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Histoire de Napoléon, sa naissance, ses progrès, ses victoires, son élévation et sa chute, sa captivité à Sainte-Hélène, ce que deviendra sa mémoire, par P. Colau

De
362 pages
Masson et Yonet (Paris). 1828. In-12, IV-356 p..
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HISTOIRE
DE
NAPOLÉON.
SENLIS, IMPRIMERIE DE TREMBLAY.
AVANT-PROPOS.
L'Interêt et les opinions qui divisent
les hommes, les passions qui les agi-
tent, ont pu faire porter des jugemens
divers sur les événemens du règne de
Napoléon, dont chaque historien in-
terprète et explique à sa manière les
causes dont plusieurs échappent en-
core à beaucoup de contemporains.
Cependant , la curiosité publique
semble s'accroître en raison des dif-
ficultés qu'éprouvent les lecteurs
d'une certaine classe à se procurer
des ouvrages que le grand nombre de
volumes dont ils se composent rend
très-chers ; et de cette manière des
II AVANT-PROPOS.
hommes estimables, obligés dé comp-
ter avec eux-mêmes, en sont privés.
C'est pour obvier, autant que pos-
sible , à cet inconvénient, qu'après
avoir consulté les écrivains les plus
recommandables, ceux dont la véra-
cité et l'impartialité ne sont point
suspectes ; ceux enfin qui, par leur
position sociale , ont pu jouer un
rôle dans le grand drame politique,
ou du moins ont approché le plus
près du théâtre où il s'exécutait ; c'est
après avoir consulté, disons-nous,
les documens les plus certains, que
nous offrons à la classe la moins fa-
vorisée de la fortune, nôtre HISTOIRE
DE NAPOLÉON , exposé rapide, mais
exact des événemens qui, sous l'in-
fluence du personnage le plus extra-
ordinaire, ont agité l'Europe pendant
un quart de siècle.
AVANT-PROPOS. III
Dans cet exposé , on ne trouvera
point de ces longues dissertations qui
atteignent rarement le but que l'au-
teur s'est proposé, de ces réflexions
qui ne plaisent qu'à ceux qui parta-
gent l'opinion qui les a fait naître,
de ces détails de stratégie qui en-
nuient bientôt ceux dont la vocation
n'est pas toute militaire (1), mais rien
de ce qui peut exciter l'intérêt général
n'y sera omis 5 et c'est principalement
sous ce dernier rapport que nous es-
pérons voir ce résumé de l'Histoire de
Napoléon , accueilli du public d'une
manière favorable.
(1) Nous avons cru cependant devoir entrer dans
quelques détails sur quelques-uns de ces hauts faits
d'armes qui ont placé au premier rang la gloire mi-
litaire de la France.
SOMMAIRES.
PREMIÈRE PARTIE.
NAPOLÉON enfant, écolier, sous-lieutenant, général ;
sa valeur, ses exploits d'Italie et d'Egypte, Lodi,
Arcole, les Pyramides ; son génie et sa fortune.
Révolution du 18 brumaire.
DEUXIÈME PARTIE.
NAPOLÉON premier Consul. Passage du Saint-Bernard;
bataille de Marengo ; Italie reconquise ; ennemis
de la France contraints de faire la paix; machine
infernale; concordat; partis réduits au silence ;
république n'existant plus que de nom; conspira-
tion de Pichegru, George, Moreau, etc. ; mort du
duc d'Enghien.
TROISIÈME PARTIE.
NAPOLÉON Empereur, et roi d'Italie; sa clémence;
se fait sacrer par le Pape ; dicte des lois à tous les
rois de l'Europe, vaincus par les armes de la
France ; fait prononcer l'acte de sou divorce avec
IV SOMMAIRES.
Joséphine, pour épouser Marie-Louise, fille de
l'empereur d'Autriche; fait asseoir ses frères sur,.
les trônes de Naples , d'Espagne, de Hollande et
de Hanovre ; naissance du roi de Rome ; guerres
d'Espagne , de Russie, de Saxe et de France ; ba-
taille de Paris,
QUATRIÈME PARTIE.
PREMIÈRE abdication; adieux de Fontainebleau;
Napaléon à l'île d'Elbe ; événemens du 20 mars qui
le replace sur le trône ; champ de Mai ; désastre
de Waterloo ; la garde meurt, elle ne se rend pas ;
les alliés encore une fois à Paris; seconde abdica-
tion; lettre au régent d'Angleterre; Napoléon à
Sainte Hélène ; mauvais traitemens qu'il essuya
dans sa captivité ; son courage élevé au-dessus du
malheur ; sa mort ; ce que deviendra sa mémoire.
FIN DES SOMMAIRES.
HISTOIRE
DE
NAPOLEON
PREMIÈRE PARTIE.
SOMMAIRE.
NAPOLEON enfant, écolier, sous-lieutenant, général; sa
valeur, ses exploits d'Italie et d'Egypte, Lodi, Arcole,
les Pyramides. Son génie et sa fortune ; révolution du
18 brumaire.
NAPOLÉON BONAPARTE, connu sim-
plement d'abord, et devenu célèbre sous le
deuxième de ces noms, naquit en 1769, à
Ajaccio, petite ville de Corse, d'une famille
2 HISTOIRE DE NAPOLEON.
noble, mais pauvre, originaire la Toscane.
Charles Bonaparte, son père, avait été l'un
des trois députés de la noblesse Corse, qui,
en 1778, portèrent à Versailles l'hommage
de cette île, soumise depuis dix ans à la
France. Le fameux Paoli fut son parrain.
En 1777 le comte de Marboeuf, gouver-
neur de l'île, qui, dit-on, rendait des soins
assidus à la mère du jeune Napoléon, femme
intéressante et belle, le fit placer, par l'in-
tervention du maréchal de Ségur, ministre
de la guerre, à l'école de Brienne, en Cham-
pagne.
Bonaparte n'était point un enfant ordi-
naire. À l'âge bit l'on est volage, inattentif,
étourdi, il était réservé, sombre, peu fami-
lier; il n'eut point ce qu'on appelle d'amis de
collège : la folle gaîté de ses camarades l'im-
portunait, et il avait le courage, qui n'était
pas sans danger, de de paraître au milieu
d'eux que comme un maître qui commande.
Il croyait déjà sentir sa supériorité. L'amour
de l'indépendance perçait dans toutes ses ac-
tions. On le plaisantait sur la réunion de la
Corse, sa patrie, à la monarchie française :
« J'espère, répliqua-t-il avec indignation,
être un jour en état de la rendre à la liberté.»
Le désir d'apprendre devint en lui une
passion, et l'étude un besoin, il prit peu de
HISTOIRE DE NAPOLEON. 3
goût à la langue latine, mais l'histoire excita
son enthousiasme, est il concentra toute, son,
attention sur ces sciences qui devaient être
les instrumens de sa renommée: les mathé-
mathiques, les fortifications, l'art d'attaquer
les planes. Il dévorait les livres de tous
genres qui traitent de ces objets. Chaque
élève avait à sa disposition une portion de
terrain à cultiver ; Bonaparte se fit céder
deux parts qui avoisinaient son petit do-
maine, et là, paisible propriétaire, il s'oc-
cupa d'en rendre l'accés difficile, et employa
l'argent de ses menus plaisirs à l'entourer
d'une forte palissade. Cette retraite, enve-
loppée d'arbres qu'il cultivait lui-même, avec
soin, était devenue un véritable ermitage.
Les camarades, souvent indiscrets et curieux,
étaient vigoureusement repousses à coups
de poings, ils le furent un jour à coups de
pioche. Les maîtres qui ne voyaient dans
cette conduite qu'une morosité bizarre, le
mortifièrent et le punirent : il souffrit tout
avec le silence du dédain, et n'en fut que
plus fidèle à sa chère solitude.
