus décidés; mais c'étaient ceux
dont il pouvait le mieux tirer parti. C'est ainsi qu'il
composa son état-major. Il songea ensuite à former
une armée avec les travailleurs méconcents de tous
les p3ys. Pour y parvenir, il créa un système d'é-
missaires, d'agents voyageurs, d'agitateurs cachés ou
agissant ouvertement. Il y eut une direction centrale,
correspondant, par des ramifications ingénieuses, avec
tous les membres du corps. Ainsi naquit la Liguein-
temationale.
Son but est d'abolir la production capitaliste, c'est-
à-dire que les facteurs de la production doivent per-
dre le caractère de la fortune individuelle,-de la pro-
priété. Tous les éléments praducteurs, les choses, les
personnes, les talents, etc., doivent appartenir à tout
le monde ; les représentants de la Commune dirigent
l'emploi des forces et en réparlissent les produits en-
tre tous. Et comment la Commune se constitue-t-elle?
En formant de petites communautés d'ouvriers, qui,
en se réunissant, forment à leur tour des communes
plus grandes, ou même la communauté universelle-
Chaque commune est gouvernée par une sorte de dic-
tateur, et toutes les communautés réunies, par un
chef suprême qu'on pourrait appeler dictateur géné-
ral ; tous ces chefs sont créés par voie d'élection.
On voit que, pour arriver à l'abolition de la produc-
— 44 —
tion capitaliste, il faut que l'organisation sociale ac-
tuelle périsse, avec tous les principes qui lui servent
de base. Charles Marx pensait qu'il n'y avait qu'un
seul moyen de rendre possible l'exécution de son
plan : c'était une grande guerre. A la faveur du trou-
ble résultant nécessairement de la contrainte imposée
aux combattants, et de la stagnation des affaires, qui
amène le mécontentement, il pensait pouvoir, avec
son armée, s'emparer d'un ou de plusieurs des Etats
de l'Europe. Une fois que les travailleurs auraient
triomphé sur le continent, les ouvriers d'Angleterre
feraient aussitôt, de leur côté, leur révolution.
Il est remarquable que Marx, dans le livre qu'il pu-
blia sur le capital, il y a quelques années, parle
déjà du triomphe probable d'une révolution d'ou-
vriers. Il signale notamment l'esprit qui s'est ré-
pandu parmi les travailleurs anglais à la suite de la
guerre américaine, et il ajoute : « De même que l'in-
dépendance des colons d'Amérique a eu pour consé-
quence, au siècle dernier, la révolution française,
ainsi l'expropriation des possesseurs d'esclaves aura
pour conséquence, en Europe, l'expropriation des pos-
sesseurs de capitaux, x
- On ne peut douter que déjà, en 1866, Marx aurait
profité de la guerre austro-prussienne pour organi-
ser un soulèvement d'ouvriers, si elle n'avait cessé
rapidement. Il est certain, de plus, qu'il avait prévu
la guerre :-"anco-allemande, et qu'il se proposait d'en
profiter sur une large échelle, si les hostilités s'étaient
prolongées. Les événements eurent pour consé-
- quence d'exalter le soulèvement national en France
et au-delà du Rhin; l'atmosphère n'était point, par
suite, favorable à la propagation des passions socia-
les, et la ligue ne put commencer à agir que quand il
n'était plus temps. On voulut la faire triompher en
France et conserver le plus longtemps possible la
paix avec l'Allemagne. Quand il fut démontré que le
gouvernement siégeant à Versailles ne pouvait être
dompté ni par la voie diplomatique ni par les ar-
mes, la ligue résolut d'incendier Paris.
