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Histoire de Paris ; suivi de Paris agrandi nouveau plan en vingt arrondissements... / Emile de Labédollière

De
200 pages
G. Barba (Paris). 1864. Paris (France). 108-27 p. : 21 cartes et plans en coul. ; in-18.
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HÏSTOïlE DE PARIS
U VIE IJ E
PARIS AGRANDI
Paris —Typ. P.-A. BOORDIBR et Cie, rue Mazarine, 30.
T 0 U ? DROITS RÉSERVÉS.
ÉMILE DE LABÉDOLLIÈRE
/.¡;:'- :!-.
HISTOIRE DE PARIS
SUIVIE DE
PARIS AGRANDI
NOUVEAU PLAN EN VINGT ARRONDISSEMENTS
21 Cartes coloriées
PARIS
COLLECTION GEORGES BARBA
7, RUE CHRISTINE, 7
1864
1
HISTOIRE
DE PARIS
CHAPITRE PREMIER
Difficultés de l'histoire de Paris. — Paris avant le déluge.
L'auteur qui veut écrire une histoire générale de Paris se
trouve en face d'un obstacle difficile à vaincre; il risque à chaque
instant d'empiéter sur l'histoire générale de France. La ligne
de démarcation entre l'une et l'autre est comme ces frontières
de convention que les voyageurs franchissent parfois à leur
insu. Les destinées de la nation se sont si souvent débattues
dans la capitale, que le récit des événements politiques se trouve
enchevêtré avec le compte rendu du développement moral et
matériel de Paris, dont la position favorable devait attirer na-
turellement les peuples chercheurs d'aventures, et dont les an-
nales sont antérieures à l'histoire de France proprement dite.
Quoique les faits qui concernent Paris puissent être isolés
des faits qui concernent le sol français, tel qu'une œuvre sécu-
laire l'a constitué, il n'en est pas moins vrai que les premiers
ne pourraient être à la rigueur élucidés que par l'exposé des
seconds.
Que doit faire l'écrivain? Comment éviter cet embarras? Il
doit déblayer le terrain, ne pas se perdre dans des considéra-
tions trop étendues, enfin élaguer ce qui ne se rapporte pas
absolument à son sujet?
Il faut qu'il songe qu'il s'adresse à des lecteurs intelligents;
que l'histoire de France ne leur est pas étrangère; qu'il peut
dès lors sous-entendre ce qui est trop connu, soigner davantage
les détails et marcher d'un pas plus ferme dans la voie spéciale
qu'il s'est tracée.
Les fastes des cités ne partent pas seulement du temps où
2 HISTOIRE DE PARIS.
elles ont une constitution municipale. Comme tous les chiffres
commencent par l'unité, ainsi les plus grandes villes débutent
par un groupe de maisons ; et encore n'est-ce pas là leur point
de départ. L'établissement qu'on y fonde est motivé par des
raisons de stratégie, de commerce ou d'industrie.
Le site de Paris, avec son fleuve navigable, ses mines de car-
bonate de chaux, ses fertiles terrains d'alluvion, était fait pour
tenter les peuplades primitives qui, partant de l'Asie, berceau
du monde, se disséminèremt sur la surface de la terre.
Avant qu'elles vinssent dans les Gaules, cette contrée, comme
le reste de l'Europe, avait été bouleversée par un de ces cata-
clysmes épouvantables qui renouvellent la face du monde.
Pour savoir de quelle manière s'est formé le sol qu'elle oc-
cupe, la capitale n'a qu'à bâtir. Les moellons lui parlent; les
couches dans lesquelles elle ouvre des tranchées lui fournissent
en abondance des débris de mollusques, de poissons, de reptiles,
de mammifères, non pas pêle-mêle et en désordre, mais régu-
lièrement stratifiés dans la craie, dans le calcaire pisolithique,
dans les argiles, les sables, les marnes et le gypse. Avec les
matériauxx ex traits des entrailles de la terre, tout en construi-
sant nos maisons, nous reconstituons les époques ultralointaines.
Nos carrières sont de vrais puits de science.
Le sol de Paris, avant comme après le déluge, eut bien des
révolutions. C'estd'abord un vaste golfe, et, pour en dessiner
les contours, il faut tracer une ligne dont les points de repère
sont les emplacements actuels des villes de Mantes, Dreux, Fon-
tainebleau, Nemours, Montereau, Épernay, Laon, Compiègne
et Gisors. Quelques îles sortent çà et là du sein des flots. Une
des plus importantes est celle qu'ombragent, en 1^60, les bois
de Bellevue, deMeudon et de Verrière. L'île oblongue qui s'étend
depuis Saint-Cloud jusqu'à l'embouchure de la rivière de Maul-
dre, est séparée du continent par le détroit de Versailles. Les
côtes, hérissées de rochers, de falaises crayeuses, bordées de
bancs de sable où les tortues et les trionyx déposent leurs œufs,
ont l'aspect le plus sauvage. La végétation n'existe nulle part.
Les seuls habitants du golfe sont des poissons, des requins, des
chéloniens, et surtout une variété infinie de mollusques, d'as-
téries, de bélemnites, de radiaires, de zoophytes. Quel beau
port de mer ferait Paris 1
Cependant la mer se retire ; sur la base du calcaire marin se
HISTOIRE DE PARIS.. 3
forment des lits d'argile, de sable, de grès. Le sol s'exhausse;
une végétation luxuriante le couvre et l'enrichit; les quadru-
pèdes paraissent. Le palœothère, sorte de tapir aux jambes
grêles, abonde depuis la porte Saint-Denis jusqu'à Pantin, La
loutre guette le brochet sur le port Saint-Nicolas; le renard
chasse le lapin dans la forêt du Louvre ; le mosasaure, lézard
gigantesque, rampe dans les vases des marais. L'anoplotère,
pachyderme à poil lisse, déracine, au fond de la Seine, les
plantes aquatiques; l'anthracotère, sorte d'hippopotame, se
vautre entre les roseaux. Un animal du genre canis, mais dis-
tinct de nos chiens actuels, rôde au milieu des bois. La sarigue
à queue prenante saute de branche en branche, et cache ses
petits dans sa bourse abdominale, sans avoir malheureusement
un Florian pour chanter ses vertus maternelles. Ces animaux
inoffensifs et leurs .variétés ont pour ennemis un raton gros
comme uq loup et d'une férocité supérieure, un carnassier du
genre des genettes, un autre du genre des civettes, et les
monstrueux crocodiles qui ont établi leur quartier général dans ,
la Cité.
Tout à coup tombe du sud-est un torrent d'une largeur,-
d'une profondeur et d'une force incalculables. Il roule des ga-
lets, des sables, des roches, des pierres meulières, des blocs de
grès, de gneiss, de granit, dont quelques-uns ont jusqu'à 12
mètres cubes. 11 nous apporte aussi des animaux et des végé-
taux inconnus, des éléphants d'Asie, des élans d'Irlande, des
troncs de palmiers ou autres arbres des pays chauds. C'est le
déluge, et quand il a passé sur notre territoire, un ordre régu-
lier s'établit, une nouvelle ère commence. Les hommes sont
déjà sur les sommités de l'Asie; dans quelques milliers de siè-
cles ils émigreront par bandes nombreuses et viendront animer
nos déserts.
Si nos lecteurs doutaient de la fidélité de ce tableau, qu'ils
lisent Cuvier, Moreau de Jonnès, Broingnard, Alexandre Ber-
trand, Charles d'Orbigny, ou, ce qui vaudra mieux, qu'ils fas-
sent une visite au Muséum d'histoire naturelle, où ils verront
de leurs propres yeux les restes de toutes les races disparues
que nous avons sommairement indiquées.
4 HISTOIRE DE PARIS.
CHAPITRE II
Les Celtes. — Les Gâls. — Leur religion. — Les druides. — Organisation du
druidisme. — Les trois cycles. — Les trois qualités.
Les peuples dont les civilisations autochthones ont mis en
valeur les pentes de l'Himalaya, chassés de leurs terres natales
par des révolutions intérieures, envoient les premiers des co-
lonies en Europe. Ceux qui paraissent avant tous sur le sol des
Gaules sont les Celtes, Kelt ou Keltaich, dont le nom implique
l'idée d'hommes habitant sous des tentes. Quand ils se fixent
et renoncent à la vie nomade, ils s'appellent Gâls, d'un mot
qui signifie pays cultivé. C'est Pausanias qui nous l'affirme
dans le livre Ier de ses Attiques, et la phildlogie vient à l'appui
de son opinion. Dans les parties de la Grande-Bretagne où s'est
conservée la langue gaélique, on se sert du mot celtiaid, pour
désigner les pays que hantent les pâtres et les chasseurs, et du
mot gwal, pour dire terre labourée.
Les Gâls se partagaiçnt en tribus, subdivisées en clans, dont
les chefs nous apparaissent sous deux faces distinctes. En qua-
lité de tierns, de khlan-kinnidhs (pères du clan), ils font obser-
ver la justice et maintiennent les bases de la société civile.
Autour d'eux se groupent les ambachts, clients ou serviteurs,
véritables vassaux de cette féodalité patriarcale. Quand un chef
de clan commande les armées, il prend le titre de brenn (géné-
ralissime), et ses clients s'appellent soldurs. Ces deux pouvoirs
étaient-ils séparés ou confondus, indépendants l'un de l'autre
ou hiérarchisés? Reconnaissait-on dans les Gaules quelques
principes analogues au cédant arma togœ! Problèmes inso-
lubles, faute de documents I
Les Gâls, comme la plupart des peuples de l'antiquité, admet-
taient un dieu supérieur et des divinités secondaires dans les-
quelles étaient personnifiées toutes les forces de la nature. Heuz
(en latin Estis) était le tout-puissant, le grand inconnu, le grand
invisible, le père de la vie universelle. Au-dessous de lui s'é-
chelonnaient des dieux et des déesses qui ne sont point sans
analogie avec ceux de la Grèce : Héol ou Belen, le soleil; Vol-
can, le dieu du feu terrestre ; Taran, que Lucain cite dans le
premier livre de la Pharsale, et dont le nom signifie tonnerre,
HISTOIRE DE PAIUS. * 5
en bas-breton. Math Hert était la terre, la grande mère, de la-
quelle dépendaient le dieu des Pyrénées, le dieu Gothar; le
dieu Vogèse; la déesse Onuava, qui dirigeait le cours des eaux;
la déesse Ardwen, qui protégeait les chasseurs dans le laby-
rinthe des grands bois. Les Gâls comptaient encore parmi leurs
divinités : Camun, dieu de la guerre ; Andart, déesse de la vic-
toire; Ogmi (la puissante bouche), dieu de l'éloquence; Mer-
zen, dieu des arts industriels. lis attribuaient leur système théo-
logique à Teutat, le père des hommes, le révélateur de toutes
les sciences. Leur religion était en somme tout aussi poétique
que celle des Grecs; mais, pour se perpétuer après avoir dis-
paru, il lui a manqué d'être vivifiée par les beaux-arts.
Quant à leur culte, ils en célébraient les fêtes principales aux
grandes époques indiquées par le retour périodique des saisons.
Sur le chêne consacré à Heuz, ils cueillaient le gui toujours
vert, symbole d'incorruptibilité. Au solstice d'hiver, ils s'eni-
vraient de cervoise et d'hydromel en l'honneur de Belen, et se
travestissaient avec des peaux de bêles. Ils sacrifiaient au pied
des menhirs (pierres levées) ou sur les dolmens (tables de pierre)
les prisonniers de guerre, les étrangers et les criminels.
La religion des Gâls ne reçut son organisation définitive
qu'environ sept siècles avant l'ère chrétienne. Des peuplades
sortirent de la haute Asie, s'arrêtèrent sur les bords du Pont-
Euxin et des Palus-Méotides et en chassèrent les Kimris. Ceux-
ci remontèrent le Danube, descendirent ensuite le Rhin, et
envahirent la Gaule par le nord. Leur chef, Hu-Cadarn (le ma-
gicien puissant), à la fois prêtre, pontife, législateur et général,
fut l'organisateur du druidisme.
Le druidisme serait difficile à reconstruire, si l'on n'avait que
les documents indigènes ; mais comme il s'est étendu en Irlande
et en Angleterre, qu'il y a laissé des traces profondes, que l'on
parle encore la langue kimrique dans le pays de Galles, on est
autorisé à recueillir au delà de la Manche des preuves à l'appui
des renseignements que nous possédons sur les croyances de
nos pères.
Druide dérive-t-il de di-rhond (qui parle de Dieu), ou de deru-
wydd (gui de chêne J? Les deux étymologies sont peut-être si-
multanément vraies ; le gui ne devint peut-être sacré que parce
que son nom rappelait celui du prêtre à l'esprit des fidèles.
Théologiens par excellence, législateurs et juges, les druides
1
6 HISTOIRE DE PARIS.
avaient pour auxiliaires les vates, ministres du culte, et les
bardes, poëtes dont les chants célébraient les dieux et les guer-
riers. Il y avait des druides, des vates, des bardes du sexe fé-
minin, et à la tête du clergé était placé un grand pontife élu à
vie, comme l'est aujourd'hui le chef du catholicisme. M. Gatien
Arnoult, dans son Histo Ore de la Philosophie en France, pense
que le corps des druides se recrutait dans toutes les classes de
la société, et que l'entrée n'en était refusée à personne. Où en
est la preuve? « Quand le souverain pontife est mort, disent les
Commentaires de César, on lui donne pour successeur le plus
élevé en dignité des survivants (si quis ex reliquis excettit di-
gnitate). » Ce passage établit à la rigueur que la papauté drui-
dique était élective; mais, venus d'un pays où le système des
castes était en vigueur, les druides auraient-ils innové à leur
préjudice? Ils n'auraient pas été prêtres.
Quoique l'autorité des Commentaires soit respectable, ils
demandent à être étudiés avec discernement. Helvétius y a lu
que la communauté des femmes était admise chez les Gaulois,
et le texte cité ne s'applique qu'à certaines peuplades de la
Grande-Bretagne. M. Amédée Thierry y a lu que les Gaulois ne
semaient point de blé (frumenta non serunt), et ce sont ces
mêmes peuplades dont le texte cité fait mention. M. Ampère y
a lu que les magistrats gaulois assignaient annuellement à des
associations un lot de la terre possédée en commun, et le texte
cité signale cet usage comme existant chez les Germains.
La Rome du druidisme était Dreux (Durocasses), la terre du
milieu), le centre religieux du monde, la demeure des forts et
des savants. Là se réunissaient en collége les dépositaires de la
doctrine ésotérique, ceux qui connaissaient le sens des mythes -
jetés en pâture à un peuple grossier et avide de merveilleux. Là
on s'occupait médiocrement d'Héol, de Volkan et mêmed'iEsus.
Dieu est pour les initiés l'infini en puissance, en intelligence et
en amour. Ce qu'il accomplit est parfaitement nécessaire et par-
faitement beau. Seul, il est incréé. Les êtres auxquels il a daigné
accorder la vie sont perpétuellement soutenus par lui, et appelés
à se transformer graduellement depuis le dernier degré de L'exis-
tence jusqu'au plus élevé.