Les élèves étaient organisés militairement;
ils formaient un. petit bataillon qui avait sont
colonel et ses officiers, décorés, des marques,
distinctives en usage. Bonaparte, était capi-
taine d'une des compagnies. Un conseil de
4 HISTOIRE DE NAPOLEON.
guerre en forme le déclare indigne de com-
mander ses camarades, le renvoie à la der-
nière place, le dégrade et le fait dépouiller
de ses décorations : ceux qui l'humiliaient
ainsi avaient-ils le pressentiment, qu'après
avoir parcouru l'Europe en triomphateur et
conduit à la victoire la plus belle armée de
l'univers, il se verrait d'abord réduit à échan-
ger l'empire de la France contre un rocher
de la Méditerranée, et serait conduit ensuite,
pour y finir ses jours, sur un volcan éteint
de la mer Atlantique. Il entendit ce ridicule
arrêt avec autant d'indifférence qu'il entendit
depuis le décret du sénat qui lui enlevait la
couronne.
La persécution qu'il venait d'éprouver
était injuste : la résignation qu'il montra, et
la générosité naturelle à la jeunesse, lui firent
bientôt regagner l'amitié de ses camarades:
il devint par reconnaissance plus sociable
avec eux, et leur proposa un jeu nouveau
dont le caractère indiquait déjà la trempe de
son esprit. Il leur fit représenter les jeux
olympiques et ceux du cirque. C'est lui qui
dirigeait ces nouveaux Grecs et ces fiers Ro-
mains : mais l'ardeur de la jeunesse convertit
bientôt ces jeux en véritables batailles; les
pierres devinrent des armes, et il en résulta
HISTOIRE DE NAPOLEON 5
des blessures assez graves. Le petit général
fut grondé, et le jeu défendu.
Bonaparte se renferma de nouveau dans
son ermitage jusqu'au moment où la neige,
abondante cette année, vint fournir l'occa-
sion d'ouvrir une nouvelle campagne. Bona-
parte brûlait d'envie de mettre, en pratique
ce qu'il avait appris de l'art des fortifications ;
il fit élever, dans la cour de l'école, des re-
doutes, des forts, des retranchemens de
neige : ces travaux furent exécutés sous sa
direction avec tant de précision et d'intelli-
gence, que tout Brienne et les environs vin-
rent les admirer en foule. Les combats com-
mencèrent, et les boulets de neige, moins
dangereux que ceux de Marengo et d'Aus
terlitz, volèrent de l'une à l'autre année :
c'est dans ces jeux que son adresse et
son courage se développèrent, et qu'il fit
l'apprentissage d'un art dont les progrès lui
ont fait donner le titre de premier capitaine
du monde, titre que ses revers n'ont pu lui
ravir. Mais bientôt le soleil du printems vint
fondre les bastions et les armes des guerriers
de Brienne.
La franchise du caractère de Bonaparte
ne se ployait devant aucune considération;
car le jour de sa confirmation, il répondit à
l'archevêque qui confirmait les élèves de l'é-
1.
6 HISTOIRE DE NAPOLEON.
cole, et qui, suivant l'usage, lui demandait
son nom de batême : « Je me nomme Napo-
léon. » Alors, le grand-vicaire ayant dit au
prélat, je ne connais point ce saint-là; par-
bleu ! je le crois-bien, répond avec assurance
Bonaparte, c'est un saint Corse.
Les traits, les répliques et les aperçus qui
lui échappaient dans les premières années de
sa vie étonnèrent plus d'une fois ses profes-
seurs, et déterminèrent l'un d'eux, dans le
compte annuel qu'il rendait de ses élèves, à
ajouter la note suivante au nom de Bona-
parte : « Corse de nation et de caractère, ce
jeune homme ira loin s'il est favorisé par les
circonstances. »
Bonaparte avait quatorze ans lorsqu'on fit
un jour devant lui l'éloge du vicomte de Tu-
renne. Une dame de la compagnie ayant
ajouté : « Oui, c'était un grand homme, mais
je l'aimerais mieux s'il n'eût pas brûlé le Pa-
latinat. » — «Qu'importe, reprit-il vive-
ment, si cet incendie était nécessaire à ses
desseins. »
En 1784, Bonaparte fut jugé digne d'être
compris dans la promotion des élèves que
l'on fit passer de l'école militaire de Brienne
à celle de Paris. Il subit en 1783 des exa-
mens sur toutes les parties de l'art auquel il
se destinait. Ces examens qui avaient été
HISTOIRE DE NAPOLEON. 7
très-brillans , furent immédiatement suivis
de sa nomination à une sous-lieutenance au
régiment de la Fère, artillerie, alors en gar-
nison à Grenoble.
Bientôt se manifestèrent les premiers
symptômes de la révolution. Bonaparte, pré-
paré par l'éducation qu'il s'était en partie
donnée lui-même, devait en adopter les
principes avec enthousiasme; c'est ce qu'il
fit. Il se prononça ouvertement pour elle,
quoiqu'il fût dangereux de le faire alors.
Causant familièrement, vers cette époque,
avec le capitaine de sa compagnie qui expri-
mait des craintes sur l'issue que pouvaient
prendre les événemens qui s'annonçaient dès-
lors sous un aspect fort sombre, Bonaparte
lui répondit dans un instant d'épanchement :
« Il faudra voir; d'ailleurs les révolutions
sont un bon tems pour les militaires qui ont
de l'esprit et du courage. » En effet, il pa-
raît certain qu'il délibéra pendant quelques
jours sur le parti qu'il prendrait, mais l'es-
poir d'un avenir brillant enflammant son ima-
gination, ses hésitations cessèrent, et son
parti une fois pris, il ne regarda plus en ar-
rière. « Si j'avais été maréchal-de-camp , l'a-
t-on entendu dire plus tard, j'aurais embrassé
le parti de la cour, mais sous-lieutenant et
8 HISTOIRE DE NAPOLEON.
sans fortune, j'ai dû me jeter dans la révo-
lution. .
La plupart des officiers de son régiment
différaient d'opinion. Un jour qu'il se pro-
menait avec eux au bord de l'eau, la dispute
s'échauffa tellement, que dans leur colère ils
le saisirent et furent sur le point de le jeter
dans la rivière ; des idées plus modérées les
retinrent. Il est probable que si Bonaparte
fût mort à cette époque, l'élévation de ce
colosse n'eût point ébranlé les fondemens
de l'univers. A quoi tiennent donc les des-
tinées du monde !
Revenu en Corse avec le général Paoli,
au commencement de 1790, il passa trois
ans dans cette île, sous les ordres de ce
général, entièrement livré à l'étude, s'oc-
cupant à fond de la théorie de l'art militaire,
et manifestant dans toutes les circonstances
les principes et les opinions d'un ami très-
exalté de la liberté. Lorsque les partis se
formèrent en Corse, Bonaparte qui avait,
jusqu'alors, été attaché à Paoli, se prononça
avec force en faveur des intérêts français
contre ce général devenu tout-puissant dans
l'île; mais Paoli, soutenu de l'influence des
Anglais, reprit bientôt, à l'aspect de leurs
flottes, un immense ascendant.
Bonaparte, frappé d'un décret particu-
HISTOIRE DE NAPOLEON. 9
lier, se vit contraint en 1793 de quitter la
Corse et de se réfugier en Provence avec sa
nombreuse famille, qui, ayant tout perdu,
fixa sa résidence à Marseille, où elle recevait
les secours accordés alors par là République
Française, aux insulaires proscrits pour sa
cause.
Napoléon Bonaparte suivit le régiment
d'artillerie dans lequel il était alors lieutenant.
Cette époque était celle, où, à la suite du
noble mouvement qui avait éclaté après la
journée du 31 mai, dans un grand nombre
de départemens, pour venger l'attentat com-
mis contre la représentation nationale, la
Montagne ( 1 ) envoyait de toutes parts des
troupes dirigées par des commissaires pris
dans son sein, pour combattre et détruire
sons le nom de Fédéralistes, les vrais amis
de la République armés contre la faction
usurpatrice qui chaque jour devenait plus
sanguinaire, et venait enfin de s'emparer du
pouvoir.