Avant de raconter les faits odieux qui se sont ac-
— 4b —
complis sous le règne de la Commune, nous croyons
devoir reproduire ici les éloquentes paroles pronon-
cées par M. le commandant-Gaveau, commissaire du
gouvernement près le 36 conseil de Versailles, à l'au--
dience du 22 août. Ce conseil, ainsi qu'on le sait, était
chargé de juger les chefs de l'insurrection qui avaient
pu être arrêtés. Voici -en quels termes s'exprimait
M. le commandant Gaveau au début de son remarqua-
ble réquisitoire :
« Après une guerre désastreuse, commencée dans les
conditions les plus défavorables, et poursuivie avec
l'acharllement du désespoir, la France épuisée s'était
vue obligée de conclure la paix. Jamais pareille hu-
miliation, jamais pareil sacrifice ne nous avait été
imposé. Il avait fallu consentir à abandonner au vain-
queur les deux provinces réputées justement les plus
patriotiques, celles qui avaient montré le plus d'a-
mour et de dévouement pour la patrie ; se résoudre à
une occupation du sol national et au paiement d'une
indemnité de cinq milliards. On pouvait donc croire
que ces malheurs épouvantables, sévères châtiments
de nos fautes, seraient pour nous un haut enseigne-
ment et qu'ils auraient un effet salutaire sur la régé-
nération du pays.
» Des élections sages avaient envoyé à la Chambre
des députés désireux de mettre un terme aux maux
de la patrie, en y ramenant la paix et l'ordre, de réor-
ganiser l'armée et tous les services publics. Un hom-
me illustre, un grand citoyen en qui la France et
l'Europe mettaient toute leur confiance, avait reçu de
l'Assemblée nationale le pouvoir de gouverner l'Etat.
On discutait une loi tendant à doter Paris d'un con-
seil municipal librement élu, mesure devant la-
quelle avaient reculé tous les gouvernements. C'était
l'heure, pour tout homme de cœur, d'oublier ses in-
térêts particuliers pour ne songer qu'à la patrie, à
cette grande France aujourd'hui sanglante et muti-
lée. Eh bien ! c'était l'heure que guettaient des con-
jurés pour porter le coup mortel à leur pays, pour
achever l'oeuvre des Prussiens et jeter la France au
fond de l'abime d'où elle sortait à peine.
— 46 —
» Ces hommes furent des parricides. Membres ou
adeptes de l'Internationaie, ils avaient juré haine au
présent; déclassés, envieux de toute supéAioriLé, ils
voulaient à tout jjrix le renversement de l'ordre exis-
tant, pour jouir à leur tour du pouvoir.
» Ce sont les hommes du 31 octobre, du 22 janvier,
lâches devant ledanger, refusant, leur concours pour
combattre l'ennemi, avides de saisir le moment pour
abattre le gouvernement.
» Ce sont ces hommes qui ont le plus compromis la
défense de Paris, qui ont amené les hontes du
18 mars.
» Orateurs de clubs, il nous avaient audacieusement
exposé, l'an-dernier, dans les réunions publiques, le
programme qu'ils viennent d'accomplir.
» Le gouvernement d'alors avait cru sans doute que
l'opinion publique suffirait pour faire justice de leurs
odieuses prétentions, quand il eût dû se hâter de leur
fermer toute voie de propagande. L'appel qu'ils firent
alors aux mauvaises passions fut malheureusement
trop bien entendu.
» Je ne ferai pas l'histoire de cette insurrection à
jamais détestable ; j'en signalerai seulement les suites
fatales.
» Cette insurrection a seméla défiance et le désordre
dans plusieurs départements, et provoqué des troubles
dans certaines villes. Elle a accru îles ruines et les
défaites de la guerre. Neuilly, Asnières, Courbevoie
et tant d'autres centres de population ne sont plus
que des ruines.
» Acteur dans le drame de deux mois qui s'est passé
devant Paris, j'ai pu apprécier la féroeilé des bandes
raccolées par des hommes qui n'avaientd'autrebut que
la destruction et le pillage. <'
» Prêts, d'ailleurs, à pactiser avecles Prussiens, sen-
tant leur ruine prochaine, ils ont poussé le vanda-
lisme jusqu'à décréter la destruction de la colonne
Vendôme, vivant souvenir de vingt années de gloire
et de triomphes, devenu plus précieux après de si
cruels désastres.
» Ils ont voté la destruction de la maison de l'émi-
— 47 — •
nent homme d'Etat qui, n'ayant pu, malgré ses sages
pressentiments; arrêter la France sur li pente fatale
où elle s'était précipitée, venait de la sauver du plus
grand péril qui puisse menacer une nation, de l'anar-
chie.