Dans le premier cercle (cylch y ceugant), la région du vide, il
n'y a rien de vivant ni de mort.
Dans le second cercle (cylch y'r abred), dont le nom signifie
HISTOIRE DE PARIS. - 7
littéralement errer, les êtres naissent avec un principe de spon-
tanéité, l'awen, qui doit avoir la même étymologie que le mot
sanscrit avenna (mouvement). Ils sont doués de mémoire et dé
perception; leurs premiers pas sont embarrassés; ils penchent
vers l'abîme d'où ils sortent à peine, et où cherchent à lès
pousser les génies du mal, cythraut (l'obstacle), diaful (le ca-
lomniateur), drwg (le malin); mais l'homme, par l'énergie et la
liberté, triomphe de ces redoutables adversaires, et acquieft la
connaissance de toutes choses, le savoir, le vouloir et le pouvoir.
S'il manque de la force nécessaire pour se développer morale-
ment et intellectuellement, il descend au lieu de monter L'orgueil
le mensonge, l'absence de charité , le ravalent au niveau de la
brute; la vertu, au contraire, l'introduit dans le cercle de gwynfià
(l'heureux monde). Il est alors dispensé de transmigration ,
affranchi de l'obscurité, de l'erreur et de la mort; il n'éprouve
plus de besoins ; il comprend la cause et le mode d'action de
toutes les créatures; il jouit de trois qualités supérieures : l'ins-
truction, la beauté et le repos.
« Trois choses diminuent continuellement : l'obscurité, l'ef-
reur et la mort.
« Trois choses s'accroissent continuellement : le feu ou la
lumière, l'intelligence ou la vérité, l'esprit ou la vie. Ces trois
choses finiront par prévaloir sur toutes les autres, et alors Abred
sera détruit. »
Ainsi la théorie du progrès universel est formulée par les
druides de l'île de Bretagne, les plus orthodoxes de tous, ceux
près lesquels, suivant César, les prêtres gaulois allaient com-
pléter leurs études (discendi causa). Leur philosophie, comme on
le voit, ne manquait ni d'élévation ni de logique.
CHAPITRE III
Les Belges.—Alliance des Sénones et des Parisiens. - Recherche d'une capitale.
Origine du nom de Lutèce. — Les sept îlots de la Seine.
Parmi les sectateurs des druides, dans la grande nation des
Kimris. figuraient au premier rang les Belges, dont le nom veut
dire guerrier. C'étaient des sauvages, demi-nus, tatoués, armés
de massues et de flèches à pointe de silex. Ils laissaient flotter sur
leurs épaules leurs longs cheveux, qu'ils relevaient parfois en
8 HISTOIRE DE PARIS.
touffes au sommet de la tête. Ardents à la guerre, implacables
dans leurs vengeances, ils massacraient leurs prisonniers, sus-
pendaient des têtes au poitrail de leurs chevaux, et buvaient
dans le crâne de leurs ennemis. Quelques centaines d'années
avant Jésus-Christ, ces Belges passèrent le Rhin, et un de leurs
détachements fit alliance avec la tribu gauloise des Sénones, dont
il obtint l'autorisation de s'établir sur les rives de l'Oise, en
latin Esia. Les Belges prirent alors, du moins dans ces parages,
le nom de Parisiens, qui signifie habitants desbords de l'Oise. L'ac-
commodement avec les anciens propriétaires du sol ne précéda
pas de beaucoup l'invasion des Gaules par les Romains, et César
dit que des vieillards qu'il a consultés en avaient encore
le souvenir. Confines erant Parisii Senonibus, civitatemque,
patrum memoriâ, conjunxerant. (De Bello gallico , lib. vi,
cap. HI.) ·
Le territoire concédé aux Parisiens n'était pas de très-grande
dimension. Pontoise, qui est situé sur la rive droite de l'Oise,
était resté aux Sénones, dont les possessions bornaient celles
des Parisiens à l'orient et au midi. Au sud et à l'ouest étaient
établis les Carnutes, que la race druidique vénérait, quoique
les prêtres de l'Armorique et du pays de Galles eussent acquis
un immense crédit. A l'est étaient, outre les Sénones, les Mel-
des, dont Meaux était la capitale; au nord, les Silvanectes, dont
le chef-lieu était Senlis. Après avoir fixé, par des traités, les
frontières du domaine qui leur était octroyé, les Parisiens se
mirent en quête d'une capitale.
350 ans avant Jésus-Christ, sept îles se suivaient dans la
partie de la Seine comprise aujourd'hui entre le pont d'Auster-
litz et le pont des Arts; dans l'ignorance de leurs appellations
primitives, nous sommes forcés d'employer celles qui leur ont
été attribuées bien longtemps après. La première île était l'ile
Louviers, séparée de la terre ferme par un étroit chenal, qui a
été comblé en 1845.
L'île que nous nommons Saint-Louis était coupée en trois
morceaux. L'île Notre-Dame s'arrêtait rue du Harlay. Une
sixième île, qu'on nomma l'île du Passeur-aux-Vaches ou de
Bucy, fut réunie à la précédente à l'époque où l'on bâtit la
place Dauphine. Une septième île de grande dimension, après
avoir été longtemps couverte de vignes, ce qui la faisait sur-
nommer l'Ile-aux- Treilleb, a été exhaussée en partie pour de-
HISTOIRE DE PARIS. 9
1.
venir le terre-plein du Pont-Neuf, tandis que la pointe infé-
rieure était convertie en jardin.
Sur ces sept îles, les Parisiens fondèrent Lutèce. Évidemment
ce n'est pas ainsi qu'ils écrivaient et prononçaient le nom de
leur capitale, mais les peuples avaient dès lors la triste habi-
tude de rendre méconnaissables les noms des localités étran-
gères. Cette habitude, ils l'ont conservée ; le Coeln des Alle-
mands est pour nous Cologne; le Firenze des Italiens, Florence.
Dans nos livres et dans notre conversation Aachen devient Aix-
la-Chapelle, Yenezia Venise, London Londres. De Lirorno la
langue française a fait Livourne, et la langue anglaise Leghorn.
Si l'on parlait à un paysan hollandais de la Haye, il lui serait
impossible de deviner qu'il s'agit de la ville qu'il appelle Gra-
venhage, en allemand der Haag. Une altération analogue déna-
ture le nom indigène de Lutèce, qui n'est arrivé jusqu'à nous
que traduit en grec ou en latin.
- César et Ammien - Marcellin écrivent Lutetia; Strabon,
Ac.uy'o'tc.x.ta.; Ptolémée, AooxoTaxîa; Julien, dans le Misopogon,
AouASTta; d'autres, Lucotecia et Lucototia.
Un savant bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, dom
Toussaint du Plessis, conjecture que ces noms sont dérivés du
celtique leug-tec (belle pierre), à cause des facilités que l'abon-
dance des carrières offre à l'édification d'une ville; il oublie
que les Parisiens ne bâtissaient qu'en bois. Plus vraisemblable-
ment, Lutèce vient de luth (eau), thoueze (milieu), et y (demeure).
CHAPITRE IV
Paris sous Les Romains.
Il est facile de nous représenter cette ville primitive; elle
n'avait point de rues tracées; ses habitations étaient des huttes
en bois et en chaume, de forme conique. Les cheminées' y
étaient complètement inconnues, et pendant l'hiver, qui était
parfois rigoureux, les habitants se chauffaient avec des four-
neaux. La connaissance que nous avons acquise du culte des
Gaulois nous permet d'avancer qu'il n'y avait point de temple
dans la ville. C'était dans les forêts voisines qu'ils célébraient
- leurs fêtes religieuses, et peut-être doit-on voir des menhirs ou
des dolmens dans les mots de Haute-Borne, localité qui tou-
10 HISTOIRE DE PARIS.
chait à Ménilmontant, et de Pierre-Fitte, village des environs.
Les débris d'un dolmen de grande dimension ont été d'ailleurs
trouvés à Meudon.
Les habitants de Lutèce prospéraient par le commerce; leurs
embarcations montaient et descendaient la Seine, et transpor-
taient principalement les produits agricoles de ces fertiles con-
trées. La guerre vint les troubler dans leurs paisibles occupa-
tions. 53 ans avant Jésus-Christ, César avait entrepris la
conquête des Gaules, et comme il n'avait pas assez de forces
pour imposer le joug romain par la violence, il avait eu l'idée
de diviser pour régner. Il demandait aux tribus qui compo-
saient la confédération gauloise des renforts pour combattre les
peuples qu'il avait déjà soumis; les Sénones et les Carnutes,
c'est-à-dire les peuples de Sens et de Chartres, lui refusèrent
leur concours. Les Parisiens étant restés neutres, César convo-
qua à Lutèce les tierns et les brenns des tribus récalcitrantes, et
les détermina à lui fournir des chevaux. Quand il se fut éloigné,
une réaction s'opéra dans la population qu'il avait crue domp-
tée, et une insurrection formidable éclata. Occupé lui-même
en Auvergne, César chargea son lieutenant Labiénus de sou-
mettre les Parisiens. Ceux-ci confièrent le commandement à un
vieux brenn expérimenté, dont le véritable nom nous est in-
connu, mais que les écrivains romains désignent sous celui de
Camulogène.
Les légions romaines, sous les ordres de Labiénus, partirent
de Sens et marchèrent sur Lutèce. Elles trouvèrent les Pari-
siens retranchés sur la rive gauche de la Seine, derrière les ma-
rais impraticables de l'embouchure de la Bièvre. Dans l'impos-
sibilité de franchir cette barrière naturelle, Labiénus se retira
sur Melun; de là il passa sur la rive gauche de la Seine, et di-
visa ses cohortes en deux parties, dont Tune allait à pied et
dont l'autre était distribuée dans cinquante barques, conquises
sur les Gaulois. Arrivé en face de Lutèce, à l'endroit où est au-
jourd'hui la place du Châtelet, Labiénus aperçut dans les îles de
Lutèce de nombreux combattants qui l'attendaient de pied
ferme. Caniulogène, précurseur de Rostopchine, avait brûlé le
misérable pont de bois qui réunissait les deux rives, et toutes
les cabanes qui pouvaient nuire au développement de ses ba-
taillons. Que fit Labiénus? Il ordonna à cinq cohortes de re-
monter ostensiblement le lfeuve, et, pendant la nuit, dirigeant
HISTOIRE DE PARIS. Il
le gros de ses troupes en aval, il repassa la Seine au pied des
hauteurs de Chaillot, et fondit à l'improviste sur les Parisiens,
qui furent complétement défaits. Le vieux Camulogène périt
sur le champ de bataille.
Cet échec n'empêcha pas les Parisiens de fournir un contin-
gent de deux mille hommes à l'armée qui se forma pour dé-
fendre l'importante ville d'Alésia.
A la fin de cette guerre effroyable, où, suivant Plutarque, un
tiers de la population fut massacré et un autre tiers emmené en
esclavage, les Parisiens furent incorporés dans la province
lyonnaise des Sénones (provinciam lugdunensis senoniam). Ils
furent gouvernés par un président (piœses). A Lutèce résidaient
aussi un juge romain, un défenseur (defensor civitatis). et le
préfet d'une flotte, organisée à Andresy, et que la notice de
l'empire, publiée sous Honorius, désigne ainsi : Prœfectus classis
Andererianorum, Parisiis.
Des Sarmates, vaincus par les Romains, avaient été trans-
portés des bords du Tanaïs sur ceux de la Seine, et leurs maî-
tres leur avaient donné à défricher des terres situées aux envi-
rons d'une ville nommée Chora. Le nom de cette localité se
retrouve dans celui de la Cure, rivière qui en baignait les murs.
Les Sarmates, dont l'exploitation agricole s'étendait au loin,
étaient placés sous la surveillance d'un préfet qui habitait Paris.
Sous la domination romaine, la Gaule était divisée en cités ou
pagus (civitates ou pagi). Peu à peu, les appellations primitives
des chefs-lieux disparurent, et ils ne furent plus connus que
sous celles des peuplades qui les habitaient. La ville principale
des Parisiens ne fut plus Lutèce; ce fut Paris. Ainsi les Céno-
mans ont laissé leur nom au Mans, les Andes à Angers, les
Turones à Tours, les Meldes à Meaux, les Carnutes à Chartres,
les Lémovices à Limoges, les Bituriges à Bourges, les Ambiens
à Amiens, les Atrébates à Arras, les Bajocasses à Bayeux, les
Abrincatuis à Avranches, les Pictones au Poitou, les Lectorates
à Lectoure, les Cadurces à Cahors, les Agesinates à Agen, etc.
Le nom de Lutèce ne tarda pas à disparaître pour faire place à
celui de Paris.
Lutèce, ou Paris, changea de face; au centre de l'île princi^
pale fut établi un marché; à l'extrémité orientale, les vantes
parisiens, qui formaient une corporation puissante, élevèrent,
sous le règne de Tibère, un autel à Jupiter. C'est un cube de
12 HISTOIRE DE PARIS.
pierre d'un mètre de haut sur cent cinquante centimètres de
long, la façade principale porte la dédicace, et les autres sont
décorées de bas-reliefs très-frustres, qui semblent représenter
une procession. On distingue sur la frise ces lettres à demi
effacées : EVRISES SENANI V 1 L OM. Ces mots, complets ou
abrégés, doivent désigner des peuples voisins, les habitants
d'Évreux, les Sénones, les Meldes et les Vétiocasses, dont la
capitale était Rouen. Avec cet autel furent découvertes, sous le
chœur de Notre-Dame de Paris, le 16 mars 1711, huit autres
pierres sculptées, où l'on remarque un bizarre mélange des di-
vinités gauloises et romaines. Sur les quatre faces d'un second
autel sont réunis : Castor, Pollux, une espèce d'Hercule terras-
sant un serpent, et un vieillard chauve, dont le front est sur-
monté de cornes fourchues, porte au-dessus de la tête le mot
CERNVNNOS. Peut-être n'est-il autre qu'iEsus, désigné sous un
de ses surnoms, Kernunnos (l'excellent maître).
Sur un troisième autel, on voit Jupiter avec son aigle, Esus,
cueillant le gui sacré, Vulcain, et un taureau qui porte une
grue sur la tête et deux autres sur le dos. Ce bas-relief porte :
TARVOS TRIGARANOS (le taureau aux trois grues). Dans toutes
les religions antiques le taureau était un animal sacré. Quant
aux grues on les considérait comme le symbole du courage.
On trouva en même temps une pierre d'autel, dont le centre
creux était rempli de charbon et d'encens, et une table de sacri-
fice, avec une rigole destinée à l'écoulement du sang des vic-
times.
A l'extrémité occidentale de la Cité étaient quelques habita-
tions de fonctionnaires. On a déterré de ce côté, au mois
d'août 1784, un cippe dont les figures ont plus d'un mètre de
hauteur; elles représentent Mercure; une déesse, qu'on croit
être Maïa; un génie de la navigation, et un jeune homme por-
tant des ailes à la tête et aux épaules, qui tient un disque et qui
pose le pied droit sur un gradin, comme pour prendre son vol ;
on suppose que c'est l'image du soleil.