A ces généreux proscrits s'unissait alors le
parti royaliste, qui, légitime sous la Monar-
chie, n'était plus qu'une faction, coupable
selon les lois existantes, depuis que la Ré-
(1) C'est le nom sous lequel on désignait le cité de la Con-
vention où siégeaient les révolutionnaires,
10 HISTOIRE, DE NAPOLÉON.
publique était proclamée. Ce parti prêtait aux
Républicains un appui dont il espérait se for-
tifier bientôt contre eux-mêmes, lorsqu'il
aurait assez étroitement uni ses intérêts et ses
forces à ceux de l'étranger, et préparait,
dès-lors, en paraissant ne défendre que l'in-
tégrité de la représentation nationale contre
ses oppresseurs, la résistance si noble et si
légitime de l'infortunée ville, de Lyon, et, ce
qu'on, ne qualifiera pas de la même manière,
la détection des habitans de Toulon, c'est-
à-dire de ceux qui livrèrent à l'étranger la
flotte française et le superbe arsenal de cette
ville, en ouvrant son port aux; flottes An--
glaises et Espagnoles, au mois d'août 1793.
Devenu Capitaine en second au quatrième
régiment d'artillerie, Bonaparte fut employé
en cette qualité dans l'armée qui assiégea
Lyon sous les ordres du général Keller-
mann, et vint rejoindre ensuite celle qui s'a-
vançait contre, Toulon. La tyrannie de la
Montagne était maintenant établie dans tous
les départemens du midi. Salicetti, député
de la Corse, l'un des Proconsuls (1) qui
avait, le plus contribue' a l'affermir, avait
(1) Surnom que l'on donnait aux. Commissaires de la Con-
vention, investis d'un pouvoir absolu auprès des armées et
dans les départemens.
HISTOIRE DE NAPOLEON 11
été dans torts les temps l'ami de la famille
Bonaparte, il présenta le jeune Napoléon à
Barras son collègue, se fendit garant de
son dévoûment à la cause républicaine, et lui
fit obtenir de l'avancement dans l'arme de
l'artillerie, tandis que son frère Joseph, re-
commande au commissaire ordonnateur Ey-
sautier, allait obtenir un brevet de commis-
saire des guerres, et que Lucien était nommé
à un emploi dans les administrations des Al-
pes maritimes. " Tels furent les modestes
commencemens de cette famille de Rois,
qui, dans le cours de quelques années, allait
étonner le monde par son élévation, le rem-
plir de sa renommée, et donner par sa chute,
un grand exemple à ceux des souverains qui
croiraient pouvoir fonder leurs trônes sur
des bases plus solides que la liberté des peu-
ples et le respect de leurs droits. »
Nommé chef de bataillon, et chargé d'un
commandement dans l'artillerie, pendant le
siège de Toulon, Bonaparte y développa
des talens, une activité et un courage qui
fixèrent de plus en plus sur lui les regards
des commissaires de la Convention. Un jour,
parcourant les batteries avec Barras, l'un
d'entre eux, celui-ci fit quelques observa-
tions sur la position de l'une de ces batteries :
"Mêlez-vous de votre métier de Représen-
12 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
tant, lui répondit Bonaparte, et laissez-moi
faire le mien d'artilleur ; cette batterie restera
là, et je réponds du succès sur ma tête.
Cette confiante audace loin de l'irriter,
plut au commissaire de la Convention, et
après le siège, lui-même et ses collègues se
décider ent à confier à Bonaparte la mission dif-
ficile et périlleuse de reprendre la Corse ; mais
les anglais avaient tellement pourvu à la défense
de cette île, que toutes les tentatives qu'il
fit pour s'emparer d'Ajaccio, furent complè-
tement inutiles ; il revint en Provence et dé-
barqua à Marseille. Républicain passionné,
mais n'ayant et ne pouvant avoir à cette épo-
que d'autre ambition que celle de s'élever
aux premiers emplois militaires, il écrivit au
général Tilly, à l'instant où la nouvelle des
événemens des 9 et 10 thermidor se répan-
dit dans toute la République : « Tu auras
sûrement appris la mort de Robespierre.
J'en suis fâché; mais, eût-il été mon père,
je l'aurais poignardé moi-même, si j'avais su
qu'il aspirât à la tyrannie. »
Ayant cessé d'être compris dans l'arme de
l'artillerie, lors du travail fait par Aubry,
alors chargé au comité de salut public, de
la section de la guerre, on lui donna des
lettres de service pour l'attacher avec le même
grade à l'armée de l'Ouest. Cette translation
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 15
de l'artillerie dans la ligne le blessa vivement;
il sollicita et obtint des représentais Poul-
tier et Beffroi, alors en mission à Marseille,
un congé pour se rendre à Paris, et y obte-
nir sa réintégration dans son arme. Malgré le
crédit dont jouissaient alors ses protecteurs,
Barras et Fréron, et les démarches multi-
pliées qu'ils firent en sa faveur, Aubry, for-
tement prévenu contre lui, se refusa cons-
tamment à lui accorder sa demande.
Cependant les ressources pécuniaires de
Bonaparte s'affaiblissaient de jour en jour ; il
dinait habituellement alors au Palais-Royal,
chez les frères Provençaux, dont, l'établis-
sement existe encore aujourd'hui (1828), et
plus d'une fois ses amis vinrent à son se-
cours. Il n'était admis encore que dans un
très-petit nombre de maisons ; mais il trouva
toujours dans celle de madame Tallien, au-
jourd'hui Princesse de Chimay, une bien-
veillance dont il a témoigné depuis assez peu
de reconnaissance, bien qu'il eût, à ce que
l'on assure, éprouvé long-tems pour cette
dame, un sentiment plus vif que celui de l'a-
mitié.
Repoussé par le gouvernement,, et n'en-
trevoyant que dans un avenir éloigné la pos-
sibilité de sa réintégration , il sollicitait la
permission de quitter la France, et d'aller
2
14 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
prendre du service en Turquie, lorsque les
décrets des 5 et 15 fructidor an 3, ( 22 et
30 août 1795), relatifs à l'organisation du
corps législatif constitutionnel, et surtout le
désarmement des hommes connus sous lé
noms de terroristes, vinrent jeter la divi-
sion parmi les citoyens de Paris, et amenè-
rent insensiblement une partie des habitans
de cette capitale à prendre les armes contre
la Convention nationale.
Les agens secrets du parti royal ne né-
gligèrent pas cette occasion qui pouvait de-
venir si utile à leur cause ; ils excitèrent de
plus en plus le mécontentement, en provo-
quant le ressentiment et la haine contre une
assemblée qui, disaient-ils, par le décret
qui prescrit la réélection des deux tiers de
ses membres, veut perpétuer son odieuse
tyrannie. Enfin, dans les premiers jours de
vendémiaire an 4 ( septembre et octobre
1795), la Convention se défiant du général
Menou , qui, s'il ne la trahissait pas, la ser-
vait bien faiblement, ne vit d'autre moyen
de s'opposer aux sections de Paris prêtes à
marcher en armes contre elle, que de nom-
mer un général plus digne de sa confiance.
Barras, qui, au 9 thermidor, avait déjà di-
rigé la force armée contre Robespierre et la
commune rebelle, fut chargé du comman-
HISTOIRE DE NAPOLEON. 11
dément général des troupes républicaines,
réunies en très - petit nombre autour de la
capitale. En acceptant cette mission, il de-
manda et obtint l'autorisation de s'adjoindre
Bonaparte. Ce dernier, exerçant aussitôt les
fonctions de général de brigade, fit les dis-
positions les mieux entendues, plaça plu-
sieurs pièces d'artillerie sur les points voi-
sins de la Convention que les insurgés me-
naçaient de forcer, et les dispersa au moyen
de quelques coups de canon.