» Enfin, se voyant vaincus, ces hommes imaginèrent
le plan le plus odieux de vengeance et de dévasta-
tion, -et ils trouvèrent des misérables pour l'exécuter.
» Les otages, qu'ils avaient pris parmi les citoyens les
plus respectables, furent massacrés; la grande cité,
objet d'envie pour le monde entier, fut livrée à l'in-
cendie, les monuments qui faisaient sa gloire furent
consumés, -
» Et où se trouvaient en ce moment suprême ces
hommes qui avaient organisé, dirigé l'insurrection?
Après avoir promis de mourir aux barricades, ils s'oc-
cupaient de faire une retraite prudente, Bmportant
le fruit de leurs rapines et de leurs déprédations.
- » Des quatre-vingts membres de la Commune et des
quarante membres du Comité central, un très petit
nombre est resté sur la brèche; la grande majorité a
fui à l'étranger ou a cherché asile dans la ville même
qu'ils avaient vouée à la destruction. A part un ou
deux, pris les armes à la main, aucun n'a eu le cou-
rage de chercher la mort dans la lutte. »
M. le commissaire du gouvernement rappelle en-
suite, en quelques mots, la part de responsabilité qui
revient, dans l'insurrection du 18 mars, à l'Interna-
tionale, au Comité central et à la Commune.
Constituée à Londres en 1864, l'association interna-
tionale établit en 1865 un centre à Paris. D'autres cen-
tres sont créés en France, et elle a bientôt ses orga-
nes, ses progrès, ses n^mifestes. Elle veut la révolu-
tion sociale, c'est-à-dire la destruction complète des
institutions actuelles; plus de gouvernement, plus
d'armée, plus de religion, abolitiondu droit d'héré-
dité, abolition du mariage.
L'alliance ne tarda pas à se faire entre l'Internatio-
nal et le parti révolutionnaire. Un grand nombre de
membres alliés se trouvaient dans Paris bloqué. Ils
profitèrent de tous les moyens pour amener le moment
— 48 —
favorable à leurs projets anarchiques; ils cherchèrent
des chefs dans la garde nationale, des comités se for-
mèrent dans chaque bataillon, et leurs délégués cons-
tituèrent le Comité central, qui :déclara la guerre au
gouvernement du 18 mars. -
Le conseil prononça la sentence des accusés dans la
séance du 4 septembre. Il avait eu à résoudre pour
chacun les questions suivantes : 1° Attentat contre le
gouvernement ; 2° Excitation à la guerre civile ; 3° Le-
vée de troupes sans ordre ni autorisation de l'autorité
légitime; 4° Usurpation de titres et fonctions; 5° Com-
plicité d'assassinats ; 6° Complicité d'incendie d'édifi-
ces publics et lieux habités ; 7° Complicité dans la
destruction de propriétés particulières; 8° Complicité
dans la destruction de monuments publics ; 9° Fabri-
cation d'armes prohibées par la loi; 10° Embauchage;
11° Soustraction de deniers publics; 12° Commande-
ment d'une troupe armée, pris sans droit ni motif lé-
gitime ; 13° Soustraction d'actes et de titres dont il
était dépositaire; 14° Vols de papiers à l'aide de vio-
lences et en alléguant un-faux ordre de l'autorité;
43° Bris de scellés et vol de papiers publics.
La délibération avait duré plus de douze heures.
Au milieu d'un silence profond, M. le président pro-
nonça l'arrêt, pour lequel le conseil avait été unanime,
et dont voici le dispositif :
Ferré, mort ; — Assi, déportation dans une enceinte
fortifiée ; — Urbain, travaux forcés à perpétuité ; —
Billioray, déportation dans une enceinte fortifiée; —
Jourdej déportation simple ; — Trinquet, travaux for-
cés à perpétuité ; — Champy, déportation dans une
enceinte fortifiée ; — Régère, même peine; — Lullier,
mort; — Rastoul, déportation simple; — Paschal
Gïousset, déportation dans une enceinte fortifiée; -
Verdure, même peine ; — Ferrât, même peine ; — De-
camps, acquitté; — Clément, trois mois de prison; —
Courbet, six mois de prison, 500 francs d'amende; —
Parent, acquitté.
Tous les accusés étaient condamnés solidairement
aux frais envers l'Etat.

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