Près de l'emplacement actuel du quai aux Fleurs était la
prison de Glaucin (Carcer Glaucini). En face, sur la rive droite,
qu'un pont de bois grossier reliait à l'île, s'élevait le forum. Des
bâtiments étendus couvraient le jardin du Palais-Royal.
Quand la place Louis XV fut formée, les travaux faits en
1763 amenèrent la découverte des débris d'un acqueduc, qui
HISTOIRE DE PARIS. 13
partait de Chaillot, et qui, prolongé en ligne droite, devait abou-
tir au Palais-Royal. Dans le jardin de ce palais, lorsqu'on jeta
les fondements des galeries, on déterra deux bassins de cons-
truction romaine. Le premier, qui gisait à trois pieds au-dessous
du sol, et à l'extrémité méridionale de ce jardin, présentait un
carré de vingt pieds de dimension sur ses quatre côtés. Au même
endroit furent trouvées des médailles d'Aurélien, de Dioclétien,
de Posthume, de Mayence, de Crispe, de Valentinien Ier; ce qui
semble indiquer une construction qui ne remonte pas au delà du
quatrième siècle,
Le second bassin, beaucoup plus vaste que le premier, et
trouvé dans la partie septentrionale du même jardin, s'étendait
à t mètre 60 centimètres sous terre, depuis le point de la gale-
rie où est situé le café de Foi, jusqu'au passage de Radzivill.
En 1751, les ouvriers qui bâtissaient une écurie, rue Vivienne,
trouvèrent :
1° Huit fragments de marbre ornés de bas-reliefs qui repré-
sentent, entre autres sujets, un homme à demi couché sur un
lit et un esclave portant un plat ; Bacchus et Ariane ; une prê-
tresse rendant des oracles, et un homme qui les écrit dans un
livre ; un repas de trois convives couchés sur des lits, et encore
un esclave portant un plat, etc. M. de Caylus, qui a publié la
gravure et donné la description de ces fragments, dans le tome II
de son Recueil d'antiquités, ne doute point qu'ils n'appartiennent
à des tombeaux ; et, en effet, il n'est point de sujets plus sou-
vent répétés sur les cippes et les sarcophages qui nous sont res-
tés de l'antiquité, que l'histoire symbolique de Bacchus et ces
repas funèbres que l'on faisait en l'honneur des morts.
2° Un cippe cinéraire en marbre, dont la face principale est
ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits, et que soutiennent
deux têtes de bélier. L'inscription placée au-dessous de ce feston
nous apprend que Pithusa a fait exécuter ce monument pour sa
fille Ampudia Amanda, morte à l'âge de dix-sept ans.
3° Un couvercle de marbre, richement orné de sculptures, qui
a dû appartenir à un autre cippe d'une plus grande dimension
que le précédent.
Près de là fut découvert, en 1806, un nouveau monument
sépulcral : c'est un coffre aux angles duquel des têtes de bélier
soutiennent des festons de fleurs et de fruits; décoration banale,
et que les Romains employaient à toute occasion. Quatre aigles
14 HISTOIRE DE PARIS.
aux ailes éployées occupent la partie inférieure des quatre angles,
et sur le feston de la face principale où est gravée l'inscription,
est sculptée une biche dont un autre aigle déchire le dos. Nous
apprenons par cette inscription que Chrestus, affranchi, a
fait ériger ce monument à son patron Nonius Jvnius Epigonus.
Les autres faces offrent, au-dessous de chaque feston, une plante,
une patère et une aiguière ou prœfericulum. Dans une autre
partie de la même rue furent trouvés une épée de bronze, des
fragments de poterie et deux poids antiques en verre. L'an
1618, un jardinier, qui remuait le sol à l'endroit où donne actuel-
lement une façade de la Bibliothèque, y ramassa neuf cuirasses,
dont les formes arrondies, relevées en bosse de chaque côté du
sternum, indiquaient clairement qu'elles avaient été fabriquées
pour des femmes! Quelles étaient ces héroïnes? C'est ce que
personne ne saurait dire.
Sur la butte Montmartre étaient élevés des temples, et au bas
une maison, où un aqueduc amenait les eaux de la fontaine
du Bue.
Près de Saint-Eustache on a découvert la tête colossale d'une
statue de Cybèle, avec une tour hexagonale sur le front.
Derrière l'Hôtel de Ville actuel, au nord de l'église de Saint-
Gervais, ont été découverts des tombeaux, en assez grand nom-
bre, pour attester l'existencé d'un vaste cimetière.
La rive gauche n'était pas moins peuplée. Les versants du
mont Leucotitius étaient couverts par les constructions du pa-
lais des Thermes, qu'on suppose avoir eu pour fondateur Fla-
vius Valérius Constantius Chlorus, qui fut associé à l'empire en
l'an 292, et qui eut en partage le gouvernement des Gaules, de
l'Espagne et de la Grande-Bretagne. Un camp romain occupait
l'emplacement du Luxembourg; des arènes étaient à mi-côte
sur le versant oriental de la montagne; çà et là, aux environs,
étaient disséminées des tombes. Une grande maison, ornée de
bas-reliefs en marbre blanc, se mirait dans les eaux de la Seine,
au quai de la Tournelle.
De vieilles chartes relatives à l'abbaye de Saint-Germain des
Prés disent qu'elle fut bâtie sur l'emplacement d'un ancien
temple d'Isis, et l'on ajoute que le cardinal Guillaume Briçonnet
fit détruire une vieille idole de cette déesse. Plusieurs savants
ont prétendu qu'Isis n'avait jamais eu de temple dans les Gaules.
Toutefois, suivant d'antiques traditions, un temple d'Isis exis-
HISTOIRE DE PARIS. 15
tait dans l'île deMelun, et à Issy, près Paris. Il n'est nullement
invraisemblable que les Gaulois, comme le prétendent Plutarque
et Apulée, aient rendu hommage à cette déesse égyptienne, dont
les attributions sont ainsi décrites dans le livre XI des Méta-
morphoses de ce dernier auteur : « Voici la nature, mère de
toutes choses, souveraine de tous les éléments, origine des siècles,
première des divinités 1 C'est moi qui suis la reine des mânes,
la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des dieux
et des déesses! Les voûtes éclatantes du ciel, les brises salu-
taires de la mer, le déplorable silence des enfers, reconnaissent
mon pouvoir absolu. Je suis la seule divinité révérée sous plu-
sieurs formes, sous différents noms, avec diverses cérémonies,
par l'univers entier. »
Peu à peu les dieux gaulois, romains ou égyptiens, firent
place au dieu de l'Évangile, que saint Denis vint prêcher, vers
l'an 245, avec le prêtre Rustique et le diacre Éleuthère. Son
histoire est peu connue, Grégoire de Tours est le premier qui
en parle et qui prétend que sept évêques furent simultanément
envoyés dans les Gaules : Grotius, à Tours; Saturnien, à Tou-
louse: Paul, à Narbonne; Stréminus, à Clermont; Martial, à Li-
moges; Trophime, à Arles; Dionysius, à Paris. Il ajoute que ce
dernier évêque des Parisiens, plein de zèle pour le nom du
Christ, souffrit diverses peines, et qu'un glaive cruel l'arracha
de cette vie.
Les actes de saint Saturnien, dont Grégoire de Tours invoque
le témoignage, ne font aucune mention des évêques envoyés
dans les Gaules. La biographie du premier apôtre de Paris n'a
été écrite qu'au huitième siècle, et l'auteur a soin de prévenir
ses lecteurs qu'il se borne à recueillir des traditions populaires.
Il cite le nom du juge romain qui condamna les trois martyrs :
c'était le préfet Sisinnius Fescenninus. Il ordonna de jeter les
cadavres dans la Seine; mais une dame romaine, nommée Ca-
tulla, qui cependant n'était pas encore convertie, les fit cher-
cher pendant la nuit et inhumer dans un lieu nommé Catolocus.
On sema du blé sur la place, et lorsque la persécution fut apai-
sée, les trois corps furent déposés dans un tombeau.
Le christianisme se développa lentement; ce furent toutefois
ses conséquences pratiques que poursuivirent par lés armes, en
l'an 286, les Parisiens opprimés. Ils payaient à l'empire un tri-
buL onéreux; leurs terres étaient livrées à titre de bénéfices
16 HISTOIRE DE PARIS.
c'est-à-dire de fiefs non héréditaires aux soldats romains. Les
colons et les esclaves de Paris et de Meaux formèrent une ligue,
qui fut appelée en celtique bagad ( assemblée tumultueuse). Les
chefs de l'insurrection furent deux chrétiens : Salvianûs Aman-
dus et Lucius-Pomponius Ælianus. Ils furent proclamés empe-
reurs et promenés sur un bouclier, non loin de l'Hôtel de Ville
de nos jours, comme pour préluder aux nouvelles révolutions
- populaires qui devaient s'accomplir là.
La porte Baudoyer, qui était située de ce côté, s'appelait
primitivement porte Bagaude (porta Bagauda), et c'est sans
doute en mémoire de ce mouvement populaire que l'on disait
proverbialement : les badauds de Paris
La loi romaine interdisait aux particuliers de porter des man-
teaux de pourpre, insigne réservé aux empereurs. Les insurgés
coururent au temple d'Isis et déchirèrent en deux le voile du
sanctuaire pour revêtir leurs chefs. Ils s'emparèrent ensuite
d'une forteresse, bâtie par les Romains sur les bords de la Marne,
et qui fut longtemps connue sous la dénomination de Château
des Bagaudes. Les deux empereurs s'y retranchèrent et y atten-
dirent Maximien Hercule, associé de Dioclétien à l'empire, et
qui s'avançait avec des forces considérables. Les nautes pari-
siens avaient fourni des embarcations ; tous les hommes valides
des populations riveraines de la Seine, de la Marne et de la
Loire, avaient établi autour du château des Bagaudes un camp
entouré de fortes poutres, dont les interstices étaient remplis
de terre et de cailloux. Les combattants étaient armés de flèches
et de frondes, et protégés par des boucliers d'osier.
Maximien Hercule amenait avec lui des légions d'Asie et toutes
les troupes des quatre provinces lyonnaises. Les Bagaudes se
défendirent avec acharnement pendant un jour entier; mais le
nombre les accabla. Maximien décida la victoire en guidant à
l'assaut les cohortes prétoriennes. Il était à cheval, couvert de
la pourpre impériale, couronné du bandeau et portant au bras
gauche un armilla d'or. Les insurgés furent presque tous mas-
sacrés. Elianus et Amandus, faits prisonniers les armes à la
main, furent pendus aux arbres de la route.
Ce fut le dernier effort de la nationalité gauloise, et Paris de-
meura soumis aux Romains.
Julien l'Apostat y résida pendant plusieurs années et y fut pro-
clamé empereur. Il avait réuni autour de lui, dans le palais des
HISTOIRE DE PAlllS. 17
Thermes, quelques savants, dont le plus connu est son médecin
Oribase.
Julien, dans son Misopogon, décrit avec enthousiasme le site
de Lutèce, ses vignes et ses figuiers, que des paillassons proté-
geaient contre la rigueur du froid. Il met bien au-dessus des
mœurs d'Antioche, qu'il habitait précédemment, celles de Lu-
tèce, dont les habitants ne connaissaient ni l'insolence, ni l'obs-
cénité, ni les danses lascives. S'ils rendent hommage à Vénus,
c'est parce qu'ils considèrent cette déesse comme présidant au
mariage; s'ils adorent Bacchus et usent largement de ses dons,
ce dieu est pour eux le père de la joie, qui, avec Vénus, contri-
bue à procurer une nombreuse progéniture.
L'empereur Valentinien Ier était à Paris pendant l'hiver de
365; son fils Gratien y vint en 379 et y organisa une expédition
pour chasser des Gaules les Allemands. Quelques années plus
tard, il partit de Paris pour marcher à la rencontre de Maxime,
qui avait usurpé l'empire; mais il fut massacré. On peut dire
qu'avec lui finit la domination romaine sur les bords de la Seine.
Les Parisiens entrèrent dans la confédération armoricaine, et,
à partir de cette époque, on les voit agir isolément contre les
invasions toujours croissantes des barbares.
Le christianisme s'était rapidement développé à Paris, dont
les évêques commencèrent à jouir d'une certaine influence. Vic-
torin assista au concile de Cologne en l'an 346. Paul fut, en.360,
membre d'un concile qui se tint à Paris, et dont les canons
affirmèrent la divinité de Jésus-Christ, en condamnant l'opinion
contraire des ariens. Prudentius fit bâtir à la pointe de la Cité
une première église, dédiée à Notre-Dame : des débris en ont
été retrouvés en 1847, dans des fouilles pratiquées sur le parvis
pour la construction d'un égout. C'était une basilique sans
transsept, dont le toit était soutenu par des colonnes de marbre,
et le pavé décoré de mosaïques.
Suivant une vieille légende, saint Marcel, évêque de Paris,
mort le 1er novembre 446, délivra la ville d'un dragon mon-
strueux. Dans la vieille église collégiale qui lui avait été consa-
crée, on voyait même, suspendu à la voûte, ce fantastique ani-
mal; c'était tout simplement un cétacé auquel on avait ajouté
des cornes. La légende ne doit pas sans doute être prise à la
lettre, et par le dragon qu'anéantit le prélat il faut entendre le
paganisme, dont. il détruisit les derniers vestiges.
18 HISTOIRE DE PARIS.
Au-dessus des évêques est placée dans la mémoire des Pari-
siens, sainte Geneviève, qu'ils ont choisie pour patronne; elle
était née à Nanterre en 422 ; son père se nommait Severus et sa
mère Gerontia. Malgré la tradition qui en fait une bergère, l'au-
teur de ses actes, qui écrivait seulement dix-huit ans après elle,
prouve, par tous les détails qu'il donne, qu'elle appartenait à une
famille aisée. Saint Germain d'Auxerre entendit parler des vertus
précoces de la jeune fille, et en lui remettant une médaille de
cuivre où la croix était empreinte : « Ne souffrez pas, dit-il,
que votre cou ou vos doigts soient chargés d'or, d'argent ou de
pierreries; car si vous avez la moindre parure du siècle, vous
serez privée des ornements éternels. »
Plus tard-, Geneviève se consacra solennellement à Dieu, au
pied des autels, par-devant Vilicus, successeur de Saint Marcel.
Attila, konong ou roi des Htins, ravageait les Gaules, et l'ap-
parition de quelques détachements de ces troupes barbares jeta
la consternation parmi les Parisiens ; ne se croyant pas en sûreté
dans leur île, ils se mirent à embarquer précipitamment leurs
meubles et leurs trésors pour tâcher de les soustraire à la rapa-
cité de l'ennemi.