Ce moyen n'était guère propre à concilier
à Bonaparte l'amour des parisiens, cepen-
dant l'action serait peut-être devenue plus
longue et plus sanglante, sans la précaution
qu'il prit d'écarter toute la nuit, par des
coups de canon, tirés à poudre, les sec-
tions qui cherchaient à se rallier pour reve-
nir à la charge.
Après le service important qu'il venait de
rendre à la Convention, il fut nommé géné-
ral en chef de l'armée de l'intérieur. Dès-
lors , plus à portée de se faire connaître, le
général Bonaparte avait reçu dans toutes les
circonstances, du gouvernement directorial
que venait de fonder la constitution de l'an 5,
des preuves multipliées de confiance et d'es-
time , lorsqu'au mois de ventôse an 4 ( fé-
vrier et mars 1796), il obtint, avec la main
16 HISTOIRE DE NAPOLEON.
de Joséphine de la Pagerie, veuve d'A-
lexandre de Beauharnais, qu'il avait connue
aux cercles de Barras, le commandement en
chef de l'armée d'Italie.
On rapporte que lors de la visite qu'il fit
à chaque directeur, après sa nomination, il
arriva chez Carnot à l'instant où une jeune
personne essayait sur le piano une romance
nouvelle. Voyant que l'on ne s'occupait plus
que de faire cercle autour de lui, il dit avec
beaucoup de douceur : « Mais... je m'aper-
çois que j'ai troublé les plaisirs de la so-
ciété : on chantait ici, que ce ne soit pas
moi, je vous en supplie, qui interrompe la
fête ; » il resta encore quelques minutes, se
leva et partit, laissant tout le monde charmé
du ton de politesse et des manières aisées
avec lesquels il s'exprimait, et qui contras-
taient si fort avec celles des généraux révo-
lutionnaires.
Les espérances de Bonaparte s'élevèrent
tellement et en si peu de tems au niveau de
sa nouvelle situation, que, félicité par un
de ses amis qui lui faisait ses adieux et parais-
sait s'étonner que si jeune encore, il eût été
choisi pour aller commander une armée.
« J'en reviendrai vieux, répondit Bonaparte.»
Il partit de Paris le 1er germinal an 4 (21
mars 1796), après la célébration de son
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 17
mariage avec Joséphine, et rempli du pres-
sentiment de son avenir. L'entreprise était
grande et hasardeuse. L'armée qu'il allait
commander avait pour généraux des hommes
déjà célèbres ; mais elle manquait de tout,
et le découragement y était porté au comble.
Arrivé à Marseillele 8 germinal (28 mars) il y dit
à un des membres de la commission du midi,
qui partait le lendemain pour Paris , ces pa-
roles remarquables, et qui l'étaient encore
davantage par le ton d'inspiration qui les ac-
compagnait : « Avant un mois vous appren-
drez que je suis mort, ou que l'armée autri-
chienne est' en déroute. » Enfin, à peine
âgé de 26 ans, n'ayant jamais commandé en
ligne un seul bataillon, et n'ayant jamais as-
sisté à aucune bataille rangée, il ne lui fallait
pas moins que des prodiges pour se faire par-
donner par des généraux déjà couverts d'ex-
ploits et de nobles cicatrices, et l'audace qui
lui avait fait solliciter un commandement en
chef, et la faveur qui le lui avait fait obte-
nir, mais son génie et sa fortune répondirent
à tout.
Il fallait en effet le génie et les talens d'un
grand capitaine pour surmonter tous les obs-
tacles qu'il avait à vaincre ; et Bonaparte les
surmonta. Dans cette campagne immortelle
qui ne fut pour les Français qu'une suite de
18 HISTOIRE DE NAPOLEON.
victoires et de triomphes, on vit successi-
vement trois armées formidables, comman-
dées par les meilleurs généraux (Alvinzi,
Beaulieu, Wurmser) ,se fondre devant l'in-
vincible armée d'Italie.
L'armée française pouvait sans Bonaparte
faire trembler l'Europe : ses preuves étaient
déjà fuites, et sa gloire, antérieure à celle de
son général, était à elle. Mais il faut conve-
nir que ce guerrier audacieux sut en tirer un
parti admirable, exécutant avec elle des
choses qui paraissaient inexécutables : telles
que le fameux passage du Tagliamento, et
celui non moins célèbre des ponts de Lodi
et d'Arcole.
Bonaparte connaissait trop bien" la valeur
des troupes qu'il commandait pour ne pas
être persuadé qu'avec elles il affronterait les
périls les plus imminens. Cependant il fallait
avec une armée sans vivres, sans munitions,
et presque sans vêtemens, attaquer des en-
nemis nombreux, confians dans leurs forces,
aguerris par les dernières défaites des Fran-
çais, pourvus de tout, et faisant la guerre
sur leur territoire.
Arrivé sur les hauteurs qui dominent les
plaines du Piémont et de la Lombardie, Bo-
naparte harangue ses soldats, et leur dit, en
leur montrant du doigt ces plaines fertiles :
HISTOIRE DE NAPOLEON. 19
« Soldats! ce n'est plus une guerre défen-
» sive, c'est une guerre d'invasion, ce sont
» des conquêtes que vous allez faire. Point
» d'équipages, point de magasins. Vous êtes
», sans artillerie, sans habits, sans souliers ,
» sans solde, vous manquez de tout dans
» ces rochers, mais vous avez du courage
» et du fer; jetez les yeux sur ces riches
» contrées qui sont à vos pieds : elles nous
» appartiennent ; allons en prendre posses-
» sion! marchons! L'ennemi est quatre fois
» plus nombreux que vous : nous en ac-
» querrons plus de.gloire. »
L'armée qu'il avait en tête, composée
d'Autrichiens, de Sardes et de Napolitains,
était de soixante mille hommes, et comman-
dée par le général.baron de Beaulieu ; les
débuts de cette campagne surpassèrent tout
ce que l'imagination la plus féconde pourrait
rêver de succès et de gloire. L'enivrement de
l'armée française n'était comparable qu'à la
profonde consternation qui s'était emparée
de ses ennemis. L'armée autrichienne fut suc-
cessivement défaite dans les batailles de Mon-
tenotte, de Millesimo, de Dego, de Vigo,
de Mondovi, et le résultat de ces impor-
tantes affaires fut pour les Français, l'occu-
pation des forteresses de Coni, de Tortone
et de la Cera. Ce fut surtout à Millesimo
20 HISTOIRE DE NAPOLEON.
qu'il déploya les plus habiles combinaisons ;
un corps ennemi y fut tourné et entouré par
des manoeuvres rapides. Débouchant ensuite
par la vallée du Tanaro, et profitant de la
faute qu'avaient commise ses ennemis en di-
visant leurs forces, il sépara pour toujours
l'armée sarde de l'armée autrichienne, fit pri-
sonnier de guerre son général en chef Pro-
vera, et l'envoya à Gênes, auprès du mi-
nistre français Faypoult. Resté sans appui,
après avoir perdu la bataille de Mondovi, le
Roi de Sardaigne signa une capitulation dans
sa capitale, et. l'armée autrichienne, n'ayant
plus d'autre allié que le Roi de Naples, ne
put défendre le passage du Pô ni celui de
l'Adda. Cette dernière opération exécutée à
Lodi, donna lieu à la bataille de ce nom,
livrée le 21 floréal an 4 ( 10 mai 1796).
Cette bataille fut plus brillante dans ses ef-
fets, et plus importante dans ses suites que
toutes les batailles précédentes, en ce qu'elle
assura à l'armée française la possession de
toute la Lombardie : nous allons en offrir
quelques détails.