Les hommes les plus vaillants étaient consternés et ne son-
geaient pas un seul instant à la résistance. Geneviève assembla
les femmes et les exhorta à employer toute leur influence pour
empêcher l'abandon de la cité pure et sans tache,' où jamais
ennemi du Christ n'avait pénétré; elle les persuada aisément,
et elles prièrent Dieu avec elle, afin qu'il réveillât la foi et le
patriotisme éteints dans le cœur de leurs frères ou de leurs
époux. Dans l'intérieur de Jeurs demeures, elles reprochaient
aux hommes leur pusillanimité et leur faiblesse. Leurs efforts
furent vains et ne firent qu'irriter les Parisiens contre Gene-
viève. Elle essaya inutilement de les arrêter. « Pourquoi fuyez-
vous? leur disait-elle; celui qui dit à la mer : Sépare tes flots,
et au Jourdain : Remonte vers ta source, ne saura-t-il pas élever
une digue entre vous et le torrent? Votre ville sera conservée,
et celle où vous voulez vous retirer sera pillée et saccagée par
les barbares ; ayez confiance en Dieu ; implorez son secours, et
ne trahissez pas par votre fuite la cause du ciel et de la patrie. »
Quelques-uns se laissèrent entraîner par ces paroles; mais la
multitude l'accabla d'outrages, l'appelant fausse prophétesse et
sorcière. « Elle veut notre ruine, disait l'un; elle endort par ses
HISTOIRE DE PARIS. - f9
maléfices les meilleurs citoyens, » disait l'autre. Aux murmures
succédaient les vociférations : « A la Seine! crIait-on: à la
Seine l'hypocrite! Qu'elle soit punie de ses mensonges 1 »
Au moment où Geneviève semblait avoir tout à craindre, elle
futsau\ée par l'armée de l'archidiacre d'Auxerre, dont l'évêque,
saint Germain, venait de mourir. Ce saint homme avait toujours
eu pour les vertus de Geneviève une vénération profonde. Il lui
avait légué par testament des eulogies ( présents de choses bénies
en signe d'union et d'amitié), que l'archidiacre était chargé de
lui remettre.
Cette circonstance changea le cœur des Parisiens, ils renon-
cèrent à leurs mauvais desseins et résolurent d'écouter les con-
seils.de Geneviève et ceux de l'archidiacre. Les voyant disposés
à une vigoureuse défense, les Huns décampèrent en une seule
nuit et se jetèrent sur d'autres parties de la Gaule. Quand on vit
l'événement confirmer la prédiction de Geneviève, le mépris -
qu'on avait pour elle fit place à une si grande estime, qu'on ne
voulait plus rien entreprendre sans son avis. Quelques historiens
croient que la retraite d'Attila fut déterminée par une démarche
personnelle de la sainte, qui n'hésita pas à aller à la rencontre
du Fléau de Dieu.
En A-i5, s'il faut en croire l'auteur de la Vie de sainte Gene-
viève, les Franks établirent autour de Paris un blocus qui dura
cinq ans! Tempure quo obsidio Parisiis, qui quinque per annos,
ut aiunt, perpessa est à Francis. C'est le seul historien qui men-
tionne ce siège, et encore ne le rapporte-t-il que sur un ouï-dire
(ut aiunt).Le fait est donc douteux ; mais il est admissible que
la proximité des hordes franques, la terreur qu'elles inspiraient,
les ravages qu'elles exercèrent dans les campagnes, les entraves
qu'elles apportèrent aux relations furent les causes de la famine
dont eurent à souffrir les Parisiens; elle fut telle que les pauvres
tombaient morts dans les rues. Geneviève, émue de compassion,
s'embarqua sur la Seine avec quelques compagnes dévouées :
elle remonta jusqu'à Troyes, d'où elle se rendit à Arcis-sur-
Aube, et revint avec onze bateaux chargés de céréales. Les
pauvres, qui l'attendaient avec impatience, reçurent d'elle du
pain dont elle dirigeait la cuisson et la distribution.
20 HISTOIRE DE PA.R1S.
CHAPITRE V
Paris sous les Mérovingiens.
Des historiens supposent que sainte Geneviève eut beaucoup
de part à la conversion du chef frank Chlodovich ou Clovis;
mais ce ne furent ni les conseils de la pieuse vierge ni même
ceux de Clotilde qui déterminèrent le barbare à renoncer au
culte d'Odin. Sans révoquer en doute la sincérité de ses nou-
velles convictions, il est permis de croire qu'il fut guidé par
quelques considérations mondaines, et qu'il fit le même raison-
nement que Henri IV. Les Francs, qu'Apollinaire Sidoine dé-
peint comme des monstres pour lesquels la paix était une cala-
mité, las des expéditions périodiques qu'ils entreprenaient dans
le seul but du pillage, avaient la velléité de se fixer. Ils ne se
contentaient plus de revenir à la fin de chaque année boire de la
cervoise et courir le cerf dans les forêts de la Germanie. La
religion catholique se trouvait en présence de l'hérésie d'Arius,
du paganisme, qui résistait encore çà et là, et des croyances
scandinaves. Elle manquait de soutien; pas un seul chef d'État
ne la professait; les populations des bords de la Seine et de la
Loire pouvaient, d'un moment à l'autre, être troublées dans le
libre exercice de leur culte; en outre, en butte aux incursions
de hordes dévastatrices, elles n'avaient point de sécurité. Les
évêques, qui, au milieu de la désorganisation de l'empire d'oc-
cident, étaient les seules autorités respectées, jetèrent les yeux
sur la vaillante tribu de Clovis, qui, composée seulement de
quatre mille guerriers, avait dispersé près de Soissons les mi-
lices romaines. Les évêques firent des ouvertures à Clovis, et
saint Remy, évêque de Reims, eut d'abord assez d'influence
pour lui faire épouser une catholique. Aussitôt qu'il eut reçu le
baptême, il fut reconnu roi, sans résistance, par toutes les cités
gauloises qui avaient constitué l'alliance défensive, connue sous
le nom de Confédération armoricaine. Les leudes et les arimanes
franks s'emparèrent des terres vacantes, et commencèrent
à se civiliser. Le pater fut traduit en langue franque : fnter
linfcr su vift in Ijiinilnin, foituiljtt ft nnino din; piqljucme rtl)l]i
aiit, etc. Clovis favorisa le clergé, et fit bâtir sur le mont Leu-
HISTOIRE DE PARIS. 21
cotitius une basilique, en l'honneur des apôtres saint Pierre et
saint Paul, où il fut enterré, et on grava sur sa tombe une ma-
gnifique épitaphe, où l'on célébrait son courage, ses talents ad-
ministratifs et sa dévotion. Cette dernière qualité ne l'avait pas
empêché d'assassiner ou de faire assassiner ses parents : Sighe-
bert, roi de Cologne; Cararic, roi de la Morinie; Regnacaire,
roi de Cambrai, et son frère Riquaire; Regnomer, roi du Mans.
Dans le partage des domaines de Clovis, Childebert fut roi de
Paris, Théodoric roi de Metz, Clotaire roi de Soissons, et Chlo-
domir, roi d'Orléans. Ce dernier étant venu à mourir, ses trois
enfants se retirèrent au palais des Thermes, auprès de Clotilde,
leur grand'mère; l'aîné n'avait pas plus de dix ans. Childebert
et Chlotaire se réunirent au palais,qui existait dès lors à l'extré-
mité occidentale de la Cité, et pour s'assurer la possession de
l'héritage de leur frère défunt, ils convinrent d'égorger leurs
neveux.
Il fallait d'abord s'en emparer, et Clotilde eut l'imprudence
de les confier à un messager qui vint les demander, sous pré-
texte de les élever à la royauté. Lorsqu'ils furent entre les mains
de leurs oncles, Arcadius, sénateur d'Auvergne, fut dépêché à
Clotilde, avec des ciseaux et une épée :
« Très-glorieuse reine, lui dit-il, nos seigneurs, tes fils, atten-
dent ta volonté sur ce qu'ils doivent faire des enfants; doivent-
ils vivre les cheveux coupés ou mourir? »
Les cheveux dans toute leur longueur étaient chez les Franks
le signe caractéristique de la race royale. Clotilde, indignée,
répond i 1::
« J'aime mieux les voir morts que tondus! »
Dès qu'il eut appris cette réponse, Clotaire prit l'aîné des
enfants et lui enfonça un couteau sous l'aisselle. Le second se
jeta aux pieds de Childebert, en disant : « Très-bon père, à mon
secours 1 que je ne sois pas tué comme mon frère! »
Childebert s'attendrissait.
« C'est toi, s'écria Clotaire, qui as pris cette résolution, et tu
recules aujourd'hui ! Sois fidèle à ta parole, ou tu mourras pour
lui. »
Alors Childebert repoussa l'enfant, qui fut immédiatement
massacré; on tua aussi les nourrices et les serviteurs des deux
victimes. Un troisième échappa, grâce à l'assistance de quelques
leudes. Le plus jeune des fils de Chlodomir, nommé Chlodoald,
22 HISTOIRE DB PARIS.
tonsuré prématurément, entra dans un monastère. situé sur la
rive gauche de la Seine, et dont saint Séverin était abbé; c'est
ce prince dépossédé que l'Église honore sous le nom de. saint
Cloud.
Les églises et les chapelles s'étaient multipliées dans Paria.
Childebert jeta les fondements de l'abbaye de Saint-Vincent,
consacrée par saint Germain, évêque de Paris, dont elle prit plus
tard le nom. La population catholique avait tant de zèle, qu'elle
sauva tous les édifices religieux des ravages d'un incendie ter-
rible, qui, éclata, en 347, dans les maisons dont était couvert
le pont jeté sur le petit bras de la Seine.
Clotaire et son fils Charibert conservèrent Paris comme ca-
pitale; mais ce dernier n'ayant laissé que deux filles, le royaume
de Paris fut absorbé. Sigebert, roi de Metz; Chilpéric, roi de
Soissons, et Gontran, roi de Bourgogne, convinrent seulement
qu'aucun d'eux n'entrerait dans l'ancienne capitale sans le con-
sentement des autres. Les derniers Mérovingiens ne se mon-
trèrent que par intervalles à Paris, et mieux eût valu qu'ils n'y
vinssent pas du tout. En 584, Chilpéric, voulant assurer un
brillant cortége à sa fille Rigonthe, qui allait en Espagne épouser
Récarède, fils du roi des Visigoths, fit enlever des personnes
appartenant aux familles les p!us notables de Paris. L'idée d'un
aussi long voyage effraya tellement les malheureux qu'on y con-
damnait, que quelques-uns se tuèrent de désespoir.
La même année, Frédégonde, femme de Chilpéric, perdit un
fils, dont elle attribua la mort aux maléfices de quelques sorcières,
qui furent mises en prison, livrées à la torture et condamnées
à la roue ou au bûcher.
Quand Chilpéric fut mort, sa veuve Frédégonde ne se crut
pas en sûreté à Soissons. La grande lutte avait commencé entre
les Franks de l'Occident (ne-oster rikel qui étaient déjà à moitié
Romains, et les Franks de l'Orient (oster-rike), qui représen-
taient une nouvelle couche d'envahisseurs germaniques. Dans
un moment où le parti neustrien était aux abois, Frédégonde
avait fait assassiner le roi austrasien Sigebert par deux émis-
saires, armés de couteaux empoisonnés. Craignant la vengoance
de Childebert 11, fib de la victime, elle quitta Soissons préci-
pitamment, emportant entre ses bras son propre fils Clotaire, âgé
de quatre mois seulement; elle se réfugia chez J'évêque de Paris
Ragnemode, homnie pieux et paisible, qui était en grande estime
HISTOIRE DE PARIS. 23
pour avoir fait mettre en prison un débitant de fausses reliques.
Une fois installée à l'évêché, qui était alors à la pointe orientale
de la Cité avec une basilique et une chapelle dédiée à saint
ÉLienne, Frédégonde implora le secours de Gontran. Ce roi de
Bourgogne, satisfait de son lot, régnant sur des sujets d'humeur
pacifique, flottait indécis entre les Austriens et les Neustriens,
qu'il trouvait probablement à peu près aussi sauvages les uns
que les autres. Frédégonde lui envoya dire : « Que monseigneur
vienne prendre le royaume de son frère ; j'ai un petit enfant
que je veux confier à sa garde, en m'humiliant moi-même à sa
PQstérité. »
Gontran partit de Chàlon-sur-Saône et vint à Paris, non sans
défiance. Pour s'assurer des intentions des Parisiens, un di-
manche, après la messe, il dit aux fidèles réunis dans la cathé-
drale : « 0 vous qui êtes ici présents avec vos femmes, je vous
conjure de vous rallier sincèrement à moi, et de ne pas me tuer
comme vous avez tué mes frères : laissez-moi élever mon neveu,
afin qu'après ma mort il reste quelqu'un de ma race pour vous
protéger. » Cette harangue fut favorablement accueillie. Et
Childebert de Metz, s'étant présenté aux portes de Paris, les
habitants, par leur bonne contenance, le déterminèrent à rétro-
grader.
Pendant plusieurs siècles, à partir de cette époque, Paris
n'eut qu'une histoire individuelle. L'an 586, un incendie ravage
la pointe occidentale de la Cité; en 614, le 18 octobre, un con-
cile est tenu dans l'église des Apôtres sur la montagne Sainte-
Geneviève; en G34, Éloi, orfèvre du roi Dagobert, fonde le
monastère de Sainte-Aure et l'église de Saint-Paul qui faillirent
être détruits trois ans plus tard dans un troisième et effroyable
iQcendie.
L'an 651, il y eut à Paris une famine épouvantable. L'évêque
Landry, que l'Église a canonisé, se signala par son dévouement;
il commença dès lors à organiser pour les pauvres et pour les
malades l'hôpital que nous connaissons sous la dénomination
d'Hôtel-Dieu.
Landry mourut le 6 juin 655. Son successeur fut Chrodobert, qui,
étant mort prématurément, fut remplacé par Sigebrand ou Sigo-
brant. Il seraitimportant pour l'histoirede Paris d'obtenir quelques
détails sur la conduite de ce dernier ; mais il est seulement men-
tionné incidemment par deux écrivains anonymes, qui ont raconté
24 HISTOIRE DE PARIS.
la vie de sainte Bathilde, et dont on trouvera les opuscules dans
le recueil de Jean Bollandus (Anvers, 1643 , in-folio, tome II,
pages 732 et suivantes). Ils disent qu'après avoir fondé le monas-
tère de Chelles, Bathilde, femme de Clovis II, aspirait à s'y ren-
fermer, mais que les grands s'opposaient à son dessein; 41s
l'auraient combattu avec persévérance sans une émeute soulevée
par l'arrogance de l'évêque Sigebrand (nisi commotio quœdam
acciderat de misero Sigebrando episcopo, cvjus superbia inter Fran-
cos meruit mortis ruinam). Les seigneurs le firent tuer sans juge-
ment) indiscvssum et contra legem); puis, s'il faut en croire les
anonymes, dans la crainte que la pieuse reine ne songeât à ven-
ger le prélat, ils la laissèrent s'enfermer dans son cloître.
La même année, Paris fut dépeuplé par une épidémie dont un
fait nous met à même d'apprécier l'intensité. Dans le monastère
fondé par Saint Éloi, suivant le témoignage de son biographe,
sainte Aure mourut avec cent soixante religieuses.
L'an 767, un concile fut tenu à Paris pour condamner les ico-
noclastes.
CHAPITRE VI
Paris sous les Carlovingiens.
Quoique abandonné par les derniers Mérovingiens et par les
empereurs, Paris, où dominait la puissance ecclésiastique, ou-
vrait des écoles, embellissait ses édifices religieux, et progressait
avec indépendance. Au milieu des désordres qui donnèrent la
prépondérance à l'élément germanique, la ville fut administrée
par des comtes, dont les plus anciennement connus sont : Gairin,
en 710; Gairefrid, en 737; Gérard, en 759. Étienne, qui vivait
en 802, était, conjointement avec Pardulfe, abbé de Saint-
Denis , envoyé impérial (missus Dominicus) pour les territoires
de Paris, Meaux, Melun, Provins, Étampes, Chartres et Poissy.
A Paris, le comte avait pour conseillers des échevins (du mot
tudesque schepen, juge, magistrat), qui étaient nommés par lui
avec l'assentiment des notables. Ils furent convoqués pour en-
tendre la lecture des capitulaires que Charles le Grand leur
envoyait d'Aix-la-Chapelle, et qu'ils signèrent en promettantde
les observer à jamais.
Louis le Débonnaire vint faire un tour à Paris en 814 ; il visita
HISTOIRE DE PARIS. 55
2
avec curiosité l'église Saint-Étienne, l'abbaye de Sainte-Gene-
viève et l'abbaye de Saint-Germain des Prés, où étaient enterrés
quelques rois mérovingiens. L'abbé frminon lui fit les honneurs
de ce monastère colossal, dont il a énuméré dans un précieux
registre, connu sous le titre de Polyptique, les propriétés, en
hommes, en terres et en bestiaux.
Les chroniqueurs mentionnent, vers l'année 821, un débor-
dement de la Seine qui vint sur la rive droite battre les murs
d'une chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste, et envahit un mo-
nastère voisin, situé à l'endroit où un certain Étienne Haudri
fonda plus tard l'hôpital des Haudriettes ; les eaux firent irruption
dans une chambre où était conservé précieusement le lit de
sainte Geneviève, et le laissèreut intact en se retirant.
Deux conciles eurent lieu à Paris en 825 et 829. Dans le pre-
mier, on décida qu'il ne fallait pas briser les images, mais qu'il
ne fallait pas non plus les adorer; dans le second, il fut décrété
que les biens des églises cathédrales seraient divisés par égales
parties entre l'évêque, le clergé, les pauvres et la fabrique.
L'existence pacifique de Paris, qui restait étranger aux dis-
sensions des fils de Charlemagne, fut troublée par les incursions
des Normands. C'étaient les derniers représentants des races
barbares qui, s'élançant du nord à la recherche de terres plus
fécondes et de climats moins rigoureux, avaient successivement
désolé l'Europe occidentale. Us remontèrent la Seine jusqu'à
Paris, où ils arrivèrent la veille de Pâques, le 28 mars 845; les
habitants s'étaient retranchés dans la Cité. Le chef normand
Ragener pilla l'abbaye de Saint-Germain des Prés; mais voyant
ses soldats accablés de fatigue et atteints de la dyssenterie, il
jugea plus sage, au lieu de tenter une bataille, de faire des pro-
positions d'accommodement. L'empereur Charles le Chauve, qui
était venu camper au pied de la butte Montmartre, acheta la
retraite des pirates moyennant 7,000 livres d'argent. Ce succès
n'était pas fait pour les amener à résipiscence, et ils reparurent
au mois d'août 856. Ils gravirent la montagne Sainte-Geneviève,
pillèrent l'abbaye, et ne renoncèrent à leurs projets de désolation
qu'après avoir reçu une nouvelle somme d'argent.
On s'en croyait débarrassé; mais le jour de Pâques, 6 avril
86] , pendant que les moines de Saint-Germain des Prés chan-
taient matines, les Normands se ruèrent dans le couvent, assom-
mèrent tous ceux qui eurent l'audace de leur barrer le passage,
26 HISTOIRE DE PARIS.
emportèrent tout ce qu'ils purent et mirent le feu au cellier ; perte
irréparable, s'ils n'avaient sans doute bu le vin. Charles le
Chauve donna de l'argent pour réparer ce désastre, et fit bâtir
en avant de la Cité (extra urbem) un pont plus grand que les
autres (majorem pontem), qui devait servir de digue et de rem-
part flottant. Rassurés par ces précautions, les religieux de
Sainte-Geneviève rapportèrent solennellement à Paris les reliques
de leur patronne, qu'ils étaient allés cacher à Draveil; ceux de
Saint-Germain des Prés rapportèrent de Nogent-1'Artaud le corps
de saint Germain, le chef de sainte Nathalie, ainsi que les osse-
ments de saint Georges et de sainte Aurèle. En ces temps de
croyances naïves, quand une invasion de barbares était signalée,
la grande préoccupation n'était pas de leur dérober un vil métaL
Avant de sauver la caisse, et même les vases sacrés, les dévots
s'occupaient d'abord de soustraire aux profanations les restes -
vénérés des hommes de dévouement qui étaient morts pour
leur foi.
Hildebrand, évêque de Séez, menacé par la bande normande
de Rollon, dont les déprédations faisaient trembler la contrée
qui fut depuis la Normandie, transporta à Paris les reliques de
sainte Opportune, qui durent être déposées dans l'endroit où fut
tracée plus tard la rue de ce nom. Gozlin, abbé de Saint-Ger-
main des Prés, sur la nouvelle d'une quatrième approche des
Normands, fit transférer dans l'intérieur de la Cité le corps de
saint Germain, des morceaux du bois de la vraie croix, des os
de saint Marcel et de saint Cloud, et après avoir accompli ses
devoirs de prêtre, il se prépara à combattre en soldat et à se-
conder Eudes, fils de Robert le Fort, qui était alors comte de
Paris. Quarante mille barbares remontèrent la Seine, répartis
dans sept cents embarcations, sans compter un si grand nombre
de nacelles que toute la flotte couvrait le fleuve depuis Meudon
jusqu'au centre de Paris.
Un premier assaut fut donné dans la matinée du 27 no-
vembre 8N5, et dirigé contre une tour de charpente et de ma-
çonnerie située à l'extrémité du pont dont Charles le Chauve
avait commandé la construction, et qui pouvait être à peu près
à l'endroit qu'occupe, en 18iio, le pont des Arts. Les Normands
furent repoussés ; mais le lendemain ils revinrent à la charge
avec une nouvelle ardeur. Les Parisiens firent pleuvoir sur eux
de la poix fondue, de l'huile bouillante, et quand ils les eurent
HISTOIRE DE PARIS. 27
chassés, ils travaillèrent avec ardeur à réparer les brèches de
leurs tours. Les assiégeants, furieux, massacrèrent sans misé-
ricorde les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants dis-
séminés le long de la rive droite de la Seine, depuis l'église
de Saint-Germain l'Auxerrois jusqu'à la place actuelle de la
Concorde.
Le 28 janvier 886, les Normands bâtirent un beffroi; on ap-
pelait ainsi une tour de bois, montée sur seize roues et munie
à sa base de béliers qui battaient en brèche les fortifications des
assiégés. Les deux ingénieurs qui avaient inventé cet appareil
furent tués au commencement de l'action; mais, loin de se re-
buter, les barbares se montrèrent le lendemain, à l'abri sous des
peaux de bœufs fraîchement égorgés, afin de se garantir de
l'huile et de la poix bouillantes. En même temps leurs embar-
cations tentaient de franchir le pont de Charles le Chauve. Les
cloches des nombreuses églises ou chapelles de la Cité sonnèrent
pour appeler les citoyens à la défense de la patrie.
Encore une fois les barbares furent contraints à la retraite.
Le jour suivant, ils s'occupèrent de combler les fossés de la tour
en y jetant des pierres, des fascines, et même des prisonniers
massacrés. L'ëvêque Cozlin lança une flèche, et celui qui pré-
sidait à l'attaque tomba mortellement atteint. Le 31 janvier, sans
renoncer à battre la tour en brèche, les Normands dirigèrent
contre le pont des brûlots remplis de branchages enflammés;
mais le pont reposait sur des piles de maçonnerie, et les progrès
de l'incendie furent arrêtés.
On était en hiver; les eaux du fleuve mugissaient, et pendant
la nuit du 6 février 886, la Seine emporta la partie méridionale
de la digue de Charles le Chauve. La tour fut aussitôt investie
et embrasée. Les défenseurs capitulèrent; mais pendant qu'un
nommé Ervé était allé chercher dans la Cité une rançon, le
combat recommença. Un des combattants, Abbon, qui a laissé
un poëme latin sur ce mémorable événement, raconte que les
seigneurs enfermés dans la tour, se voyant sur le point d'être
brûlés, lâchèrent les éperviers apprivoisés, dont ils se servaient
à la chasse.
Quisque rogis proprios flatus, ne clade perirent,
Accipitres loris pernrisit abire solutis.
L'honnête Ervé, qui était revenu de la Cité en rapportant la
23 HISTOIRE DE PARIS.
rançon de ses camarades, trouva onze des principaux Parisiens
massacrés. On l'épargna d'abord, parce qu'à sa bonne mine on
le prit pour le roi, mais il augmenta le lendemain le nombre
des héroïques citoyens qu'Ahpon ne fait aucune difficulté de
mettre au nombre des martyrs.
Au mois de mars, Henri, duc de Saxe, vint au secours des
assiégés.
Saxio vir Henricus fortisquc, potensque,
Venit in auxilium Golini praesulis urbis.
La précipitation fut fatale à ce renfort, qui prit aux Nor-
mands quelques bœufs et quelques chevaux, mais qui ne par-
vint pas à les disperser. Aussitôt qu'il- se fut retiré, les assié-
geants changèrent de tactique. Ils s'emparèrent des petites îles
en amont et en aval de la Cité ; mais quand ils voulurent péné-
trer au centre de la ville, ils éprouvèrent une vigoureuse résis-
tance qui les décida à transformer le siège en blocus.
L'évêque Gozlin mourut le lti avril, et ne fut pas d'abord
remplacé. Son neveu, l'abbé Ebles, se chargea de diriger la
défense, car à cette époque les ecclésiastiques n'hésitaient pas
à couvrir d'un casque leur tête tonsurée, et les légendes carlo-
vingiennes ont pour héros l'archevêque Turpin. Eudes, comte de
Paris, avait quitté la ville pour se rendre auprès de l'empereur
Charles le Gros et lui demander des renforts. Les assiégés at-
tendaient son retour avec impatience : décimés par la faim, ils
ne pouvaient se ravitailler qu'en faisant des sorties, soit pour
enlever à l'ennemi quelques têtes de bétail, soit pour introduire
- dans l'ile un détachement des grands troupeaux qui paissaient
sur la rive droite, que le poëte Abbon appelle : le rivage Saint-
Denys :
Nostra Dionvsii tondebant littora sancti
Pecora.
Le comte Eudes reparut au mois de juillet avec des troupes
dont Charles le Gros avait confié le commandement au comte
Adélame. Il rentra dans la ville, malgré l'opposition des Nor-
mands, et peu de jours après Henri de Saxe campait sur la rive
droite de la Seine. Eudes était d'origine saxonne, et il avait
lieu de compter sur le zèle d'un ancien compatriole; par mal-
heur, en poussant une reconnaissance autour du camp des pi-
UISTOIRE DE PARIS. 29
2.
rates scandinaves, Henri tomba avec son cheval dans une fosse
profonde, qu'on avait artistement couverte de brancbagas et de
gazon. Il se blessa grièvement, fut achevé par des soldats en
embuscade, et les troupes qu'ils avaient amenées reprirent la
route du Rhin, sans se soucier davantage du sort des Parisiens.
Encouragés par cet avantage, les Normands livrèrent un ter-
rible assaut à la pointe orientale de la Cité, et pénétrèrent dans
la place. Le courage des habitants fut admirable; et pour le
surexciter on promena dans leurs rangs les châsses de sainte
Geneviève et de saint Germain, évêque de Paris. L'ennemi fut
encore repoussé ; et au mois d'octobre, Charles le Gros vint en
personne le battre entre Montmartre et la Seine. Cependant, ne
considérant-pas sa victoire comme décisive, l'empereur- entta
en arrangements, et s'engagea à payer 700 livres pesant d'ar-
gent au ter mars 887.
Les Normands ne manquèrent pas au rendez-vous, qui leur
était assigné; et quoique Charles le Gros demeurât à Francfort,
il leur envoya scrupuleusement la rançon qui leur avait été
promise. Néanmoins, comme la ville de Paris avait été comprise
seule dans la stipulation, et qu'ils avaient pu précédemment, au
prix de grands sacrifices et malgré le traité, faire remonter
leurs barques jusque dans l'intérieur de la France, ils pen-
sèrent qu'ils étaient en droit de tout ravager, à l'exception de
Paris.
Comme le dit Abbon, c'était l'heure du dîner ; le style du ca-
dran solaire marquait midi, et le digne neveu de Gozlin, l'abbé
Ebles, dînait chez l'évêque Anschéric, lorsqu'il apprit la perfi-
die des Normands, qui remontaient la Seine dans des intentions
évidemment déprédatrices. Il se lève de table, prend un arc et
perce d'une flèche le chef de l'expédition. Les Normands inti-
midés s'arrêtent; ils demandent pardon, se présentent en amis,
et sont reçus dans la ville. Une semaine après, presque tous dé-
campaient clandestinement en se dirigeant vers Meaux. Les Pa-
risiens indignés s'emparèrent des pirates qui restaient et en
massacrèrent cinq cenls. Leurs compagnons furent sauvés par
l'intervention de l'évêque de Paris, auquel Abbon reproche de
ne les avoir pas tous tués :
Foederis Antistes causa permisit abire
Anschericus teulos, potius occidere debens.
30 HISTOIRE DE PARIS.
CHAPITRE VII
Paris sous les premiers Capétiens.
Les expéditions des Normands eurent un résultat immense.
Tandis que l'empire de Charlemagne se démembrait, une partie
de la population comprit la nécessité de constituer un gouver-
nement pour défendre contre les hommes du Nord la civilisa-
tion naissante. Des monuments de la fin du neuvième eiècle
attestent que la langue française, quoique très-informe, avait
déjà tout son caractère propre, et qu'une séparation profonde
s'était opérée entre l'ancienne Gaule et la Germanie. En SS8,
Eudes, comte de Paris et duc de France, fut reconnu roi à
Compiègne, et dès lors la nationalité française eut une base. Le
nouveau roi fixa sa résidence à Paris, où il fit commencer, en
face du palais, l'église collégiale de Saint-Barthélemy. Les der-
niers descendants du grand empereur d'Aix-la-Chapelle recon-
quirent un moment le pouvoir ; mais après la mort de Louis le
Fainéant, Hugues Capet se fit proclamer roi par les seigneurs.