Le général Autrichien Beaulieu , à la tête
d'une armée formidable, n'avait pu empê-
cher Bonaparte de passer le Pô, à la tête de
cinq mille grenadiers, et de mettre en dé-
route une partie de cette armée. Il mit une
HISTOIRE DE NAPOLEON. 21
forte garnison dans la ville de Milan, et se
replia sur la rive gauche de l'Adda. Il croyait
que le général français, au lieu de tenter de
nouvelles entreprises, laisserait reposer quel-
que tems ses troupes dans les délicieuses
plaines de la Lombardie. Il se trompait.
A peine Bonaparte a-t-il fait passer le Pô
à son artillerie, qu'il fait ses dispositions pour
attaquer les autrichiens qui n'avaient laissé à la
tête du pont de Lodi que deux escadrons de
cavalerie, et quelques bataillons d'infanterie;
mais avant de marcher sur l'ennemi il le me-
nace sur ses différentes positions, tantôt
d'un côté, tantôt d'un autre, et le force par
cette manoeuvre d'élargir sa ligne de défense.
Enfin le 21 floréal il se porte rapidement sur
le village de Lodi, et charge l'ennemi avec
tant de vigueur qu'il est forcé de se retirer
de l'autre côté de l'Adda avec une précipi-
tation telle qu'elle ne lui donne pas le tems
de couper le pont derrière lui; mais il le dé-
fend avec une nombreuse artillerie qui le
couvre de tous ses feux ; que peut cette pré-
caution contre l'intrépidité française? Déjà
tous les bataillons de grenadiers sont en
mouvement. Ils ont à leur tête Berthier et
Masséna, et c'est au pas de charge que cette
colonne redoutable va s'emparer des foudres
qui vomissaient la mort sur elle.
22 HISTOIRE DE NAPOLEON.
Dans le même tems la cavalerie française
passe le fleuve à la nage; les Autrichiens
rompus, dispersés, abandonnent leur artille-
rie , leurs bagages. Beaulieu passe l'Oglio, et,
à la faveur de la nuit, se retire sous le canon
de Mantoue. Trente pièces de canon, sept
drapeaux et quatre mille hommes sont le
fruit de cette mémorable victoire l'un des
plus beaux faits-d'armes des français.
Le 17 floréal ( 6 mai ), Bonaparte avait
écrit au Directoire exécutif pour demander
que des artistes, chargés de recueillir les
monumens des arts que la conquête mettait
à la disposition des français, fussent envoyés
à son quartier-général, et cette grande idée,
dit l'un de ses biographes, est l'une de celles
qui recommandent le plus son nom à la pos-
térité. Maître de Milan, il entra le 26 floréal
( 15 mai ) dans cette ville, calma par sa pré-
sence une insurrection qui venait d'y éclater,
et consolida ses conquêtes par la prise du
château, qui capitula le 11 messidor ( 29
juin 1796 ). Partout il se montra le protec-
teur de l'ordre public, des personnes, des
propriétés, et celui des sciences, des lettres
et des arts. Ce ne fut pas néanmoins sans de
grandes résistances, qu'il fallait vaincre sans
cesse, que les Français parvinrent à établir
leur domination en Italie.
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 23
Des insurrections avaient éclaté à Bi-
nasco, à Pavie, à Lugo, elles furent répri-
mées avec une rigueur extrême, mais néces-
saire au salut de l'armée.
Instruit le 11 thermidor (29 juillet), que
de fortes colonnes qui se portaient sur Salo,
Brescia et Casano, s'avançaient contre lui, Bo-
naparte réunit rapidement ses forces, mar-
cha contre elles, assura ses positions par de
savantes manoeuvres, les attaqua et les battit,
le 16 thermidor (5 août), à la bataille de
Lonado. Le même jour, à la tête de douze
cents hommes seulement, il fit mettre bas les
armes à une colonne de quatre mille ; voici
de quelle manière :
L'ennemi avait établi toutes ses forces en
arrière de Castiglione et prolongé sa droite
au Mincio, et sa gauche vers la Chiesa, se
disposant à livrer bataille. Bonaparte sentant
combien il était important de le prévenir, et
que pour cela il fallait détruire sa division à
Salo et Gavardo , se porta lui-même sur ces
points, n'ayant que douze cents hommes à sa
suite. Ce fut dans ces circonstances qu'un
parlementaire se présenta à Lonado : on
l'introduit les yeux bandés. Cet officier dé-
clare que la gauche de l'armée française est
cernée et que son général fait demander si
les français veulent se rendre,
24 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
« Allez dire à votre général, lui répond
» Bonaparte, que s'il a voulu insulter l'ar-
» mée française, je suis ici ; que c'est lui-
» même et son corps qui sont prisonniers ;
» qu'il a une de ses colonnes coupée par nos
» troupes à Salo et par le passage de Brescia
» à Trente ; que si dans huit minutes il n'a
» pas mis bas les armes, que s'il fait tirer un
» seul coup de fusil, je fais tout fusiller.
» Débandez les yeux à Monsieur. Voyez le
» général Bonaparte au milieu de la brave
» armée républicaine ; dites à votre général
» qu'il peut faire une bonne prise. »
Enfin, la colonne ennemie, forte de qua-
tre mille deux cents hommes, ayant quatre
pièces de canon, fut forcée par douze cents
hommes à mettre bas les armes. Tel fut le
succès de la présence d'esprit de Bonaparte
qui sut calculer rapidement, et faire tourner
à son avantage un obstacle que n'aurait pu
vaincre la prudence et peut - être l'art mili-
taire avec tous ses stratagèmes et toutes
ses ruses. C'est le génie qui, d'un seul coup
d'oeil, voit, ordonne, exécute.
Deux jours après la bataille de Lonado,
Bonaparte remporta sur le général Beaulieu,
à Castiglione, l'éclatante victoire dont le gé-
néral Augereau partagea la gloire avec lui.
Comme cette bataille et les diverses affaires
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 23
qui l'avaient précédée, avaient coûté aux
Autrichiens près de vingt-cinq mille-hommes,
tués ou prisonniers, l'armée française ne la
désignait plus que sous le nom de campagne
de cinq jours.
Le 20 thermidor (7 août) plusieurs divi-
visions passèrent une seconde fois le Mincio.
Le 18 fructidor (4 septembre) ayant sous
ses ordres les généraux Masséna et Auge-
reau , il livra la bataille de Roveredo , l'une
des plus glorieuses de cette campagne, inouïe
dans les fastes de l'histoire. Le 21 fructidor
il combattit à Covello, passa les gorges de
la Brenta; conclut, au nom de la France,'
un armistice avec la Bavière, et gagna le 22,
la bataille de Bassano. Enfin, à la suite d'un
grand nombre de nouveaux combats où il fut
constamment vainqueur, il fit signer au duc
de Parme, le 15 brumaire an 5 (5 novem-
bre 1796), un traité par lequel ce prince
s'engageait à donner un libre passage aux
troupes françaises, dans ses états. Dix jours
après, 25 brumaire ( 15 novembre), il livra
près du village d'Arcole, la bataille de ce
nom qui dura trois jours, et dans laquelle
ses immortels lieutenans Masséna, Augereau
et Lannes, le secondèrent puissamment de
leur expérience, de leurs talens et de leur
26 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
intrépidité. Ce fait d'armes incomparable
mérite quelques détails.
La Lombardie était presque conquise; le
duc de Modène avait fait sa paix avec la répu-
blique française, et Wurmser conduisait les
débris de son armée à Mantoue, où il se
proposait d'attendre un renfort de cinquante
mille hommes, que l'empereur d'Autriche
faisait filer en Italie , sous la conduite des
généraux Alvinzi et Davidovich. Il s'agissait
d'empêcher la réunion de ces forces. Les
Français, comme nous l'avons dit, avaient
triomphé à Bassano et à San-Giorgo , après
avoir passé les gorges de la Brenta ; de nou-
veaux lauriers les attendaient au pont d'Ar-
cole. Ce pont, construit sur l'Adige, est très-
étroit, et le chemin qui y conduit entouré
de marais fangeux. L'ennemi était retranché
dans les maisons crénelées qui l'avoisinent,
et pouvait sans cesse le couvrir d'une grêle
de balles.
Bonaparte, toujours à la tête de ses gre-
nadiers , passa l'Adige et attaqua le village
d'Arcole, défendu par un régiment Croate
et quelques régimens Hongrois, et mieux
défendu encore par.sa situation au milieu
des canaux. Ce village arrête notre avant-
garde toute la journée, malgré les efforts
constans des généraux qui, sentant de quelle
HISTOIRE DE NAPOLEON. 27
importance était cette position, se firent
presque tous blesser en cherchant à l'enlever
de vive force.
Les deux armées se battaient depuis deux
jours avec un acharnement épouvantable,
quand l'intrépide Augereau porta un drapeau
jusqu'à l'extrémité du pont, où il demeura
plusieurs minutes sans produire aucun effet.
Cependant, il fallait passer, ou faire un dé-
tour de plusieurs lieues, qui aurait fait man-
quer l'opération. Bonaparte, voyant un mo-
ment d'irrésolution, s'adresse à ses guer-
riers, et leur dit : « Soldats! n'êtes-vous
plus les vainqueurs de Lodi? Qu'est de-
venue cette intrépidité dont vous avez donné
tant de preuves? » Et voyant à ces mots
renaître leur courage, ou plutôt leur enthou-
siasme, il saute à bas de son cheval, saisit
un drapeau, s'élance à la tête des grenadiers,
et court sur le pont en criant : Suivez votre
général! La colonne aussitôt s'ébranle, et
les Français victorieux font mordre la pous-
sière à quatre mille Autrichiens, en prennent
cinq mille, quatre drapeaux et dix-huit pièces
de canons. Dans cette journée où nos géné-
raux, comme nos soldats, se battirent en
lions, on remarquait le général Lannes,
grièvement blessé, et se soutenant à peine,
montrer pour traverser le pont un courage
28 HISTOIRE DE NAPOLEON.
plus qu'humain; Si Bonaparte n'y fut pas tué,
il ne le dut qu'au dévouement héroïque de
l'adjudant-général Belliard et de quelques of-
ficiers d'état-major qui se placèrent constam-
ment devant lui, et dont plusieurs furent
étendus à ses pieds en le couvrant contre
les tirailleurs ennemis.
La bataille d'Arcole qui décida du sort
de l'Italie, ne put néanmoins déterminer les
Autrichiens à cesser une lutte qu'il leur était
désormais impossible de soutenir; et le 25
nivôse an 5 ( 15 janvier 1797 ), leur armée
commandée par le général Alvinzi, qui ne
se sauva lui-même qu'avec peine, fut mise
dans une entière déroute à Rivoli. Les jours
suivans, 26 et 27, les débris de cette armée
s'étant réunis et ayant tenté de s'introduire
dans Mantoue, livrèrent les batailles de Saint-
Georges et de la Favorite, où ils éprouvè-
rent une défaite entière, et où le général
Provera fut fait prisonnier pour la seconde
fois. Dans ces deux affaires, sept mille hom-
mes mirent bas les armes, et l'armée fran-
çaise s'empara d'un riche butin.
Tandis que Bonaparte et la République
française triomphaient sur tous les points,
le général acquit la certitude que la cour de
Rome, séduite par les ennemis du nom fran-
çais, était entrée dans leur coalition. Il dé»
HISTOIRE DE NAPOLEON. 29
clara donc dans une proclamation énergique,
que l'armistice entre cette puissance et la
France était rompu. Mais avant d'entrer sur
le territoire du Pape, il adressa au peuple
Romain une autre proclamation dont les
termes n'offraient que des intentions pacifi-
ques.
Insensible à de pareils procédés , la cour
de Rome attira sur elle le fléau que Bona-
parte avait voulu lui épargner ; et déjà la Ro-
magne, Bologne, la marche d'Ancône, et
les duchés de Ferrare et d'Urbin étaient oc-
cupés par les troupes françaises , quand, re-
connaissant enfin qu'elle ne pouvait rien gagner
à faire la guerre, elle demanda la paix, par
la médiation du cardinal Mathey. Bonaparte
répondit en ces termes :
« Je sais que sa sainteté a été trompée :
» je veux bien encore prouver à l'Europe la
» modération de la République française, en
» lui accordant cinq jours pour envoyer un
» négociateur muni de pleins pouvoirs, qui
» se rendra à Soligno où je me trouverai,
» et où je désire de pouvoir contribuer, en
» mon particulier, à donner une preuve écla-
» tante de la considération que j'ai pour le
» Saint-Siège. »
Sa sainteté écrivit alors , de sa main, une
lettre très-gracieuse au général Bonaparte.
3.
30 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
Peu de tems après, Bonaparte instruisit le
Pape, par une nouvelle lettre, que la paix
entre la République française et sa sainteté,
venait d'être signée à Tolentino , le Ier ven-
démiaire an 5 ( 19 février 1797 ) Le géné-
ral en chef se félicitait d'avoir pu contribuer
à la tranquillité des Etats Romains.
Par ce traité, le pape, Pie VI, renon-
çait , pour lui et ses successeurs , à ses pré-
tentions sur le comtat Venaissin ; cédait à
perpétuité à la République française, la partie
du territoire de l'Église, envahie depuis dix
jours par ses armées, rétablissait l'école
française à Rome ; et payait à la France treize
millions en argent ou en effets précieux.
Le 8 ventôse (26 février) , Bonaparte en-
voya au corps législatif les trophées de la
place de Mantoue , évacuée par Wurmser
quelques jours avant. Le 26 ventôse ( 16
mars), il passa le Tagliamento, livra ba-
taille à l'archiduc Charles , et remporta sur
l'armée de ce prince, une victoire complète
qui mit le territoire Vénitien au pouvoir des
Français, et leur ouvrit le passage du Tyrol.
Cette victoire mémorable mérite bien d'être
connue :
Le prince Charles, frère de l'Empereur
d'Autriche , qui avait acquis sur le bord du
Rhin, la réputation de grand capitaine, ve-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 51
nait de prendre le commandement en chef
de l'armée d'Italie. Il était sur le bord du
Tagliamento, quand une division de notre
armée reçut de Bonaparte l'ordre de franchir
ce fleuve. Cet ordre fut incontinent exécuté
par quatre mille grenadiers , ayant à leur tête
les généraux Murat et Bernadotte. Ces braves
se lancèrent à l'eau et gagnèrent la rive op-
posée, malgré les efforts de la cavalerie au-
trichienne qui fut bientôt culbutée et mise
en pleine déroute. Les forts de la Chiusa,
de Gradisca sont emportés malgré l'obscu-
rité de la nuit ; le prince Charles n'a que le
tems de se sauver ; il perd dans cette affaire
l'élite de sa cavalerie, huit drapeaux et qua-
rante six pièces de canon, avec les villes de
Palma, d'Udine , de Gemma, et tout le ter-
ritoire Vénitien jusqu'aux confins de la Haute-
Carinthie et de la Haute-Carniole.
Les Français poursuivirent lesx Autrichiens,
et Bonaparte fit attaquer par la division du
général Bernadotte, la forteresse de Gra-
disca : elle pouvait tenir long-tems si elle
eût été assiégée dans les formes ; mais sur-
le-champ toutes les attaques sont brusquées,
tous les ouvrages avancés de la place sont
enlevés, les grenadiers sont près de monter
à l'assaut. Avant de le tenter Bonaparte écrit
au gouverneur ; et tout en faisant l'éloge de
32 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
sa défense, il le gomme de rendre la place
dans dix minutes, le rendant responsable de
tout le sang qu'il ferait verser par une plus
longue résistance. Le gouverneur qui voyait
déjà les redoutables grenadiers dresser leurs
échelles, capitula dans le délai prescrit.