La ville de Paris devint alors le centre du mouvement politique
et intellectuel de la France. Ses écoles commencèrent à être
fréquentées par des jeunes gens de tous les pays. Son clergé
devint plus puissant que jamais. La noblesse, qui se groupa
autour du trône dans le vieux palais de la Cité, s'affermit dans
la possession héréditaire des fiefs, et dicta des lois aux monar-
ques qui, par la bouche de Hugues Capet, avaient promis de ne
jamais rien faire sans la consulter : Regali potentia in nullo
abuti volentes, omnia negotia reipublicce in consultatione et sen-
tentia Udelium nostrorum deposuimus. Les echevins et leur chef,
qui ne tarda pas à prendre le titre de prévôt des marchands, se
mirent à améliorer l'édilité et à donner une impulsion au com-
merce, laissant le gouvernement de la ville à un prévôt, dont
le tribunal était au grand Châtelet. Les principales maisons pré-
sentaient alors un rez-de-chaussée voûté, dont les arceaux en-
trecroisés retombaient sur de grosses colonnes. Au premier
étage régnait une fenêtre continue, séparée par des colonnes
quadrilatérales. Le toit était plat, couvert de tuiles vernissées.
parfois la grande ouverture du premier étage était divisée en
HISTOIRE DE PARIS. 31
une suite de cintres ornés de zigzags byzantins. Les maisons
de pierre étaient d'ailleurs assez rares, et la plupart des habi-
tations étaient en bois.
Jehan de Garlande, écrivain du onzième siècle, parle avec ad-
miration des produils de toute espèce étalés dans les boutiques
parisiennes. Il s'extasie sur la beauté des épées à pommeau en
boule que débitaient les fourbisseurs (exeruginatores). Les bou-
cliers (plusrularii) s'enrichissaient en vendant des boucles, des
ardillons, des poitraux et des mors. A la porte Saint-Lazare, les
archiers fabriquaient des arbalètes, des arcs d'érable, d'if ou de
viorne, et des flèches de frêne. Sur le grand pont étaient établis
les marchands de lanières et chevestres. Les étalagistes avaient
devant eux des couteaux de table (cultellos ad mensam), des ka-
nivets, des greffes, des styles et des écritoires dans leurs gaines.
Des bottiers ambulants promenaient sur une perche des sou-
liers et des estivaux. Des spéculateurs forains apportaient au
marché du savon, des miroirs et des fusils (piraudia vel fusillos) :
c'était ainsi qu'on appelait des briquets d'acier.
Louis VI, ou le Gros, forcé de lutter constamment contre les
grands vassaux de l'ancien duché de France, qui entouraient
Paris, habita cette ville, dont à une certaine époque ses enne-
mis' ne lui permettaient point de sortir. Il finit cependant par
réduire tous les seigneurs. Cette vie agitée ne lui laissa pas de
loisir pour élever des monuments. Toutefois, deux grands faits
signalent son règne. Le premier est l'établissement des com-
munes; le second l'importance que prit l'école de Paris. A cette
époque paraissant Pierre Lombard, surnommé le Maître des sen-
tences; Pierre Comestor, Guillaume de Champeaux, qui illustra
l'abbaye, nouvellement fondée, de Saint-Victor. Mais tous ces
noms sont effacés par celui de Pierre Abailard, élève et adver-
saire de Guillaume de Champeaux. Abailard ouvrit, d'abord
dans la Cité, puis sur la montagne Sainte-Geneviève, cette école
célèbre où, pour la première fois, se manifesta en théologie l'es-
prit de libre examen. Abailard fonda la liberté de penser, et
donna à l'intelligence humaine un essor qui ne s'est plus arrêté.
Paris dut beaucoup à Philippe-Auguste et à saint Louis. Le
premier traça une enceinte dans laquelle il enferma le bourg de
Saint-Germain l'Auxerrois, le beau Bourg, le bourg l'Abbé, le
bourg Thibourt, les cultures Suinte-Catherine et Saint-Gervais
et l'ermitage de Notre-Dame-des-Bois, qui fut consacrée plus
32 HISTOIRE DE PARIS,
tard à sainte Opportune. Il fit du Louvre un château régulier
avec un donjon central, qui fut construit sur un terrain appar-
tenant au clergé de Saint-Denis de la Chartre. Des lettres du
mois d'août 1204 accordèrent à cette église trente sols d'in-
demnité.
Le Louvre n'était encore considéré que comme une sorte de
maison de campagne ; le roi continuait à résider à l'extrémité
occidentale de la Cité, quoique les pluies et le froid en ren-
dissent le séjour peu agréable en hiver; les chariots qui rou-
laient dans la rue de la Barillerie remuaient une boue dont les
émanations choquèrent Philippe-Auguste : il manda le prévôt
des marchands et les bourgeois pour leur enjoindre de faire
paver les rues avec de forts carreaux de pierre : travail qui,
fautes de ressources, s'exécuta avec tant de lenteur qu'il n'était
pas achevé au moment de la révolution de 1789.
Ce fut Philippe-Auguste qui, selon Rigord, « établit à Paris,
en 1182, deux grandes maisons, vulgairement appelées halles,
afin que tous les marchands pussent venir vendre sans craindre
la pluie, et être à l'abri des vols. Ces halles furent entourées
d'un mur, et l'on disposa entre le mur et les halles des étaux
couverts; » des places étaient assignées dans les halles aux ven-
deurs de cuirs et de souliers, aux lingères, aux fripiers.
Par un acte du mois de mars 1208, Philippe-Auguste donne
à la Maison-Dieu de Paris, pour les pauvres qui s'y trouvent,
toute la paille de sa chambre et de sa maison (omne stramen
de camera et domo nostro). « L'an de l'Incarnation 1186, dit
Guillaume Le Breton, il fit orner et entourer d'un mur de
pierres un cimetière public d'une grandeur et d'une commo-
dité admirables, dans un lieu près des Saints-Innocents, appelé
Champeaux. »
Jehan de Salisbury, qui visita Paris en 1170, exprime, dans
son Polycration, le plus sincère enthousiasme : « Quand je
voyais, dit-il, l'abondance des subsistances, la gaieté du peuple,
la bonne tenue du clergé, la majesté et la gloire de toute l'Église,
les diverses occupations des hommes admis à l'étude de la phi-
losophie, il m'a semblé voir cette échelle de Jacob, dont le faîte
atteignait le ciel, et où les anges montaient et descendaient.
J'ai été forcé d'avouer que véritablement le Seigneur était en ce
lieu, et que je l'ignorais. Ce passage d'un poëte m'est aussi re-
venu à l'esprit : Heureux celui à qui l'on assigne ce lieu pour
HISTOIRE DE PARIS. 33
exil I (Purisius cum viderem victualium copiam, Icetitiam populi,
reverentiam cleri, et totius ecclesice majestatem et gloriam, et va-
rias occupationes philosophantiwn, admiratus velut illam sca-
lant Jacob, cvjus summitas cælurn tangebat, eratque via ascen-
dentium et descendentium angelorum, coactus sum profiteri quod
vere Dominus est in loco ipso, et ego nesciebam. lllud quoque poe-
ticum ad mentem rediit : felix exilium cui locus iste datur!) It
Au onzième siècle, sous le règne de saint Louis, l'adminis-
tration parisienne fut régularisée. La ville eut pour prévôt des
marchands Évreux de Valenciennes en 1263, et Jean Augier
en 1268. On a conservé le nom des échevins Jean Barbette, Ni-
colas Le Flamand, Adam Bourdon et Albéric de Navibus. La
prévôté de Paris fut confiée à Étienne Boileau, dont le sire Jean
de Joinville, dans son Histoire de saint Louis, fait l'éloge en si-
gnalant les abus antérieurs :
« La prévôté, dit Jean de Joinville, étoit vendue aux bour-
geois de Paris ou à aucuns ; et quand il advenoit que aucuns
l'avoient achetée, ils soutenoient leurs enfants et leurs neveux
dans leurs excès, car les jouvenceaux se fioient en leurs parents
ou leurs amis qui tenoient la prévôté. Pour cela, le menu peuple
étoit fQulé et ne pouvoit avoir droit contre les riches hommes,
à cause des grands présents et dons que ceux-ci faisoient au
prévôt. Dans ce temps, celui qui disoit la vérité devant le pré-
vôt, ou qui vouloit garder son serment pour n'être pas parjure
touchant aucune dette ou autre chose dont il fût tenu de ré-
pondre, le prévôt levoit amende sur lui, et le punissoit à cause
des grandes injustices et des grandes rapines qui étoient faites
en la prévôté ; le menu peuple n'osoit demeurer en la terre du
roi, et alloit demeurer en autres prévôtés et en autres seigneu-
ries ; et la terre du roi étoit si déserte , que, quand' le prévôt
tenoit ses plaids, il n'y venoit pas plus de dix personnes ou de
douze. Avec cela, il y avoit tant de malfaiteurs et de larrons à
Paris et dehors, que tout le pays en étoit plein. Le roi, qui met-
toit grande diligence à savoir comment le menu peuple étoit
gardé, sut toute la vérité; aussi il ne voulut pas que la prévôté
de Paris fût vendue, mais donna bons et grands gages à ceux
qui dorénavant la garderoient, et il abattit toutes les mauvaises
coutumes dont le peuple pouvoit être grevé. Il fit enquérir par
tout le royaume et par tout le pays où il pourroit trouver homme
qui fit bonne et roide justice, et qui n'épargnât plus le riche
34 HISTOIRE DE PARIS.
homme que le pauvre; on lui indiqua Étienne Boileau, lequel
maintint et garda si bien la prévôté, que nul malfaiteur, ni lar-
ron, ni meurtrier n'osa demeurer à Paris, craignant d'être aus-
sitôt pendu ou détruit ; car il n'y avait ni parent, ni lignage, ni
or, ni argent qui le pût garantir. Aussi la terre du roi com-
mença à amender, et le peuple y vint à cause du bon droit qu'on
y faisoit. Il s'y multiplia tant et tout amenda si bien, que les
ventes, les saisies, les achats et les autres levées valoient le
double de ce que le roi y pressoit par avant. »
Étienne Boileau donna des lois aux corporations des métiers;
il provoqua des ordonnances contre les vagabonds, les voleurs
et les prostituées, auxquelles furent assignées certaines rues.
Pour l'entretien du pavage et l'amélioration de la viabilité fut
institué un voyer : il avait aussi pour mission de surveiller
l'exécution des ordonnances relatives aux industriels et aux
marchands. D'après les registres de Jehan Sarrazin, qui fut
voyer de Paris jusqu'en 1270, il recevait un mets de redevance
de chaque boucher nouvellement installé. Il avait annuellement
deux faix de feusse (de paille) de chaque feussier; deux livres
de chandelles de chaque chandelier ; douze deniers de chaque
basanier vendant de petits solliers; un fromage de chaque four-
magier, la veille des étrennes ; deux chapeaux de chaque cha-
pelier, la veille de l'Épiphanie; deux faix d'herbe de chaque
herbier; un gâteau de chaque gastelier vendant gastiaulx à la
fève és halles , la veille de l'Épiphanie; un chapel de roses de
chaque chapelier vendant chapaulx de roses. »
La ville, qui dès l'institution du blason, avait pris pour ar-
moirie un vaisseau d'argent sur champ de gueules, y ajouta
trois fleurs de lys en chef sur champ d'azur. Ce symbole royal,
objet de tant de dissertations confuses, nous est clairement
expliqué dans les Annales de Nangis : « Li roys de France ac-
coustumèrent en leurs armes à porter la fleur de lys pinte par
trois fuelliers comme se ils deissent à tout le monde : Foy, Sa-
pience et Chevalerie, sont, par la provision et par la grâce de
Dieu, plus abondamment en nostre royaume qu'en nuls autres.
Les deux feuilles de la fleur de lys, qui sont oeles, signifient
sens et chevalerie, qui gardent foy. »
L'emploi de la journée du Parisien fut réglé par des ordon-
nances qui furent confirmées pendant les règnes suivants. —
L'aurore était annoncée au son des trompettes ; on dînait à midi,
HISTOIRE DE PARIS. as
et après le souper les cloches sonnaient le couvre-feu; il était
défendu de veiller et de se divertir pendant la nuit sans la per-
mission du roi ou du prévôt. Quod burgenses parisienses nulla
testa de nocte faciant, nec propter nup, nee propter aliam
causam, nisi de licentia domini regis aut propositi. Dans les
cas de danger, des chaines étaient tendues par les rues, et l'on
mettait en réquisition les feures, mareschaux et chauderonniers
pour consolider les barrages. Les corps de métiers faisaient le
guet à pied et à cheval, les uns après les autres, sous la direc-
tion de quarteniers, cinquanteniers et dizainiers. Deux inspec-
teurs, nommés les clercs du guet, distribuaient les billets de
garde, et les bourgeois désignés se rendaient au Châtelet, à
l'entrée de la nuit pendant l'hiver, et à l'heure du couvre-feu
pendant KéLé. Après l'appel, ils étaient distribués dans les quar-
tiers, et obligés de se tenir éveillés et armés- jusqu'à l'Aube.
Toute la nuit, la sentinelle du Châtelet cornait la guette, c'est-
à dire qu'elle sonnait du cor par intervalles.
Étaient exempts du guet tous les boiteux, les fous, les maris
dont les femmes étaient sur le point d'accoucher et les sexagé-
naires; de.cette corvée étaient également affranchis par leur po-
sition sociale les maîtres des métiers, les bourgeois non mar-
chands, les mesureurs de la ville, les notaires, procureurs et
avocats. Les ouvriers eux-mêmes ne faisaient point le guet
quand ils appartenaient aux corporations des monnoyers, bro-
deurs de soie, courtepointiers, faiseurs de corbeilles et de vans,
peintres, imaigiers, chasubliers, selliers, libraires, parchemi-
niers, enlumineurs, écrivains, tondeurs de draps , tailleurs de
pierres, bateliers, étuvistes, vendeurs d'auges, d'écuelles et
échelles, verriers, faiseurs de chappiaux de bonnet (étoffe de
laine), archiers, haubergiers, buffletiers, oublaiers, écorcheurs,
apothicaires, calandreurs, orfèvres et tapissiers. Les bouchers,
buschiers, marchands de merrains et sauniers, s'affranchirent
du guet en payant une redevance annuelle de trente sous
(i50 fr. de notre monnaie). Les tonneliers ne devaient point de
guet entre la Madelaine et la saint Martin d'hiver, moyennant
l'abandon d'une journée de travail.