Le 3o vendémiaire an 5 ( 20 mars ) les
Français furent victorieux aux combats de
Lavis, de Tramin et de Clauzen ; le 5 ger-
minal (23 mars) ils entrèrent dans Trieste ;
le 5 ils remportèrent de nouveaux avantages
à Tarvis. Le g, Venise, la haute et basse
Carinthie et tout le Tyrol se soumirent à
l'armée française.
Dès - lors cette armée avait cessé, par le
fait, d'obéir aux ordres du Directoire ; et
Bonaparte qui ne suivait plus d'autre impul-
sion politique que celle qu'il recevait de lui-
même , ne reconnaissait aussi d'autres plans
de campagne que ceux que lui inspiraient les
circonstances et son ambition. Ce n'était
plus en quelque sorte que pour la forme ,
qu'il correspondait avec le Directoire ; mais
celui-ci, qui tout en jugeant bien sa position
à l'égard du jeune général, se voyait menacé
dans l'intérieur de dangers plus imminens et
plus prochains, par le parti royaliste qui
prenait chaque jour un ascendant plus for-
midable dans les conseils, aimait mieux se
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 35
dissimuler à lui - même son impuissance et
son humiliation, et faire le sacrifice de son
orgueil à sa sûreté, en conservant un appui
qui d'un instant à l'autre pouvait lui devenir
si nécessaire, que d'établir entre Bonaparte
et lui une lutte d'autorité qui eût infaillible-
ment amené de grands déchiremens , et pro-
bablement changé la face de l'État, en faisant
passer le vainqueur de l'Italie du côté des
ennemis du Directoire.
Cette crainte était d'autant moins dénuée
de vraisemblance, que déjà même le gou-
vernement était informé que ses ennemis
avaient envoyé au général, par l'intermé-
diaire de Carnot, des propositions concilia-
trices auxquelles il ne paraissait pas éloigné
de donner son assentiment.
Telle était la situation respective de Bo-
naparte et du Directoire, lorsque le 11 ger-
minal an 5 (31 mars 1797), ce général,
après les succès brillans et décisifs qui, de-
puis l'ouverture de la campagne avaient cou-
ronné toutes ses entreprises, invita l'archi-
duc Charles à s'unir à lui pour mettre un
terme au fléau de la guerre. Presqu'en même-
tems fut conclu un traité d'alliance offensive
et défensive avec le roi de Sardaigne.
Tout continuait à ployer devant les co-
54 HISTOIRE DE NAPOLEON.
lonnes républicaines; l'armée française mar-
chait rapidement sur Vienne. Alors l'Empe-
reur prit le parti de demander une suspension
d'armes qui lui fut accordée. Cette suspen-
sion d'armes amena des préliminaires de paix
qui furent signés le 29 germinal (18 avril),
à Léoben, village qui n'est éloigné de Vienne
que de vingt-neuf lieues ; l'armée française
était alors campée dans cet endroit. En at-
tendant la signature du traité de Campo-For-
mio, qui fut le résultat de ces préliminaires,
d'autres événemens appellent notre atten-
tion.
A cette même époque,"des scènes san-
glantes se passaient à Vérone et à Venise ;
huit cents blessés français avaient été égorgés
dans les hôpitaux de la première de ces villes ;
beaucoup d'autres français furent poignardés
dans la seconde. L'éloignement du général
en chef, Bonaparte, avait enhardi les assas-
sins et favorisé cette double révolte. Instruit
d'un événement qui réclamait impérieuse-
ment sa présence, il quitta sur-le-champ
Léoben et retourna en Italie, où son retour
répandit la consternation dans les États Vé-
nitiens, et glaça d'effroi les coupables.
Pour punir un tel attentat, il pouvait, sans
encourir le blâme, n'écouter que le sentiment
de la vengeance, mais les marques de repen-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 35
tir, les cris et les pleurs des femmes et des
enfans qui imploraient sa clémence; cette
terreur enfin, qui paraissait empreinte sur
le front d'une population entière, touchèrent
son coeur et désarmèrent son courroux. Il
crut ne devoir s'attacher qu'à la recherche des
véritables instigateurs de ces scènes atroces,
et le 5 floréal ( 24 avril) en accordant le par-
don aux habitans de Vérone, il rétablit chez
eux la tranquillité et mérita leur reconnais-
sance.
Le 14 du même mois, il publia, dans un
manifeste foudroyant, les perfidies de l'Oli-
garchie Vénitienne, et lui déclara la guerre.
Déjà l'armée française marchait contre Ve-
nise, et huit jours après elle parut sous ses
murs. Les nobles ne l'avaient point atten-
due; le Doge avait abdiqué; tous avaient pris
la fuite. Enfin, le gouvernement démocra-
tique tel qu'il avait existé avant la révolution
de 1296, venait d'être rétabli.
Cet événement fut le signal donné à toute
l'Italie; et Gênes, appelée à la liberté par Phi-
lippe Doria, fut la première à remettre en
vigueur les formes démocratiques, et se
constitua en république ligurienne. Le 18
prairial (6 juin), une convention fut signée
à Montebello, entre Bonaparte et les députés
de la nouvelle république. Le 21 messidor
36 HISTOIRE DE NAPOLEON.
(9 juillet), les Etats d'Italie qui venaient
d'être conquis sur l'Autriche, furent organi-
sés par le général en chef, sous le nom de
république cisalpine.
Le 22 thermidor, Bonaparte chargea le
général Bernadotte, dont la réputation bril-
lante, commencée sur les bords du Rhin,
avait acquis un nouvel éclat en Italie, de
porter au Directoire l'immense quantité de
drapeaux dont il faisait hommage à la répu-
blique.
On a vu plus haut que, depuis les nou-
velles élections, les royalistes introduits en
grand nombre dans toutes les administrations,
travaillaient avec activité au renversement du
gouvernement républicain; on a vu que ce
parti avait fait, secrètement, sonder les in-
tentions du général en chef de l'armée d'Ita-
lie. Bonaparte, instruit jour par jour, et très-
exactement de ce qui se passait dans Paris,
ne trouvant pas une garantie suffisante pour
sa gloire, dans les partisans de l'antique Mo-
narchie, qui d'ailleurs n'avouaient pas leur
véritable but, bien que leur conduite l'indi-
quât d'une manière assez claire, n'hésita pas
à se prononcer en faveur du parti Directo-
rial qui vraiment alors, était celui de la
république.
Le général en chef publia donc, à l'armée
HISTOIRE DE NAPOLEON. 37
d'Italie, dés proclamations d'autant plus éner-
giques contre le parti royaliste, que les sen-
timens qu'elles exprimaient en faveur de la
cause républicaine, étaient l'expression, alors
sincère, de tous les généraux, compagnons
de sa gloire, et de l'armée entière.
En offrant son appui au Directoire, il ne
voulait pas néanmoins que l'instrument qu'il
allait mettre à sa disposition, tournât contre
lui-même, lorsque le jour serait venu de
faire connaître les desseins secrets que pour
lui-même il nourrissait sans doute depuis
long-tems. L'homme qu'il choisit pour cette
mission importante, fut celui de ses lieute-
nants qui lui parut unir une plus grande intré-
pidité à des combinaisons politiques moins
étendues. Prétextant un nouvel envoi de
drapeaux, il adressa Augereau au directoire
qui, reconnaissant l'intention de Bonaparte,
n'hésita pas à l'employer pour l'exécution de
ses projets, de préférence au général Ho-
che, sur lequel il avait d'abord jeté les yeux;
mais dont l'ambition profonde, secondée par
des talens politiques et militaires du premier
ordre, pouvaient faire, en pareille circons-
tance, redouter les services.
Pour l'intelligence de faits peu connus
de quelques lecteurs, nous dirons deux mots
Sur la journée du 18 fructidor, qui d'ailleurs
4
38 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
ne se trouve point déplacée dans une his-
toire de Napoléon, puisque ce général ne
fut point étranger à celte journée.
On ne parlait à Paris, dans les premiers
jours de fructidor, que de la division intro-
duite parmi les membres du Directoire, et
entre le Directoire et le corps législatif. On
était convaincu qu'une catastrophe menaçait la
majorité des directeurs, ou que la représen-
tation nationale serait mutilée. Il fut question
d'une réconciliation; il parut même que des
démarches furent faites pour arriver à ce but.
Mais les hommes qui connaissaient la marche
des passions humaines, ne se rassuraient pas
aisément. La séance du Directoire, du 10
fructidor, fixa leur opinion.
Dans celte séance, devait être présenté au
directoire, un ministre plénipotentiaire de la
république cisalpine, et le général Augereau,
chargé par Bonaparte, comme on l'a vu plus
haut, de présenter les drapeaux pris aux
Autrichiens et aux Vénitiens dans les derniers
combats donnés en Allemagne et en Italie.
Les allusions dans les discours tenus à cette
occasion, et plusieurs de ceux qu'on tenait
tous les jours au conseil des cinq cents,
frappaient tous les esprits ; relevées avec
amertume dans un grand nombre d'ouvrages
HISTOIRE DE NAPOLEON. 39
périodiques, elles augmentaient l'anxiété pu-
plique.
Des propositions de paix entre la France
et l'Angleterre, avaient été faites depuis les
préliminaires de Léoben. Lord Malmesbury
était venu à Lille où le Directoire avait envoyé
en qualité de négociateurs, l'ancien direc-
teur le Tourneur, l'ex-conventionnel Maret,
et le contre amiral Pleville-Pelai. On assurait
que non seulement les dissentions entre le
pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ar-
rêteraient les négociations de Lille, mais
qu'elles serviraient de prétexte à l'Empereur
pour rompre les préliminaires de Léoben
et recommencer la guerre. Les deux con-
seils pressaient le rétablissement de la garde
nationale de Paris, dissoute après les événe-
mens de vendémiaire an 4; ils paraissaient vou-
loir s'en faire un rempart contre les entre-
prises du Directoire. Les parisiens, instruits
par l'expérience, montraient une répugnance
extrême à s'enrôler.
Paris paraissait calme, aucune agitation ne
se montrait au dehors, aucun rassemblement
ne pouvait inquiéter le gonvernement; mais
une morne tristesse se montrait sur tous les
visages. On savait que le comité des inspec-
teurs de la salle des Cinq-cents, chargé d'une
surveillance active, s'assemblait toutes les
40 HIRTOIRE DE NAPOLÉON.
nuits; qu'un grand nombre de députés assis-
tait aux délibérations, mais on n'en connais-
sait pas l'objet. Les bruits les plus sinistres
circulaient. On assurait que Paris était en-,
touré par des troupes de ligne, et qu'un
événement tragique menaçait cette capitale.
Chaque jour on annonçait la catastrophe pour
le lendemain; le père de famille, après avoir
passé la journée dans les alarmes, rentrait
chez lui avec la persuasion que sa femme et
ses enfans seraient réveillés par le son du
tocsin et le bruit des tambours.
Le 18 fructidor an 5 (4 septembre 1797),
à quatre heures du matin, le canon se fait en-
tendre sur le pont-neuf. A ce signal, quel-
ques corps de troupes entrés dans Paris
durant la nuit, et réunis à la garnison de cette
capitale, formant en tout sept à huit mille
hommes, sous le commandement d'Auge-
reau, se mettent en mouvement. Une divi-
vision avait l'ordre d'entourer l'enceinte où
siégeaient les deux conseils, l'autre devait
s'emparer des ponts, des places, des quais
et des autres postes essentiels, et les garnir
d'artillerie.
Le directeur Barthélemy était gardé à vue
dans son appartement; le directeur Carnot
avait disparu. La colonne chargée de s'em-
parer du jardin des Tuileries, s'était rangée
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 41
en bataille entre la grande grille du jardin et
l'avenue des champs Elises. L'officier qui la
commandait s'avançant jusqu'à la grille,
somme, au nom du Directoire, les grenadiers
du corps législatif qui.la gardaient, d'ouvrir
les portes. Le commandant du poste demande
du tems pour délibérer; on lui accorde cinq
minutes, lui déclarant que les moyens étaient
pris pour vaincre toute résistance. On ou-
vrit les grilles; les assaillans, maîtres du jar-
din, occupèrent les postes autour des salles
des deux conseils. Le commandant de la
garde du corps législatif (Ramel) qui blâmait
la conduite tenue à la grande grille, fut arrêté
et"-conduit au Temple. Un piquet eut ordre
d'arrêter les députés assemblés dans la salle
des inspecteurs.
Un arrêté du Directoire, placardé dans
toutes les rues, ordonnait que tout individu
qui se permettrait de rappeler la royauté, de
vive voix ou par écrit, ou de demander la
constitution de 1793, serait sur-le-champ mis
à mort.
Le résultat de ces mesures fut l'arrestation,
et la déportation à Cayenne, sous prétexte
de royalisme ou de terrorisme, d'un mem-
bre du Directoire , de cinquante-trois dépu-
tés des deux conseils, du commandant de la
garde du corps législatif, et d'un assez grand
4.
42 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
nombre de journalistes. Pichegru et plusieurs
autres généraux, alors députés, se trouvaient
au nombre des proscrits, ainsi que le direc-
teur Carnot qui s'était soustrait par la fuite
au sort de son collègue Barthélemy.
Après ce coup d'Etat, l'effervescence des
esprits parut se calmer, du moins pendant
quelque tems, tandis que s'élevait et crois-
sait le pouvoir de celui qui depuis enchaîna
la discorde et réduisit les partis au silence.
Les conseils mutilés, en reprenant le cours
de leurs séances, semblaient approuver la
révolution nouvelle qui venait de s'opérer.
L'autorité directoriale, raffermie par cet évé-
nement , ne songea plus alors qu'à presser
les conclusions de la paix avec l'Autriche ; et
le général Bonaparte qui, par le mouvement
qu'il venait d'imprimer à son armée, avait
effacé tous les sujets de mécontentement
élevés entre le Directoire et lui, partit pour
Campo-Formio, où il signa le 16 vendé-
miaire an 6 ( 17 octobre 1797 ) l'important
traité, par lequel l'Empereur d'Allemagne
renonçait en faveur de la République fran-
çaise, à tous ses droits sur les pays-bas Au-
trichiens et sur les pays qui faisaient partie
de la république cisalpine dont il reconnais-
sait l'indépendance. La République française,
de son côté, consentait par le même acte,
HISTOIRE DE NAPOLÉON. . 43
à ce que l'Empereur possédât l'Istrie, la Dal-
matie, Venise et toutes ses dépendances.
Les discussions très-vives avaient, dit-on,
eu lieu entre les négociateurs, avant d'arriver
à la conclusion du traité. Tout le monde a
entendu parler de la fameuse scène du caba-
ret de porcelaine brisé par Bonaparte, et dé
la menace faite" par lui, de.briser de même
la monarchie autrichienne. Sans vouloir nier
positivement ce fait, nous croyons néanmoins
qu'il est permis d'en douter, parce qu'il nous
paraît constant que le vainqueur de l'Italie,
quelle que fût d'ailleurs la pétulance de son
caractère, connaissait trop bien les conve-
nances pour se livrer à un emportement de
cette nature. Ce qui suit nous paraît plus
vraisemblable.
Dans le premier article du traité, l'empe-
reur déclarait reconnaître la République fran-
çaise. Bonaparte interrompit avec dignité,
et dit : « La République française est comme
le soleil sur l'horison : bien aveugles sont
ceux que son éclat n'a pas encore frappés ! »
Et l'article fut rayé.
Lors de la signature des préliminaires,
l'empereur envoya trois personnes de sa
cour pour servir d'otages. Bonaparte les re-
çut avec distinction, les invita à dîner, et,
au dessert, il leur dit : « Messieurs, vous