Les registres de la prévôté de Paris, sous saint Louis, prou-
vent qu'un très-grand nombre de corporations alléguaient di-
vers prétextes pour se dispenser de monter la garde. « Les
tailleurs requièrent qu'ils soient quite du guiet, si plait au roy,
36 HISTOIRE DE PARIS.
pour les granz robes qui leur convient fère et garder de nuiz,
qui sont aux gentiezhommes, et parce qu'ils ont grant planté de
meniée estrange, que ils ne puent pas tous croire ne touz gar-
der, et parce qu'i leur convient que ils taillent et cousent les
robes aux hauts hommes aussi bien par nuit cune par jour. »
Les foulons protestent aussi, disant : « qu'ils n'ont pas guatiié
depuis que le roi alla outre mer; mès madame la rovne Blanche,
que Diex absoille, les fit gaitier par sa volonté. » Afin de remé-
dier à cette multitude d'exemptions, on laissa le guet bourgeois
ou guet assis dans des postes fixes, et les patrouilles furent
faites dans la ville par le guet royal, composé de soixante ser-
gents, vingt à cheval et quarante à pied, sous la conduite d'un
chevalier du guet, dont le titre se rencontre pour la première
fois dans un compte des prévôtés de l'an 126 1. Cet 'officier, à
la tête de sa compagnie, visitait les corps de garde occupés par
le guet assis, et prenait rigoureusement note des délits et infrac-
tions. Les sergents du guet, loin de protéger la population, la
dévalisaient parfois : trois d'entre eux, peu de temps avant la
première croisade de Louis IX, dépouillèrent, par une belle
nuit, un clerc qui, rentrant chez lui en chemise, s'arma d'une
arbalète, fit porter par un enfant un sabre recourbé en forme
de faulx, et courut après les ravisseurs. Il les tua tous les trois,
quoique l'un eût escaladé une haie pour se sauver dans un jar-
din. Les trois cadavres furent apportés au roi. Le prévôt de
Paris lui expliqua l'affaire, et Louis IX, aux applaudissements
des assistants, dit au clerc : « Vous êtes un brave, mais vous
- feriez un mauvais prêtre ; je vous retiens à mon service, et vous
viendrez avec moi en Palestine. » Ce fait est si incroyable, que
nous croyons devoir reproduire le récit qu'en fait le sire Jean
de Joinville :
« Le roy manda ses barons à Paris, et leur fist faire serment
que foy et loiauté porteroient à ses enfans, si aucune chose
avenoit de li en la voie. Il le me demanda ; mès je ne voz faire
point de serment, car je n'estoie pas son home. En dempntres
qui je venoie, je trouvés trois homes mors sur une charrette,
que un clerc avoit tuez, et me dist en que eu les menoit au roy.
Quand je oy ce, que je y envoie un mien escuier pour après sa-
voir comment ce avoit esté. Et conta mon escuier, que le roy,
quant il issi de sa chapelle, ala au perron pour veoir les mors,
et demanda au prévôt de Paris comment ce avoit esté. Et le
HISTOIRE DE PARIS. 37
3
prévôt li conta que les mors estant trois de ses sargents du
Chastelet, et li conta, que il aloient par les rues foraines pour
desrober la gent ; et dist au roy ce qu'ils trouvèrent se clerc que
vous véez ci, et li tollirent toute sa robe. Le clerc s'en ala en
pure sa chemise en son hostel et prist s'arbalestre et fist apor-
ter à un enfant son fauchon. Quant il les vit, il les escria et leur
dit que il y mourroient. Le clerc tendit s'arbalestre et trait, et
en feri l'un parmi le cuer, et les deux touchèrent à foie ; et le
clerc prit le fauchon que l'enfant tenoit. Et les ensui à la lune
qui estoit belle et clère. L'un en cuida passer par issi une soif
(une haie) en un courtil, et le clerc fiert du fauchon, et li tran-
cha toute la jambe, en tele manière que elle ne tint que à
l'estival (à la botte), si comme vous véez. Le clerc rensui l'autre,
lequel cuida descendre en une estrange meson là où gent
veilloient encore; et le clerc féri du fauchon parmi la teste, si
que il le fendi jusque ès dens, si comme vous poez veoir, fist le
prévost au roy. — Sire, fist-il, le clerc monstra son fait au pré-
vost voisins de la rue, et puis si s'en vint mettre en vostre
prison. Sire, et je vous les ameinne, si en ferez vostre volonté,
et véez-le ci.
— « Sire clerc, fist le roy, vous avez perdu à estre prestre
par vostre proesce, et pour vostre proesce je vous retieing à
mes gages, et en venrez avec moy outre-mer. Et ceste chose
vous foiz-je encore, pour ce que je veil bien que ma gent voient
que je ne le soustendrai en nulles de leur mauvestiés.
« Quant le peuple qui la estoit assemblé, oy ce ils se escriè-
rent a nostre seigneur, et le prièrent que Dieu li donast bone
vie et longue, et le ramenast à joie et à santé. »
D'après les recherches de M. Louis Lazare et le rôle des
tailles ou impôts directs de l'année 1292, Paris avait au com-
mencement du quatorzième siècle trente-six églises, sans comp-
ter la cathédrale. Dans la Cité se trouvaient Saint-Christophe,
Sainte-Croix, Saint-Denis de la Chastre, Sainte-Geneviève la
Petite, Sainte-Madeleine, Saint-Pierre aux Bœufs, Saint-Pierre
des Arcis ; en dehors étaient des édifices religieux dont la plu-
part ont disparu, comme Saint-André, rue Saint-André-des-Arts ;
Saint-Barthélemy, Saint-Benoît, Saint-Côme, Saint-Germain le
Vieux, qui a fait place à la rue du Marché-Neuf ; Saint-Innocent,
où l'on disait les dernières prières pour la plupart des trépas-
sés ; Saint-Jacques la Boucherie, dont il ne reste plus que le
38 HISTOIRE DE PARIS.
magnifique clocher ; Saint-Jean en Grève ; Saint--Josse, située
rue Aubry-le-Boucher, du nom d'un boucher qui avait été assez
riche pour bâtir une espèce de village, qualifié dans un acte
de 1273 de Vicus AIberici carnifici. Il y avait en outre Sainte-
Geneviève la Grande, Saint-Landry, Saint-Martial, Sainte-Ma-
rine, Saint-Marcel, Notre-Dame des Champs, Sainte-Opportune,
Saint-Sauveur, Saint-Hilaire. Les églises qui sont restées de-
bout en subissant diverses métamorphoses, sont celles de Saint-
Germain l'Auxerrois, Saint-Gervais, Saint-Eustache, Saint-Leu-
et-Saint-Gilles, Saint-Merri, Saint-Nicolas du Chardonnet,
Saint-Paul et Saint-Séverin. On comptait 43 rues dans la Cité.
Le quartier désigné sous le nom d'outre grand pont se divisait
en 292 rues, et le quartier outre le petit pont en 76 rues, plus
8 rues qui étaient en dehors de l'enceinte de Paris et de celle
de Saint-Germain-des-Prés. Le chiffre total de la population
s'élevait approximativement à 215,861 habitants. On comptait
11,727 contribuables dans le quartier d'outre grand pont;
1,241 dans la Cité, et 2,232 dans le quartier outre petit pont.
CHAPITRE VIII
Conditions de la bourgeoisie. — Le parlement. — La bazoche. — La chambre
des comptes. — Les états généraux. — Troubles de 1306. — Chevalerie du
fils de Philippe IV. — Premiers essais du théâtre. — La tour de Nesle.
Sous Philippe le Bel furent arrêtées les conditions auxquelles
on acquérait le droit de bourgeoisie. Il fallait aller trouver le
prévôt avec des témoins, s'engager à contribuer aux charges
de la ville, et à bâtir ou acheter, dans l'espace d'un an, une
maison valant au moins 60 sous parisis. Le bourgeois était forcé
d'habiter la commune depuis la Toussaint jusqu'à la Saint-Jean
d'été, ou du moins d'y laisser sa femme, ou son valet s'il n'était
pas marié.
Pendant la belle saison, il avait la liberté de s'absenter avec
sa femme pour aller faire ses moissons, fenaisons, vendanges et
autres travaux de la campagne; toutefois, mari et femme étaient
tenus de se trouver à Paris aux grandes fêtes, à moins qu'ils ne
fissent dûment constater la nécessité de leur éloignement.
Ainsi la stratification des classes était complète, et la hiérar-
HISTOIRE DE PARIS. 39
chie des rangs était rigoureusement déterminée. Sans tenir compte
des subdivisions, la société était ainsi partagée :
Le clergé, qui était de fait l'arbitre souverain des destinées
nationales ;
La noblesse, dont le roi était le chef, avec une autorité pré-
cairp et longtemps contestée;
Les bourgeois ou propriétaires roturiers ;
Les colons libres ou vilains;
Les serfs de la glèbe, qui étaient pour ainsi dire immeubles
par destination, et qu'on transmettait comme instruments de tra-
vail avec le sol qu'ils cultivaient.
Paris et la France entière profitèrent des dissentiments de
Philippe le Bel, qui sentait le besoin de consolider son pouvoir
avec le pape Boniface VIII. D'abord, par une ordonnance du
23 mars 1302, le parlement, qui était à la fois un conseil royal
et une cour de justice, fut fixé au palais de Paris. Il se composa
primitivement des évêques de Narbonne et de Rennes, des comtes
de Dreux et de Bourgogne, de treize ecclésiastiques et de treize
magistrats civils.
Au-dessus de la porte de la grand'chambre où ils se réunissaient
fut sculpté en pierre un lion qui avait la tête basse et les jambes
pliées, pour donner à entendre que quiconque franchissait cette
porte, quelles que fussent ses dignités et ses richesses, devait
s'humilier et obéir à la justice.
Au Parlement, qui centralisait toutes les grandes causes, se
rattachait une multitude d'expéditionnaires et d'employés, qui
furent désignés sous le titre de clercs de la Bazoche. Les plus
fameux étymologistes n'ont pas réussi à décider d'où venait ce
mot, qu'ils ont tiré de basilica (royale), ou de basse-oque, qui,
dans la vieille langue d'oil, aurait signifié basse-cour. Cette
dernière version est injurieuse pour une confrérie qui, par ses
ramifications dans les provinces, arriva à se composer de dix
mille individus. Son chef prenait le titre de roi, et avait pour
arme trois écritoires d'or sur un champ d'azur; il était assisté
d'un chancelier, d'un trésorier et d'un conseil composé d'anciens
procureurs. On ne pouvait entrer dans la chicane sans avoir de
lui un titre et lui payer un droit d'un écu. On a réuni, en 1654,
dans un volume in-octavo, les statuts, ordonnances, règlements
et prérogatives du royaume de la Bazoche.
Presque en même temps fut fixée à Paris la chambre des
411 HISTOIRE DE PARIS.
comptes, dont la mission était d'examiner et d'assurer tous les
comptes du domaine royal. C'était une administration compli-
quée qui comprenait un premier président, vingt autres prési-
dents, soixante-huit maîtres, trente-huit correcteurs, quatre-
vingt-deux correcteurs auxiliaires, un procureur général, deux
greffiers en chef, trente huissiers, sous la surveillance d'un pre-
mier huissier; un payeur des gages, un archiviste et vingt-
neuf procureurs, avec leurs clercs, formaient une corporation
dont le chef prenait le titre pompeux de souverain de l'empire
de Galilée. Le secret était observé sur toutes les opérations de
la chambre des comptes, ainsi que l'atteste ce document pos-
térieur, mais qui se reporte à cet usage établi : « Du lundy,
juillet 1492. Après que ce Guillaume Ogier a requis à messieurs
estre reçeu relieur des comptes, livres et registes de la chambre
de céans au lieu de feu Gustave d'Angonville, naquères, décédé,
et qu'il a dit et affirmé par serment qu'il ne sciet lire ne eserire,
ce que le relieur de ladite chambre ne doit savoir, il y a esté
reçu par mesdits sieursv et on a fait le serment accoustumé, à la
charge toutes voyes que s'il est trouvé cy après lire ou. eserire,
il en sera osté et mis un autre en son lieu. » Cet usage était
encore observé au temps d'Étienne de Pasquier, qui en parle au
chapitre v du livre II de ses Recherches sur la France.
Cherchant des appuis dans toute la nation, Philippe le Bel
convoqua, pour la première fois, les états généraux, qui s'as-
semblèrent dans la cathédrale de Paris le 10 avril 1302. Pierre
Flotte, chancelier du roi, exposa à quel point était merveilleuse
l'impudence d'un pontife qui n'avait pas honte d'affirmer que le
royaume de France était tenu en foi et hommage de la majesté
papale, et sujet à icelle. Les trois ordres déclarèrent unanime-
ment « que les rois ne reconnaissoient aucun souverain sur la
terre, à l'exception de Dieu, et que c'étoit une abomination
d'ouïr Boniface VIII entendre mallement cette parole de spiri-
tualité : « Ce que tu lieras en terre, sera lié en ciel ; » comme
si cela signifiait que s'il mettait un homme en prison temporelle,
Dieu pour ce le mettrait en prison au ciel. »
Une seconde assemblée se tint au château du Louvre, le
13 juin 1303, pour examiner l'opportunité d'un concile. Le
peuple applaudissait à cette lutte contre une autorité qui mena-
çait de tout envahir ; mais comprenant sa force, il se permit
d'être mécontent du sans façon avec lequel Philippe le Bel alté-
HISTOIRE DE PARIS. 41
rait les monnaies. Une terrible émeute éclata dans Paris en 1306 ;
le roi s'y déroba en se réfugiant dans l'enclos du Temple, d'où
il devait bientôt chasser les chevaliers. Les insurgés furent re-
poussés par les archers; mais ils se vengèrent en arrêtant un
convoi de viandes destinées au dîner du roi, et qui furent jetées
dans le ruisseau. Philippe le Bel était allé au-devant des récri-
minations, en faisant frapper de nouvelles monnaies aussi bonnes
que celles du temps de Louis IX, mais il avait laissé la fausse
monnaie en circulation.
Les propriétaires parisiens n'étaient pas plus accommodants
en 1306 qu'en 1860, ils voulaient être payés en monnaie forte et
refusaient la faible. Étienne Barbette, voyer de Paris, leur avait
donné raison. Les locataires exaspérés coururent à l'hôtel qu'il
habitait, dans la rue qui a conservé son nom, la maison fut mise
à sac et la foule dévasta les jardins. Philippe le Bel, inquiet de
l'agitation populaire, attendit qu'elle fût un peu calmée ; puis il
fit prendre vingt-huit des mutins, que l'on divisa en bandes de
sept chacune, pour les pendre aux portes Saint-Denis, Saint-
Antoine, Saint-Jacques et Saint-Honoré.
Les Parisiens ne gardèrent pas rancune à Philippe IV; quand
il arma son fils aîné chevalier, ils contribuèrent sans murmures,
pour une somme de dix mille livres, aux frais des cérémonies,
qui furent magnifiques. Toutes les rues furent tapissées et illu-
minées le soir pendant huit jours. Les corporations figurèrent
dans le cortége du jeune prince chacune avec un chef-d'œuvre
de son état.
Le roi donna, le premier jour, un festin où rien ne fut épar-
gné; son fils ainé, Louis, roi de Navarre, traita la ville et la
cour le second jour; le troisième fut célébré par le roi d'An-
gleterre dans les jardins de Saint-Germain-des-Prés, où il avait
fait dresser des tentes d'étoffes de soie brochées d'or. On re-
marqua, comme une chose singulière, qu'on servit les convives
à cheval, et que la salle du festin fut éclairée d'une infinité de
flambeaux, quoiqu'on fût en plein midi: Quelques jours après,
Philippe traita toutes les dames au Louvre, et leur fit des pré-
sents. Le comte de Valois et le comte d'Évreux donnèrent aussi
des fêtes, qui eurent l'applaudissement public. On croyait tout
fini, lorsque les bourgeois de Paris partirent en bon ordre de
l'église de Notre-Dame, bien armés, équipés lestement, et vin-
rent passer, au nombre de vingt mille chevaux et de trente mille
42 HISTOIRE DE PARIS.
hommes de pied, auprès du Louvre, où le roi était aux fenêtres.
Ils allèrent de là dans la plaine de Saint-Germain-des-Prés, dit
le Pré-aux-Clers, se mettre en bataille et faire l'exercice. Les
Anglais étaient étonnés que d'une seule ville il pût sortir tant de
gens valides et prêts à combattre.
« Sur des théâtres élevés en plein vent et entourés de riches
courtines, on vit, au dire des chroniqueurs, « Dieu manger des
pommes, rire avec sa mère, dire ses patenôtres avec ses apôtres,
susciter et juger les morts. Là, furent entendus les bienheureux
choristes en paradis dans la compagnie d'environ quatre-vingt-
dix anges, et les damnés pleurer dans un enfer noir et puant,
au milieu de plus de cent diables, qui riaient de leur infortune.
Là, furent représentés maints sujets de l'Ecriture sainte, l'état
d'Adam et d'Ève devant et après leur péché, la crviaulé d'Hé-
rode, le massacre des innocents, le martyre de saint Jean-Bap-
tiste, l'iniquité de Caïphe, et la prévarication de Pilate, qui
cependant ses mains lave. Là fut vu maître Renard, d'abord
simple clerc qui chante une épître, ensuite évêque, puis arche-
vêque, enfin pape, toujours mangeant poussins et poules.
« On vit encore dans cette fête des hommes sauvages et des
rois de la fève mener grands rigolas; des ribauts en blanches
chemises agacer par leur beauté, liesse et gaieté ; des animaux
de toutes espèces marcher en procession, des enfants de dix ans
joûter dans un tournoi ; des dames caracoler de beaux tours; des
fontaines de vin couler; le grand guet faire la garde en habit
uniforme ; toute la ville baller, danser et se déguiser en plaisantes
manières. »
C'est la première mention que nos vieux historiens font des
représentations dramatiques dans Paris. Une des pièces dont il
est question plus haut, Adam et Ève, a été publiée par le savant
Victor Luzarche, d'après un manuscrit du douzième siècle qui
existe à la bibliothèque de Tours. On y voit l'indication d'une
mise en scène assez complète, de décorations et de ces mécani-
ques qu'on appelle des trucs. Un serpent, artistement confec-
tionné, y paraît pour corrompre les deux époux, qui, après leur
chute, sont tourmentés par des démons et voient d'horribles fu-
mées s'échapper du gouffre infernal. Il résulte toutefois du texte
que les acteurs ne se montraient qu'à mi-corps. Lorsque Adam
a mangé la pomme et qu'il comprend l'étendue de sa faute, il se
baisse comme anéanti par le remords. Derrière la balustrade qui
HISTOIRE DE PARIS. 43
le cache, il quitte précipitamment sa belle tunique rouge, pour
se montrer revêtu de guenilles attachées avec des feuilles, et s'é-
crier piteusement:
Alas! pecchor, que ai-je fait?
Mai m'est changé ma aventure !
Mul fujà bone ; or mult est dure :
Je ai guerpi mun creator
Par le conseil de mal uxof !
Dans ces représentations informes, les rôles de femmes étaient
remplis par des jeunes gens.
Ce fut Philippe le Bel qui, parune lettre en date du 9 juin 1312,
adressée au prévôt des marchands, ordonna la construction du
plus ancien quai de Paris, le long du couvent des Augustins jus-
qu'à la tour de Nesle. « Tout le nord de la rivière, du côté des
Augustins, dit Félibien, n'étoit alors revêtu d'aucun mur. Il étoit
en pente et garni de saules, à l'ombre desquels les habitants
alloient se promener; mais les inondations fréquentes de la ri-
vière minoient peu à peu le terrain et faisoient craindre pour les
maisons. » Une nouvelle lettre, en date du 3 mai 1313, enjoi-
gnit de prolonger, devant l'hôtel de Nesle, le quai dont une partie
avait le nom des Augustins, et dont l'autre, en aval, a porté suc-
cessivement le nom de ses habitants, le seigneur de Nesle, M. de
Guénégaud, et le prince de Conti.
Les soins que Philippe le Bel prit de ce quai, tandis qu'il lais-
sait la Seine déborder sur le reste de ses rivages, semblent indi-
quer que son attention avait été attirée sur l'hôtel de Nesle.
D'après une tradition populaire, Marguerite, fille de Robert II,
duc de Bourgogne, mariée à Louis leHutin, avait choisi la grande
tour de cet hôtel pour théâtre de ses orgies nocturnes. Comme
une sirène, elle y attirait des jouvenceaux, qu'elle faisait ensuite
jeter dans la Seine. Un d'eux, qui parvint à s'échapper, fut Jean
Buridan, de Béthune, recteur de l'Université de Paris, en 1328.
Le poëte Villon, dans une ballade, fait allusion à la légende po-
pulaire :
Semblablement où est la reine,
Qui commanda que Buridan
Fûl jeté en un sac en Seine?
Mais où sont les neiges d'antan?
Robert Gaguin, dans son Compendium supra Francorum gestis
(Paris, André Bochard, 1497, in-4°), rapporte l'anecdote en ré-
44 HISTOIRE DE PARIS.
futant l'opinion qui attribuait ces infamies à Jeanne de Navarre.
« Les épouses des fils de Philippe le Bel furent, dit-il, accusées
d'adultère. C'est des désordres de ces femmes de haut rang qu'est
née, je pense, la fable que les ignorants mettent sur le compte
de Jeanne, femme de Philippe le Bel. Elle se serait livrée à des
écoliers qui auraient été, par ses ordres, précipités dans la Seine.
Earn videlicet aliquot scholasticorum concubitu usam, eosque, ne
pateret scelus, protinus eætinxisse, et in Sequanam amnem de cu-
biculo sua fenestra abjecisse. Nous ne connaissons aucune preuve
historique des tragiques événements qu'Alexandre Dumas et
Gaillardet ont transportés sur le théâtre. Les annales du temps
disent seulement que le parlement de Paris instruisit le procès
de Marguerite de Bourgogne, femme de Louis le Hutin; Blanche,
femme de Philippe le Long; et Jeanne, sa sœur aînée, femme de
Charles le Bel.
La première fut convaincue d'avoir entretenu des relations
criminelles avec Philippe d'Aunai, gentilhomme normand; la
seconde, d'avoir eu pour amant Gauthier d'Aunai, frère du pré-
cédent.
La troisième fut déclarée innocente (inculpabilis et omnino
innoxia), et après avoir été enfermée pendant une année entière
au château de Dourdan, elle rentra dans la maison conjugale.
Les coupables eurent la tête rasée, et furent enfermées au châ-
teau Gaillard.
Marguerite fut étranglée, en 1318, par les ordres de son
mari.
Blanche passa sept années au château Gaillard ; puis elle fut
répudiée sous prétexte de parenté, et transférée au château de
Gourroy, près Coutances, d'où elle sortit pour aller finir ses jours
dans l'abbaye cistercienne deMaubuisson.
Dès le 19 avril 1314, une assemblée de seigneurs fut convo-
quée à Pontoise pour juger Philippe et Gautier d'Aunai. La mo-
narchie outragée se vengea sur eux avec des raffinements de
barbarie qui auraient désarmé des Iroquois. « Ils furent, dit
l'abbé Vély, écorchés vifs, traînés dans la prairie de Maubuisson,
qui était nouvellement fauchée; puis mutilés des parties qui
avaient péché, décollés, enfin pendus par-dessous les bras à un
gibet. On y attacha avec eux l'huissier de chambre qui, pendant
trois ans, avait favorisé ce méchant commerce. Bien des gens
des deux sexes, nobles et roturiers, furent enveloppés dans cette
HISTOIRE DE PARIS. 45
3.
malheureuse affaire, ou comme fauteurs et complices, ou comme
suspects d'un coupable silence. Quelques-uns furent noyés,
quelques autres étouffés secrètement ; la plupart renvoyés ab-
sous. »
CHAPITRE IX
Les Valois. — Étienne Marcel. — Massacre d'un avocat général et de deux
maréchaux. — Perrin Marc. — Mort d'Étienne Marcel. — Charles VI et
l'hôtel Saint-Paul.
L'avénement des Valois ouvrit pour Paris, comme pour le reste
de la France, une ère de désolation. En l'année 1343 furent dé-
capités aux Halles, par ordre de Philippe VI, des seigneurs qui,
dans les dissensions de Montfort et de Charles de Blois, n'avaient
pas été de l'avis du roi de France. En 1348, une épidémie fit de
tels ravages, que l'on compta 500 morts par jour à l'Hôtel-Dieu.
Lorsque le roi Jean monta sur le trône, en 4 350, il convoqua à
Paris les états généraux et en obtint des subsides pour faire la
guerre aux Anglais; mais il fut fait prisonnier à la bataille de
Poitiers, le 19 septembre 1356; et dès lors commença, entre le
dauphin Charles et les Parisiens, une hostilité qui se manifesta
aux états généraux du 17 octobre de la même année. Étienne
Marcel, prévôt des marchands; Robert Lecocq, président du
Parlement de Paris et évêque de Laon ; Jehan de Picquigny, sei-
gneur de Vermandois, engagèrent les trois ordres à solliciter une
meilleure assiette de l'impôt, des réformes administratives et ju-
diciaires, l'abolition des guerres privées et de la généralité des
charges, le renvoi de tous les fonctionnaires prévaricateurs, qui,
d'après les accusations formulées contre eux, n'ayant en vue que
leur intérêt particulier, s'étaient occupés uniquement du soin
d'acquérir des richesses, d'assurer des charges publiques à eux
et à leurs amis, sans avoir égard ni à l'honneur du souverain,
ni à la misère des peuples. Le dauphin Charles ne se contenta
pas de donner des explications au sein des États par l'organe du
chancelier Pierre deLaForest, il vint, à plusieurs reprises, ha-
ranguer le peuple aux Halles de Paris, au Pré-aux-Clercs ou à la
place de Grève, où le corps municipal avait élu domicile. Charles
le Mauvais, roi de Navarre, qui avait été incarcéré sous le règne
précédent, obtint, grâce à Étienne Marcel, l'autorisation de se
46 HISTOIRE DEARIS.
rendre à Paris, et il eut aussi des conférences avec les chefs du
mouvement populaire.
Le dauphin faisait des concessions quand il sentait sa fai-
blesse, et il les retirait aussitôt qu'il se croyait le plus fort. Pour
vaincre plus sûrement les Parisiens, il conclut un traité avec le
roi de Navarre ; mais la capitale, mécontente, s'arma en prenant
pour signe de ralliement des chaperons mi-partis de rouge et de
bleu. Le manteau était attaché sur la poitrine avec un fermoir
d'argent mi-parti d'émail vermeil et azuré, avec cette inscription :
A bonne fin!
Le 22 février 1358, sur l'invitation du prévôt des marchands,
les corporations de métier s'assemblèrent dans la Cité, devant
l'église Saint-Éloi, qui a été remplacée en 1630 par le couvent
des Barnabites, et décidèrent qu'il fallait se défaire des princi-
paux conseillers du dauphin. Les compagnies bourgeoises atta-
quèrent d'abord l'avocat général Régnault d'Acy, qui fut massa-
cré dans la boutique d'un pâtissier où il s'était réfugié. Elles
montèrent ensuite l'escalier du palais, précédées d'Étienne Mar-
cel, qui, entrant le premier chez le dauphin, lui dit : « Ne vous
ébahissez pas de choses que vous voyez, car il est à croire et
convient qu'il en soit ainsi. » Puis se tournant vers ses compa-
gnons : « Allons, faites en bref ce pourquoi vous êtes venus
ici 1 »
Là-dessus des bourgeois se ruèrent sur Jean de Châlons,
maréchal de Champagne, qui fut aussitôt massacré. Robert de
Clermont, maréchal de Normandie, se sauva dans une chambre
de retrait, où il fut tué. Les officiers du prince se dispersèrent,
et il était sur le point de les suivre, quand Marcel lui dit :
« Sire, n'ayez pas peurl » Le prévôt lui remit en même temps
son chaperon rouge et bleu, et prit en échange le chaperon du
dauphin, de brunette noire avec un orfroi d'or. Les eadavres
des victimes, furent précipités du haut des degrés du palais, et
restèrent exposés aux insultes de la multitude. Vers le soir, ils
furent portés à Sainte-Calherine-du-Val-d es-Écoliers, église que
Jes archers du roi avaient construite, et dont la façade portait
l'inscription suivante : « A la prière des sergents d'armes, mon-
« sieur sainct Loys fonda cette église et y mist la première
« pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire qui fust au pont de
« Bovines, l'an 1214. Les sergents d'armes pour le temps gar-
« doyent le dict pont, et vouèrent que si Dieu leur donnoit vit-
HISTOIRE DE PARtIS. 47
« toire ils fonderoient une église en l'honneur de madame saincte
« Catherine : ainsi fut-il. »
On eut la déférence de consulter le dauphin sur la manière
dont il fallait célébrer les flHlérailles, et il exprima le désir
qu'elles eussent lieu sans solennité. Mais au moment où l'on
allait inhumer Jean de Châlons, l'évêque de Paris le défendit
expressément, sous peine d'excommunication majeure, parce
que le maréchal de Champagne, quelque temps auparavant,
accompagné de Guillaume Staise, prévôt de Paris, avait fait
arrêter dans l'église Saint-Merry un nommé Perrin Marc, pour
avoir tué d'un coup de couteau Jéhan Baillet, trésorier du duc
de Normandie. Ce Perrin Marc était commis chez un changeur,
et clerc ecclésiastique. Malgré cette dernière qualité, il fut en-
fermé au Châtelet et pendu après avoir eu le poing coupé, dans
la rue Neuve-Saint-Merry, au lieu même où il avait tué le mal-
heureux trésorier. L'évêque de Paris réclama, invoqua les pré-
rogatives du clergé, et obtint que Perrin Marc serait détaché du
gibet. Le supplicié fut enterré pompeusement en l'église Saint-
Merry, en présence du prévôt des marchands, des échevins et
des notables ; mais il n'en fut pas de même du pauvre maréchal
de Champagne. Son collègue et lui, avec Regnault d'Acy, furent
portés au cimetière par des valets qui se payèrent de leur peine
en prenant le manteau d'un des maréchaux.
La position n'était pas tenable pour le dauphin, et il se réfugia
à Compiègne, où il convoqua les états généraux. Les députés des
trente-quatre diocèses, de dix-huit bailliages et de la capitale
refusèrent de le suivre. Les Parisiens se trouvèrent en état de
rébellion contre le représentant du roi prisonnier; et le roi de
Navarre, sur lequel le parti des réformes avait compté, fit cause
commune avec le dauphin.
Le prévôt des marchands avait fait fortifier Paris; il essayait
de déterminer les habitants à persévérer dans leurs exigences,
mais il manquait d'appui. Il crut politique de s'assurer le con-
cours de Charles le Mauvais, et promit de livrer aux troupes
du roi de Navarre la porte Saint-Antoine. Il s'y rendit dans la
nuit du 30 juillet 1358, avec quelques affidés; mais il y trouva
Jehan Maillard, capitaine d'un des quartiers de Paris, et dévoué
à la cause royale.
« — Étienne, dit le capitaine, que faites-vous ici à cette
heure ?